‹ La défense de Paris (1870-1871) (volume 4)Chapitre 62 sur 84 · DEPOSITION DE M. DE GRISENOY · texte numérisé non relu

DEPOSITION DE M. DE GRISENOY

M. J. DE Gbisenoy. — Le 31 octobre , nous avons été convoquéSy à 4 heures de l'après-midi, sur un ordre de Tétat-major. Nous nous sommes rendus à notre lieu habituel de réunion, puis à rétat-major, place Vendôme. 11 commençait à faire nuit quand nous y arrivâmes, et nous ne trouvâmes plus que le colonel Baudoin de Mortemart, dont j*allai prendre les ordres . Au bout d'une demi>heure environ , il m'exposa ainsi la situation : c Tous les membres du Gouvernement, excepté M. Picard, sont prisonniers à rHôtel-de-Ville ; nous n'avons aucun détail bien précis ; npus n'avons pas de chef qui puisse prendre le commandement. Allez donc à THôtel-de- Ville, où, paraît-il, il n'y a pas encore grand monde, et où il règne un grand désordre. Tâchez d'y pénétrer comme vous le pourrez, de mettre à la porte le Gouvernement de la Commune , et de délivrer celui de la Défense nationale et le général Tamisier, qui y sont retenus prisonniers. •

J'étais assez embarrassé; je n'avais guère plus de 500 hommes, et très-peu de cartouches ; je ne connaissais pas l'Hôtel-de Ville, et je ne savais pas où entrer. Néanmoins, comme il fallait agii* au plus vite, je me mis en route. En passant devant l'hôtel du Gouverneur de Paris, j'entrai pour prendre des renseignements. Le général Trochu n'avait pas reparu, mais je vis le général Schmitz, auquel je fis connaître ma mission. Sur ces entrefaites, une personne qui venait de s'échapper de rHôtel^-de-Villo nous raconta que les membres du Gouvememeat étaient couchés en

joue par les insurgés, et qu'en pénétrant de vive force on risquait de les faire fusiller. Cette terrible situation commandait donc une grande prudence.

Un instant après, survint un secrétaire de M. Jules Favre, M. Milliard, affirmant que, dans certains moments» les membres du Gouvernement étaient en effet menacés, mais qu*il y avait beaucoup de désaiToi parmi les envahisseurs. En saisissant l'occasion, on pouvait, selon lui, tenter quelque chose, et il s'offrit à me conduire, ce que j'acceptai avec empressement. Je demandai au général Schmitz de m'adjoindre quelques troupes de mobiles; il refusa, alléguant que M. Picard, seul membre du Gouvernement qui no fût pas prisonnier, avait seul le droit de donner des ordres de cette nature. Comme j'insistais, il m'engagea à faire entrer ma troupe dans la caserne qui est derrière l'Hôtel-de- Ville, et ensuite, par le souterrain qui communique avec l'intérieur, en me faisant ouvrir le passage par le commandant des mobiles de l'Indre, qui occupaient la caserne. Le général Schmitz me donna un ordre écrit à cet effet; mais au moment où je partais il me reprit cet ordre, en me disant qu'il préférait l'envoyer directement.

Je partis immédiatement, guidé par M. Milliard. Il faisait nuit close et il pleuvait à verse. Je fis un grand détour par le pont Louis-Philippe, afin d'arriver par derrière l'Ilôtel-de-Ville. Au moment où je débouchais sur la place, un peloton sortait de la porte, clairons en tête. Le bruit courut que c'était le général Trochu qui venait d'être délivré et qui s'en allait. Je m'approchai de la porte qu'on était en train de refermer, et je demandai à entrer. On refusa. J'insistai, disant que l'Hôtel-de-Ville était occupé par des gardes nationaux , et que nous avions aussi bien qu'eux le droit d'y pénétrer. Pendant cette discussion, la porte tendait toujours à se refermer; une poussée énergique la fit céder, et nous entrâmes dans la cour la plus proche de la Seine. Là, je trouvai M. Charles Ferry; il m'annonça le départ du général Trochu, mais les autres membres du Gouvernement étaient toujours en haut, et il s'agissait de les délivrer.

Nous montâmes sans trop de résistance, et nous arrivâmes dans une pièce à peu près grande comme celle-ci, située entre deux salons. Dans l'un, se trouvaient Blanqui, Fleurons , avec tous les membres prisonniers du Gouvernement de la Défense nationale. Dans l'autre, dont la porte n'était que moitié fermée, se tenait Tibaldi avec les autres membres du Gouvernement de la Commune. La pièce intermédiaire dont je parle était remplie de volontaires de Flourens. Je résolus de l'occuper, afin d'intercepter toute communication entre Flourens et Blanqui d'une part, Ti-

baldi et la Commune de l'autre. J'y fis donc masser mes carabiniers et une partie de la 2* compagnie, et je plaçai deux factionnaires à chaque porte, avec ordre de ne laisser passer personne.

Lies volontaires de Flourens ne se rendaient nullement compte de la situation ; ils nous regardaient faire', et non-seulement ils ne s'opposaient pas à mes dispositions, mais la plupart s'en allèrent sans difficulté, loraque je leur dis que nous n'avions pas besoin d'eux.

J'avais toujours avec moi M. Charles Ferry; il montra dans cette circonstance beaucoup de sang-ftroid et d'énergie, el me fut très-utile.

Les deux sections de la Commune, ignorant encore que le salon était occupé par nous, se transmettaient des ordres que nous déchirions. La porte de droite était confiée^ à la garde de MM. de Chabrol, aujourd'hui membre de l'Assemblée nationale, de Bréville et de Baulny. Ces messieurs trouvèrent le moyen de se faire aider dans cette tâche par les volontaires de Flourens euxmêmes. L'un de ces volontaires refusa le passage à Tibaldi , qui faisait valoir son titre de membre de la Commune. « Je suis un ancien militaire, répondait le volontaire ; je sais ce que c'est que la consigne, et. je viens d'entendre donner l'ordre de ne laisser passer personne. Citoyen, ajoutait-il en se tournant vers M. de Bréville, je vous donnerai un coup de main, s'il le faut. »

Pendant une heure , les choses se passèrent assez tranquillement. Mais alors on s^aperçut, dans les deux salles, que les communications étaient coupées. Plusieurs membres de la Commune voulurent se rendre compte de la situation et essayèrent de passer, mais inutilement. Nous parvînmes môme à fermer tout à fait la porte de droite, dont un battant était resté ouipert. M. de Chabrol l'attacha avec la bretelle de son fusil. Les insurgés crièrent alors :

« Aux revolvers! » et un grand mouvement se fit entendre dans leur salle. Blanqui et Flourens sortirent de la salle de gauche pour se rendre compte de ce qui se passait , et parvinrent peu à peu à se frayer un chemin. Aucun de mes hommes ne les connaissait, mais quant à moi, j'avais vu Blanqui peu do temps auparavant, dans une réunion de chefs de bataillon ; à force de pousser, il arriva jusqu'au milieu de la salle occupée, moitié par ses tirailleurs, moitié par- nous. Quand je le vis suffisamment entouré par mes hommes, je mis la main dessus, en disant : a Empoignez-moi le citoyen Blanqui! » Immédiatement mes carabiniers se précipitèrent sur lui; les volontaires de Flourens, de leur côté, voulaient le retenir. Mes hommes, qui étaient les plus nombreux, finirent par avoir le dessus, et emmenèrent leur prl-

Honnier. Flourens, qui était à côté de Blanqui, ne bougea pas, ne souffla mot , ni pour le défendre ni pour appeler ses tirailleurs.

Quelque temps après , il se retira. Je ne pouvais Tarrèter, d*abord parce qu'il était au milieu de ses propres volontaires, et surtout parce qu'il était là en sa qualité de chef de bataillon, tandis que Blanqui ne l'était plus, quoiqu'il continuât d'en porter les galons. Il avait été destitué quelques jours auparavant par sou propre bataillon.

M. le comte db Durfort de Givrag. — Est-ce que Blanqui ne fit aucune protestation en se voyant arrêté ?

M. J. DE GmsENOY. — Il se débattit vivement, et chercha à se tirer des mains de mes hommes. Ce fut aloi*s que les tirailleui-s voulurent le délivrer.^ Mais on l'emporta , et je le fis garder dans une pièce voisine. Cependant le bruit de son arrestation setait promptement répandu, et Tibaldi avait eu le temps de se préparer. Nous entendîmes qu'on enfonçait la porte à coups de hache ; elle tomba au bout d'un instant , et nous vîmes une soixantaine de chassepots dirigés sur nous. Quelques insurgés étaient debout sur une table; d'autres étaient à genoux. Immédiatement mes hommes armèrent leurs fusils, dont la plupart cependant n'étaient pas chargés. Gela fit bon effet. Il y eut un moment de silence. Un de mes officiers, qui se tenait auprès de moi, s'écria alors :

a A bas les Prussiens ! La crosse en l'air ! »

Ces mots produisirent un effet magique : tous les fusils se redressèrent. On voyait bien que la plupart des gens qui se trouvaient, ce jour-là, avec le parti de la Commune n'étaient pas des émeutiers de profession. On aurait dit qu'ils avaient peur de leurs propres fusils ; en tout cas , ils ne désiraient pas s'en servir.

Ceci, du reste, m'a été confirmé par un de mes capitaines, qui, s'étant précipité trop vivement dans l'une des salles, y avait été fait prisonnier, et y était resté deux heures à côté de M. Jules Favre. « Toutes les fois, m'a-t-il dit, qu'on leur commandait de mettre en joue les prisonniers , ils le faisaient avec une grande hésitation. »

Cependant le moment de répit que nous avions obtenu ne fut pas de longue durée. Les Tibaldiens de la bande tirèrent leurs sabres et leurs revolvers, et se jetèrent sur nous. Nous criâmes de nouveau : c Les sabres aux fourreaux ! Vive la République ! À bas les Prussiens !» Il se fit encore un temps d'arrêt pendant lequel Tibaldi s'était avancé dans notre salle. Je le fis saisir et je l'envoyai rejoindre Blanqui.

Page 1