CHAPITRE VI
tNâUioitCTfoN tri 212 jAi^vmic.
Les troubief Pendant que se tenaient ces oonférences, ces conciliabules, ceux qui n'avaient vo dans le siège qu'un moyen d'assurer fa Révôlutiort et de Vivre èans tràvaiUer, se concertent , s'entendent pour prolonger quand même la situation. . .
Les mômes criminels qui, au 8 octobre et aiu 81 octobre, ont failli renverser le Gouvernement, Sront de nouveau reparaître en scène. Ils se croient cette fois assurés du succès, car ils comptent sur les souffrance? cliaqae jour plus vives, plus cruelles d^ne population en délire pour l'entraîner tout entière à leur suite.
Depuis le 19 janvier, les clubs, les journaux démagogiques n'avaient cessé d'appeler le peuple aux armes.
Le club de la Dame-Blanche donnait rendez-vous a tous ses adhérents pour le 22 sur la place de Grève. . • « Les gardes nationaux devaient s'y rendre en armes, « les femmes devaient accompagner feurs maris pour <f protester contre la mauvaise qualité du pain. >
Au club de rÉcoIe-de-Médecine, un orateur s'était écrié comme péroraison :
« Qu'aucun de vous ne sorte sans avoir juré de remt plir le devoir impérieux cfoi s'impose à tous de ren- € verser un gouvernement qui nous trahit. »
Le journal Y Alliance républicaine faisait son appel habituel :
« Au peuple* dé Paris.
« Les revers continus de Tarmée de Paris, le défaut € de mesures décisives, Taction mal dirigée succédant à c rinertie, un rationnement insuffisant, tout semble cal-
< culé pour lasser la patience. . . .
« Et cependant le peuple veut combattre et vaincre.
« S'y opposer serait provoquer la guerre civile que les « Républicains entendent éviter.
« En face de l'ennemi, devant le danger de la patrie, « Paris assiégé, isolé, devient Tunique artrtre de son « èorl.
€ A Paris de choisir les citoyens <faî dirigeitoh'!! & la fôfs « son administration et sa défense.
€ A Paris, de les élire, non par voie plébîscMairé ou « tumultuaii^e, mais par scrutin régulier.
€ Ij Alliance républicaine s'adreisse à l'ensemble des
< cîlôyerià,
« Invoque le péril public,
« Demande que dans quarafnte-hiril heures ïès élect teurs de Paris soient convoqués, afin de horiuner une « assemblée souveraine de deux cents représentants,
< élus proportionnellement à la population.
« ï)emande encore que le citoyen Dorian constitue la
< commission chargée de faire les élections.
< Vive la République une et indivisible ! ! ! »
Dès le 21 au matin, des rassemblements se forment sur la place de Grève, mais ils sont promptement dissipés et tout rentre dans Tordre. Devant cet échec, les journaux, les clubs renouvellent leurs exhortations, leurs appels.
c Pendant deux jours, s'écrie un orateur de la salle « Favier, pendant deux jours nous vous avons appelés « aux armes pour renverser le Gouvernement infâme de < rhôtel de ville. Chaque fois vous avez répondu : c Tous ! Tous ! . . . et vous étiez bien mille ou douze « cents... Combien en est-il venu ce matin à THôteklet Ville? Je vais vous le dire, car j'y étais. Nous n'étions € pas quarante. (Cris : C'est une honte!)
« Ce n'est pas Belleville qui a donné, c'est le 13* ar- « rondissement... Belleville qui se vante d'être le cratère c de la Révolution, Belleville se déshonore, Belleville € abdique !» (1)
Pour diriger et conduire l'émeute, il fallait un homme dèiivreVriourens ^Y^^^ déjà fait SOS preuvos ; Flourens, le héros du 31 ocàMazas. tcbre, était tout indiqué; les Bellevillois vont le chercher à Mazas.
Le directeur de la prison était un sieur Bayet, nommé depuis le 4 septembre. Dès le matin du 21, le préfet de police, M. Cresson, r avait fait appeler en lui enjoignant d'exercer la plus grande surveillance. En même temps, il dirigeait sur Mazas, pour relever le poste, deux compagnies du 5* bataillon, sur lesquelles on croyait pouvoir compter; mais au milieu de la journée, M. Cresson fut
(t) Un autre citoyen, qui a été à l'Hôtel-de-Ville à 3 heures, mais qui a cru devoir se replier lorsque les mobiles ont menacé le peuple, déclare qu'il croyait voir Belleville couvert de barricades. Qu'a-t-il vu? Des citoyens et des citoyennes qui se promenaient comme des « fainéants ». Est-ce ainsi qu*on se délivre des tyrans et qu'on sauve la patrie? Ah! lioIIevUle, vous savez parler^ mais vous ne savez pas agir.'!!
Les Bellevillois
prévenu que la garde montante, qui s'était dirigée sur Mazas, n'avait pu occuper le poste de la prison, lequel avait été déjà relevé dans la matinée par un bataillon des plus suspects.
Très-inquiet, le préfet de police court chez le général Clément Thomas : « Général, dit-il, voici ce qui se passe, « il y a là un fait étrange, il faut qu'il soit vidé et com- « plétement éclairci. Je vous demande de faire enlever c et arrêter au besoin le poste tout entier établi à Mazas . >
Aussitôt le général Clément Thomas envoie un de ses officiers à la prison avec les deux compagnies du 5' bataillon, désignées par M. Cresson; après quelques pourparlers, les gardes nationaux venus le matin sont rem placés sans coup férir.
On pouvait croire tout terminé, mais dans la nuit, les mêmes gardes qui avaient rendu le poste revinrent avec deux bataillons et demandèrent qu'on les laissât entrer.
Le directea. de la prison fit introduire deux officiers délégués.
« Nous représentons, lui dirent-ils, le Comité républi- « cain en permanence pour le salut de la Patrie.
€ Nous venons réclamer la mise en liberté de nos « amis. Si dans cinq minutes, vous ne nous les avez < rendus, nous forcerons les portes de Mazas. )»
Au lieu de repousser par la force ces émeutiers, le sieur Bayet fait ouvrir les portes à deux battants, soidisant pour haranguer la multitude... Il est bousculé; les Bellevillois se précipitent et envahissent- de toutes parts la prison : Flourens, Pillot, Meillet, Baûer sont délivrés et portés en triomphe aux cris de : Vive la Commune (1)!
-.1) « Je fis, dil M. Cresson, arrulnr imthédiatement le directeur de Mazas ; je le fis livrer à la justice militaire, il fut acquitté ».
Flourços slnstalle dans la mairie de Belleville, où, en quelques instants, disparaissent S,000 rations de pain et de vin destinées aux malheureux du quartier. — Un épicier du voisinage est pillé.
Au milieu de cette orgie, apparaît tout à coup une compagnie de douaniers, envoyée par le général Clément Thomas pour dégager la maison municipale. Les Bellevillois , la plupart ivres, déguerpissent et abandonnent à lu bâte la position. Flourens se retire, déclarant qu'on n'est pas en nombre, mais qu'on reviendra... joarnée Tout lo moudc oressentait qu'une bataille allait avoir
da 22 janvier. .. ^ t r^ * •. •
heu ; seul le Gouvernement ne voyait nen.
L.e 21, M. le Préfet de police était allé trouver le général Vinoy pour lui faire part de ses craintes, et, sur ses instances réitérées , il avait fini par obtenir que d^nx divisions d'infanterie entreraient dans Paris.
€ Autour de pioi, dit M. Cresson, je ne trouvais % qu'j^prédulit^. Le 33 ^u matip, on disait dans le « Gouvernement que les précautions demandées par le t Pré^t dç pplice ét^i^nt inutiles, ridicules; qu'il ny c aurait rien ; on niait l'existence du mouvement, et on % disait que je YPyais à travers un voile d'inquiétudes. »
La inatinée du 22 eopamencft d'une manière assez calme, les éRioutiQrs reprenaient haleine... après s'être rassemblés et comptés, ils commencèrent à despendre des fauboui:gs sur VHôtel-de-VilJe :
A midi la foule çst énorme ^iir'la place de Grévt,*. Le colonel Vabre, chargé, depuis le ^1 octobre, de la défense de l'édifice municipal, fait rentrer ses sentinelles, et reste dehors avec le commandant de Legge el l'adjudant-major Bernard.
Bientôt débouche un bataillon de Montmartre, qui traverse les attroupements en criant : Vive la Commune ! Des officiers se détachent...; ils viennent demander au
DÉFENSE DE PARIS. 2Si
colonel Vabre de les autoriser à parler A M. Jules Ferry.
M. Chaudey accède... les délégués sont introduits... — ( Us réclament la Commune, la démission du général f Trochu, la transmission des pouvoirs militaires à Tau- « torité municipale; mais au fond leur but était, dit un t témoin, de s'assurer des préparatifs de défense qui « pouvaient avoir été faits dans Tintérieur du palais. »
On promet de soumettre leur demande ; les délégués retournent auprès de leurs hommes, qui les invectivent, les insultent....
« Le Gouvernement se défie du peuple, s'écrient-ils;
■ il s entoure d'une garde prétorienne, il veut égorger
< les gardes nationaux. »
Sur ces entrefaites, arrive une deuxième bande, « dirigée par le commandant Baconnet, et accompagnée de M. Léo Meillet ». Elle détache de nouveaux délégués... ils sont introduits; mêmes demandes, mêmes réponses.
Les cris, Ips injures redoublent; la foule s'agite de plus en plus, « C'étaient des vociférations inouïes qui • s'entre-croîsiiient, dos courants de « sang impur »
■ qui s'entre-choquaienl en tous sens.... »
Enfin, Jules Alix débouche avec une troisième bande, qui envoie également une députalion, à la téfe de laquelle se trouvait un nommé Montel, orateur habituel de la rue de Lyon. Cet énergumène fait un long disj^ours, dans lequel il demande tout simplement le commandement en chef de l'armée de Paris. « Il y a en moi, « dit-il, l'étoffe d'un Kleber, d'un Marceau. »
('.epcndant, « Blanqui est au café du (taz, rue de « Rivoli, 33, prêt à profiter des circonstances si les « choses tournent en faveur de l'insurrection; il est là
■ avec des officiers de la garde nationale. On se presse
< autour de lui , on lui demande des ordres. Bientôt ,
2îî2 DEFENSE DE PAHiS.
« informé de Tarrivée du lOl* bataillon , qui venait de «p déboucher sur la place, il sort suivi de ceux qui Ten- » tourent. » (Instruction sur Blanqui. — Rapport du juge d'instruction.)
Les gardes du 101% dirigés par un homme en bourgeois, se déploient en tirailleurs, mettent genou en terre, et font feu sur MM. Vabre, de Legge, Bernard; ce dernier tombe, la tête fracassée et les deux bras percés de balles.
MM . Vabre , de Legge , sur lesquels on ne cesse de tirer, parviennent à rentrer dans le Palais : les mobiles voyant leurs chefs lâchement fusillés, ripostent vivement du haut des fenêtres de la salle Saint-Jean : en un instant la place est vidée...
Cependant, les maisons d'angle de la place et de l'avenue Victoria, ainsi que le bâtiment de l'Assistance publique, sont encore occupés par les insurgés, d'où ils lancent contre la façade de l'édifice une grêle de balles et des petites bombes dites orsiniennes. La lutte menaçait de se prolonger, quand débouchent au pas de charge et tambour battant la garde républicaine et les sergents de ville; le général Dargentolle et M. Cresson
sont à leur tête : une barricade, établie sur* le quai avec des voitures, est enlevée.... l'avenue Victoria, les quais, toute la Cité, sont occupés sans résistance ; sur le pavé de la place gisaient une vingtaine de blessés, quelquesuns atteints mortellement, parmi ces derniers, Sapia, Chataignaud et Fontaine , tous trois membres de l'Internationale.
On fit quelques prisonniers dans les maisons voisines, notamment un capitaine, qui, déjà, avait jeté képi, sabre et ceinturon. Cet officier du 101* bataillon, nommé Serizier, prit plus tard une part criminelle à l'insurrec-
tion du 18 mars et fut un de;s assassins des dominicains d'Arcueil.
c Ce coquin, dit M. le capitaine Mauduit, me fit des. c protestations au moment où je le saisissais, et m*afc firma qu il avait une importante communication à faire € au Gouvernement. Je remmenai à THôtel-de-Ville. Il f s'avança en agitant un mouchoir blanc. Je le présen-
< tai à M. Jules Ferry, qui se promenait dans la salle « du Trône avec Vabre, de Legge et Gourlant.
« A la vue de Serizier, le colonel Vabre et le comc mandant de Legge s*écrièrent : t Voilà celui qui a « commandé le fèu, qui a fait assassiner Bernard! » 9 Serizier ne trouva pas une parole pour protester contre c cette accusation. Le colonel Vabre voulait le faire pas-
< ser immédiatement par les armes. M. Jules Ferry s'y
< opposa et le fit transférer à Vincennes.... »
Pendant ces déplorables scènes, le Gouvernement Le
Goavernement
était en permanence. « A chaque minute, raconte M. Ju- ,PfjJiî°i les Favre, lui parvenaient d'inquiétants messages. A la première nouvelle d'une attaque à main armée, M . Jules Ferry nous quitta et courut à son poste, où il fît bravement son devoir. Nous écoutions en silence les détonations de la fusillade, lorsqu'un chef de division de la Ville, M. Pelletier, insista pour être admis auprès de nous. Il avait, nous disait-il, une communication très-grave à nous faire. En effet, sa figure trahissait une vive émotion.
< La commission chargée de Talimentation , nous dit-il, a commis une erreur sur la quantité des farines qui sont à sa disposition. Elle n'a pu en réunir pour après-demain que 3,000 quintaux. Il lui en faut au moins 5,600. Je viens vous faire part de son anxiété et de la mienne, et prendre vos ordres. € Il n'y a pas de mots dans la langue humaine qui
1 ûmeate.
« puissent peindre l'effet de ces paroles. A quelques pa« € de nous la guerre civile, à quelques heures la fa- « mine..., Paris, à son lever, n'ayant pas même son € rationnement de 300 grammes de pain par adulte, de « 150 par enfant. On refit les calculs, on repassa les « états : la sentence était irrévocable.
« Elle aurait été exécutée, et Dieu seul peut savoir < avec quels désastres, si M. le Ministre de la guerre « n'avait consenti à laisser entamer les réserves desti- « nées à son armée, et à prolonger de deux ou trois « jours le délai pendant lequel il fallait faire vivre Paris « pour le ravitailler. Là, le coup était terrible; il c n'y avait pas d'intelligence si rebelle qu'il ne dîil € toucher... »
Le coup était double, en effet : d'une part la famine était annoncée, de l'autre on venait d'apprendre, par l'insurrection de la journée, ce que pouvaient les excitations des journaux, des clubs , et combien chimérique était l'espoir de les désarmer à force de concassions. Nouvelle Va-t-ou, cctto fois, punir exemplairement ces hommes
Gouvernement, crfminels , qui , au 8 octobre , au 31 octobre comme au
22 janvier, nous ont attaqués par derrière pendant que nous faisions face à l'ennemi? Va-t-on en finir avec ces scélérats, si longtemps impunis, qui n'ont cessé de paralyser, de déshonorer nos efforts?... Non!...
Parce que ces hommes du 8 octobre, du 31 octobre, du 22 janvier, ont fait le coup d'État prussieîi du 4 septembre, parce que sans ces hommes le Gouvernement de la Défense nationale n'aurait jamais existé...! tous étaient solidaires..., tous étaient plus ou moins dans la position de M. Emmanuel Arago vis-à-vis de Félix Pyat, lequel lui écrivait après le 81 octobre : « Quel .malheur que je sois ton prisonnier^ tu aurais été MON AVOCAT!... »
DÉFENSE DE PARIS. t95
A la vérité, on prend quelques mesures de rigueur, lellds que la suppression des clubs et de deux journaux, mais on hésite à faire main-basse sur les prin* cipaux fauteurs de désordre : un des membres du Gouvernement prend fait et cause pour un meneur signalé par M. Cresson..., t parce que la personne désignée a passé la journée à son Ministère avec les colonels appelés à se prononcer sur une nouvelle sortie, et qu*il y a tenu les meilleurs discours.... »
MM. Arago, Magnin, Dorian s'opposent à l'arrestation de Delescluze et Félix Pyat, rédacteurs en chef des deux journaux le Réveil et le Combat^ qui, le lendemain de la journée de l'insurrection, s'exprimaient en ces termes :
c Nous ne savons encore les événements que produira
< la journée qui commence ; mais nous ne doutons pas c que des ilo^s de la population qui va tout à l'heure se c presser autour de l'Hôtel-de- Ville, il ne sorte des réc solutions dignes de la cause sacrée que nous avons à
< soutenir. Nous espérons que ces résolutions ne ren- € contreront ni contradiction ni obstacle, el que la raic son el le droit n*auroDt pas à s*aider du secours de la « force. ... Au demeurant , Paris demande son droit : il
< saura le conquérir. » — t Delescluze. »
{Réveil du 23, paru le 22.)
< Si ty les laisses faire, ô peuple (Ie$ généraux de « l'Empire), les meilleurs des liens, ceux qui veulent « défendre Paris, tomberont, ou iront rejoindre leurs « frères dans les marais de la Sprée. . . En attendant, « meurs de faim ou de balles françaises, et que les
< bourreaux te tuent et te mangent pour se rendre en " meilleur état au marchand ...»
{Combat du 23 janvier, publié le 82.)
c On parle de répression sévère... Ce langage est ce « qu'il y aura de plus méprisable et de plus odieux dans c l'histoire de ces tristes journées.
« Ce n'est pas la première fois, en effet, que la vérité « est ainsi travestie; mais jamais aux plus mauvais € jours de l'Empire, on ne Ta travestie avec autant « d'impudence et d'ignominie ; ce sont les Tartuffes de « l'assassinat. » — « Félix Pyat. »
(Le Combat, publié le 23.)
Malgré MM. Arago, Magnin et Dorian, l'arrestation de Félix Pyat et Delescluze fut décidée ; le premier n'a jamais pu être trouvé. Quant à Delescluze, quatre jours après son arrestation, M. Cresson recevait une ordonnance de non-lieu le concernant (1) ; mais la lecture des
(1} • Je ils, dit M. Cresson, mander le secrétaire général de la préfecture de police, M. Léon Renault, et je le chargeai d'aller trouver la général Vinoy, et de lui dire que s'il connaissait l'ordonnance de non-lieu, je donnais ma démission, et que je quitterais la préfecture de police à l'instant même, et que s'il ne la connaissait pas, je le priais de vouloir bien retirer cette ordonnance.
« Le général Vinoy m'écrivit pour me remercier d'avoir compris que le général Soumain qui était un vieillard avait été surpris. U me dit qu'il le remplaçait, et qu'il brûlait l'ordonnance de non-lieu, afin de n'en pas laisser trace. Il n'y avait que ces personnages qui pouvaient savoir cela : le général Soumain, le préfet de police, le général Vinoy ot M. Renault.
« Le soir, je me présentai au Gouvernement ; le garde des sceaux, M. Arago, vint à moi, et me dit dans un langage familier et intime que je reproduis parce qu'il est photographique : — « Tu as fait quelque « chose de très-grave. » — « Mais qu'ai-je donc fait? » — « Tu as re- «c fUsé d'exécuter une ordonnance de non-lieu du ministre de la guerre. « Je répondis au garde des sceaux : « Qu'est-ce qui t'a dit cela? Jeté a le demande comme préfet de police . » Il me dit alors que le général Soumain avait remis une copie de l'ordonnance de non -lieu k un de ï:e> amis, et que cet ami la lui avait apportée... Je demandai alors au Conseil, continue M. Cresson, si je devais obéir au garde des sceaux ou au général Vinoy. Le Conseil fut d'avis que je devais obéir au général gouverneur, et M. Delescluze demeura en prison.
« Le lendemain, Rochefort signalait à l'indignation publique la conduite du préfet de police. « Ces procédés n'appartiennent, disait-il, à au-
procès- verbaux en dira plus long que nous ne voulons et pouvons en dire.
Séance du 22 janvier^ au Ministère de V intérieur.
« 9 heures du soin
« M. Jules Favre propose un décret qui supprime les « clubs. Une discussion s'engage sur les considérants € de ce décret.
« M. le général Trochu demande que les périls (?) « soient désignés et stigmatisés.
« M. Cresson déclare qu'il est prêt à faire fermer le € club Favier ; il n'y aura pas grand mérite , parce que c rimmense majorité de la population demande une € répression prompte et vigoureuse.
« M. Clément Thomas répond que le général Callier, « qui n'est certes pas un homme timide, a cependant « déclaré que dans son secteur (deuxième, Belleville), « il manquait de moyens de faire fermer les clubs.
« M. le général Trochu met aux voix la fermeture < des clubs.
€ Le Conseil décide la fermeture à l'unanimité.
€ M. J. Favre indique que la question est maintenant « de savoir si M. le Préfet de police doit se rendre immé- « dialement sur les lieux pour faire fermer les clubs.
« cun ordre judiciaire; ceux qui y ont recours se mettent eux-mêmes <« hors la loi. >
« Peu de temps après, le 8 février, -Delescluze était nommé l'eprésentant à l'Assemblée nationale. Il sortait de prison pour aller siégera Bordeaux. Ce jour-là, M. Cresson ne crut pas pouvoir rester préfet de po-> lice; il donna sa démission. Dans son administration de trois mois, il s'était fait honneur par son courage et son dévouement ». (Commission d>nquête sur les actes du Gouvernement de la Défense nationale.)
Nous sommes heureux de reproduire ces quelques lignes de la Commis^.^ion d'enquetr, lignes si honorables pour M. Cresson, lequel, pendant ^on rourt passade aux artaires, a toujours et partout fait son devoir.
é M. Cresson se déclare prêt à agir, bien qu'il n'en juge pas Tutilité à l'heure avancée de la soirée. € Le Conseil décide que les clubs seront fermés demain et leurs locaux occupés.
€ M. Cresson indique les cinq clubs à fermer. Il propose de décréter que les clubs sont fermés en vertu de Tétat de siège.
c M. Arago considère cette déclaration indispensable, afin que le droit de réunion ne soit pas mis en cause, t M. Le Flô demande si Ton va laisser subsister le journal le Réveil ?
c M. Cressoti Ht des passages de ce journal qui sont à son avis décisifs ; ils constituent un appel à Finsarrection et une accusation de trahison contre le Gouvernement. Il en dit autant du Combat dont il lit un article èigné Félix Pyalt. Enfin, il déAiande à être autorisé à arrêter MM. Delescluze el Féiilx Pyal; c M. Simon rappelle qu'il demande Tarrestatieto de ces Messieurs depuis deux mois.
€ M. Cresson indique que ses rafppôrts dénoncent M. Clemenceau comme coupable de menées auxquelles il a peine à croire.
« M. Simon déclare que M. Clemenceau a passé la journée à son Ministère avec leà colonels appelés^ à se prononcer sur une nouvelle sortie, et qu'il y a tenu les meilleurs discours.
« M. Cresson annonce que le calme semble rétabli; les projets sont renvoyés au lendemain; mais les meneurs commencent à gagner les soldats ; il serait bon de prendre des mesures pour isoler ces derniers. « Le général Vinoy répond que ces ordres sont donnés. Il demande un décret qui institue une cour martiale, sans qiioi il sera obligé de faire fusiller sur place sans jugement.
c M. Ferry observe qu'une cour martiale esi inutile; € ce sont les conseils de guerre qui doivent juger, t M. Cresson propose un décret qui érige un conseil de guerre composé de magistrats destinés à suppléer les officiers retenus par leur service militaire, t M. le général Trochu croit qu'il faudrait instituer de nouveaux conseils de guerre.
« M. Cressonî appuie l'organisation d'une cour martiale qui jugerait sommairement.
« M. le général Vinoy fait remarque^ que cette organisation est indispensable, car le capitaine du iW de la garde nationale arrêté aurait dû être fusillé immé(ïiatement.
€ M. Ferry répond que ce capitaine prétend îie point avoir commandé le feu comme on Ten accuse ; fl a été srrèté lorsqu'il se prése^itait en parlententairèy pour faire cesser le feu.
« M. Arago fait des observations quant aux afrfêstations demandées de MM. Deleseluze et Félix Pyat. Il croit ces Messieurs coupables , mais ils n'ont cependant pas commis d'acte, ils ont simplement écrit des articles. Or, on ne peut les atteindre qu'en supprimant leurs journaux. Us ne peuvent èlre atteints directement qu'en vertu de la eomplieité morale^ et c'est là ce que pour son compte il a combattu toute sa vie. Leur crime, c'est leur journal ; quSon le leur enlève, mais on ne peut faire plus.
€ M. Pelletan pense au contraire, d'après les articles en question, qu'il y a complicité directe, attendu que ce n'est pas une théorie qui a été soutenue, mais que c est un aicte coupable qui a été recommandé, t M. le général Trochu résume le débat : la suppression des clubs et des deux journaux est acceptée; la dlscassion porte seulement sûr les avrestaiions.
« M. Àrago fait remarquer au surplus que ces arres- « tations ne sont pas des actes du Gouvernement, il
< s*étonne même qu'on le consulte à cet égard.
« M. Cresson reconnaît l'exactitude de Tobservation ;
< aussi ne consulte-t-il le Conseil qu'afln de nétre pas « désavoué ensuite par lui.
€ M. le général Trochu déclare ne pas comprendre
< cette discussion. Le Gouvernement est, dit-il, entre « deux ennemis, Tun en dehors, Tautre en dedans. La
< population de Saint-Denis, bombardée, va accourir et « consommer nos derniers vivres ; nous sommes dooc à « la dernière extrémité; il faut choisir maintenant la « mort et la choisir au moins honorable.
c Les arrestations sont mises aux voix.
€ Votent pour : Trochu, J. Favre, Ferry, Pelletan, « Picard, Le Flô ;
« Votent contre : Arago, Dorian, Magnin ;
« M. Garnier-Pagès s'abstient.
« Les arrestations sont décidées.
« M. J. Favre fait approuver le décret de suppression « du Réveil et du Combat.
< M. Cresson propose de nouveau un décret pour la € création d'une cour martiale.
€ M. Arago déclare qu'on ne peut faire juger les faits € d'aujourd'hui par une cour martiale qui ne sera cens- € tituée que demain.
€ M. Hérold consulté rappelle qu'un décret antérieur c permet de rendre ce décret exécutoire à partir de sa € promulgation.
« M. Picard craint de constituer une juridiction spé- < ciale et terrible ; il ne là votera que si on lui affirme « qu'elle est indispensable.
« M. Ferry partage celte opinion; une cour martiale
DÉFENSE DE PÂIU8.
ne lui parait pas plus susceptible de rapidité que les conseils de guerre.
c M. Vinoy rappelle que les conseils de guerre ne condamtient pas ; il considère une cour martiale comme indispensable, sans quoi il sera obligé de faire exécuter sans jugement. Le danger lui semble imminent et ne permet pas l'attente.
c M. le général Trochu trouve que les cours martiales ont le grand inconvénient de ne pas pouvoir graduer les peines' : elles acquittent ou elles condamnent ; or elles ne condamnent pas pour ne pas faire exécuter ; il rappelle à cet égard Texpérience que Ton vient de faire avec les conseils de guerre, dont on n'a pu obtenir ni célérité ni vigueur .
< Le conseil abandonne l'idée de constituer une cour martiale; il décide l'établissement de conseils de guerre qui devront statuer immédiatement, c M. Ferry fait le récit des événements qui se sont passés vers 2 heures sur la place de l'Hôtel-de- Ville, c Des gardes nationaux armés se sont précipités sur la place en venant de la rue du Temple. Une première députation s'est présentée, conduite par un ofBcier révoqué nommé Monlel , qui prétendait avoir en lui l'étoffe d'un Kléber ou d'un Marceau, et qui deman* dait le commandement en chef. On voyait M. Sappia en bourgeois parmi les derniers groupes armés. Bientôt le feu a commencé du milieu de la foule et des maisons qui font face à l'Hôtel-de-Ville. On a tiré sur le colonel Vabre, commandant de l'Hôtel-de- Ville, et sur les trois ofQciers qui l'accompagnaient, parmi lesquels était l'adjudant-major Bernard, qui a été atteint. Ces messieurs voulant rentrer, le concierge a fermé la porte par terreur, laissant ces ofQciers exposés au feu continu du dehors. Enfin un marin a franchi la grille.
iO
€ pénétré dans THôlel-de- Ville par une des petites fené-
« très basses, et a ouvert la porte ; le colonel Vabre a pu
« rentrer avec ses ofûciers. — On a tiré sur la salle de
< la République des deux maisons contigués aux annexes
€ de THôtekie- Ville. On a retrouvé, après le combal,
« des traces de balles explosibles et des fragments de
c bombes. Sappia a été tué par le feu de THôtel-de^Ville.
« Les (gendarmes sont arrivés par l'avenue Victoria;
€ les maisons ont été fouillées, et Ton a trouvé douze de
c ces misérables qui y étaient restés. »
Après L'émeute de la rue apaisée, tout le monde tourna ses
' Je"^* regards vers la seule issue possible : la capitulation.
général Ducrot .
,. se Mais celte idée, au lieu d*ètre envisagée avec la i*ê-
défnet de son . , ' ^
cojimandement. signatlou du sacrifico, la résolutiou du devoir accompli,
jetait les esprits même les plus sages, môme les mieux trempés, dans un état de prostration qui ne* peut être compare qu*Â Tenthousiasme irréfléchi des premiers jours du siège.
C*est ainsi que i*on vint proposer au général Dacrot de se sauver en ballon c parce que le générai Vinoy avait de bonnes raisons pour penser que les Prussiens étaient fortement excités contre l'ancien commandant du 1*" corps de Tarmée du Rhin... qu'ils ne lui pardon^ neraient pas d'avoir manqué à sa parole en s*évadant après Sedan, et que, suivant toute probabilité, lapre* mière clause de la capitulation serait la livraison dudit général. >
Naturellement, repoussant bien loin une pareille pro^ position, le général Ducrot se rendit immédiatement chez le général Trochu, pour lui faire part de c^t iilcident, et lui déclarer que, contrairement à certains projets antérieurement formés, il était irrévocablement décidé à ne pas quitter l'aris.
Au lendemain du combat de Buzenval, alors qm le
DEFENSE DE PARIS. i&
Gouvernement avait jugé que le rôleifniJit^i^^â de rano^e de Paris était terminé, et qii*il ne nous restait plus d'au* tre perspective qu'une fatale capiluiaiion, le général Trochu en s'épanohant avec le général Duorot, son ami et dévoué coUab'orateur, lui avait dit s
c Si notre réle est fini ici à Paris, il n'On est peut-être • pas de même pour la France; si elle résiste ô Tacoar c blement que va produire la funeste^ itouvelle die la c prise de sa capitale , si quelques succès favorisent lep
< opérations de Bourbaki dans VËst, la co^linuatios^ de
< la lutte est encore possible. . • et, dans tous les oas>
< cette perspective déterminera peut-être nos implacar > bles ennemis à se montrer moins exigeants dans les
< conditions qu'ils prétendent nous imposer •.•
< Tu n'as plus riai à faire ici, et je pense que.Ui c serais plus utile au dehors ; je t'engage donc très^ort c à profiter du premier départ de ballon pour quitter c Paris avant cpie la capitulation ne soit un fait ae* c compli. 9
Le général Ducrot répondit qu'il était prêt à partir, si> l'on croyait que sa présence pouvait encore être utile audehors ; que cependant il doutait fort que la lutte pût se continuer i^rés la reddition de la capitale ; qu'il lui repugnait de se soustraire par une nouvelle évasion .au sort de son armée, que ce serait certainement confirmer les injustes accusations et les calomnies qui avaient cours^ Le général Trochu répondit qu'un homme de cœur ne devait pas se laisser arrêter par de si misérables considérations , que le général Ducrot était trop au-dessus de pareilles accusations pour en être atteint, etc., etc. • •
Bref, le général pensa sérieusement à se lancer dans une nouvelle entreprise. Mais, dès les premières négociations, M. Jules Favre avait rapporté les plus sinistres nouvelles concernant la situation de nos armées de pro-
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vince ; tout en faisant la part de l'exagération intéressée de nos adversaires, ce qu'ils annonçaient était trop vraisemblable pour nous laisser la moindre illusion, et dès lors le général Ducrot considéra comme un devoir de partager le soH de ses frères d*armes.
Les propositions du général Vinoy avaient achevé de le confirmer dans ces idées, et c'est ce qu'il exposa au général Trochu» en lui faisant connaître qu'il était fermement résolu à partager le sort commun. Il ajouta qu'il allait se démettre de son commandement, devenu inutile et illusoire, puisqu'on devait fusionner les trois armées en une seule, et il pria le général Trochu de faire r^lariser sa situation par le Ministre de la guerre.
Le général 'Trochu, approtivant cette résolution, promit d'entretenir le général Le Flô de cette affaire, le jour même.
Rentré a son quartier général, le général Ducrot fit communiquer à ses troupes l'ordre suivant :
€ En exécution des ordres du général Vinoy, nommé c commandant en chef de l'armée de Paris, par décret c du Gouvernement de la Défense nationale en date du « 21 janvier 1871, l'état-mcgor général de la 2* armée c est dissous. Les officiers généraux et autres qui en c font partie recevront ultérieurement de nouvelles des- « tinations, ou avis de leur mise en disponibilité. » (1)
(1) Voir aux pièces JusUficatives n*' XV et XVI, le récit concemuit la proposition de se sauver en ballon, faite au général Ducrot par le générai Vinoy, les lettres et notes échangées entre le quartier général allemand et le général Ducrot» relativement à son évasion de Pont-à-Mousson.