CHOIX DU NÉGOCIATEUR
« La bataille de Buzenval avait donné le signal de la fm de la défense militaire; Téchec de Témeute du 28 janvier, en laissant un peu de liberté au Gouvernement, rendait une négociation possible; Tépuisement complet des vivres la rendait nécessaire. Il ne restait plus qu*à s'armer de tout son courage pour aller chercher à Versailles le dernier mot de cette longue , douloureuse et sanglante épreuve, que Paris supportait vaillamment depuis cent vingt-cinq jours bien comptés. •
En 1815, la fermeté, Thabileté du duc de Richelieu, cbou eurent une influence décisive sur le traité de Paris. Bien que les circonstances fussent presque aussi terribles qu'en 1871, notre habile négociateur, grâce à son caractère, sa personnalité, obtint, sur les premières ouvertures faites à M. de Talleyrand» un adoucissement, une atténuation inespérée, inattendue. — Il est donc permis de dire qu'en janvier 1871, un mandataire, plus expérimenté ou plus sybapathique, eût obtenu davantage que le négociateur de Ferrières./.
Le général lYochu paraissait désigné.... « On a pu
-ifiH DÉFENSE DE PARIS.
apprécier, dit M. Chaper, le prestige qu'exerce la parole du général.... Ses ennemis eux-mêmes Font toujours reconnu ; aucun de ceux qui s'y sont dérobés plus tard n'a pu nier qu'il ne l'eût éprouvé d'abord. — M. Jules Favre ne possédait pas au même degré ce don rare et précieux , précieux surtout pour qui vient défendre des vaincus sans avoir d'autre ressource que son éloquence. C'était une raison pour faire choix de M. le général Trochu.... i Il y avait une autre raison, raison péremptoire, décisive, en faveur du choix du Gouverneur de Paris comme négociateur : c'est qu'on n'allait pas a Versailles pour conclure un traité, mais une convention militaire, et que pour faire cette convention , il fallait des connaissances militaires.
Ce que l'on allait discuter , c'était un armistice : « Quelles villes, quels départements, quelles zones, quels cours d'e^u, quelle ligne de montagnes allait-on conserver ou abandonner à l'ennemi?... Que pouvait-on demander pour nos armées, nos garnisons, etc.?... »
Assurément M.. Jules Favre n'était pas compétent : il le dit lui-même : « Je m'étais trouvé placé, dès le « principe, dans une position aussi dangereuse qu'anor- « maie; je ne suis pas militaire, et cependant je me c trouvais forcé de débattre des questions que je ne « connaissais pas, et j'étais exposé à commettre des c fautes qui auraient pu compromettre l'armée.... »
Et puis, ne savait-on pas, quand ce ne serait que par rentrevue de Ferrières, que M. Jules Favre n'était pas tenu, à Tétat-major ennemi, aussi bien qu'à la chancellerie, en très-haute estime.... Son passé politique, la part active prise dans nos révolutioâs successives, n'étaient guère faits pour le relever aux yeux des représentants d*un0 nation eiientiellement autoritaire.
N'était-il pas le premier de ceux que M. de Bi&mark appelait un peu crûment « les messieurs du pavé? »
« Le général Trochu se serait présenté, avec des titres incontestables à uu autre accueil. Général en chef d'une armée vaincue, mais non sans gloire ; gouverneur d'une place de guerre qui succombait , mais à la famine , il venait d'accomplir un fait d'armes que tout le monde avait à l'avance considéré comme impossible ; la défense de Paris, prolongée pendant quatre mois et demi, donnait au général Trochu plus qu'à personne, le droit de parler avec autorité au nom de l'armée, au nom de la France.
c Et le vainqueur n'aurait pas perdu sans doute une occasion de s'honorer lui-même en le traitant avec égards. Le général avait reçu plus d'une fois des avis indirects, mais précis, l'assurant que son mérite, sa bravoure, étaient tenus en estime par les chefs de l'armée ennemie, et que d'honorables conditions lui seraient faites quand il voudrait les demander (1). »
Persuadé que le général Trochu avait pour traiter plus d'aptitude, plus de renom, plus d'autorité, que M. Jules Favre, le général Ducrot l'avait instamment supplié d'aller à Versailles à la place d'un homme « dont tous les antécédents étaient faits pour nous rendre le vainqueur plus hostile encore.... » Mais rien n'y fit (2).
(1) Voir au tome II Tentretien du docteur Sarazin et de M. de La Grangerie avec un officier allemand pendant l'armistice accordé pour l'enlèvement des morts de Champigny.
(2) On ne saurait arguer l'article 625 du règlement du service des places. A la vérité, il dit : Le commandant supérieur ne sort jamais de la place pour parlementer; il n'en charge que des officiers dont la fermeté, la présence d'esprit et le dévouement lui sont personnellement connus. — Mais ce même article dit également : Le Gouverneur décide scuLde l'époque où la place doit capituler. Le Gouverneur n'ayant pas décidé seul le moment de capituler, le règlement, violé dans sa partie <^^scntiellc, pouvait être également violé dons une question non capi-
M. Jules Favre
est
désigné pour
aller ù Yersaillesi
C'était, du reste, à qui se déroberait à Tamertume du dénoûment. Le général Trochu comptait sur le général Vinoy^ le général Vinoy sur le Gouvernement, le Gouvernement sur la population , laquelle devait élire dos mandataires qui se seraient présentés et auraient parié au nom de la ville de Paris.
« Les maires représentèrent au Gouvernement que la « responsabilité de la crise revenait à ceux qui avaient € eu le pouvoir en main et qui avaient voulu l'exercer t sans partage. Le Gouvernement, jusqu'à la dernière « heure, ayant prétendu 'tout diriger, prendre sur lui « toute responsabilité, il lui appartenait d'assumer seul « les conséquences d'événements qu'il pouvait, â bon c droit, s'imputer. — La prétention de rejeter sur d'au- « très, sur des maires ou des délégués, le poids de» » négociations, était inacceptable.... »
. Enfin, après plusieurs conférences avec les représentants de la municipalité, il fut décidé que M. Jules Favre irait à Versailles. — Depuis quelque temps déjà, M. le ministre des affaires étrangères s'attendait à remplir • ce « rôle d'Eiistachc de Saint-Pierre >, dont il parlait dans le Conseil.
Quant à M. de Bismark, il espérait beaucoup se trouver de nouveau, sur le terrain diplomatique, avec son interlocuteur de Ferrières.... Il avait tout fait pour arriver à pareil résultat. A propos de la délivrance du sauf-conduit demandé par l'Angleterre pour permettre a M. Jules Favre de se rendre à la conférence de Londres, nous avons vu qu'il suspendit pendant douze jours la délivrance de ce sauf-conduit... Enfin, quand il s'était
talc, surtout quand l'intérêt de l'armée était en Jeu. Enfin, quand M. Jules Favre partait pour Versailles, le général Trochu, depuis la veille, n'était plus que le président d'un Gouvernement eiviL
décidé è l'envoyer, il avait écrit une lettre é notre ministre des affaires étrangères, dans laquelle il lui disait : « Assurément» votre présence sera bibntôt plus utile à « Paris qu'à Londres. »
Certes, c^était un lourd fardeau pour M. Jules Favre que de se rendre à Versailles ; il devait lui en coûter d'accomplir celte œuvre douloureuse; il devait lui sembler dur, lui qui avait fait la révolution du 4 septembre, parce que 80,000 hommes avaient été vaincus à Sedan par 280,000 hommes, d'aller remettre à une armée de 200,000 hommes la place de Paris et son armée de 400,000 hommes !
Nous verrons si sa fermeté, son habileté, ont été à la: hauteur de là mission qu'il se laissait imposer.
M. Jules Favre ne voulant pas paraître devant M. de Aussitôt
. A- j -A 1 • l'insurrection
Bismark avec une insurrection derrière lui, comme étouffée,
• • M. Jules Favre
M. Thiers le 31 octobre, attendit que rémeute du demande une
' *■ entrevue a M. de
22 Janvier fût complètement étouffée pour entrer en Bismark. pourparlers avec Versailles; mais une fois qu'il sut qu'un prochain soulèvement de la rue n était plus à craindre, il écrivit au grand chancelier pour lui demander une entrevue, sans attendre les dernières délibérations du Gouvernement^ toujours occupé à discu* ter € ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas faire* »
Le jour même, le Conseil se réunissait à 11 heures du matin pour décider de quelle manière M. Jules Favre devait entamer les négociations.
Lundi 2â janvier, midi 45*
Séance du Gouvernement au Ministère de Flntérieur,
€ M.' le général Trochu indique les difficultés faites
€ ce matin à l'officier qu'il a envoyé en parlementaire.
« M. Jules Favre, abordant les conditions de sa mis-
:7i DEFENSE DE PARIS.
sion prés de Tennemi, exprime quels poignants senti* ments il éprouve. Il ajoute que son secrétaire a reçu une lettre de l'un des rédacteurs..., qui émet l'avis déjà soutenu hier au soir par M. Garnier-Pagés. « M. Jules Favre expose les conditions des négociations préliminaires : élections, dépôt des armes, mais leur conservation ; la garnison se retirant avec ses armes»
< M. le général Trochu considère. cette dernière condition comme des plus difficiles ; car en supposant, par impossible , que l'on autorise la sortie de la garnison avec ou sans armes, que deviendra-t-elle? Sera-t-elle autorisée à reprendre les armes contre la Prusse? Il sera impossible d'exiger le serment de tous les soldats, et, d'un autre côté, l'ennemi ne consentira pas à augmenter le nombre des prisonniers transportés en Allemagne.
c M. Pelletan pense que les Prussiens chargeront Paris de nourrir et de désarmer Tarmée qu'ils laisseront dans la ville.
« M . Garnier-Pagès ne voudrait pas que M. Jules Favre considérât la démarche à entreprendre comme une dernière et suprême tentative. Il voudrait, au contraire, que cette démai*che eût simplement pour but de préparer les élections , et qu'elle ne prit point un caractère définitif. 11 est convaincu que la Prusse demandera au Gouvernement de traiter pour la France : c'est alors que M. Jules Favre devra alléguer la question du manque de droit du Gouvernement, afin d'arriver ainsi à des élections. Quant à la question de Paris, elle viendra après, et l'on ne s'engagera pas ainsi immédiatement dans la voie de la capitulation. « Il supplie M. Jules Favre de ne pas se laisser en- « traîner par la question de cœur et de sentiment; de ne
point se laisser dominer par ses craintes, qui le placeraient sur un déplorable terrain, en face d'un diplomate très-fin, très-froid, et résolu à épier toutes les impressions pour en profiter.
« M. Picard annonce que certains renseignements tendent à faire croire que M . de Bismark n*est pas à Versailles. Son avis est de laisser se produire les prétentions de Tennemi, en leur opposant une grande fermeté d'attitude ; Tessentiel, pour lui, c'est d'empêcher l'ennemi d'entrer dans Paris.
c M. Ârago croit également qu'il faut connaître d'abord les intentions de la Prusse. M. Jules Favre n'a rien à stipuler ni à proposer.
« M. Picard engage à considérer les choses à un point de vue plus pratique.
c M. Simon déclare qu'il a entendu seulement qu'on tâterait l'ennemi, et non pas qu'on lui ferait des propositions qui engageraient la situation et le Gouvernement.
« M. Picard considère comme impossible de fixer à M. Jules Favre des bases précises qui pourraient entraver son action. Il croit les Prussiens très-embarrassés, car ils sont en présence d'un nouveau Mexique, et il prie M. Jules Favre de s'en souvenir, en faisant preuve de fermeté. Quant à lui, il dirait â la Prusse que toute paix durable ne sera assurée que par une pacification légalement et sagement faite, après des élections et suivant une entente commune. « M. Ferry répond qu'il n'entend pas qu'on parle de conditions de paix.
« M. Simon pense que Jules Favre ne doit se rendre à Versailles que pour écouter, après avoir préalablement entendu l'opinion de ses collègues. Il n'aura donc à prendre aucun engagement décisif. Comme