‹ La défense de Paris (1870-1871) (volume 5)Chapitre 49 sur 98 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

COUP d'œil rétrospectif sur notre situation diplomatique AU moment ou m. JULES FAVRE ENTRE EN CON- FERENCE AVEC M. DE BISMARK.

C'était l'entiretien commencé ft Ferriôres, le 18 septembre 1870, que M. Jules Favre venait renouer à Versailles, le 24 janvier 1871.

Depuis cette époque, de grttves événements s'étaient passés...

Nous Tavôns déjà dit , dans le courant du rétîit, si la Franca eût déposé ses armes apWs Sedan, si elle eût fait comme TAutricho après Sadowa, comme la Prusse âpres Jéna et Auerstadt, elle eût manqué à ses vieilles traditions militaires, à son gloriéUx passé...

En 1813, en 1814, alors que les débris de nos ai*méé8 vaincues se retiraient sur la patrie épuisée, alors que TAlsace , la Lorraine , la Frânche-Comlé, les Flandres, la Navarre, le Béarn étaient envahis, avons-nous mis bas les armes? t Je veux bien traiter, disait Napoléon I•^ c mais sur la frontière et non au sein de nos provinces < désolées par un essaim de barbares, i

Et sans Tincapacité des uns, la mollesse des autres, les combats de Saint - Dizier , Brîenne, Champaubert, Montmirall , Château -Thierry , Vauchamps , Nangis , Mohtereau, Soissons, Craonne, Laon, Reimd, auraient

rendu à la France délivrée toute sa grandeur et sa puissance.

La France de 1870 qui, sans avoir à son actif Marengo, Austerlitz, léna, Wagram, Friedland, la Moscowa, avait : Isly, Âlma, Inkermann , Tchernaîa, Sébastopol, Magenta, Solférino, Palikao, Puebla; la France qui avait réduit la Russie, bousculé TÂutriche, dont les Aigles avaient plané triomphantes sur la grande muraille de la Chine et au sommet des Cordillières, devait-elle se soumettre après un mois de lutte !

La France devait-elle se courber devant l'envahisseur

auquel elle avait porté de si rudes coups à Wissembourg,

Reischoffen, Spikeren, Borny, Rezonville, Gravelotle,

Sedan, où ses soldats avaient toujours lutté contre des

forces doubles ou triples? Non ! En faisant, après Sedan,

une paix hâtive , la France manquait à Elle-même ; elle

ne le devait pas , elle ne le pouvait pas !

Funestes résui- Mais il ost biou évident que l'acte criminel du 4 sep-

du A septembre tombro, saus chaugor nos obligations morales, modifiait

Tuêdipklmaiiqae profondément la situation de notre malheureuse Patrie,

surtout au point de vue diplomatique . . .

Avant le 4 septembre l'Europe était disposée à intervenir pour faire respecter notre territoire. . . . C'est M. Jules Favre qui nous l'apprend lorsque pour justifier sa circulaire du 6 septembre, « pas un pouce de notre « territoire, pas une pierre de nos forteresses 9, il dit : < En l'écrivant, je répondais au sentiment unanime de la Nation, je vais plus loin, à celui de YEurope entière. Les représentants de toutes les puissances m'avaient donné l'assurance que leurs Gouvernements n'adhéreraient jamais à un traité qui mutilerait la France. . .>

La circulaire est du 6, c'est doue le 5 que M. Jules Favre recevait cette assurance, soit 12 heures après le 4 septembre, c'est-à-dire à un moment où les représen-

lants des puissances ne pouvaient qu'exposer les idées, les dispositions de leurs Gouvernements antérieurement au 4 septembre; ils ne connaissaient évidemment pas encore alors Tinfluence que cette Révolution allait avoir sur leur souverain. . . . Or, il est avéré que les dispositions de la Russie , de laquelle dépendait la décision de toutes les autres puissances, fut profondément modifiée . par rémeute du 4 septembre. . .

Avant le 4 septembre , le Tzar avait dit au général Fleury, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg : c Le moment venu je parlerai haut pour l'intégrité du territoire.. . »

. . • Après le 4 septembre, Tlmpératrice intercède généreusement pour la France Républicaine auprès du Tzar, en lui rappelant sa promesse ... « Le Tzar répond , dit « M. Walfrey, en exprimant le regret que les circons-

c TANCES EUSSENT MODIFIÉ L*ÉTAT DE CHOSES auquol Tlm-

< pératrice faisait allusion ...»

Et plus nous nous enfonçons dans la République, plus nos chances diplomatiques diminuent ....

Encouragé par lord Lyons, M. Jules Favre veut, avant vaines lemaiive» de laisser enrager la lutte sous les murs de Paris, faire m. Juiea Favre

^ ^ 'à Ferrièros.

une tentative suprême. « Il devait être précédé au camp prussien par une sorte de lettre d'introduction de l'Angleterre , exprimant modestement le vœu de voir bientôt cesser l'effusion du sang et le calme se rétablir en Europe au moyen d'une paix également honorable pour les deux partis. >

Croyant naïvement que le roi Guillaume de Prusse faisait exclusivement la guerre à l'empereur Napoléon III et non à la France, convaincu que la chute de l'Empire avait suffisamment désintéressé l'Allemagne, et que les armées du vieil Empire Germanique étaient venues en France pour y faire proclamer la République, M. Jules Favre espère désarmer son hautain et rusé vainqueur

eh le remerciant d.*avoir délivré la France du wtjG ty- RANNiQUE qui l'oppressait depuis dîx-huilans. « J'épuisai, dit-il dans son récit de l'entrevue de Ferrières, toute» les raisons qui pouvaient me donner de l'espoir : justement Qére des succès qui dépassaient toutes ses pré» , visions, la Prusse hésiterait à les compromettre dans une lutte nouvelle. Cette courte campagne suffisait A sa gloire et lui permettait de replacer au fourreau Fépée devant laquelle l'Europe s'inclinerait désormais. . . Elle trouvait ainsi le moyen de rendre à l'agriculture, au commerce, à la vie sociale les nombreux citoyens dont le devoir avait fait des soldats ; elle ajoutait au prestige de la victoire celui de la sagesse et de la modération. Elle attirait à elle toutes les sympathies, même celles dé la France^ redevenue maîtresse d'elle-même. Alors s'ouvrirait pour le monde ime ère jusque-là inconnue, la science et la liberté unissant étroitement les peuples, et notre chère patrie instruite par le malheur, réformant ses institutions, donnant libre carrière à son génie, pouvait encore prétendre à de glorieuses et prospères destinées... — Quelle occasion plus belle, disait M. Jules à M. de Bismark, de vous attacher notre nation, en la traitant aujourd'hui non comme une vaincue, mais comme une alliée naturelle entraînée un instant dans une voie fausse qu'elle abandonne. . . Que voulez-vous dô plus? vous avez établi votre prépondérance au détriment de la nôtre; vous avez conquis, aux yeux du monde, une « gloire militaire qui peut satisfaire le plus ambitieux. • Etc., etc.

M. de Bismark qui, au dire de M. Jules Favre, c considérait son interlocuteur comme un négociateur fort indigne de lui, tout en ayant la politesse de ne pas le laisser voir^ » répondit :

c Ne me parlez pas de tout cela ... Ce sont des va-

< leurs qui ne sont pas cotées chez nous. . . Strasbourg « est une menace perpétuelle contre nous.»» C'est la « clef de notre maison et nous la voulons ...»

< Livrer Strasbourg, dit M. Jules Favre, était une humiliation que Paris n'aurait jamais consenti à subir... Si nous Tavions proposé^ le lendemain nous eussions tous été renversés (!)••• »

k Bordeaux, M. Jules Favre a été beaucoup plus net, plus explicite : il a avoué que quelque temps après Sedan, il eût été POSSIBLE de FAmE la paix moyennant une

TRES-MINIKE CESSION DE TERRI tOIRE.

Voici cette déclaration :

« Et je ne vous cacherai pas, Messieurs, qu'à Fer-

< rières, il m*eût été possible d'engager des négocia-

< tioûs à des conditions moins cruelles que nous pouf vioas craindre.

c A Ferrières, en effet, M. de Bismark m'avait parlé

c d'une PAIX possible AU PRIX DE LA CESSION DE SxRASt BOURG ET DB SA BANLIEUE, Ot je DO Sais si ma CONSCIENCE

K ne me reprochera pas de n'avoir pas saisi l'occasion c qui m'était offerte... » (2)

Ainsi, de l'aveu même de M. Jules Favre, au début du Gouvernement du 4 septembre on pouvait traiter en cédant à la Prusse Strasbourg et sa banlieue seulement.

On peut donc dire que sans le 4 septembre, qui a complètement modifié les sentiments des puissances étrangères à notre égard, les conditions de paix eussent très-probablement encore été meilleures.

(i) L'Intérât dynastique semble ici dominer quelque peu Tinter et patriotique.

(2) M. Jules Favre a prononcé ces paroles devant le 8« Bureau de

rAsscmWéc Nolîonale.

proposiiions Aprôs Tcntrevue de Ferrières, ce n'est plus seulement

possibles '^ *

a^ ^^^^^^ ®^ Strasbourg et sa banlieue, mais l'Alsace tout entière et champigny. ^qixx milliards que TAUemagne nous demande.

« Aujourd'hui la paix vous coûtera, dit M. Thiers, au 31 octobre, l'Alsace et 2 milliards ; plus tard, indépendamment des maux et des souffrances de la guerre, la paix vous coûtera l'Alsace, la Lorraine et 5 milliards... >

Au 31 octobre, nous avions la révolution à l'intérieur de Paris, nous avions éprouvé un échec au Bourget, Metz et son armée venaient de succomber, l'armée de Paris ne s'était pas encore fait complètement connaître dans une grande action militaire , nous étions donc dans une situation diplomatique très-désavantageuse... mais après Champigny, cette situation s'était sensiblement améliorée . . .

Les journées des 30 novembre et S décembre avaient relevé l'honneur de nos armes, et si nous n'avions pas remporté une victoire décisive, au moins avions-nous appris à l'ennemi qu'il y avait à Paris une véritable armée, avec laquelle il fallait désormais sérieusement compter.. . Si a cette époque l'on eût écouté les avances de l'ennemi, nous aurions eu très-probablement des conditions plus avantageuses qu'au 31 octobre. — Gomme nous l'avons expliqué dans le courant du récit, nous nous fondions, pour croire à une ouverture de la part de l'ennemi, non-seulement sur la lettre du général de Mollke au général Trochu, lettre conçue d'une façon assez énigmatique pour avoir l'air de laisser comprendre ce qu'on ne voulait pas dire, mais encore sur l'entretien de notre médecin en chef, le docteur Sarazin, deM. de La Orangerie, chef des ambulances de la presse, avec les officiers allemands lors de l'armistice convenu pour l'enterrement des morts.

c Pourquoi, disaient les offlciers allemands, le général

c Trochu, que nous estimons tous, ne s*adresse-t-il pas < au roi, il obtiendrait sûrement des conditions très- « honorables ...»

Mais le Gouvernement de la Défense nationale ne voulut rien entendre; il déclara, dans la séance du 6 décembre , « qu'accepter la proposition du général € ennemi serait accepter un armistice, faire le premier c acte (Tune capitulation, subir une humiliation sur lat quelle il serait honteux de unir. »

C'est en vain que le général Ducrot leur dit : t Vous ^„^paii)ucrot avez l'air de m' accuser de faiblesse , parce que je vous coP^ernemcnt propose d'entrer en pourparlers avec l'ennemi, d'exami- ^xn^^^tn na ner ses conditions; c'est vous qui êtes faibles, parce que voulu miter vous avez cédé sans raison au courant de l'opinion pu- champigny,

on 8er&

blique, trompée et affolée... Vous nous conduirez fata- bientôt forcé de

se présenter à

lement a une capitulation sans conditions. Vous nous . l'enneinî

^ la corde au cou,

MENEZ LA CORDE AU COU aux Prussiens. Moi , au contraire, je défends les véritables intérêts de Paris et du pays tout entier. Aujourd'hui, nous pourrions traiter honorablement avec l'ennemi , car nous avons relevé l'honneur des armes; Paris a rempli noblement son devoir de capitale. Nous avons encore des munitions, des vivres, des éléments de résistance, des armées à l'extérieur; mais arrivera fatalement un moment où nous n'aurons plus de vivres, plus d'armée, plus de ressources d'aucune espèce, et alors nous serons obligés de nous rendre à merci, et nous perdrons tout le bénéfice d'une lutte qui n'est pas sans gloire.... »

Le moment où nous allions nous rendre à merci, la corde au cou, était arrivé.

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