GOUVERNEMENT
La situation, si tendue au point de vue des événe- Dêsonirc^
. -Al • 1 dans la rue.
ments extérieurs, devenait chaque jour plus grave au insoicnco
* croisBante «les
point de vue intérieur : . ciuiw
* et des joarnaiix
Les subsistances diminuaient avec une effrayante rapidité, 40,000 chevaux avaient disparu dans la consommation ; pour la farine, on avait dépassé la limite assignée comme la dernière, en donnant un pain insalubre qui ne contenait que 25 Vo de blé.
Le froid devenait de plus en plus vif : les moyens de chauffage étant à peu près épuisés, de fréquents désor^ (ires se produisaient ; le peuple dévastait les clôtures en planches des terrains d bâtir, pillait les chantiers de bois, envahissait les jardins pour y couper les arbres; € la garde nationale ne se prétait que fort mal à la répression de ces actes coupables, et le désordre se généralisait de plus en plus (1) » ; désordre que les agitateurs excitaient avec une perfide habileté.
(1) Simple RécU, Jules Favro.
« Je voyais, dit M. Jules Favre, une profonde et sourde irritation se manifester plus nettement à chacune de nos réunions hebdomadaires (1), où bientôt l'hostilité contre le Gouvernement ne se déguisa plus. Ceux qui rêvaient son renversement au profit de la Commune se crurent assez forts pour essayer une sorte de coup d'État légal en introduisant à la suite des maires les quarante adjoints qui n'avaient point été invités, et dont la majorité semblait acquise à l'adoption d'une mesure violente. Je ne voulus point les repousser par la force; j'aimais mieux m'exposer à quelques diatribes que de fournir un prétexte à une sédition..*
c Dans la séance du 5 janvier, M. Delescluze, maire du XIX* arrondissement et rédacteur en chef du Réveil , essaya de faire mettre en délibération une adresse rédigée dans les termes les plus perfides et les plus calomnieux, concluant à la destitution du gé» néral Trochu et à l'adjonction de la municipalité parisienne au Gouvernement de la Défense nationale ; il donna lecture de cette pièce, mais je ne lui permis ni de la commenter, ni de provoquer un débat à ce sujet. Après un violent orage, il se tut et se retira ; le lendemain, ses deux adjoints et lui envoyaient leur démission. Cependant quelques meneurs affichaient pendant la nuit une proclamation appelant la garde nationale à marcher sur THôtel-de-Ville, etc. » (2).
(1) M. Jules Favre parle des rénnions des maires qui avaient lieu chaque semaine au Ministère de rintérieor.
^) Cette proclamation, dite Afâcbe rougûf était ainsi conçae :
c Au Peuple de Paris,
« Les Délégués des vingt arrondissements.
c Le Gouvernement que le 4 Septembre dut charger de la Défense nationale a-t-il rempli sa mission ?
Les difficultés du Gouvernement sont donc chaque »»ver« projeu
* de sortie
jour plus graves, plus complexes; maïs au lieu d'agir *®"* diacutés.. avec énergie, on ne sait ni vouloir, ni décider.
« Non î . . .
c Nou5 sommes 800,000 combattants et 200,000 Prussiens nous étreignent : A qui la responsabilité, sinon à ceux qui nous gouvernent ? Ils n'ont pensé qu'à négocier au lieu de fondre des canons et de fabriquer désarmes.
« Ils se sont remisés à la levée en masse.
« Us cmt laissé en place les bonapartistes et mis en prison les republicains.
c Ils ne se sont décidés à agir enfin contre les Prussiens qu'après deux mois, au lendemain du SI octobre.
c Par leur lenteur, leur indécision, leur inertie, Us nous ont conduits jusqu'au bord de l'abîme; Us n'ont su ni administrer, ni combattre, alors qu'ils avaient sous la main toutes les ressources, les denrées et les hommes. Ils n'ont pas su comprendre que dans une ville assiégée, tout ce qui soutient la lutte pour sauver la patrie possède un droit égal à recevoir d'elle la subsistance ; ils n'ont rien su prévoir : là où pouvait exister l'abondance, ils ont fait la misère ; on meurt de Aroid déjà plus que de faim; les femmes souffrent, les enfants languissent et succombent.
« La direction militaire est plus déplorable encore : sorties sans but, lattes meurtrières sans résultats, insuccès répétés qui pouvaient décourager les plus braves ; Paris bombardé.
« Le Gouvernement a donné sa mesure; il nous tue. c Le salut de Paris exige une décision rapide.
c Le Gouvernement ne répond que par la menace aux reproches de l'opinion ; il déclare qu'il maintiendra Vordre, comme Bonaparte avant Sedan.
« Si les hommes de l'Hôtel-de-Ville ont encore quelque patriotisme, leur devoir est de se retirer, de laisser le peuple de Paris prendre luim&ne le soin de sa délivrance.
« La municipalité de la Commune, de quelque nom qu'on l'appelle, est l'unique salut du peuple, son seul recours contre la mort.
« Toute adjonction ou immixtion au pouvoir actuel ne serait rien
qu'un replâtrage perpétuant les mêmes errements, les mêmes désastres.
« Or, la perpétration de ce régime, c'est la capitulation, et Metz et
Rouen nous apprennent que la capitulation n'est pas encore et toujours
la Cunine, mais la ruine de tous, la misère et la honte.
« C'est l'armée et la garde nationale transportées prisonnières en AI- Inagne et défilant dans les villes sous les insultes de l'étranger, le ceounerce détruit, l'industrie morte, les contributions de guerre écrasant Paris ; voilà ce que nous prépare l'impéritie ou la trahison I
c Le grand peuple de 89 qui détruit les bastilles et renverse les trônes, attendra-t-il dans un désespoir inerte que le firoid et la famine aient
On s'épuise en vaines discussions, aussi bien dans les Conseils du Gouvernement que dans les Conseils de guerre, où nos généraux sont appelés à discuter des projets d'opération plus impossibles les uns que les autres. — L'opinion poussant à une attaque contre Versailles, où l'on espère surprendre le grand quartier général allemand, l'on décide un jour que l'opération se fera par le plateau de Châtillon; le lendemain on abandonne ce projet et l'on donne la préférence à une attaque par le plateau de Garches... puis Ton revient au premier plan : les dispositions sont définitivement arrêtées, l'opération fixée au 6 janvier, le général Vinoy nommé commandant 6n chef, le» commandants de corps et de division désignés; l'on se réunit une dernière fois pour bien fixer tous les détails d'exécution, et alors, le Conseil décide à
glacé dans son cœur, dont l'ennemi compte les battements, la dernière goutte de sang?
« Non !
« La population do Paris ne voudra jamais accepter ces misères et ces hontes. Elle sait qu'il en est temps encore, que les mesiu^s décisives permettront aux travailleurs de vivre, à tous de combattre ;
« Réquisitionnement général,
« Rationnement gratuit,
«c Attaque en masse.
« La politique, la stratégie, l'administration du 4 Septembre, continuées de l'Empire, sont jugées. Place au peuple ! Place à la Commune !
Signé : Les Délégués des vingt arrondissements.'» (Cent quarante noms environ.)
Quand le préfet de police eut commencé des poursuites contre plasieurs des signataires, ces derniers Ûrent paraître dans le Combat la note suivante :
« Sur la question des mandats lancés par le préfet de police contre la totalité ou plusieurs des délégués des vingt arrondissements au siget de l'énoncé de leurs opinions, les délégués considèrent cette agression comme un attentat à la liberté de la presse et des personnes qui pro^ vogue le droit de légitime défense. »
{Suivent les cent quarante signatures du Manifeste.)
l'unanimité que Topération par Châtillon est impossible, mais qu'une tentative sérieuse doit être faite sur un autre point. . . M. le général Berthaut émit F avis que le plateau de Garches était F objectif le plus favorable, parce que de ce côté il était possible de faire déployer nos troupes entre Suresnes et Cbatou, et de prononcer une attaque générale sur toute la ligne. — Le Conseil se rangea à cet avis, et à l'unanimité encore, l'on adopta ce nouveau plan d'attaque.
Depuis le 31 décembre, le général Ducrot s'était Le
i , , , , , . , ,., général Ducrot
abstenu de prendre part a ces reunions, convaincu cru il demande
^ ^ ^ à être relevé de
était de leur inutilité ; voulant dégager complètement sa con,„,andcraent responsabilité, il avait adressé, le 6 janvier, au Gouverneur de Paris, une lettre par laquelle il le priait instamment de le relever de son commandement et de l'autoriser à entrer dans le rang comme simple combattant (1). — A cette demande, le général Trochu avait répondu par la lettre suivante :
«c Paris, le 7 janvier 1871.
« Cher ami,
t Dans les circonstances où sont Paris et le pays , ta résolution ne serait pas comprise et ne pourrait être justifiée. On comprend et on honore la résolution d'un commandant de fort ou de navire qui, privé des moyens de combattre et ne pouvant plus soutenir la lutte, fait sauter son fort ou son navire ; mais on ne peut a^lmettre la décision qu'il prendrait de résigner le commandement, de se mêler à la foule des combattants et de su bir le sort commun dans les rangs de cette foule.
c Ta résolution mettrait le comble au désarroi des troupes, qui reste cependant au-dessous du désarroi de leurs chefs. Hier au soir, à la conférence du règlement des détails de Topération avec Vinoy, Maussion a déclaré que ses troupes ne mar^
(1) Voir aux pièces justiflcatives n» III, la déposition du général Sehmitz devant la commission d'enquête.
cheraient pas (1). Vinoy a naturellement tout suspendu, et U est venu mo rendre compte à minuit.
« Nous voilà bien loin des temps héroïques ; non pas que je mette dans mon jugement une poésie qui no serait guère à sa place, mais j*ai en moi des sentiments qui me font considérer celte défaillance des esprits comme un déplorable abandon de ce que j'appelle les suprêmes devoirs. Noire pays , gorgé de richesses et énervé, 8*est trouvé dans le même cas que nous après le désastre de Sedan. Il n*a pas cédé, et sa défense îd extremis, sans nuls moyens de défense, Ta relevé dans Topinion du Monde et dans sa propre opinion.
« Je te supplie de ne pas donner suite à ton projet; si fortes et honnêtes que soient tes convictions militaires, elles ne peuvent se concilier avec les devoirs civiques que les événements t'ont faits et nous ont faits à tous.
c II faut que chacun de nous demeure à son poste et y meure dans la forme qu'il plaira à la Providence de décider. Il faut surtout que nous donnions autour de nous l'exemple de la sérénité et de la fermeté.
« Il ne faut pas te dissimuler que tes convictions ont fortemont pénétré ton entourage et tes officiers généraux. Sans doute ils les avaient d'eux-mêmes, et les événements les leur avaient suggérées ; mais elles sont devenues pour eux un atticla do foi qui va ravageant les esprits du haut en bas de la hié-
(1) Cette assertion n'est pas exacte : le général de Mausslon était trop discipliné, trop dévoué, trop vaillant soldat pour avoir jamais tenu pareil langage. — Le 7 janvier, le général Vinoy avait convoqué à son quartier général le général de Mausslon avec le général d'Ubexi, commandant l'artillerie, pour leur donner ses dernières instructions relatives à l'attaque contre la redoute de Châtillon, qui devait avoir lieu le Unde* main à onze heures du soir.
Le général de Maussion fit observer qu'une attaque de nuit lui paraissait impossible dans les conditions ob on voulait l'entreprendre, c'esUà-dire avec trois divisions d'infanterie et un certain nombre de ré* giments de gardes nationaux ; il invoqua à l'appui de son opinion ses souvenirs de Crimée, où trois attaques sérieuses entreprises avec des troupes d'dite, peu nombreuses, avaient cependant échoué; il termina en déclarent qu'il ne pouvait accepter la responsabilité d'une pareille entreprise qui serait certainement fatale aux troupes engagées.
A la suite de cette conversation, le général Vinoy leva la séance et alla rendre (lomptc au gi'néral Trochu du résultat de cette conférence.
(Voir aux pièces justificatives n« IV, la lettre du général de Maussion en date du 16 avril 1877.)
rarchie. C'est là ua des plus douloureux empôchements de notre situation. »
Très*touché de cette lettre, le général Ducrot se rendit immédiatement près du Gouverneur ; dans une conversation intime et toute amicale, il s^efTorga une dernière fois de lui faire partager sa conviction sur l'impossibilité absolue où nous nous trouvions désormais de prolonger utilement la lutte, et, par conséquent, sur la nécessité de traiter au plus tôt avec Tennemi. N'ayant pu réussir, il insista très-vivement pour faire accepter sa démission, cherchant à démontrer qu'il ne pouvait plus conserver le commandement de la 2"" armée, puisque ses vues, ses appréciations générales sur les opérations militaires, et en particulier, sur remploi de la garde nationale, étaient en opposition absolue avec celles des membres du Gouvernement de la Défense nationale et du Gouverneur lui-même. Tous ses efforts furent inutiles, et il dut céder aux pressantes instances du général Trochu ; mais il fut bien entendu que désormais il s'abstiendrait absolument de paraître dans les réunions où se discuteraient les projets d'opération, qu'il ne prendrait aucune part à la préparation et à la haute direction des affaires militaires, qu'il se bornerait uniquement à assurer de son mieux Texécution des ordres qui lui seraient donnés.
C'était bien, en effet, le seul moyen de ne pas laisser apparaître, aux yeux de nos généraux et de notre entourage ces convictions honnêtes et fortes, exprimées dans les réunions précédentes, convictions qui avaient tant effrayé les membres du Gouvernement de la Défense nationale, et qui, paraît-il, avaient ravagé les esfrits du haut en bas de la hiérarchie.
Ce terme moyen fut donc accepté : le général Ducrot conserva le titre de commandant de la 2* armée, mais à
Attaques
violentes ilo
la
presse radicale.
partir de ce jour, il n'eut plus l'initiative ni la responsabilité de ce grand commandement.
Peut-être eût-il tort de ne, pas persévérer dans sa première résolution, car : « Tout général en chef, a dit € Napoléon P', qui se charge d'exécuter un plan qu'il € trouve mauvais, désastreux, est crminel ... ; il doit € représenter, insister pour qu'il soit changé, enfin rfo/2- « ner sa démission plutôt que d'être Finstrument de la
< ruine des siens. Tout général en chef qui, en consé- « quence d'ordres impérieux, livre une bataille ayant
< la certitude de la perdre, est également criminel. »
Mais la conduite du commandant en chef de la 2** armée peut trouver, sinon une excuse, du moins une atténuation dans les liens d'amitié qui l'unissaient au Gouverneur de Paris, et aussi dans les circonstances exceptionnelles où nous nous trouvions placés.
Plus tard, dans une situation analogue, il montra plus de fermeté... — Lorsque M. Thiers, Président de la République, voulut imposer au général Ducrot, commandant les quelques troupes que l'on avait pompeusement appelées l'armée de Cherbourg, un plan d'opération qui lui paraissait mauvais, désastreux, de nature à tout compromettre, il n'hésita pas à donner sa démission, et cette fois il la maintint irrévocablement (1).
Quand on apprit que le combat de Châtillon n'avait pas eu lieu, on cria encore à la trahison. Le journal V Alliance Républicaine écrivait : « Les journaux, les c réunions, l'opinion publique tout entière, la majorité « elle-même des membres du Gouvernement, ont re- € connu que le général Trochu n'avait ni l'enthousiasme c qui entraine une nation, ni les inspirations qui pro-
(i) Voir aux pièces jusliflcallves no V^ lo récit détaillé de cet inci* dent.
DÉFENSE DE PARIS, tM
c daiscnt la victoire, ni la haute capacité militaire indisc pensable a un chef d'armée.
€ On dit cela, on le répète, on Técrit. Il faut conclure : t Que le général Trochu meure demain, le Gouverne- « ment serait obligé de le remplacer par un autre gêné- « rai. Pourquoi ne pas le remplacer tout de suite. .. >
Au lieu de sévir en frappant exemplairement, on répondit par des proclamations ! . . .
Le 7 janvier apparaissait, sur les murs de Paris, la déclaration suivante :
c Au moment où l'ennemi redouble ses efforts d'intic midation, on cherche à égarer les citoyens de Paris c par la tromperie et la calomnie. On exploite contre la c défense nos souffrances et nos sacrifices. Rien ne fera c tomber les armes de nos mains. Courage ! confiance ! c patriotisme !
« Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas (1). >
(1) Les dépositions que nous avons recueillios et celles qui ont été faites devant la Cour d*assises de la Seine, lors du procès intenté par le général Trochu à MM. Vitu et de Villemessant donnent les motifs de cette fâcheuse déclaration.
« On affirmait chaque jour, dit M« Cresson, dans sa déposition, que le général trahissait ; de plus, il s'était produit des circonstances qui intéressaient sa vie même. Des individus, une femme notamment, étaient montés à la tribune d'un club et avaient déclaré que le général serait assassiné; cette femme avait mémo indiqué le moyen qu'elle emploierait ; 11 s'agissait d'une bombe On^ini. Je dus faire connaître ce fait nu général. Je lui fls remarquer qu'il ne s'agissait plus de faits ordinaires, de ces accusations de oiubs et de la presse, qu'il avait jusque-là tonjoars méprisés, et contre lesquels il m'avait toujours empêché de sévir, et que ces bruits se répandaient, non-seulement dans les groupes de la garde nationale, sur lesquels l'ordre pouvait compter, mais encore aux arant-postes, et je lui dis : a Pourquoi ne répétez-vous pas à la popu- .
< lation parisienne ces paroles que vous avez dites au conseil de guerre, « qui vous honorent, qui honorent vos intentions? Pourquoi ne pas
< dire à la population parisienne ce que vos collègues ont applaudi : « Le général Trochu ne capitulera pas. » Nous étions dans son cabinet avec le ooigimandant Bibesco, son aide de camp. Celui-ci joignit ses obserratipns aux ipiennes, et alors, séance tenante, le général Trochu prit
Loin de calmer, de désarmer la presse et les dubs, cette réponse envenima les attaques; avec de tels adversaires, il ne saurait y avoir ni paroles ni promesses, il faut des actes (1).
Dépêches Au milieu de ces sombres préoccupations, arrivèrent
(lu 8 janvier. *
plusieurs dépêches de M. Gambetta, exagérées, presque fantastiques; elles jetèrent encore de nouveaux troubles dans les esprits*
Nous tenons à reproduire textuellement ces dépêches, qui, par Timpression qu'elles produisirent sur la population et le Gouvernement de la Défense, se rattachent naturellement aux événements intérieurs de la Capitale :
(c liyon^ 22 décembre.
€ Gambetta à M. Trochu.
a J'ai reçu le 22 décembre au matin, par M. d'Al-
une feuille de papier : je lui demandai de réduire sa proclamation à très-peu de lignes, et lui, le commandant Dibesco et moi, nous avons rédigé celle proclamation en trois lignes qui a été imprimée et publiée. »
(1) Le Réveil du 9 janvier (pour le 8) disait : « En lisant dans la dernière proclamation de M. Trochu, que le Gouverneur de Paris ne estpitulerait pas, nous avons pris celte proclamation pour une redito et nous avons pensé au fameux testament déposé, comme chacun sait, chez M^ Ducloux, notaire à Paris. Il parait que nous nous étions trompé. A en croire les familiers de la presse, ce n'est pas des Prussiens que voulait parler M. Trochu, c'est avec les passions populaires qu'il promet de ne pas capituler. ^
« Nous voilà dono bien avertis, lo sabre n'entend pas donner sa démission, et s'il est prudent avec l'ennemi qui nous tient les pieds sur la gorge, il sera impitoyable pour les citoyens assez coupables pour vouloir sauver Paris et la République. M. Trochu ferait bien de se rappeler son digne chef Palikao, qui, lui aussi, jurait do se montrer, et qui s'est si fortement mis à l'abri lo 4 septembre, qu'on n'en a plus entendu parler avant qu'il ait gagné la frontière, etc. »
On trouve des articles analogues dans les autres journaux de même toulcur. Ils prouvent combien la déclaration obtenue du Gouverneur par le piVTet do police était imttilo.
méida, votre dépêche écrite le 16 décembre. L'appréciation que vous avez faite de Tarmée de la Loire et des éléments qui la composent est parfaitement juste et trouve dans les faits qui s'accomplissent tous les jours une nouvelle confirmation. Les Prussiens , sans avoir éprouvé rien qui ressemble à une défaite, paraissent cependant démoralisés : ils commencent à éprouver une grande lassitude , et on leur tue beaucoup de monde de tous les côtés. Sur tous les points du cercle qu'ils occupent , ils rencontrent de vigoureuses résistances. Belfort est approvisionné pour huit mois ; toute la ligne de Montbéliard à Dôle est bien gardée par les forces de Besançon ; celle de Dôle à Autun par les forces de Garibaldi et du général BressoUes; il en est de même du Morvan et du Nivernais jusqu'à Bourges.
c D'un autre côté, l'armée de Bourbaki est dans une excellente situation. Elle effectue, dans ce moment, une manœuvre dont on attend les meilleurs résultats, t Ghanzy, grâce à son admirable ténacité, a fait lâcher prise aux Prussiens, et depuis le 16, il s'occupe à refaire ses troupes, fatiguées par tant et de si honorables combats. Aussitôt remises, ce qui ne demande que quelques jours, rééquipées et munitionnées, vous pouvez être assuré que Ghanzy reprendra l'offensive, c Le Havre est tout à fait dégagé. Les Prussiens ont même abandonné Rouen, après l'avoir pillé et dirigé leur butin sur Amiens, direction que paraissaient avoir prise les forces de Manteufell, pour barrer le passage aux troupes de Faidherbe. Nous augmentons tous les jours notre effectif.
c A mesure que les forces s'accroissent, les gardes nationaux mobilisés qui ont déjà vu le feu s'en tirent à merveille, et en peu de temps ce seront d'excellents
c soldats. Le pays est, comme nous, résolu à la lutte à c outrance. Il sent tous les jours davantage que les « Prussiens s'épuisent par leur occupation même, et c qu'en résistant jusqu'au bout, la France sortira plus tf grande et plus glorieuse de cette guerre maudite. »
M. Gambetta nous transmettait en même temps une dépêche du général Faidherbe, datée d' Avesnes - Bapaume, 3 janvier, ainsi conçue :
c Aujourd'hui, 3 janvier, bataille sous Bapaume, de c 8 heures du matin à 6 heures du soir. Nous avons « chassé les Prussiens de toutes les positions et de tous c les villages ; ils ont fait des pertes énormes et nous
c des pertes sérieuses. >
Enfin, une dépêche sans date de l'Agence Havas, non moins utile à rapporter ici, pour donner une juste idée de l'impression produite sur la ville de Paris et sur Je Gouvernement par ces communications :
« Les nouvelles de la guerre sont bonnes. Faidherbe « a remporté une victoire à Pont-Noyelle. Son armée c augmente chaque jour en nombre et en solidité, c Chanzy, changftant sa base d'opérations, a effectué un c mouvement sur le Mans , tenant continuellen;Lent tête « à l'ennemi , lui faisant subir pendant huit jours des « pertes considérables.
« L'armée de Bourbaki est dans une excellente situac tion ; ses mouvements sont ignorés.
« Les Prussiens se montrent inquiets du mouvement « des deux armées qui sont sur leurs lianes et n'osent « pas avancer dans le centre ; ils ont évacué Nogent-lec Rotrou, remontant dans la direction de Paris.
« A Nuits, il y a eu un brillant combat livré par f 25,000 Allemands contre 10,000 Français, Nous avons
perdu 1 ,200 hommes environ ; les Prussiens en ont perdu 7,000, dont le prince Guillaume de Bade. € Les correspondants du Times, à Versailles et dans les autres quartiers généraux prussiens constatent eux-mêmes combien la situation est changée au désavantage des Allemands. Chaque jour les forces françaises augmentent; celles des Allemands diminuent. Us ont perdu 300,000 hommes depuis leur entrée en France. Il existe. en Allemagne 100,000 veuves et 200,000 orphelins. Actuellement , l'effectif des Allemands en France est évalué à 600,000 hommes, dont 100,000 malades. Le landsturm a été appelé dans quelques provinces allemandes; la dernière levée a suscité de la résistance.
c Le siège de Belfort a donné lieu à plusieurs sorties qui ont causé à Tarmée allemande de grandes pertes, c Dans les provinces occupées, les Allemands continuent leur pillage organisé et en transportent les produits en Allemagne. La presse étrangère , constatant ces faits, blâme sévèrement les procédés prussiens. Le Times, en faisant Thistorique de la campagne de Russie en 1812, invite le roi de Prusse à méditer cet exemple.
c Les nouvelles de l'Alsace, de la Franche-CiOmté et de la Lorraine signalent une grande excitation de la population contre les Allemands; beaucoup d'habitants sont arrivés à Lyon et sur d'autres points pour participer à la défense nationale, c Les dissentiments entre les soldats et officiers prussiens et les troupes du Sud s'accentuent chaque jour. Ces dissentiments, si l'ennemi éprouvait une défaite sérieuse, se traduiraient promptement en lutte armée, c Gambetta, en quittant Bourges, a séjourné huit jours à L^on. Il est arrivé le 28 à Bordeaux,
c Une grande revue de la garde nationale a eu lieu c à Bordeaux le 26.
€ La population et la garde nationale ont fait éclater un grand enthousiasme et poussé des cris unanimes de : Vive la République ! Des discours ont été prononcés par Crémieux et Glais-Bizoin.
€ Un décret a dissous les conseils généraux. Des commissions départementales seront instituées. « La démission du général Loverdo a été acceptée, c Partout les gardes nationaux mobilisés sont envoyés dans les camps d'instruction et ensuite à Tarmée active.
c Le général Chanzy a adressé, le 26 décembre, au commandant prussien de Vendôme, une protestation contre les déprédations, les injures et les insultes des officiers et des soldats prussiens envers des gens inoffensifs, et contre les procédés déloyaux employés dans la guerre.
€ Les Prussiens ont coulé cinq navires anglais sur la Seine, près de Duclair ; ils ont tiré sur le second de Tun de ces navires et dévalisé les matelots. Ce fait a causé une grande excitation chez les Anglais résidant au Havre. Le Times et les journaux anglais expriment leur indignation.
c Les Prussiens ont évacué Dijon et autres villes de TEst. Garibaldi occupe Dijon le 28; il y a grande espérance que les opérations de l'Est donneront un immense résultat (1). >
(1) Dans une dépêche beaucoup plus étendue que nous mettons tout entière aux pièces à l'appui n** VI, M. Gambetla ajoutait :
— s Moins de quinze jours après l'évacuation d'Orléans et la belle retraite du général Chanzy, nos armées étalent pleinement reconstituées, et en voici maintenant le tableau Adèle : La première armée de la Loire comprend le 15«,Me 18« et le 20« corps, commandés par les généraux Martincau, Clinchant et Billot.
Ainsi, d'aprds cette dépêche du 8, le général Chanzy,
*c L'armée placée sous les ordres du général Bourbaki a été rapidement portée (voies ferrées de Vierzon et de Bourges) jusqu'à Châlon- 6ur-Saôoe, Beaune et Dôle. Le but de cette opération est de se jeter sur la ligne des Vosges^ derrière Tennemi, et aller, s'il lo faut, jusqu'aux portes de rAIlemagne. Pouf coopérer à cette entreprise, qui, si elle réassit, pourrait vous débloquer, on a adjoint aux forces dont dispose le général Bourbaki, le corps d'armée de Lyon à Besançon, de manière i former l'extrême droite de Bourbaki et à débloquer Belfort ; à la gauche de Bourbaki, se trouvent Garibaldi et une division de l'armée do Lyon, commandée par le général Crémer. L'ensemble de ces forces s'élève, y compris la garnison, de Besancon, dont une partie entre dans la combinaison, à plus de cent soixante mille combattants. Les préliminaires de cette vaste opération ont, jusqu'ici, assez bien marché. Après une très-brillante affaire gagnée à Nuits par les troupes du général Crémer appuyées par Menotti Garibaldi, dans laquelle on a tué plus de sept mille Prussiens, le corps de Werder fut refoulé vers Dijon ; et quelques jours après, il suffit do la marche en avant de la première armée de la Loire, devenue, comme vous le voyez, armée de l'Est, pour obliger les Prussiens à évacuer précipitamment Dijon et Gray à la date du 27 décembre. Ils vont se refaire sur Vesoul et Ëpinal, pendant qu'ils rappellent à eux les troupes qui occupaient l'Yonne, et se relient au prince Frédéric-Charles, qui est toujours à Orléans, par Montargis, Joigny, Auxerre , Tonnerre , Châlillon- sur-Seine et Chaumont. Après avoir fait occuper Dijon et Gray, nous poursuivons notre marche sur Vesoul, ce qui pourrait bien débloquer Belfort sans coup férir. L'important est de marcher vite, et, dans ce mouvement, d'assurer ses derrières en faisant marchor toutes ses forces. Je ne puis vous en dire plus long; l'opération étant en train, il n'y a qu'à souhaiter qu'elle réussisse.
« A l'ouest, les choses sont également en excellent état : Chanzy, dont le quartier général est au Mans, après avoir refait et reconstitué ses troupes, est tout à fait à la veille de reprendre l'offensive. Dopais deux jours, il tâte l'ennemi en avant de Vendôme. Les Prussiens ont évacué complètement la vallée du Loiret, et n'ont pas osé franchir la Loire à Tours, de peur d'être tournés. Le général Chanzy est parfaitement au courant de la situation militaire de Paris. Outre les lettres du général Trochu, nous avons eu des renseignements et des avis positifs sur la crise suprême à laquelle vous touchez, et nous avons décidé une action aussi prompte que possible entre Chartres et Dreux, mouvement qu'on pourra faire appuyer par des forces, à peu près égales à un corps d'armée, de trente -cinq à quarante mille hommes, que nous tirerons de Cherbourg et du Havre. Le général Faidherbe sera préparé pour appuyer, de son côté, vivement l'opération du général Chanzy par un mouvement au nord. Grâce d'ailleurs à la télégraphie militaire, les généraux ont tous les jours des renseignements
Inflaenoe des dépêches
de M. GambetU
sur le
Gouvernement
et la
population.
après avoir disputé le terrain pied à pied aux bandes victorieuses de Frédéric-Charles- et de Mecklembourg, marchait sur Dreux a la tète de ses troupes refaites, rééquipées, munitionnées. Faidherbe avait, le 3 jan* vier, battu Manteuffel à Bapaume. « Bourbaki s'avançait rapidement à l'Est, chassant devant lui Werder déxîoncerté. »
€ Nous avions donc le droit, dit M. Jules Favre, « d'espérer et d'agir. Qui dira jamais les tressaillements c de nos cœurs lorsque ces dépêches inattendues nous € parvinrent. Plus elles nous surprenaient près de c l'abîme, plus nous saisissions avec enthousiasme € l'ancre de salut qu'elles nous jetaient, plus aussi nous c sentions la nécessité de combattre ^us^u'â la dernière « heure.
c M. Gambetta nous affirmait que tel était le cri de € la France. Paris lui faisait écho dans sa glorieuse « misère. »
précis sur leurs positions et leurs marches respectives. En somme, si nous n'avions le devoir de songer constamment à Paris, dont chaque heure qui s'écoule aggrave le sort déjà si terrible, nous pourrions envisager avec satisfaction l'état respectif des forces de la France et de la Prusse.
« Le pays tout entier comprend et veut la guerre sans merci, même après la chute de Paris, si cet horrible malheur doit nous arriver. Les plus simples comprennent fort nettement que la guerre étant devenue une guerre d'extermination préparée depuis trente ans dans l'ombre par la Prusse, il faut, pour l'honneur de la France et pour sa sécurité dans l'avenir, en finir avec cette puissance odieuse. Nous en finirons en moins de temps qu'on ne le suppose, si nous le voulons, si nous avons aussi la force morale nécessaire pour supporter, pour subir les échecs, les revers, la mauvaise fortune, en continuant à nous battre. Cette disposition de la France à la lutte, Jusqu'à la victoire et à la revanche la plus absolue, est telle que des défaites, qui, chaque jour deviennent plus improbables, ne feraient qu'enflammer ses sentiments. La France est complètement changée depuis deux mois; l'âme de Paris s'est répandue sur elle et l'a transfigurée, et si vous veniez à succomber, c'est un cri de vengeance qui sortirait de toutes les poitrines ; niais vous De succoml^orez pas,,* »
Ainsi donc l'influence de la Délégation continuait à peser de la manière la plus néfaste sur les décisions du Gouvernement de Paris. Nous avons vu, dans le courant de novembre, que c'est sous le coup de ses objurgations que notre plan de sortie avait été entièrement bouleversé. Les stériles et sanglantes journées de la Marne n'avaient pas encore dessillé les yeux, et on allait, écoutant les trompeuses paroles d'un homme, se jeter dans la plus folle des entreprises, en cherchant avec des troupes épuisées et une garde nationale sans instruction, sans discipline, à forcer les positions inexpugnables qui protégeaient le quartier général de Versailles.
Certes, en voyant la funeste action du chef de la Délégation, nous ne pouvons partager les sentiments de M. Jules Favre, disant au sujet de l'impression produite par les dépêches du 8 janvier :
c L'on n'a pas oublié par quel mot cruel, mot qui m'est encore sur le cœur, un illustre orateur, que je respecte autant que je l'aime, qualiûa un jour à la < tribune M. Gambetta.,. Il y a des heures où la plus c haute raison est dans la passion la plus violente. »(1)
À la fin de sa dépêche du 3 janvier 1871, M. Gambetta, en invitant le Ministre des affaires étrangères à quitter Paris et à venir le rejoindre, avait en vue la conférence de Londres, où il avait tout d'abord pensé que la France devait être représentée. Nous n'hésitons pas à dire qu'il avait hautement raison.
(1) Simple récit, pogo 234.