IV
496 DÉPRNSB DB PARIS.
de Goulmiors oa 8*est arrôté. Voici, d'après mo a opinion, ce qui a fait qu'on n'a pas poursuivi le mouvement. Il y a en d'abord le mauvais temps. Vous direz : Ce n'est pas une raison. Cependant ce jour-là, il est arrivé des rafales de neige avec un vent du nord qui rendaient le mouvem 'nt excessivement diflicile, et que les routes étaient presque impraticables ; quant à marcher eu plein champ c'était complètement impossible.
Il y avait donc un premier obstacle matériel. D'un autre côté, il y avait une très-grande préoccupation, lorsqu'on s'est porté sur Qoulmiers : la présence d*un corps ennemi, évalué à dix ou douze mille hommes, qu'on disait être du côte de Chartres. Nous craignions l'arrivée de ce corps, qui pouvait avoir eu connaissance de notre mouvemen{, et ({ui pouvait, par conséquent, d'un moment à l'autre, faire jonction avec le corps du général de Thann, avec les Bavarois. Cette préoccupation nous a été bien funeste le jour de Coulmiers. Par une méprise inexplicable , la cavalerie, qui était sous les ordres du général Chanzy, a cru -apercevoir des colonnes ennemies sur la roule de Chartres, et comme on était toujours trôs-inquiet de l'arrivée de Tenuemi par cette route, on a pensé que c'était lui qui arrivait. Ces troupes étaient des nôtres, des fi*ancs-tireurs. Gela a arrêté le mouvement, empêché de compléter la journée, et peut-être empoché de battre complètement le général de Thann. Par suite de cette méprise, le général Chanzy n'a pas pu donner le dernier coup de collier , tout à fait à la fin, parce qu'il a dû réserver ses forces pour faire face à l'enneimi qui aurait pu menacer sa gauche. Le géAéral de Thann a quitté ses positions , on ne peut pas dire qu'il fût en déroute. C'était une bataille nouvelle à recommencer avec vingt mille hommes de plus qui devaient renforcer l'ennemi. Je n'expose ici que mes idées personnelles.
M. Perrot. — Ainsi, il y avait de ti*és-bonnes raisons pour ne pas se porter en avant ?
M. le général Borbl. — Oui, certainement. Je crois que si on s'était porté en avant, par le fait, comme Tenuemi était encore loin, on aurait beaucoup augmenté le désordre de larmée du général de Thann, on aurait pu prendre quelques canons; mais quel eût été le résultat défmitif? Je suppose qu'on eût poursuivi le général de Thann. On aurait fait quelques prisonniers et pris quelques canons. Cela est incontestable. Mais étions-nous eu force pour arriver jus^iu'à Paris, et pour contraindre l'ennemi à débloquer Paris? Je ne le crois pas.
M. Pbrr,ot. -*- Vous répondez à la question que j'allais vous poser.
M. le général Borsl. ^ A oe moment-là^ nous n'étions pas
en forces avec les élâments dont nous dispoBions, pour débloquer Paris.
M. Pbrrot. — Aviez-vous, à Tarmée de la Loire, des renseignements sur ce qu*on faisait à Paris et sur Tassistance qu'on pouvait en attendre?
M. le général Borel. — Aucun.
M. PiRRot. — Pour faire un mouvement, il aurait fallu le combiner avec une opération partant de Paris.
M. le général Borel. — Pour moi, je ne crois pas que ce fût une chose indispensable ; cela aurait mieux valu incontestablement, mais si une armée avait été assez forte pour pouvoir repousser d'abord les armées qui étaient du côté de la Loire et arriver jusqu'à l'armée qui était autour de Paris, on l'aurait su dans Paris incontestablement, parce qu'il se serait produit un mouvement chez l'ennemi et que la place aurait fini par le savoir. 11 n'était dono pas indispensable de combiner son mouvement avec Paris ; mais évidemment , si l'on avait pu combiner le mouvement, cela aurait été bien plus avantageux. Maintenant, combiner un mouvement avec une place investie, et de laquelle on ne reçoit des nouvelles que d'une maniée tout à fait incertaine, esl fort difficile.
M. Pbrrot. — Vous, avez pu savoir que le général Trochu faisait ses dispositions pour sortir de Paris ; le Gouvernement devait savoir que le général Trochu n'était pas prêt à venir à son aide du côté de la Marne.
M. le général Borel. — Le Gouvernement a cru, dans ce moment,— du moins c'est mon opinion, — que le général de Thann était à Orlénua avec des force» peu considérables , et qu'avec les moyens dont on disposait on pouvait chasser l'ennemi, obtenir un succès et se rapprocher de Paris. C'est pour ces motifs qu'on a exécuté le mouvement dont nous venons de parler. Quant à pousser ce mouvement jusqu'à Paris, c'était excessivement difficile dans co moment ; c'était, à mon avis, même impraticable. Dans tous les cas, c'était une étape qu'on pouvait faire de ee côté et dont on pouvait profiter au besoin.
Mais je le répète, ce n'est pas par Orléans qu'on aurait dû aller, ayant pour objectif Paris; on aurait dû se porter du côté de Chartres. D'abord nous étions plus près, nous avions un chemin de fer et une ligne de retraite par la Bretagne ; Orléans était trop loin et de plus on avait le danger d'un fleuve derrière soi. On a dit qu'on voulait fan*e un nouveau Sébastopol d'Orléans ; c'était là une grande et dangereuse illusion. On ne peut faire une défense comme on en avait fait une à Sébastopol, partout où on le désire ; il ne suffUpas d'avoir des canons, il faut avoir
des positions sur lesquelles on puisse s'appuyer. Or, les positions sont trôs-mauvaises à Orléans.
M. le comte Daru. — Combien aviez-vous de monde à Coulmiers?
M. le général Borel. — Les troupes qui ont combatto à la bataille de Goulmiers se composaient de deux divisions du 15« corps, deux divisions du 16«, plus dix régiments de cavalerie. Les deux divisions du i5« corps pouvaient, à elles deux, compter environ 35,000 hommes; le général Chanzy pouvait en avoir autant, et avec la cavalerie, nous pouvions avoir dp 70,000 à 75,000 hommes ; je ne pense pas que nous en eossions davantage. Je ne compte pas les divisions du général Des Pillières qui étaient arrivées, mais qui n'ont pas combattu; elles étaient très-nombreuses et devaient compter 28,000 hommes au moins, si ce n'est 30,000.
M. Collet. — Combien y avait-il de troupes engagées?
M. le général Borel. — Il y a eu trois brigades du 15* corp<, toutes les troupes du général Chanzy, excepté une brigade qui n*a pas donné, parce qu'elle était placée à l'extrême gauche pour surveiller la route le long de la Loire.
M. Perrot. — A combien se montaient les forces prussiennes?
M. le général Borel. — Les Bavarois pouvaient avoir 35,000 hommes.
M. Perrot. — Vous estimez que les Bavarois, se sentant trop faibles, se sont retirés?
M. le général Borel. — Oui ; ils ont abandonné Orléans.
M. Perrot. — Ils n'ont pas été mis en déroute ?
M. le général Borel. — Non ; mais il est évident qu'on aurait pu y réussir. Je suis convaincu qu'on les aurait complètement défaits sans ce malheureux mouvement de la cavalerie qui a retenu le général Chanzy et l'a empêché de donner le dernier coup de collier. Pendant la bataille, l'ennemi cherchait à ga^er du terrain pour s'en aller ; c'est par la gauche qu'il fallait faire un effort ; malheureusement la gauche n'a pas donné, parce qu'elle craignait elle-même d'être attaquée par des troupes qui, disait-on, arrivaient.
M. Perrot. — Après la bataille de Coulmiers, il a été tcnn un conseil dans lequel on a débattu les opérations à faire oltérieurcment ?
M. le général Borel. — Il y a eu un conseil de guerre la 12 novembre, si je ne me trompe. Dans ce conseil» on a discuté cette question : Faut-il se porter en avant immédiatement? Je dois dire qu'en ce moment on était menacé de l'arrivée du prince Frédéric-Charles. On s^est demandé s'il fallait se porter en avant
avec les troupes dont on disposait pour tenter un effort. Les uns étaient d'avis de se porter en avant immédiatement après la bataille de Coulmiers ; d'autres — et c'est la majorité — étaient d'avis que nous n'avions pas de forces suffisantes pour arriver jusqu'à Paris. Cette opinion avait bien sa valeur; on s'est décidé à rester à Orléans, en fortifiant deux positions, dont l'une en avant de la forêt et l'autre autour d'Orléans môme.
M. Perrot. — Permettez-moi d'ibsiçter sur vlh point. Avezvous entendu discuter devant vous la question de retourner à Salbrisî
M. le général Borsl. — Non.
M. Perrot. -^ M. de Freycinet a déclaré qu'il avait dû peser sur le commandant en chef pour l'empêcher de retourner à Salbris après la victoire de Coulmiers, et il a invoqué votre témoignage.
M. le général Borel. — Je ne crois pas qu'il ait été question du retour à Salbris après la bataille de Coulmiers. Voici comment je puis expliquer ce fait : dans les discussions qui ont eu lieu, on a discuté la valeur de la position d'Orléans. J'avoue que j*ai émis alors l'opinion que je viens d'émettre, c'est qu'Orléans était une position détestable, et que j'en aurais préféré une autre.
Maintenant, que le général d'Aurelle ait dit que Salbris serait meilleur, comme position, c'est très -possible ; mais qu'il ait exprimé l'idée de ramener l'armée à Salbris , je ne me le rappelle pas, et cela n'avait pas de raison d'être dans ce moment.
M. PsRRtfT. — M. le général d'Aurelle nous a donné, sur ce fait, une explication très-naturelle. Il a dit que dans une conversation où l'on discutait l'hypothèse où l'armée ne réussirait pas et serait attaquée par des forces supérieures, il proposait le mouvement de retraite sur Salbris.
M. le général Borel. — C'est ce qui a dû avoir lieu.
M. Perrot. — Ainsi vpus n'avez point entendu discuter devant vous la 'question de se retirer sur Salbris après la bataille de Coulmiers?
M. le général Borel. — Je ne me rappelle pas l'avoir entendu.
M. Perrot. — Après la bataille de Coulmiers , il y a eu une période pendant laquelle l'armée s'est fortifiée devant Orléans; elle a eu une série d'opérations à effectuer, soit par sa droite, soit par sa gauche. Le Gouvernement n'avait-il pas pris la direction des opérations?
M. le général Borel. — Ce n'est pas discutable. La question
que vous me posez est, permettez-moi de le dire, très-délicate; je vais tâcher cependant d'y répondre.
Lorsqu'un s*est décidé â rester à Orléans, on s'est dit: Ufâut s'y fortifler, faire un camp retranché et sô préparer à mareher sur Paris. Gomme ce qui nous avait empêchés de marchei' sur Paris, c'était que nous n'avions pas des forces assez considérables, on réunit à l'armée de la Loire tous les moyens dont on pouvait disposer pour réaliser cet objectif. C'est à ce moment qu'on fit venir le 20* corps, formé avec des troupes de diverse nature, chargées d'abord de la défense dans TEst, dans les Vosges ; puis envoyées vers Besançon , et ramenées enfin à Dijon. En second lieu, on fît venir le 18* corps, qui avait été formé du côté de Nevers* Ceft deux corps ont été envoyés directement par les ordres ^^ Gouvernement en avant de Gita; c'est par Gien qu'ils ont débouché} puis on les a portés sur li droite de la forêt d'Orléans. Pendant quelque temps* jusqnia moment où nous nous sommes portés en avant, ces corps, je le répète, ont reçu directement des ordres du Gouvernement; les copies des dépêches étaient communiquées au général d'Aurelle. C'est ainsi que le combat de Fteaune-la^Rolande a été livré par le Gouvernement. Le générai d'Aurelle, sous les oixires duquel on avait placé ces deux corps, n'en était pas satisfait; et à ce propos vous avez pu avoir entre les mains un échange de correspondances entre le général et le Ministère, dans lesquelles le Ministère disait : « C'est très-bien ; vous me reprochez de donner des ordres, eh bien, donnez-moi un plan, je l'exècaterai; mais si vous ne me donnez pas de plan, je suis obligé de donner des ordres. »
Voilà à peu près le sens de cette correspondance.
M. Perrot. — Un mot encore sur les opérations qui se soûl faites par le Gouvernement.
N'y a-t-il pas eu au combat de Beaune-la- Rolande des ordres» adressés au 15* corps, qui ont eu une inRuence fâcheuse:* N*a-t-on pas disposé d'une partie des troupes du général De^ Pallières ?
M. le général Borel. — Non. Le général Des Pallières occupait une position au centre de la forêt d'Orléans ; il commandait le 15* r-orps. et avait conservé le commandement de la pretnit're division, où il n'avait pas été remplacé.
Cette première division avait pour mission de garder la for<*^. et de relier les W» et 20* corps aux 15" ef 16»; mission Iffs-difficile d'abord, parce que l'espace à couvrir était beaucoup trop étendu, et, en second lieu, parce qu'il n'y avait pas unrtê dp commandement.
M. Perrot. — A ce moment, il y a eu un projet de sa porter sur r*ithiviers; le général Des Pallieras devait en être chargé. N'y a-t-il pas eu à ce sujet divers ordres et contre-ordres?
M. le général Borel. — Le combat de Beaune-la-Holande a eu lieu le 27 ou le 28 novembre ; à ce moment» l'ennemi faisait une pointe du côté du Mans ; il avait tourné les défenses d'Orléans et les défenses de la position de la forêt de Marchenoir. Cela a été, du reste, sa tactique pendant toute la campagne, et son but était surtout de menacer Tours; ses éclaireurs ont môme été à une journée de marche do Tours. Il paraît que c'est pour arrt^ler ce mouvement qu'on a décidé de frapper un coup vers nolpc droite. '
Le combat de Beaune-fa-Itolande a été livré dans ce but. Est-ce u lui qu'il faut attribuer Tarrôt qui s'est produit, justemont dans ce môme moment, dans la marche des Prussiens vers l'Ouest? C'est possible.
M. Perrot. — Il s*est établi une controverse au sujet du combat de t^eaune-la-Rotande. Les uns l'ont regardé comme un succès, ïes autres comme un échec. Que faut-il en penser?
M. le général ^orel. — Ce combat a été comme beaucoup d'autres. On n'avait pas de troupes solides pour donner le dernier coup de collier. Nos jeunes gens, commandés par des officiers peu expérimentés, combattaii'nt courageusement, mais on u'avuit pas de troupes assez bonnes pour s'emparer des positions. On se cnnonnait toute la journée, et, le soir, on se retirait, ainsi que l'ennemi.
Ce qu^il y a de certain, c'est que l'ennemi a quitté Beaune-la- Bolande le soir, et que nous n'y sommes pas entrés.
M. Perrot. — N'est-ce pas deux jours après (jue nous nous sommes retirés?
M. le général Bokel. — Le soir môme.
M. Perrot. — C'est le surlendemain qu'on a envoyé au général Crouzat la cfépèche si poignante dont vous avez eu connaissance ?
M. le général Borel.— Pour moi, le général Crouzat n'a pas été jugé sainement dans ce moment; on a été plus que sévère à son égard.
f^e 20* corps était un mélange do francs-tireurs, de gardes mobiles et de quelques corps réguliers à demi formés. Les troupes, après avoir manœuvré et combattu dans les Vosges et autour de Besançon, sous les ordres du général Cambricls, avaient été portées d'abord sur la Saône, et plus tard, vers Gien.
Le général Crouzat, par sa fermeté, sa vigueur, son intelligence, avait fini par faire donner à ce corps beaucoup de consistance, et
j*étais fort étonné de trouver ce corps dans un pareil état, surtout avec les éléments qui le composaient. Ce ne sont pas les succès qu'il avait eus dans l'Est qui avaient donné à ce corps de la force morale; on le devait uniquement au général Crouzat. J'ai beaucoup regretté que ce général fût jugé d'une manière aussi sévère.
M. Perrot. — La dépêche était plus que sévère.
M. le général Borel. — Plus tard, on lui a enlevé le commandement; il a dû y avoir contre lui un rapport exagéré, siuon mensonger. D'où est parti ce rapport? Ce n*est certes pas de nous.
M. LE Président. — La dépèche venait de Toure?
M. le général Borel. — Elle venait de Tours deux ou trois jours après ; par conséquent, il a fallu qu'il fût donné des renseignements sur le général Crouzat. D'où venaient ces renseignements? voilà ce que je ne puis dire.
M. Perrot. — Le gi'oéral d'Aurelle a parlé du désespoir du général Crouzat à la réception de cette dépèche, qui le déshonorait
M. le général Borel. — D'autant plus qu'au commencement il avait reçu une dépêche élogieuse.
M. Perrot. — Ainsi une dépèche d'éloges était suivie d'une dépêche injurieuse.
M. le comte Daru. — C'est quelque fonctionnaire civil qui aui-a fourni des renseignements faux sur le général Crouzat. Savezvous qui?
M. le général Borel. — Je l'ignore; si je le savais, je le dirais.
M. DE Rainneville. — Y avait-il des commissaires civils daos le corps du général Crouzat?
M. le général Borel. — Je ne sais pas.
M. le comte de Resséouier.' — A cette occasion, je vous demanderai quelle était dans votre pensée l'action de Télément civil dans les opérations militaires?
. M. le général Borel. — On s'est beaucoup exagéré cette action. Il y a eu un fait dont j'ai parlé tout à l'heure et sur lequel je ne crois pas devoir insister, pour lequel je vous renvoie aux correspondances échangées entre le général d'Aurelle et le Ministre. L'élément civil donnait d'excellents renseignements et quelquefois fort utiles; seulement, quelquefois aussi, ces messieurs, quoique fort intelligents, étaient tout à fait dans le faux. Ainsi, quand ils nous donnaient 25,000 hommes , ils nous disaient : Vous avet 25,000 soldats. Il faut rendre justice à l'administration de la guerre du 10 octobre, elle a rendu de très-grands services et a fait tout ce qu'il était matériellement possible de faire.
Elle a été souvent pour nous sévère et même injuste, mais ce n'est pas une raison pour que nous ne lui rendions pas justice; je doute, je le répète, qu'aucune administration ait pu faire plus que ce qu'elle a fait . Tout ce qui était matériellement possible de faire, elle l'a fait , mais 'il y avait un côté sur lequel elle ne pouvait rien. Il y a un homme qui, sous le titre modeste de délégué à la guerre, a rendu d'immenses services dont on ne lui est point reconnaissant, parce ce qu'il n'a pas réussi. Depuis cet homme s'est effacé : c'est à lui que nous devons l'improvisation de nos armées, auxquelles manquaient la force morale, la discipline, rinstruction militaire, la confiance en soi et l'organisation que la tradition seule peut nous donner.
M. LE Président. — Quel est le nom de celui que vous voulez désigner?
M. le général Borel. — M. de Freycinet.
M. le comte de Rbssêguier. — Général, comment expliquezvous l'éloge que vous venez de faire de l'administration civile avec les accusations si graves qu'elle portait, au risque de déshonorer un chef de corps ?
M. le général Borel . —Je vous dis que cette administration a été très-dure pour nous, même injuste; ce n'est pas une raison pour être à notre tour injustes envers elle. Comme improvisation d'armées, comme création, je doute qu'une administration quelconque eût pu faire autant qu'elle a fait.
M. Perrot. — Pensez-vous qu'il y ait une distinction à faire entre ces deux choses : organiser une armée et la diriger de son cabinet ?
M. le général Borel. — Ceci, je ne l'approuve point; elle n'était plus dans son rôle.
M. Perrot. — Avait-elle la prétention de diriger les opérations militaires ?
M. le général Borel. — Cette prétention, on ne peut pas la nier, les dépêches sont là; je suis obligé de m'arrêter sur ce point.
'M. Perrot. — N'y a-t-il pas eu un autre corps d'armée dirigé directement par le Ministère, le 17* corps?
M. le général Oorel. — Le 17« corps ne faisait pas partie de l'armée de la Loire; par conséquent le Ministère s'en était réservé la disposition. Le 17* corps a été formé sur la gauche, et nous était fort utile au moment où nçus étions menacés par des forces considérables. Le Ministère s'en est réservé la disposition, tant qu'il a été menacé du côté de Tours par cette pointe du duc de Mecklembourg, qui a été du côté du Mans. Lorsque le mouve-
ment de retraite s'est effectué, il a mis ce corps à notre disposition; je crois que c'est vers le 29 oti le 30.
A ce moment, il n'y avait plus à craindre pour Tours... Pardon, jd me trompe; ce corps faisait partie de l'armée de la Loire; seulement le Ministère avait cru pouvoir l'employer pour parer ce mouvement qui avait lieu dans TOuest : il y a môme une pointe qai a été faite parle général de Sonis ; cette pointe n'a pasétéhenreuse, parce qu'après un succès, il a battu en retraite, se croyaot menacé par d0s forces qui arrivaient du côté de Paris; il en est résulté un peu de désordre.
M» Peuhot. —Arrivons à Ift bataille d'Orléans.
M. le géttérdl Borel. — Le 80, dans la journée, le géoml d'Aurello reçut du ministre de la g'ucrro Une dépêche (élêgmphîqU0 annonçant l'ari-ivcô de nouvelles très-impdrtaiites de Paris et prescrivant de donner des ordres pour se tenir prêt à se porlor en avant.
Le soir du mdme jour, M. de Freycinet arriva au quartier gtnéral avec M. de Serres. Il y eut un conseil de guerre auquel étaient présents les généraux d'Aurelle, Ghanzy et Borel; MM. de Freycinet et de Serres.
Les nouvelles apportées par le délégué de la guerre étaient que Paris avait dû faire un grand effort, que le géuéral Ducrot, avec des forces considérables, était eu marche sur Melun et Fontainebleau. La conséquence toute naturelle étaifc qu'il fallait w porter immédiatement en avant pour donner la main à Diicrot, Tout le monde fut d'accord sur ce point.
Mais comment devait se faire ce mouvement? Telle fut la question qui restait à discuter par le conseil.
Le délégué du Ministre, après avoir développé qu'en raison de la direction prise par le général Ducrot, Pithiviers s'imposait à nous comme objectif, proposait de faire attaquer ce point par les 15* et i6« corps, et de faire faire par les 18* et 20« corps une attaque parallèle dans la direction do Monlargis. Sur les observations qui furent faites, on renonça à cette attaque parallèle, a laquelle on substitua une attaque concentrique de toutes les forces de l'armée contre la position de Pithiviers, qui avait une (rès-grandc importance pour nous.
Mais avant d'aller plus loin, il est nécessaire d'indiquer ladis- Jiosition de nos forces.
Lé 18' et le 20« corps, qui forrtaîent notre droite, étaient n droite de la forêt d'Orléans; une division du îb^ corps était échcflonnée sur la lisière de la forèf . Les 15' et Ifr fcor'ps à gauche de Iflf forrôt s'étendaient depuis Chevîlïy jusqif au delà de Sa*"^' Perrfvy. En face, le n« éffait plus à gauche, et en aWèfe, ^er^
Ouzouer-le-Marché. Notre front s'étendait donc sur une longueur de trente à trente-oinq lieUes.
Les nouvelles de Tennemi étaient assez vagues. Nous savions que seule Tarmée du prince Frédério-Gharles était arrivée ; nous savions que nous avions sur tout notre front du monde devant nous, mais sans pouvoii* préciser de qu'il y avait. Enfin, le duc de Mecklembourg, aprèâ avoir poussé une pointe t^é^«'ha^die vers rOuest, revenait rapidement vers TEst, et \o^ avant-postes du général Chanzy étaient déjà en contact avec sa tôte de colonne.
L'attaque concentrique sur Plthivierô présentait d« grandes difficultés. En effet, cette ville ûe trouvé située vis-à-^vis le milieu de la forôt d'Orléans, qui a une étendue de vingt lieUes, et c*dmmo les deux grandes masses de notre armée se trouvaient à droite et à gauche de cette forêt, on mettait ces deux grosses masses dans la nécessité de faire une marche de Aanc pnni' se mettre en ligne devant le point d'attaque.
La réunion devant Pithiviôrs ne pôUvaht se fnii'e qu'en avant de la forêt, en raisoh de Tétat impraticable des routes qui traversent la forôt du nofd au slud, ne valdit-il paê mieux profiter dé la forêt pour masquer ses mouvements, se concentrer sur un point et déboucher tous en masse par Un point quelconque, mais de préférence par la route d'Orléans à Paris? Telle fut l'opinion mise en avant par Un des mcmbfés dn conseil.- Cette opinion fut combattue par le délégué du Ministre.
D'après M. de Freyciliet, non-setiletnent il fallait passer par Hithiviefs potlf donner Itt maiû à Dtidroi arrivant par la forôt de Fontainebleau, maid il fallait faire le mouvement le plus iùi possible, avant que Duerot fût écrasé , non^seulement par les forces qui l'avaient stilvi de Paris, n\B\^ encore par celles on prince Charles, que le délégué du Ministre croyait en marche contre lui. En faisant le mouvement en arrière de la forêt, on perdait au mains deux jours; et quelle responsabilité ne pèserait pas sur Farmée si, pendant ce temps, Duerot, entouré de tous côtés, était détruit ou fait en entier prisonuler I Cest pf obablement la conviction on Ton était du Ministère de la marche du prince Charles vers Duerot, qui lai avait fait croire que l'armée de la Loire n'avait devant elle qu'nit rideau de troupes.
Telles furent les considérations qui, il fatft le dire, n'éiaient pas sans quelque portée, qui déterminèrent la résointioni du conseil, résolution conforme aux propositions dn délégué du Ministre, sauf la modillcfltion d'une attaf]ue ecneentrique au lieu d'une attaque parallèle.
I/O plan adopté, il restait à prendre les mosares pour assurer
son exécution. C'est là une affaire de détail qui vous regarde, nous dit M. de Freycînet, lequel repartit ImmédiatemeDt pour Tours.
Malheureusement ce point de détail est devenu, par le fait, l'affaire capitale, ainsi qu'on va le voir.
Le général Chanzy, qui était à l'extrême gauche, avait donc à faire un mouvement de flanc pour se porter vers Tivernon et Toury. Il eût été imprudent d'entreprendre cette marche avant d'avoir repoussé les forces ennemies qui étaient devant lui. Avec l'assentiment du général en chef> il se porta donc en avant le 1<^ décembre et réussit ce jour-là, après une belle affaire, à repousser ce qu'il avait devant lui. Gela ne sufQt pas pour le dégager, il fallut recommencer le lendemain, pour se débarrasser des troupes du prince de Mecklembourg, qui venaient de l'ouest et arrivaient en toute hftte. Pour ce nouvel effort, qui devait l'éloigner du 15« corps, le général Chanzy demanda et obtint que les deux divisions du 15" corps, qui étaient à sa droite, fissent un mouvement en avant, et sur ses indications, ces deux divisions furent dirigées, le 2 au matin, l'une en avant d'Arthenay, entre les routes de Chartres et de Paris, et l'autre à droite de la route de Paris, vers Ruan, positions malheureusement bien excentriques et bien éloignées des troupes du 16" corps.
Le général Chanzy fut moins heureux que la veille. Dès neuf heures du matin , sa d« division qui formait sa droite, fui mise dans le plus grand désordre et rétrograda vers Orléans. Cette division était à peine formée ; le général Morandy, qui la commandait, était arrivé depuis deux ou trois jours seulement et était sans état-major. Cet échec partiel fut d'autant plus grave pour le commandant du 16« corps, que l'ennemi était plus nombreux que la veille. A midi, noa-seulement le général Chanzy fut obligé d'arrêter le mouvement en avant, mais il dut songer à se replier, ne pouvant pas tenir devant les forces toujours croissantes qu'il avait devant lui.
Ce ne fut que dans ce moment que la division Peytavin, du 15« corps, put entrer en ligne en s'emparant du village de Poupry.
C'était trop tard pour le général Chanzy, dont le sort était d^à décidé sur le champ de bataille de Loigny.
Si dans ce moment le commandant eu chef avait eu sous la main les deux, divisions du 15« corps pour faire un effort sur la gauche de l'ennemi , peut-être aurait-on pu avoir un beau succès; malheureusement la division Martineau, qu'on avait appelée en toute hâte de Ruan, ne put arriver qu'à la nuit à Aiienay.
Après ce grave échec, le 16« corps, malgré Tappui des troupes du 17*, avait été obligé de rentrer dans ses positions. Quel parti avait à prendre le commandant en chef? Devait-il attaquer avec les deux divisions du 20« corps, comme le demandait le général Chanzy, qui avait de très-graves préoccupations sur une attaque possible de Tennemi et qui craignait de ne pouvoir le contenir ? Évidemment non ! Il eût été môme imprudent de rester à Artenay, où il était en flèche avec deux divisions. En conséquence, il donna Tordre aux troupes des 15* et 16« corps de venir reprendre les positions défensives, qu'on avait étudiées et fortifiées en avant d'Orléans, et prescrivit aux commandants des 18" et 20* corps de faire une forte démonstration en avant de leur front ; et comme des renseignements certains, reçus pendant la nuit, faisaient connaître qu'on avait entendu la marche de trèsfortes colonnes, en avant de la forêt, se dirigeant de Pithiviers vers rOuest, le général Des Pallières fut invité à se rapprocher de Ghevilly.
L'instruction du général en chef était d'accepter la bataille sur la position défensive qu'on avait préparée en avant d'Orléans et sur laquelle on avait établi des batteries de gros calibre servies par la marine.
La retraite ordonnée fut très-bien exécutée par les 16* et 17* corps, qui, du reste, furent très-peu attaqués, et par la division Martineau, chargée de faire Tarrière-garde du 15* corps. Cette division, sur laquelle l'ennemi concentra tous ses efforts , eut à livrer un combat des plus violents; elle s'est admirablement battue, peut-être môme trop bien battue, car elle aurait eu plus d'avantage à reprendre ses positions défensives que de combattre pied à pied, comme elle l'a fait en rase campagne et en mettant près de huit heures pour faire six kilomètres.
A la tombée de la nuit, lorsque les batteries de la marine ne furent plus d'aucun secours pour lutter contre Tartillerie ennemie, les Prussiens firent un grand effort sur Ghevilly , repoussèrent nos troupes épuisées par un combat qui avait duré toute la journée, et finirent par s'emparer de la tète de la forêt, ainsi que des deux batteries de la marine.
Pendant q(Ue la division Martineau se battait avec tant d'acharnement, le général Des Pallières, qui était à Chilleurs-aux-Bois, et qui avait reçu l'ordre d'appuyer vers Ghevilly, fut attaqué lui-môme en avant de Chilleurs ; après une lutte d'artillerie inégale, et à laquelle il dut renoncer après un feu d'une demi-heure, il donna l'ordre à ses troupes de rentrer dans la forêt et de se diriger vers Ghevilly, mouvement qui exigeait un long détour et qui se changea, par la suite des événements, en une retraite
aur Orléans 'dans des conditions tout à fait désavantageuses.
Le 3, au soir, voici donc quelle était notre situation :
Chanzy, épuisé par les combats du 1*' et du S décembre, et on pouvait croire aussi par ]a journée du 3 , avait repris son ancienne position de Saint-Péravy , laissant entre sa droite et le 15* corps un large intervalle ouvert.
Le 15« corps , après les plus grands elTorts qui lui avaient causé des pertes très-sensibles , n'avait pu conserver la lisière de la forêt d^Orléans.
Dans cette situation, il devenait impossible de défendre la position avancée d'Orléans ; il fallait se résigner à se replier sur Orléans môme.
Vous me demanderez peut-être pourquoi les 18* et 20* corps n'ont pas été utilisés. Ces corps, qu'on avait laissés dans lears positions pour attendre le moment de l'attaque concentrique, se trouvaient séparés du reste de l'armée par toute la lenteur do la forêt d'Orléans, c'est-à-dire environ dix-huit lieues ; ils étaient trop loin pour agir en temps utile, avec d'autant plus de rai^n que la forêt était impraticable et qu'ils étaient obligés, pour arriver au secours des corps engagés, de venir passer par Orléans, à inoins de marcher bravement sur Pithiviers et de là sur les derrières de l'ennemi ; très-beau mouvement, sans doute, mais è condition de réussir. Or, la qualité de nob troupes ne nous a jamais permis de compter avec certitude sur le succès.
Le 3 au spir, nous rentrions au quartier-général. Je fis part au cop[imandant en chef de ma manière de voir. J*avais vu la première évacuation d'Orléans, et l'opération recommençait absolument dans les mêmes conditions. Pour moi, ma conviction était que nous ne tiendrions pas, et qu'Orléans tomberait fatalement • le lendemain. Je dis qu'il n'y avait qu'une chose à faire : dii'e immédiatement la vérité, en informant le Gouvernement.
Le général d'Aurelle de Paladines a donc envoyé au Gouvernement une dépêche l'informant qu'il croyait ne pas pouvoir dé* fendre Orléans. Grande colère du Gouvernement! Le général d'Aurelle persiste; il dit qu'il est sur les lieux et à même d'apprécier la situation. Quant à moi, je trouvais qu'il n'y avait pas autre chose à faire qu'à battre en retraite.
On arrive à Orléans à neuf heures ; je me suis séparé du général en chef, pendant une heure environ, pour aller au télégraphe. Pendant ce temps-là, il crut devoir changer d'opinion. Après avoir vu les officiers de maiine qui commandaient des batteries autour d'Orléans, il écrivit au Gouvernement qu'il se décidait pour une défense à outrance, et que les ordres étaient donnés. J'avoue que je n'ai jamais partagé sa confiance ; l'évé-
nement a prouvé que je n'avais que trop r&UoQ. Le soir, il A fallu comme )icer la retraite.
L'affaire se passa donc fiii^si : on devait agir ^ur Pithiviers, afin de se rapprocher de Fontainebleau. Pour oeia, il y av(iit un mouvement préparatoire qu*a voulu faire le général Ch^nzy pour se porter en avant ; ce mouvement préparatoire est deveny faction prii^cipale.
M. le comte Daru. — Combien lea Pruasiens fiyqiept-iU do nionde ? Vous, vous aviez pant quatr^-viogt mille homipe§.
M. le général Borel. — Le« 18* et i(()i<> corps oui été QomplétAv ment immobilisés; il« n'on\ pOQ ff^U*
M. 1^ comte Daru. ^ Ge^ oorpa avaient-dla du monde devant eux?
M. le général Borbl. — Ils oroyaiènt avoir du monde devant eux , car dans la journée d'i\rthenay on a donné l'ordre à ces corps de se porter en avant ; ils ont fait une simple reconnaissance ; on avuit ordonné de faire de ce côté^A une grande démonstration.
M. Ulrio Pkrrot. — Général, au moment où cette attaque a eu lieu, n'a-t elle pas été faite daivs des conditions un peu précipitées, et n'étaii-elle pas déterminée par les nouvelles qu*on avait reçues de Paris V
M. le général Borbl. — Sans aucun doute.
M. Ulrig Perrot. — Si on n'avait pas été poussé par cetfe considération, peut-être aurait-on pris le temps de concentrer ses forces?
M. le général Borel. — Pour moi, cel» me paraissait indispensable : je l'ai demandé avec insistance,
M. Ulrig Perrot. — Le Gouvernement n'a-t-il pas commis une erreur grave, en croyant qu'au lieu de trouver l'armée prussienne avec toutes ses forces à Pltbiviers, on n'allait y rencontrer qu'une armée battant ei^ retraite? Il y a eu des dépêches du Gouvernement qui disaient au général en chef : « Ne craignez pas de vous porter en avant, vous ne trouverea; qu'un masque; le prince Frédéric-Charles est obligé d'aller combattre le général Ducrot; il n'y a pas de forces devant vous. » Toutes les forces de l'armée prussienne étaient, au contraire, devant lui.
M. le général Borel. — Cela s'explique par la conviction où était le Gouvernement que l'archiduc Charles avait porté la plus grande partie de ses forces contre le général Ducrot.
M. Ulrig Peurot. — Voici la dépêche :
« J'ai tout lieu de croire que ce sera une feinte pour masquer un mouvement vers l'Est; ne vous laissez pas déconcerter par
la vivacité de Tattaque, mais croyez que vous pouvez sans danger pousser rennemi vigoureusement. »
M. le général Borbl. — De quelle date est cette dépêche?
M. Ulric Pkrrot. — Du 30 novembre.
M. le général Borel. — Le 30, nous savioMS parfaitement bien que nous avions devant nous l'armée du prince Frédéric- Charles, et, en outre, celle de Mecklembourg, qui avait fini son opération, et qui arrivait de notre côté; mais on assurait que le prince Frédéric-Charles rétrogradait vers Duci^ot.
Un Membre. — A quel moment l'armée du prince Frédéric' Charles est-elle arrivée sur la Loire ?
M. le général Borel. — Au plus tard, elle a dû commencer à arriver le 25; à Beaune^la-Rolande, on s'est trouvé en face du prince Frédéric-Charles en personne, et c'était le 29.
M. Ulrig Perrot. — Cette attaque sur Pithiviers avait un cété défavorable. On la dirigeait sur le point de concentration de l'armée prussienne.
M. le général Borel. — Ce n'est pas à ce point de vue-là qn'on a fait une faute. Pithiviers était bien le point de concentration des Prussiens ; mais avec les forces dont nous pouvions disposer, quatre corps d'armée, nous pouvions parfaitement l'attaquer. D'ailleurs, ce point n'est pas si mal choisi ; c'est un nœud de routes, d'où on se jette immédiatement dans la forêt de Fontainebleau, et on était persuadé que c'était par là qu'arriverait le général Ducrot. Par conséquent, au point de vue stralégic^ae, Pithiviers était bien choisi. Au point de vue de l'attaque, il y avait une marche de flanc à faire, et c'était là le point délicat. Malheureusement, on n^a pas réfléchi qu'en préparant cette attaque, on faisait éclore l'action principale; c'est ce qui est arrivé.
M. Ulrig Perrot. — Voici une autre dépêche du 2 décembre:
« Je ne crois pas que vous trouviez à Pithiviers, ni aillears, de résistance prolongée. Selon moi, l'ennemi cherchera uniquement à masquer son mouvement vers le nord-est pour aller à la rencontre de Ducrot. La colonne à laquelle vous avez eu affaire hier, et peut-être aujourd'hui, n'est sans doute qu'une fraction isolée qui cherche à vous retarder; mais, je vous le répète, le gros doit filer sur Corbeil. n
M. le général Borel. — Ces renseignements étaient complètement erronés ; nous avons su, le 2 au soir, par les prisonniers que nous avions faits, que le prince Frédéric-Charles était là.
M. Ulrig Perrot. — J'insiste sur ce point, général, parce que, comme il arrive dans une déroute, chacun cherche à mettre la faute sur son voisin. Il est évident que les dépositions des membres du Gouvernement tendent à faire croire que ce sont les
chefs de l'armée qui se sont ti*oinpés dans cette affaire. Or, des dépêches, qui sont positives, constatent que le Gouvernement était complètement dans l'erreur sur l'importance du combat à livrer.
M. le général Borbl. — Pourquoi les forces étaient-elles trop dispersées? Parce qu*on a imposé pour ainsi dire remplacement des corps d'armée qui étaient à notre droite. Le Ministre était convaincu que c'était sur Pithiviers qu'il fallait porter le point d'attaque ; en effet, Pithiviers est le nœud des routes de ce pays, et il y avait la forêt de Fontainebleau à côté ; on n'a pas voulu retirer des forces de ce côté-là, afin de pouvoir donner la main a Ducrot. La préoccupation du Gouvernement était celle-ci : l'armée de Paris va faire un mouvement et se porter sur la forôt de Fontainebleau ; c'est pour cette raison qu'on n'a pas voulu rappeler les forces qui étaient à droite, et qu'on a voulu, au contraire, porter la gauche sur la droite par un mouvement en avant de la forôt. Ce mouvement, je l'aurais compris et je l'ai demandé, mais je l'aurais fait derrière la forêt ; tandis qu'en le faisant en avant, nécessairement on se trouvait vis-à-vis de l'ennemi, et cette affaire de détail amenait l'action générale.
M. Ulric Perrot. — Ceci confirme ce que je vous demandais au commencement , a savoir : si la division Des Palliôres , qui avait été écartée du centre pour se rallier avec le 18* et le 20* corps au moment de la bataille d'Orléans, ne se trouvait pas trop loin pour pouvoir concourir à l'action.
M. le général Borel. — 11 a été attaqué lui-même; il avait 22 ou 24,000 hommes ; je ne sais pas quelles forces il a pu avoir devant lui, nous n'avons pas eu de rapports ; mais il avait une position très-importante, qui était la forêt.
M. Ulric Perrot. — Le général Martin Des Pallières nous a dit qu'il avait reçu l'ordre de se replier sur la position qu'occupait le général en chef; qu'il allait commencer sa retraite, mais que les routes transversales étant défoncées, il ne pouvait retirer son artillerie et ses bagages que par des routes qui convergeaient vers Orléans, pour ensuite remonter vers la position qu'occupait le général en chef. Ce mouvement de la droite à la gauche aurait livré son artillerie et ses bagages à une attaque de l'ennemi ; et, pour l'éviter, il avait dû tenir dans la position pendant un certain nombre d'heures pour protéger son artillerie et ses bagages. Ainsi l'ennemi ne put pas attaquer ses queues de colonne. Voilà comment il nous a présenté l'opération.
M. le général Borel. — La veille au soir, nous avons su que des forces considérables allaient nous attaquer. Je ne me rappelle pas exactement les instructions qui ont pu être données au
iv. 33
614 DÉFENSE Dfi PÀHI8.
général Martin Des Pallières ^ qui, dans tous les cas, a reça l'ordre d'appuyer Ters sa gauche.
M. Ulric PfiRAOT. ^ Il a rejoint le lendemain le général en
chef?
M. le général Borsl. — Oui, il l'a rejoint le soir mèoM, si je me rappelle bien.
M. le Présiobnt. — Ge pdint est suffisamkneat développé.
M, Ulrio Perrot. — Pensea-vous, général^ que la retraite d'0^ léans fût une chose absolumeut obligée?
M. le général Borbl. — Pour moi, c'était une chose obligée. Nous n'aTions pas, dans les deux corps qui se trouYaieiit à l'eitréme droite, une confiance illimitée. Le SO* corps , sans doute, était composé de troupes mieux soudées ; mais le 18* corps était tout à fait de nouvelle formation. Pouvait-on espérer que lorsque le 15* et le 16* corps n'avaient pas pu tenir tête à l'armée pras- Sienne, ces deux corps nouveaux pourraient nous délivrer ea passant à travers la forêt? Je n'y ai jamais compté.
Je crois que la retraite était le seul parti à prendre. La retraite fut ordonnée : Ghanzy reçut l'ordre de se porter sur la forêt de Marchenoir; le 15* corps devait se retirer sur Salbris; le 16* et le 20* corps du côté de Gien ; on faisait ainsi one retraite divergente pour ne pas encombrer les routes et laisser libre celle d'Orléans à Vierzon ; une division du 15* corps devait suivre la route qui Ibnge la Loire.
Le mouvement de l'ennemi a été celui-ci : après avoir occupé Oi*léans, il a continué ses opérations offensives du cêté de Ghanzy; il n'a envoyé qu'une recbnnaissance du côté du 1S« corps. Le général Ghanzy a soutenu une lutte très-considérable dans laquelle je n'ai pas a entrer; je n'étais pas son chef d'état-mijor et je n'étais pas sur les lieux.
M. Uhûc Pbrrot* — M. le général d'Aurelle de Paladines nous a dit qu'au moment où il avait été relevé de son commandemeot, il avait donné des ordres pour que l'armée pût se conoeatrer de l'autre côté de la Loire, ayant son centre à Salbris, et pouTant reprendre roffensive au bout de deux jours ; et que le Gouvernement a jugé opportun de faire trois corps d'armée opérant indépendamment les uns des autres.
M. le général Borbl. — On s'était arrêté à Salbris. Le 19^ corps pouvait se concentrer là ; le 18* et Ib 20* corps avaient passé la Loire à Sully, et se trouvaient du côté de Chàteauneuf et de Gien. On aurait parfaitement bien pu reconstituer rarmée du côté de Salbris , mais vous savez ce qui s'est passé à Salbris. Nous y sommes arrivés le 7, et l'on devait y rester le 8; il 7 avait à Salbris à peu près tout le 16* corps, moins une partie de
DÉFBNSB DE PARIS. MB
la division Peytavini qui avait reçu Tordre de marcher le long de la Loire. Le 15* corps était dans un très-grand désordre, attendu qu^il avait marché très-vite, et que les troupes avaient combattu pendant trois jours. On voulait s'arrêter pour se constituer. Le 1 au soir, le général d'Aurelle a reçu l'avis de son changement; on lui avait donné le commandement d'un camp stratégique, il n*a pas accepté ; on lui demandait de rester à Salbris pour guider le général Des Pallières par sou expérience ; mais le général d'Aurelle n'a pas accepté, et il ne le pouvait pas, devant la destitution brutale dont il était Tobjet, et surtout après la note inqualifiable insérée par lo Gouvernement au Journal ofBciel,
Le 8 au soir est arrivée a Salbris une reconnaissance peu nombreuse, à ce qu'il paraît, mais qui a causé une panique* J^e 15* corps est parti sur Vierzon , sur Bourges , et surtout sur Argent.
Le jour môme de cette malheureuse affaire de Salbris, le 18* cl le 20^ corps ont cherché à passer de la rive gauche de la Loire sur la rive droite, à Gien ; il y eut un engagement heureux en avant de Gien, c'était une simple reconnaissance sans importance. Le soir môme où le général d'Aurelle avait été remplacé, j'ai reçu une autre destination : je reçus l'ordre de me rendre auprès du général Bourbaki pour ôtre son chef d'état-major; de sorte que, le 8 au matin, je partis pour Gien. Je suis arrivé au moment où cette affaire venait d'avoir lieu ; on en était trèssatisfait.
Lorsque Ton reçut la nouvelle de ce qui s'était passé à Salbris et du départ du 15« corps , on a cru qu'il y avait de ce côté des forces considérables, et alors on pouvait croire que c'était l'armée prussienne qui continuait son mouvement sur Salbris. On ne pensait pas que le 15« corps se fût retiré devant une simple reconnaissance de 2,500 hommes, et on supposait dos forces plus grandes. On s'est donc décidé à quitter Gien et à battre eu retraite sur Bourges.
M. Ulric PfiRROT. — A la suite de la bataille d'Orléans, ^il y a un fait d'une certaine importance : ce sont des demandes qu'a faites le général Chaazy pour ôtre secouru, l'impossibilité où le général Bourbaki était de le faire, et enfin l'insistance du ûou<vemement.
M. lé général Borel. — Le Gouvernement a été très-hésitant et le général Bourbaki aussi ; nos troupes étaient dans un état tel que par un temps de neige il était impossible do les mottre en mouvement.
M. Ulric Perrot. — Savez-voiis dans quelle proportion Farmée prussienne a passé sur la rive gauche?
M. le général Borel. — Il a passé tout au plus ua corps d'armée sur la rive gauche, et ce corps d'armée a suivi plutôt le long de la Loire, et n'a envoyé qu'une simple reconnaissance sur la grande route de Vierzon ; le gros de l'armée ennemie était devant Ghanzy.
Je ne sais pas si ce corps était complet ; il était peat-ètre de 20 à 22,000 hommes, pas beaucoup plus.
M. Ulric Perrot. — Le général Bourbaki croyait à un mouvement plus considérable ; d'après les renseignements qu'il recevait, il croyait avoir devant lui 70,000 hommes.
M. le général Borel. — ' On craignait de rencontrer des forces considérables, et si l'on en avait rencontré, on n'était pas en état de se battre. C'est l'état de désordre de l'armée qui l'a empêché de pousser en avant.
A mes yeux, il était matériellement impossible de rien tenter; nos hommes étaient dans un état épouvantable, les routes étaient couvertes de traînards. Je l'ai dit au ministre de la guerre, el nous lui avons demandé de rester quatre ou cinq jours en place pour nous reconstituer; il fallait que les hommes pussent retrouver leurs corps. Nous n'avions pas l'autorisation de cantonner, les hommes couchaient à la belle étoile, ou ils allaient dans les fermes voisines à droite ou à gauche, et on ne les retrouvait plus.
M. Ulric PsRROT. — Gomment expliquez-vous que le 15* corps ait été mis en plus grand désordre que le 16« qai paraisait avoir combattu au moins autant ?
M. le général Borel. — Par une raison toute simple, c'est qua le 16« corps s'est battu le l*"" et le 2 décembre; mais le 3, le 4, le 5, il n'a rien fait ; ce n'est guère que le 7 ou le 8 qu'il a été attaqué; il a battu en retraite, mais il a eu un mouvement assez long à faire, pas de courses assez fortes pour se désorganiser. En arrivant à Marchenoir il a trouvé un corps d'armée frais qui venait à son secours. Tandis que le 15* corps est parti le i^, a combattu le 2, le 3, le 4 ; le 4 au soir il fait une marche de nuit ; le 5, le 6 et le 7 il marche ; lo 8, il a voulu se reposer, et le 8 au soir arrive cette reconnaissance prussienne: alors il est allé jusqu'à Arson. De sorte que pendant dix jours il n'a pas cessé de combattre et de marcher, et malheureusement démarcher en retraite et en perdant du monde.
M. Ulric Perrot. — Ne croyez-vous pas que l'hésitation qui a eu lieu à Orléans, quand on a dit que l'on évacaerait, puis
que Ton n'évacuerait pas, a jeté ua certain désordre dans * Tarmée ?
M. le général Borel. — Si Ton avait pris un parti un peu prompt, on aurait eu un peu moins de désordre, cela est certain. Au fur et à mesure que les troupes arrivaient dans Orléans, on aurait pu ne garder que celles nécessaires à la défense de la place, tandis que le départ a eu lieu pendant la nuit, ce qui a naturellement entraîné plus de désordre.
M. Ulric Pbrrot. — Je voudrais appeler aussi votre attention sur cette espèce de capitulation qui a eu lieu à Orléans. Avez* vous quelques détails à nous donner sur ce point ?
M. le général Borel. — Absolument aucun. La capitulation était indispensable. Voici ce qui est arrive : Les hommes se sont très-bien battus, et tant qu'on a vu clair on s'est maintenu autour d'Orléans, grâce à des batteries de marine, dont le feu trèspuissant a empêché Tarmée et Tartillerie prussiennes de s'avancer. Mais la nuit venue, cette artillerie n'a pas pu nous protéger, et nos hommes ont été démoralisés. J'ai fait le tour d'Orléans; on plaçait des régiments dans les fortifications; une demi-heure après il n'y avait plus personne. Les troupes prussiennes s'étaient avancées; si elles avaient eu de l'audace, elles seraient entrées dans la ville et la capitulation était inévitable.
M. Ulric Pbrrot. — Personnellement, vous n'avez pas su quels avaient été les motifs qui ont déterminé le général d'Aurelle à changer de résolution?
M. le général Borel. — Je n*étais pas là lorsqu'il a changé de résolution. J'ai trouvé les mesures prises et les ordres donnés quand je suis arrivé. Mais voici, je crois, ce qui s'est passé : On avait fait autour d'Orléans des fortications que Von avait fait armer de batteries de marine très -puissantes..
Cette position d'Orléans est malheureusement trop vantée, et ces fortifications, pour moi, n'avaient de valeur que comme tôte de pont et pour permettre aux troupes de se défendre un iqstant afin de donner aux autres le temps de s'en aller. Je crois que le général d'Aurelle, sur l'avis des* officiers de marine, a pensé qu'il était possible de se défendre plus longtemps: cela n'était pas possible, on eût été écrasé par les projectiles.
M. Ulric Perrot. — N'est-ce pas aussi sur l'influence dé dépêches très-pressantes du Gouvernement que le général d'Aurelle s'est déterminé à rester à Orléans?
M. le général Borel. — Il n'y a que le général d'Aurelle qui pourrait vous répondre à cet égard.
M. Ulric Perrot. — Permettez-moi de revenir sur un point. Il parait, d'après les récitsjqui nous ont été faits, que le 18« et
le 20 corps avaient des forces considérables devant eux, lors* qu'ils ont été obligés de reculer après les affaires de Beanne-Ia- RoUande.
M. le général Borel. — Toute l'armée prussienne a défilé devant eux?
M. Ulric Perrot. — Il y a eu , après le premier jour de la bataille d'Orléans, un mouvement de concentration do l'armée prussienne sur Pithiviers, pour venir renforcer l'attaque œntrale.
Or, on s'est demandé si I*on avait eu le sentiment de cette concentration de l'ennemi , et si le 18< et le 20* corps n'auraient pas pu suivre les Prussiens dans leur mouvement.
M. le général Borel. — Je ne crois pas que ces deux corps, composés comme ils l'étaient, fussent en état de suivre ooe armée victorieuse qui nous avait forcés i la retraite. Poar moi, s'ils avaient osé faire cela, ils se seraient exposés â voir l'armée prussienne se retourner contre eux, et ils n'étaient pas assez solides pour pouvoir le risqpier.
Du moment que la droite n'avait pas pu coml^attre en même temps que la gauche; du moment que celle-ci battait en retraite, la droite était insuffisante; il aurait fallu que ces corps eussent apporté leur appui dans la journée.
M. Ulric Perrot. — L'offensive a été prise d'une manière imprévue ; c'est ce qui a empêché la concentration de se faire.
M. le comte Daru. — Général, vous ne nous avez pas encore parlé des opérations de l'armée de l'Est, auxquelles vousarpz pris part.
M. le général Borel. — J'ai été beaucoup moins mêlé â ces opérations. Jusque-là j'avais assisté à tous les conseils de guerre ; à partir de ce moment je n'ai plus vu de Ministre, je n'ai pins fait partie des conseils de guerre; les ordres de mouvements m'arrivaient tout rédigés, et je n'avais qu'à les transmettre. Je ne suie donc pas à même de vous donner des détails.
M. le comte Daru. — Permettez-nous cependant de vous adresser quelques questions.
Nous voudrions savoir quelle était la situation de M. de Serres à l'arrivée du général Bourbaki; quels étaient ses pouvoirs et quel a été son rôle.
M. le général Borel. — Quels étaient ses pouvoirs? je l'ignore. Quant à son rôle, je l'ai vu souvent. M. de Serres, à ma connaissance, est un homme très-intelligent , qui avait un certain flair militaire. Seulement il manquait de la connaissance des détails; ce qui faisait qu'il croyait toujours que lorsqu'on a un certain nombre d'hommes, on a un certain nombre de soldats. Je
DÉFENSE DE PARIS. 5i0
crois que pour toutes les choses militaires, il a dû travailler aveo ie général en chef; je ne sais pas dans quelle mesure, et il est impossible de vous répondre à cet égard. Je l'ai trouvé vis-à-vis de moi très-réservé , mais je dois lui rendre cette justice que dans les choses de détail et d'exécution ,. pour les approvisionnements, les munitions, il nous était d'un très-grand secours.
M. le comte Da.ru. — - Quels obstacles paralysaient l'action do rarmée de TËst?
M. le général Boubl. •— Le général en chef seul pourrait vous répondre.
Je vous répète que dans l'armée de l'Est il n'y a pas eu de conseils de guerre. Le Ministre a vu le général en chef à Bourges, je ne crois pas qu'il l'ait revu depuis. Quant à moi, j'ai vu le Ministre, mais je ne lui ai pas parlé de ces opérations.
Quant aux ordres de mouvement, ils étaient conçus en dehors de moi, et je les recevais par l'aide de camp du général.
M. le comte Daru. — Le plan de la campagne de l'Est a-t-il été arrêté à Bourges ou à Nevers ?
M. le général Borsl. — Je n'en sais rien, mais c'est probable* ment â Bourges ; car je ne m'expliquerais pas que l'on fût venu à Nevers si ce n'était pas pour aller dans TEst.
M. le comte Daru. — Le général Bourbakt acceptait-il volontiers ce plan qui lui fut imposé!
M. le général Borbl. — Je no crois pas que oe plan lui fût imposé.
Je dois même dire que ee plan est venu à la connaissance de l'armée et a été accueilli avec beaucoup de faveur. C'était un peu tard, il est vrai, pour se porter dans l'Est, mais on pouvait encore obtenir de grands résultats. Le général Werder n'avait dans oe moment que trente mille hommes devant Dijon, et à peu prés autant à Belfort. On pouvait donc espérer, en se jetant sur lui avec quatre corps d'armée, le battre, dégager Belfort et inquiéter ensuite la ligne d'opérations de l'ennemi par Nancy.
Mais pour réussir il fallait marcher très-rapidement, afin d'attaquer l'ennemi avant qu'il fût concentré et de ne pas lui laisser le temps de recevoir des renforts. Malheureusement, notre mouvement fut très-lent. Les transports par chemins de fer exigèrent trois fois plus de temps qu'on n'avait d'abord supposé. D un autre côté, il faisait un froid de douae à quinze degrés, beaucoup d'hommes avaient les pieds gelés, beaucoup de chevaux périrent db froid. Les chemins étaient couverts de verglas et do neige, très -glissants pour les chevaux, et tout cela nous a beaucoup retardés. L'ennemi était bien plus mobile que nous, parce qu'il était mieux organisé, mieux discipliné et qu'il vivait sur le
pays, ce qui lui permettait de ne pas tratner à sa suite des convois de vivres d'autant plus considérables que les voitores poovaieot à peine porter le tiers de leur chargement habituel. Avec toutes ces difficultés, nous avions beaucoup de peine à faire des étapes de quatre lieues.
IjS rapidité de- marche n* était pas la seule condition à remplir. 11 y en avait une autre inhérente à toute combinaison miliUire. Le meilleur plan à la guerre n'a de valeur qu'autant qu'il réussit, et la première condition de réussite est de pouvoir venir à bout de la résistance de l'ennemi sur le champ de bataille.
Malheureusement, nous avons échoué dans la tentative de trois jours que nous avons faite à HéricouH. Le premier jour nous avons eu beaucoup d'espoir. Pondant que les i5«, S0« et il* corps attaquaient de front la ligne ennemie, depuis Montbéliard jusquà Héricourty le général Billot avait reçu Tordre de déboucher sur la droite des troupes allemandes et de tâcher de les déborder.
Cet officier général avait avec lui, outre le 18* corps, li dinsion Cremer, ce qui faisait un total d'environ 40,000 hommes et 120 pièces de canon.
On comprend facilement l'effet qu'aurait pu produire l'arriTée de forces aussi considérables si, comme nous l'avions espéré, elles parvenaient à déboucher vers les 2 ou S heures sur le chimp de bataille. Malheureusement le chemin qu'elles avaient i ptf^ courir était couvert de neige, et le général Billot, on nepeitpts lui en faire de reproche, n'a pu arriver qu'à la nuit en contact avec l'ennemi.
On remit l'affaire au lendemain ; mais dans la nuit le générai Werder, prévenu du danger qui le menaçait sur sa droite, a fait retrancher et garnir d'artillerie le Mont- Vaudois, position formidable déjà par elle-même, et que nos troupes n'ont pn enlever.
Après cette deuxième journée, il eût été plus prudent de se retirer. On se décida cependant à tenter un dernier effort le lendemain. Cette tentative n'eut pas plus de succès que celles des deux jours précédents, et Ton se décida, le soir môme, à donner des ordres pour la reti*aite sur Besançon.
M. le comte Daru. — Vous nous avez dit qu'il était venu de Paris des troupes au secours de l'armée allemande.
M. le général Borel. — Oui, le corps du général Manteaffel après l'affaire de Paris du 26 janvier.
M. le comte Daru. — Vous voulez dire après l'affaire da 19, après la bataille de Buzenval.
M. le général Borel. — Oui, c'est cela, du 19. Les Allemands
avaien oommencé par faire venir un détachement ; puis il nous est arrivé, sur nos derrières, 45 ou 50,000 hommes. Les trou^ pes ont été habilement postées de ce côté-là ; les Prussiens ont masqué le mouvement vers Garibaldi par quelcpies troupes qui se sont dirigées vers Dijon , mais jamais ils n'ont eu l'intention sérieuse de faire une attaque sur Dijon ; ils ont envoyé des troupes disposées en rideau, puis ils ont passé derrière.
M. le comte Dxru. — Combien y avait-il do Prussiens dans rarmée de l'Est ?
M. le général Borel. — Il y avait le général Von Werder qui, dans le commencement, avait 55,000 hommes ; il lui est arrivé au moins 40,000 hommes de renfort. Ce qu'ils ont fait dans ce moment-là est prodigieux. Il avait donc à peu près 90,000 hommes. Nous avions sur nos derrières à peu près 65,000 hommes qui nous suivaient , et à peu près 30 ou 35,000 hommes qui descendaient du côté de Paris.
M. le comte Daru.— Vous aviez donc à peu près 120,000 hommes devant vous.
Vous avez dit que l'encombrement des chemins de fer avait
empoché l'approvisionnement de Besançon. Est-ce que des mesures pour empêcher cet encombrement n'avaient pas été ordonnées ?
M. le général Borkl. — Je ne crois pas que des mesures aient été ordonnées. Il faut dire cependant que l'encombrement des chemins de fer a été un obstacle sérieux.
D'après les déclarations 'de M. l'intendant en chef, depuis l'arrivée de l'armée dans l'Est, les chemins de fer avaient à peine suffi pour transporter le personnel , le matériel et la consommation journalière des vivres. Il en est résulté que pour la ville et la garnison de Besançon, la présence de l'armée dans l'Est a eu, au si:get des vivres, toutes les conséquences d'un blocus. En effet, depuis la fin de décembre la ville de Besançon n'a pas reçu une seule balle de farine. Ce fait est d'autant plus grave que l'on n'avait fait avant aucun approvisionnement, ni pour la ville ni pour la garnison.
Ce manque de vivres a été la cause déterminante de la décision prise par le commandant en chef de s'éloigner de Be-
sançon.
M. Ulric Perrot« — Est-il à votre connaissance que les opérations de l'armée de Garibaldi aient été mal dirigées, et qu'elles aient causé votre insuccès?
M. le général Borel. — Je ne connais pas personnellement cette question, mais enfin l'opinion générale de l'armée est que les troupes de Garibaldi auraient pu et auraient même dû nous
protéger contre le mouvement tournant de l'ennemi. Elles ne l'ont pas fait, elles se sont contentées de défendre Dijon, faisant valoir cela comme une victoire ; c'est ce qu'on peut appeler une victoire négative s'il en fut jamais. ( Séance du iO décembre i87i.)
M. le général Borel. — Je dois expliquer à la commission pourquoi j'ai tenu à être entendu ce matin par elle. Je sois obligé de me rendre à Paris au Ministère de la gaerre pour prendre part à 4es travaux relatifs à Torganisation de Tétatmajor.
M. le comte Daru, président. — Parfaitement, général. Nous continuerons les quelques questions relatives à l'armée de l'Est et à l'armistice,
Voudriez-vous nous dire à quelle heure vous avez reçu la dépêche télégraphique de M. Gambetta annonçant l'armistice et dans quels termes cette dépêche était conçue?
M. le général Borel. — Quant aux termes, je ne me les rappelle pas exactement maintenant. Tous mes renseignements ont été perdus ; toutes les archives de l'armée de l'Est ont été brûlées avec l'hôtel de ville de Villeneuve- Bargemont le 18 mars. Je ne me rappelle pas les termes précis de cette dépêche de M. le ministre de la guerre ; ce document doit se trouver dans les archives de l'administration , car c'est une pièce officielle.
M. le Président. — A quelle heure l'avez-vous reçue ?
M. le général Borel. — L'heure exacte, je ne pouiTais pas vous l'indiquer d'une façon précise, mais je ne crois pas me tromper en disant qu'elle a été reçue dans la soirée, probablement vers les quatre heures, pans la journée, nous avions eu connais^ sance de l'armistice par les journaux suisses. Le sons-préfet de Pontarlier voulait faire publier cette nouvelle dans la ville. Le général Clinchaht s'y est opposé.
c C'est encore une manœuvre de guerre des Prussiens, disait-il. Ne publions pas celte nouvelle avant d'avoir reçu la dé- . pêche officielle. »
Cette dépêche aiTiva ; il était presque nuit, et elle exerça une influence fâcheuse sur la troupe. Au moment où cette dépêche nous parvint, le sôus-préfet, voulant la faire publier, faisait battre le rappel pour appeler la population et lui dire : « H y a armistice. » Le général faisait battre de son côté le tappel, parce qu'on se battait dans des villages qui sont à deux ou trois lieues de Pontarlier. On s'attendait à une attaque des Prussiens, de sorte que nos soldats, en prenant les armes, nous demandaient: a Mais, enfin, pourquoi se battre? Qu'est-ce que cela veut dire, puisque l'armistice est signé ?» Je me rappelle que cela se passait
DÉPENSB DB PARIS. 598
à la tombée de la nuit, et par conséquent la dépêche est arrivée le soir.
M. le Président. — Je vous fais cette question, parce que nous avons l'heure où cette dépêche est partie de Bordeaux le 29 Jan* vier, et nous tenions à savoir à cpielle heure elle était arrivée.
M. le général Borel. — Aussitôt que nous avons eu connaissance de cette dépêche, on a envoyé un ofBcier au village de Ghaffois, où l'on se battait. Les Prussiens étaient arrivés jusqu'à l'endroit où se trouvait la division Thomton. On a fait cesser le feu.de notre cêté, et les Prussiens en ont profité pour s'emparer des villages que nous défendions encoi*e. Nous étions déjà très-resserrés, et lorsque nous avons su qu'un armistice était conclu, comme il devait y Avoir une certaine zone neutre entre les deux armées, nous avons dû nous préoccuper de perdro le moins de terrain possible , puisque nous étions déjà presque acculés à la frontière. Aussi avons-nous donné des ordres pour que nos troupes se portassent le plus loin possible en avant, afin de conserver du terrain. On envoya au général Manteuffel un officier en parlementaire, le colonel Cheval, je crois, pour donner à l'ennemi communication de l'armistice. Cet officier partit le soir. Le général Manteuffel lui fit savoir que Tarmistice ne concernait pas l'armée de l'Est. Cette réponse nous parvint le lendemain matin d'assez bonne heure. On envoya un autre officier au général Manteuffel pour lui dire qu'il y avait probablement un malentendu et pour lui communiquer la dépêche officielle que nous avions reçue. Probablement, disions-nous, il y a une erreur, et nous vous demandons' une suspension d'armes de trente-six houi*es pour savoir à quoi nous en tenir.
Le général Manteuffel ne répondit pas tout de suite. Pendant ce temps nous avons cherché à amener nos troupes le plus 04 avant possible. Enfin, le général Manteuffel fit répondre qu'il était parfaitement certain que l'armistice ne s'appliquait pas à l'armée d^'fist, qu'en conséquence il continuait ses mouvements ; de sorte que si nous ne retirions pas les troupes qui étaient en avant, il allait immédiatement les attaquer.
M. LE pRÉsiDNNT. — Quclles étaient les troupes dans cette position ?
M. le général Borel. — Il y avait tout le corps du général Billot, et une dlvisioli qui se trouvait en avant de Pontarlier. Le corps du général Billot se trouvait tout à fait a la droite sur le Doubs et en avant du Doubs ; de plus, il y avait toute une brigade de réserve commandée par le général Pallu; puis la division Thornton; enfin, une brigade de la division du générai Cremer. Voilà toutes les troupes qui se trouvaient en avant de PontarMor
et qu'on a dû faire rentrer précipitamment dans leurs positions autour de Pontarlier.
M. LE Président. — Je vous demande de vouloir bien préciser quelle a été pour Tarmée de FEst la conséquence de Toubli commis en ne la prévenant pas qu'elle n'était point comprise dans l'armistice?
M. le général Borel. — Les conséquences de cet oubli ont été celles-ci : d'abord de nous faire perdre quarante-huit heores, tout au moins trente-six heures. Le projet du commandant en chef, le général Glinchant, était de tacher de nous glisser par le sud» soit du cété du Lons-le-Saulnier, soit du côté du fort des Rousses. Nous avons dû arrêter nos mouvements ; nous étions, comme je vous l'ai dit, remontés le plus en avant possible pour ne pas perdre de terrain , et nous avons dû revenir en arrière. La perte de temps et la perte de l'avance du terrain ont donc eu des conséquences très-graves. Je crois que, sans cela, nous aurions pu faire passer, sinon la totalité de l'armée, du moins une portion, et avec celle-ci nous aurions occupé les défilés asseï solidement pour permettre à toute l'armée de passer.
M. LE PRÉsmEMT. — Âlnsl cette erreur nous a coûté l'armée de l'Est?
M. le général Borel. — Je crois qu'il aurait pu s'en sauver une bonne partie tout au moins. Nous aurions peut-être sacrifié une partie de notre artillerie, mais il y a certainement une grande partie de l'armée qui aurait pu passer.
M. LE PRésiDENT. — Los Prussicus n'ont-ils pas profité de cette situation pour fairo prisonniers des généraux et un corps de troupes?
M. le général Borel. — Le seul exemple que j'en connaisse, c'est celui de la division Thomton.
Dans la journée où l'armistice nous a été signifié, vers deux heures du soir, les Prussiens ont surpris la premièi*e division du 15* corps qui était à Sombacourt, en avant de Ghaffois. Cette division s'est laissée surprendre ; elle avait cependant été prévenue de l'arrivée de l'ennemi. Toujours est-il que les Prussiens l'ont enveloppée et faite prisonnière à peu près tout entière, avec l'artillerie et les généraux.
M. le PaÉsmENT. — Était-ce une division forte ?
M. le général Borel. — Non, elle avait «eu un effectif feibid et de plus elle était très-affaiblie.
M. le Président. — Qui la commandait ?
M. le général Borel. — Elle était commandée par le général Dastugue.
M. le PnÉsmENT. — Était-elle de huit ou dix mille hommes?
M . le général Borbl. — Oh ! il n'y en avait pas tant que cela. J'ajouterai que quand cela s'est passé, nous ne connaissions pas encore l'annistice. L'ennemi pouvait le connaître ; pour moi, o'est incontestable, mais il faut reconnaître que comme de son côté il savait que l'armistice ne concernait pas l'armée de l'E^t, il était pleinement dans son droit.
Où Tennemi n'a pas été généreux, c'est à Ghaffois où se trouvait la division Thornton. Cette division se défendait dans le village, lorsqu'arriva im officier du quartier général apportant la nouvelle de Tarmistice. Gomme on donnait l'ordre de faire cesser immédiatement toutes les hostilités, cet ordre avait dû ôtre communiqué au général Thornton qui avait fait cesser le feu. L'ennemi en profita pour se lancer dans le village qu'il occupa, en ne laissant à nos troupes que deux ou trois maisons, et en désarmant nos soldats. On protesta contre cette manière d'agir, contre cette prise de possession abusive. Je dois dire, pour rendre hommage à la vérité, que les armes furent rendues le lendemain. Mais il n'est pas moins vrai que l'ennemi garda ces positions que nous avons perdues, parce qu'à la nouvelle de l'armistice nous avions dû cesser le feu.
M. le Prbsidknt. — La dépêche télégraphique de Bordeaux portait : « Un armistice de 21 jours vient d'être conclu par le Gouvernement de Paris. Veuillez, en conséquence, suspendre immédiatement les hostilités en nous concertant avec le chef des forces ennemies, en présence desquelles vous pouvez vous trouver. »
M. le général Borel. — C'est ce qui a été fait. Nous entendons le canon ; on se battait à deux lieux de nous. Aussitôt la dépèche reçue, on a envoyé un ofQcier pour faire cesser le feu. Cet officier arrive, alors que nous étions encore en possession du village. Notre feu cessa et immédiatement l'ennemi, profitant de l'occasion, s'empare des positions. Voilà ce qui s'est passé.
M. le Président. — Que sont devenues ces troupes ? L'ennemi les a t-il poursuivies?
M. le général Borbl. — L'ennemi, comme je vous l'ai dit, les a gardées comme prisonnières pendant la nuit ; mais le lendemain on a rendu les armes et on a laissé les troupes rentrer.
Tout cela se passait pendant que nous avions envoyé un premier officier au général Manteuffel pour lui donner connaissance de l'armistice. Vers trois heures, nous n'avions pas encore la réponse qui n'est arrivée que vers quatre heures. Dans la matinée, nous avions eu connaissance par des avant-postes, à gauche de Ghaffois , près des villages où était la brigade de la
division Cremer» que l'armistice ne concernait pas Tarmée de TEst.
Nos troupes avaient été prévenues par un officier ennemi, d*une manière officieuse, mais pas officielle, qu'elles eussent a 8*en aller ou bien qu'on allait les attaquer ; elles nous en avaient informé immédiatement. C'est sur celte double nouvelle, nous venant et du général Manteuffel et de Chaffoie, que le général Clinchant envoya au commandant prussien un autre officier pour lui demander une suspension d'armes de â6 heures, afin de pouvoir s'entendre, croyant toujours qu'il y avait erreur. Pendant tout oe temps nous avons conservé nos positions autant que possible.
M. le Présiouit. — Vous ne savez pas dans quels termes était conçue la réponse du général Manteuffel ?
M. le général Borel* — A cet égard , je ne pourrais pas vous répondre. Du reste, le général Clinchant doit avoir cette dépêche; elle ne faisait pas partie des archives de l'armée de l'Ëet, de l'état-major, et il doit l'avoir conservée. Mais je me rappelle à peu près en substance que cette réponse disait qu'il y avait erreur de notre part, qu'un armistice avait bien été conclu, mais que l'armée de l'E^t en avait été exelue.
M. le PRÉsmsNT. — Vous avei reçu cette réponse le lendemain 80, à la fin de la journée ? .
M. le général Borbl. — Oui, et immédiatement nous avons pris des mesures et donné des ordres pour faire replier tout le monde sur Pontarlier et pour revenir en deçà des défilés.
M. le PRÉsmBNT. -^ Étiez-vous poursuivis par les Pinis- •iens?
M. le général Borkl. — L'ennemi nous a laissés assez tranquilles. Il n'y a pas eu de gros engagements.
M. LB PnÉsmENT, — C'est le 31 janvier qu'a eu lieu ce mouvement ?
M. le général Borel. — Oui, autant que je puis me rappeler.
M. Pkrrot. — Le général Clinchant nous a fait le récil de cette retraite dans les plus grands détails et nous a laissé toutes les pièces.
M. le général Borel. — Alors je ne crois pas avoir besoin d'insister, car mes renseignements seraient tout à fait concordants avec ceux du général Clinchant, avec lequel j'étais parfaitement d'accord*
M. LE Président. -^ Combien cette retraite de PonUrlier aux Verrières a-t-elle duré de ten;ips ?
M. le général Borbl, ^ La retraite a commencé vers les deux
ou trois heures du soir. Il a fallu d'abord dégager les routes et faire passer rartillerie et les bagages de Tarmée, et oe n*est que le soir que l'opération a commencé. Elle s'est continuée nécessairenaent toute la nuit. Puis toutes les routes se sont trouvées encombrées, et rien ne pouvait plus marcher. Aussi l'entrée en Suittf.^'apu se faire que sur les six heures du matin. A partir de Is^Hir^fitière suisse, tout a pu s'écouler facilement. On avait laissé, eomme arrière-garde, à Pontarlier, le général Billot avec le i8« corps, plus la réserve générale d'armée.
Le général Billot a quitté Pontarlier, avec son corps d'armée, à peu près à neuf heures ou dix heures du matin. Toute l'artillerie était parvenue à passer, mais malheureusement une grande quantité de bagages du convoi civil est restée entre les mains de l'ennemi.
L'ennemi voyant cela, a tâché de recueillir d'autres colonne^ et a fait une triple attaque. Il nous a attaqué directement par la route de Pontarlier à Verrières, puis du côté sud du lac, et enfin il a cherché à nous couper le chemin du côté de la montagne. Mais le combat le plus violent s'est livré à Cluse même. L'ennemi yaperdu énormément de monde; quanta nous, nos pertes ont été de 6 à 700 hommes.
Nous avions là fort heureusement de bonnes troupes, provenant d'anciens régiments et qui ont parfaitement tenu.
M. Pehrot. — Je voudrais demander au général des renseignements sur quelques faits qui ont précédé celui4à.
D'abord, dans quelle mesure l'inaction du général Garibaldi a-t-elle porté préjudice à l'armée de l'Est ?
Si le général Garibaldi avait arrêté pendant plusieurs jours le général Manteuffel, en serait-il résulté pour l'armée de l'Est la possibilité de se \i^ev d'embarras ?
M. le général Borbl» — Pour moi cela est incontestable. Je n'examine pas ici si le général, avec les moyens dont il disposait, pouvait arrêter l'ennemi ; ceci est une chose qui peut être discutée. Quant à moi, je n'ai aucun élément de discussion làdessus. Mais il est incontestable que si le général Garibaldi , avec les forces dont il disposait, avait pu arrêter l'ennemi, l'armée de l'Est aurait eu toutes les facilités possibles pour se retirer du côté de Lons-le-Saulnier et même de Dijon.
Le mouvement de l'ennemi a été celui-ci : il est descendu du nord; il a masqué Dijon par une fausse attaque et il a continué sa route sans s'arrêter et sans se préoccuper de Dijon. Je le répète, je ne sais pas ce que pouvait faire le général Garibaldi, mais il est incontestable que, si ses forces étaient suffisantes, il pouvait, non-Beulemeat repousser les quelques régiments qui
attaquaient Dijon, mais rejeter rennemi, qui descendait dans le sud et le forcer à s'arrêter. L'ennemi n'aurait pu passer ni la Saône, ni le Doubs.
M. Perrot. — D'après les faits, aurait-il suffi que l'enneini fût arrôté quelques jours pour que l'armée de TEst fût sauvée ?
M. le général Borel. — Evidemment. Voici quelle était à peu près la situation.
Lorsque nous sommes arrivés à Baume-les-Dames, noos avons eu connaissance du mouvement et de l'approche de l'en* nemi, qui menaçait ainsi de couper nos communications, non seulement avec Dijon, mais avec Lons-)e-Saulnier, et de nous enlever la seule voie ferrée qui nous restait.
Le général Bourbaki alors donna l'ordre à la première division du 15* corps, commandée parle général Dastugue, de se porter,' en toute hftte, à l'ouest de Besançon. Ces troupes furent même transportées en chemin de fer afin d'aller plus vite, pour tftcher d'arrêter les colonnes ennemies le long du Doubs. Elles sont arrivées le soir, presque en môme temps que les éclaireon ennemis ; mais démoralisées qu'elles étaient par notre retraite, elle n'ont guère tenu et elles ont été obligées de se replier sur les hauteurs. L'ennemi a donc pu opérer son mouvement pour couper le chemin de fer.
M. Perrot. -— J'ai ici la chronologie des faits. Le 19, ordre au 24« corps de passer sur la rive gauche du Doubs, à Baumeles-Dames ; le 21, envoi de la division Dastugue à la gare de Mouchard.
M. le général BoRBL.— Parfaitement. Toute l'armée a dû arriver à Besançon le 23 ou le 24.
M. Perrot. — Le général est arrivé le 23.
M. le général Borel. — Eh bien I l'amie est arrivée le 24, et quelques troupes seulement sont arrivées le 23. La division Dastugue a été envoyée pour garder la gare de Mouchard, mais elle n'a pas pu tenir. Eh bien, si l'armée prussienne avait été retenue pendant quatre jours seulement par Garibaldi, il y a de très-grandes probabilités que nous aurions pu conserver cette ligne de chemin de fer ; et enfin, en nous donnant six jours an maximum, certainement dans six jours nous pouvions être complètement hors de danger, hors de la portée de l'ennemi.
M. Perrot. — H y a eu, ce jour-là, je crois, une défaillance : un poste, qui devait être occupé et qui était signalé comme ayant une certaine importance, a été abandonné par le 24* corps.
M. le général Borel. — L'abandon des positions occupées par le 24* corps sur la rive gauche du Doubs était une chose trèsgrave, parce que l'ennemi pouvait se porter désormais sur la
route de Pontarlier et noas couper la dernière voie de communicaiion qui nous restait pour sortir de Besançon. Je suis forcé d'avouer que je ne pouvais pas m'expliquer comment le 24^ corps n'avait pas conservé des positions aussi formidables et aussi faciles à défendre. Ce n'est qu'à Pontarlier que j'ai eu l'explication de ce fait par le général commandant en chef le 24* corps, qui m'a montré la dépèche du commandant en chef de l'armée qui lui avait prescrit ce mouvement» dépêche qui n'avait pas été transmise par mon intermédiaire.
M. Pbrrot. — Y a-t-il eu un ordre pour reprendre ces positions ?
M. le général Borsl. — Oui, on a donné l'ordre au général BressoUes de reprendre ces positions. Mais vous pensez bien qu'elles étaient plus difâciles à reprendre qu'à garder. Et puis, il était bien difficile de ramener du côté de l'ennemi des troupes qui s'en allaient du côté de la Suisse ou qui battaient en retraite, et pour leur faire attaquer des positions formidables qu'on venait d'abandonner. Aussi il y eut une simple démonstration qui ne produisit rien.
L'ennemi pouvait avoir de 15 à 20,000 hommes, pas davantage, et le général Bourbaki pensait, avec raison, qu'en jetant sur 15 ou 20,000 hommes une partie de l'armée, on parviendrait à les écraser et à les jeter dans le Doubs. C'est dans cet ordre d'idées cpi'on a donné au général Billot l'ordre de passer sur la rive gauche pour faire uu mouvement, long d'abord, parce qu'il fallait traverser la ville de Besançon, et ensuite parce qu'il fallait monter une rampe couverte de verglas, d'autant plus glissante qu'il y avait un charroi très-considérable; puis les bagages ont encore retardé ce mouvement du 18« corps, qui a reçu l'ordre de revenir à Besançon. Bref, ce mouvement du général Billot, qui devait se faire très-rapidement, s'est fait assez lentement. 11 l'a fait évidemment aussi vite que possible ; seulement je vous explique pourquoi il n'a pas pu le faire plus rapidement. A la suite de cela, le soir, le général Bourbaki est allé voir le général Billot. Il s'impatientcdt de ne pas voir arriver ses troupes, et c'est ce soir-là qu'en rentrant à Besançon, le général s'est tiré un coup de pistolet.
M. Perrot. — Vous avez eu une conférence à Château-Farines ?
M. le général Borel. — Je sais qu'il y a eu une conférence ù Château-Farines, mais je n'ai pas assisté à cette conférence.
M. Perrot. — Alors vous ne pouvez pas nous donner de renseignements sur ce point.
Dans la déposition que vous avez faite, vous avez parlé do