‹ La défense de Paris (1870-1871) (volume 5)Chapitre 9 sur 98 · IRRÉPARABLE · texte numérisé non relu

IRRÉPARABLE

A la date du 12 décembre, nouvelles instances : «c Faites ce que vous croyez possible pour sortir de Paris, et venez négocier ou préparer la paix. Dites-nous comment nous devons agir diplomatiquement de notre côlé. »

Dans les dépêches suivantes du 21 et du 26 décembre, M. de Chaudordy annonçait que nous pouvions c compter sur la bienveillance de TÂngleterre et de la Russie > . La première nous promettait de nous procurer les sauf-conduits ; la seconde laissait deviner qu^elle agirait sur la Prusse pour obtenir d'elle des conditions acceptables de paix. Malheureusement aucune de ces nouvelles ne parvint à Paris avant le 9 janvier.

La Prusse qui ne voujait pas que nous assistions à la m. de Bismark Conférence, accumulait obstacle sur obstacle. dacoorder

' un sauf-conduit

Le cabinet de Londres s'étant chargé d'obtenir un m. juies Favre. sauf-conduit, le comte de BemstorfT avait transmis la demande à M. de Bismark. Celui-ci répondit à lord Granville :

« Le sauf-conduit sera accordé lorsque M. Jules « Favre le réclamera par parlementaire au général en « chef de Tarmée de siège ; les Prussiens ne peuvent « envoyer un parlementaire avant que satisfaction leur « soit donnée pour le fait qu*on a tiré sur un parlemen- « taire qu*ils ont envoyé tout récemment ...»

En vain lord Granville fît-il le possible pour aplanir les difficultés... après avoir proposé que le parlementaire fût un des officiers français faits prisonniers dans les dernières sorties, n* ayant, par conséquent, rien à apprendre aux assiégés, il demanda à être autorisé à écrire directement à M. Jules Favre par rintei*médiaire du ministre des États-Unis.

M. de Bismark, toujours sous prétexte qu'il ne pouvait envoyer de parlementaire, traîna les choses en longueur, et ce ne fut que le 10 janvier dans la nuit que M. Jules Favre reçut, par l'intermédiaire de M. Wash- We, la lettre suivante de lord Granville; elle était

Si

datée du 29 décembre et avait été retenue depuis onze jours au quartier général prussien. . •

Lellre

(le

lord Granyille

à M. Jules Favre.

c Lord Granyille à S. Bxc. h Ministre des affaires étrangères

de Paris.

« Londres, le 29 décembre 1870.

« Monsieur le Ministre,

« M. de Ghaudordy a informé lord Lyons que Votre Excellence était proposée pour représenter la France dans la Conférence qu'on est convenu de tenir à Londres concernant la neutralisation de la Mer Noire, et il m'a en môme temps fait demander d'obtenir un sauf-conduit qui permit à Votre Excellence de franchir les lignes prussiennes. J'ai immédiatement prié le comte de Bernstorff de réclamer ce sauf-conduit et de le faire remettre à Votre Excellence par un ofQcier allemand envoyé en parlementaire.

a M. de Bernstorff m'a fait savoir hier qu'un sauf-cenduit serait mis h la disposition de Votre Excellence, aussitôt qu'il serait demandé par un officier envoyé de Paris au quartier général allemand. Il a ajouté toutefois qu*il ne pourrait ôtrc envoyé par un officier allemand tant que satisfaction n'aurait pas été donnée pour l'officier porteur du pavillon parlementaire allemand sur lequel les Français avaient tiré (1). . .

« J'ai été informé par M. Tissot que beaucoup de temps s'écoulerait avant que cet avis pût vous être transmis par la délégation de Bordeaux, et j'ai, en conséquence, suggéré au comte de Bernstorff un autre moyen de le faire parvenir en profitant do l'occasion qui m'était offerte par le chargé d'affaires des États- Unis pour vous informer do ce qui s'est passé. . •

(1) Cet incident, si souvent signalé par M. de Bismark, n*a jamais pu, malgré une enquête minutieuse, etro constaté par aucun témoin» Plusieurs fois, on avait tiré sur nos parlementaires. Le capitaine d'Irrisson, entre autres, attaché à l'état-major général, fut fusillé par les postes prussiens en accompagnant en parlementaire le général américain Burnfiide. Le lieutenant de vaisseau Brunet, aide de camp du vice-amiral La Roncière, qui parlementait en avant des lignes de Saint-Denis, reçut également des coups de fusil, et, cependant, mettant ces regrettables accidents sur l'effet d'une méprise ou de rinlntelligenoe des soldats, nous n'avons jamais eu l'idée de cesser nos rapports avec l'ennemi par voie parlcnientairc^

c n a été convenu que la Conférence se réunirait cette semaine; mais, pour donner au plénipotentiaire français le temps d'arriver, le jour do la réunion a été fixé au 3 janvier. J'espère que Votre Excellence autorisera M. Tissot à la représenter à la première séance, dans laquelle je ne mettrai à l'ordre du jour ({ae la question de forme, et si Votre Excellence est en mesure de m'annoncer son arrivée, je proposerai d'ajourner la Conférence d'une semaine, afin d'obtenir le précieux concours de votre expérience.

» 4'espère que Votre Excellence me permettra de saisir cette occasion de lui exprimer toute ma satisfaction d'entrer en relations personnelles avec elle et le plaisir que j'éprouve à la voir à Londres.

SiffDé : € Lord Granvillb. v

M. Joies Favre, qui avait été si long à se décider, Hèsiution avait eu malheureusement le temps, du 17 décembre au >*• ^^^^^ ^^"^ 10 janvier, de se laisser ébranler dans sa résolution d'assister à la Conférence (1)... Les maires, les adjoints, à qui € il exposait le douloureux embarras que lui eauf sait rappel de î Angleterre », le suppliaient de ne pas quitter Paris. La Presse se montrait également trèsopposée à son départ (2).

De nouveau appelé avec la plus vive instance par M. de Chaudordy qui lui écrivait : « M. le comte de

(1) 17 décembre, jour où M. Jules Favre avait écrit à M. de Chaudordy qu'il adsisteralt à la conférence.

(2) a Je dois dire, ajoute M. Jules Favre, que je reçus un grand nombre do lettres de personnes fort considérables m'invitant à me rendre à Londres, sans m'arrêter aux scrupules que l'idée d'abandonner Paris m'inspirait. Plusieurs députations me firent Tbonneur de venir me trouver, et me sollicitèrent dans le mémo sens ; une entre autres était composée d'habitants du quartier Saint-Gormain, qui souffrait cruellement des projectiles de l'ennemi. Quelques membres de l'Institut en faisaient partie; je remerciai avec effusion ces honorables citoyens. Je ne leur cachai ni mon sentiment ni les perplexités qui m'agitaient, et je leur répondis que J'obéirais aux ordres du Gouvernement, en lui transmettant toutefois le résumé exact des raisons qu'ils avaient bien voulu faire valoir près de moi, »

« Bismark redoute votre sortie de la capitale, il n'a pu « s'y refuser devant Tinsislance des neutres, il voudrait « vous faire refuser, mais venez sans délai ».

M. Jules Favre hésitant, peu convaincu, se décida à

soumettre aux membres du Gouvernement les motifs qui

devaient déterminer son envoi à Londres et ceux qui le

retenaient à Paris.

M Jules Favre « Ce fut dans ces dispositions que me trouva la lettre

(icvi les membrei c de lord Grauvillo ; dès le matin du 11, je convoquai,

du

couvornoment f dit M. Julos Favro, lo Gouvomement pour lui sou-

s'il fîiul ' ^

^"^sp'Vsse"^* • mettre mon avis et provoquer sa décision. J'essayai de rcprc-scnter ^ résumor, eu Iss appuyant par la lecture des dépèches. Conférence. ^ ^^^^ j^^ poiuts essontiols du débat. J'exposai les mo- € tifs qui devaient déterminer mon envoi à Londres, et « ceux qui me retenaient. Ma conclusion fut pour le « départ. Je ne dissimulai ni ma douleur de quitter Pa- « ris dans de si cruelles conjonctures, ni les poignantes « inquiétudes que celle résolution m'inspirait. Malgré « leur gravité, ces considérations ne m'arrêtaient pas ; « je ne me croyais pas le droit de me refuser, par une a raison quelconque, à l'invitation que l'Angleterre, au « nom des grandes puissances signataires du traité de « 1856, adressait à la République française issue de la « révolution du 4 septembre. Cette invitation était la « reconnaissance du nouvel ordre de choses, la consla- « tation officielle et diplomatique d'un changement de « règne. Renoncer à cet avantage était un acte insensé « et presque criminel. Il n'était cependant qu'un moyen « de nous en procurer un second bien autrement consi- « dérable : la possibilité de saisir l'Europe de notre « protestation et la chance de l'entraîner vers nous. Ses « sympathies n'étaient pas douteuses. Jusqu'ici elles « étaient restées stériles par la volonté bien arrêtée des « cabinets de ne pas faire la guerre. L'intervention que

nous allions solliciter ne les y contraignait point. Elle naissait spontanément d*un rapprochement d'idées communes, elle devait nécessairement aboutir à un concert. Si nous avions Theureuse fortune de Tobtenir, j'arrachais un armistice, une Assemblée, et peutêtre une paix ayant pour base l'intégrité de notre territoire. On m'objectait le danger d'un échec. Je l'avais prévu et j'estimais que cet échec servirait encore notre cause en jetant dans l'esprit des peuples une agitation dont nous ne pouvions que profiter. Je terminai en rappelant que nous n'étions plus libres. J'avais, en effet, avec l'assentiment du Conseil, accepté une place à la Conférence, pourvu que l'Angleterre se chargeât de réclamer les sauf-conduits. Elle avait bien voulu les demander, elle nous annonçait qu'ils étaient à notre disposition, notre parole était donc engagée, et nous ne pouvions, sans y manquer, repousser l'avance qui nous était faite, t MM. Picard et Ferry appuyèrent cette opinion, qui fut vivement combattue par la majorité de nos collègues. Nos contradicteurs insistèreilt principalement sur l'inopportunité d'une telle démarche au moment où le siège touchait fatalement à sa fm, et quand Paris était écrasé sous la mitraille prussienne. Nous aurons beau, dirent -ils, expliquer votre éloignement par Yespérance de faire reconnaître la République^ et surtout d'enlever par un coup d'éclat le concours des grandes puissances, nul ne voudra croire au succès de cette aventure. On n'y verra qu'une faiblesse , et l'irritation violente qui se manifeste déjà contre le Gouvernement amènera infailliblement une sédition... Et la majorité des membres du Gouvernement décida que nous ne pouvions, sans abaisser notre dignité, envoyer un officier au quartier général chercher les

Le GooTernemeii

décide que la France

ne sera

pas représentée

à la

Conférence.

« sauf-conduits, et que M. Jules Favre ne pouvait « abandonner Paris bombardé. »

Lettre M. lo Mimstro des affaires étrangères, conformément

!K. Jules Favre à la décision du Gouvernement, adressa à lord Gran-

lord GranYiue. viUo la lettre suivauto :

a Monsieur le Comte,

a Je reçois seulement aujourd'hui, 10 janvier, à 9 heures du sbir, par l'intermédiaire de M. le Ministre des États-Unis, la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 29 décembre dernier et par laquelle elle veut bien m'annoncer qu'elle a prié M. le comte de Bernstorff de faire tenir à ma disposition le sauf-conduit qui m'est nécessaire pour franchir les lignes prussiennes et assister, comme représentant la France, à la Conférence qui doit s'ouvrir à TiOndres. Je remercie Votre Exoellence de cette communication et de l'obligeance qu'elle a mise à me faciliter l'accomplissement du devoir qui m'est imposé.

< Il m'est toutefois difficile de m'éloigner immédiatement de Paris, qui, depuis huit jours, est livré aux horreurs du bombardement exécuté sur une population inoffensive sans Tavertissement usité dans le droit des gens. Je ne me sens pas le droit d'abandonner mes concitoyens au moment où ils sont victimes de cette violence.

c D'ailleurs, les communications entre Paris et Londres sont, par le fait du commandant en chef, si lentes et si incertaines, que je ne puis, malgré mon bon vouloir, répondre à votre appel dans les termes de votre dépêche.

« Vous vouliez bien me faire connaître que la Conférence se réunirait le 8 janvier, puis s'ajournerait probablement à une semaine.

c Prévenu le 10 au soir, je ne pouvais profiter do votre invitation en temps opportun. De plus, en me la faisant parvenir, M. le comte de Bismark n'y a pas joint un sauf-conduit indispensable.

« Il demande qu'un officier français se rende au quartier général prussien pour le chercher, se prévalant de réclamations qu'il aurait adressées à M. le Gouverneur de Paris à l'occasion d'un fait dont un parlementaire aurait eu à se plaindre le 23 décembre, et M. le comte de Bismark ajoute que, jusqu'à ce que

Batisfaolion loi ait été donnée, le commandant en chef prussien interdit toute communication par parlementaires.

« Je n'examine pas si une pareQle résolution, contraire aux lois de la guerre, ne serait pas la négation absolue des droits supérieurs que la nécessité et Thumanité ont toujours fait maintenir au profit des belligérants. Je me contente do faire remarquer à Votre Excellence que M. le Gouverneur de Paris s'est empressé d'ordonner une enquête sur le fait relevé par M. le comte de Bismark, et en le lui annonçant, il a porté à sa connaissance des faits de môme nature beaucoup plus nombreux imputables à des sentinelles prussiennes, faits sur lesquels, cependant» il n'avait jamais songé à s'appuyer pour interrompre les échanges de relations ordinaires.

ff M. le comte de Bismark semble avoir admis, en partie au moins, la justesse de ces observations, puisque, aujourd'hui môme, il charge M. le Ministre des États-Unis de me faire savoir que, sous la réserve d'enquêtes respectives, il rétablit les relations parlementaires.

« Il n'y a donc plus aucune nécessité à ce qu'un officier fran* çais se rende au quartier général prussien, .et je vais entrer en communication avec M. le Ministre des États-Unis pour me faire remettre le sauf-conduit que vous avez bien voulu obtenir.

( Dés que j'aurai cette pièce entre les mains et que la situa* tien de Paris me le permettra, je prendrai la route de Londres, Bûr à l'avance de ne pas invoquer en vain, au nom de mon Gouvernement, les principes de droit et de morale que l'B^urope a un si grand intérêt à faire respecter.

c Veuillez agréer les assurances de la très-haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

c Monsieur le Comte,

f de Votre Excellence, « le très-humble et très-obéissant serviteur,

« Jules Favre.

« Paris, le 18 janvier 1811. »

En même temps , M. Jules Favre faisait pan^enir à M. de Bismark la dépêche suivante :

c Monsieur le Comte,

Dépêche « Lord Granville m'annonce par sa dépêche, du 29 décembre

de M. Jules Favre , . . , j/x . . • i i j

à dernier, reçue par moi le 10 janvier au soir, que sur la demande

M. de Bismark, j^ cabinet anglais, Votre Excellence tient à ma disposition un

sauf-conduit nécessaire au passage à travers les lignes prussiennes du représentant de la France à la Conférence de Londres. Ayant été désigné en cette qualité, j'ai l'honneur de réclamer de Votre Excellence l'envoi de ce sauf-conduit en mon nom dans le plus bref délai possible.

« Veuillez agréer les assurances de la très-haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

4 Monsieur le Comte,

« de Votre Excellence, « le très-humble et très-obéissant serviteur, '

« Jules Favre.

« Paris, 13 janvier 1871 » (1).

M. Jules Favre, en répondant à lord Granville qu'il ne se rendrait à la Conférence que si le bombardement cessait; savait parfaitement que ce bombardement ne serait pas interrompu ; d'autre part, il ne pouvait espérer qu'on attendrait pour ouvrir la Conférence que la France fût en mesure de se faire représenter. C'était donc une fin de non-recevoir peu déguisée ; c'était un refus pur et simple.

Et pourquoi? Parce que le Gouvernement craignait l'opinion, parce qu'il craignait un nouveau 31 octobre, parce qu'il craignait enfin que la République ne fût pas

(1) Voir aux pièces justificatives n*» Vil, les procès -verbaux des séances des U et 12 janvier.

suffisammen reconnue par les représentants de l'Europe comme gouvernement de droit.

Certes, cette nouvelle concession faite à la raison iÉtat est une des plus graves, la plus grave peut-être de toutes celles que nous avons déjà signalées.

« Quoi ! la France avait, pour obtenir le traité de 1856,

< sacriAé cent mille hommes et des centaines de mil-

< lions, et les hommes qui s'étaient donné le mandat de c gouverner et de représenter la France laissaient dé- « truire ce traité sans faire un effort pour s'y opposer, ( sans essayer d'obtenir quelque chose en échange,

< sans faire au moins défendre nos intérêts dans le « conseil où on allait les débattre? Ils avaient une t occasion unique de parler au nom de la France, det vant l'Europe assemblée, et ils la repoussaient (1) ! »

Le bombardement, c ses horreurs et ses fureurs », retenaient, a-t-on dit, M. Jules Favre à Paris, c Dans f la nuit du 1 1 , rentrant du Conseil , nous raconte-t-il « lui-même, je m'asseyais, abîmé dans mes réflexions, c au coin de la cheminée d'un des grands salons du c quai d'Orsay, au bruit incessant des bombes qui s'abat-

< taient jusqu'auprès des murs du jardin. J'avais besoin « de rassembler toutes mes forces pour ne pas m'aban- « donner au désespoir ».

Nous ne mettons pas en doute les cruelles émotions de M. Jules Favre ; mais lui qui avait été si implacable, alors qu'il ne faisait que regarder de haut gouverner les autres, saisissait-il, en cette grave circonstance, la situation avec tout le sang-froid d'un véritable homme d'État? —Le bombardement a blessé ou tué trois cents personnes ; elles ont été victimes d'un acte inutile , barbare ,

Funestes

conséquences

du refus

du

Gouvernement

de

(1) M. Chaper.

criminel même ; mais sur une population de près de deux millions d*âmes, physiquement cela paraissait peu.

Si le péril avait été très-grand , on comprendrait que M. Jules Favre se fût fait un devoir de ne pas s'y sous«traire, même dans un intérêt public ; mais personnelle* ment, il n'était pas beaucoup exposé aux sévices de la guerre dans Paris.

c Nul plus que nous >, s'écrie-t-il en exposant longue-» ment les motifs qui l'ont déterminé à rejeter les propositions des puissances, c nul plus que nous ne frémit à < la pensée qu'en adoptant une politique contraire, nous « eussions pu diminuer les maux de la patrie... »

M. Jules Favre aurait dû frémir plus tôt, car maintenant il est indéniable que nous eussions retiré de notre présence à Londres des avantages considérables : c'est lui-même qui nous le dit :

« Ce qui est avéré, ce que nous ignorions alors, ce que j'ai su depuis par de nombreux et irrécusables témoignages, c'est que l'esprit public, en Angleterre, se prononçait en notre faveur avec une indicible exaltation. On y attendait impatiemment le représentant de la France.

« Des souscriptions avaient été ouvertes pour les frais de sa .réception, (ju'on préparait triomphale. Toutes les classes y avaient participé, et dans les meetings assemblés pour en recueillir le montant , la foule applaudissait les orateurs qui demandaient une intervention. Le membre du Gouvernement qui aurait paru au milieu de ce peuple surexcité aurait trouvé plus de cent mille hommes lui faisant cortège jusqu'au Fo^ reiîiff'OfBce. Quelle fin de non-recevoir diplomatique aurait résisté à cette manifestation ? Et comment croire que le cabinet britannique qui la prévoyait n'avait pas

DEFENSE DE PARIS. 6d

le secret dessein d'y céder ? Du reste, les dépêches que j'ai fidèlement transcrites ou analysées, nous permettaient d'espérer qu'il serait soutenu par Tadhésion des autres puissances.' Aucune, il est vrai, n'avait voulu prendre d'engagement, mais toutes nous auraient encouragés. Entraînées par le courant de l'opinion, elles auraient dominé la voix de la Prusse ; elles lui auraient incontinent imposé le principe d'une transaction saluée à l'avance par les acclamations d'une grande cité, répétées par les échos d'une partie de l'Europe! » (1)

Hélas! pourquoi M. Jules Favre ne s'est-il pas dit toutes ces choses quand il était « abîmé dans ses réc flexions, au coin de la cheminée d'un des grands sa- < Ions du c[uai d'Orsay? »

Mais il était écrit que nous ne saurions profiter, ni sur le champ de bataille, ni sur le terrain de la diplomatie, d'aucune des chances qui s'offraient à nous ; et la question, malgré le bon vouloir plus ou moins latent des puissances neutres, devait uniquement rester entre le canon allemand et Paris.

M. de Bismark triomphait. Contenant difficilement la joie que lui causait son succès , il répondit à M. Jules Favre une lettre presque ironique, en tout cas, d'un goût fort douteux (2).

(1) Simple récié*

(2) a Dans la diplomatie, comme en autre chose, dit Rûstow, il est naturellement impossible qu'un seul homme fusse tout par lui-mCmo. Si nous comparons les actes du chancelier fédéral (en 1870-71) avec ceux de 18G(), nous arrivons forcément à cette conclusion, quc^ dans ces dernières années, le chancelier n*était ni très-bien entouré ni très-bien servi: »

« Versailles, 16 janvier 1871.

Lettre

de

H. de Bismark

à M. Jules Favre.

c Monsieur le Ministre,

« En répondant aux deux missives obligeantes du 13 courant, je demande à Votre Excellence la permission de faire disparaître un malentendu.

c Votre Excellence suppose que sur la demande du Gouvernement britannique, un sauf-conduit est prêt chez moi pour vous, afin de prendre part à la Conférence de Londres. Cependant cette supposition n'est pas exacte. Je n'aurais pu entrer dans une négociation officielle qui aurait eu pour base la présomption que le Gouvernement de la Défense nationale fût, selon le droit des gens, en état d'agir au nom de la France, tant qu'il -ne serait point reconnu au moins par la nation française elle-môme.

« Je suppose que les avant-gardes auraient accordé à Votre Excellence la permission de traverser les lignes allemandes si Votre Excellence l'avait demandée au quartier général de l'armée assiégeante.

c Celui-ci n'aurait pas eu la mission de prendre en considération la position politique de Votre Excellence, ni le but de votre voyage et la permission de traverser nos lignes accordée par les chefs militaires, et qui à leur point de vue ne présentait aucun scrupule, aurait laissé la main libre à l'ambassadeur de S. M. le Roi à Londres pour prendre sa position à l'égard de la question, si d'après le droit des gens, les déclarations de Votre Excellence seraient à considérer comme des déclarations de la France et pour trouver de son côté des formes qui auraient prévenu tout préjudice.

c Ce chemin. Votre Excellence me l'a coupé en m'adressant votre demande officielle d'un sauf-conduit pour représenter la France à la Conférence et en indiquant officiellement le but de votre voyage. Les considérations politiques indiquées plus haut et qui trouvent un appui dans la déclaration que Votre Excellence a publiée officiellement le 12 courant, me défendent de déférer à votre désir de vous envoyer ce document.

« En vous faisant cette communication, je ne peux que vous laisser le soin de réfléchir pour vous et votre Gouvernement, s'il y a un moyen de trouver un autre chemin sur lequel on pourrait lever les scrupules indiqués et éviter tout préjudice émanant de votre présence à Londres.

« Mais quand même ce chemin-là pourrait être trouvé, je vour

drais bien me permettre la question, je me permets la question TOUT DE MÊME, s'il Serait à conseiller que Votre Excellence quittât maintenant Paris pour prendre part en personne à une Conférence sur la mer Noire à un moment où, à Paris, il y a des intérêts en jeu qui sont plus graves pour la France et rAllemagne que Farticle 11 du contrat de 1856. D'ailleurs, Votre Excellence laisserait à Paris les agents diplomatiques et les sujets des Etats neutres qui y sont restés ou plutôt qui y ont été retenus après avoir reçu depuis longtemps la permission de traverser les lignes allemandes et qui, par conséquent, en sont d'autant plus réduits à la protection et à la prévoyance de Votre Excellence comme le Ministre dés affaires étrangères du Gouvernement de fait.

« Je ne puis donc guère admettre que Votre Excellence, dans la situation critique à laquelle vous avez si essentiellement contribué, veuille se priver de la possibilité de collaborer à une solution dont la responsabilité incombe à vous aussi.

t Agréez» Monsieur le Ministre, etc.

c V. Bismark. »

Voir aux pièces justificatives : pièces relatives à la conférence de Londres et au voyage projeté de M. Jules Favre.

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