LE 24* CORPS
c Besançon, fl5 Janvier 1871.
t Arrêtez votre mouvement si malencontreux de retraite ; je me porte en avant avec tout le 18* corps. Demain, nous refoulerous l'ennemi. J'appuierai ma gauche aux collines qui bordent la rive gauche du Doubs. Portez-vous en deux eolonnes, Tune sur Yaudrivillers, Tautre sur Passavant ; de mon côté, je me di-
rigerai par Nancray et Bouclans sur Côte-Brune, d*une part, et de l'autre par Bouclans sur Vauchamp et Dammartin.
< Prenez vos meilleures troupes, que chaque général soit à U tète de celles placées sous son commandement. Je compte vous voir refouler Tennemi sur Pont-les-Moulins.
« Rappelez le général Gommagny que vous me dites s'être dirigé sur le Russey au lieu de passer par Pierre-Fontaine. Exigez impérativement Texécùtion de mes ordres. >
TELBORAMMB DU GENERAL BOURBAKI AU MmiSTRB DE LA GUERRE.
c Besançon, 26 janvier 1871, 1 heure matin.
c Je fais occuper les débouchés de Salins et les passages de la Loue. J'avais chargé le général BressoUes de faire garder les défilés du Lomont. J'apprends que son corps d'armée a foi tout entier presque sans combattre. Je pars avec le 18* corps poor tâcher de reconquérir les positions perdues.
« Vous me dites de m'entendre avec Garibaldi. Je n'ai aucun moyen de correspondre avec lui, mais si vous ne faites pas attaquev l'ennemi sur ses communications, je me considère comme perdu.
< Je tiendrai le plus longtemps possible de Salins à Pontarlier et aux monts Lomont. C'est tout ce que je puis faire avec les soldats que j'ai. Secourez-moi donc par tous les moyens, et aussitôt que je verrai la possibilité de me jeter sur Dôle, j'en profiterai, soyez-en bien sûr.
« Vu l'état moral et physique actuel de l'armée et tant que l'ennemi tiendra à l'Ognon, le Doubs et la Saône, je ne ponrrai tenter pareille entreprise.
< Croyez -le, en ne faisant pas assurer mes derrières, vous m'avez laissé mettre aux prises avec 140,000 hommes. •
Déposition de M. le général Glinchant.
M. LE Président. — Général, la Commission a désiré vous entendre pour avoir des renseignements relativement aax opéra* tiens de l'armée de l'Est et à leur dénouement. Veuillez nous dire ce que vous savez.
M. le général Glinchant. «^ Messieurs, je vous ferai très-ra-
pidement le récit des actes qui se rapportent à mon commande ^ ment.
Une dépêche télégraphique du Gouvernement de la Défense nationale, reçue le 27 janvier, à trois heures du matin, m'avait apporté l'ordre de prendre le commandement de la U* armée.
Comme j'étais avec mon corps d'armée tout près de Besançon, je me rendis immédiatement dans cette ville, où se trouvait Tétat-major général, et je répondis par le télégraphe au Ministre de la guerre. Je lui disais dans cette dépèche que je ne voulais pas refuser le commandement de l'armée dans une situation aussi critique, mais que je ne pouvais répondre de la conduire jusqu'à Lyon, comme il le désirait ; — que j'allais tenter d'y parvenir en passant entre l'aile droite de l'armée allemande et la frontière de Suisse ; — que je m'efforcerais de passer le plus près possible de Salins, afin de faire usage de la meilleur route, mais que si je ne pouvais arriver à temps, j'essayerais encore de me servir de la route qui passe entre la deuxième chaîne du Jura et la frontière, route qui n'était pas tout à fait impraticable. Ce plan avait été discuté et arrêté avec le général Bourbaki, dans le conseil de guerre tenu le 25 janvier. On y avait examiné deux lignes de. retraite : l'une de Besançon sur Auxonne, en perçant le centre de l'armée ennemie ; l'autre de Besançon sur Lyon, en passant devant l'aile droite de l'ennemi. L'idée de marcher sur Auxonne avait été abandonnée, car, avec une armée désorganisée, c'était s'exposer, en cas d'insuccès, à se faire prendre ou tout au moins à se faire enfermer dans Besançon. On avait donc décidé qu'il fallait marcher sur Lyon, et cela, par la route de Ghampagnole ou par le chemin des Monta-^ gnes, car le chemin de fer de Lyon était coupé à Mouchard.
Je fis donc continuer le mouvement qui était déjà commencé, car le général Cremer avait, dès le 26, reçu l'ordre de se porter sur Salins, pour nous assurer la possession de ce point qui nous garantissait l'usage de la route de Ghampagnole. Le 27, je me rendis de ma personne à Ornans, puis à Pontarlier, où je parvins le 28. Pendant ce parcours, je constatai le mauvais état des routes et les difficultés que rencontraient les chevaux qui étaient presque tous ou déferrés ou sans clous à glace, traînant les voitures de l'artillerie et les douze ou quinze cents voitures de réquisition qui nous suivaient.
A Pontarlier, je trouvai le général Cremer qui, devancé par l'ennemi, n'avait pu aller jusqu'à Salins et s'était replié vers l'Est. La route de Ghampagnole nous échappait donc, il fallait avoir recours au chemin des Montagnes, c'est-à-dire la route de Mouthe. Mais comme ces chemins étaient couverts par les nei-
ges, il était indispensable de les faire déblayer d'avance. De plus, les troupes, mal chaussées, étaient extrômement fatiguées après des marches si pénibles dans la neige. Je crus donc devoir laisser, le S9, les troupes prendre du repos dans les positions qu'elles occupaient autour de Pontarlier.
Pendant ce temps, je faisais déblayer la route et j'ordonnais au général Cremer d'aller, sans retard, occuper avec l'une de ses brigades et 700 cavaliers le défilé des Planches qui se trouve entre Pontarlier et Saint-Laurent. Cô point étant gardé, le reste de la route est protégé par une chaîne de montagnes presque infranchissable. Le général Gremer partit de Pontarlier le !28« arriva aux Planches le 29. De là, il devait m'înformer, heure par heure, de ce qui se passerait et des progrès du déblaiement. Aucun de ses courriers ne m'était encore parvenu le S9 à midi, et je ne pouvais, sans renseignements pris sur l'état de la route, décider si je devais suivre cette direction avec mon artillerie, ou y conduire seulement l'infanterie et la cavalerie, en laissant tout le matériel sous la protection du fort de Joux.
Gomme la nouvelle de la conclusion d'un armistice m^étaît déjà parvenue indirectement par la Suisse, je crus pouvoir attendre jusqu'au soir avant de prendre un parti, d'autant mieux, que toutes les positions que j'occupais autour de Pontarlier étaient trôs-bonnes. Vers trois ou quatre heures, une dépêche du Ministre de la guerre m'annonçait qu*un armistice était conclu, que la 1*^ armée n'en était pas exclue» et que j'avais à m'entendre â ce sujet avec l'armée ennemie.
En même temps, je recevais du général Dastugues, qui se trouvait avec sa division à Sombacourt, une dépêche m^annonçant l'approche de l'ennemi. La division Dastugues était cantonnée dans un village situé à SOO mètres en avant d'un étroit défilé, et dès la veille, j'avais rappelé les dispositions à prendre si Tennemi était annoncé. Dans ce cas, la division ne devait pas rester dans lé village et avait à se mettre en mesure de défendre le déllîé. Cependant, bien qu'il fût prévenu deux heures d'avancé de l'arrivée de Tennemi, le général Dastugues réunit un conseil de guerre qui fut d*avis qu'il n'y avait rien à craindre pour ce jour-là : il sb laissa surprendre et perdit une partie de sa division.
Dès ce jour même, 29 janvier, j'envoyai d'abord deux de mes aides de camp en parlementaires. Us ne rencontrèrent que des avant-gardes prussiennes qui répondirent que l'armistice était chose possible, mais qu'ils n'en étaient pas informés. .J'envoyai alors un parlementaire au général de Manleuffel, pour lui demander de s'entendre avec moi au sujet de la détermination des
zones que nous devions occuper pendant Tarmisfice. Le général me fit répondre qu'il n'avait pas connaissance de rarmistice et qu'il ne pouvait suspendre ses opérations.
J'en avisai le Ministre qui me répondit que je devais exiger Fobservation de l'armistice. Un nouveau parlementaire, envoyé au général de Manteuffel, n'obtenait cependant rien; et malgré cet insuccès, je ne pouvais bouger, puisque les dépêches du Minisire me répétaient que les difficultés que faisaient les Prussiens étaient de leur part une tactique pour me resserrer et me laisser moins de cantonnement.
C'est ainsi que je restai immobile pendant quarante-huit heures. Au bout de ce ten^s, une dépêche du général de Manteuffel et une dépêche de Bordeaux m'apprenaient en même temps que mon armée était exclue de l'armistice.
Pendant ces deux journées, les Prussiens avaient fait des mouvements qui rendaient ma position beaucoup plus difficile. Ils avaient débordé mon aile gauche et avaient à la fois coupé mon armée et menacé ma dernière ligne de retraite. Pour obtenir ce résultat, ils avaient suivi un chemin presque impraticable (défilé de Bonnevaux) que je faisais garder par une division du 45® corps. Cette division n*avait pas tenu, parce qu'elle croyait à l'armistice. Du reste, toutes les troupes étaient démoralisées : Taffaire de Sombacourt, où 7 ou 8,000 hommes n'avaient pas défendu un défilé que 500 hommes pouvaient garder, eu est une preuve trop évidente. La nouvelle de l'armistice avait achevé de détruire le moral.
« Pourqpioi nous battrions-nous, disaient les soldats, si nos t camarades des autres armées ne se battent plus ? »
Je pensai donc qu'il fallait user de la dernière porte de sortie qui me restait et conserver à la France le matériel, les hommes et les chevaux, en les conduisant en Suisse. Toutefois, en prenant ce parti, je prescrivis à toutes les troupes déjà envoyées sur la route de Mouthe, de continuer leur mouvement pour rester en France. 11 paraît qu'elles n*ont pu y parvenir, puisque j'en ai retrouvé une partie en Suisse.
Il est certain que si j'avais trouvé à Pontarlier les quinze jours de vivres qu'on m'avait fait espérer, j'aurais pu m'y défendre. Maïs il n'y avait là que des vivres pour le âl janvier et le |er février: j'ai dfi franchir la frontière. C'est aussi, sans doute, parce qu'elles manquaient de vivres que les troupes que l'ennemi n'avait pas cernées ont été obligées d'entrer en Suisse comme les autres.
Telles sont, Messieurs, les opérations de l'armée de l'Est pendant la courte période de mon commandement. J'ai là des dé-
pêches qui vous éclaireront sur tous ces faits, et même le rapport que j'ai adressé au Ministre après mon entrée en Suisse.
M. LE Presidbnt. — Pourriez-vous nous confier ces pièces? Lt Commission vous les réclame.
M. le général Clinghant. — Je pourrai vous en faire faire une copie que je laisserai à la Commission.
Si vous voulez bien me le permettre, pour compléter mon récit, je vais vous donner connaissance de quelques dépêches télégraphiques relatives à l'armistice.
CtRGULAmE DE BORDEAUX, 29 JANVIER, A 2 HEURES DU SOIR.
Guerre à général CliDchant^ à Besançon : Général Faidberbe^
Lille, etc.
(Extrême urgence.)
c Un armistice de vingt et un jours vient d*ôtre conclu par le Gouvernement de Paris.
« Veuillez, en conséquence, suspendre immédiatement les hostilités en vous concertant avec le chef des forces ennemies en présence desquelles vous pouvez vous trouver; vous vous conformerez aux règles pratiques suivies en pareil cas.
a Les lignes des avant-postes respectifs des forces en présence sont déterminées sur-le-champ et avec précision, par Tindication des localités, accidents de terrain et autres points de repère. Le procès-verbal, constatant cette délimitation, est échangé et signé des deux commandants en chef ou de leurs représentants.
ce Aucun mouvement des armées, en avant des lignes ainsi terminées, ne peut être effectué pendant la durée de Tarmistice. Il en est de môme des ravitaillements et de tout ce qui est nécessaire à la conservation de l'armée, qui ne peut non plus s*effectuer qu'en avant desdites lignes.
« Donnez également dès instructions aux francs-tirears, afin d'éviter toute difficulté ultérieure.
« Je vous invite instamment à faire apporter la plus grande précision dans la rédaction des procès-verbaux et dans la rénnion des éléments qui lui servent de base.
« S'il surgissait quelque difficulté imprévue, sur laquelle vous jugiez bon d'être éclairé, référez-m'en par télégraphe, d'exlrème urgence, en gagnant le temps nécessaire dans les négociations. Réponse urgente,
« Signé : Db FRsyaNST. >
Une seconde dépêche du 29 janvier, à 3 heures 30 du soir, répétait ces instructions.
Une troisième, de 7 heures 54 du soir, les complétait et donnait les règles applicables aux armistices en général. Elle indiquait les principaux points à fixer dans la confection des procèsverbaux relatifs à l'armistice.
M. le comte Daru. — - Ainsi, dans ces dépêches, vous n'étiez pas informé que l'armistice ne s'appliquât pas à votre armée ?
M. le général Cunghant. — Au contraire : j'ai fait quelques observations, mais l'on m'a répondu que l'armistice s'appliquait à l'armée de l'Est.
Je recevais, en effet, la dépêche suivante :
Guerre à général CliDcbant^ Poatarlier,
« La prétention du général de Manteuffel de discuter l'armistice et de refuser de l'appliquer à l'armée de l'Est est la violation formelle de la convention signée à Versailles, dans laquelle il est dit que l'armistice est immédiat et qu'il s'applique à toutes les armées de terre et de mer des deux puissances belligérantes.
« Signifiez bien le texte au général de Man\euffel par parlementaire, et dressez procès-verbal, tant du retard, des difficultés soulevées, que de la réponse qui vous sera faite, et dénoncez- -moi le tout.
« Signé : Léon Gambetta. »
M. LE Président. — A quelle époque avez-vous appris que cet armistice n'était pas applicable à Tarmée de l'Est et qu'il avait été commis une erreur fatale ?
M. le général Glincuant. — Le général de Manteuffel. avait simplement répondu à mes premières communications qu'il ne savait rien et qu'il ne pouvait interrompre ses opérations. Informé par moi de cette réponse, M. Gambetta m'adressait la dépêche dont je viens de vous donner lecture. C'est seulement le 31 au matin que le général de Manteuffel me prévenait que l'armistice ne nous concernait pas.
M. LE Président. *- M. Gambetta vous a-t-il annoncé plus tard que l'armistice ne s'appliquait pas à l'armée de l'Est ?
M. le général Clinghant. — Oui, il l'a fait également le 31, dans l'après-midi. Les deux dépêches sont du même jour.
m DÉFENSE DE PABIS.
Voici la dépêche de Bordeaux :
31 janvier, 4 heures 50 da soir.
Guerre à général CUnehant, Poniarlier.
« M. Gambelta, que je quitte à Tinslant, me charge de vous transmettre, en son nom, la dépêche suivante, qui fait suite à cette qu'il vous a déjà adressée tout à l'heure.
« Vous êtes investi, par le Gouvernement, du droit de traiier et à» combattre pour votre propre compte, et de conclure dinciemeai avec le générai ennemi un armistice dans les conditioiis et au moment que vous jugerez les plus opportuns. L'eicepUon prévue au sujet des armées de TËst, dans le texte de la convention passée entre les deux Ministres, a eu pour cause réloignement où étaient les plénipotentiaires du théâtre de vos opérations, et l'ignorance où ilA étaient fereément de vos positions respectives. En conséquence, vous avez à vous comporter comme un belligérant distinct et indépendant, et dès lors, employez la voie de la force ou des négociations, à votre appréciation et au mieux des intérêts et de l'honneur de votre armée.
c Signé : Comte db Fretguiit. >
Gomme j'avais reçu le 29 la dépêche du ministre qui m'annonçait un armistice, j'avais, à cette date, suspendu mes opérations. Si je les avais continuées dans la nuit du 29 au 30, j'aurais au moins pu tirer de là mon infanterie et ma cavalerie, en laissant l'artillerie derrière les forts de Joux.
Un Membre de la Commission. — Quand M. le général Clinchant a reçu du général de Manteuffel l'annonoe qall continuait ees opérations de guerre, cela ne lui a*t«il pas donné l'éveil?
M. le général Cuncuant. — Certainement, puisque je l'ai éerit ^ «uasitêt à M. Gambette. J'ai déjà dit qne sans cette incertilode, j'aurais pu essayer de sauver mon inCanterie et ma cavalerie. Mais il y avait encore la question des vivres, et leur défaat m'exposait à perdre mes armées et à en achever la démoralisation.
Je n'avais trouvé à Pontarlier que 4 ou 600 quintaux de fromage et de la viande. Il y avait bien aussi 500 quintaux de .farine ; mais comment la transporter sans la convertir en pain t C'étaient là toutes mes ressources pour 80,000 hommes. Mal^ cela, je voulais tenter de traverser les montagnes, bien que les habitants m'eussent dit : « C'est bi«n difficile et bien dangereux.
DÉFENSE DE PAIilS. m
Les neiges ne sont pas tassées ; le vent lea enlève ei le^ accu* mule, en certains endroits^ à une grande hauteur* Vienneut des coups de vent et vous serez tous perdus. >
Je nourrissais donc ce projet, lorsque me parvint la dépêche du Ministre de la guerre. Comment n'aurais-je pas cm à ce qu'elle m'annonçait, lorsque les renseignements ofûcieux ^i me parvenaient nombreux par la Suisse, me disaienl aussi que Parmistice était général?
Je connaissais les procédés des Prussiens et leur habHeté. La continuation de leur -mouvement vers moi était donc interprétée par moi comme ayant le but de resserrer mes cantonnements. Ils Bavaient, en effet, qae ma position était très-diffteile. -Tous mes efforts tendaient à m* opposer à cette tactique.
D'aiiiaurs, j'avais pris les mesures néeessaîres pouy que ma retraite par les montagnes ne pàt pas être eoupéo. Una divinon (division Ségard) et une brigade du général Cremar, établies à Fraisnes, couvraient la route du défilé da Bonnevaux. Lac officiers prussiens appartenant au corps ennemi plafié eo fiaçe de ces troupes, étaient venus les Yoivt car ils croyaient à l'afo^ tice. Ils avaient causé avec nos officiers. Mais bientôt rappelés à lours corps, ces officiers prussiens rovinroot prévenir la division Ségard qu'ils avaient ordre de l'attaquer. Malheureusement le général Ségard voulut éviter la combat ; il se retira et décou-* vrit le défilé de BonnevauK, Je lui fis de vifs reproches* JUais encore à cette oecasioa, je ne crus pas que les Prussiens aieot eu l'intention d'attaquer et je penasis qu'ils voulaient saolemant acquérir un cantonnement de plus.
Je n'avais cependant pas accepté à la légère la oouvelia de rarmistice et j'avais fait déchirer les affiches que le sous-préfet de Pontarlier avait fait apposer, pour TanAoncer, dans lei^ ruas de la ville. Mais quand la dépêche du Ministre me fut parvenue, je ne vis plus de raison pour douter et je permis d'afficher^
Je croyais d'autant plus à l'armistice que je ne pouvais comprendre une convention de cette nature qui exceptât une année. Avec cette exclusion, j'étais sûr d'être battu, quelle que fût jua situation. En effet, qui aurait empêché les Prussiens d'amener contre moi 300 ou 400,000 hommes ? Enfin, je le répète, Les dépêches qui m'étaient communiquées par la Suisse, présentaient l'armistice comme s'appliquent à toute la France.
Ainsi la dépêche du Roi de Prusse à la Reine, rap|iOftée par le NMtioDal Suisse, était ainsi conçue :
«c Versailles, 90 janvier 1874.
« Hier soir a été signé un armistice de trois semaines. Les
troupes de ligne et les mobiles, prisonniers de guerre, sont internes dans Paris. La garde nationale sédentaire prend le maintien de Tordre dans Paris, etc.
« Les armées en campagne conservent leurs positions respectives. Des zones de neutralité seront fixées.
c C'est la première récompense, etc. >
M. LE Président. — Voici un fait bien expliq[ué.
MM. les Membres de la Commission oiit-ils quelque question à adresser à M. le général Clinchant?
M. le comte Daru. — N'étiez-vous pas -chef d*état-migor da général Bourbaki?
M. le général Gunguànt. — C'était le général Borel qui était chef d'état-major; je commandais le âO^ corps.
M. le comte Daru. — Quel était l'effectif de l'armée quand vous en avez pris le commandement ?
M. le général Clinchant. — Je suppose qu'il y avait près de 80,000 hommes ; mais je ne saurais le dire exactement, car, pendant que j*ai eu le commandement, je n'ai pas reçu une seule situation. C'était chose impossible, et l'on ne peut se figurer les souffrances que les troupes ont eu à supporter.
J'avais beaucoup de canons , 250 environ , et beaucoup de chevaux. Tous les canons ont été sauvés, excepté ceux de la division surprise à Sombacourt. Je n'ai perdu que quelques voitures de bagages qui n'ont pu dépasser le fort de Joux assez à temps. En fait d'hommes, les Prussiens n'ont pris qu'environ 1,500 malades restés à Pontarlier et quelques retardataires.
M. le comte Daru. — Aviez-vous dans votre ai*mée beaucoup de soldats capables de se battre?
M. le général Clinchant. — Oh ! non I Vers la fin, les deux tiers de l'armée étaient en traînards. Le moment était aussi mauvais que le pays ; il y avait des neiges comme je n'en avais jamais vu, et la marche devenait impossible ou, du moins, extr&mement difficile. Il est vrai qu'à côté de cet inconvénient, il y avait un avantage, car, à cause de l'impossibilité de marcher dans les champs, les Prussiens ne pouvaient arriver que par les routes, et nous trouvions à chaque pas des défilés très-faciles à garder.
Si l'armée eût été moins fatiguée, il eût été très-possible d'arrêter l'ennemi iongtempfs, et avec des troupes moins démoralisées, ridée de rester à Pontarlier eût été très-praticable, à condition de faire venir des vivres par la Suisse.
Le général de Manteuffel l'avait bien senti, car il avait dit à
nos parlementaires : c Vous faites venir des vivres de Suisse tant que vous voulez. » Et naturellement on ne l'avait pas détrompé.
J'aurais voulu conclure un armistice pour mon propre compte, mais le général de Manteuffel n'y a pas consenti. Si la Commission veut le permettre, je vais lui donner connaissance de la réponse que le général de Manteuffel m'a adressée à ce sujet.
« Commandant supérieur de V armée du Sud.
c Grand quartier de Villeneuve, 90 janvier 187l| • 5 heures de raprës-midi.
(Je n'ai reçu cette lettre que le 81 .)
c Monsieur le Général,
c J'ai eu l'honneur de recevoir aujourd'hui, pendant la marche, votre lettre d'hier, datée de Pontarlier. Son contenu doit renfermer, en partie du moins, une erreur ; car selon la teneur de la communication officielle qui m'a été faite par le grand quartier général de Sa Majesté Impériale et Royale, mon trèsgracieux maître, à VersaiUes, il a été conclu/ par suite de la capitulation de Paris, un armistice immédiat en ce qui concerne les armées de Paris, et commençant le 31 de ce mois, à midi, pour la i^ et la 2« armées de Sa Majesté ; au contraire, l'armistice ne' comprend pas les armées opérant dans les départements de la Côte-d'Or, du Jura et du Doubs, et j'ai à poursuivre mes opérations jusqu'à ce que j'aie obtenu un résultat décisif. Par suite, il ne m'est pas possible, pour le moment, de consentir à la proposition de Votre Excellence, et mon devoir est de continuer mes opérations contre l'armée de Votre Excellence.
c Mais comme Votre Excellence me dit qu'elle a mission pour traiter toutes les questions qui peuvent avoir rapport à la convention passée devant Paris, j'y vois une possibilité d'arrêter, ici aussi, la continuation de l'effusion du sang. Je m'y prêterai toujours volontiers. Si Votre Excellence est pénétrée du même sentiment, et si vous avez l'intention, après la résistance courageuse qu'a montrée l'armée française, de me faire des propositions qui répondent à la situation militaire du moment dans ce pays, je prie Votre Excellence de me les transmettre jusqu'à demain matin à Levier, mais je dois répéter ici, encore une fois, pour éviter tout malentendu, qu'aucun armistice n'existe pour nous jusqu'à présent, et qu'aussi par cette correspondance entre
Voire Excellence et moi, les opérations ne sont pas suspendues. « Que Voire Excellence veuille bien recevoir rassurance de ma considération très-distinguée •
< Signé ; Db MANTsui^irBL, >
Je n*ai pu accepter les propositions verbales que le général de Manteuffel me faisait transmettre avec cette lettre.
M. le comte Daru. — A quelle époque aviez^vous pris le commandement du S0<^ corps?
M. le général Clinchant. — J'ai pris le commandement du 20« corps la 14 décembre, at je 1'^ eons^irvé jusqu'au 27 janvier.
M. le comte Daru» — Que) était Teffectif de ce corps d armée lorsque vous en avez pris le commandement?
M. le général Cunchant. — 26,000 hommes d'abord, et, quelque temps après, 22,000, lorsque nous fûmes à Châlons.
M. le comte Daru. — Quelle é%X, général, votre appréciation personnelle sur les motifs qui ont f|U déterminer, les négociateurs à exclure Tannée de l'Est de l'armistice?
M. le général Clinchant» — Je crois que les négociateurs français ont été trompés par M. de Bismark, car il est impo6sible de conclure un armistice à Texclusion d'une armée. Si en même temps que l'on m'exceptait, on' avait aussi excepté les armées de Werder et de Manteuffel, on n'aurait laissé devant moi qu'un nombre des hommes que les Picilssiens pouvaient faire marcher contre moi.
M. D£ BoiSBoissEL. -«> Ls nouvello du succès de Villersexel a pu donner au Gouvernement français l'idée que ce succès se continuerait.
M. le comte Daru. — M. Jules Favrc a déclaré qu'il avait été obligé .de subir la loi imposée par M. de Bù^uiai'k.
M. le général Glinguant. — Les Prussiens ne voulaient pas laisser une armée française sur pied : ils savaient bien que l'armée de l'Est était perdue si elle était exclue de l'armistice; et c'est pour cette raison qu'ils ne voulaient pas la comprendre dans la convention.
M. Callet. — A quelle cause attribuez -vous Tiiisuccès des armées de l'Est?
M. le général Cunchant. — Je l'attribue surtout à rinsaftisance des troupes qui composaient cette armée. Ces troupes ne savaient pas manœuvrer, et avaient perdu le moral par suite des» fatigues et des insuccès devant Orléans. •
Une des grandes causes de Tinsuccès ûnal a été le froid et les souffrances de toute sorte qu'ont endurés les troupest Je °^
PÉFENSE DE PARIS. 6â9
crois pas qu'aucune ai*méa ait jamais autant souffert qm les armées de TEst devant Héricourt et devant Pontarlier.
Quant au manque de vivres, il ne s'est fait sentir que dans les demiisrs jours. Encore n'a*t-il frappé que les traînards, car les distributions étaient faites régulièrement à tous les hoounes qui étaient présents à leur corps. Les traînards étaient d'abord le cinquième de l'armée « puis ils sont devenus le quart, puis la moitié, puis dAvantage, et il est clair que ces .hommes ne pou* vaieut loucher des vivres.
Mais si les dtatributlons ont été faites jusqu'à la fin aux corps réguliers, j'ai déjà eu l'honneur de vous dire qu'il n'existait plus d'approvisionnements pour un temps plus long. Lorsque nous sommes arrivés à Besançon, nous croyions y trouver un mots de vivres pour toute l'armée, et nous eussions pu alors v rester et livrer des combatSt car la place était assez forte pour servir de point d'appui à une armée. Or, il n'y avait que pour six jours de vivres, et, dans ces conditions, nous ne pouvions risquer d*épuiser cette ville, et de la faire tomber par la famine, oomme cela était arrivé i Metz. Nous avons pensé qu'il valait mieux essayer de sauver l'armée, au risque de la perdre, que de perdre à la fois l'année et Besançon.
M. le PnésmENT. — Général, nous vous prions de nous laisser votre rapport.
{Séance du 5 août 187i .)
Annexe à la déposition de H. le général Glinchant.