RAPPORT
SUR LES DBRNièRBB OrÉRÂTiONS DR L*AlUliB DR l'bST, PâR lA
oérAral GLIRGHÂNT.
Berne, le 15 iiiars 1871.
Monsieur le Ministre,
J'ai eu l'honneur de vous adresser, à la date du 8 février» un rapport sur les événements qui ont amené l'armée française à se réfugier en Suisse.
La difficulté de rassembler en temps utile tous les documents dont j'avais besoin pour établir un travail complet, ne m'ayant
pas permis de donner à ce rapport tout le développement désirable, je crois devoir y revenir aujourd'hui.
Le 21 janvier, vers trois heures du matin, j*ai reçu la dépèche du ministre, qui m'appelait au commandement de la première armée, en exprimant Tespoir que je saurais la ramener. Je répondis au ministre que, dans les circonstances graves où se trouvait cette armée, je ne me croyais point en droit de refuser le commandement qu'il me confiait, et je lui fis Connaître mon intention de chercher à me retirer par Pontarlier. Le mouvement était dégà ordonné et commencé par mon prédécesseur; je pensais moi-môme que ce parti était le meilleur à suivre dans les circonstances où nous nous trouvions.
Les forces ennemies opérant contre nous se composaient des troupes de Werder et de celles de Manteuffel.
Les troupes de Werder s'élevaient à 90,000 hommes environ : elles comprenaient, outre son ancienne armée, quatre brigades de renfort envoyées d'Allemagne. Ces troupes avaient suivi l'armée de Bourbaki dans son mouvement de retraite sur Besançon.
Sur la rive gauche du Doubs, elles dépassaient les défilés du Lomont, qui forment une barrière solide entre Baume-les-Dames et Blamont; le 21* corps les avait occupés dès le 20 janvier, mais nous les avions perdus dans la journée du 24. Le général Bourbaki avait, dans la journée du 25,' donné l'ordre de les reprendre, et le 18*> corps était parti de Besançon , dans la nuit du 26 au 27, pour appuyer le retour offensif du général BressoUes; mais ces tentatives étaient restées sans résultat. Le 26 au soir, l'ennemi occupait donc toute la ligne du Lomont, depuis Pont-de-Hoide jusqu'à Baume-les-Dames , et commençait même a déboucher au delà.
Sur la rive droite du Doubs, les troupes du général de Werder avaient également suivi la queue de nos colonnes, dans leur marche en retraite sur Besançon, et, le 25, une colonne de 10,000 hommes, après avoir traversé Rougemont et Montbozoa, rejoignait à Rioz une colonne de 4,000 hommes venant de Vesoûl, opérant ainsi la jonction entre Tarmée de Werder et celle de Manteuffel.
Les troupes de Werder avaient ensuite continué, dans la journée du 26, à fortement accentuer leur mouvement \evs l'Ouest : tous les ponts de l'Ognon, qui n'avaient pas été détruits, étaient en leur pouvoir. Ceux de Marnay et de Pesme livrèrent passage à de nombreuses colonnes, qui continuèrent leur marche sur Dôle.
L'armée de Manteuffel se composait du corps de Zastrow, qui avait quitté les Ardennes dans les premiers jours de janvier.
pour venir en chemin de fer jusqu'à Chfttillon-sur^eiae, et d'un ou plusieurs autres corps, qu'on disait venus de Paris, et qui avaient remonté la vallée de la Seine jusqu'à Montbard. Sans avoir jamais été renseigné d'une façon bien précise sur l'effectif de cette armée, dont les éléments semblent avoir été pris de différents côtés» je pense qu'elle devait comprendre environ 50,000 hommes. Elle avait passé la Saône à Gray le d 9 janvier; le 21, les flanqueurs s'étaient emparé des ponts de Marney et de Cussey, pendant que le corps d'armée franchissait l'Ognon à Pesmes et à Gugney, et que l'avant-garde entrait à DôIe, se dirigeant sur Mouchard, et poussait môme jusque vers Salins et Arbois, où elle arrivait le 26.
En un mot, dans la soirée^ du 26, la position de Besançon était enveloppée, au Nord, à l'Est et à l'Ouest, par 140,000 hommes ; une seule route était libre , celle de Pontarlier, et l'on pouvait craindre à chaque instant de la voir également coupée.
Quant à l'armée française, elle occupait les positions sui» vantes :
Le 24* corps était à Nods, Pien*e-Fontaine et Mâche. I^ IS^', envoyé pour soutenir la gauche du 21«, était échelonné sur la route de Besançon à Côte-Brune; mais son mouvement avait été. retardé par l'état des routes, et il n'avait pu dépasser Naucray.
Le 15*> corps gardait la trouée qui se trouve entre le Doubs et la Loue, à hauteur du Bussy : il appuyait sa droite au Doubs; sa gauche s'étendait jusqu'à Ornans.
La réserve appuyait le 15* corps.
Enfin, le 20* corps était sur la rive droite du Doubs, couvrant Besançon depuis Palente jusqu^en avant de Saint-Ferjeux, sauf une division qui avait été adjointe à la division Gremer, et envoyée en avant dès le 25^au matin, pour occuper les débouchés de Salins. Cette division couchait le 26 au soir à Rolando2 et Déserviller.
Quant à la division Cremer, elle couchait, le même jour, un peu en arriére de Salins : le général Cremer faisait prévenir qu'il n'avait pu arriver jusqu'à la ville, et que l'ennemi cherchait à le déborder par la gauche.
Pour résumer en quelques mots la situation, dans la nuit du 26 au 27, l'armée était disséminée sur une ligne d'environ 90 kilomètres, s'étendant de Maîche à la naissance des gorges de Salins, et passant par Besançon. Son effectif pouvait monter à 100,000 hommes, dont la moitié au moins étaient épuisés, démoralisés, avaient les membres plus ou moins gelés, et ne pouvaient ôtre considérés que comme un embarras. Assurément,
cette armée , de formation récente , avec de» généraux souvent sans expérience, avec des états-majors improvisés, et où Félément miKtaire était beaucoup trop rare ; avec des secours administratifs insuffisants, avec des officiers et des soldats sans instruction ni habitudes militaires, cette armée, dis-je, avait loajours été dans des conditions de faiblesse extrême : lorsque j'ea ai pris le commandement, la désorganisation se faisait sentir partout.
Devant la situation telle que je viens d'avoir Thonneur de von» Fexposer, Monsiear le Ministre, il y avait lieu d'examiner trois partis :
Concentrer toutes ses forces dans le voisinage de Besanfoa, pour occuper autour de la place de bonnes positions défensives, s'y retrancher d'une manière solide, s'y organiser, et attendre le moment de reprendre l'offensive;
Ou bieui forcer les lignes ennemies, pour arriver dans la vallée de la Saône, et prendre une ligne de retraite sur Lyon;
Ou enfin, se diriger sur Pontarlier, seul point par lequel non» étions encore en communication avee la France.
Ija parti qui consistait à s'immobiliser autour de Besançon nom eût amenés forcément, en deux Jours, à concentrer toute? no» troupes sons la place. Nous avions perdu les positions do Lomont, et l'ennemi, suivant le 24» corps dans sa retraite, occnpait déjà les plateaux du Jura, dont les ressources devaient être considérées comme perdues ponr nous. L'armée, qui n'était approvisionnée que pour sept jours, aurait affamé la place et la ville en moins de trois semaines. Concentrer Tarmée autour de Besançon avait donc ponr résultat inévitable et fatal une capitolation à courte échéance, aboutissant à la perte totale de Tarmée, de son matériel, et aussi de la place, que nous entraînions dans notre mine, tandis qu'on lui laissant tout juste la garnison nécestaire à sa défense, elle avait des ressources suffisantes pour se soutenir encore trois mois.
Se faire un passage pour gagner la vallée de la Saône semblait préférable à certains égards. Deux directions pouvaient être prises : celle d'Auxonne , dont le pont nous appartenait, et celle de Verdun ou de Lons-le-Saulnier, par Quingey. La ligne de l'ennemi était assez étendue, et on pouvait croire à la possibilité de la forcer. Mais il fallait d'abord concentrer lannée avant d'çffeetuor ce mouvement. Cette ooncenti*ation demandait du temps, et il est certain que l'ennemi, renseigné «nr nos mouvements par ses espions et ses éclaireurs , aurait pris ses mesures pour nous arrêter. Une on deux divisions peut-être aoraient pu s'échapper, mats pour tout militaire qui a vu Tétatde
Tannée le 26 Janvier, et qui juge la question avec impartialité, il est incontestable .que 80,000 hommes au moins auraient été refoulés en désordre sur Besançon, et môme on pouvait craindre de plus grands désastres.
n ne restait donc plus qu'à marcher sur Pontarlier, dont la route, quoique fortement menacée, nous était encore ouverte. Ce parti, auquel s'était arrêté le général Bourbaki , et en prévision duquel étaient déjà donnés les ordres de mouvement pour la journée du 21, offrait quelques chances de salut, avec la certitude de sauver Besançon. L'iilfendant en chef de l'armée, M. Priant, avait annoncé qu'à Pontarlier on trouverait des approvisionnements considérables , qui pourraient se renouveler par les chemins de fer de la Suisse.
La position de Pontarlier est admirablement disposée pour la défense, elle ne peut être tournée qne par deui routes, celle des Allemande au nord, et au sud celle qui traverse les défilés de Vaux. En toute saison, ces routes, fortement encaissées dans des vallées profondes , sont très-faciles è défendre : dans les circonstances où nous nous trouvions, avec un terrain couvert de 0°^50 centimètres de neige, qui ne permettait pas, même à Finfanterie, de passer ailleurs que sur les routes, quelques hommes devaient suffire pour arrêter Tennemî. Quant à l'attaque de front sur Pontarlier, la position, formidable en elle-même» devait être considérée camme inexpugnable, ponr peu qu'on la défendit, avec les difficultés que la neige apportait aux mouvements des troupes*
J'espérais, si j'arrivais à Pontarlier, y tenir aussi longtemps que le permettraient mes ressources en vivres, lesquelles, d'après les promesses de l'intendant, devaient se renouveler fort longtemps, et mes ressources en munitions, qui étaient considérables, car tous les parcs avaient reçu l'ordre do suivre le mouvement général de l'armée. Je préférais, assurément, me voir immobilisé autour de Pontarlier, qu'enfermé dans Besançon; mais j'avais de fortes raisons de penser que je pourrais me retirer par les routes tracées au fond des vallées parallèles au Jura : ces routes sont au nombre de deux ; l'une, praticable aux voitures, passe par Mouthe, Chaux-Neuve, Foncine, Saint-Laurent et Saint-Claude, ou Morez et Gex ; l'autre , bonne seulement pour rinfantërio et la cavalerie, passe par Mouthe, Chaux- Neuve, la Chape lle-des-Bois, Morez et Gex, et Saint-Claude. Avec répaisse couche do neige qui couvrait tout le pays, il suffisait) pour tenir complètement la première, de garder le défilé de Honnevaux, à Vaux; le défilé des Planches, celui de Morillon, et enfin la route de Saint-Laurent à Clairvaux, dans le (;ns
où rennemi étendrait jusque-là ses opérations. Quant à la se ' conde, pour la conserver, il suffisait de tenir les gorges de Vaux et les défilés que traverse la première, entre Foneine et Chaux-Neuve.
On pouvait espérer que la présence à Dijon du corps de Gari* baldi, et à Lons-le-Saulnier ou dans les environs, de sept ou huit mille mobilisés, inquiéterait, si elle ne pouvait réussir à l'entraver, la marche des Prussiens vers le Sud. J'avais donc de fortes raisons de croire que nous pourrions prévenir l'ennemi dans Toccupation de ces points, et, comptant sur les promesses de vivres que m'avait faites l'intendant en chef, je considérais le salut de l'armée comme certain, si je parvenais à la concenti*er autour de Pontarlier, et à faire occuper les défilés de Vaux, les Planches et le Morillon.
Tous mes efforts tendirent à nous assurer ce résultat.
Je laissai, pour la journée du 27, s'exécuter les mouvements ordonnés par le général Bourbaki, et toute l'armée prit la direction de Pontarlier, sauf Ui !'• division du 2(H corps, et la %* division du ib^t qui restèrent à Besançon pour assurer la défense de la place.
Tous les officiers du génie avec leurs troupes, ainsi que tous les ingénieurs attachés à Tarmée avec leurs ^ouvriers, partirent pour Pontarlier avec mission de déblayer la neige sur la route que nous devions suivre, et de créer des obstacles sur celles qui pouvaient servir à l'ennemi. Je les fis accompagner par deux officiers de mon état-major, pour les appuyer dans les réquisitions qu'ils devaient faire auprès de toutes les autorités locales, en vue d'accélérer l'exécution de leurs travaux.
Lo 27 au soir, l'armée occupait les positions suivantes :
Le 18° corps à Nods et Falleram ; La 2® division du 20* corps était a Ornans ; Le IB^' corps à Bolandoz et Sept-Fontaines ; La 3" division du 20* corps à Sombacourt et Bians ; La division Cremer à Levier ;
La réserve générale à Chautraus^ Beugney et Amathey. Quant au 24« corps, ses tètes de colonne commençaient à arriver à Pontarlier.
Le 28, le mouvement de concentration sur Pontarlier se continua, mais avec beaucoup de difficultés et une immense fatigue pour les hommes, à cause de la neige. Le soir, Tarmée occupait les positions suivantes :
Le iS^' corps, de Brigny à Doubs ;
DÉF)E|NSE DE PARIS. 600
La réserve générale à Goux, Veux et Bians ;
La l*" division du 15* corps à Sombacourt ;
La 3« division du 15* coi*ps à Pontarlier;
La 2* division du 20* corps à Sepi-Fontaines et Villers ;
La 3* division du 20* corps à Châssis et Bulle ;
La division Gremer à Dommartin et Houtaud ;
Enfin le 24* corps avait deux divisions (d'Ariès et Gommagny) engagées au delà de Pontarlier, sur la route de Mouthe : la 3* (BusseroUes), restée un peu en arrière, se trouvait entre Morteau et Pontarlier.
Je pouvais donc considérer comme accomplie la concentration des troupes autour de Pontarlier.
Mais une grande déception m'attendait à Pontarlier. Les approvisionnements promis n*existaient point, et les mesures prises pour faire arriver des vivres par la Suisse ne garantissaient pas d'une manière suffisante le ravitaillement de l'armée. La situation devenait très-grave. 4e prescrivis à l'intendant de faire tous ses efforts pour sortir l'armée de l'embarras où il l'avait mise : mais les faibles ressources qu'il put nous procurer ne changèrent pas sensiblement la situation. Je n'avais plus alors qu'une chance de sauver l'armée, c'était de me retirer par la route de Mouthe.
J'ordonnai en môme temps aux généraux d'user largement du droit de réquisition, et enfin, je pris toutes les mesuras pour nous assurer la possession des routes de Mosey et Saint-Claude.
Je fis partir une compagnie du génie dans la direction de Vaux, afin d'y créer des obstacles susceptibles d'augmenter les facilités de la défense. Le colonel du génie Barrabé fut également en« voyé sur la route de Mouthe pour couper le pont des Planches et obstruer les défilés des routes qui menaçaient nos lignes de retraite.
Je fis partir en môme temps le général Gremer avec deux régiments de cavalerie armés de chassepots, pour s'emparer des défilés et en assurer la garde jusqu'à l'arrivée de l'infanterie. Il était suivi par sa 1'* brigade, et devait ôtre appuyé par deux divisions du 24* corps, déjà engagées sur la route. Le général Gremer devait me faire parvenir de ses nouvelles le lendemain, avant midi. Je ne voulus pas, avant de les avoir reçues et de connaître l'étiit dans lequel se trouvaient nos lignes de retraite, ainsi que la mesure dans laquelle nous en pouvions user pour le passage des voitures, prescrire un mouvement de concentration trop prononcé en arrière de Pontarlier, que devait encore traverser la 3* division du 24* corps, restée sur la route de Morteau. J'avais d'ailleurs intérêt à laisser déblayer les routes avant