‹ La défense de Paris, 1870-1871Chapitre 27 sur 52 · LETTRE DE M. DE MOLTKE. — POSSIBILITÉ DE TRAITER · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE MOLTKE. — POSSIBILITÉ DE TRAITER

lettre Le 5 décembre, la réorganisation de notre armée

deM.delfoltke. , . , r . .

S avançait rapidement; tout faisait espérer que nous pourrions rentrer en action dés le 6 au matin, lorsque parvint au Gouverneur de Paris une lettre de M. de Moltke ainsi conçue :

VersaQles, le 6 décembre 1870.

. Mon Général,

Il pourrait ôtre utile d'informer Votre Excellence que Tarmée de la Loire a été défaite près d'Orléans, et que cette ville a été réoccupée par les troupes allemandes.

Si toutefois Votre Excellence juge à propos de s'en convaincre par un de ses officiers, je ne manquerai pas de le munir d'un sauf-conduit pour aller et revenir.

Agréez, mon Général, l'expression de la haute considération avec laquelle j'ai Thoimeur d'être votre très-humble et trèsobéissant serviteur.

Le Chef déttL^-major^

Signé : Comte de Moltkb.

Jusque-là, comme on a pu le voir, le Gouverneur de Paris et le général commandant la deuxième armée

n'avaient eu qu'une pensée, qu'un but : reconstituer Farmée et la remettre en état de reprendre la lutte au plus tôt dans la direction du Nord-Est. Mais après la lecture de la dépêche, la situation fut complètement modiQée.

Le général Ducrot crut voir dans cette démarche du chef d'état-major de l'armée allemande une ouverture à des négociations , et la réalisation du programme qu'il s'était tracé lorsque, dans son entrevue avec M. Thiers au pont de Sèvres, il lui avait dit : c Je ne sais, Mon- € sieur, ce que l'avenir nous réserve, mais ce que je € peux vous affirmer, c'est que nous combattrons honoc rablement et que nous chercherons à faire le plus de « mal possible à Tennemi. Et un jour viendra peut-être « où, fatigué, épuisé, découragé, il finira par nous offrir € des conditions plus acceptables. Dans tous les cas^ « nous aurons fait notre devoir. >

Il fut donc d'avis de répondre courtoisement à la proposition de M. de Moltke et de lui envoyer un officier d'élat-major. Le général Trochu, d'un avis tout contraire, vit là un piège et exprima des doutes sur l'exactitude de la nouvelle qui nous était communiquée.

Ce fut la première divergence d'opinion qui s'éleva, au point de vue des opérations militaires, entre le chef du Gouvernement et son lieutenant le plus dévoué , le plus ardent... divergence qui, hélas! s'accentua chaque jour davantage jusqu'à la catastrophe finale I

Quoi qu'il en soit, il y eut un point sur lequel le Gouverneur et le général Ducrot tombèrent complètement d'accord, c'est qu'il n'y avait plus urgence aussi extrême à reprendre les opérations, et qu'il convenait de se donner le temps nécessaire pour réorganiser l'armée dans des conditions plus normales, mieux préparer les moyens d'action et donner aux troupes quelques jours de repos.

Séance

du

. Gonvernement

du mardi

6 décembre,

du matin.

Toutefois, il fut entendu qu'on se mettrait immédiatement à Tœuvre pour préparer, par l'établissement de puissantes batteries et la construction de quelques ponts, le nouveau champ de bataille que nous avions choisi. Des instructions dans ce sens furent données aux généraux Frébatdt et Tripier, ainsi qu'à Tingénieur en chef M. Ducros.

Le mardi 6 décembre, le Gouverneur rentré au Louvre, réunissait, à 9 heures 1/2 du matin, les membres du Gouvernement, pour leur donner communication du message du général de Moltke .

C'est dans cette importante séance que fut prisQ la grave résolution de repousser toutes les propositions de l'ennemi, et de s'engager dans la voie d'une résistance à outrance. Nous croyons devoir reproduire en entier ce précieux document historique :

c M. le général Trochu donne lecture d'une lettre de < M. de Moltke, qui lui a été remise la veille dans la c soirée. Cette lettre annonce que l'armée de la Loire a c été défaite, et la ville d'Orléans reprise.

c L'officier prussien chargé de cette missive a pré- € tendu qu'il y avait eu trois jours de combat. M. de c Moltke offre un saut^nduit à l'officier qu'on enverra € s'assurer de l'exactitude de ce fait.

c M. Gamier- Pages , en rapprochant les dates des c dépèches qui annonçaient que l'armée était à Montar- « gis , de la date de la défaite du 4 , en conclut qu'il « n'y a dû avoir qu'une portion de l'armée battue défi vaut Orléans, pendant que l'autre portion marchait en c avant.

« M. le général Trochu pense que s'il y a eu trois c jours de combat, il doit être question de l'armée de « la Loire tout entière ; néanmoins, il espère que cette

c armée n'a point été désorganisée et qu'elle a pu se « reformer derrière la Loire.

« M. Ferry est convaincu que M. de Moltke fait éga- € lement dire à l'armée de la Loire que l'armée de t Paris, défaite à Villiers et d Champigny, a été forff cée de repasser la Marne.

€ M. Jules Favre est d'avis de profiter immédiate- « ment de l'offre de M. de Moltke, d'envoyer un officier < s'assurer de la situation.

€ M. le général Trochu s'oppose vivement à cet envoi, c Cette démarche serait, suivant lui, un armistice sans c ravitaillement ; ce serait le commencement de la fin. c n propose de publier la lettre de M. de Moltke avec c sa réponse, dans laquelle il refusera son offre.

c M. Picard trouve que c'est endosser une bien lourde c responsabilité que d'engager la lutte à outrance. II «r n'entrevoit rien de certain, ni du côté de la Bretagne, « ni du côté de la Normandie. C'est donc la prise de « Paris par capitulation dans un délai de vingt-cinq « jours. Son avis est donc d'envoyer un officier s'assua rer des faits, et d'essayer, à l'aide d'un traité, d'évi- « ter l'entrée des Prussiens à Paris. Pour éviter cette <( extrémité , il faut tout faire et accepter toute issue , a quelque douloureuse qu'elle soit ; car les Prussiens à c Paris tiendraient le cœur de la France, et ils en abu- « seraient pour dicter des conditions plus dures encore.

c M. Ferry est absolument opposé à l'envoi d'un offia cier. Quant à empêcher les Prussiens d'entrer à Paris, « c'est un rêve; ils le veulent; c'est à ce but que fenc dent tous leurs efforts, et le seul moyen de les empôc cher, ô'est de les battre.

€ M. le général Trochu rappelle que le roi de Prusse a a dit que la paix ne pouvait être signée que dans « Paris.

« M. Arago est convaincu que l'intérêt de la France a et que l'honneur de Paris exigent qu'on résiste jus- « qu'au bout.

« M. le général Le Flô déclare que la lettre de « M. de Moltke est la première sommation à Paris de « se rendre.

c L'acceptation de cette sommation serait le premier « acte de la capitulation. Dix jours, quinze jours de a lutte, peuvent encore permettre à la France de se <t sauver. Il faut donc ne point envoyer d'officier et « continuer à se battre.

« M. Simon partage l'opinion du général Le Flô; il « faut des. efforts héroïques. Paris est placé, suivant lui, « en face de la Prusse comme un duelliste en face de « son adversaire; il faut se battre jusqu'à ce que les

< témoins de la France et du continent crient : Assez ! « M. Garnier-Pagès ne croit pas à un désastre com-

(i plet de l'armée de la Loire; il en donne de nouveau c les raisons, et il demande qu'on ne tienne aucun

< compte de la lettre du général de Moltke.

c M. Jules Favre déclare étred*un avis tout différent « de ceux précédemment exprimés. La continuation de ft la lutte lui parait un danger pour Thonneur du pays. € D'une part, le Gouvernement manque de pouvoirs ré- « guliers et suffisants ; de l'autre, la défaite de l'armée « de la Loire va jeter le découragement dans l'armée et « dans la population. Pour lui, la capitulation est fatale- « ment au bout de tous ces efforts, et, en ce qui le con- « cerne, il se retirera ou il ne laissera pas la population « de Paris en proie à la faim. Cependant, si l'envoi d'un « officier paraît un acte de soumission, il n'en veut pas, € mais il demande qu'on fasse connaître à la Prusse, € par un représentant expédié au quartier général, que « le Gouvernement va convoquer dans les dix jours une

« Assemblée nationale, et qu'en même temps, ce même « représentant aborde les conditions de paix sur les- « quelles l'Assemblée aurait à statuer ou à décider la « lutte à outrance.

« M. Garnier-Pagès déclare que Fenvoi d'un chargé « de pouvoirs à Versailles, c'est la capitulation immé- « diate plus ou moins déguisée. Pour son compte, il n'y c consentirait jamais.

€ M. le général Le Flô dit que se rendre à Versailles, « c'est se rendre à discrétion. L'armée se battra avec « courage, mais il faut enfin faire donner la garde na- « tionale.

€ M. le général Trochu rappelle au Conseil quelles a ont été constamment jusqu'ici son attitude et ses réso- « lutions. Sous le coup des exigences de l'opinion pu- « blique, plusieurs de ses collègues ne cessaient de lui « crier dès le début : Agissez vite, vile. . . et il leur réc sislait en déclarant que, sans armée de secours, la € défense de Paris était une héroïque folie, qu'il fallait € savoir faire, en se ménageant autant de chances que € possible. Quand une armée a été enfin constiluée à € grand'peine, cette même opinion publique s'est écriée : « Vite, vite, réunissez-vous, percez les lignes, et tendez « les mains à l'armée de la Loire. Ce qui est également « insensé, car il faut user l'ennemi par des coups de « boutoir, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.

« Le temps est donc venu, suivant lui, de laisser dire « Topinion publique et de ne plus faire qu'une guerre t sérieuse basée sur les vraies données scientifiques. Il « ne se dissimule pas que l'esprit des officiers supé- « rieurs est loin de valoir celui des soldais (1), et que

(1) Le ta'jleau de nos pertes en ofûciers supérieurs répond à cette assertion.

leur action décourageante va se trouver fortifiée par les dernières nouvelles relatives à la reprise d'Orléans ; mais la lettre de M. de Moltke est une impertinence à laquelle il serait honteux de répondre autrement que par le combat. — Si l'armée, énervée par certains de ses officiers, ne sait plus se résoudre aux. grandes luttes, il répond, du moins, qu'elle saura défendre Paris, qui ne peut en finir honorablement sur une lettre de M. de Moltke qui trahit bien plus les embarras de l'ennemi qu'elle ne révèle les revers essuyés de nouveau par nos armes. — Si Ton est obligé d'en venir à des négociations, ce qui est possible, que ce ne soit pas du moins à la suite d'une humiliation subie.

€ M. Picard craint que si Ton ne se presse pas de négocier, on ne vienne demander au Gouvernement la paix dans la rue.

€ M. le général Trochu répond que c'est dans la rue qu'on demandera la guerre, et que c'est déjà dans certains salons qu'on demande la paix.

« M. Picard demande si Ton pourra éviter de capituler, et si on ne peut l'éviter, il ne voit pas pourquoi en retarder le moment,

c M. le général Trochu croit, en effet, qu'il faudra bien en venir là ; mais le faire maintenant, ce serait imiter Bazaine, que chacun traite aujourd'hui de traître à son pays et d'infâme, c M. Picard : Si l'on dit cela de nous, on aura tort, voilà tout.

€ M. le général Trochu, s'adressantà M. Picard, lui demande si, oui ou non, en capitulant, il est sûr de sauver la France. Pour lui, en continuant à combattre, il n'est pas sûr de ne pas la sauver, et c'est pour cela qu'il veut persévérer.

€ MM. Garnier-Pagès, Arago, Ferry et Dorian ap- « prouvent vivement cette dernière opinion.

€ M. Picard développe de nouveau cette idée que dans trois semaines il faudra se rendre, et que, par conséquent, mieux vaudrait traiter tout de suite.

€ M. le général Trochu répond en demandant ce que ferait le Gouvernement si la province venait lui dire ensuite : Huit jours encore de résistance de Paris et nous étions sauvés.

€ M. Picard insiste pour envoyer un officier constater la situation avec le sauf-conduit prussien.

€ M. le général Trochu s'oppose, pour son compte, à ce qu'aucun officier prenne cette mission; il l'abandonne à ragent du ministère des finances qu'il plaira à M. Picard de désigner.

€ M. Jules Favre fait observer, à son tour, qu'il ne faut pas se payer d'illusions ; si le 20 décembre, il n'y a rien de nouveau, il faudra bien finir, c M. Jules Simon croit qu'il faut lutter jusqu'au bout et sans rien compromettre par trop de précipitation. A son avis, c'est la France qui doit faire signe à Paris de s'arrêter, et, ce jour-là, il faudra convoquer une Assemblée nationale.

€ M. Jules Favro croit qu'il serait alors trop tard. « M. Jules Simon répond qu'il y* a au moins encore vingt jours avant qu'on ne soit obligé de prendre cette résolution suprême. Céder maintenant, sans être suffisamment renseigné, c'est s'exposer à entendre la France crier à Paris : « Trois jours d'efforts encore et nous chassions l'ennemi! » S'il en était ainsi, la mort même ne sauverait pas les membres du Gouvernement de la honte qui les accablerait. Pour lui, jamais, jamais, il ne saurait se résoudre à céder dans une pareille position.

« M. Jules Favre déclaré qu'il n'a jamais entendu c conseiller une capitulation immédiate ; il aurait seule- « ment voulu la préparer, car il craint que la faiblesse « et le découragement ne succèdent trop tôt au courage u et aux mâles résolutions de la population.

c M. le général Le Flô constate que la minorité du <K Conseil, semblant se rallier à Tavis de la majorité, il € n'est plus question d'envoi d'officier, mais de la ré- « ponse à faire à M. de Moltke.

« Le Conseil décide que M. le général Trochu répon- « dra à M. de Moltke, et que le Gouvernement fera sui- € vre la publication de celte lettre d'une déclaration « énergique faite à la population.

c MM. Ferry, Jules Simon et Le Flô lisent trois pro-

€ jets de déclaration à l'aide desquels le Conseil com-

c pose celle qui doit être livrée à la publicité. >

Réponse Conformément à la décision du Conseil, le général

généraf^Trochu Trochu répondit le jour même au général de Moltke en

M. le général paraphrasant sa lettre :

Paris, 6 décembre 1870.

Mon cher Général,

Votre Excellence a pensé qu'il pourrait ôtro utile de m'informer que Tarmée de la Loire a été défaite près d*Oiléans et que cette ville est réoccupée par les troupes allemandes.

J*ai Thonneur de vous accuser réception de cette communication, que je ne crois pas devoir faire vérifier par le moyen que Votre Excellence m'indique.

Agréez , mon Général , T assurance de la haute considération avec laquelle j'ai Thonneur d'être votre très-humble et très-obéissant subordonné.

Le Gouverneur de Paris, Général Trochu.

Et le 9 décembre, on affichait sur les murs de Paris la lettre du chef d'état-major de Tannée allemande, la

réponse du Gouverneur et une déclaration du Gouvernement ainsi conçue :

€ Cette nouvelle qui nous vient par Tennemi, en la c supposant exacte, ne nous ôte pas le droit de compter t sur le grand mouvement de la France accourant à c notre secours. Elle ne change rien à nos résolutions c ni à nos devoirs.

c Un seul mot les résume : Combattre. Vive la c France ! . . • Vive la République ! . . . >

Cette détermination est à coup sûr la plus grave et La manière de certainement la plus funeste qui ait été prise par les génénf oucrot membres du Gouvernement de la Défense nationale ! . . . corroborée

par

D'abord, il n'y avait pas à douter de la véracité de la «>«« pourparlers

communication... quelques-uns l'ont crue fausse avani-posief.

Un homme de l'autorité, du caractère de M. de Moltke ne pouvait s'abaisser à un pareil piège. . .

Y avait-il une invitation détournée à entrer en pourparlers? Nous en étions convaincu dès le premier instant ; notre manière de voir fut bientôt corroborée par des paroles, des conversations échangées aux avantpostes entre notre médecin en chef, le docteur Sarazin, le commandant Vosseur, M. de la Grangerie, chef des ambulances de la Presse, et des officiers allemands...

Pendant l'armistice conclu pour relever les morts, l'oflicier d'état-major wurtembergeois qui surveillait l'opération, ne cessait, en causant soit avec M. Sarazin, soit avec le commandant Vosseur ou avec M. de la Grangerie, de revenir sur la lettre de M. de Moltke, la défaite d'Orléans et ses conséquences.

< C'est pour vous, disait-il, une grande défaite. . . La « bataille que vous avez livrée ici avait pour but d'aller

au-devant de l'armée de la Loire ; maintenant vous ne c pouvez plus compter sur elle. . . Pourquoi prolonger

inutilement la résistance de Paris et livrer de sanglantes batailles qui ne peuvent mener à rien ? Pour pouvoir dire plus tard : t Tout est perdu, fors l'honneur. »

« Pourquoi au mois de septembre dernier avoir envoyé à Ferrières, M. Jules Favre, c'est-à-dire un révolutionnaire trop connu. . .? Si M. le général Trochu s'adressait directement au roi de Prusse, il obtiendrait certainement des conditions fort honorables, soyez-en convaincu, car le Roi l'estime personnellement comme honnête homme et comme soldat. »

€ — J'ai peine à croire, dit le commandant Vosseur, que la chose soit si facile à arranger. »

c — Mais si, vraiment ; je vous affirme que si le général Trochu, que nous estimons tous, s'adressait au Roi de Prusse, la paix serait bientôt faite. Tout d'abord nous n'avons pas voulu entamer des négociations avec Paris, parce que nous ne pensions pas qu'il y eût un Gouvernement véritable; nous croyions que Paris était entre les mains d'une secte révolutionnaire. Mais par les dernières journées de Champigny, nous avons pu voir que toute la population suit votre Gouvernement, que c'est bien un Gouvernement de Défense nationale. • . Aussi nous n'hésiterions plus à entamer des négociations avec lui (1). »

€ Pendant cette conversation, dit le docteur Sarazin dans son intéressant journal, chaque fois que l'on posait une question de quelque importance, l'officier wurtembergeois allait au delà de la voûte et revenait avec une réponse de son général, disait-il; l'un de nous lui ayant demandé quel pouvait être le général

(1) Celle conversation avait lieu près du Plant, non loin de la voûte do Bry.

< qui se tenait si près, rofilcier allemand Femmena au « delà de la voûte et lui montra un soldat portant sur € le dos une bobine de laquelle se déroulait un fil télé- € graphique correspondant avec Versailles. . .

c C'est de Versailles que me viennent les réponses, c dit l'officier (1), »

Cette conversation n'était-elle pas l'expression tréssaîsissable des tendances du quartier général allemand? n'était-elle pas inspirée par le quartier général allemand même, désireux d'en finir. . . Cet entretien presque officieux, commentant, développant la lettre de M. de Moltke, ne permettait-il pas de lire facilement entre les lignes...

Les luttes que nous venions de soutenir devant Paris porsibiiuâ

,,jj,T' -x '-«it • d'entrer en poun

et sur les bords de la Loire avaient prouve a 1 ennemi parieis

- - «tvec ronneml.

que nous étions encore capables de porter des coups redoutables. . . Sans doute elles ne s'étaient pas termi* nées à notre avantage, car si nous pouvions en tirer quelque gloire, c'était une gloire vraiment stérile; nos adversaires, au contraire, recueillaient à la fois gloire et profit, mais au prix de sérieux sacrifices, cruellement ressentis par les familles des nombreuses victimes tombées sous nos coups. — Ces sacrifices commençaient à peser lourdement sur la nation allemande tout entière;

(1) Lorsque M. lo docteur Sarazin et le cominandanl Vosaeur, rentrant de leur mission, rendirent compte de cet incident au général en chef, celui-ci leur dit : « Ces faits sont d'une importance extrême, les moin- « dres détails doivent être rendus avec une scrupuleuse exactitude ; parc tez donc immédiatement, allez au Louvre et répétez au Gouverneur ce « que vous venez de me dire. »

Ainsi Alt fait. Le Gouverneur reçut ces Messieurs avec son affabilité et sa bienveillance ordinaires; il les remercia, mais persista dans son refus absolu d'enlrer en pourparlers; il ajouta que sa réponse à la lettre arrogante de M. de Moltke était partie, et il leur recommanda de ne plus répondre aux nouvelles ouvertures qui pourraient être faites ultérieurement.

m DÉFENSE DE PARIS.

ils motivaient des plaintes amères. .. et cependant, pour (Continuer la lutte, il fallait absolument imposer à celle nation déjà si éprouvée de nouvelles et lourdes charges en hommes et en argent. Le Roi, ébranlé par les plaintes qui de tous côtés s'élevaient au pays allemand et parvenaient jusqu'à sa splendide résidence de Versailles, le Roi, disons-nous, se sentait ému et troublé ; il le laissait clairement entrevoir dans Tordre suivant, adressé à ses armées le 6 décembre 1870 :

Soldats des armées confédérées allemandes,

Nous entrons encore dans une nouvelle période de la guerre. La dernière fois que je me suis adressé à vouS; la capitulation de Metz venait de faire disparaître la dernière des armées que Tennemi nous avait opposées au début de la campagne. Depuis, par des efforts extraordinaires, l'adversaire a mis sur pied de nouveUes troupes ; une grande partie des habitants de la France a quitté ses occupations paisibles, que nous no cherchions pas à entraver, pour prendre les armes. Bien souvent Tennemi vous a été supérieur en forces ; malgré cela, vous Tavez battu derechef, car la bravoure, la discipline et la confiance dans une cause juste font plus que le nombre pour percer la ligne d*investissoment; vous les avez repousses d'une manière décisive, souvent, il est vrai, au prrx de sanglants sacrifices, comme à Champigny et an Bourget, mais aussi avec ce courage liéroïque que vous montrez en toutes circonstances. Les armées que l'ennemi amenait de toutes parts au secours de Paris sont complètement battues. Nos troupes, qui se trouvaient, il y a quelques semaines seulement, en partie devant Strasbourg et devant Metz, sont aujourd'hui au delà de Rouen , d'Orléans et de Dijon , et sans compter un grand nombre de petits combats gloiieux, vous avez deux nouvelles dates mémorables à ajouter aux anciennes : Amiens et les journées d'Orléans. Vous avez pris plusieurs places fortes, conquis un nombreux matériel de guerre; je n'ai donc lieu que d'être entièrement satisfait, et c'est pour moi un bonheur et un besoin de vous l'exprimer. Merci à tous, au général comme au simple soldat. Si Vennemi persiste à poursuivre la guerre, fai

la conviction que vous continuerez h mettre en œuvre toutes vos forces, qui nous ont donné nos grands succès, pour obtenir enfin une paix honorable, digne prix du sang versé, du sacrifice de tant d'existences.

Au grand quartier général de Versailles, le 6 décembre 1870.

Signé : Guiliaumb,

Déjà, plus d'une fois, rélat-major allemand s'était trouvé aux prises avec de terribles difficultés pour assurer l'existence de celte multitude de soldats répartis des bords du Rhin aux bords de la Seine, de la Saône et de la Loire ; le moindre échec pouvait, à ce point de vue, avoir les plus terribles conséquences; tous les esprits sages et modérés émettaient l'avis qu'en voulant prolonger indéfiniment cette série de succès si extraordinaires, on s'exposait à épuiser les chances heureuses...

A aucun moment de la lutte, l'Allemagne ne s'était montrée plus désireuse de terminer la guerre, et, par suite, mieux disposée à nous accorder des conditions relativement modérées.

Toutes ces considérations, qui nous apparaissaient claires, précises, au moment même où se déroulaient les événements, ne purent exercer aucune influence sur les décisions du Gouverneur et des membres du Gouvernement. . . Pourquoi ?. . . Nous ne l'avons jamais compris, et aujourd'hui encore, nous nous demandons quel pouvait être le mobile de ces hommes, lorsqu'ils se sont lancés si aveuglément dans le système de la lutte à outrance . . . Obéissaient-ils aux inspirations d'un patriotisme ardent , exalté ? . . • étaient-ils poussés par une haine violente des Allemands?... croyaient-ils à la possibilité d'un succès final dans cette lutte acharnée ?

Nous ne démêlons rien de cela dans les séances du

Gouvernement qui nous ont été conservées par la sténographie : presque toujours, ce sont de longues, pénibles et souvent très-oiseuses discussions dans lesquelles on ne trouve rien de net, de précis, aucune vue élevée, aucun but déterminé. . . rien de grand, de généreux. . • des contradictions niaises, des phrases creuses, une crainte insensée de mécontenter l'opinion publique et d'exciter les fureurs populaires (1). . . La vie au jour le jour, sans oser aborder la question du lendemain.

Depuis, les événements sont venus confirmer nos prévisions ; ils ont prouvé que nous étions absolument dans le vrai, lorsque nous insistions pour qu'il fût donné suite aux ouvertures du général de Moltke. Il est incontestable aujourd'hui qu'au 5 décembre nos adversaires étaient réellement arrivés à l'état de lassitude et d'épuisement entrevu par nous le 5 novembre au pont de Sèvres.... C'était donc bien pour nous, suivant l'expression de M. de Bismark, le moment psychologique d'entrer en pourparlers.

Après l'insuccès des armées de Paris et de la Loire, les illusions n'étaient vraiment plus permises... l'intérêt du pays comme Thonneur des armes commandaient impérieusement de tout faire pour éviter de se laisser acculer à la cruelle extrémité d'une honteuse capitulation, qui livrerait l'armée -de Paris et la France entière à la merci d'un implacable ennemi. — Aiùài que le disait M. E. Picard dans la séance du 30 décembre (2),

(1) Voir aux pièces justiflcatîves les procès-verbaux du Gouvemement de la Défense nationale, n* XVI.

(2) M. Picard déclare que, si les efTorta doivent ôtre inutiles, il

est de ceux qui ne feraient rien pour les conseiller; mais il ne faut pas que la fin de la lutte arrive sans que la garde nationale ait été employée. lA perspective d'une capitulation révolte tout le monde, ceux-là môme qui ont toujours désiré la paix; à son avis, il n'y a que deux moyens d'éviter cette calamité : combattre ou traiter. Le traité est devenu chose

il n'y avait que deux moyens d'éviter cette capitulation : combattre ou traiter. — Combattre, ne l'avions-nous pas fait dans la limite du possible ? les tableaux de nos perles sont là pour le prouver. — A la vérité, restaient bien encore les nombreux bataillons de la garde nationale qui étaient à peu près intacts, mais était-il permis d'espérer qu'ils réussiraient là où avaient échoué nos meilleures troupes régulières?... aucun militaire sérieux ne le pensera, à coup sûr, les membres du Gouvernement et M. Clément Thomas lui-même ne se faisaient pas d'illusions à ce sujet (1). Donc, à moins de compter

difficile; il ne reste donc plas que le grand effort militaire à tenter dans les meilleures conditions possibles.

Page 1