SEANCE SEGRÉTB AU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
(dimanche SOIR, 15 janvier).
€ Plan d'attaque, projet de sortie. »
Mardi 17 janvier {10 heures du soir).
€ M. le général Trochu déclare que s*il venait à dispa-
< raitre, sa responsabilité ne disparaîtrait pas avec lui. a II demande donc que le Conseil prenne des mesures de « prévoyance en vue du grand coup de désespoir qui va « être tenté. Il craint de trouver devant lui toute l'armée c prussienne , car il se fait autour de Paris une véritable « concentration. Il y a un mouvement singulier de Ten*
< nemi, et il ne peut s'en expliquer les causes. Comme « il faut tout prévoir, il demande ce qu'on fera si l'ope- « ration vient à échouer. Suivant lui, l'audace de l'en-
< nemi rendra la capitulation certaine. Or, quelles sont « les troupes qui seront jetées en avant pour soutenir € le choc, car il ne sera probablement plus là?
c M. Picard ne voit pas que la reddition soit la con* t séquence d'un échec qu'il faut d'abord éviter.
c M. le général Trochu considère cet échec comme € inévitable en présence de la situation précaire de c Paris, tant au point de vue militaire qu'au point de « vue des subsistances.
c Les obus vont tomber partout , et peut-être môme € arrêter les moutures en fracassant les moulins. L'en- « nemi s'apprête à fondre sur Saint-Denis. Enfin les
< réserves de vivres sont épuisées, et l'on est réduit à € vivre en quelque sorte au jour le jour. Le moindre € événement peut tout arrêter subitement. Il ne demande c pas une solution immédiate, mais il prie le Conseil c d'aviser pour le cas où le général Clément Thomas et c lui viendraient à disparaître.
< M. Jules Favre rappelle que plusieurs fois déjà il a demandé qu'on réglât toutes choses à Tavance. Il engage le général à se ménager en vue des devoirs civils qui réclament impérieusement son concours. Cependant il est convenu qu*il faut savoir envisager en face la nécessité de la capitulation , car si Ton avait connu la situation extérieure, on aurait dû prévenir Paris de Tépuisement très-prochain de ses ressources. Les choses ont donc été poussées, à son avis, aux extrêmes limites et au delà. Il croit que la capitulation doit suivre fatalement tout nouvel échec militaire. Il reconnaît toutefois deux grands dangers à ce qu'il en soit ainsi : illusion de la population de Paris qui veut résister, môme au delà du possible; colère qui suivra la perte de ses illusions et qui portera la population à briser dans un mouvement de désespoir le Gouvernement qui peut seul maintenir l'ordre et sauvegarder à la fois les intérêts et la dignité de Paris.
< Il faut tâcher d'éviter cette fin honteuse et terrible ; aussi regrette-t-il amèrement que M. le général Gouverneur ait mis le Gouvernement dans un cruel embarras en déclarant publiquement qu'il ne capitulerait pas.
< M. le général Trochu répond que cette déclaration ne lie que lui seul. D'ailleurs, ajoute-t-il, quand on ne peut plus manger, il n'y a pas de déshonneur à capituler. Il est, au surplus, convaincu qu'une fois arrivé là, le Gouvernement sera obligé de se substituer une autre autorité. Il indique à cet égard ses craintes relativement à la dureté des conditions prussiennes. Sa conviction de ce côté est si absolue que, par un ordre du jour, il a déjà préparé les troupes en leur apprenant que la fin de la lutte ne sera pas pour elles la fin des sacrifices et des privations, l'ennemi devant
leur infliger en Allemagne le sort des armées do Sedan et de Metz.
c M. le général Trochu examine ensuite les éventua* lités qui peuvent empêcher les subsistances de suffire jusqu'au 10 février, et aussi les conséquences d'un mouvement militaire qui peut être un grand succès ou un suprême revers.
€ M. Jules Favre, reprenant l'exposé de la situation, en conclut que le devoir rigoureux du Grouvernement est de figurer dans l'acte destiné à fournir à Paris les dernières garanties de sécurité.
« M. le général Trochu dit être certain que l'ennemi ne traitera pas de la capitulation avec le Grouvernement; encore moins cédera-t-il quoi que ce soit à l'avance ; c'est là ce que M. de Moltke semble déjà indiquer dans sa lettre. Donc le Gouvernement ne pourra pas efficacement protéger Paris en figurant dans une capitulation.
< M. Jules Favre se refuse à laisser le sort de Paris aller à la dérive par suite d'une sorte d'abandon, c M. le général Clément Thomas propose de préparer Paris en lui révélant à l'avance toute l'horrible situation.
c M. Jules Favre croit que cela ne remédierait à rien. C'est en vue de cette extrémité qu'il avait voulu que l'on fît nommer des députés de Paris. C'est pour cela qu'il a songé à s'associer les maires qui, maintenant à leur tour, ne veulent pas capituler. Il faut donc trouver ce pouvoir constitué qui puisse capituler; or, ce pouvoir est, ou le Gouvernement, ou la municipalité, ou l'autorité militaire. L'ennemi ne peut être laissé libre de faire de Paris ce qu'il voudra sans qu'aucune convention préalable lui assigne les limites, quant aux personnes, quant aux propriétés publiques
et privées. Son avis , après l'échec prévu , est d'envoyer quelqu'un à l'ennemi pour tâcher de l'empêcher d'entrer dans Paris ou pour obtenir qu'il n'y fasse entrer que quelques régiments.
c M. le général Trochu pense qiie les maires pourraient être adjoints au Gouvernement pour traiter avec lui les questions de subsistances , de capitulation et de ravitaillement.
c M. Picard considère le devoir du Gouvernement comme inexorable. Il doit rester à son poste jusqu'au bout, à moins que son intervention ne devienne nuisible. Il croit que l'ennemi a tout intérêt à traiter avec le Gouvernement de la Défense, car son but doit être de s'emparer de Paris comme d'un gage.
« Or, si le Gouvernement de Paris disparaissait, ce serait celui qui soutient la lutte en province qui subsisterait seuL
«c M. Simon fait observer que c'est justement ce qu'il faut souhaiter. Le Gouvernement ne pourrait d'ailleurs traiter à Paris que pour Paris et non pour toute la France.
« M. Picard pense, au contraire, que le Gouvernement doit faire valoir cet intérêt pour que Paris soit ménagé. Ainsi, sans traiter de la paix, on pourrait du moins en fixer les bases. En dehors de cela la ville de Paris est réduite à se rendre à discrétion. Il rappelle à cet égard les paroles du général Trochu qui, un jour, s'était même proposé de traiter avec l'ennemi, si les conditions pouvaient être plus douces grâce à cette intervention. M. Picard croit la population capable encore des plus grands et des plus sublimes efforts, même après un nouvel échec, si bien que cette admirable attitude pourrait empêcher l'ennemi d'entrer dans Paris.
« C'est pour cela qu'il est d'avis que M. Jules Favre « se rende à la conférence de Londres et que, le moa ment venu , l'un des membres du Gouvernement se « rende au quartier général prussien.
« M. le général Clément Thomas insiste pour que la a population sache toute la vérité. Si elle se soulève et « massacre les membres du Gouvernement, eh bien! a ceux-ci périront tout aussi glorieusement que s'ils « étaient tombés devant l'ennemi.
« M. Picard croit que le Gouvernement doit rester » pour traiter avec l'ennemi, assisté des maires de « Paris.
c M. Ferry reconnaît l'intérôt qu'aurait l'ennemi à « traiter avec le Gouvernement de la Défense nationale ff dans le but de désorganiser la défense en province ; cr c'est là une conséquence que M. Picard passe sous « silence. Or, le Gouvernement ne traitât-il que pour
< Paris, serait encore obligé de subir des conditions
< déshonorantes. La logique de la situation serait doue c une capitulation sans conditions, à discrétion. On c n'obtiendra rien de l'ennemi sans lui céder quelque x chose ; c'est la honte partout et la désorganisation de « la défense en province. Il regrette que M. Jules Favre tf ne soit pas hors de Paris ; s'il en était ainsi le Gou- « vemement de la province serait au complet, et peu a importerait ensuite le sort de celui de Paris.
€ M. Jules Favre : Et qui fera la démarche au quar- « tier général? Qui sera Eustache?
€ M. Ferry : Moi tout le premier, si je ne m'y préc sente pas comme membre du Gouvernement.
c M. Garnier-Pagés croit qu'il ne faut pas ainsi pous*
< ser les choses au pis, car Fissue de la bataille à livrer
< peut être douteuse. Si l'échec est complet il faut
< bien s'attendre à ce que l'ennemi reconnaîtra le Gou-
vemement pour traiter avec lui et désorganiser ainsi la défense en France après lui avoir substitué un autre Gouvernement. Il faut donc décider tout d'abord si Ton traitera pour Paris seulement ou pour le pays tout entier. Si la Prusse nous dit : Je veux un traité de paix, que répondrons-nous? A cet égard il reconnaît que certains membres du Gouvernement veulent continuer la lutte, tandis que d'autres considèrent comme préférables certains arrangements, des bases de paix débattues pour tout le pays. Quant à lui, il ne se reconnaît pas le droit de signer une sorte de traité de paix comme membre du Gouvernement de la Défense nationale , parce qu'il ne veut pas engager la Délégation de Bordeaux. Il veut continuer la lutte, et, par conséquent, il ne peut consentir à écrire son nom au bas d'une capitulation. En ce qui concerne Paris, il faudra le consulter après la bataille, et, s'il capitule, il devra le faire sans engager la France.
« M. Arago ne pense pas qu'on doive envisagea la capitulation comme la conséquence nécessaire du combat qui va se livrer. Il constate que le Gouvernement qui siège à Paris est l'arbre dont la Délégation qui siège à Bordeaux n'est qu'une branche ; il lui paraît donc impossible de dire à la Prusse : Nous ne traitons que pour Paris. L'intervention du Gouvernement porterait un coup terrible à la défense en province. Pour lui, il ne se reconnaît le droit ni de traiter de la paix, ni de signer une capitulation qui désarmerait la France. Son avis est que Paris doit traiter par l'intermédiaire de sa municipalité.
« M. le général Trochu observe que la question, telle qu'il l'a présentée, était fort simple. II l'a présentée à ce double point de vue :
« 1* capitulation inévitable par famino ;
< 9^ mesures à prévoir et à arrêter, en cas de défaite. « Donc, est-ce le Gouvernement qui devra traiter?
a Est-ce la municipalité ?
a Voilà toute la question.
« M. Jules Favre demande si les mesures de sécurité a ont été prises pour l'intérieur de Paris.
c M. le général Clément Thomas répond que le co- « lonel Montagut prendra toutes les mesures nécessaires. « (Le général se retire.)
« M. Jules Simon ne croit pas que la Prusse veuille c traiter avec le Gouvernement de la Défense nationale ; ff elle sait que si elle exigeait certaines conditions , ni c Gambetta, ni la fraction qui veut la convocation d'une c assemblée ne voudraient s'y soumettre. On ne peut « donc traiter avec la Prusse qu'en limitant soi-même a son action, et en lui disant : Nous ne sommes plus a que le Gouvernement de Paris. La convention à in- « tervenir ne concerne que Paris, qui donc pourrait (C stipuler? M. Jules Simon rappelle qu'en prévision de « ce qui arrive, il aurait voulu constituer une assemblée. « Il y a, il est vrai, une municipalité, mais elle ne vou- « dra probablement rien faire , car il lui manque une
< tête.
« n ne reste donc rien pour négocier avec l'ennemi.
< M. Jules Simon n'entrevoit qu'une organisation facc tice qui se ferait ainsi : on dirait aux maires : « Vous
< voilà , nous ne pouvons plus continuer la défense , c maintenant nous vous appelons à composer avec nous
< une commission destinée à parer aux exigences des « circonstances; nous déclarons que le Gouvernement c n'existe plus, et cette commission devra envoyer
< M. Jules Favre au camp prussien pour traiter au c nom de Paris et de sa municipalité. >
c M. Jules Favre déclare que c'est absolument son
« avis. Seulement les adjoints devront être égalemenl « appelés, car peut-être les maires ne voudront-ils pas < accepter.
« M. Gamier-Pagés croit qu*il faudrait procéder à des « élections spéciales.
« M. Ferry répond qu'on s'empressera de réélire le c Gouvernement.
€ MM. Jules Favre et Picard font remarquer que le « temps presse, et que Paris est à la discrétion de Tenet nemi , car il peut dire : Il n'entrera pas un bœuf, pas « un grain de blé que vous ne nous ayez livré toutes vos « armes.
« M. Arago répond qu'il faudra détruire les armes c avant ce moment suprême.
c M. Picard fait remarquer que le Gouvernement se '^ compose des députés de Paris. Il ajoute que la chute « du Gouvernement de Paris ébranlera la Délégation de t province ; il demande donc si avant de succomber on ff ne léguera pas les élections à cette Délégation, ou si « l'on mourra laissant la France livrée à la division et c à l'anarchie.
c M. Jules Favre craint que la présence de l'un des « membres du Gouvernement au camp prussien n'au- « torise Tennemi à dire : Voulez-vous signer les bases c d'un traité de paix, ou vous n'aurez rien. »
{Séance levée à i heure un quart du matin.)
On le voit... la vérité ressort éclatante, incontestable, de ces longues et pénibles séances : les membres du Gouvernement de la Défense nationale ferment volontairement les yeux à la lumière ; ils ne veulent pas voir l'affreuse réalité... ils s'en prennent à nos malheureux soldats, à leurs chefs, à M. Gambetta, au Gouverneur lui-même, de l'insuccès de nos armes I... Ils passent
alternativement des espérances les plus folles au découragement le plus absolu; parfois leur impuissance se manifeste par les appréciations les plus injustes, les propositions les plus ridicules» les plus honteuses...
S5 décembre.
« M. J. Favre déclare que, dès aujourd'hui, le Gouvernement doit conduire lui-même les opérations militaires. — M. Garnier-Pagès fait observer que M. J. Favre, à son insu, devrait ainsi arriver à la révocation du général Trochu.
« M. Jules Favre répond que telle est bien, en effet, son intention , et qu'il espère que le général le comprendra... Il rappelle que la souveraineté appartient au Gouvernement tout entier, et qu'il semble l'avoir jusqu'ici abdiquée dans les mains du Gouverneur... Il rappelle que le général Ducrot lui-même a proposé de céder la place au général qui présenterait un plan meilleur que le sien.
« M. J. Ferry déclare qu'il tient tous les autres généraux que les généraux Trochu et Ducrot en complète méfiance.
c M. Picard fait observer que le général Trochu est investi d'une véritable dictature militaire depuis trois mois , et maintenant tout le monde dit que rien ne marche; le ministre de la guerre le crie plus haut que personne.
« M. Ferry fait observer a M. Picard qu'il doit bien savoir que les généraux ne désirent quune chose, la paix... >
26 décembre.
€ MM. Àrago et Gariûer-Pagès déclarent qu'il leur
« semble impossible de faire défendre la Républi(iue par « Tex-sénateur Vinoy. »
2 janvier.
« M. J. Favre dit que le Gouvernement a entendu
< avec peine tomber de la bouche du général Ducrot
< des paroles de découragement...
« M. Garnier- Pages rappelle qu'à l'exception de « MM. Ducrot et Frébault (1), tous les généraux se « sont prononcés pour Faction...
« M. J. Simon a été atterré par les déclarations déses- « pérantes du général Ducrot, qui semble ne se battre « que par devoir et sans aucune confiance. >
26 décembre,
« M. Clément Thomas observe qu'on n'use pas assez « de la garde nationale, qui ne demande qu'à mar- « cher. »
4 janvier.
< Le général Trochu affirme que les bataillons de
< marche de la garde nationale sont formés; leur esprit « est excellent; ils inspirent confiance. — Le moment « est venu de les mettre en ligne. . . »
(1) M. G. Pages fait' allusion à la séance du 81 décembre, et son assarlion est contraire à la vérité. Comme on peut le voir dans le procèsverbal de ladite séance, à l'exception de MM. les généraux Schmilz et Guiod, qui parlèrent de la nécessité de livrer une grande bataille, tous les autres, sans exception, affirmèrent qu'il était devenu absolument impossible de rompre l'investissement sans l'intervention d'unt armée de secours, et il est bon d'ajouter que coux-ci étaient beaucoup plus compétents que ceux-là dans la question, attendu qu'ils vivaient constamment au milieu de leurs troupes, les conduisaient journellement au feu et connaissaient bien le terrain sur lequel ils avaient à opérer, toutes choses absolument inconnues à MM. Schmitz et Guiod, qui, jusqu'au dernier jour, ont été constamment retenus à llintérieur de Paris par leurs fonction» spéciales.
10 janvier {10 heures du soir).
« Le général Clément Thomas déclare qu'il y a beaucoup de charlatanisme dans cet étalage de courage de « la garde nationale. Déjà , depuis qu'elle sait qu'on va « l'employer, son enthousiasme a beaucoup baissé. » -'^
8 janvier (5 heures du soir), \r -
« Le commandant Bibesco lit les dépêches arrivées « par pigeons; elles sont excellentes; le Gouverneur c s'applaudit de ne point avoir encore livré la bataille « projetée. »
8 janvier {10 heures 1/2 du soir).
€ Le général Trochu donne lecture d'une dépêche du « 4 janvier, annonçant des victoires du général F'aid- « herbe, sous Bapeaume et à Pont-Noyelles. — Il si- « gnale Thabile manœuvre du général Bourbaki, se c portant vers les Vosges ; c'est là la grande guerre. . . >
10 janvier {10 heures du soir).
« Le général Trochu déclare que les généraux Chanzy « et Faidherbe lui paraissent, dès à présent, condanmés « à l'impuissance... »
17 janvier {10 heures du soir).
« Le général Trochu considère un échec comme îné- « vitable, en présence de la situation précaire de Paris, « tant au point de vue militaire qu'au point de vue des « subsistances. — Les obus vont tomber partout, et « peut-être même arrêter les moutures en fracassant « les moulins. — L'ennemi s'apprête à fondre sur c Saint- Denis... U prie le Conseil d'aviser pour le cas
« OÙ le général Clément Thomas et lui viendraient â « disparaître.
« M. J. Favre rappelle que, plusieurs fois déjà, il a « demandé qu'on réglât toutes choses à l'avance. — Il « engage le général a se ménager, en vue des devoirs ^
« civils qui réclament impérieusement son concours.
< Il croit que la capitulation doit suivre fatalement « tout nouvel échec militaire.
< Il reconnaît toutefois deux grands dangers à ce qu'il
< en soit ainsi : illusion de la population de Paris , qui
< veut résister même au delà du possible : colère qui sui-
< vra la perte de ses illusions , et qui portera la popu-
< lalion à briser dans un mouvement de désespoir le « Gouvernement qui peut seul maintenir l'drdre et sau- « vegarder à la fois les intérêts et la dignité de Paris. « Il faut tâcher d'éviter cette fin honteuse et terrible ; « aussi regrette-l-il amèrement que M. le Gouverneur « ait mis le Gouvernement dans un cruel embarras, en « déclarant publiquement qu'il ne capitulerait pas... »
9 janvier (10 heures du aoir).
€ M. Cresson, préfet de police, propose de transférer
< les prisonniers prussiens dans les prisons bom- « bardées! ! !... »
Nous n'irons pas plus loin... ces rapprochements néstiinô
^ ^ 1,. . , ^0 ïa situation
suffisent amplement pour faire ressortir 1 injustice, 1 exa- ^^ ^^ d^lS^mbre gération, la faiblesse des hommes qui avaient pris en mains les destinées de notre malheureux pays...
En réalité, voici quelle est la situation :
A partir du 21 décembre, l'espoir de forcer les lignée d'investissement a abandonné les cœurs les plus intré* pides...; les souffranCers, le^ prîvatiotis, accablent nô*
malheureux soldats, condamnés à passer les nuits aux avant-postes, dans les tranchées, par un froid de 12 à 16 degrés... Les congélations, les maladies, les désertions (à rintérieur de Paris), nous enlèvent le tiers de nos effectifs.
Dans de pareilles conditions, nous n'étions pas assez aveugle pour compter sur la possibilité d'une grande action générale.
Pour qui veut réfléchir, ouvrir les yeux, cela est évident, palpable ; et si les membres du Gouvernement parlent de leur opiniâtre espérance, c'est que les uns comptent orgueilleusement sur une intervention surhumaine...; les autres, dans leur ignorance absolue des choses de la guerre, croient à l'action décisive de la garde nationale» à la sortie en masse, à la sortie torrentielle (1).
Cette situation ressort clairement des discussions aussi aigres qu'oiseuses qui ont lieu dans le sein du Gouvernement de la Défense nationale...
Le Gouverneur a perdu la confiance de ses collègues; il le sent par instants, il est prêt à remettre le commandement... puis il se ravise presque aussitôt : il s'y attache obstinément, opiniâtrement... et se renferme dans une sorle de fatalisme, de stoïcisme religieux... flottant, irrésolu, perplexe... Un jour, il déclare que, laissant l'opinion de côté, il faut faire des actions partielles, isolées...
(1) On nous a souvent reproché, m8me d'anciens militaires, le ministre de la guerre entre autres, de n'avoir jamais cru à la garde nationale. C'est que nous étions à même, par notre situation, de la voir I l'œuvre, de la Juger sur le terrain : Un jour, près de Bobigny, rencontrant un bataillon de gardes nationaux... nous dîmes au commandant: « Formez-vous en colonne double et portez-vous derrière cette ferme. • Inédit commandant tourne et retourne autour de ses hommes... « Bi bien... faites donc... qu'attendez-vous? » — « Pardon, mon général... « c'est que je ne sais pas ce que c'est qu'une colonne double... ai vous « voulez bien me dire ce qu'il faut faire... n
pour lasser l'ennemi ; un autre jour, il parle d'une tenlalive grandiose, à la fois militaire et religieuse...
Assurément le brillant esprit du général Trochu subissait Tinfluence d'une situation terrible ; mais son entourage^ loin de lui exposer la vérité des faits, de lui faire pressentir le dénoûment inévitable, semblait prendre à tâche d'augmenter ses illusions... Son chef d'étatmajor, notamment, insistait sur la nécessité de terminer par un coup d'éclat, afin de donner satisfaction à la France et à F Europe.
Mais on ne savait de quel côté l'on devait frapper ce grand coup. . .
Dans la séance du 31 décembre et les suivantes où un certain nombre de généraux sont appelés seulement à titre consultatif, on va s'épuiser vainement à chercher un nouveau point d'attaque... On discute plusieurs objectifs; tantôt on penche pour percer par le Sud, tantôt par l'Ouest... C'est ainsi qu'après avoir résolu de donner l'assaut à Chàtillon, on reconnaissait l'impossibilité absolue d'opérer dans cette direction... on revient alors à l'idée d'agir du côté de Versailles, idée émise d'une manière très-dubitative par le général Berthaut. Quant à nous, dès le 31 décembre, nous n'avons pas hésité à faire connaître bien catégoriquement notre opinion sur la situation, et lorsque MM. les membres du Gouvernement de la Défense nationale nous posèrent par la bouche de M. Jules Favre les questions suivantes :
« Croyez-vous pouvoir obéir au désir d'action de la population à l'aide d'opérations militaires exécutées avec les divers éléments de la défense de Paris (armée, mobile , garde nationale , marine) , séparés ou combinés ; enfin, quel genre d'action peut-on ainsi proposer à la ville de Paris, et quelles espérances peut-on lui donner?
â08 DÉFENSE DE PARIS.
c En un mot, la défense peut-elle être continuée, et comment peut-elle Tétre? >
Nous répondîmes :
« Notre conviction est qu'il n'y a pas de plan ni de « valeur individuelle qui puissent briser la ligne d'inves- « tissement... Il faut renoncer à faire cette trouée imc praticable sans armées de secours ; cela ne s'est jamais « vu. — Le soldat, comme tout homme, a besoin d'es- « pérance; or, cette impossibilité de percer les lignes « est aujourd'hui trop évidente, et l'on ne pourrait « désormais obtenir des troupes un de ces efforts con- « fiants qui seuls font le succès. — A ces considéra- « lions, il faut ajouter Tétat de fatigue et de souffrance t qui ne permet plus d'opérer en rase campagne. — € Quant à l'idée de se porter en avant avec 200,000 homt mes, c'est là une idée folle que j'ai toujours combat- € tue... Si l'on veut sauver une partie de l'armée, il < faut faire appel à des hommes choisis, les diviser en « plusieurs colonnes , et passer sur le ventre de l'enc nemi en poussant droit devant soi. »
Celte opinion, si fermement exprimée, nous la soutînmes jusqu'à la dernière heure : tout en déclarant qu'une grande action générale était devenue impossible, nous insistions néanmoins sur la nécessité d'agir jusqu'à l'extrême limite de nos forces , non plus dans l'intérêt d'une cause que nous considérions comme entièrement perdue, mais par sentiment de devoir et pour l'honneur de nos armes...
Dans cet ordre d'idées , nous examinâmes plusieurs projets, soit avec le Gouverneur, soit avec les officiers généraux qui nous entouraient.
Quelques-uns étaient d'avis qu'il fallait choisir un ou plusieurs points du périmètre pour reculer, autant que
possible , dans une certaine direction la ligne d'investissement.
Ce résultat, pcnsaienl-ils , pouvait être obtenu par une action de vive force combinée avec nos armées de r extérieur; d'autres proposaient do procéder par cheminements réguliers entre le canal de TOurcq et la Marne ; ils auraient voulu s'avancer pied à pied dans la forêt de Bondy, sur le plateau du Raincy, gagner Vaujours, et rendre très -difficiles les communications de Tennemi par Lagny. Il en était, au contraire, qui voulaient chasser les Allemands de la presqu'île d'Argentcuil, s'emparer des hauteurs de Cormeil, et, sous l'appui de cette forte position , se rendre maîtres de la presqu'île que recouvre la forêt de Saint-Germain ; on aurait ainsi obtenu une large zone formée par les trois presqu'îles de Gennevilliers , d'Argenteuil, de Saint-Gerr main, avec les hauteurs de Cormeil pour point d'appui de droite. — Des ponts établis sur les différents bras de la Seine auraient assuré nos communications jusqu'à Poissy,., De là, nous menacions le confluent de l'Oise, et le cercle d'investissement se trouvait pour ainsi dire crevé, etc., elc. Tout cela était très-ingénieux, très-joli comme théorie, comme étude stratégique ou lactique^ et aurait peut-être eu chance de réussir dans le courant du mois de novembre; mais, aujourd'hui, lorsque l'on voulait étudier sérieusement la question et aborder les détails d'exécution, l'on arrivait toujours à reconnaître que nos troupes régulières étaient trop épuisées, au physique comme au moral , pour tenter des actions aussi considérables... Quant à la garde nationale mobilisée, sur laquelle on avait, un instant, fondé tant d'espérances..,, les quelques essais tentés , notamment à Bondy , danç les derniers jours de décembre, avaient trop bien démontré qu'elle n'avait aucune chance de faire mieux que
choisis.
Tarmée régulière... Puis, enfin, il fallait bien avouer que le succès du meilleur de ces plans ne pouvait nous donner les moyens de ravitailler Paris, car on ne ravitaille
V pas en quelques jours une ville de deux millions d'ha-
bitants... Le jour n'était donc pas éloigné où la famine nous livrerait sans condition à nos ennemis !
Projet de sortie Dans cette triste situation . comme nous Tavons dit
par groupes . ^
d|homroes précédemment, une seule chose restait a tenter : faire sortir de Paris un certain nombre de groupes composés d'officiers, de sous-officiers et de soldats de bonne volonté, qui, faisant bon marché de leur vie, fonceraient pendant la nuit sur les lignes ennemies, et chercheraient à gagner les forêts des environs , pour de là rejoindre, isolément ou par petits paquets, nos armées de province, et leur apporter un appoint précieux d'hommes énergiques et expérimentés.
Un projet dans ce sens avait été étudié soigneusement par le général Ducrot, avec l'aide du général Berthaut et du colonel de Miribel ; il fut soumis au Gouverneur , au fort d'Aubervilliers , dans les premiers jours de janvier.
Le général de- la deuxième armée proposait de former six groupes de deux à trois mille hommes chacun ; trois partant des environs de Nogent et de Rosny, devaient suivre le chemin du canal, la voie ferrée et la voie mérovingienne; tournant Chelles par la droite et par la gauche, ils remontaient la Marne jusqu'à hauteur de Lagny, où ils chercheraient à s'assurer le passage de la rivière ; les trois autres colonnes, parties de Groslay, Bobigny et Bondy, suivaient la voie ferrée de Paris à Soissons, la route des Pelits-Ponts, celle de Meaux, et, arrivées à hauteur de Villeparisis ou de Claye, se rabattaient sur Lagny pour opérer leur jonction avec les colonnes de droite; la Marne franchie, on détruisait les
DÉFENSE DE PARIS. 3ii
ponts, et on cherchait à gagner les forêts d'Ârmainvilliers, de Crécy, Jouy, etc., puis chaque groupe se dirigeait, autant que possible, dans la direction du Sud- Est, d*après les incidents du moment et suivant son inspiration.
Beaucoup, sans doute, auraient été arrêtés dés les premiers pas par le feu des avant- posles , d'autres seraient tombés en route de fatigue et d'épuisement , le plus grand nombre aurait probablement été ramassé par la cavalerie ennemie.... Mais enfin quelques-uns avaient chance de gagner les montagnes du Morvan et de la^ Gôte-d'Or, d'où ils auraient pu rallier l'armée -de Bourbaki ou le corps de Garibaldi .... Dans tous les cas, c'était un acte de suprême désespoir, un généreux sa-crifice qui eût complété par un beau dénouement ce long et douloureux drame de la défense de Paris, et nous eût mérité, ainsi que le demandait M. le général Schmitz,. sinon l'admiration , du moins l'estime de la France et de l'Europe....
Mais ce projet n'obtint pas l'approbation des membres. du Gouvernement de la Défense nationale, cela ne leur, parut pas assez grandiose.... Il fallait absolument une grande, une très-grande affaire dans laquelle on laisserait 20,000 hommes sur le lorrain, ainsi que le demandaient M. Ferry dans la séance du 25 décembre, et M. Garnier- Pages dans celle du 26 décembre. — < Les grands sa- € orifices d'hommes, disait ce dernier, produisent le € plus souvent un redoublement d'élan et d'enlhpu- € siasme que ne produisent pas les petites pertes et les € actions restreintes. . . »
Dans une réunion à laquelle nous assistions, l'idée fut émise qu'il fallait réunir les membres du Gouvernement, la magistrature, le clergé, les jeunes filles, avec les bannières des corporations religieuses... sortir procession-
nullement de la ville et marcher droit aux lignes allemandes... Un pareil spectacle devait certainement leur inspirer un tel respect qu'ils nous laisseraient passer. . . dans tous les cas, si nous devions périr nous péririons noblement, et nos ennemis, au contraire, se couvriraient, de honte...
D'autres voulaient que Ton tentât une sortie générale sur tous les points du périmètre avec la garde nationale, l'armée régulière, les corps francs, les marins, en un mot toute la population armée de Paris ; c'est ce que l'on appelait la sortie torrentielle !
Vainement fimes-nous d'énergiques efforts pour démontrer l'impossibilité absolue de mener à bonne fin de pareilles entreprises; vainement cherchâmes-nous à prouver que loin de nous donner une fin glorieuse, elles ne pouvaient que nous faire succomber sous le ridicule. . . On ne voulut pas nous entendre, on nous reprocha notre manque de confiance , de résolution ; on alla jusqu'à nous accuser de faiblesse, et c'est a la suite de ces déplorables discussions que nous demandâmes à être dispensé d'assister aux conférences dans lesquelles furent préparées les dernières opérations du siège, affirmant d'ailleurs que l'on nous trouverait toujours prêt à exécuter avec une complèle obéissance et un dévouement absolu les ordres qui nous seraient donnés.
Pour le prouver, nous allons reprendre, jour par jour, le récit des événements depuis le 2 janvier jusqu'au 28 janvier, date fatale de la reddition de Parisl. . .