CHAPITRE III
Avanl d'exposer nos idees sur la defense des Etals, nous croyons devoir nous arreter un moment k celles qu'ont emises les adversaires des places fortes, et les auteurs qui, par crainte d* abuser de la fortification, sont tombes dans un exces conlraire, en restreignant outre mesure le nombre et le r61e des forteresses.
A la tete de ces reformateurs exageres ou trop absolus, se trouve Machiavel qui^ dans son Discours sur la premiere decade de Tite-Live, proscrit d'une maniere a peu pres generate Temploi de la fortification permanente.
II declare inutiles les forteresses elevees pour combattre une invasion ennemie^ et il condamne absolument celles qui doivent servir a defendre un prince contre ses sujets. « Ces dernieres, dit-il, rendent plus hardi a opprimer et poussent les sujets a la revolte; or la place forte qui aura occasionne cette haine ne
saura en d^fendre le prince. » Nous ne le contesterons point. Quant i rinutiliti strat^gique des places, nous ferons observer qu'elle n'a pas et6 dSmontree par le cilebre Florentin, qui s'est born^ k examiner s'il est pr^Krable d* avoir des places fortes sans armee, ou une arm^e sans places fortes. II se prononce pour cette derniSre proposition, et encela n'a point tort; mais ce n'est pas en raisonnant ainsi qu'on pent ^lucider et resoudre I'importante question dont il s'agit. Machiavel aurait di!i prouver, pour soutenir sa these, qu'une armde sans places fortes d^fendrait mieux et plus longtemps le pays, qu'une armee dont le quart ou le tiers occuperait des points fortifies, judicieusement choisis, et pouvant resister k Tattaque de vive force.
€ Les Spartiates, dit-il^ ne souffraient pas meme de « murailles autour de leurs villes ; les poitrines des « citoyens; voili quelles etaient leurs fortifications. »
Si les Spartiates avaient eu des forteresses, n'auraient-ils pas resist^ avec plus de succes k leurs ennemis? G'est ce que Machiavel n'a point examine.
Quant aux Romains, dont il est un grand admirateur, il se trompe completement lorsqu'il dit « qu'on les « a vus toujours, dans les pays qu'ils voulaient retenir « par la force, raser et jamais elever de citadelles. »
Nous avons cite plus haut des faits concluants, d'oii il r^sulte que € les maitres du monde )> avaient des id^es toutes differentes sur le r61e des forteresses, particulierement en pays conquis.
II est k remarquer, au surplus, que Machiavel ne
condamne pas d'une maniere absolue les places fortes. « Un prince, dit-il, qui a de bonnes armees pent avoir m sur les cotes ou sur les froniieres de son royaurae « des places capables d'arreter Tennemi pendant quelle ques jours, afin de lui donner le temps de rassem- « bier ses forces. »
Parmi les systemes inadmissibles auxquels a donne naissance le denigrement outre des places fortes, nous cilerons celui du general Duvivier, public sans nom d'auteur, en 1826 i.
Get officier proposa de defendre la France au moyen d'une place unique, etablie dans le delta forme par la Loire et TAllier : place triangulaire, ayant sessommets vers Dijon, Moulins et Nevers. Les rivieres servaient de fosse i deux deses faces; la S^ 6tait couverte par les affluents retenus et devils de ces rivieres.
EUe avait 45 lieues de pourtour et elle etait d^fendue par 250 redoutes en mafonnerie, 6tablies en quinconce, sur trois lignes, k 2000 metres Tune de Tautre. Chaque redoute avait des^bAtiments k Tepreuve de la bombe pour 400 homraes.
Independammentde cette place gigantesque,le general Duvivier voulait creer deux immenses ports, Tun sur la Mediterran6e (Toulon), Tautre sur TOcean (Brest).
II est inutile, croyons-nous, de faire ressortir les nombreux el graves d6fauts que pr6sente ce dispositif
1. Essai sur la defense des Etats par les fortifications^ 1826.
48 LA DEFENSE DES l^TATS
de defense. L'exageration d'un principe rationnel n'est pas inoins condamnable que Tabus d'un principe faux, el un grand pays comme la France serait aussi mal defendu s'il n' avail qu'une seule posilion forlifi^e, que s*il 6lail enloure d'une Iriple ligne de places fronlieres.
Un officier beige, M. le lieulenanl-colonel Vandevelde, a public, en 1858, une Etude sur la defense des Eiats^ dans laquelle il preconise un disposilif de defense qui diiTere pen de celui de Sainle-Suzanne, puisqu'en I'appliquanl a la France il esl amene a proposer la conslruclion d'un pivol central , de cinq places a camps relranches en seconde ligne el de 15 places fronlieres (don I 6 sur les coles) : total 21 forteresses, soil une de moins que n'en comporlail le projel du general fran(^ais.
Bien que dans ce disposilif le nombre des forteresses soil reduil au minimum, Tauteur ful bientol d'avis qu'il y en avail trop, el c'esl ce qui Tengagea a proposer, en 1873, un disposilif reclifi6, ne coraporlanl plus que 8 places a camps relranches.
Dans le disposilif de 1858 M. Vandevelde 6tablissail sur la fronliere de peliles places, pourvues de 3000 hommes de garnison, el « deslinees a servir de cc base a I'armee operant offensivement * ».
Ces peliles places, il les supprime dans son nouveau disposilif comme « nuisibles ».
1 . II dit aiUeurs : « deslinees a servir de bases secondaires « et de places de depot pour Toffensive. »
OBJECTIONS CONTRE LES PLACES FORTES 49 Voici ce nouveau dispositif, tel que I'auteur le d^-
crit daos !e tome U de sa Tactique appliquee au ter~
rain.
€ Prenons pour lh64lre de guerre type uq pays
< d'une population de 30 millioDS d'habitaats, ayant
« une ann^e de 300,000 hommes en temps de pais
Fig. i. — Diipini
M. Vaodovolde.
* et de 500,000 sur pied de guerre (voir fig. 1). Sup- « posons que ce pays forme un carrd, ayant sa capifl tale vers le centre, sa fronti^re de I'Est born^e par « la mer et ses trois autres frontieres ouvertes et ac- < cessibles sur tous les points.
c Les grandes voies de communications de ce pays, « les routes, les chemins de fer, etc., rayonnant de « son centre vers les fronti&res, le divisent en one « s^rie de triangles qui ont pour sommet commun la tt capitale et, pour base, une fraction de la frontiere. « Au centre de ce grand polygone s'en trouve un « petit, ^galement divise en une s^rie de triangles, « qui ont pour bases des chemins de fer transversaux ; « pour cdt6s, des fractions de grands rayons ; et poor « sommet commun, la capitale. Ces deux polygones « composes, I'un de grands triangles, I'autre de pe- <( tils, forment deux echiquiers distincts.
. « Le sommet commun de tons les triangles (grands « et petits) est le point strategique decisif du th^tre a de guerre.
« Comme siege du gouvernement et comme centre « de puissance de I'Etat , la capitale a plus d'im- « portance politique qu'aucune autre localite du « pays.
« Comme sommet commun de toutes les grandes « voies de communication, elle est geographiquement « bien situee pour servir de base et de pivot de matt noeuvres a une armee refoulee d'une frontiere quel- « conque vers le centre du pays.
« C'est sur ce point qu'il convient d'etablir le foyer « de la defense, la resistance de front, la grande posi- « tion retranchee renfermant les principales ressour- « ces militaires du pays.
€ Dans le petit polygone qui constiiue Techiquier
« defensif, les intersections des cheniins de fer transit versaux avec les grands rayons, sont des points stra- « t6giques g^ographiques et de manoeuvres. G'est sur € ces points qu'il convient d'elever des forteresses « pour servir de bases et de pivots d' operations a la « defense laterale de la capitale, et c'est sur ces forte- « resses que les armees operant sur les differentes « frontieres se replieront en cas de revers.
a Quoique la contr^e que nous avons prise pour « type, soit d^pourvue d'obstacles et qu'elle ait peu de « voies partant de la capitale vers les frontieres, il ne « faudrait cependant pas 61ever un camp retranche sur * chaeune de ces voies.
« Pour fixer le norabre de forteresses qu'il serait « n^cessaire d'eriger autour du polygone defensif , « cherchons quel est Tusage qu'on veut en faire.
a La contree a defendre a quatre frontieres ; cha- « cune d'elles pent done devenir un theatre distinct «( de guerre, c'est-a-dire que pour defendre cette con- « tree , on pourrait se trouver dans le cas de dea voir operer dans quatre directions differentes. Or il « faut sur chacun de ces theatres de guerre une « grande position fortifiee qui puisse servir de base « et de pivot d'op6rations a Tarmie appelee a y <L operer.
« II y a plusieurs raisons pour lesquelles il ne doit « y avoir qu'une grande position fortifiee sur une « mfime direction. Une arm6e ne doit avoir qu'une € base : si elle en avait plusieurs, elle serait obligee
52 LA DJgFBNSE DBS l^TATS
f de s'affaiblir pour fournir des garnisons k chacune f d'elles, et, en cas derevers, la multiplicity des bases < ne manquerait pas de donner lieu k une retraite € divergente, ce qu'on doit eviter avee soin. »
Jusqu'ici nous sommes d' accord avec le lieutenantcolonel Vandevelde, en faisant toutefois cette reserve, k propos de la fortification de la capitale, qu'il peut y avoir des cas ou il soit n^cessaire de choisir une autre ville comme pivot central.
Ce cas se presentera pour un grand Etat^ quand la capitale occupera un point strategique geographique peu favorable, telque Romeet Saint-Petersbourg. 11 se presentera pour un petit Etat^ quand la capitale ne se trouvera qu'i une ou deux marches de la fronti^re la plus menac6e, ou quand elle offrira moins de ressources, pour soutenir un blocus ou un long siege, qu'une autre ville, situee, par exerpple, sur un grand fleuve en communication avec la mer ou avec les allies naturels du pays, et possedant de vastes magasins de vivres, de mat6riaux, etc., comme Test, pour la Belgique, le port d'Anvers, un des mieux approvisionn^s du monde entier.
L'accord entre le lieutenant-colonel Vandevelde et nous cesse compl6tement , lorsqu'il condamne dans les termes suivants toutes les places frontieres :
« Autrefois on elevait, sur la frontiere, des forte- « resses qu'on appelait offensives, bien que ne tenant « a Toffensive que par les magasins qu'elles conte-
« naient dans le but de pourvoir a T alimentation des « armies qui op^raient sur la frontiere ou en pays « ennemi. Aujourd'hui que la vapeur permet d'ali- « menter les armees au jour le jour en prenant les « subsistances dans Tint^rieur du pays , on pent se « passer de ces sortes de depots dont Tapprovisionne- « inent avail i' inconvenient d'6venter les projets des •( geniraux et d'exposer les arsenaux k fitre enlev^s i « la suite d'un 6chec. Quant aux forteresses destinies (( a empficher Faeces d'une contree , on reconnatt <r qu'elles n'arretent guere les invasions et il est « generalement admis qu'elles sont plus nuisibles « qu'utiles. d
Ce passage renferme de tres-grandes erreurs et des assertions contraires aux faits les mieux 6tablis.
Ge n'etait pas seuleraent « autrefois i> qu'on 61evait sur la frontiere des forteresses offensives ; on en 6leve encore denos jours : temoin Strasbourg, Belfort, Lyon, Grenoble et Lille que les Allemands et les Frangais entourent de forts detach6s^ et dont ils font de grandes places de d^pot et des points d'appui solides pour une guerre d'invasion.
Sans doute, si une place de d^pot etait assez denude de ressources pour qu'on dut la pourvoir de tout, au moment de la guerre, ces envois donneraient Fiveil k I'ennemi et la place serait plus nuisible qu'utile; mais si c'6tait une grande ville industrielle ou commerciale, poss6dant des arsenaux,
de grands magasins d'dquipement, d'habiUement et de vivres, des manufactures et d'autres etablissemeats utiles aux armdes en campagne ; et si cette ville poavait communiquer au moyen d'un large fleuve avec les grands ports et les principaux marches du pays ou de r^tranger^ elle constituerait une excellente base ofTensive. Telles sont Strasbourg, Mayence et Cologne pour TAUemagne, et telles 6taient pour la France, avant 1870, Strasbourg, Metz et Lille.
Ces places sont assez bien pourvues en tout temps pour qu'on n'ait rien k y envoyer au moment de la guerre. L'6veil ne sera done point donne, et ce n'est qu'aprSs Touverture de la campagne, que les vivres, les munitions et les recrues y afflueront, pour completer les magasins permanents et subvenir aux besoins ult6rieurs de Tarmie,
Nous ne contestons pas que les chemins de fer ne permettent de tirer facilement et promptement des subsistances et des munitions de Tinterieur dupays, mais il ne suit pas de li, comme le dit M. Vandevelde, « qu'on « pent, par ce moyen, alimenter les armies au jour le « jour. » En effet, lorsqu'une arm^e opere au deli de ses frontieres, elle a tant de choses k tirer du pays (recrues, chevaux, materiel, etc.), et tant de choses h y faire entrer (malades, blesses, prisonniers, materiel conquis, etc.), que, pour 6viter Tencombrement des voies et I'interruption des communications, elle ne doit demander k rint^rieur que ce qu'il est impossible de trouver sur la frontiere. C'est ividemment
pour ce motif qu'aucun l^tat europ6en n'a d^moli ni d^class^ jusqu'ici les grandes places de d^pot qui occupeut les fronlieres , et que la plupart les out au contraire mises a Tabri du bombardement par la construction de forts detaches. lis ont par6 ainsi k Tinconvenient que M. Vandevelde reproche aux depots frontieres, « d'exposer les arsenaux k fitre enlev6s k la c suite d'un £chec. »
Quant k I'asserlion du meme auteur que « les for- « teresses destinies k empficher Facets d'une contrie, « n'arretent guere les invasions et qu'il est generale* fi-ment admis qu'elles sont plus nuisibles qu'utiles, » nous la repoussons absolument. On ne pourrait pas en effet citer une seule autorite militaire, ni un seul gouvernement qui ait condamne ^les places frontieres comme <£ plus nuisibles qu'u tiles. y> II semble plutot que tons soient encore de Tavis du prince Charles, qui attribuait aux places de premier rang le role le plus important et qui, pour mieux les dfefendre, voulait a au besoin y employer meme une grande partie des « forces de TEtat, » parce que, disait-il, « rien ne: « supplie au difaut de ces places K »
La virile est que ni Fridiric II, ni Napolion, dont nous exposerons plus loin les idees, ni les geniraux que les dernieres guerres ont mis en relief, ne se sont montris hostiles aux places frontieres. Von Glausewitzdit avec raison : « Ge n'est qu'S la guerre qu'on ac-
!• Principes de strategie.
56 LA DEFENSE DBS l^TATS
« quiert par Texp^rience directe, des notions vraies
« sur FiDfluence salutaire qu'exerce, dans les circons-
« lances fiicheuses, une place forte rapprochee. Ella
« contient de la poudre et des armes, de Tavoine at
« du pain, procure un abri aux malades, la sScuriti
« aux bien portants, et le temps de la reflexion aux
« eflray6s. Les places fortes sont des hoielleries dans « le desert, »
Nous prouverons du reste, dans Tun des chapitres
suivants, que les places frontieres ont rendu, jusque
dans les derniers temps, de tres-grands services aux
arro^es^ quand elles etaient strat^giquement bien si-
tuies et pourvues de tons les 616ments necessaires a
une bonne defense * .
1. Cette preuve et les arguments sans r^pUque foamis par les strat^gistes en faveur des places frontieres, etablies dans de bonnes conditions , nous dispenseut d'examiner en detail les applications que M. Vandevelde propose de faire de son polygone concentre a la defense des divers Etats de I'Europe. Pour montrer combien ces applications sont inadmissibles, il suffit de faire observer que M. Vandevelde juge inutiles a la defense de TAUemagiie toutes les places du Rhin , de la Moselle, du Mein, de la Vistule (a I'exception de Dantzig), de la Warthe et de I'Oder (a Texception de Stettin et Custrin), et qu'il condamne pareillement les meilleures places frontieres de la France : Lille, Soissons, Belfort, Besangon, Langres, Grenoble, Lyon, etc.
II voudrait reduire le reseau defensif de ce dernier pays k 8 points fortifies, a savoir : Paris, pivot central; Reims, Chalons et Troyes, bases et pivots d'operations des armees agissant dans I'Est, et positions couvrant la capitale de front; Compiegne et Montereau, defendant la capitale lateralement et servant de pivots de manoeuvres a la defense de fianc; Orleans et Rouen, grands arsenaux ou, en cas de guerre defensive, les consents se rendraient pour §tre equipes et formes en corps.
Ghacun de ces buit points aurait une enceinte de siirete, precedee d'une ceinture de forts formant camp retrancbe et mettant les villes a Tabri du bombardement. La France serait
Ces services, loin de decroitre, seront plus importants encore dans I'avenir, car c'est seulement depuis peu que Ton s'occupe s^rieusement , dans tous les pays, des moyens de mobiliser promptement les armies. Get art, qui a ^te pousse si loin en AUemagne, 6tait inconnu en France avant la derniere guerre, et Napoleon lui-meme, si habile k lever des troupes, avait besoin de plus de semaines, pour preparer une entree en campagne^ qu'il n'a fallu de jours k Tarmee prussienne^ en 1866 et en 1870^ pour mettre son arraee sur le complet pied de guerre. Or, si un grand pays n'avait que trois ou quatre places centrales, il lui serait absolument impossible de mobiliser sur place les corps dont les circonscriptions touchent k la frontiere. 11 suffirait que Tennemi jelAt quelques divisions de cavalerie dans le pays pour d6truire les magasins, empecher les miliciens de rejoindre et causer k la defense un prejudice irreparable. Les places frontieres sont un rideau derriere lequel I'armee pent se completer et s'organiser. L'en priver serait done la placer au debut de la campagne dans
ainsi divisee en 7 secteurs ou regions , defend us chacun par une armee recrutee dans le secteur. La 8* armee, formant reserve strategique, aurait Paris pour foyer et serait recrutee dans tout le pays.
Le dispositif de la Prusse se composerail, d'apres M. Vandevelde, de :
1 grande position retranchee : Berlin ;
6 places k grand developpement : Magdebourg , Dessau, Falkenberg, Cottbus, Custrin et Stettin ;
2 ports de refuge dans la Baltique : Dantzig et Kiel, et 1 port de refuge 'dans la mer du Nord : Willemshafen.
Stettin servirait k la fois aux forces de terre et de mer.
58 LA DfiFBNSB DBS tJkTS
les conditions les plus f&cheuses, et I'exposer h un ichec k peu pr^s certain.
Apr^s ces considerations nous pourrions nous dis* penser de pousser plus loin I'examen du dispositifpropos6 par M. Vandevelde, mais ce dispositif — quoique trop absolu — renferme cependant des parties qui miritent une ^tude approfondie et mSrae una approbation complete.
Reprenons done la description qu'en donne I'auteur.
tt Notre dispositif de defense, dit-il, se r^duirait h a une grande position centrale ayant pour but de cona tenir les altaques de front, et k quatre camps rett tranches procurant des defenses lat^rales et permet- « tant aux armies qui les occuperaient d'agir sur les <c derrieres de I'invasion, si elle pinitrait entre ces « camps, pour op^rer contre la capitale.
tt Quant k la defense par mer, il serait difficile de « determiner le nombre de forteresses qu'il conviena drait d' Clever sur le littoral, pour meltre en s6curite a les escadres d'une grande puissance maritime. Tout a ce qu'on pent determiner k cet egard, c'est qu'on a ne doit fortifier que les grands ports militaires, et a que ceux-ci, pour offrir une bonne defense, doivent tt etre places au fond des baies ou sur des bras de a mer, afin que Tattaquant soit oblige d' embosser ses a vaisseaux sous le feu convergent des batteries eie- « vees sur les rives, en aval du port ou de la rade. »
Voici comment M. Vandevelde dispose et met en
action dans une guerre defensive les 500,000 homme& qui constituent Tarm^e de son Etat-mod^le. II divise ces forces en cinq armees de 100,000 hommes; quatre sont chargSes de difendre les frontieres; la cinquieme forme une reserve centrale ou stratigique, composSe de Tilite de Tinfanterie, mais ayant moins de cavalerie et d'artillerie que les autres armies, pour etre plus mobile.
« Cette reserve serait camp6e dans la position cen- « trale, en dehors de la ville, loujours prete h etre « transportee vers Tarm^e la plus menacee, en op6ra- « tion sur les frontieres. Les troupes des depots d'in- « fanterie, du g6nie et de Tartillerie de cette reserve, € et la garde nationale , civique ou landwehr de la € capitale constitueraient sa gamison, exclusivement e chargie de la defense passive de la position.
« Les quatre armies destinies k agir sur les fron- « tiSres auraient reciproquement leurs bases et leurs « pivots d' operations dans les places situ6es vers le € milieu du secteur qu'elles seraient chargies de de-- € fendre. Les garnisons de ces quatre places seraient < igalement forraees avec les troupes des depots des ft differentes armes de chacune de ces armees, ren - « forcies de la garde nationale ou civique de la ville € et des environs.
« Les places mari times seraient gardies par Tinfan- « terie et Tartillerie de la marine, complities par les e gardes nationaux ou civiques du littoral. »
CO LA DEFENSE DBS l^TATS
c Supposons que la coalition (dont les forces s'^- € levent k 600,000 hommes) dirige Tinvasion simul- « tan^ment contre les quatre frontieres k la fois. « A chacune de ces invasions on pourra opposer « 100,000 hommes, bases sur une grande position « forlifiee qui leur permettra d' accepter ou de refuser t la bataille; et k I'une de ces invasions, la plus me- € nagante, on pourra opposer, outre Tarmee charg^e « d'operer contre elle, la reserve strategique et une t centaine de mille hommes tires des deux th^dtres de « guerre lateraux, theatres sur lesquels on prendrait « momentaniment une attitude expectante , en re- « pliant les fractions d'armees sur leurs pivots de * manoeuvres.
(T Cette combinaison donnerait k Tarmee du de- « fenseur, operant offensivement, un effectif de « 300,000 hommes pour agir contre une armee de « 150,000 hommes S c'est-i-dire, une superiority « numerique assurant le succes.
< Si, comme il est a presumer, ces 300,000 hommes « obtenaient un resultat d^cisif, les trois autres inva- « sions agiraient alors avec beaucoup de circonspec- « tion, et le gros de Tarmee victorieuse, en se portant t successivement sur les autres theatres de guerre, « pourrait egalement y frapper de grands coups.
1. L*auteur commet ici une erreur manifeste. En effet, sile d^fenseur pent tirer 50,000 hommes de chacun des theatres de guerre lateraux, en y prenant momentanement une attitude expectante , I'assaillant peut egalement, sans courir aucun danger, afTaiblir de 50,000 hommes au moins chacune des deux armies qui op^rent sur ces theatres de guerre.
a Exarninons aussi Thypottiese oil la coalition op6- « rerait avec ses 600,000 hommes par une seulezone, « c'est-i-dire par une meme frontiere.
« Comme dans le polygone central le d^fenseur « disposerait en loute securite des voies ferries, il « pourrait immediatement i jeter trois de ses cinq « armies sur le front de Tenvahisseur, tandis que les « deux autres, basees sur des pivots de manoeuvres « places lateralement i la zone d'invasion, coopere- « raient a la defense de flanc; or, les cinq armies du <r difenseur ayant leurs bases immediatement der- « riere elles, seraient infiniment moins embarrassees « ^'impedimenta que celles de I'envahisseur et, par « suite, plus mobiles, ce qui compenserait largeraent « leur inferipriti numerique.
1. Ce mot immediatement que Tauteur emploie frequemment, quand il s'agit du transport d'une armee par chemin de fer^ prouve qu'il ne se rend pas bien compte du temps ni des ressources qu'il faut pour effectuer ce transport. La Relation de la guerre franco-allemande, par le grand etat-major prussien, nous apprend en efTet que Ton etait parvenu en 1870 c k porter le mouvement journalier a 12 trains sur les lignes c a vole simple et a 18 sur celles a double voie, ct que le « nombre de voitures des divers trains avait ^te augmente de « telle sorte, que le transport d'un corps ne prenait plus que « 5 1/2 ou 3 1/2 journees. »
Une preuve que cette vitesse est considerSe comme un maximum^ c*est qu'en AUemagne on ne compte expedier habituellement que huit trains par jour sur les lignes k simple ▼Die, et douze sur les lignes k double voie. Pour justifier ces chiffres on evalue le temps de Tembarquement a 20 minutes en moyenne pour un bataillon, a 45 minutes pour un escadron, et & 90 minutes pour une batterie. Le debarquement pour les troupes a cheval et pour Tartillerie exige plus de temps encore que Tembarquement.
La preparation des gares pour un grand transport de troupes exige 2 a 3 jours .
<)2 LA DEFENSE DBS liTATS
< Admettons, nianmoins, que Vinvasion parvienne « i p6n6trer dans le triangle form6 par la capitale et « les deux camps retranches, places lat^ralement k la « zone d'invasion. Dans cetle 6ventualit6 Tagresseur « serait contenu de front par le foyer central, d6fenda « par trois armies, et diborde sur ses deux ailes par « les deux autres armies, bien basees et pouvant a « volonti atlaquer ou refuser le combat.
c Dans cette position I'armie envahissante se trouc verait ividemment tres-compromise : elle ne saurait « se ravitailler que difficilement, et le moindre ichec « Texposerait k perdre ses lignes de communication^ « ce qui amene generalement un disastre. »
Cette raaniire de conduire la defense est conforme aux principes de la stratigie, et nous n'avons aucune objection a y faire. Le cote faible du raisonnement de M. Vandevelde ne se mahifeste que dans la comparaison qu'il fait entre son dispositif concentre de 1873 et celui de 4858 qui admettait douze places frontieres, indipendamment de quatre grands pivots et d'un r6duit ou pivot central de defense.
En effet, pour demontrer Tinutilite des places frontieres, M. Vandevelde est oblige d'admettre :
1° Que Tenvahisseur pent se dispenser de faire beaucoup de ditachements pour observer les placesfrontieres ;
2® Que ces places, manquant toujours des iliments nicessaires pour se bien difendre, Tenvahisseur en-
leve d'emblee celles dont il a besoin pour assurer ses communications ;
3® Que Tenvahisseur laisse les autres en arriere, sans s'en inquieter beaucoup, k moins qu'il ne trouve sur son chemin un Ulm, un Olmutz ou un Metz, renfermant des armees entieres ;
4° Que les places-frontieres peuvent, comme dans les dernieres guerres, faire commettre de grandes fautes aux commandants d'armee.
II nous sera facile de prouver que ces assertions et les conclusions qu'en tire Tauteur, sont appuy^es sur des raisonnements inadmissibles et des faits mal appr6cies.
M. Vandevelde conclut k Tinutilitfi de la place d'Olmutz parce que, dans la guerre de 1866, « elle a fait « commettre aux Autrichiens une double faute : leur a armee, en s'y concentrant d'abord, pour se porter tt ensuite en toute hdte en Boheme, est arriv6e trop « tard dans cette contree pour profiter de tous les a avantages strategiques qu'une concentration en <i BohSme, autour de Gitschin , leur offrait au debut « de la campagne. Et, apres la bataille, en repliant « I'armee sur Olmutz, pour la diriger ensuite par de « longs detours vers Presbourg, on a d^couvert la ca- « pitale. . . . et oblige le gouvernement k passer imm6- « diatement sous les fourches de Nicolsbourg. »
Cette double faute prouve non pas Tinutilit^ de la place d'Olmutz, mais bien le tort qu'a eu Benedec de ne pas choisir Gitschin comme point de concentration, et le tort non moins grave qu'a eu le gou-
vernement autrichieo, de ne pas fortifier Vienne. Une arme n*est pas inutile ou dangereuse, lorsqoe celui qui doit s'en servir ne sait pas la manier et qa'il s'enferre au lieu d'enferrer Tennemi.
M. Vandevelde tombe dans la m^me erreur lorsqa'il appr^cie le rdle des places durant la guerre francoallemande.
tt Si en 1870^ dit-il, les fronti^res fran^aises avaient « ^t^ digamies de forteresses, Bazaine ne se serait « pas arr6t6 k Metz et n'y aurait pas perdu son arm^e ; . « le conseil aulique de Paris ne se serait pas tromp^ « sur les avantages qu'il comptait trouver dans les « forteresses du Nord, et n'aurait pas indique cette a direction k Mac-Mahon, pour se porter au secours tt de Metz, et, enfin, le marechal, ne renconlrant pas « de forteresses sur son passage, n'aurait pas pu com- « mettre la faute d'appuyer son arm6e k Sedan. »
Mettre sur le compte des forteresses les fautes que commettent les g^neraux qui n'en savent point lirer parti, c'est, nous le r^petons, vouloir aboutir surement a des conclusions fausses, inacceptables. Or, M. Vandevelde ne procede pas autrement. Voici, comme derniere preuve, le raisonnement par lequel il pretend d^montrer Tinutilit^ de Belfort et de Besanpon :
a Bourbaki, avec une armee de 130,000 hommes, a est charg6 de faire lever le siege de Belfort, investi a par une division de landwehr. Le g6n6ral Werder « couvrait le si^ge avec 32,000 hommes seulement; « Bourbaki, au lieu de courir sus aux Badois, au lieu
« d'accabler la petite arm6e de Werder, premier ob- « jecHfde cette campagne^ ne voyant que Belfort, passe « la Sadne, remonte le Doubs, et se dirige vers la a place, sur u a front tres-etendu, sa droite appuyee « au Doubs, sa gauche dans la direction de Yesoul.
tt Werder, ayant son armee concentric autour de « cette ville , fait attaquer par un detachement la tt gauche de Bourbaki. Ce retour offensif inquiete ce c< dernier sur la s6curite de ses lignes de communica- « tion, et il retarde sa marche sur Belfort. Werder <t profite de ce temps d'arret pour aller avec le gros « de son armee couvrir le corps de siege, en prenant a position sur la Lisaine. Bourbaki I'y attaque, mais « sans succes et, apres trois jours de combats san- « giants, le 18 Janvier, apprenant que Tarmee de « Manteuffel approche du champ de bataille, il se deft cide k la retraite. Rencontrant sur son passage la « forteresse de Besangon et comptant y trouver un « excellent point d'appuiy il s'y arrete jusqu'au 26 « (jour oil il tenta de se suicider).
« Ce temps d'arrfet ayant permis k Manteuffel et k « Werder d'envelopper Besang on de trois coles, il en « est results que le 27, quand le general Clinchant « eut pris le commandement de Tarm^e, il s'est « trouv6 dans la triste necessite de devoir se refugier « en Suisse, pour ne pas Stre obUge de se constituer « prisonnier.
« On le voit done, les forteresses de Belfort et de « BesauQon n'ont guere &[& moins funestes aux ar-
BRIALMONT. ' 5
66 UL DEFENSE DBS iftTATS
€ m^es frangaises que ne Tont €i& celles de Metz et c de Sedan. *
Ce n'est pas ainsi que le r61e des places frangaises a et^ appr^cie par les militaires allemands. Un general prassieD,auteurdu livre intitule iVArmeeaUemande, dit : « Nous avons vu dans la guerre actuelle, comic bien les nombreuses petites places frangaises ont c entrave la marche de nos armies en interceptant € nos communications... Des amateurs de strategic c thiorique, tromp^s par quelques ev6nements des € demiSres guerres, se sont demand^ si I'impor- € tance des places repond aux charges qu'elles n^sc siteat... Les places seront k ravenir, comme elles (( Font toujours ete, tndispensables ! >
Ce temoignage est corrobor^ par les judicieuses observations que fait, dans les termes suivants, un officier du g^nie qui a pris part k la defense de Belfort. <c Si dans la derniere guerre, dit M. le capitaine Thiers \ les Allemands ont pu, apres les batailles de Reichshoffen et de Forbach, s'avancer vers Paris sans posseder compl6tement aucune voie ferr^e et en laissant derri^re eux les places qui les barrent, c'est qu'ils n'avaient k redouter aucune armee capable de leur disputer iongtemps la marche en avant.
<K L'armee de Metz oommettait la faute de se laisser enfermer, et celle de Chdlons 6tait encore en formation.
1 . Du rdle des places fortes de I'Est dans la derniere invO' sion, Paris, 1873.
«f Du reste cette derniere presentait une inferiority tinmerique et morale de nature k compenser lai^ement la gene que devait causer k Tennemi T absence de chemins de fer pour ses communications.
« Comment les forteresses, qui, en somme, et qoelque utiles qu'elles puissent §tre, ne sont jamais que des accessoires des armees, eussent-elles pu arreter Tenvahisseur dans des conditions tellement defavorables que nos armees 6taient frappfees d'impuissauce, en attendant qu'elles fussent detruites ?
« La seule consequence k tirer d'un pareil exemple, c'est que nous avions mal prepare la guerre, tant au point de vue des moyens mat6riels qu'i celui de leur mise en oeuvre.
a On ne saurait k coup sur en conclure que les forteresses ne sont bonnes a rien. »
Voici, du reste, quels services les plus fortes ont rendus a la France. Ges services permettront d'appr6cier ceux qu'elles auraient pu rendre si elles avaient ei& mieux dotees et mieux defendues.
Les AUemands entrerent par deux points, Forbach et Weissembourg. De Forbach la voie ferree ne pouvait les conduire que jusqu'i Metz, par Saint- Avoid... De Weissembourg , au contraire , on arrive par Haguenau jusqu'i la station de Vendenheim, point d'intersectiott dee lignes de Strasbourg k Paris et de Strasbourg a Weissembourg. Ge point etant situ6 k 10 kilometres de Strasbourg, les AUemands, pour utiliser la ligne dont il s'agit et mettre leurs trains k
I'abri des altaques de la garnison^ jugerent indispensable de faire le si6ge de Strasbourg; ce siege fut commence le 11 aoAt.
Strasbourg permit k la France de contenir avec 16 ou 17 mille hommes un corps tout en tier jusqu'au 28 septembre, r^suUat des plus importants, puisque Tarmee franpaise conservait la chance de reoccuper les Vosges aussi longtemps que la place n'etait pas tomb^e aux mains de Tennemi.
En passant k Vendenheim, sous la protection du corps de si^ge de Strasbourg, les trains allemands pouvaient atteindre Toul. Cette place interceptant le chemin de fer et les routes, il fallut se decider a en faire le siege, pour conduire les trains au-dela. L'operation commen^a le 14aout. Le mSmejour on entama la construction d'un tronfon de route pour contourner la place et continuer, au moyen de voitures, les transports qui se faisaient, jusque pres de Toul, par chemin de fer.
La resistance de cette place crea done de grands embarras a Tenvahisseur. Sa capitulation sign^e le 23 septembre, au debut du siege de Paris, fut cbnsid6r6e par les Allemands comme un evenement des plus heureux. Elle leur livrait la voie ferree depuis Weissembourg jusqu'i Nanteuil (situ6 k 74? kil. de la capitale). La destruction d'un tunnel, pres de Nanteuil, leur imposa un travail de 2 mois (jusqu'au 23 novembre) pour faire arriver les trains a Lagny, qui formait tete de ligne.
Cette destruction toutefois n'aurait pas arrets les trains allemands si ceux-ci avaient pu prendre la ligne de Chailons k Paris, par Reims ; mais cette ligne etait barree par la place de Soissons, qu'il fallut, i cause de cela, assieger; elle se rendit le 16 octobre.
Quoique maitres par ces 6venements d'une ligne ferree, entre Weissembourg et Paris, et de deux points d'arrivee devant la capilale, les Allemands jugerent indispensable d' avoir une seconde ligne partant de For bach, pour eviter un trop grand encombrement sur la premiere.
La resistance de Bitche ne leur permit pas de se servir de Tembranchement qui va de Boning (pres de Forbach) k Ilaguenau , sur la ligne de Weissembourg.
Quant a la ligne de Forbach a Nancy, par Metz, elle 6tait barree par cette derniere place ; mais les Allemands reconnurent bientot qu'on pouvait la detourner en construisant une voie entre Remilly et Pont-a- Mousson. Cette voie, de 36 kilometres de longueur, exigea 36 jours. Une crue de la Moselle, emportant Testacade de Pont-i-Mousson, la mit hors de service le jour mgme oil Metz capitula.
Si de Metz les trains allemands avaient pu aller directement k Paris, par Reims, Tenvahisseur aurait eu deux lignes paralleles qui lui eussent permis d'^viter tout encombrement ; mais entre Metz et Reims se trouve la place de Verdun qui barre la voie. II y avail done une partie commune aux deux lignes, entre
Blesmes et Frouard. Sur cette partie Fencombrem^it itait parfois extreme. Pour y porter remede on resolut de faire le si^ge de Verdun ea meme temps que ceux de Tbionvilley de Montm^dy et de M^zieres, qui devaient ouvrir k Tenvabisseur une nouvelle voie entre Metz et Reims. Cette voie leur fut tr^uiile lorsque^ peu aprSs la cbute de MSzieres, uae petite troupe, partie deLangres, entrava I'exploitation de la ligne de Nancy k Paris en d6truisant le grand pent de Fontenoy-sur-Mosellei.
On voit par cet expose succinct combien les places du nord*est de la France ont 6t6 utiles^ et quel grand rdle elles auraient jou6 si Ton avait pu ou voulu les di^fendre energiquement*
Les places du Nord, sous la protection desquelles le gdn^ral Faidherbe forma son arm^e et la fit combattre, rendirent egalement de tres-grands services. Ce general leur dut de n'etre pas poursuivi Tepee dans les reins, commele furent les armees de la Loire, et pent- £tre m^me I'eussent* elles empSch^ d'etre battu a Saint-Quentin, si la Fere et Laon avaient ete bien defeadues. On sait, en effet, que les AUemands dirigerent de Reims et de Paris sur Saint-Quentin, 15 k 20 mille bommes, et que les trains qui transporterent ces troupes se succ6derent d'heure en beure, k la Fere et k Laon, dans les joum^es du 18 et du 19 Janvier.
Quant aux places de I'Est : Langres, Belfort et Be-
1 . Les renseignements qui precedent sont extraits du travail de IC« le capitaine Thiers.
sangoiiy lenr ntilite est pleinement confirmee par Vordre suivant que donna rStat-major g6n6ral allemand, le 23 octobre, en provision de la capitulation de Metz :
« Le i4« corps, auquel sont adjoints les 1" et 4* di- « visions de reserve, estcharg6 d*inveslir et d'assi^ger « Schelestadt, Neufbrisach et Belfort, de couvrir TAl- « sace et le flanc de la ^^ arm^e. En consequence les « troupes resteront k Vesoul, Dijon, et se garderonl tt vers Langres, Belfort et Besan(;on. Les communica- « tions se feront par £pinal. II faut surtout observer « fortement Belfort, jusqu'i ce qu'on puisse I'investir « et s'opposer i tout ce qu'elle pourrait tenter pour « agir dans les Vosges et la Ilaute-Alsace. »
II est incontestable que les places dont il s'agit, immobiliserent y k partir du mois de decembre, pres de 100,000 AUemands ^ et qu'elles donnerent k Tarmee de Test de la France le temps de s' organiser, et une security qui lui permit de n'entrer en ligne que lorsqu*elle le jugea convenable. Si cette armSe avait ei& bien dirig^e par Bourbaki, elle aurait pu teraser Werder, et op^rer ensuite une puissante diversion dans les Vosges, sur les derrieres des armies
allemandes.
Nous ajouterons que Besangon sauva par sa protection les debris de I'arm^e de Bourbaki.
1. A savoir : le 14« corps, la 1^« division bavaroise, la l'« et la 4e division de reserve, les detachements de Goltz et de Debschitz, 20 000 hommes du corps de Zastrow et les troupes speciales de siege.
Voici un autre resultat di!i a Tinflueiice des places de
I'Est.
Le gin^ral Werder, obligi de couvrir ses communications avec fipinal contre les entreprises de Langres et de Belfort, se trouva paralyse dans sa position de Vesoul, Gray et Dijon. Les corps de Garibaldi, de Oreraer et du g6n6ral Bonnet, se formerent devant lui sans qu'il put profiter de ses victoires pour les aneantir. II refut des renforts, mais tons furent absorb^s par le si6ge de Belforl. On ne saurait done nier que celte place ne rendit de tres-grands services k la
France.
Ainsi, contrairement a I'opinion des Duvivier, des Allix, des Vandevelde et d'autres adversaires des places forles, qui ont tire leurs conclusions de faits historiques mal interpretes ou inexactement relates, toules les guerres dont I'Europe a ete le theatre, depuis la chute du premier Empire frangais, prouvent qu'etablies dans de bonnes conditions et bien defendues^ les places frontieres relardent considerablement les progres de Tennemi.
Le general Jomini fait observer que les fortifications du Danube et surtout les places turques de Yarna et de Schumla, situees sur le versant septentrional du Balkan, arreterent Tarmee russe pendant loute la campagne de 4828. U pretend meme que les Russes ne seraient pas arrives k Andrinople, dans la campagne suivante, si les Turcs avaient eu, en arriere du Balkan, une bonne place a Fakih.
Personne, du reste, n'a jamais soutenu que les places doivent fermer hermetiquement les frontieres, ni qu'elles peuvent rendre les invasions impossibles. Vauban le eroyait si peu que sa plus grande preoccupation, sur la fin de sa vie, fut de mettre Paris k Tabri de Tallaque de vive force, du blocus et de I'attaque pied a pied. Pour lui, comme pour tons ceux qui ont approfondi ce sujet, le veritable role des places fortes, est d'opposer des entraves a Tagresseur et de fournir au defenseur des ressources et une protection qui facilitent sqs mouvemenls, diminuent ses chances defavorables, lui donnent plus de hardiesse et augmentent sa confiance.
11 n'est pas necessaire, pour atteindre ce but, que les places frontieres aient des garnisons qui permettent de faire de grandes sorties et d'agir sur les lignes de communication de Tennemi. Ge role actif ne convient, selon nous, qu'aux pivots strat6giques, situ^s en 2' ligne.