MÉMOIRE JUSTIFICATIF N
Il paraît, dit Guffroy, 2"^^ censure, page 167, que Robespierre avait placé beaucoup d'hommes dont il s'était assuré, et, certes, parmi les plus affidés, on doit compter Joseph Le Bon.
Il était retourné à Cambrai pour y maintenir la terreur et suivre les instructions qu'il reçut le 22 messidor, quand on y apprit l'arrestation de Robespierre et d'une partie de la bande des égorgeurs en chef.
Il est sûr que Le Bon était informé des événements qui se préparaient. C'est du moins ce que pensera tout homme qui sait comparer les faits. Ceux qui suivent ne laisseront aucun doute sur leur publicité.
Le Bon pérorait à Cambrai, la veille de son départ.... le jour où toutes les autorités constituées étaient réunies pour la fête de Barra €t de Viala, il conv^oqua pour le lendemain ces mêmes autorités constituées, parce qu'il aurait des choses importantes à leur communiquer.
Français, pesez ces mots.
Le lendemain, grande séance et grand bruit. Les alguasils montrent beaucoup d'insolence. Cependant la nouvelle arrive de l'arrestation de Robespierre. Le Bon ne se déconcerte pas en apparence, au contraire, il pérore sur cet objet. On accuse, dit-il, Robespierre d'aspirer à la dictature, c'est un patriote intègre, je le défendrai : si je péris, ce sera le crime qui m'aura conduit à l'échafaud.
Le même jour — II thermidor — (la commune de Cambrai l'a dénoncé par une adresse à la Convention, tous les citoyens de cette commune l'attesteront) après s'être beaucoup vanté lui-même, il finit par dire qu'il partait pour Paris où il était mandé pour des ■choses qu'il croyait devoir taire, et il ajouta que les intrigans voulaient attaquer Robespierre, maisque les braves allaient se réunir et qu'on verrait beau jeu.
Si ce fait n'imprimait pas assez sur le front de l'infâme Joseph Le Bon, le cachet de la complicité, il deviendrait indélébile par ce qu'il a dit le même jour en arrivant à Arras.
(1) Ce mémoire, comme nous le notons dans l'introduction, n'a pas été envoyé, il est donc resté inédit.
En y entrant, il entend que l'on criait « Vive la Convention » à l'occasion de nos victoires... il empêcha cette expansion de la joye publique, en disant que les meilleurs patriotes de la Convention étaient en arrestation.
11 alla au district trouver son bras droit, Célestin Lefctz, ainsi ([u'Ausarl, N'arnier et autres, ses alïidés(l). Là, il apprit que la commune d'Arras avait reçu des détails sur les événements des 8 et 9 thermidor. 11 les envoya demander. Un membre du conseil général de la commune que l'on désignait comme mon espion, et qui, restant à Arras est un de ceux (jui m'a le plus aidé à combattre les hommes de sang, lui porta ou lui fit porter cette lettre pour une demi-heure. Il la lut. Il n'a pas dû être satisfait de la victoire remportée par la Convention sur les vrais ennemis de la République. Peu d'instants après, il partit pour Paris, poussé par le désir ardent (ju'il avait de se réunir aux braves CoUot, Billaud, Barère ».
lieprésentans du peuple.
Je n'ai point flagorné Robespierre vivant, je n'ai pas besoin de le frapper mort. .Je laisse cette gloire facile au lâclie, à l'hypocrite qui était encore à ses genoux quinze jours avant sa chute, et qui le conjurait de servir de vengeances. Ma conduite à l'époque du 9 thermidor n'est pas moins hors d'atteinte que le reste dénies actions.
Mon départ de Cambrai pour Arras et Saint-Pol où je me proposais d'arranger des affaires de famille, était fixé au primidi II de ce mois. Le 10, à quatre heures du soir, commença la célébration de la fête de Barra et Viala. Je parlai au tenqile de la raison sur l'éducation républicaine et j'invitai tous les citoyens et les autorités constituées à se réunir le lendemain au même lieu. J'insistai plus particulièrement sur la présence des autorités militaires ajoutant que j'avais quelque chose d'intéressant à traiter devant elles.
En efiet, le 11 à deux heures, je me rends à l'assemblée et j'y discute l'affaire essentielle annoncée la veille, savoir : une dénonciation contre un ou deux des principaux chefs de la garnison. Puis ayant déclaré que je vais partir, j'engage tous les patriotes à se serrer plus que jamais. « L'ennemi est repoussé, leur dis-je, mais craignons que les victoires au dehors ne soient, comme l'annéedernière, l'époque des troubles du dehors. Le journal d'hier (c'était celui qui rendait un conq)te imparfait de la séance du 8) le journal d'hier semble présager des divisions funestes, Robespierre se plaint encore d'accusations de dictature et de manœuvres contre la liberté ; mais tranquillisez-vous, tous les braves, tous les amis sincères de la patrie se réuniront et la Convention nationale écrasera les intrigans ».
11 est (juatre heures, le courrier de Paris n'est pas arrivé, je parsdc Cambrai, au milieu des bénédictions du i)euple.
J'entre à Arras vers huit heures et je descends chez le concierge du département avec ma femme et plusieurs patriotes. Un instant après, on y apporte les journaux. Nous y lisons l'arrestation de&
(1 ) A la jia'^c 1S3, Guffroy prétend que j'avais lu ces détails avant d'entrer n Arrns. Par ce moyen, il apprave encore l'inculpation calomnieuse d'avoir empèclio les cris de » \'\\c la Convention ». — Celle noie esl de l.e Bon. lui-même.
Robesnierre, Saint-Just, Couthon et Lebas. Notre surprise est extrême, mais le point de réunion n'est pas douteux. Nous allons au district et l'administration prend l'arrêté suivant auquel j'appose ma signature (1).
Egalité, Fraternité, Liberté.
Extrait du registre aux arrêtés de l'administration du district d'Arras, séance publique et permanente du II thermidor, l'an II de la république française, une et indivisible, 11 heures et demie dusoir.
Un membre donne lecture du Messager du soir et du Moniteur dans lesquels est inscrit le décret qui met en arrestation Robespierre aîné, Robespierre le jeune, C.outhon, Lebas et Saint-Just, tous représentans du peuple français, lui propose de réitérer le serment de vivie libre ou de mourir et de demeurer fermement attaché à la Convention nationale, de défendre la liberté et l'égalité par tous les moyens que les lois mettent entre les mains des administrateurs, de mourir pour leur défense, de vouer une haine éternelle à tous les pouvoirs qui voudraient s'élever au-dessu? du peuple et de la Convention nationale, et à tout individu qui tenterait de ramener le despotisme, sous quelque masque que ce soit.
Cette proposition est adoptée à l'unanimité, et l'assemblée d'un mouvement spontané, jure attachement inviolable à la Convention nationale et de mourir s'il le faut, pour la défense de la liberté et de l'égalité ; déclare qu'elle demeurera en séance permanente, arrête qu'il sera écrit à toutes les communes du district, pour leur rappeler qu'elles doivent rester constamment unies à la Convention nationale et préférer toujours la Patrie aux individus quels qu'ils soient.
L'administration arrête que le présent sera envoyé par un courrier extraordinaire à la Convention nationale, qu'il sera imprimé et envoyé aux communes pour y être lu et publié.
Cet arrêté a été pris en présence du représentant du peuple, Joseph Le Bon, qui a signé. Signé : Célestin Lefetz, vice-président,. B. Ansart, agent national, Deleville, Leroy, Varnier, Régnault, Antoine Cornille, Lenglet, adjoint à l'agent national. C J. Leioy, Wiart, F. J. Billion, Norman secrétaire. Le représentant du peuple : Joseph Le Bon.
Cependant on apporte au district une lettre particulière annonçant les scènes qui se passent à la Maison Commune de Paris, et les dangers de la représentation nationale.
Adieu séjour d'Arras, adieu voyage de Saint-Pol. Je ne délibère point. J'embrasse ma femme et mes amis, et j'accours pour partager avec vous le péril.
Je n'ignorai pas néanmoins que la haine de Gufïroy n'était paséteinte et qu'il abuserait probablement de la circonstance pour me perdre : coupable, j'auraispu me cacher ou me dérober par la fuite; innocent, je suis venu sans défiance au-devant de l'arrestation et de la mort parce que l'injustice ou l'erreur pouvaient seules me poursuivre.
(1) D'après le registre du district il est certain que Le Bon en effet eut connaissance de la chute de Robespierre après son arrivée à Arras.
OÙ est le crime dans cette conduite, représentans du peuj)le ?
Comparez à cet exposé de la franchise, le travertissenient que vous offre mon impitoyable censeur. Je me contenterai de relever quelques-uns de ses faux.
1° Il me fait pérorer sur liobespierre à Cambrai, ajtrès y avoir reçu la nouvelle de son arrestation. Or, 1 • poste n'était point encore arrivée à Cambrai, au moment où j'en suis parti, et je n'ai su l'arrestation de Robespierre qu'à Arras.
2» A l'en croire j'empêche l'expansion de la joye publique et les cris de « \i\e la Convention », à mon entrée à Arras, en disant (jue les meilleurs patriotes de la Convention sont en arrestation. Or, en entrant à Arras, je ne savais point encore l'arrestation de Robespierre et je ne l'appris que chez Lancel, concierge du département.
D'ailleurs comment concilier cet étoufTement des cris de « Vive la Convention », avec l'arrêté pris au district pour réunir à elle tous les esprits, comme au centre de l'unité ?
30 Où a-t-il vu qu'en partant pour Paris, je fusse poussé par le désir ardent de rejoindre les braves CoUot, Billaud et Barère ? Certes, ces hommes m'ont beaucoup servi, et je leur suis grandement redevable... Mais si jamais contradiction fut frappante, c'est celle-ci : il n'y a qu'un instant GulTroy me faisait déplorer l'arrestation de Robespierre, etc.. provoquée par CoUot, Barère et Billaud... et voilà qu'il me fait partir à toutes brides pour me réunir à ces derniers...
Il s'imagine donc que je change de bannière aussi lestement que lui, et que si j'eusse pu devenir l'homme d'un autre homme, sa catastrophe m'aurait trouvé perfide et traître ?... Mais non, je n'ai appartenu à personne dans la Révolution, jo n'ai marclié que sous les étendards de la liberté, et Guffroy ne m'a j)as toujours pardonné cette indépendance.
Je ressaisis sa première censure publiée en messidor (1).
C'était par Robespierre qu'il espérait alors de se défaire de moi.
Voyez-le prosterné devant lui, aux pages 75, 76, 77 et 78. Tout moyen lui est bon, pourvu qu'il réussisse à dévorer sa victime.
Robespierre avait dénoncé Dumouriez comme le soutien du côté droit de l'assemblée. M'accuser d'avoir bien parlé de Dumouriez, c'était donc me rendre suspect de fédéralisme aux yeux de Robes- I)ierre, et mettre (pour me servir des expressions du censeur) le comité des décrets à portée de faire un rapport sur mon compte (quoi(iue déjà ce comité en eût fait un favorable l'année précédente).
Aussi Guffroy m'imi)ute-t-il d'avoir dit, lors de la trahison de Dumouriez, que Dumouriez pouvait avoir raison.
A ce prétendu projjos, je n'opposerai qu'un fait, mais sans réi>lique. J'étais malade, alité depuis huit jours, quand la trahison de Dumouriez éclata... Je me fis i)orter sur-le-champ au département, pour mourir à mon poste, si le rebelle triomphait (2).
(1) Messidor an H, avant la mort de Robespierre.
(2) Le Bon faisait alors partie du Conseil d'adininislration du département du Pas-de-Calais. Tous les membres de ce corps administratif se rangèrent immédiatement aux côtés de la Convention. Les procès-verbaux ne font aucune allusion aux anirmations de Guffroy.
Robespierre avait applaudi à l'envoi des commissaires de la commune de Paris dans toute la France, après le 10 août.
Guffroy m'accuse d'en avoir fait arrêter deux, pendant que j'étais maire d'Arras et de les avoir fait arrêter, parce qu'ils travaillaient à empêcher les progrès de la faction de Brissot et de Roland ; ce qui devait me donner nécessairement un air Brissotin et Rolandin.
Or, la vérité est que ces deux commissaires n'ont été arrêtés ni pour favoriser Roland ni pour favoriser Brissot ou tout autre, mais parce que leurs discours, peu réfléchie, sans doute, compromettaient la sûreté publique.
Robespierre avait voté pour Marat et s'était prononcé contre Brissot.
Guffroy m'accuse de n'avoir été ni pour l'un ni pour l'autre, et de m'être obstiné à n'idolâtrer que la liberté (1).
Vous demeurez étonnés, représentans du peuple, d'un semblable reproche. Songez qu'il m'était adressé en messidor par le même homme qui, depuis, m'accuse d'être l'afTidé d'un parti... et de quel parti ? De celui à qui il me dénonçait alors comme indifférent ou opposé. Pour preuve de ce crime étrange, il cite un passage d'une de mes lettres en date du 8 mars 1793, ainsi conçu : « Je vous déclare et à la France entière... que je ne pense ni à Marat, ni à Brissot, ni à ces prétendus chefs de parti qui passent un tems précieux à s'entre-déchirer, au lieu de sauver la chose publique, que la liberté est ma seule idole, que je m'attache aux principes et non aux personnes .. »
Les lignes que je vais tracer vous convaincront encore davantage que GufTroy s'embarrasse fort peu d'être d'accord avec luimême, et qu'il me prête tour à tour un masque girondin ou un masque Robespierrin pour le plus grand intérêt de sa vengeance.
Après le décret de la Convention nationale portant qu'il ne pouvait y avoir de constitution que celle acceptée par le peuple, j'engageai la Société populaire d'Arras à n'adhérer désormais à aucun décret constitutionnel sans examen, à les discuter tous solennellement, afin que les citoyens prononçassent en connaissance de cause à l'époque des assemblées primaires, et, de suite, j'entamai la discussion de celui sur l'unité et l'indivisibilité de la République. Je ne dissimulai pas ce que Rousseau avait dit des avantages du gouvernement fédératif ; mais je démontrai ses inconvénients, surtout dans les conjectures où se trouvait la France, et je conclus en applaudissant au décret qui déclarait la République une et indivisible (2).
N'importe, j'avais eu l'imprudence ou la loyauté d'écrire le lendemain à Guffroy : je me suis opposé à ce qu'on adhérât sans examen au décret sur l'unité et l'indivisibilité de la République. Que fallait-il de plus pour m'accuser de fédéralisme ? Il cite donc avec complaisance à Robespierre cette lettre écrite à l'amitié,
(1) Voir à ce sujet notre thèse principale. Par sa fermeté, Le Bon empêcha alors Arras de voir se rééditer chez elle les massacres de septembre.
(2) Aucun texte ne permet d'aPTirmer que Le Bon, à aucun moment, ait professé des idées fédéralistes. Il poursuivra plus tard, avec énergie, les essais de fédérations de sociétés populaires (Voir sa première mission ù Arras).
cette lettre ou étaient consignés plusieurs autres crimes antirobespierristes, tels que ceux :
l» D'avoir douté un instant (1) s'il était expédient ou dan;L'ercux que la Convention appelât au{)rcs d'elle une force départementale.
2" D'avoir voulu discuter cette ([uestion avec l'impartialité la plus sévère et la plus grande réflexion.
3" De m'être écrié dans l'incertitude où me jettaient les accusations respectives des dictatures, de fayetisme, de brissotisme, je ne vois plus à qui me lier : O Dictateurs... O Fayettistes... O Brissotins, vous me foutez l'âme à la renverse.
Cette lettre, ajoutait alors (luffroy, n'a pas besoin de commentaires.
Je le crois également, elle peint les angoisses d'un véritable ami de la patrie, au milieu des tourments dont il la voit agitée.
Mais suivez le robesi)ierriste messidorien dévoilant ma brissolinerie.
Cette lettre n'a pas besoin de commentaires... Elle acquerra encore de la solidité par celle que m'écrit un autre citoyen du 17 décembre de la même année.
« Ami patriote, j'ai lu à la société toutes vos lettres patriotiques, dimanche, elles étaient nombreuses. Le Bon y a brissoté l'opinion publique, il a plaidé la cause du roi et il prétend qu'il doit seulement encourir la déchéance ».
Quelle perfidie dans cette lettre... toute la société d'Arras se rappelle sans doute la séance où par une originalité de mon caractère, je proposai publiquement de jouer un instant le rôle de défenseur officieux de Gapet, afin que les autres membres du club, en réfutant, en confondant les excuses royales (ce qui n'était pas difficile), éclairassent davantage nos concitoyens.
Voilà ma matière de cette épître à Gufïroy. Je ne puis croire que dans le tems, il ;'it négligé d'éclaircir le fait, et certes, lorsque, au mois de juin 1793 je fus appelé à la Convention, il ne m'eût pas tant pressé de me rendre à ce poste si mes opinions relatives à la journée du il janvier eussent été équivoques. Mais alors GuiTroy n'avait pas encore résolu ma ruine.
Ce n'est pas tout. Pour m'offrir à Robespierre comme un fédéraliste bien noir, il fallait me faire provoquer les assemblées primaires avant le 31 mai, pour le renouvellement de la Convention, il était même à propos de laisser entrevoir que j'avais })rovoqué ces assemblées primaires depuis que j'étais député.
Il fallait m'accuser de n'avoir pas été jacobin et d'avoir craint leur influence (2).
Il fallait mettre, sinon dans ma bouche, du moins dans celle d'un de mes intimes amis, une phrase bien claire contre Robes- I)ierre, et par là, lui donner à entendre que je n'étais point son partisan.
Guffroy va s'acquitter de cette odieuse entreprise.
(1) GufTroy n'ignorait, pas néanmoins qu'après cet instant de doute, je m'étais prononcé contre la force déparlonientalc, et i^u'à radiiiinislration du Pas-dc-Galais j'avais constaininent réclamé l'ordre du jour sur toutes les circulaires du Calvados, de la Loire-Inférieure, etc.. (Celte note est de Le Hon lui-même).
(2) GufTroy avait été cliassé i;.^noiiiinieusen!enL des Jacol)ins.
« Oserais-tu nier que tu as provoqué la réunion des assemblées primaires pour nommer une autre assemblée que la Convention. Je ne me souviens pas bien, si déjà tu avais l'honneur d'être député... On verra, et les patriotes d'Arras se souviendront mieux que moi, que cette adresse fut rédigée sur une lettre de toi par deux de tes satellites actuels, qu'elle avait déjà été signée par 14 ou 15 personnes, quand le citoyen Buissart, ami de Robespierre et le mien, déclara hautement qu'il ne signait point cette adresse contrerévolutionnaire. Son opinion fut appuyée avec force par Beugniet et l'adresse fut rejetée. Dans cette séance, plusieurs de tes amis firent l'éloge des Rolandistes et l'on se souvient parfaitement que ton ami Ansart dit à Beugniet ou à un autre qui soutenait que la Convention devait achever ses travaux: je ne suis pas, comme lui, partisan de Robespierre et de ceux qui lui ressemblent.
Qu'as-tu pensé des jacobins ? je ne crois pas que tu t'y sois présenté, cela n'entrait pas dans tes vues, car, quand tu fus appelé à la Convention pour remplacer Magniez, déserteur de son poste, plusieurs amis de la République dans la société d'Arras t'engagèrent expressément de te faire recevoir aux jacobins en arrivant, tu refusas en disant que tu ne voulais pas être enfluencé, que tu voulais être libre, que même tu allais éplucher de près la Convention.
Réponse : Jamais je n'ai provoqué la réunion des assemblées primaires. Cette mesure me paraissait susceptible de trop d'inconvénients. Quelques jours avant le 31 mai, désespéré de voir la Convention entravée dans sa marche, et ne sachant plus quel expédient proposer pour étouffer les discordes qui la déchiraient, j'invitai la société populaire d'Arras à demander par une adresse qu'elle convoquât les anciens corps électoraux pour se faire remplacer, s'il lui était impossible de sauver autrement la Patrie. Cette proposition fut en effet combattue. Et comment ne l'aurait-elle pas été ? Les lettres journalières de Guffroy ne laissaient entrevoir de salut que dans l'arrestation d'une partie de la plaine. Plusieurs voix s'élevèrent donc pour que la société sollicitât cette arrestation. Mais, observai-je, si vous demandez ici l'arrestation d'une partie de la plaine, pourquoi ne demanderait-on pas ailleurs l'arrestation d'une partie de la montagne ? Alors que de divisions, que de déchirements...
Cette observation fut sentie par la majorité, et on en revient à mon adresse. 11 peut se faire que les amis de Guffroy l'aient traitée de contre-révolutionnaire, qu'ils se soient refusés à la signer ; que dans une altercation à ce sujet, mon ami Ansart se soit dit non partisan de Robespierre, je n'entre pas dans ces détails, c'est à vous de voir, représentans du peuple, pourquoi Guffroy s'appesantissait sur eux avant le 9 thermidor.
Quoi qu'il en soit, on était occupé à signer cette adresse, lorsqu'un courrier extraordinaire apporta la nouvelle des événements des 31 mai, l^^ et 2 juin. Mon adresse fut mise au rebut comme inutile, et l'on adopta avec quelques modifications celle qui avait été d'abord en concurrence. Deux commissaires furent chargés par la société de venir la lire à la barre de la Convention nationale, je n'étais pas du nombre, mais le lendemain, la commune entière assemblée pour donner son adhésion, me substitua à un de ces •commissaires qui était en étranger.
\ers la (in de juin, le citoyen Magniez (1) ayant quitté son poste de député, je lus api)elé à le remplacer. C'est alors que je consultai la société populaire d'Arras sur la (juestion de savoir si, dans les circonstances, je ne devais pas ajourner ma présentation aux jacobins et m'appliquer à chercher avant tout dans la Convention; les hommes qui ne voyaient que la Patrie.
t^ette consultation faillit être prise pour un signe manifeste de trahison. Non, me dit la société populaire, non, me dirent mes collègues du département, tu ne peux ajourner ta récei)tion sans nous causer de l'inquiétude. .
Cessez de v'ous alarmer, leur répondis-je, mes intentions sont droites, je suivrai vos conseils.
J'arrivai à Paris le l"^ juillet, et, cinq ou six jours après, je fu? reçu aux jacobins, conduit et appuyé par Guffroy, qui, le 12 messidor, ne croyait plus, ou voulait bien ne plus croire que je m'y fusse présenté (2).
Un rapprochement curieux et intéressant serait celui — je ne dis pas seulement des opinions — mais des dénonciations de cet homme. Le tems ne me permet pas de l'entreprendre et ce que j'en publie suffît à ma cause.
A ces bizarres accusations de fédéralisme, dont Guffroy me gratifiait auprès de Robespierre, en dénaturant mes actions et mes discours, il en joignit deux autres non moins propres à me rendre suspect. Le fédéralisme commençait à passer de mode, et, seul,, il ne pouvait guère plus me conduire à l'échafaud. L'incomparable détracteur l'assaisonna donc de quelques grains de dantonisme et d'hébertisme.
On se souvient que Danton voulait l'exécution de la constitution et le renouvellement de la Convention nationale, immédiatement après le 10 août 1793. Je partageai cet avis, la léponse à une de mes lettres, consignée dans les registres du département du' Pas-de-Calais, en fait fois. Et plût à Dieu qu'on se fût réuni à cette opinion.
Eh bien... Gufïroy qui s'était montré d'avis différent, Guffroy à qui il était utile de me faire un crime de cette opinion devant Robespierre, en saisit avidement l'occasion.
Aujourd'hui que l'accusation contraire est à l'ordre du jour^ aujourd'hui que l'on s'élève contre ceux qui ont éloigné l'exécution' de la constitution, je me trouve encore, grâce à sa bienveillance, le complice de ce retard (voyez les premières pages de sa 2™« censure) le moyen d'échapper à un tel accusateur...
Peut-être devrai-je, dans ce numéro, parler de ma ressemblance à Hébert, par l'athéisme. Mais ce sujet est trop long, et d'ailleurs le crime d'athéisme ne m'est pas imputé aux pages 75, 76, 77 et 78 que j'examine exclusivement. Mon hébertisme relaté dans cespages consiste à n'avoir pas condamné Hébert à l'instant même de son arrestation, et à avoir dit qu'il ne fallait point juger si témérairement, qu'il fallait examiner.
Je ne me rappelle pas ce propos, mais il est et il a toujours étédans mon cœur. Il y a été pour tous ceux que la révolution a mois-
(1) Magnioz avait quitté la Convention parccqiie Girondin.
(2) En effet. Le Bon fut reçu aux Jacobins dès son arrivi^e à Paris. Nou* avons donné le procès-verbal de son admission dans noire thèse principale.
sonnés et, particulièrement pour les hommes qui avaient marché avec les patriotes.
Apparemment Guffroy ne connaissait point tous mes forfaits en ce genre quand il se bornait à citer devant Robespierre ce doute unique sur la culpabilité d'une fraction que Robespierre avait poursuivie.
Qu'il interroge la société populaire d'Arras, et il apprendra que, lors du supplice d'Hérault, de Bazire, Danton, Camille, Philippeaux, etc.. des membres de cette société proposèrent des adresses de félicitations à la Convention nationale, et que je les détournai de cette démarche. Eh quoi... leur disais-je entre autres choses, est-ce à nous patriotes, d'applaudir à la chute de pareils hommes et de faire chorus avec l'aristocratie ? S'ils sont coupables, s'ils ont abandonné la cause du peuple, ah... pleurons, et ne nous réjouissons pas.
Cela peu d'accord, à la vérité, avec ce qu'insinue Gulïroy, que j'avais le fin mot d'un projet entre la présentation nationale, mais son habitude est de m'imputer ce qu'il a fait ou ce qu'il aurait fait à ma place. Lisez dans mon numéro 1^"", les extraits de ses Rougyfï où il demande à grands cris des doses d'émétique pour la Convention (1).
Au reste le discours que j'ai appelé plus haut, je ne l'ai point tenu à l'oreille. Je l'ai prononcé publiquement lorsqu'il était dangereux de le faire, et maintenantque jelelivre aupublic,jene songe pas plus si des malintentionés s'en serviront ou ne s'en serviront pas pour me nuire. Que Robespierre ressuscite, que GufTroy aille le flagorner de nouveau, qu'il le circonvienne de toutes les manières, je me sens encore le même, toujours libre et indépendant jusqu'à la mort.
C'est cependant après m'avoir ainsi brissotiné, dantonisé, hébertisé quelques jours avant le 0 thermidor, que Guffroy s'avise tout à coup de me robespierriser. C'est qunnd, à force d'intrigue et de libelles, il est parvenu à aigrir Robespierre contre moi, en m'accusant de ne point partager ses sentiments, qu'il me reporte à Cambray, investi de la confiance de Robespierre, et instruit à l'avance des événements du 9.
O la belle conception... comme tout cet arrangement est vraisemblable.
Mais dira-t-il, pourquoi donc as-tu parlé de Robespierre à Cambray, le 11 thermidor, si tu n'étais pas dans sa confidence, si tu avais à te plaindre de lui ?
Oui, j'avais à m'en plaindre, il s'était laissé tromper sur mon compte, il m'avait refusé sa porte ; son indifïérence avait produit et mon rappel et le rapport machiavélique de Barère du 21 messidor.
A chaque minute, je m'attendais d'être victime comme brissotin, hébertiste ou dantoniste... Mais que faisait tout cela à la chose publique ? Doit-on, quand il s'agit d'elle, écouter des chagrins
(1) Avec quel empressement il annonçait dans son numéro 98, la chute de Danton, Camille, etc.. Drelin, il est six heures, le glaive de la loi vient de trancher le cours de la plus hardie des conspirations. Danton, Lacroivj Desmoulins, Delaunay, Fabre d'Eglantine et dix autres complices ne sont plus (Note de Le Bon),
58 josp:ph le bon
ou des ressenti ments particuliers, et une injustice involontaire à mon égard était-elle une preuve de conspiration (1) ?
Si je voyais dans liobespierre un homme qui me prenait pour un autre et qui, par cette erreur, pouvait contribuer à me perdre, j'y voyais aussi un député aux jours duquel la Convention nationale et toute la France semblaient s'intéresser. Or, jamais il ne m'est arrivé de mettre ma vie même en balance avec l'utilité générale.
(iette manière de penser et d'agir peut paraître incompréhensible à Guffroy, je ne la trouve i)as moins étrange quand je consiilére ce qui m'environne, mais je la crois celle d'un vrai citoyen.
Des prisons de Meaux, ce 25 floréal, l'an 3 républicain,
Joseph Le Bon.
(l) Robespierre avait au prcmior abord condamné sans réserve Démuliez, Beugnict et les Leblond arrêtés par ordre de Le Bon. Il avait repoussé catégoriquement les démarches de Guffroy en leur faveur. Mais celui-ci réussit à gagner quelques-uns des vieux amis de Robespierre, qui fut alors très embarrassé... les meilleurs patriotes d'Arras : Daillet, Darthé, Lefetz... se rangeant nettement aux côtés de Le Bon.