DEUXIÈME PARTIE
DE
(Imprimé par ordre de la Convention)
Lettre justificative N^ I
Citoyens représentans,
Prendrez-vous la peine de me lire après les horribles peintures que l'on a faites de ma personne ?... Ah, pardonnez ce doute, il v^ous honore loin de vous outrager. La calomnie m'a poursuivi avec tant d'audace, elle a répandu à ma charge des faits atroces tellement précisés, tellement circonstanciés que l'homme de bien Jugeant des autres par lui-même, et se sentant incapable d'imaginer de pareilles impostures, a dû les croire tout d'abord.
A la tète de ces imputations monstrueuses se présente le trait de barbarie, de lubricité, de perfidie, de profonde scélératesse, consigné au n» X de l'orateur du Peuple (1). Souffrez que je le remette sous vos yeux avant d'y répondre.
« Deux citoyens d'Arras, qui viennent de quitter Paris, ditFréron, m'ont raconté sur le député Le Bon, cette anecdote qu'ils m'ont dit très connue dans le pays.
« Le commissaire Lebon était logé à l'Hôtel du Petit Saint-Paul ; il avait fait placer la guillotine permanente sur une petite place en face de sa demeure, quoiqu'il eût dû naturellement choisir un local plus spacieux et qu'Arras lui offrit deux autres places très grandes. Mais dans son logement du Petit Saint-Paul, d'un balcon du 1er étage, il ne perdait rien du spectacle qu'il se donnait en tenant souvent quelques feuilles à la main.
« Une femme de figure assez intéressante le sollicitait pour obtenir l'élargissement de son mari ; elle n'avait encore pu rien entrevoir, Lebon y met un certain prix qu'elle refuse ; enfin, comme la vie de son mari en dépend après maintes journées elle l'accorde.
« Le lendemain, elle retourne chez le luxurieux abbé, elle croit déjà tenir l'ordre d'un élargissement ; elle en reçoit, quoi ? un assignat de 25 livres et un refus de la liberté de l'époux.
« Après l'épouse infidèle par vertu se livre au désespoir, saute sur ce tyran, veut lui arracher les yeux ; il appelle, on vient au bruit. La femme est arrêtée, et dans l'après-midi elle est amenée à l'échafaud avec son mari. L'abbé Lebon est présent, la voit de son balcon et le complaisant bourreau, enlevant le mouchoir de la malheureuse 4ivec une indécense marquée, la présente en cet état assez longtemps aux yeux impudiques du bouc qui la considère ».
Je le déclare franchement : si j'eusse siégé dans la Convention
(I) Journal de Fréron, Voir : lettre du 2 ventôse (ci-t'essus.p. 34).
nationale, et que j'eusse vu un de mes collègues accusé d'une telle horreur, j'aurais, à chaque séance réclamé sa justification ou son châtiment. Eh quoi... était-il besoin de recherches ultérieures sur ma conduite ? Ce forfait prouvé ne sufïisait-il pas à m'envoyer à la mort ? Et s'il était manifestement reconnu pour une calomnie, ne dessillait-il i»as tous les yeux ? ne rendait-il pas suspects tant d'autres allégations ou de prétendus témoignages invoqués contre moi ?
Ah... la vérité eût percé trop tôt, et le cruel arbitre (1) de ma destinée n'avait garde d'insister sur l'examen d'un fait aussi précis. Ce n'était i)0int pour le faire vérifier qu'on l'avait jeté dans le public ; c'était pour rendre tout croyable sur mon compte après la funeste impression que cette atrocité devait naturellement produire (2).
Aussi ce N» de Fréron fut-il répandu jusques chez l'étranger, et disséminé sur les divers points de la France ; aussi tous les écrivains royalistes s'empressèrent-ils d'en propager l'affreux extrait. Mais ce à quoi je ne devais pas m'attendre, c'est que le député Courtois consacrât en quelque sorte cette horrible imposture dans son raii[tort du 16 nivôse (3), envoyé aux départements et aux armées. Depuis cette époque, je ne vois pas comment ceux qui ne me connaissaient point pourraient révoquer en doute mes embrassements homicides et mes caresses à la Caligula (4).
Cependant, représentans du peuple, cette inculpation est aussi fausse que révoltante.
Quelle est cette femme qui, libre le matin, a été guillotinée le soir avec son mari (5) ? Dans quel lieu, à quelle époque la scène s'est-elle passée ? Les circonstances ne doivent pas être difficiles à assigner puisque des gens sont venus, dit-on, à ma voix, afin d'arrêter cette épouse désespérée...
Mais, comme je l'ai observé plus haut, ce n'est point ce fait que l'on veut prouver ; ce sont mes actions les plus innocentes que l'ont veut noircir de tout l'odieux de ce même fait non prouvé. Rappeler cette calomnie fondamentale c'est donc détruire de fond
(1) Guffroy... Non, je ne puis attribuera la Convention, nia aucun de ses comités, les innombrables maux dont tu nous aflliges, depuis un an, moi, ma femme, mes enfants, toute ma famille, tous mes amis (Note de Le Boni.
(2) Celte impression a été telle, qu'elle s'est répandue jusques dans les campagnes. Partout le nom de Joseph Le Bon réveille l'idée d'un homme qui a fait guillotiner une femme en sortant de ses bras, et après l'avoir séduite par la prévarication la plus indigne. Lors de mon transfèrement de Meaux, quels étaient surtout les impropères du peuple qu'on avait rassemblé trois heures à l'avance, pour être témoin de mon départ ? « Va, scélérat, va, l'on te donnera des femmes pour en jouir et les guillotiner après. Ah... le monstre... » (Note de Le Bon).
(3) Voyez les pages 63 et 64 du rapport de Courtois (Note de Le Bon).
(4) Je ne retracerai pas toutes les scènes étranges que cette calomnie m'a occasionnées en iirison. Au Plessis, un déserteur allemand me trouve dans une chambre : i! frémit, il recule à ma vue. On l'interroge s c'est la maudite histoire de la femme aux 25 livres qui lui a monté à la tête. En vain on cherche à le détromper ; il ne peut croire qu'on eût imprimé une scélératesse semblable si elle eût été fausse. Apparemment, mon collègue Courtois et bien d'autres, ont raisonné comme le déserteur (Note do Le Bon).
(5) Jamais en effet le nom de la femme aux 25 livres » ne fut donné par un ennemi de Le Bon.
en comble l'édifice du crime ; c'est déranger toutes les combinaisons, c'est mettre au jour toute sa turpitude.
Je demande que l'on n'enlève point à votre commission, comme on l'a fait à vos trois comités, l'examen de cette accusation majeure colportée dans toute l'Europe contre un de vos collègues. La justice me paraît même exiger que vous ordonniez, sur cet objet, une information spéciale. Sans elle, fussé-je irréprochable d'ailleurs, vous ne pouvez vous défendre de la prévention à mon égard, et cette prévention influera nécessairement vos décisions.
Il faut l'avouer : la malveillance a des gens d'une robuste effronterie. Qui l'aurait cru, par exemple, qu'en dépit de toute une commune qui attestera le contraire, on m'accuserait d'avoir pris mon logement au Petit Saint-Paul afin d'avoir toujours en perspective l'instrument de mon supplice ? Eh bien... je n'ai jamais logé au Petit Saint-Paul ; jamais je n'ai donné d'ordre ni de conseil pour faire placer la guillotine dans un lieu plutôt que dans un autre ; jamais je n'ai pu la voir de ma demeure, elle était en permanence à Arras avant mon arrivée.
Commencez, représentans du peuple, par vous assurer de la vérité sur ces faits caractérisés, je dirai aussi caractéristiques. S'ils sont vrais, je suis le monstre que l'on a peint et je dévoue ma tète ; s'ils sont faux, voyez quel degré de foi mériteront les imputations secondaires.
Mais quoi... la commission des 21 m'a déjà déclaré, et elle le déclarera sans doute à toute la France (1) qu'il ne lui est parvenu aucun indice de ces infamies.
Puissent ceux qui les ont inventées dormir aussi tranquilles que moi !
(1) Je ne fais pas à ceux qui m'ont connu l'injure de croire qu'ils avaient besoin de cette déclaration pour apprécier ma moralité. Si dans tous les temps j'ai témoigné mon horreur pour quelques crimes, c'est surtout pour les forfaits que l'on me prête ; et quand on est arrivé plein d'honneur et de retenue à l'âge de 29 ans, on ne commence pas alors à se traîner dans la fange.
Un seul jour ne fait pas d'un mortel vertueux un fourbe, un assassin, un séducteur affreux (Note de Le Bon).
Lettre justificative N^ II
Malheur à riioninie franc et sans défiance si quelque ennemi vient à épier sa conduite. Il ne fera point un pas, il ne dira point un mot qui ne fournisse des armes contre lui. Je suis bien cet homme-là. Toutes mes actions, tous mes discours ont été travestis avec un art qui m'en impose presque à moi-même. Ici c'est une circonstance changée, là une circonstance omise, qui rendent noir ce qui aurait dû paraître blanc ; ailleurs c'est un mensonge si efTrontément offert, qu'on le prendrait pour la vérité.
Tout mon plaisir selon GufTroy était de voir guillotiner (1). Je menais ma femme à ce spectacle, je suspendais les exécutions au moment où les condamnés étaient à l'échafaud, afin de prolonger leurs soufïrances, j'y faisais jouer l'air « Ça ira », et mes délices étaient de manger avec l'exécuteur.
l» Je n'ai conduit ma femme à aucune exécution et je ne sache pas qu'elle y ait jamais assisté. Je ne l'aurais point soufïert, vu sa grossesse et je n'ai pas besoin sans doute d'en déduire les motifs.
Quant à moi, j'ai vu exécuter quelques contre-révolutionnaires à Arras, lorsque le hasard dirigeait mes pas vers la place au moment fatal. Mais pourquoi, si les exécutions faisaient toute ma joie, n'en ai-je vu faire aucune à Cambrai, pendant trois mois de séjour ? Gomment avais-je tout à coup réprimé mes appétits sanguinaires ? Comment se fait-il encore qu'à Arras je n'aie point choisi les exécutions les plus nombreuses, afin d'assouvir davantage les goûts meurtriers qu'on me prête ?
Ah ! je ne me suis point apitoyé et je n'ai point apitoyé les autres sur le sort des ennemis de la Patrie, cela est vrai, mais je n'ai jamais proposé d'essayer les patriotes en leur présentant à boire dans le crâne des aristocrates, comme mon accusateur a proposé d'essayer les législateurs, en les faisant boire dans le crâne de Gapet (2).
•i** — J'ai suspendu, dit-on, durant dix minutes, le supplice de Duvielfort, et cela pour lire un journal au peuple. Quel homme ne se révoltera pas à un pareil exposé ? A quoi bon lire ce journal ? Il n'y a qu'une cruauté réfléchie qui puisse s'amuser ainsi des tourments d'un malheureux.
Voici la vérité : je venais de voir juger le ci-devant Marquis Duvielfort, l'un des plus déterminés contre-révolutionnaires du département, qui, de son château, avait fait fusiller la garde nationale de Héthune, et dont les papiers étaient un recueil infâme de lettres d'émigrés et d'autres ennemis intérieurs. On remarquait
(1) Voyez rtoiifjuff, N» G9 (Note de Le Bon).
(2) GuFFROY a lancé une gravure représentant Le lîon un pied sur la puillotine, un autre sur un monceau de cadavres, et buvant le sang d'une victime dans un crûne humain.
surtout celle d'un neveu (}ui lui écrivait de Goblentz, à peu près en ces termes :
« Mon cher Oncle. Nous sommes déjà deux cent mille hommes, nous allons nous mettre en marche. Arrivé à Tournay, je vous instruirai, afin que vous avertissiez l'aimable petite nation à qui nous allons faire croquer des bonbons ».
L'impression que cette phrase m'avait faite était des plus vives. Toutefois, je retournais à mon bureau, lorsqu'un courrier apporte la nouvelle d'une première bataille gagnée par les Français sous les murs de Menin (1). Je ne peux résister au désir d'en faire part sur-le-champ aux citoyens ; je rebrousse chemin vers la place où je les savais rassemblés en attendant l'exécution de Duvielfort. Je monte au balcon de la Comédie (dont on me fait une tribune habituelle quoique je n'y aye parlé que cette fois) et. en deux mots j'annonce cette victoire, ainsi qu'une autre dont faisait mention le sommaire d'un journal que j'avais à la main. Cependant Duvielfort arrive au pied de l'échafaud, et, sans retarder son supplice, j'ajoutai en le voyant, j'en conviens, dans un élan civique dont je ne fus pas le maître : « Que les ennemis de la Patrie emportent en mourant le désespoir de nos succès ».
Ce qu'il y a de certain, c'est que mon discours entier ne dura pas une minute. La calomnie le borne maintenant à dix ; elle le portait à une heure (2) dans le principe. Un de mes amis m'a môme assuré que le bruit général dans Paris était que j'avais saisi et tenu une tête de guillotiné (3). Kt pourquoi ne l'aurait-on pas cru ? Cela était-il moins vraisemblable que l'histoire de la femme aux 2."j livres, produite jusqu'à la tribune de la Convention ? Des citoyens d'Arras avaient attesté l'une à Fréron, ils pouvaient bien attester l'autre.
Je reviens à l'affaire de Duvielfort. Combien de circonstances excusent ma démarche ! Duvielfort était un contre-révolutionnaire des plus prononcés... je ne dois pas d'abord être témoin de son supplice ; c'est la nouvelle subite d'une victoire qui me ramène au lieu de l'exécution... C'est le désir de faire cesser cette inquiétude de mes concitoyens à qui l'on avait faussement annoncé le matin la prise de Réunion-sur-Oise, et nulle part je ne pouvais les trouver rassemblés en plus grand nombre.
Voilà cette barbarie, cette atrocité monstrueuse. Que penser de l'air çi ira que je faisais jouer pendant les exécutions ? Je vais vous apprendre sur quoi est bâtie cette accusation mensongère.
(1) Menin, petite ville du département du Nord, à quelques kilomètres de Lille. Voir Coulanceau. La campagne de 1794 à l'armée du Nord, II* partie : opérations, t. II, p. 5G.
(2) L'unique déclaration qui se trouve à la commission sur cet article, ne parle que d'une suspension d'un instant, ce qui, sans être exact, approche plus de la vérité.
(3) Une tactique très habile de Guffroy et de ses collaborateurs en pamphlets a été d'employer contre moi des expressions métaphoriques que les citoyens peu éclairés ont prises à la lettre. C'est ainsi qu'ils m'ont représenté, et que l'on m'a cru assis sur des cadavres, buvant un verre de sang, la tête couronnée d'un crâne de supplicié et tenant des ossemens à la main. Qu'on les interpelle à ce sujet — leur réponse est toute prête ; ils ont i)arlé par figures. Oui, mais ces figures-là ne m'ont pas fait moins de tort que des réalités (Note de Le Bon).
Lors du supplice de l'ex-comte de Monttron, le peuple indigné fit battre une grosse caisse, je ne sais par quelle impulsion. Tout ce (ju'on me dit dans le temps, c'est que Montgond, outre ses autres manœuvres aristocraticpies, avait, par sa résistance dans la citadelle dont il était gouverneur pour le ci-devant roi, failli coûter la vie à un grand nombre de citoyens dont plusieurs furent estropiés, et que le souvenir de cette lutte de la tyrannie contre le {tatriotisme naissant était l'unique cause de l'efTervescence extraordinaire du peuple à l'instant de son exécution. Eh ! que ne produisit pas lors de celle de Hailly, la mémoii'e du C,liamp de Mars ? Il sied bien vraiment à (Juffroy de m'inqjuter ce qui n'est peut-être ([ue l'efTet de ses journaux où il promettait de s'en donner une pile quand telle ou telle tète tomberait, entre autres celle de Carra (1). En pluviôse encore, on me taxait à Arras de niodérantisme, à la lecture de ses feuilles et de ses lettres ; il m'en a plus coûté pour me mettre à la hauteur où ses correspondances avaient élevé les patriotes de cette contrée, que pour les élever à la mienne (•2).
■1" Le sensible interlocuteur de Samson et de Gliarlot (3) qui les engageait si tendrement à préparer d'avance soixante guillotines pour soixante de ses collègues (4) me fait un crime d'avoir mangé à la même table que l'exécuteur des jugements criminels.
Si j'étais un député comme un autre, s'il ne me rappelait pas sans cesse dans ses libelles que je ne suis qu'un député suppléant, je lui dirais : consulte les bulletins, et tu y verras des commissaires ap[)laudis et être applaudis (5) })our avoir fait avec ostentation Ci (jue j'ai fait dans le silence et par hasard.
(1) Voyez Roiifitiff, N" ... cilerai-jc le récit inséré au Imllelin, de l'exéculion de Guadet, Salle et Barbaroux, au son des inslruments lailitaires ? Pardon, mes collègues, si j'ai renouvelé vos douleurs, mais peul-on bien me reprocher un mouvement spontané du peuple à l'égard d'un contre-révolutionnaire décidé, mouvement qui n'est point mon fait, quand, entraîné par le torrent, on a soi-même consacré des fêtes, des réjouissances pour le supplice de la partie proscrite de la représentation nationale ? Malheureux fugitifs, on les poursuivait comme des bêtes fauves : on l'écrivait, on s'en vantait, et l'on trouve surprenant qu'à la même époque je n'aye point ralenti l'effervescence républicaine contre les espions, les émigrés, leurs correspondans, les royalistes et les fanatiques incurables, ces pestes constantes de la révolution (Note de Le Bon).
(2) GuFFROY, l^e censure, p. 76 (IdonO.
(3) Voyez nougijff, N»" 6 et 7 (Idem).
(4) Huit douzaines de pièces de gibier pour la guillotine, dit Rougyff, N'° G prophétie. Holà, hé, Samson ! Prépare vite encore GO guillotines, j'aperçois d'ici s'avancer soixante traîtres à la Patrie. O gens de mon pays ! () providence 1 tu veux consolider la liberté. Tu as permis qu'un traître conservât dans ses papiers les preuves de la conspiration affreuse contre la liberté. Mais elle sera durable ; car elle est cimentée par le sang des tyrans qu'aura fait couler le glaive de la Loi (Note de Le Bon).
(ô) Extrait du Journal des Débals, brumaire an II, ji. 291. Lettre de Lequinio et Laignelot à la Convention Nationale, datée de Rochefort : « Encore un grand triomphe moral, citoyens nos collègues, non pas sur les niômeries presbytérales,elles n'existent plus dans ce pays, mais sur un préjugé non moins enraciné qu'elles. Nous avons formé ici un tribunal révolutionnaire comme celui de Paris, et nous en avons nous-mêmes nommé tous les membres, excepté celui qui doit clorrc (sic) la procédure, de se montrer librement les vengeurs de la réiiublique trahie par les scélérats. Nous avons exposé ce besoin à la société populaire. Moi, c'est, avec un noble enthousiasme
Mais je suis un tigre sans pareil, le bien même, je ne l'ai pas fait avec des intentions pures (1). A plus forte raison, suis-je inexcusable sur mes actions indifférentes ou susceptibles de critique.
Pour vous, représentans du peuple, vous examinerez avant de juger.
L'exécuteur des jugements criminels suit une section du tribunal d'Arras à Cambrai. Il se présente à la même table que les juges (2) et moi. Plusieurs éprouvent d'abord une certaine répugnance ; mais ils la répriment bientôt, de peur de paraître flétrir un homme non flétri par les lois nouvelles (3). Eh bien, il n'en faut pas davantage à Guffroy pour imprimer que je ne me plais que dans la compagnie des bourreaux, et que je suis un bourreau moi-même.
Cependant, à Arras, ra'est-il jamais venu à l'esprit d'inviter l'exécuteur criminel à dîner, pendant les quatre mois que j'y ai passés ? (4) C'est là que je devais, ce semble, le fréquenter, le fêter, reconnaître les services qu'il rendait à ma lubricité en me découvrant les appas mourans de mes victimes (5).
Quoi ! il n'en est rien ! Il a fallu le départ fortuit pour Cambrai,
écrié le citoyen Ance ; c'est moi qui ambitionne l'honneur de faire tomber la tête des ennemis de ma Patrie. A peine a-t-il eu le temps de prononcer cette phrase que d'autres se sont levés pour le même objet, et ils ont réclamé au moins la faveur de l'aider. Nous avons proclamé le patriote Ance, guillotineur et nous l'avons invité à venir, en dînant avec nous, prendre ses pouvoirs par écrit, et les arroser d'une libation en honneur de la république. Nous pensons qu'en peu de jours les juges le mettront à même de donner la preuve pratique du patriotisme avec lequel il vient de se montrer si audessus des préjugés qu'il fut toujours intéressant aux rois d'entretenir pour nourrir toutes les inégalités sociales sur lesquelles ils établissaient leur puissance ».
Je ne ferai aucune réflexion sur cette lettre, et sur l'accueil qu'elle a reçu. Je me garderai bien même de blâmer les intentions de ceux qui l'ont écrite, de les accuser d'avoir un caractère féroce et inhumain. Mais en cette circonstance comme en hien d'autres, ne suis-je point dans le cas de m'appliquer ce passage de la fable : « L'âne vint à son tour, et dit : J'ai souvenance. ..■> Si la justice de la Convention m'épargne le sort de ce trop sincère baudet, il n'en sera pas moins vrai que les hautes puissances de l'année dernière avaient projeté de se sauver à mes dépens. Au reste, ce n'est point ici le lieu de traiter cet article (Note de Le Bon).
(1) C'est ce que Guffroy avance dans sa seconde censure, dite républicaine, à l'occasion d'une commission de sept personnes que j'avais établie à Arras, et dont l'unique travail était de me faire connaître les individus qu'on pouvait élargir sans compromettre la chose publique (1) (Note de Le Bon).
(2) Je dirai ailleurs comment je me suis trouvé largement avec les juges (Idem).
(3) On doit se rappeler les longues discussions de l'assemblée constituante au sujet des exécuteurs de jugemens criminels ; certes, si quelque chose est révoltant,ce sont moins encore les fonctions de ces hommes, que les mauvaises lois qui les ont jusqu'ici rendus nécessaires (Note de Le Bon).
(4) On me poursuit, en général, avec des inductions ; je ne puis que mettre mes juges à même de tirer des inductions contraires (Idem).
(5) Voyez au 10^ numéro de Fréron l'histoire de la femme aux 25 livres. O Dieu 1 et des hommes ont pu imaginer ce crime inouï! Ils ont pu se résoudre à le jeter gratuitement sur un infortuné sans défense et plongé dans les pri-
(1) « Commission des 7 » (Voir thèse principale), établie à Arras par ordre de Le Bon pour épurer les prisons.
il a fallu la \ieillcssc et la maladie de l'exécuteur résidant en cette dernière commune, pour me faire savourer cette volupté, que l'on me dit si douce, de la commensalité du vengeur (1).
() (lufTroy ! Et c'est là se {daire dans la société des bourreaux! J'observerai de plus que, malgré le déplacement, l'exécuteur d'Arras ne se serait point j)résenté à Cambrai, s'il n'eût été accoutumé à cette espèce de familiarité dans les divers voyages du tribunal, antérieurs à ma mission. Comment adopter tout à coup ime conduite différente, lorsque celle-là paraissait approuvée par la Convention Nationale ?
(iufTi'oy ne s"est point dissimulé ces réponses ; il les a prévues, et, pour me rendre jdus odieux encore, il représente l'exécuteur il'Arras comme ayant outragé l'humanité et les mœurs dans ses fonctions. Il l'accompagne jusqu'au cimetière, et le voit enterrer ses suppliciés avec la dernière indécence. Mais, en supposant que les faits aient eu lieu, ce dont il m'est permis de douter après la fable atroce insérée dans Fréron, quel est le citoyen qui me les a dénoncés ? Ce que je puis affirmer sans crainte d'être confondu, c'est qu'ils ne sont parvenus à ma connaissance que par les diatribes de (luffroy, quand je n'étais plus à même de poursuivre la punition, et que je n'en ai pas plus été le témoin que du prétendu supplice voluptueusement barbare de la jolie solliciteuse, concerté entre l'exécuteur et moi.
Joseph Le Bon. De rimprimeric Nationale, prairial, l'an III.
sons ! Ils ont voulu lui arracher j)Ius que la vie : l'Honneur ! Ennemis de la liberté ! Ali ! du moins, quand j'ai poursuivi la contre-révolution dans vos personnes, je ne vous ai point prêté des forfaits étrangers. J'ai laissé à vos familles le souvenir intact et la consolation de vos vertus domestiques (Note de Le Bon).
(1) Nom donné par Rougyff aux exécuteurs criminels ; voyez N" 50 ndem).
Lettre justificative N^ III
Citoyens représentans,
C'est une haine ijien sing'ulière et bien peu active f]ue celle d'un lionime qui, revêtu de pouvoirs illimités, mais susceptibles de lui être retirés à chaque instant, oublie néanmoins durant huit mois, la prétendue victime de sa vengeance. J'en prends à témoin mes propres infortunes, l'homme vindicatif suit une autre marche.
Magniez, ex-juge de paix du canton de Roeux a été guillotiné à Cambrai, cela est exact, il m'avait condamné à une amende de six livres en 1791, cela est encore vrai. La perfidie est de rapprocher les deux choses et de donner la seconde pour cause de la première, tandis qu'on est parfaitement instruit du contraire.
Etais-je donc le seul individu poursuivi par cet ancien fonctionnaire de la contre-révolution ? Avide de tous les moyens d'opprimer le patriotisme, il avait réuni dans ses mains l'autorité municipale et judiciaire, en dépit des décrets, et ni les lettres ni les menaces de Guffroy, alors procureur-syndic, ne purent le détermine.' à se dessaisir d'une partie de cette puissance illégale.
On le vit. au commencement de 179-2, entamer, contre les municipaux de Neuville, la procédure la plus inique pour favoriser un prêtre réfractaire et perturbateur (1), à qui ces municipaux, par le conseil de Guffroy même, venaient de refuser l'entrée de leur église. En vain, ceux-ci alléguèrent-ils les lois sur la garantie des corps administratifs et des municipalités. Magniez fut sourd à leurs réclamations et alla toujours son train. Recours des municipaux auprès du district d'Arras ; hitervention formelle du procureursyndic. Il écrit de ne point obtempérer à la citation arbitraire du juge de paix. On suit ses avis. Un mois, environ, se passe sans inquiétude nouvelle. Ce terme expiré, l'orage redouble; les malheureux patriotes de Neuville se retrouvent sous les coups de l'aristocratie et du fanatisme. Guffroy ne les abandonne point, il fait un réquisitoire terrible, où il se propose notamment d'aviser à la dénonciation du juge prévaricateur par-devant qui il appartiendra. L'administration adopte les conclusions du procureur-syndic, mais il fallait la confirmation par le département et quel département, le département du 20 juin (Vj.
Toutefois la cause des officiers municipaux de Neuville était trop évidemment juste pour que l'autorité supérieure osât contrarier ouvertement l'avis du district. Les administrateurs embarrassés entre le devoir et la passion, s'en tirent par une escobarderie :
(1) Affaire de Le Bon, curé constitutionnel, avec Lebas, curé réfractaire de Neuville-Vitasse, petit village aux environs d'Arras (Voir thèse principale).
(2) Le directoire du Pas-de-Calais avait envoyé une adresse de protestation contre les événements du 20 juin.
« Attendu, disent-ils, que le juge de paix est saisi de cette affaire, déclarons n'y avoir lieu à délibérer ».
Macliia\'clistcs éhontés... C'était précisément parce (ju'il sea était saisi mal à propos qu'il était nécessaire de délibérer, ou jauiais.
Armé de cette pièce insignifiante, Magniez se li\ re à tout son zèle aristocratique. Les infortunés municii)aux n'ont plus un instant de relâche. Citations sur citations, élajjorées avec plus d'art les unes que les autres.
A cette tenii)ète, toujours appuyés par ClufYroy, ils ne i)euveat opposer qu'une force d'inertie. Bientôt, ils sont condamnés par défaut, dans la personne de leur maire et exécutés dans ses meubles. Les ennemis de la Révolution en triomphent ; ses amis sincères en gémissent et les esprits incertains, ébranlés par cette injustice criante, se rangent du parti le plus fort.
N'oilà, citoyens rejjrésentans, ce qui a servi de base à l'acte d'accusation contre Magniez et non pas, comme on l'a avancé, mon jugement à l'amende, jugement d'ailleurs, que son auteur incivique ne m'a jamais fait justifier tant il le trouvait lui-même vicieux au fond et dans la forme, jugement qui excita dans le tems, l'indignation de tous les patriotes et particulièrement celle de Guffroy (1).
Maintenant j'examine si je n'ai pas mis dans la poursuite du contre-révolutionnaire Magniez plus d'ardeur que dans celle des autres individus de sa trempe. Ma conscience et ma eonduile s'accordent à me rendre un témoignage consolant.
Entraîné par le désir de me venger moi-même, j'aurais dû crain- - dre d'en laisser échapper l'occasion et me hâter d'abuser du pouvoir redoutable qui m'était confié. Pour couvrir ma turpitude, j'aurais fait demander et redemander adroitement, dans les sociétés populaires, la punition de mon ennemi; des hommes afildés ou trompés auraient été chargés de lui distribuer, en son absence, les faciles épithètes de monstre, de scélérat, etc., des vociférations assassines auraient accoutumé les oreilles à identifier son nom avec celui du crime, enfin, j'aurais em{)loyé à son égard la cent millième partie ( et c'eût été déjà trop pour en faire un objet hideux), la cent millième partie des intrigues auxquelles je dois ma subite et épouvantable réputation.
Point du tout. J'arrive de Paris à Arras dans les premiers jours de brumaire. Magniez m'est dénoncé pour un jugement tout récent en faveur d'un homme qui avait brisé les \itres du maire de Beaurains et vomi mille injures contre les autorités constituées. Le destituerai-je sans l'entendre ? Non. Je le requiers de venir de suite expliquer ses motifs. Une maladie le retient. Il m'écrit que le maire a demandé grâce j)our le prévenu qui paraissait pris de boisson lors du délit. Grâce ! les lois n'en connaissent point, elles réservent à des jurés la question intentionnelle et cette indulgence envers un aristocrate, de la part d'un juire persécuteur des jKitriotes, est plus que suspecte. Je prononce la destitution de >ragniez et son remplacement.
Je cours le Pas-de-Calais et ne redescends à Arras (jue le 15 nivôse
(1) Guffroy était alors procureur syndic du district d'Arras, et grand ami de Le Bon.
disposé à rentrer incessamment au sein de la Convention nationale. Cependant les officiers municipaux de Neuville \'iennent m'entretenir de leur malheureuse affaire. En I70.>, ils ont appelé au tribunal de district, mais ce tribunal a escobardé à l'imitation du département. « Ne pourrais-je pas, de retour à Paris, leur faire enfin obtenir justice, comme je l'ai autrefois heureusement réclamée à la barre de l'assemblée législative (1) pour un patriote que ce même tribunal ne voulait pas élargir, quoiqu'il le reconnut irréprochable devant les lois » ? Volontiers, mes amis, leur dis-je, remettez-moi vos pièces, et soyez convaincus que je ne négligerai rien pour assurer vos intérêts et faire connaître votre oppresseur.
Quelques jours après les pièces me sont remises. Je requiers en même temps l'apport de celles relatives au jugement rendu contre Joseph Le Bon en 1791, également propres à démontrer aux comités de législation et de sûreté générale la manie des jugemens iniques et contre-révolutionnaires de Magniez (cette réquisition franche et loyale que n'aurait point faite un homme fourbe et pervers, c'est elle qui était tout le système de Gufïroy dans cette partie de ma diffamation).
Le 30 pluviôse, une espèce de circulaire, signée Saint-Just et CoUot d'Herbois, me rappelle. Quarante-huit heures après la réception, je suis rendu à Paris avec ma femme, mes enfans et mes papiers, ne comptant plus retourner en mission. Je visite Guffroy et je dîne avec lui dans les premiers jours de ventôse. Le 9 et le 10, étant allé au Comité de Salut public, pour lui faire un exposé succinct de mes opérations, je suis invité, pressé de repartir, afin de seconder, par l'exécution de mesures rigoureuses contre les ennemis intérieurs, les dispositions militaires que Saint-Just et Lebas ne tarderont pas à venir prendre pour débarrasser entièrement la frontière du Nord. Je m'en défends d'abord quelques instants, et certes, je ne manquais pas de raisons plausibles, mais ces raisons elles-mêmes tournent contre moi. « C'est précisément parce que ce ministère est désagréable, me dit-on, qu'il faut l'accepter, si j'aime sincèrement ma patrie... On n'est pas mécontent de mes travaux, on m'engage seulement à me tenir en garde contre les séductions d'une humanité fausse et mal entendue ».
Je finis dans cette circonstance comme dans toutes celles où l'on m'a proposé une corvée dont personne n'était jaloux : j'acceptai. J'aurais accepté avec le même dévouement l'ordre de me jeter dans un gouffre si la Convention m'eût fait entrevoir lutilité de cet expédient pour assurer la prospérité de la république. Telles sont mes idées sur les obligations de l'homme social, idées dont deux mois de prison n'ont pu encore me prouver la fausseté.
Je reviens donc avec plus de courage affronter toutes les haines aristocratiques du Pas-de-Calais et de ses alentours. Douceurs de l'amitié, sentiments délicieux de la nature, spectacle enchanteur d'une famille naissante sous les auspices de l'amour le plus tendre et de l'union la plus parfaite, je vous ajourne de nouveau jusqu'à la paix : le devoir, l'odieux devoir, voilà ce qu'il faut que je répète
(1) Le rapporteur fut le citoyen Saladin fl) (Note de Le Bon).
(l) Voir note de la lettre du 17 germinal, p. 43.
rZ JOSEPH LE BON
sans cesse. O ma femme! O mes enfants 1 je suis perdu, je le sais bien, si la république est renversée, je m'expose même si elle triomphe à mille ressentiments particuliers ; mais dans le premier cas je n'aurai que le sort commun à des amis de la liberté, dans le second, la république appréciera mon sacrifice et vous en tiendra compte.
Insensé, je croyais que tout le monde agissait, parlait, écri\-ail avec la même droiture et le même désintéressement (jue n:oi. Quoi qu'il en soit, citoyens représentans, vous n'avez pas sans doute perdu de vue qu'après avoir exercé quatre mois le pouvoir, ce Josc{di Le Bon si avide de sang et de vengeance au dire de ses calomniateurs, était revenu parmi vous sans avoir livré Magniez au tribunal révolutionnaire.
X'enlùse. germinal, floréal se passeront encore : deu.v fois le tribunal sera à la xeïWa d'être supprimé... rien n'altérera l'impassibilité de l'homme vertueux qui n'a jamais éprouvé les sentiments de la haine que contre les ennemis de sa patrie. L'ex-jug3 de paix du canton de Roeux est réputé tel; mais malheureusement il n'est pas le seul : d'autres réclament un plus prompt châtiment et son amende de 1791 ne doit pas être un privilège à sa charge.
C'est vers la fm de prairial, quand GufTroy était à la recherche de toutes mes actions, quand mon intérêt particulier me prescrivait surtout de ne rien faire qui put [)rêter à ses censures, que le district d'Arras m'ayant adresse pour le tribunal de Gambray (i) diverses pièces où Magniez et son ex-greffier Goudemand étaient compromis, j'y joignis l'affaire des officiers municipaux de Neuville, qui devint, relativement à Magnie'z, la pièce iirincipale, et j'envoyai le tout à l'accusateur public.
Qu'y a-t-il en cela de honteux, de répréliensible ? Où sont les démarches tortueuses, les menées sourdes qui dénotent le vil esclavage d'une haine personnelle, d'un penchant injuste et coupable ? On me reproche de ni'être quelquefois expliqué publiquement sur des individus traduits eu près d'être traduits au tribunal, je répondrai ailleurs à cette inculpation, mais le hasard a voulu que je n'aye jamais parlé de Magniez, je dis le hasard, car, si l'occasion s'était offerte de rendre témoignage de lui, j'aurais été assez imprudent pour dire la vérité.
Dut ma tête i)ayer mon extrême franchise. Ce cteur est tout ouvert et n'a rien qu'il déguise. On ne s'est pas borné à me donner Magniez pour victime : mon amende ne pouvait être dignement expiée que par le sang du greffier, des assesseurs et de l'avocat consultant.
Or, les assesseurs vivent toujours, quoique guillotinés dans une nuée de pamphlets ; ils n'ont pas même été mis en cause, un seul qui m'avait été spécialement dénoncé, comme acharné à la jioursuite des patriotes en \l\yi. s'étant présenté à mon bureau à Arras. je le fis arrêter.
J'ai dit ci-dessus, d'où, comment et à quelle époque des rii:iigv\>. sont arrivées contre le greffier, bien digne au surplus do Magniez par son impudent royalisme.
Reste l'avocat distributeur de conseils. Le jour où fut condamné
(1) Le plus souvent on mettail à mon adresse les lettres et paquets pour 1.^ tribunal, afin d'éviter le jirix du port (Note do l.o Von).
LETTRE JUSTIFICATIVE N^ m 73
l'cx-jugc de paix, un procureur d'Arras le fut pareillement pour a\oir entretenu des correspondances avec un émigré. Vite on transforme ce procureur en conseiller secret de Magniez, on taît les motifs véritables de sa condamnation et l'on insinue qu'il doit son sort à mon ressentiment.
Mais dites donc, habiles artisans de mensonges, dites donc où j'avais appris ces rapports entre Magniez et l'ex-procureur Jouenne, en supposant qu'ils ayent réellement existé. L'assesseur arrêté en ventôse pour avoir coopéré à la persécution des patriotes de Neuville, s'était d'abord excusé sur des conseils reçus à Arras, mais interpellé d'en déclarer les auteurs, il n'en fit rien.
Pour moi, je me rappelle avec i)laisir qu'une lettre du citoyen Bras, en faveur de Jouenne, m'étant parvenue la veille ou le jour du jugement de ce dernier, je transmis très exactement cette lettre au tribunal, afin que les jurés en prissent connaissance avant de prononcer.
Non, non, je n'ai point déslionoré le caractère auguste dont j'étais revêtu. Ministre de rigueur, à la vérité, j'ai poursuivi les contre-révolutionnaires, tant que l'on n'a point donné le signal de la retraite (l),mais je les ai poursuivis indistinctement, sans m'attacher de préférence à ceux qui m'avaient plus froissé aux jours de leurs triomphes. Le seul empire des circonstances a fait disparaître les uns et conservé les autres. Tel vit et préside une société populaire, qui avait préparé et écrit de sa main un discours pour célébrer l'entrée de Cobourg dans sa commune, tandis que des êtres moins dangereux ont été enveloppés et entraînés par le torrent. Qu'il me suffise d'avoir eu le bonheur, durant le combat, de ne point frapper mes compagnons d'armes. Eh, que sont en effet les espions, les émigrés, leurs correspondances et adhérens, les royalistes et les fanatiques incorrigibles, atteints par mon infatigable surveillance, en comparaison de ces républicains victimes ailleurs sous des noms de proscription et de mort !
O Guffroy, elle est encore entière la liste des vétérans de la révolution dans les pays que j'ai parcourus. Le seul Lefebvre (de Saint- Omer) digne, à mon avis, d'un meilleur sort, a péri par tes machinations homicides, je venais do briser ses fers... \'ive surprise et indignation du département dont tu dirigeais alors l'énergie révolutionnaire.
L'administration m'expédie sur-le-cliamp un procès-verbal affreux à la charge de ce prétendu partisan de la royauté. Il fallait opter entre le faire juger, ou bien être dénoncé et poursuivi moimême sans le garantir.
Je rapportai donc mon arrêté et j'envoyai Lefebvre au tribunal d'Arras. Cinq mois il y demeura en prison, n'osant presser la décision de son affaire, tant l'opinion était exaspérée; enfin, il succomba en floréal ou prairial, pendant mon absence, lorsque je songeais à le traduire à Paris. Mais que lui aurait servi cette traduction ? Il avait, entre autres délits, correspondu dans un sens anti-mon.ta-
(1) Au commencement do thermidor, le Comité de Salut public annonçait qu'il venait seulement d'arrêter des mesures efficaces pour faire juger tous les prisonniers (1) (Note de Le Bon).
(i) Le Bon fait allusion à l'application des lois de ventôse.
gnard avec un membre du côté droit de la Convention nationale, et ce crime se pardonnait moins ici qu'ailleurs (1).
Je laisse à ce membre, jjuisqu'il a survécu, le soin de produire au grand jour toutes les circonstances relatives à la persécution de son ann, notamment l'interception (jue tu lis de la trop fameuse lettre qui a été l'origine de cette persécution.
J'ajouterai seulement que, si j'eusse eu à ma disposition, comme tu le prétends, les consciences des jurés et des juges, Lefebvre vivrait encore.
Tu parles d'animosités personnelles... Cherche le patriote, le demi-patriote même à qui je n'aie point sacrilié à l'occasion les injures que j'en avais reçues, les contradictions qu'il m'avait fait essuyer. Je ne reviendrai pas sur Lefebvre, souvent il m'avait contrecarré dans la carrière administrative, mais ses vœux, selon moi, tendaient à l'alTermissement de la république et je m'applaudissais de l'avoir mis en liberté.
\'ois sortir des j)risons de Boulogne le greffier de Bellanoy. Cet homme m'avait nui grandement dans l'oratoire, je ne m'en souviens plus quand on m.e dit qu'il est républicain.
Toi dont le nom m'échappe, toi, ex-curé de Calais (2), qui, pour me supplanter à l'assemblée électorale, avait jeté sur ma personne des ridicules que l'amour-propre me pardonne guère : — ■ je trouve le moyen facile de te perdre, en me joignant à tes ennemis qui te dénoncent de toutes parts... Tu trembles de paraître devant l'iiomme puissant que tu as desservi... Mens, ne crains pas d'être réellement utile à ta patrie sous les yeux même de tes citoyens prévenus, je te rends solennellement à ta femme et à ta mère désolées. Ce n'est pas tout : tu es sans place et sans ressource : va occuper le poste de sous-directeur à l'hôpital de Saint-Omer.
Je m'arrête, citoyens représentans, ma vie est pleine de traits semblables qui seront infailliblement recueillis et dont la mémoire dépose déjà dans le cœur de leurs témoins, contre toutes les articulations de la calomnie et de la malveillance.
(1) Il s'agit de Personne, député girondin du Pas-de-Calais, et originaire des environs de Saint-Omer.
(2) Faudé. Le Bon, adiainistrateur du déparLemenl, l'avait félicité lors de son mariage.
Lettre justificative No IV
(.itoyens représentans,
Un fanatique sous le nom de Dieu parut à Lens (1) vers la fin de 17'.)1 ou dans les premiers mois de 179-2. La contre-révolution qui l'avait fait éclore ne tarda pas à lui procurer de nombreux adorateurs. De tous les districts voisins, une foule imbécile et crédule se rendait à ce point de ralliement, et reportait ensuite dans ses foyers, avec le récit des prodiges qu'elle prétendait avoir vus, la haine des lois nouvelles et d'exécrables vœux pour le retour à l'ancien régime.
Mais le lieu qu'avait choisi cette divinité malfaisante pour sa résidence ordinaire, se ressentit surtout de sa funeste influence. En peu de temps, le fanatisme et le royalisme combinés y devinrent intraitables, et l'esprit de révolte y fit de tels progrès que les administrations supérieures ne purent bientôt plus assurer dans cette commune l'exécution des décrets et de leurs arrêtés que par la force et les canons.
Aussi Guffroy écrivait-il, vers juillet 1793 à Célestin Lefetz, viceprésident du district d'Arras : « Nous avons reçu les procès-verbaux des actes de justice que vous avez faits à Avion et à Lens. Pressez les commissaires de la Convention de seconder vos mesures et de les confirmer. La ville de Lens a besoin d'une verge de fer pour la morigéner, il faut la mener dur ; pas de grâce, pas de grâce... »
En efTet, les administrateurs déployèrent tant de zèle que, s'ils ne réussirent pas à changer les affections aristocratiques des habitans, ils en comprimèrent du moins les élans dangereux.
Déposté de cet asyle de prédilection, le fanatisme contre-révolutionnaire essaya de rallier ses phalanges sur divers autres points du département. Toutes ses tentatives échouèrent contre la vigilance et les mesures rigoureuses des patriotes.
Dans le courant de prairial an II (qui l'aurait cru ?) un nouveau fanatique s'élève, non à Lens, mais à Wailly (2), commune également suspecte jusqu'alors et renommée par son opposition à la loi de recrutement. Toutefois, celui-ci, plus modeste que le premier, ne prend que le titre de saint. Caché longtemps dans une grange, il y dit être mort, puis ressuscité pour ne plus mourir. Il présage des malheurs à la France ; son père, sa mère et ses deux sœurs lui servent d'agens ; ils vont par tout le voisinage lui quêter des sectateurs et c'est principalement à l'approche de la nuit que les rassemblemens s'opèrent.
Le district d'Arras en est averti. Il fait arrêter cette famille d'illuminés, l'interroge et m'expédie tous les procès-verbaux à
(1) C'est la ville minière du Pas-de-Calais,
(2) Wailly, village des environs d'Arras.