CHAPITRE V
Protégeons nos francs-tireurs.
Je viens de répudier l'article l**" de la loi du 22 messidor an IV y parce qu'il est en contradiction avec le deuxième principe irréfutable que « tout citoyen est soldat.»
Avouons pourtant que les contradictions ne s'arrêtent pas là, et qu'il en existe une autre plus choquante.
N'avons-nous pas à cor et à cri excité le paysan à
courir BUS à rennemi, même ava^ un mauvais fusil de chfl£$e à défaut de chassepot ?
Pourquoi ? Parce que nous invoquons instinctivemeat le deuxième principe : a Tout citQjen est soldat, » *
Donc, le paysan est soldat, et, en tirant sur l'ennemi, il est da^s son droit et fait son devoir.
Nous avons seulement oublié un petit détail : c'est que, si nous voulons qu'il se batte pour nous, nous, de ^otre
côté, NOUS LUI DEVONS PROTECTION,
Lui en avons-nous donné? Pas le moins du monde!
Notre Code est absolument muet sur ce point, et le Prussien a fort gaiement fusillé nos paysans lorsqu'ils l'ont attaqué, et même lorsqu'ils défendaient leur bien.
Et nous, qui avons appelé nos paysans à la guerre de partisans, nous nous sommes contentés de nous récrier sur la cruauté de l'envahisseur et nous n'avons pas fait de représailles !
Or de deux choses l'une : ou le paysan est soldat ou il ne Test pas. S'il l'est, pourquoi, encore une fois, le soustraire à la jurisprudence militaire s'il commet un délit au préjudice de l'armée ? S'il n'est pas soldat, de quel droit exigez-vous de lui qu'il se mêle de combattre l'ennemi, et surtout avec des armes ridiculement insuffisantes?
Mais il est effectivement soldat, et, comme tel, il a droit à votre protection, h laquelle vous n'avez même pas songé.
Or, cette protection ne peut se donner que par des représailles.
Dans la guerre de 1870, le Prussien a fusillé ceux qui, n'étant pas enrégimentés, tiraient sur lui. Vous avez trouvé cela fort mauvais, vous avez jeté les hauts cris; mais le Prussien pouvait parfaitement vous vépoudre :
1"* Que^ dans les guerres de TËmpire, nos troupes en ont fait autant en Prusse ;
2* Que notre législation est muette sur ce point.
Or, mettez qu'avant la guerre de 1870 nous eussions fait une loi déclarant explicitement que tout Français devait être regardé comme appartenant à Tannée, qu'il fût ou non en uniforme, et imposant, sous peine.de destitution, au général français le plus rapproché de l'endroit où l'ennemi aurait fusillé des campagnards pour avoir commis des actes d'hostilité, le devoir absolu de faire des représailles, voici comment, sou^ l'égide de cette loi, les choses auraient pu se passer dans le cas prévu (!)•
Le général de division le plus rapproché du lieu de rexécution aurait écrit au général ennemi une dépêche conçue à peu près en ces termes :
a Général,
a J'apprends que tel jour, à tel endroit, des paysans ont épê fusillés après être tombés en votre pouvoir, pour avoir tiré sur vos troupes. j> (Ou bien que : a Vous avez fusillé des innocents pour venger la mort des vôtres atteints par nos francstireurs, » ou a Traduit devant un Conseil de guerre des voyageurs en ballon, d etc.)
a Ce fait m'oblige à vous faire connaître offîciellemei^t les dispositions de notre loi du...
<K Elle déclare d'abord que tout Français est né soldat, et que, par conséquent, il a, non-seulement le droit, mais aussi le devoir de faire à rennemi tout le mal possible par tous les moyens en son pouvoir.
« Elle reconnaît le même droit aux habitants des pays qui seraient envahis par nos troupes, et dispose que ceux d'entre eux qui seraient pris sur le fait d'hostiU tés contre nous seront
(1) Bien entendu, si dès le début nous n'eussions pas perdu 300,000 hommes prisonniers. Chose absolument sans précédent dans les annales militaires! véritable phénomène auquel la postérité aura de la peine à croire.
traités comme prisonniers de guerre en qualité de simples soldats.
<£ Enfin elle impose à tout général ou commandant de nos troupes, sous peine de destitution, le devoir exprès de procéder à des représailles dans le cas où l'autorité ennemie refuserait de reconnaître à nos paysans ou personnes civiles quelconques la qualité de belligérants que leur accorde, ou plutôt que leur impose la loi.
a Vbus voyez donc, général, que ma voie est toute tracée, et que je n'ai pas le choix. Si, soixante-douze heures après la livraison de la présente dépêche, je n'ai pas reçu de yous une réponse, niant catégoriquement le fait énoncé, je ferai immédiatement tirer au sort un nombre de prisonniers égal à celui de nos paysans fusillés, et je les traiterai de même.
« Si vous prétendiez répondre à cette exécution par de nouvelles représailles, je serai prêt à vous suivre dans cette voie, pas à pas, homme pour homme, en laissant à vous seul, et la responsabilité de cette boucherie, et le choix du moment où elle devra avoir un terme,
« Soyez bien sûr qu'aucune considération d'humanité ne m'arrêtera dans la voie que vous m'aurez vous-même tracée.
€ Il me reste toutefois à vous faire connaître une dernière disposition de la loi précitée : c'est qu'elle me laisse la faculté de renoncer aux représailles dans le cas où l'autorité compétente de l'armée ennemie reconnaîtrait une fois pour toutes et pour toujours à tous nos citoyens les droits de belligérants.
a Dans l'intérêt de l'humanité, je me plais à croire, général, que telle sera votre décision ou celle de votre Gouvernement, si vous croyez ne pas pouvoir la prendre vous-même.
« Veuillez vous rappeler que les armes sont journalières, que les envahis d'aujourd'hui peuvent devenir les envahisseurs de demain, et que vous récolterez à votre tour le bien ou le mal, selon que vous aurez semé.
« Recevez, etc. »
Soyons bien sûrs que ce ton ferme, et la résolution inébranlable de tenir parole, quoi qu!i\ advienne, tourneront au profit de l'humanité , et que bien fou serait
le général ennemi si , ayant été le premier agresseur, il voulait se livrer au jeu de représailles indéfinies.
Mais reconnaissons aussi que, sans la loi que je propose, notre général pourrait faiblir. L'humanité est une si douce chose, qu'on s'y laisse aisément aller, en oubliant qu'elle peut devenir un crime, lorsqu'elle empêche de justes représailles, destinées à sauvegarder la vie de nos concitoyens au moment où ils font leur devoir. Si la loi prescrivait une boucherie inutile, il n'y a pas de général qui ne prévînt la destitution en donnant sa démission; mais l'objet de cette mesure draconienne est trop légitime pour qu'un chef militaire puisse renoncer à y recourir, et la loi, en l'y obligeant, lui rend l'immense service de le décharger de toute responsabilité. D'autre part, le général ennemi, sachant que son adversaire est non-seulement autorisé, mais aussi contraint par les lois de son pays à procéder à toutes les extrémités, verra que, comme cette mesure est imposée à tous les chefs militaires, elle est empreinte d'une universalité effrayante; il calculera alors de quel côté sont les chances des plus grandes pertes : d'une part il en pèsera le chiffre, de l'autre sa propre responsabilité vis-à-vis du monde civilisé, et enfin les conséquences que son obstination entraînerait pour son propre pays, si la perte d'une bataille changeait la face des choses; et, tout bien considéré, il en restera là : l'humanité aura gagné une grande victoire sous le masque de la férocité. C'est ce qui du reste arrive communément . Plus nous faisons de la sensiblerie aujourd'hui, plus nous préparons des victimes pour le lendemain. Si nous avions fusillé, sans tant de façons, les premiers espions prussiens tombés entre nos mains, il ne s'en serait plus trouvé, et peutêtre cela aurait-il épargné la vie à plusieurs milliers de nos braves soldats.
CHAPITEE VI
Moyen de combler les lacunes qui existent dans notre Législation militaire.
Nous avons vu que la conduite de Vitry-le-Françoîs, de Laon, etc. , constitue un crime militaire qui semble réunir en soi les deux caractères de trahison et de désertion devant Tennemi.
Notre législation actuelle, qui n'a en vue que les individus isolés, édicté la peine de mort pour ces sortes de crimes; ce principe admis, sa conséquence logique serait l'extermination de toute la population de la ville coupable. Mais nous ne sommes pas au moyen-âge, où. Ton n'aurait pas, soit dit en passant, hésité un instant à exécuter ce jugement à la lettre : il nous faut une législation moins barbare, et je ne crois pas pouvoir mieux exprimer ma pensée là-dessus qu'en la donnant sous la forme d'un projet de loi, dans lequel, outre la partie pénale, j'introduirai aussi quelques dispositions ayant pour but de récompenser les efforts des villes et des personnes qui ont bien mérité de la patrie.
Voici, sans que j'affiche la prétention d'avoir tout prévu ou tout résolu, mon projet tel qu'il est. Il est possible qu'il en reste quelque chose.
COMMENT COBfBLUR LES LACUNES. 37