CHAPITRE XIV
La loi des Compensations.
Nous venons de voir comment se forment les villes : par une double attraction qui paraît ne pas avoir de limites.
Car si les hommes s'entassent dans les villes, Targent
s'y entasse aussi comme conséquence nécessaire* Ces deux effets sont inséparables : Tun entraîne nécessairement Tautre.
Alors où cela finira-t-il? car enfin, puisque cela a commencé, il faut bien que cela finisse.
C'est là, j'y insiste, une loi de la NATURE qui s'accomplit toujours SANS EXCEPTION POSSIBLE.
Si ces attractions ne trouvaient jamais d'obstacle, toute la population d'un grand pays se trouverait un jour agglomérée dans quelques villes, peut-être dans une seule.
Ici je me trouve forcé de me livrer à une digression, car nous voici en présence d'une loi de la NATUKE qu'il est impossible de passer sous silence, parce que son application se rencontre à chaque pas.
Oui, il existe un obstacle à ces attractions constantes, et cet obstacle, c'est la loi des compensations.
La NATUKE, je l'ai dit dans ma Préface^ est un ensemble de FORCES et de matière.
Or, comme la NATURE ne crée que pour détruire, et • réciproquement, il faut nécessairement, je le répète, que tout ce qui a eu un commencement ait aussi une fin. Dieu l'a voulu ainsi.
Toute société humaine, œuvre de la NATURE comme le premier buisson venu, a eu un commencement ; donc elle aura une fin.
Mais entre ces deux termes il existe une marge assez spacieuse pour qu'une société puisse passer plusieurs fois par divers états de santé et de maladie.
Toutes les phases physiologiques et pathologiques qui se succèdent dans la vie d'un homme, se vérifient également dans la vie d'une société (1).
(!) Voir, dans la Revue Contemporaine, mon article cité plus haut, . 68, note. • •
Or, pour que la mort ne vienne pas mettre subitement un terme à la vie, ce qui, du reste, peut arriver, la NATURE oppose ordinairement une force à une autre afin d'en retarder Faction.
C'est là ce qui constitue la LOI des compensations.
On la voit à l'œuvre partout.
Ainsi, par exemple, un chêne produit des milliers de glands. Si chacun de ces derniers devait arriver à l'état d'arbre, la terre serait bientôt littéralement étouflPée par des millions de chênes. Non-seulement toutes les autres espèces végétales, mais tous les animaux, et l'homme lui-même, disparaîtraient de la terre.
Mais cela ne ferait pas le compte de la NATURE, qui, pour satisfaire son activité fébrile à créer et à détruire, a besoin d'une immense variété d* êtres vivants. Aussi ménage-t-elle,à chaque chose qu'elle crée, un ou plusieurs ennemis pour en assurer la destruction. Ainsi le chêne a d'abord pour ennemi de sa fécondité les éléments mêmes qui le font vivre, le soleil et la pluie, qui font pourrir sur le sol un immense nombre de glands avant qu'ils aient pu pénétrer dans la terre. Cela ne suffisant pas, voilà le porc, le sanglier, l'écureuil qui en font leur pâture ; puis enfin vient l'homme qui se sert des glands pour différentes choses. Si, échappé à tous ces ennemis, il arrive qu'un gland ait pu pousser des racines, il y a toute probabilité que le petit chêne sera brouté par la chèvre ou par quelque autre herbivore, si l'enfant conduit au bois par sa mère ne l'arrache pas pour s'en faire un jouet.
Telle est la loi des compensations. Si l'on en veut d'autres exemples dans l'ordre matériel, qu'on lise le magnifique chapitre de Darwin intitulé : La bataille de la vie (1).
(1) Dans l'Origine des espèces.
Or cette même loi existe au plus haut degré dans Tordre social. Elle offre une étude du plus grand intérêt, et je regrette de ne pouvoir la traiter ici qu'à tin seul point de vue, c'est-à-dire, comme obstacle à Vaccroissement indéfini des villes.
Nous avons vu celles-ci exercer une attraction puissante sur les populations rurales. S'agit-il d'une ville commerçante? les fondateurs d'abord attirés vers l'endroit par ses avantages locaux, y ont exercé des industries recherchées et nécessaires pour le commerce : sans rivaux dans leurs professions, ils s'y sont enrichis, et leurs descendants plus encore, en continuant les mêmes métiers.
Cependant les marchands y affluent de tous côtés : il ftiut des établissements spéciaux, on les construit. Plus les moyens d'exécution augmentent, plus on trouve commode la localité. La richesse publique s'accroît avec les relations extérieures et intérieures ; le luxe s*y répand, et avec lui une foule de petites professions. Les noms de certains princes-marchands deviennent célèbres ; ils sont dans toutes les bouches ; les capitaux se sentent attirés vers cette terre promise, et pendant longtemps les bras s'y portent aussi, certains d'y trouver un salaire honnête pour un travail honnête.
Jusque-là tout va bien. Mais cette ville bienheureuse devient un objet de convoitise générale. On cite dans les campagnes un tel qui y est allé, il y a vingt ans, avec deux sous dans sa poche, et qui maintenant est armateur, ou propriétaire, ou banquier. On ne se demande pas grâce à quelles qualités d'intelligence ou de persévérance il a gagné sa fortune : le fait est là, palpable, vivant, et tout le moftde se dit que ce qui est arrivé une fois doit pouvoir arriver toujours*
Voilà donc la ville envahie par des milliers de gens qui, toujours sans fortune, et presque toujours fort médiocre-
ment doués d'intelligence et de capacité, y vont pour faire fortune, pour arriver, comme on dit. Un seul sur mille y réussit peut-être, et celui-là sert à faire de nouvelles dupes ; un plus grand nombre, après avoir longtemps vécu au jour le jour, finissent par se caser dans des positions, plus que modestes ; une section plus considérable encore ne trouve jamais à se caser, mais attrappe tant bien que mal de quoi vivre dans la misère, tout en se maintenant honnête; le reste enfin, dominé par la paresse et par l'ivrognerie, devient une population gangrenée et dangereuse.
Cette dernière s'accroît, au surplus, de tous les gens tarés et chevaliers dlndustrie, qui cherchent les grandes agglomérations pour se soustraire plus facilement à la surveillance de la justice. Vient enfin une population fort douteuse, attirée vers la ville par les institutions de bienfaisance.
S'agit-il maintenant d'une capitale, siège du gouvernement central? Les instruments d'attraction varient un peu, mais ne sont pas moins forts. Ce ne sont pas précisément le commerce etrindustrie qui attirent le monde : Ils se laissent au contraire eux-mêmes attirer, pour rester au second plan. Le premier est occupé par le chef de TEtat et son entourage ; par les ministères, par le pouvoir législatif, et enfin parle monde du luxe, comprenant les grandes maisons nobiliaires et financières, et les riches étrangers attirés par le plaisir. Tout ce grand monde alimente une légion de professions de toute sorte, les beaux arts, les théâtres, l'industrie essentiellement artistique ; et l'attrait de la capitale est encore augmenté par les bibliothèques, les collections, les musées. Ce que tout cet ensemble nourrit de prolétaires, est prodigieux ; et dès lors il n'est pas étonnant que les nécessiteux viennent s'abattre de tous les coins du pays et
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