CHAPITRE PREMIER Nos illusions font notre faiblesse
Le moment me paraît venu de rechercher, indépendamment de toute complication politique et des erreurs commises, les causes de la paralysie dont semblait atteinte la France lors du désastre de Sedan.
Le luxe du second Empire, l'imprévoyance du Gouvernement, deux circonstances auxquelles on aime à attribuer nos malheurs, ne furent pourtant que des causes bien secondaires, car elles n'étaient que les conséquences d'un mal qui avait jeté parmi nous de profondes racines, et dont peut-être nous ne sommes pas encore guéris à Vheure qu'il est.
La paix est sans doute un immense bienfait, mais elle a le grand inconvénient inévitable d'énerver une nation, par la même raison que les muscles, laissés longtemps en repos, finissent par se relâcher.
Les cinquante-cinq années qui se sont écoulées sans invasion sont donc bien pour quelque chose dans nos revers de i870, mais il çxiste une autre cause infiniment plus puissante.
La PHILOSOPHIE ABSOLUE compte parmi les ressorts de Tactivité humaine les illusions bonnes ou mauvaises. Or les nations ne sont que de grands individus : elles ont leurs illusions, qu'elles propagent de génération en génération, et auxquelles elles sq cramponnent avec une ténacité désespérante.
Eh bien, la France a les siennes, dues en partie à des prédications insensées, et en partie à notre prestige militaire gagné sur des champs de bataille dont l'Europe se souvient encore en frissonnant. Je vais en indiquer quelques-unes.
Première illiLsiôn t a Tous les peuples sont frères ; dès lors il n'y a plus de guerres possibles ; débarrassons-nous donc des armées permanentes et faisons des économies. »
Cette illusion, soit dit en passant, estencore tellement enracinée, qu'on a écrit sur ce thème de gros volumes qu'on lit sérieusement : on y a môme bâti dessus des systèmes de philosophie. Lorsque Touragan de 1848 sévit en suscitant partout des insurrections, et en allumant la guerre malheureuse où le Piémont succomba devant l'Autriche, on entendait encore dire aux partisans de la paix universelle que ce phénomène n'était que passager, et amené seulement par le malaise des peuples sous le joug d'une longue tyrannie.
Puis lorsqu'éclata la gueire de Crimée, une belle guerre classique celle-là, comme on en faisait au XVIIl® siècle, on a cru rêver : «Tiens ! s'est-on dit : il y a donc encore des guerres pour tout de bon? Grand Dieu, quel singulier phénomène ! j> Et alors sont venus les Congrès de la Paix avec leurs beaux triomphes oratoires, au milieu des-