‹ La défense du paysChapitre 46 sur 78 · LE PEUPLE ECLAIRE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE ECLAIRE

s'adresser à un camarade, galonné comme lui, parlait en réalité au groupe récalcitrant et anti-communeux dont je faisais partie.

« Ah I voilà ce qu'il ose faire (disait-il à peu près), ce traître, ce Mac-Mahon, qui a vendu la France à Sedan ! Il bombarde Paris I C'est bien là l'œuvre d'un lâche comme lui ! La force prime le droit ! Mais Paris est fort, Paris le méprise, lui et ses chouans, ses gendarmes et ses sergents-de-ville ! Paris, c'est la lumière, c'est le berceau de la liberté ! Le peuple de Paris est éclairé, il connaît ses droits, il est fort, — et il est courageux ! »

La veille, de jour, à ce mfime endroit, j'avais été témoin d'une scène étrange. Un prêtre âgé, ayant dit à un voisin : a Les Versaillais vont nous délivrer, » un monsieur fort bien mis se retourne, et dit froidement à un fédéré qui se trouve là : « Garde national, conduisez cet homme au poste ! » Ce qui fut fait incontinent.

Avec un pareil exemple de liberté de la parole devant les yeux, on me pardonnera si je m'abstins de dire à l'orateur précité ce que j'avais sur le cœur ; ceci, par exemple :

t Malheureux aveugle, tu ne reconnais donc pas la triste besogne que fait dans ce moment ton peuple éclairé de Paris ? Après avoir lâché pied au Mont-Mély , en refusant de se battre contre le Prussien, il se révolte contre l'autorité légale de son pays : le mot de fraternité à la bouche, il fait couler le sang français, tandis que l'ennemi est encore à nos portes. Ce peuple éclairé surcharge son pays, sa ville même, déjà écrasés par un immense fardeau, d'une nouvelle ruine ! Sont-ce là ses /umières que tu vantes?

« Et tout cela dans quel but ? Il veut détruire V infâme capital 1 Soit : le voilà détruit. Après? Qui te donnera de l'ouvrage? Personne. Moi, réduit à la misère, j'endosserai, afin de ne pas acheter une redingote, la blouse en

lambeaux que tu auras quittée; quand mes souliers refuseront leur service, je n'en achèterai pas de nonveaux, mais j'envelopperai mes pieds de chiffons que j'aurai ramassés dans les rues. Et tous ceux qui, aujourd'hui, te font vivre par leur luxe modeste, écrivains, artistes, marchands, tous feront comme moi. Plus de dorures, plus de glaces, plus de rideaux, plus de ces mille riens qui répandent la prospérité partout ! Que dis-je, plus de chaises ni de tables ; la terre n'est-elle pas là pour nous recevoir ? La vie des Sioux et des Iroquois nous paraîtra trop luxueuse : nous ne pourrons y atteindre. Et, sache-le bien, après les quelques mois d'orgie que le pillage universel pourra te procurer, tu seras sur la paille comme nous, si tant est qu'il y ait^ encore de la paille ; car qui donc voudra labourer la terre, si elle ne doit pas lui profiter? Oh, alors, tu l'auras, l'égalité que tu demandes, l'égalité dans la misère 1

« D'après les sots principes qu'on t'a inculqués, il ne doit plus y avoir d'oisifs : tout le monde doit travailler, tous doivent produire. Mais alors, où sera le CONSOM- MATEUR ? Voilà ce que tes maîtres, les socialistes, ne t'ont jamais dit. Va le leur demander : ils n'y ont pas seulement songé. A part les aliments dont la consommation est universelle, qui donc, dans la société que tu rêves, consommera le nombre infini de choses qui ne sont pas de première nécessité? Qui donc, quand Vinfâme capital que tu détestes dans ton aveuglement, n'existe plus? Qui donc, quand il n'y a plus de riches qui ne travaillent pas?

ce Mais je me trompe : le riche travaille, et il travaille pour toi, car il est CONSOMMATEUR : c'est là son métier à lui. C'est pour toi qu'au milieu de son apparente oisiveté il se tourmente pour satisfaire ses goûts. Il lui faut de beaux meubles, des livres, des tableaux de prix; il lui faut écurie et remise, de l'orfèvrerie coûteuse, des

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