LE PEUPLE ÉCLAIRÉ
collections de fantaisie. Tout cela fait couler Tor de sa poche, et d'une façon ou de Tautre, c'est toi qui en profites. Que dis-je ? ses vices mêmes te font vivre. Le» théâtres, les bals, les banquets sont ton patrimoine. Lorsqu'il rentre chez lui, éreinté par les plaisirs, il revient de son atelier de travail, dont tu es le patron y puisque tu en recueilles le fruit. C^est pour toi qu'il se donne, s'il mène la vie déréglée que tu lui reproches sans cesse, les maux de tête, les dyspepsies, la goutte qui le tenaillent : c'est enfin pour toi qu'il se ruine. Voilà un travail bien autrement lourd que le tien, voilà des souffirances bien pires que celles que tu attribues pharisaïquement à ta classe. Mais le fond de ta pensée, ce n'est pas le travail : tu rêves une vie de paresse, tu aimes mieux vivre avec les cinquante sous de la Commune sans rien faire, plutôt que de gagner honnêtement tes six à dix francs à l'atelier. »
Voilà ce que j'aurais dit ; mais mon homme n'y aurait rien compris. Il m'aurait conduit au poste : car, n'était-il pas éclairé?
Et l'on oserait encore parler de Paris^ centre des lumières, quand nous voyons encore devant nous les ruines qu'a faites ce peuple éclairé?
Avouons-le en toute humilité, ce que nous avons vu de mieux à Paris en fait de lumière^ c'est le pétrole qui dévorait nos maisons !
Le plus vil hameau, où, sans savoir lire, on accepte sans murmure la position que Dieu nous a faite ; où, sans le savoir, on travaille à la richesse commune, au bienêtre de tous, en aimant sa famille et en mettant de côté les gros sous pour faire face aux mauvais jours, ce hameau, dis-je, est plus éclairé que Paris, ou les passions les plus déréglées, les théories les plus folles, trouvent des adeptes et des défenseurs !
Est-ce à dire, France, que, malgré sa démence, tu puisses te passer de Paris ? Non ! car pour la vie nationale, il faut un centre, et un centre ne se crée ni en un jour, ni en un siècle. Quelque malade que soit le cœur, on ne le déplace pas : on tolère les cardialgies, les palpitations, et, quand le viscère ne fonctionne plus, on meurt avec lui.
Paris est malade, je n'en disconviens pas ; mais c'est à la France à le guérir. Elle sait que, par une soif désordonnée de célébrité, ou plutôt de notoriété, des cerveaux surexcités y pondent des théories absurdes qui, sous le nom générique de socialisme^ affectent les formes les plus variées. Qu'elle s'en méfie, qu'elle n'accepte rien de Paris sans l'avoir passé au crible de cette saine raison dont elle a donné tant de preuves.
Qu'elle ne l'oublie pas : ces théories prétendues nouvelles, on les a vues chez les Grecs et les Romains. La société ne subit pas de variation essentielle : elle change de forme, elle est assujettie à des bouleversements momentanés, mais ses bases sont immuables, car elle découle des lois de la NATURE.
Et quand Paris dit à la France que le progrès marche en droite ligne d'amélioration en amélioration, et ne s'arrête jamais, de t/clle sorte que tout ce qui est nouveau doit être nécessairement bon, qu'elle contemple un instant cette hélice emblématique qui accompagne ces pages.
Cette figure lui dit que ce progrès illimité existe, mais non en droite ligne : que le bien y succède au mal, et réciproquement ; qu'il y a dans les affaires humaines des hauts et des bas, et que le progrès se fait vers l'abîme autant que vers le ciel. Demandez toujours si le progrès qu^on vous vante se fait en bien ou en MAL.
Mais ceci exige un chapitre à part.