CHAPITRE XVI
Le Progrès.
En présentant ici au lecteur l'hélice hypothétique dont je viens de parler, je désire qu'il me rende la justice d'avouer que l'idée de représenter le Progrès par une figure géométrique ne m'appartient pas. Je ne l'adopte que parce que d'autres, cédant à un engouement dangereux, par la raison qu'il découle d'une de ces illusions fatales qui nous ont conduits à l'abîme, ont jugé à propos de représenter la marche sociale par une ligne droite indéfinie^ en lui attribuant hautement le sens d'une course non interrompue vers un bonheur toujours croissant.
Or, une idée pareille est diamétralement contraire aux lois de la NATURE, lesquelles n'admettent pas la possibilité d'une durée indéfinie d'un état quelconque.
Je signale cette hallucination comme la cause principale de nos récents malheurs. Les inventeurs des phalanstères, des Icaries, des projets de réorganisation sociale tendant à nous créer un état où il n'y aurait plus ni misère, ni guerres, ni injustices, ne se sont jamais appuyés que sur cette malheureuse ligne droite.
<ic L'homme est indéfiniment perfectible, la société se
DBVBNSB DU PATS. 7
98 LA Dl^FEKSE DU PAYS.
rajeunit et ne meurt pas elle ; est prédestinée à changer les bases de son existence, à se transformer toujours en approchant incessamment d'un idéal de perfection qui laisse loin, bien loin derrière lui ce vieux monde vermoulu qui craque bous nos pieds. Le progrès n'a pas de limites, j>
Tels sont les rêves dont se nourrissent certains esprits trop confiants qu'on appelle des penseurs^ des philosophes^ parce qu'ils pensent et raisonnent mal ; et qui, à chaque époque de trouble, se voient remplacés par de rusés exploiteurs, des démagogues de profession, qui leur empruntent leur phraséologie boursoufflée, leur style tantôt pastoral, tantôt épique, pour s'enrichir aux dépens du pays en le poussant à la ruine.
Telles sont les conséquences qu'amène cette idée errenée de la ligne droite indéfinie^ de ce progrès marchant toujours vers le bien sans jamais s'arrêter» De toutes les illusions dont nous sommes affligés (1), celle-ci est la plus funeste ! elle est au fond de toutes les révolutions qui nous ont si profondément démoralisés : c'est par elle que l'émeute trouve des recrues t c'est-elle qui fait envahir les Tuileries et disperser les représentants de la nation ; c'est elle enfin qui a mis le pétrole aux mains des communeux et leur a appris l'assassinat — et ce n'est qu^en la déracinant que l'on pourra sérieusement organiser la BtiFËNSfi DO PAYS»
Que n'a^fron dit> que n'a«^ton écrit «ur le Progrès ? ÎTest-ll pas, dans la pensée générale, un nouveau Messie, qui va nous guérir de tous nos maux et nous ouvrir enfin ce beau séjour î
locos Isetos et amaena yireta
Fortunatorum nemoruitt) sedesqae bêàtas,
(1) Voir la page 8, note.
OÙ, comme nous l'apprend cet excellent Télémaque: « ni la guerre altérée de sang, ni la cruelle envie qui « mord d'une dent venimeuse, ni les jalousies, ni les ce défiances, ni la crainte, ni les vains désirs, n'appro- « chent jamais?»
Cette étrange chimère trouve, je n'en disconviens pas, tine certaine excuse dans les prodiges qui se sont opérés depuis près d^un siècle dans le monde matériel. Le galvanisme, la vapeur, la photographie, toutes les découvertes enfin qu'on a faîtes en physique et en chimie, leurs mille applications aux arts et aux industries, sont bien de nature à nous griser un peu. Aussi y a-t-on pris goût à tel point que chaque jour paraît devoir apporter son contingent de progrès : on ne parle que de cela, et si le cordonnier, le tailleur, le coiffeur, Fépicier veulent vendre leurs produits, ils ne trouvent rien de mieux que d'afficher un progrès quelconque.
C'est que malheureusement on a confondu les progrès qu'on a faits dans la transformation de la matiàfe avec un progrès dans les mosurs, dans les passions, dans tout ce qui règle enfin la marche de la société.
Un instant de réflexion aurait pourtant dû convaincre les utopistes que des deux côtés les conditions ne sont pas les mêmes.
La matière est transformable à Tinfinî, ou peu s*en faut, car les combinaisons et permutations auxquelles se prêtent les soixante et quelques éléments connus jusqu'ici, s'élèvent mathématiquement u un chiffire que la pensée n'arrive pas à concevoir. Mais conclure de cette immensité matérielle à un progrès social quelconque, c'est supposer une immensité égale dans le nombre des combinaisons auxquelles pourraient se prêter les forces qui mettent en mouvement les sociétés.
Or ce nombre est excessivement limité ; car les sociétés
100 LA DIÉFËNSE DU PATS.
humaines ne marchent que par nos passions et par nos illusions^ qui d'abord se comptent aisément, et ensuite ne se prêtent qu'à fort peu de combinaisons.
n est très-rare qu' un homme soit animé de trois passions à la fois : il faudrait pour cela que l'une ne contrariât pas les autres. Il n'est pas facile d* aimer à ]a fois la chasse et la vie sédentaire, d'être à la fois avare et prodigue, d'aimer la contemplation et de se sentir entraîné en même temps vers les bals masqués. Les illusions naissent assez souvent de nos passions, et servent toujours à les alimenter.
Or, «depuis que le monde existe , ces passions n'ont pas changé. Lisez les anciens : Vous y reconnaîtrez les hommes d'aujourd'hui sous un autre costume, voilà tout. Nous, ici à Paris, nous sommes les Athéniens d'il y a vingt-trois siècles. Méditez ce passage de Bossuet :
a Athènes était plus vive, et le peuple y était trop maître ; la philosophie et les lois faisaient à la vérité de beaux effets dans des naturels si exquis, mais la raison toute seule n'était pas capable de les retenir. Un sage athénien, et qui connaissait admirablement le naturel de son pays, nous apprend que la crainte était nécessaire à ces esprits trop vifs et trop libres, et qu'il n'y eut plus moyen de les gouverner quand la victoire de Salamine les eut rassurés contre les Perses. » (1).
On le voit : entre eux et nous il n'y a pas la moindre différence morale, si ce n'est que peut-être, en supposant qu'au lieu de gagner Salamine, ils eussent perdu Sedan, ils se seraient montrés plus sages que nous.
Bref, le progrès matériel n'implique nullement un progrès social.
En veutron une preuve? La vapeur, les chemins de fer, la télégraphie électrique devaient, au dire de tout le inonde, tellement multiplier les relations entre les na-
(1) Discours sur VHist, Univ., 3* partie, ch. V.
tions, qu'aucune guerre ne pourrait plus avoir lieu. Eh
bien, ouvrez les yeux maintenant, et voyez ce qui s'est
passé sur tout le globe civilisé , rien que depuis 1854 !
Bien entendu que chacune de ces guerres a son parce
quBj qui ne se renouvellera plus. C'est connu.
Si nous n'avions pas cru si aveuglement à la disparition prochaine de la guerre, nous nous serions mieux préparés à celle qui vient de nous coûter si cher.
Il est de toute évidence, d'ailleurs, que, plus vous multipliez les relations entre les différents pays, plus vous multiplierez aussi les chances de rupture. Etant données deux nations n'ayant entre elles qu'un seul lien d'intérêt, les chances du maintien de ia paix sont comme un à deux, puisque le conflit ne peut avoir son origine que chez l'une ou chez l'autre pour une seule chose. Mais si une troisième nation s'y trouve engagée, ces chances seront comme un à trois , et , si vous multipliez les liens , la chance du maintien de la paix sera comme l'unité au produit du nombre des intérêts engagés et du nombre des nations.
Voici quelques exemples de cette vérité. Au moyen âge la France et l'Angleterre n'avaient aucun intérêt ni au maintien de l'indépendance de Constantinople, ni au commerce avec l'Asie ou avec l'Amérique. Elles faisaient donc la guerre, soit entre elles , soit avec les nations voisines.
Mais le commerce s'étant développé, la navigation à la vapeur ayant facilité les contacts, aussitôt nous voyons naître des guerres entre l'Amérique et l'Angleterre ; nous en voyons pour l'indépendance du sultan, nous envoyons en Chine et en Cochinchine. Ces guerres auraient-elles eu lieu si les contacts ne s'étaient multipliés ?
Voilà comment raisonne, l'arithmétique à la main, la PHILOSOPfflE ABSOLUE.
Il est donc bien entendu que le progrès matériel ne
prouve rien en faveur d'un progrès moral quelconque. Or comme notre illusion sous ce rapport nous conduit, ainsi que nous venons de le voir, à faire de faux calculs, elle est une des pins funestes que nous puissions entretenir, et il est essentiel de la détruire.
Heureusement, pour quiconque raisonne, ce n'est pas difficile, au moyen du grand principe par lequel je termine le douzième chapitre (1).
J'ai si souvent besoin de citer ce premier de tous les principes sur lesquels se fonde la PHILOSOPHIE AB- SOLUE, et onToublie si souvent, que, de crainte de pajsser pour trappiste, je me vois forcé de lui donner un nom»
Je rappellemi donc le PfilNCIPE DE LA FIN NÉ- CESSAIRE.
Or donc, d'après ce principe, puisque, au dire de tous, ce progrès, que Ton vante, existe, il a eu un commencement, donc il doit avoir une fin.
Dès^lors c'est une erreur que de le représenter par une ligne droite indéfinie.
Quanta Téternel argument que la société ne meurt pas^ on sait que je le repousse catégoriquement (2) : la société meurt comme toute chose qui est Tœuvre de la NATUKE, en vertu du principe de la fin nécessaire.
Cette mort, nous l'avons vue de bien près, assez toU" jours pour savoir comment elle pourra s'accomplir. Repassez dans votre esprit tout ee qui est arrivé depuis le i*' août 1870, et, si vous en doutez encore, c'est que vous êtes incurable.
Mais revenons au progrès. Si l'on tient absolument à représenter sa marche par une figure géométrique, ce n'est pas, je le répète, la ligne droite qui puisse en don-
Ci) Page 70.
(î) Voir la pa^ê 68.
LE PROGRËS» 103
ner une idée juBte* Lq docteur BuQbûer p^r^ît s'en être aperçu, et il a cru pouvoir tourner la difficulté en substituant à une seule droite une série de parallèles. H n'en est pas plus avancé : aucune droite, aucune série de droi* tes ne répond à la marche des affaires humaines } car» en définitive, c'est là ce que signifie le progrès.
Cherchons à le définir un peu plus exactement. On lui accorde deux sens : raccroissement du bien-être universel, et les nouvelles découvertes dans les sciences. Or, dans un sens comme dans l'autre^ il n'y a pas de marche régulière : il y a toujours des hauts et des bas, de la hausse et de la baisse^ comme on dirait à la Bourse.
Dans les sciences, on remarque des siècles d'ignorance ou d'immobilité venant interrompre un série d'années plus ou moins fécondes en découvertes. Le siècle aotnel a été le plus riche en nouvelles conquêtes de ce genre, et pourtant on les compte aisément : ce sont la vapeur, la galvanoplastie, la photographie, la télégraphie électrique. Tout le reste se résume en des applications. Eh bien I cette immense fécondité e'eit déjà arrêtée, et une baisse correspondante en sera la conséquence naturelle. Corn" ment elle se manifestera, je ne saurais le cUie, n^ais elle ne manquera pas à Tappel.
Dans le progrès matériel^ cette marchi saccadétf irréguliè're, et tantôt favorable, tantôt désastreuse, est de notoriété. La tranquillité publique, la rareté des maladies, les bonnes récolteSf la paLiç, font le bonheur ; Témeute, les épidémies, la disette, la guerre, viennent Tinter»' rompre à des époques indéterminées. H y a loin de 14 ^ on le voit, à la ligne droite, et Von ue conçoit pa^ quQ jurç^ en prégenc© de faits aussi notoires, on ait pu conclure à la possibilité d'un bien-être indéfini»
Si înaintenaut, au Ueu de nou^ arrêter aux détails, mm eavisa^eosg le progrès 4e§ çb^sçs humaines par
grandes masses, comme nous le présente Thistoire, nous voyons bien que la société a progressé, mais tout aussi souvent en mal qu*en bien. Le monde a marché, je n'en doute pas un instant, mais sa marche l'a conduit aussi souvent vers Tabîme que vers le sommet.
En refléchissant mûrement à l'ensemble de ce que je viens de dire, j'arrive à la conclusion que la seule manière de représenter géométriquement la marche du progrès, c'est de faire choix de l'hélice couchée horizontalement, et ayant des spires inégales.
Eien ne saurait mieux éclairer cette question qu'un exemple. Je vais donc reprendre ici la figure mise en tête de ce chapitre, en donnant une signification historique aux plis du ruban qu'elle représente :
Je prends pour point de départ la fondation de Rome. Ses habitants, de purs brigands, se trouvent an n* 1^ à l'origine de l'hélice. Peu à peu ils se civilisent et atteignent un certain degré de prospérité relative qui les fait monter jusqu'au n° 2, où Tarquin l'Ancien a pour successeur le dernier roi de Rome. L'expulsion de celui-ci, les guerres qui en sont la suite, la dictature, la retraite du peuple au Mont-Sacré, Coriolan, les lois agraires, le dé-
cemviirat, Brennus, tout cela constitue un siècle et demi fort tourmenté, pendant lequel la prospérité de Kome descend jusqu'au point 3. On n'y est pas aussi bas qu'à rorigine, mais le progrès a été en mal.
Toutefois, Rome ne tarde pas à se relever par Camille. Les Volsques sont vaincus, Rome étend sa domination, et sa rivale Carthage tombe pour ne plus ressusciter. Cette période de 244 ans porte la puissance de la République romaine à son apogée. Elle atteint le point 4, beaucoup plus élevé que le point 2.
Mais voici venir la période des Gracques, de Marius et de Sylla, et virtuellement la fin de la République, f hélice' descend jusqu'au point 5. Elle se relève, non sans peine, par Jules César et par Octave, sous lequel elle monte jusqu'à son point culminant 6. A la mort d'Auguste, l'hélice commence à redescendre, sous l'influence des mauvais empereurs, jusqu'au point 7. Les bons la font remonter au point 8, époque que l'on peut fixer à l'abdication de Dioclétien. A partir de là, les luttes d'empereurs rivaux, le partage de l'Empire, l'invasion de la Gaule , de l'Espagne et de l'Italie par les barbares, et enfin la chute d'Augustule^ font descendre le sort de Rome au point 9, niveau du point de départ.
Voilà, soit dit en passant, le résultat final de douze cents ans de progrès : zéro !
J'aurais pu évidemment multiplier les spires pour représenter les nombreuses vicissitudes qui ont marqué ces grandes époques. Mais n'ayant en vue qu'une esquisse rapide pour expliquer ma pensée, je me suis affranchi des détails secondaires, et j'en agirai de même dans Thélice suivante, où j'ai cherché à représenter l'histoire de France.
Je reprends au point 9, la chute d'Augustulus coïncidant à peu de chose près, avec la bataille de Soissons, Siècle de barbarie pareil à celui où naquit Rome, je le mets au même niveau.
Clovis se fixe à Paris, De là aux règnes de Clotaire, dô Dagobert, des Maires du Palais, des Carlovingiens, il y aurait beaucoup de spires à faire ; mais j'ébauche à grands traits, car, sous Charlemagne surtout, la France en définitive avance toujours, et je puis hardiment fixer le point 10 au règne de Philippe-Augustet Pe là, la croisade malheureuse de Saint-Louis, les invasions des Anglais, les batailles de Crécy et de Poitiçrs, les troubles des Bourguignons et des Annagnacs, avec le règne désastreux de Charles VI, l'occupation de Paris par les An* glais, constituent une spire descendante (jui s'arrête au point 11.
De Jeanne d'Arc jusqu'à François P' l'hélice remonte jusqu'au niveau 12, nécessairement plus élevé que celui de Philippe-Auguste. Mais voici venir les guerres de religion, la Saint-Barthélémy, la Ligue, qui amènent une nouvelle descente jusqu'au point 13. L'époque comprise entre le règne de Henri IV et celui de Louis XIV constitue une spire ascendante qui porte îa prospérité de la France à son apogée, au point 14.
Mais ici commence aussi à se manifester T influence des sinistres penseurs, tels que J.-J. Rousseau, Holbach, Helvétius, qui préparent lentement Tavénement de Kobespierre. Nous sommes descendus au niveau 15 ; du mal extrême jaillit le bien : Napoléon P" fait remonter la France au point 16; sa chute amène Toccupation du pays, lequel descend rapidement au niveau 17.
La restauration des Bourbons ramène une prospérité relative ; mais les haines sont encore trop fraîches, Is^ maladie chronique n'est que suspendue, et la spire qui descend du 18 jusqu'au 19, représente le règne de Charles X et les premières années de celui de Louis-Philippe ; ce dernier finit pourtant par relever la prospérité jusqu'au niveau 20, mais elle s'arrête brusquement le jour qu'éclate la révolution de 1848. Chute rapide jusqu'au point 21, elle n'est arrêtée que par le 2 Décembre. La spire se relève jusqu'au point 22, qui se teraiine à Tannée néfaste 1864, dans laquelle l'Internationale acquiert sou droit de cité. De là nous descendons lentement jusqu'au niveau 23^ règne de la Commune.
La partie ascendante de notre figure comprend quatorze siècles, et dès-lors les arcs de Thélice n'indiquent que la marche générale d'un nombre considérable de tours représentant chacun les événements d'un quart de siècle envirom Du point 14 au niveau infime 23 au contraire, il y a à peine un siècle et demi, où les événements marquants se suivent avec une rapidité extraordinaire. L'ampleur des arc» ne représente pas nécessairement le nombre des années, mais plutôt la vitesse du mouvement. L'arc 14-45 renferme bien une soixantaine d'années, mais plus de la moitié de sa course est évidemment fournie par les années 1789 à 1794.
Le point IS^représente la France tombée plus bas que la Ligue : c'est bien le moins que l'on puisse admettre.
et il serait plus juste peut-être de mettre le 1 5 au niveau du 9. Si le point 16 est de beaucoup au-dessous du point li, c'est que la prospérité du premier Empire n'était due qu'au génie de son chef, et nullement à une amélioration dans rétat sanitaire de la nation, où la maladie révolutionnaire couvait toujours. Même observation au sujet du point 18, apogée des Bourbons, du 20, point culminant de Louis-Philippe, et du 22, qui appartient à Napoléon III. Ce n^est pas que ces princes ne fissent tout en leur pouvoir pour bien gouverner, mais chaque fois la folie était plus avancée, et Vhellébore plus difficile à administrer. Même aujourd'hui, même après le pétrole, la convalescence n'est guère fort avancée.
Voilà donc ce que c'est que le progrès : c'est bien un mouvement en avant, mais nullement une amélioration perpétuelle comme on voudrait nous le faire accroire. La preuve^ c'est qu'aujourd'hui on serait bien aise de pouvoir effacer une cinquantaine d'années de notre histoire ; on se contenterait même de dix.
Ne l'oublions pas : une société est une machine organisée comme un corps animal, avec cette différence que les sucs et les tissus sont remplacés par des éléments moraux, et que dès-lors les organes qui servent à la nourriture matérielle sont remplacés par d'autres agencements qui, pour être invisibles, n'en sont pas moins réels et sûrs dans leurs effets. Une machine sociale est donc extrêmement compliquée, et, comme la machine animale, elle est tantôt à l'état physiologique ou de santé , tantôt à l'état patolhogique ou de maladie. Ce dernier état peut être passager ou chronique, ou même déterminer la mort, tout comme dans l'animal. Et je vous prie de croire que ce ne sont pas des métaphores que je débite, mais des faits très-réels, à prendre au piei de la lettre ^ à telles enseignes que j'aurai tôt ou tard à' vous en parler ea>
professa. Car, pour la bonne défense du pays, il est essentiel que le corps social soit en bonne santé, et Ton n'y arrive qu'en étudiant son état de maladie.
J'ai déjà dit que je n'accepte pas cette autre erreur de nos philosophes contemporains, celle de croire à Cunitéde la société humaine. On a voulu y mêler la tradition religieuse, mars fort inutilement. Elle ne reconnaît en effet qne l'unité d'origine : elle ne se porte nullement garante de ce qui a pu arriver après. D*une même souche sont venues, je le veux bien, diverses races, par suite des changements fort lents effectués par l'influence des climats et des conditions géologiques. M. Trémaux est ici parfaitement dans le vrai (1). Or la diversité de race amène forcément la pluralité des sociétés humaines; ni celle des nègres ni celle des Esquimaux ne peuvent avoir rien de commun avec la nôtre, à cause des conditions climatologiques, si hautement appréciées par Montesquieu, et, comme de raison, si absurdement dédaignées par Auguste Comte. A ce point de vue, le seul qui soit d'accord avec les FAITS, l'histoire compte déjà un assez grand nombre de morts sociales^ et plaise à Dieu que la France n'en offre pas bientôt un nouvel exemple.
Vous demandez le progrès... Soyez tranquilles : il ne vous échappe pas — il vous conduit droit à la tombe, vous et votre société. Sur quoi, grand Dieu, vous fondezvous donc pour supposer qu'elle ait un privilège sur les autres choses de la terre ? Ah vraiment ! Vous voudriez que la NATURE se mit en frais pour lui octroyer une immortalité qu'elle n'accorde pas même aux montagnes qui ont sur le dos autant de siècles que vous avez de jours? Elles se fendent pourtant comme des noisettes quand il plaît à un tremblement de terre de les soulever I
(l) Origines et transformations de Vhomme.
(( Oh ! mais les temps barbares ne reviendront plus ! Grâce à rimprîmerie, la science humaine ne périra plus! Les chemins de fer, les bateaux à vapeur, la télégraphie, tout cela porte la civilisation d'un bout à Tautre du globe! Comment reviendrions-nous aux temps des Attila? »
Comment? La réponse est facile. Avez-vous vu flamber la bibliothèque du Louvre ? Voilà comment !
Encore quelques petits événements comme celui-là, et le tour est joué.
Grâce au progrès, nous avons su étouffer, au moyen de sophismes spécieux, pralinés exprès pour nous les faire avaler, tout ce que Dieu avait mis en nous de sentiments généreux : nous nous moquons de la religion, et nous la tuons chez l'enfant; nous poussons la femme à quitter le foyer domestique pour aller brailler dans les clubs ; nous nous apitoyons sur le crime, nous bafouons Tautorité, nous rêvons les lois agraires — et puis nous nous étonnons de ce qui nous arrive !
Mais ce qui nous arrive est un progrès aussi ! Trouvezmoi donc une insurrection où Ton ait songé à brûler une ville de deux millions d'âmes I
Franchement, le meilleur progrès, ce serait de retourner en arrière, à notre ancienne bêtise, où nous adorions encore Dieu.
Car, sans lui, sachez-le bien, il n'y a pas une seule doctrine des communeux qui ne soit parfaitement logique.
Bref, votre progrès constant vers le bien-être est une hallucination : car le mal est nécessaire, ne fût-ce que pour nous faire apprécier le bien.
Voici ce que j'ai dit dans ma conférence du 18 avril 1870 :
LE PROGRÈS. lit
oc II existe dans le monde tout juste autant de mal que de bien.
ce Et lorsque vous gagnez un bien, soyez sûrs que le mal vient bras dessus, bras dessous avec lui. » (1)
C'est-là un des principes fondamentaux de la PHILO- SOPHIE ABSOLUE, sortie d'une étude attentive des lois de la NATDKE, œuvre de Dieu. J'y reviendrai un jour.
En attendant, il en résulte que tout le progrès auquel nous puissions raisonnablement aspirer, se réduit à trou' ver la plus grande mesure de bien avec le moins de mal possible.
Voilà le problème à résoudre, et les siècles vous disent qu'il n'est pas facile.
6 aeptembre 1871.
Je me vois dans la nécessité d'ajouter les trois anagrammes suivantes à la série déjà publiée.
Ecce! Ab ea die trigesima Augusli MDCCCLXXI Senatus Versaliensis pacem cum Thierso lœto corde celébravit. Hanc plerique fere déplorant : fata bene, non maie verlant ! — err.
An bellum civile quiescit ? Paulisper^ non nego : cerlc seditiones erutœ non sunt. — fgmnn.
Solio poiiri ille tantum potest^ cui audacia in corde, consilium in animo est. Tute ac lente qui taie /ucerevellet^ X)ifum esse tents, — e.
(i) iuv««)i«9ia«^«, fto&i Wih p«g« ^1*
112 LA m^FENSE T>U PAYS.