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CHAPITRE XXUI

La philosophie positive, ses prétentions, ses

défaillances (l).

Notre société actuelle présente, il faut en convenir, un singulier spectacle. D'une part, on nous entretient avec enthousiasme d'un progrès illimité, qui ne tardera pas, nous assure-t-on, à écarter tous les maux dontnous sommes accablés, et à ouvrir à chacun une ère de bonheur et de bien-être inespéré jusqu'ici. D'autre part, -nous voyons se dresser devant nous, menaçants comme de sinistres fantômes, des problèmes sociaux inconnus à nos aïeux, et paraissant n'offrir d'autre solution qu'une ruine universelle.

On nous cite, il est vrai, avec orgueil les grandes conquêtes scientifiques de notre siècle; et si, d'un côté, on avoue qu'elles ont apporté quelque perturbation dans l'assiette économique du corps social, on s'en console aisément d'un autre côté en proclamant hautement que « nous vivons dans une période de transition ».

Or, il est fort possible d'admettre la vérité de cette proposition, sans pour cela y rien trouver de rassurant. I^ passage de l'état de santé à celui de maladie est une transition : a-t-il rien d'attrayant? La maladie imminente en est-elle plus séduisante? Est-on bien sûr que

(1) Extrait de la Reime eorUemportme du 38 féyrier 1809.

cet état de transition, dont on avoue si gaiement l'existence, aboutira au bien ? Quand on réfléchit à la &çon dont il s'annonce, on est bien tenté quelquefois d*en douter.

Quoi qu'on fasse, de quelque illusion qu*on veuille se bercer, îl est bien difficile, en voyant s'amonceler autour de nous les éléments du mal, d*en tirer pour l'avenir quelque bon augure. La dépopulation des campagnes, la guerre du travail contre le capital, Taflaiblissement graduel de la hiérarchie sociale, rabaissement du niveau moral, les étranges théories qu'on entend proclamer à Bruxelles, à (îenève, à Nuremberg, et chez nous, aux réunions de la Redoute et du Pré-aux-Clercs, sont de nature à nous faire appliquer à l'Avenir le portrait de Zoïle peint par Martial :

Crine niber, niger ore, breyis pede, lumiue lœsus, Rem magnam prœstas, Zoïle^si bonus es.

Avouons, d'autre part, que la science sociale ellemême est encore en bas âge. Jusqu'en 1789, elle n'a vécu qu'à l'état de théorie, et les eflbrts qu'on a faits depuis pour la mettre en pratique n'ont pas été heureux. Il n*est donc pas étonnant que cette science si compliquée, si pleine de mystères, ait beaucoup occupé les penseurs. Saint-Simon, Fourier, Owen, Cabet, Stuart Mill, ont tour à tour été les prophètes de diverses écoles, dont rinsuccès est aujourd'hui universellement reconnu. Un seul, Auguste Comte, se déclarant continuateur de Bacon, a adopté un des grands principes proclamés par le chancelier anglais, principe d'une haute portée pratique, d'après lequel le monde moral et le monde physique sont soumis aux mêmes lois (1). Mais, hélas! il est

(1) Légitima inquititionis vera norma 9it, ut nihil inveniatur in gloh9 materiat quod non habeat paralUlum in glolo eristalUnot iive intelleciiu Bacon, de Augmeniit iciêntiarum, lib. VIII, cap. n.

plus facile d'adopter un principe que de rappliquer. Comte, tout en croyant raisonner rigoureusement d'après les faits, semble avoir pris à tâche de les dénaturer pour les- mettre au service d'une idée séduisante, si Von veut, mais radicalement fausse : telle est au moins notre conviction. Quoi qu'il en soit, plusieurs hommes éminents n'ont pas dédaigné de recueillir rhéritage laissé par l'auteur du Cours de philosophie positive : une école s'est même formée sous leurs auspices pour en propager les doctrines ; — cette philosophie mérite donc, ne fùi-ce qu'à ce titre seul, un examen approfondi.

Il n'est jamais très-facile d'exposer, en peu de pages, la matière de dix gros volumes, comme ceux de la Philo- Sophie positive et de la Politique positive d'A, Comte : le style fort embrouillé de l'auteur rend cette tâche encore p\us ingrate, et nous ne pouvons que plaindre les adeptes de l'école positiviste, si, pour se maintenir dans la foi, ils ont besoin de recourir souvent à leur Zend-Avesta, Épargnons cette peine à nos lecteurs, en leur donnant ici en peu de lignes un aperçu de la théorie comtiste.

La pierre angulaire de la philosophie dite positive consiste, de l'aveu de Tauteur, en cette proposition générale : — Que la société a jusqu'ici traversé deux phases de son existence : la première, un état théologique ou fictif ; la deuxième, un état métaphysique ou abstrait, et qu'il lui Teste encore à entrer dans une troisième phase, appelée l'état positif ou scientifique. — Comme démonstration préliminaire, Comte fait appel aux souvenirs de son lecteur, en lui faisant observer qu'il a dû être théologien dans son enfance, métaphysicien à^ns sa jeunesse, et enfin

172 LA DIÉFENSK DU PATS.

positivùte à partir de l'âge adulte. Or, s'il en est ainsi chez rindividu isolé, il doit en être de même dans la société humaine, puisqu'elle doit nécessairement refléter les sentiments et les opinions de la majorité des individus dont elle se compose. Chacune des deux premières phases a eu son époque ; chacune a rendu au progrès d'éclatants services. La phase métaphysique va désormais céder la place à la phase positive ; il y a encore lutte entre elles, sans doute, mais cette lutte est prête à s'éteindre, et bientôt le positivisme régnera seul , pour le bonheur du genre humain. Ce sera l'ère d'un progrès non interrompu, où la guerre sera devenue impossible, où enfin l'humanité sera à jamais affranchie des maux qui l'ont affligée jusqu'ici.

Les idées, dit Auguste Comte, bouleversent le monde, et la grande crise politique et morale des sociétés présentes tient, en dernière analyse, à l'anarchie intellectuelle :

Tant que les intelligences individuelles, dit-il^ n'auront pas adhéré par un assentiment unanime à un certain nombre d'idées générales capables de former une doctrine sociale commune, on ne peut se dissimuler que l'état des nations restera, de toute nécessité, essentiellement révolutionnaire, malgré tous les palliatifs politiques qui pourront être adoptés, et ne comportera réellement que des institutions provisoires. Il est également viai que si cette réunion des esprits dans une même communion de principes peut une fois être obtenue^ les institutions convenables en découleront nécessairement, sans donner lieu à aucune secousse grave, le plus grand désordre étant déjà dissipé par ce seul fait(l).

On ne saurait mieux écrire, et la doctrine une fois trouvée, l'accord établi , le problème serait résolu. Il le dit lui-même:

Envisagé du seul point logique, le problème fondamental

(1) Phtlotophie poràfve, 1'* leçon.

LA PHlLOSOPmE POSITIVE. 173

de notre réorganisation sociale me semble nécessairement réductible à cette unique condition essentielle : — Construire une doctrine politique assez rationnellement conçue pour que 9 dans l'ensemble de son développement actifs elle puisse toujours être pleinement conséquente à ses propres principes (1).

Cette doctrine, c'est le positivisme^ philosophie qui repose si exclusivement sur l'étude des faits, que son fondateur déclare expressément renoncer à la recherche de leur cause première, parce que Texpérience est impuissante à la découvrir.

Pour établir une liaison entre le monde matériel et le monde moral y Fauteur s'attache à démontrer que toutes les sciences découlent Tune de Tautre, et que ceux qui veulent se livrer à l'étude positive des phénomènes sociaux doivent d*abord posséder <c une connaissance générale de l'astronomie, de la physique, de la chimie et de la physiologie (2) • » Aussi consacre-t-il à une discussion générale de toutes ces sciences les trois premiers volumes de son ouvrage ; puis il passe à la biologie, et enfin à la physique sociale ou sociologie. C'est ici qu'il s'efforce d'établir la connexité entre l'ordre physique et Tordre intellectuel, en faisant une distinction, fort logique d'ailleurs, entre l'état statique et l'état dynamique de la société. Le premier est représenté par les conditions d'exûtencey le deuxième par le motit^emenf continu.

Pratiquement^ dit-il^ ce dualisme, scientifique correspond à la double notion de Vordre et du progrès. Wanatomie sociale, ou sociologie statique, doit avoir pour objet permanent Tétude positive, expérimentale et rationnelle des actions et réactions mutuelles qu'exercent continuellement les unes sur les autres toutes les parties quelconques du système social, abstraction faite du mouvement... L'autorité dérive du concours de tous

(1) Philosophie positine, V'' leçon.

(2) Pkilosophie positive, 2« leçon.

et non le concours de Tautorité... Il y a donc dans l'organisme social une solidarité fondamentale {consensus fondamental], idée mère de la statique sociale (1).

Ce passage, comme tant d'autres, ces termes de statique^ de dynamique^ d'anatomte, etc., démontrent assez que l'auteur promet à ses lecteurs de traiter les phénomènes sociaux comme des faits assujettis aux lois physiques. Or, ces faits, lorsqu'ils sont accomplis, appartiennent à l'histoire : c'est donc à elle que s'adresse Auguste Comte pour établir ses deux phases, théologîque et métaphysique, et tous les principes qui en découlent :

L'esprit essentiel, dit-il, de cette méthode historique proprement dite, me parait consister dans Tusage rationnel des séries sociales, c*est-à-dire dans une appréciation successive des divers états de Thumanité, qui montre, d'après l'ensemble des faits historiques, l'accroissement continu de chaque disposition quelconque , physique , intellectuelle , morale ou politique, combiné avec le décroissement indéfini de la disposition opposée, d'où devra résulter la prévision scientifique de Pascendant final de Tune et de la chute définitive de l'autre, pourvu qu'une telle conclusion soit d'ailleurs pleinement conforme au système des lois générales du développement humain (2).

Quant à la religion, Auguste Comte reconnaît au catholicisme le mérite d'avoir autrefois été très-utile ; et, à ce point de vue, il en fait l'éloge, tout en déclarant que le rôle de cette religion est épuisé, depuis que la métaphysique en a pris la place. Ce qu'il y a de particulièrement singulier dans son ouvrage, c'est que, tout en reconnaissant que chacune des deux premières phases de la société a eu un rôle nécessaire à jouer dans le développement de l'humanité, il prodigue des compliments à

(1) Philoiophie positwet 48*leQOU, p. 318 à 347. (3) PkUoiophie posiHve, t. IV, p. 458.

l'état théologique et ne témoigne pour la phase métaphysique qu'un souverain mépris, bien que, de son propre aveu, a le triomphe politique de Técole métaphysique constituait.... une indispensable préparation à Tavénement social de l'école positive, à laquelle est exclusivement réservée la terminaison réelle de l'époque révolutionnaire, par la fondation définitive d*un système aussi progressif que régulier (1). i

Cet état positif toutefois paraît encore bien loin de nous, car il constate avec regret que les théories des phénomènes sociaux <ic ne sont point encore sorties, même chez les plus éminents esprits, de l'état théologico-métaphysique, auquel tous les penseurs semblent aujourd'hui les concevoir comme devant être, par une fatale excep* tlon, indéfiniment condamnées (2). d

La hiérarchie positive se partage en trois ordres fondamentaux : l'ordre industriel ou pratique. Tordre esthétique ou poétique, et l'ordre scientifique ou philosophique. Ces trois grands éléments correspondent aux trois aspects généraux sous lesquels l'homme peut envisager chaque sujet comme bon quant à l'utilité; ensuite comme beau^ relativement à la perfection idéale; et enfin comme vrai^ ce eu égard à ses relations effectives avec l'ensemble des phénomènes appréciables (3). d

La phase positive, cette phase dont l'avènement est imminent, et qui doit inaugurer pour l'humanité un Eden social j fuit le sujet du deuxième ouvrage d'Auguste Comte en quatre gros volumes, intitulé : Système de politique positive. L'auteur le commence par la formule suivante : « L'amour pour principe, l'ordre pour base, et le progrès pour but. » Il suffit d'en citer un seul passage

(1) PKUotopM» positwBt t. IVyp.Sô.

(^) Philosophie positive, 46* leçon.

(3) Philosophie posiUvê, t. VI, p. 19.

pour en déyoiler le caractère. La dernière condition de l'ascendant décisif, tant privé que public, du positivisme, <c se trouve entièrement remplie par la convergence naturelle de tous les aspects positivistes vers la grande conception de Vhumanité^ qui vient éliminer irrévocablement celle de Dieu, pour constituer une unité définitive plus complète et plus durable que l'unité provisoire du régime initial » (1)

Pour Auguste Comte, Yhumanité est donc le Grand Être, l'Être suprême . En d'autres termes, Auguste Comte est athée. Ce n'est certes pas là une forme nouvelle de l'esprit philosophique, mais il était réservé au père du positivisme de revêtir la négation de Dieu d'un caractère religieux, en lui octroyant un culte régulier, avec son sacerdoce (les savants), ses rites et même son mysticisme : car il Tenrichit de neuf sacrements et d'un signe de croix travesti ! Ce culte du Grand Être Humanité a beaucoup embarrassé les disciples du fondateur de Técole : ils ne veulent d*un Dieu à aucun prix, et repoussent ce dernier rêve de leur chef comme un symptôme d'affaiblissement intellectuel. Quant à nous, ce rêve nous semble, au contraire, un aveu de l'impossibilité, même pour un athée^ de concevoir une société organisée et heureuse sans religion.

Examinons maintenant, sans parti pris, la véritable valeur de ce système qui s'arroge le titre de positif. Lorsqu'il s'agit de nous faire accepter une nouvelle philosophie, nous sommes en droit d'exiger que les bases sur lesquelles elle repose, si elles prêtent le flanc à quelques

(1) SyitètM de politique poiUvfCf 1. 1*^, p. 339.

LÀ PHILOSOPHIE POSITIYË. 177

objections, ne soient pas au moins notoirement fausses* C'est bien là, ce nous semble, la moindre condition que Ton puisse demander.

Or notre auteur établit trois états sociaux se succédant Fun à Fautre dans un ordre inflexible : l'état théologique^ évidemment caractérisé par une croyance religieuse quelconque, assez puissante pour influencer profondément la marche de la société ; l'état métaphy" I sique^ dont nous devons chercher la définition chez notre auteur; et enfin Tétat positif, qui n'a encore pu se mani- ; fester que dans le monde scientifique matériel. Le , premier état nous occupera plus tard, lorsque nous aurons , appris en quoi il diffère du second, dont la délimitation nous paraît tout d'abord sujette à de sérieuses difficultés. . En effet, c'est avec une profonde stupéfaction que nous , en avons lu dans le Cours de philosophie positive la défini- , tien suivante :

Dans l'état métaphysi()ue, qui n'est au fond qu'une simple , modiflcation générale du premier (Pétat théologique), les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, ' véritables entités (abstraclious personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d'engendrer par, elles-mêmes tous les phénomènes observés^ dont rexplication consiste alors à assigner à chacun l'entité cor- I respondant8(l).

En présence d'une pareille définition, qui rappelle les discussions chimériques du moyen âge, nous avons voulu nous éclairer en consultant M. Littré, l'éminent continuateur de l'œuvre comtiste. Voici ce que nous avons trouvé dans son volume intitulé : Auguste Comte et la Philosophie positive :

La conception (de l'histoire) est métaphysique, si on y admet pour l'expliquer des principes à priori, pris non dans les choses^ mais dans les vues de Tesprit (page 43). — - C'est

(1) PhUoiophiê ^oiitive, 1. 1", p. 4.

LA DXFBNSB DU PATS. l3

pour les métaphysiciens qu'il y a un à priori : pour la philosophie positive, il n'y en a point (page 87).

Comme la vraie métaphysique raisonne tout autant à posteriori qu'^ priori^ et que d'un autre côté nous ne pouvions pas concevoir une philosophie assez ennemie d'elle-même pour se priver du secours de la synthèse, les passages cités ne faisaient qu'augmenter notre perplexité^ lorsque, dans le remarquable rapport de M. Ravaisson(l), nous avons enfin trouvé à la fois T explication que nous cherchions et la condamnation de Comte :

On s'aperçoit, dit M. Ravaisson, que les phénomènes ont une constance qui ne s'accorde pas avec Tarbitraire de la volonté : ces puissances qu*on leur a données pour causes, on les conçoit alors comme bornées chacune à un genre déterminé d'efPets : pour le mouvement, une force motrice ; pour la végétation, une force végétative. Ce que sont en ellesmêmes ces puissances, on reconnaît qu'on Tignore : ce sont des vertus ou qualités mystérieuses occultes^ qui ne se définissent que par leurs effets... C^est là ce que Auguste Comte appelait des c entités métaphysiques 9, et que mettent effectivement en usage nombre de métaphysiciens. .. ce sont celles dont personne parmi les modernes ne vit et ne fit voir si bien le défaut que le profond métaphysicien Berkeley (page 54).

Il résulte donc de ce passage qu'Auguste Comte, chef d'école, soi-disant continuateur de Bacon, a adopté, pour établir ses trois états, une définition réfutée, il y a déjà plus d'un siècle, par Berkeley, adversaire de Locke. M. Ravaisson aurait pu ajouter que Locke lui-même est d'accord sur ce point avec son contradicteur (2), et que Condillac abonde dans le même sens (S). La théorie comtiste des trois états est donc inadmissible, par le seul fait

(1) La Philosophie en "France au XrX« itècZe. Paris, h. rimprimerie impétiale.

(2) Voyez Locke, Entendem^ humain^ liv. III, ch. viu, paragr. 2.

(3) Voyez Condillac, Origine des connaissancet humainet, sect. V, paragr. 5.

d'une fausse définition (i ) : nous en verrons plus loin la valeur intrinsèque. Saint-Simon avait conçu les trois états d'une manière bien autrement rationnelle, en les caractérisant par les termes conjectural^ mi-conjectural et positif (2). Mais cela ne constitue point une découverte, puisque l'on sait intuitivement qu*en passant d'un état à un autre, on traverse un état intermédiaire .

Pour en revenir à la métaphysique, sa véritable définition se trouve, selon nous, dans le passage suivant de Victor Cousin :

La philosophie n'est à mes yeux que la science de la nature humaine considérée dans les faits qa*elle livre à notre observation ; parmi ces faits ,, il y en a qui se rapportent plus spécialement à l'intelligence et que, pour cette raison, on appelle communément métaphysiques. Les faits métaphysiques^ les phénomènes par lesquels se produit l'intelligence humaine, ramenés à des formules générales, constituent les principes intellectuels; la métaphysique n'est donc que Tétude de l'intelligence dans celle de nos principes intellectuels (3).

C'est ainsi que la comprennent Locke et tous les grands penseurs après lui. Nous voyons devant nous deux ordres de phénomènes : ceux dont nous nous rendons compte par les sens, et ceux de la pensée. Les premiers, appelés physiques^ nous les étudions à l'aide d'expériences matérielles ; les seconds, que nous devons appeler métaphysiques^ semblent échapper à ce moyen de recherche : ils paraissent séparés des premiers par un abîme. Jeter un pont sur cet abîme, essayer de Ramener à une même source ces deux ordres, en apparence si divers, voilà, à notre avis, le but de toute saine philosophie pratique.

(1) Le D' Pellarin, qui combat le positivisme à un autre point de vue, fait la même remarque : ^ C'est là, dit-il, prêter gratuitement aux métaphysiciens des idées qu'ils n'ont pas, ou que. du moins ils n'ont plus depuis longtemps. » ^- "Estai critique sur la philoiophie potiUve, -p. ^C\ Paris, chez Dentu.

{%) Œuvres choisies de C,-H. de Saint- Simon y t. II, p. 15. Bruxelles, 1859^

(3) Victor Cousin, Fragm, pWlo«., t. I"', p. 320é

C'est bien là aussi l'intention de Comte, et la véritable métaphysique figure chez lui, fort rationnellement du reste, dans la biologie. Il ne faut pas toutefois en conclure que, traitée par lui, on y rencontrera les belles discussions de Laromiguière sur les sensations, ou les ingénieuses recherches de M. Simon S. Laurie sur l'origine du sentiment jiu bien et du mal (1). Ces sortes de sujets sont pour Auguste Comte un objet de mépris : tout entier à la matière^ il oublie Tétude des forces.

M. Littré, dont l'ardente amitié pour Auguste Comte le pousse à lui payer un tribut d'éloges empreints d'une exagération manifeste, veut bien, tout en attribuant à son maître la gloire d'avoir seul imaginé la philosophie positive, reconnaître que Turgot a devancé Comte dans la conception des trois états. Comte, d'un autre côté, s'en arroge quelque part très-carrément la découverte. Que l'honneur en revienne à l'un ou à l'autre, peu nous importe, car, quand même nous accepterions la mauvaise définition de la métaphysique, réfutée plus haut, nous n'en trouverions pas moins radicalement fausse la filiation des trois états, pris dans le sens que leur attribuent leurs auteurs : fictifs abstrait^ réel. En effet, ce n^est jamais de l'abstrait qu'on passe au réel : c'est du réel qu'on passe à l'abstrait; c'est à posteriori^ en voyant la nature qui l'entoure, que l'homme arrive à l'idée d'un Dieu. On ne peut concevoir la ligne mathématique, réduite strictement à une seule dimension, avant d'avoir vu la ligne réelle, matérielle, qui en a nécessairement trois. De même le philosophe scolastique du moyen âge ne pouvait concevoir l'entité arboréité^ avant d'avoir vu un arbre ; et le païen ne pouvait concevoir sa Vénus avant d'avoir vu une femme. Les divinités n'étaient en effet que des entités,

(1) On thê phitotophy ùfEthics, Edimbourg, Edmonston et Douglas.

plus le culte. Et ceci nous conduit à une autre partie de la question. Le polythéisme étant fondé sur la conception des entités, et cette même conception ayant, au moyen âge, été mise au service de la religion chrétienne, nous sommes en droit de nous demander où se trouve alors la ligne de démarcation entre la théologie et la métaphysique, telle que T entendent les positivistes? Si ces deux prétendus états existent, il faut qu'on puisse nous montrer une théologie sans métaphysique, une métaphysique sans théologie. C'est ce que Comte n'a pas su faire : autrement, pourquoi parlerait-il toujours de l'état théologico-métaphysique^ qui, selon lui, existerait encore (1)? Nous venons de faire remarquer que les entités sont nées d'une argumentation à posteriori, contrairement à Topinion des positivistes, qui fondent leur mépris de la métaphysique précisément sur la supposition erronée que cette science ne raisonne qu! à priori. C'est pour soutenir sa prétention de se passer de cet instrument que M. Littré cherche (2) à établir une distinction entre la méthode subjective et la méthode déductive : celle-ci, ilTaccepte; l'autre, il la repousse.

* t Dans la méthode subjective, dit-il, le point de départ est une conception de l'esprit... dans la méthode déductive, le point de départ est un résultat d'expérience. > Puis il démontre que, par chacune de ces deux métho* des, on arrive à des. résultats différents. Nous craignons avoir mal compris l'éminent positiviste. Serait-il possible qu'il eût voulu dire que la méthode change de nature d'après la chose à laquelle on l'applique, ou d'après les conséquences qu'on en tire ? que, par exemple, le couteau avec lequel on coupe du pain n'est plus un couteau si on s'en sert pour couper du bois? Et cela uniquement

(l) Voir ci-desBus, page 175, la citation relatire à cette question. {%) Âuguête Comte et la Philos, poêit,, page &32.

peur se beroer de l'illusion de s'être débarrassé de la méthode subjective? Mais que répondrait-il si on lui objectait que toute hypothèse est une conception de Tesprit^ et que non-seulement toute grande découverte scientifique, lorsqu'elle n'a pas été fournie par le hasard» est sortie d'une hypothèse , mais que la plus petite expérience originale ne saurait avoir d'autre point de départ? Un instant de réflexion convaincra M. Littré que les preuves à l'appui de cette thèse ne manquent pas.

Avant de continuer, faisons nous-même notre profession de foi. Nous sommes éclectique indépendant j ce qui signifie que nous choisissons à notre gré, sans interroger nos devanciers, tout ce qui nous semble rationnel dans les diverses écoles. Nous adoptons, par exemple, avec Bacon, le principe que l'expérience est le seul instrument de recherche auquel il soit sage de se fier; nous n'acceptons pas, comme M. Littré, une philosophie qui rejette absolument T argumentation à priori. Nous acceptons sa « notion de l'histoire envisagée comme un phénomène naturel ». Pour nous, comme pour lui, la nature est un « bloc de substances et de phénomènes » ; comme lui, enfin, nous disons ce qu'un phénomène naturel est celui qui dépend d'une matière et d'une force » et que « nous ne connaissons pas d'autre espèce de phénomène d (1). Pour nous, les faits moraux sont assujettis aux mêmes lois générales que les phénomènes physiques ; et, faisant l'application de cette donnée, nous considérons un phénomène moral comme ayant pour matière l'Aomme, pour force la pensée qui le fait agir. Ainsi envisagé, le monde

(1) Ouvrage cité, pp. 43 et 290.

LA PHILOSOPHIE POSITIVE. Igâ

moral peut être assujetti à l'expérience tout comme le monde physique.

De même qu'Auguste Comte, nous ne recherchons pas la cause première des phénomènes; mais au lieu de nous servir de cette restriction pour faire, comme lui, à la religion des compliments d'une sincérité plus que douteuse, et pour couvrir la métaphysique d*un mépris plus qu'illogique^ nous affirmons franchement Dieu et l'âme : seulement, comme nos études ont été exclusivement limitées aux sciences qu'Auguste Comte regarde comme essentielles, nous craindrions de faire plus de mal que de bien en nous aventurant sur un terrain qui est spécialement du domaine de la théologie. Nous arrêtons donc prudemment nos recherches au premier effet de la cause première^ et pour notre but c'est assess.

Par la même raison d'incompétence, nous ne discutons pas le principe vital (1). Comment et pourquoi, pour ne parler que du règne végétal, la graine mise en terre produit un individu de l'espèce dont elle dérive, avec les mêmes organes et la même force d'assimilation, et parcourant le même cycle de floraison et de fructification? C'est là un mystère que la science n'expliquera jamais. Nous nous bornons donc à accepter le simple fait de la vie, sans chercher à l'approfondir.

Ainsi Dieu, l'âme, le principe vital, voilà trois termes que nous acceptons, mais que nous excluons du débat. Cette restriction est ici d'autant plus à sa place que, par ce moyen, nous nous mettons sur le terrain choisi par nos adversaires .

Revenons maintenant à Auguste Comte. Si sa définition de la métaphysique nous a paru inconcevable, nous

(1) NoaB n'en avons pas moins lu arec un vif intérêt les deux beaux articles du O' Debrou, qui ont paru dans la Rêvue eontemftorai/ne des 15 et31 janvier 1869,

avons été de plus en plus étonné à la lecture du passage suivant :

Le dernier terme du syslëme métaphysique consiste à concevoir, au lieu des différentes entités particulières, une seule grande entité générale, la nature^ envisagée comme la source unique de tous les phénomènes (1).

Laissant de coté le mot entité^ sur la valeur duquel le lecteur est maintenant assez édifié, nous nous demandons comment A. Comte a pu se scandaliser d'une science* qui envisf^e la nature « comme la source unique de tous les phénomènes j> ! En vérité, s'il én'e^t ainsi, il nous semble que la métaphysique n*a pas tort! Si elle peut aboutir à cela, pourquoi, vous Auguste Comte, athée, matérialiste, pirétendu continuateur de Bacon, philosophe uniquement voué aux faùs^ méprisez-vous la métaphysique, ou ce qu'il vous plaît d'appeler ainsi? Vous qui niez Dieu, la révélation et la tradition, àvéz-vous, en dehors de la nature, quelque autre source où puiser les faits qui doivent servir de base à votre philosophie? Cette source serait-elle l'histoire? Mais vous êtes le premier à dire (et nous sommes ici d^accord avec vous) que Thistoire est un phénomène de la nature! £t pourtant vous repoussez cette même métaphysique qui, selon vous, aboutît à l'étude de la nature! Kenonceriez-vous par hasard à cette étude ? Alors pourquoi exigez- vous pour la philosophie sociale la connaissance de l'astronomie, de la physique, de la chimie, de la physiologie? Vous êtes en contradiction avec vous-même, et vous nous mettez forcément en présence du dilemme suivant : Ou la métaphysique ne fonde pas ses raisonnements sur nos connaissances physiques, et alors vous vous trompez en

(1) Philosophie poiiHvêf 1'* leçon. Voir aussi le tome IV, pages 306 et 807, où il appelle la nature « une dégénération abstraite du principe théelogique » !

disant qu'elle pourra arriver à envisager lanature comme la source unique de tous les phénomènes; ou bien la métaphysique tend effectivement & envisager la nature comme la source unique de tous les phénomènes, et alors vous, qui prétendez fonder votre philosophie positive sur les faitSf ou, en d'autres termes, sur la nature^ vous ne faites vous-même que de la métaphysique, tout en la flétrissant.

Toutes ces contradictions sont la conséquence nécessaire d'unefausse définition de la jnétaphysique. M. Littré Ta bien senti, et, en habile stratégiste, cherche à se décharger de la responsabilité qu'il a lui-même encourue dans. cette question, en imaginant quatre états au lieu de trois : le développement industriel, le développement moral, le développeme^nt esthétique et lé développement scientifique (1 )• Mais comme en même temps il n'abjure pas les trois états de sonmaitre, nous ne voyons pas. comment ilise propose de répartir les trois entre les quatre.

Il est temps maintenant de donner quelques échantillons des conclusions positives auxquelles arrive M. Comte. Il y en a d'assez curieuses, et il faut bien que le lecteur puisse un peu j uger par lui-même.

Une chose qui excite auprès de ses partisans la plus vive admiration, c'est le classement qu'il a fait des sciences. Selon lui, lesmathématiques (qu'il met toujours ausingulier) commencent la série des, connaissances humaines ; puis viennent, par ordre, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie, la physique sociale ou . sociologiei. D'après cette théorie, par exemple, pour savoir la chimie il faut

(1) Gavrage cité, pp. &0 et 51.

être astronome. M.Littré a fort bravement défendu cette classification contre les attaques de M. Herbert Spencer, dont il cite, avec une loyauté véritablement scientifique, les passages les plus concluants. Mais après cette lutte dans laquelle il nous paraît avoir succombé, il déclare que : « Il demeure établi, historiquement, que les sciences se sont constituées Tune après l'autre et superposées; et, didactîquement, que, pour les apprendre, il faut suivre Tordre indiqué par la série (1). » Or, sans analyser ici les arguments de M. H. Spencer, qui nous paraissent invincibles, nous dirons, en nous bornant au point de vue didactique, que, d'après notre propre expérience, la physique et la chimie peuvent s'apprendre sans la moindre connaissance préalable de lastronomie; et que nous avons, au contraire, en étudiant Tastronomie, trouvé im appui réel dans les deux sciences précédentes.

M . Herbert Spencer ayant sous une autre forme fait la même remarque, M. Littré répond que <c comme la gravitation est inhérente à toute matière céleste ou terrestre, c'est en traitant de cette force qu'il faut traiter l'astronomie » (2). Nous trouvant ici sur un terrain purement didactique, nous demanderons à M. Littré s'il est d'avis d'expliquer aux élèves les phénomènes par le moyen le plus compliqué et le plus abstrus, plutôt que par ce qu'il y a de plus simple ? et si l'élève ne sera pas plus apte à concevoir l'attraction planétaire quand, en versant du sous-carbonate de potasse dans une solution de sulfate de magnésie, il aura préalablement vu à Tœuvre l'attraction moléculaire ?

Nous avons vu que la définition comtiste de la métaphysique est radicalement mauvaise; mais quand même nous l'accepterions, nous serions fortement embarrassé

(1) Ouvrage cité, p. 30?.

(2) Page 995.

pour faire tenir dans cette science tout ce que notre auteur y fait entrer. Le calcul des probabilités et le régime constitutionnel, la jurisprudence et l'éther lumineux, l'économie politique et le protestantisme, tout cela, chez M. Comte, se coudoie en un pêle-mêle inextricable sur le terrain de la métaphysique . On rencontre cette malheureuse science là où jamais on n'aurait cru la trouver. Tout ce qui paraît absurde à Fauteur porte chez lui le nom de métaphysique ; et, ne T oublions pas, ce qui est absurde pour lui ne Test pas aux yeux des autres. Ainsi, par exemple^ les foudres qu'il lance contre Téconomie politique sont inexpUcables aux intelligences vulgaires. Nous avons en vain feuilleté les six volumes de la Philo^ Sophie positive^ afin de trouver en quoi cette pauvre économie politique a pu démériter pour être ainsi livrée au bras séculier. Cette science négligerait-elle les faits ? écarterait-elle les données de Tobservation ? Nullement : mais elle a le malheur d'être tombée en partage à de pauvres gens qui ne sontni astronomes, ni physiciens, ni chimistes, ni physiologistes, et qui par conséquent ne savent pas raisonner. Il faut voir avec quel dédain notre auteur parle de « l'inanité nécessaire (sic) des prétentions scientifiques de nos économistes qui, presque toujours sortis des rangs des avocats ou des littérateurs, n'ont pu certainement puiser à aucune source régulière cet esprit habituel de rationalité positive qu'ils croient avoir transporté dans leurs recherches (1). »

En vérité, pour un chef d'école, il y a au moins de la maladresse à refuser aux avocats^ habitués aux subtilités de la jurisprudence, et aux littérateurs, vieillis dans les luttes de la critique, la faculté de raisonner juste. Mais Auguste Comte a-t-il jamais seulement ouvert un traité

(1) Philoiophie positive, 47* leçon.

d'économie politique ? Il est permis d'en douter : cette sublime vanité scientifique qu'il étale devant nos yeux nous en donne le droit.

Aux yeux de notre auteur, l'économie politique, cette science qui n'argumente presque jamais qu'd posterwri^ puisqu'elle traduit en chiffres matériels les faits sociaux, qu'elle les groupe et en déduit enfin des principes dont la valeur est journellement confirmée par l'expérience matériélle^ n'est que de la métaphysique, c'est-à-dire, notons-le bien, la science des eniiiés !! Quand on arrive à de pareilles conclusions, il nous semblerait prudent de ne pas se compromettre davantage en écrivant que, « dans chaque organisme, la durée totale de la vie et celle de ses principales phases naturelles dépendent nécessairement de la vitesse angulaire effective propre à la rotation de notre planète » (1) {!!), ou que la hiérarchie sociale « se rattache directement à un immuable principe anatomique » (2) ( à la phrénologie) • En lisant de pareilles choses, ne se croirait-on pas dans l'île de Laputa ?

Quant à son exposé de l'histoire au point de vue de ses trois étiats, inutile de dire qu'il ne les établit qu'en dénaturant les faits au profit de son système. Ainsi, pour se tirer d'embarras, il lui a fallu inventer non-seulement rétat « théologico-métaphysique » , mais aussi l'état « théologique et militaire » , l'état « catholique et féodal » propre au moyen âge, etc. Comme ce dernier était difficile à classer dans son système, il le désigne comme « éminemment transitoire», en faisant remarquer « la ruine irréparable d'un tel organisme par le seul conflit mutuel de ses principaux appareils, sans aucune attaque systé-

(1) Philotophie positive, t. III, p. 399 J

(2) Jhid,, t. VI, p. 20. Nous nous rappelons parfaitement que déjà en 1840 le système de Gall était bel et bien enterré. C'est donc ici un parti pris : il était commode de trouver la hiérarchie sociale toute faite par la conformation des crânes I

matique pendant les deux siècles qui ont immédiatement suivi les temps mêmes de sa plus grande splendeur » (1).

U n'est pas facile de fixer bien nettement l'époque où commença le régime féodal, mais nous croyons qu'on sera d'accord avec nous en lui assignant une durée d'au moins cinq siècles. Or, on conviendra qu'appeler % éminemment transitoire i> un régime qui a duré cinq cents ans» c'est un peu s'insurger contre le dictionnaire. Si, par cette expression, Comte avait seulement voulu dire que ce système devait, tôt ou tard, passer pour faire place à un autre, il n'aurait alors énoncé qu'un fait banal, commun à tous les états. Mais il tient beaucoup à être bien compris : c'est bien « éminemment transitoire » qu'il veut dire, et pour le prouver, il affirmé. que le régime féodal est tombé ce sans aucune attaque systématique »! Ombres de Philippe le Bel et de Louis XI, que vous semble-t-il de Vhistoixe positive ?

S'il existe un fait bien constaté, c'est qu'au moyen âge les villes ont dû leur grandeur et leur puissance à l'élément industriel. Comte nous dit que le clerjgé favorisa l'affranchissement des communes (2) : c'est dire qu'il favorisait Tindustrie. Quelques pages plus loin (S), l'auteur nous parle de « la tendance anti-industrielle propre à tout esprit théologique » !

Tout commentaire est superflu.

Nous avons vu ce qu'est le positivisme : un système fondé sur l'hypothèse gratuite de trois états sociaux successifs, dont le dernier s'appelle : bien-être universel,

(1) Philosophie positivêf t. V, p. 517.

(3) Philosophie positive, t. VI^ pages 56 à 88. Était-ce à Laon, en lllît

(8) Ihid,, p. 126.

progrès indéfini ; nous avons montré qu'il n'est pas une solution du problème social fondée sur une étude approfondie de la nature humaine ; il nous reste, pour compléter notre programme, à exposer ce qu'il devrait être.

Si la philosophie doit devenir une science pratique, si elle doit nous aider à résoudre les problèmes sociaux, il est nécessaire qu'elle soit ce que nous avons dit plus haut, un pont jeté sur Tabime qui sépare aujourd'hui le monde moral du monde matériel (page 179).

Si, au lieu de s'occuper de ses trois états, l'école comtiste avait tenté de jeter ce pont en recherchant les cas où les phénomènes matériels exercent une influence visible sur notre moral ; si, en consultant les lois de la mécanique, elle avait cherché à en appliquer quelquesunes aux forces intellectuelles ; si, en variant les appareils, elle avait essayé d^appliquer aux phénomènes de Tintelligence les méthodes de recherche et d'induction apprises dans les laboratoires de physique et de chimie, — comme Ta fait, par exemple, tout récemment, M. Vogt, en se demandant jusqu'à quel point le volume du cerveau peut être une mesure de la capacité intellectuelle d'une race humaine ; comme l'a fait Auguste Schleicher, en essayant de jeter quelque jour sur les obscurités de l'anthropologie parles données de la linguistique (1) ; comme Ta fait enfin M. Trémaux, en s'attachant à prouver, par des données recueillies pendant de longs et pénibles voyages, que la race humaine est sujette à se modifier par l'influence des milieux et par celle des terrains géologiques qui l'entourent (2) ; — si, disons-nous, l'école comtiste s'était engagée dans cette voie réellement pratique, alors nous lui accorderions avec empressement le titre de posi'

(1) Augwte Schleicher, notice, par M.Louis Xocb. Beauvais, chez Père.

(2) Voir notre article dans la Revuê contemporaine du 31 juillet 186^* t>.881.

LA PHILOSOPHIE POSITIVE. I9l

tive qu'elle usurpe, et alors, reconnaissant la difficidté du problème abordé, nous serionsindulgent pour les résultats. Auguste Comte et ses successeurs ont<-ils seulement en* trevu de loin ce vaste champ de recherche, encore vierge, dont nous leur ouvrons iciThorizon? Nullement : Auguste Comte en était même si éloigné, qu'il niait en grande partie une des forces physiques qui exercent sur notre moral une puissance presque illimitée : Tinfluence

des climats. Ecoutons-le :

• On ne peut contester que Montesquieu n'ait, pour l'ordinaire, gravement méconnu la véritable influence politique des climats, qu'il a presque toujours extrénlement exagérée... On n'a pu même apercevoir nullement ainsi cette remarque générale... qui doit dominer toute la théorie politique des climats, savoir : que les causes physiques locales, trèspuissantes à Torigine de la civilisation, perdent successivement de leur empire à mesure que le cours naturel du développement humain permet davantage de neutraliser leur action (1).

Or, sur quoi Auguste Comte se fonde-t-il pour démontrer la justesse de cette t remarque générale » , qui a d'autant plus besoin de preuves, qu'elle « doit dominer toute la théorie politique des climats » ? Prétendil que l'on accorde une pareille a domination » à une assertion gratuite, peut-être même contraire aux données de rhistoire, et, mieux encore, de la physiologie? Vite donc ! Qu'on nous démontre, et par des faits surtout (on peut en demander à des positivistes), que le nègre né sous l'équateur saura un jour vaincre les effets accablants d'un soleil vertical et acquérir l'énergie, l'activité de l'homme du Nord! Allons, Positivisme! hic Rhodus est, hic salta!

Le fait est que si Auguste Comte nie l'influence des

(!) PAaosopfcte fo^iiwe, 41* leçon, t. lY, pages 948 à 350.

climats» il a bien raison : elle renverse^ en effet, ifso fado 9 toute sa théorie des trois états. Il a dû se trouver singulièrement embarrassé pour reconnaître son état métaphysique chez les nègres et les Esquimaux , les Eamtschadales et les Patagons, qui tous pourtant feront, à rétat positif» partie de son Grand Etre Hunianité. Pour se tirer d'affaire alors, il n'y a qu'un moyen : c'est de déclarer que la civilisation réussira un jour à renverser les lois de la nature, à porter le froid à l'équa* teur et la chaleur aux pôles.

Il suffit de lire le Cours de philosophie positive pour se convaincre que, malgré les nombreuses comparaisons que fait l'auteur entre différents pays, il n'a basé ses raisonnements que sur l'Europe, peut-être même est-il plus exact de dire qu'il n'a pas franchi le fihin. Il a imaginé son système pour le milieu où il se trouvait, sous l'enipire des idées que lui avait inspirées l'atmosphère qui l'entourait, et des passions, des querelles, des luttes de ce petit monde de Paris où il vivait : il ne voyait pas au delà. Non-seulement son système eût été faux aux Indes ou au Cap, il l'eût été également en Grèce comme en Suède, en Italie comme dans nos départements, partout enfin, en dehors ; du petit entourage de pseudosavants auxquels il s'adressait.

On entend souvent appliquer à la société le mot maladie : ceux qui le font croient communément se servir tout simplement d'une, figure de rhétorique, d'une métaphore. Il n'en est rien : la société humaine, est un corps obéissant exactement aux mêmes lois physiologiques que le corps humain : il n'y a de différence que dans les organes.

Auguste Comte avait donc bien raison de parler de la physiologie sociale : elle existe dans le strict sens du mot. M, Littré accepte ce terme dans toute sa force (page 52), et nous empruntons volontiers aux positivistes le mot très-rationnel de sociologie. Mais en acceptant le fait, ils n'ont pas su en déduire la conséquence inévitable : ils rêvent un progrès indéfini : ils nient ce qu'on appelle la rétrogradation sociale au moyen âge (1) ; bref, eux qui regardent l'histoire comme « un phénomène naturel soumis à des conditions déterminées (2) », eux qui espèrent tirer de cette même histoire les lois de la pAysiologie sociale^ ils oublient la loi fondamentale de la nature, Yinstabilité : ils ne voient pas que tout ce qui a eu un commencement a nécessairement une fin, et que le dernier terme de toute physiologie est la mort !

La mort sociale^ — elle leur a échappé, ils ne l'ont pas entrevue, ils ne l'ont pas étudiée! Et pourtant le dilemme est inexorable i ou vous reconnaissez une physiologie sociale, dans la véritable signification du mot, et alors vous ne pouvez nier la mort sociale; ou, au contraire, vous niez cette mort, vous affirmez votre progrès indéfini, et alors vous n'avez pas conscience de ce que c'est que la physiologie sociale : vous niez que tout ce qui a commencé doit finir.

Vous nous répondrez sans doute que les sociétés ne meurent pas. En parlant ainsi , vous confondez les individus qui survivent à la tourmente avec les institutions sociales qui y périssent. C'est lorsque celles-ci disparaissent que la société' meurt. Votre moyen âge, où vous avez

(1) « C'est un des grands services de M. Comte d'aroir donné au moyen âge sa juste place entre l'antiquité classique et l'ère moderne, eV de ravoir déchargé des imputations de ténébreuse rétrogradation que la Renaissance, le siècle de Louis XIV et le suivant avaient attachées à cette époque. » Littré, ouvrage cité, p. 46.

(2) Littré, ouvrage cité, p. 69.

LA UKVENSB DU PATS. 13

cru trouver votre état métaphysique, ne fut que la mort d'une société décrépite, la naissance et I'en£eiQce d'une autre pleine de sève.

Ajoutons que les caractères de la mort sociale sont aussi certains, aussi précis que ceux de la mort individuelle. On peut faire l'autopsie d'une société défunte, comme on fait celle d'un cadavre : seulement le bistouri n'est pas le même (4).

Nous avoas vu qu'au début de son ouvrage, Auguste Comte cherche à établir l'existence de ses trois états par un fait analogue qui, selon lui, se passerait dan^ chaque individu : chacun serait théologien dans son enfance, métaphysicien dans sa jeunesse, et positiviste à partir de Tâge adulte.

Cette formule, traduite en français^ signifie que dans l'enfance on croit à Dieu, que pendant la jeunesse on le discute, et qu'à l'âge adulte on devient athée.

Il est possible que, chez Comte, les choses se soient passées ainsi ; mais, sans le savoir, il a mis là le doigt sur un fait très- réel. Il n'est que trop vrai que, chez certaines natures, l'étude et l'instruction affaiblissent le sentiment religieux, et que, si les études sont poussées à un très-haut degré, il peut en résulter l'athéisme. L'erreur de notre auteur consiste à croire que cet effet a lieu chez tous indistinctement. Cela seul suffirait à prou-

(1) Écoutons le curé de Meudou : c Quant à la cougnoissance des faictz de nature, îe veulx que tu t'y addonnes curieusement... rien ne te soitincongneu.., et, par fréquentes anatomies, acquiers'toy parfaicte congnoissance de Taultre monde, qui est l'homme^ » Rabelais, Panta^ grutly liy. II, ch. viii.

LA PHILOSOPHIE POSITIVE. i95

ver qu'il n'a nullement approfondi la question; autrement il aurait vu que le fait signalé par lui se produit uniquement chez certains esprits froids, peu excitables et surtout obstinés; mais qu'à côté de ceux-ci, fort peu nombreux d'ailleurs, il y a les natures fortement impressionnables, nerveuses, pleines d'imagination ; à celles-ci, le sentiment religieux est aussi indispensable que Pair qu'elles respirent. Telles sont, par exemple, presque toutes les personnes du sexe féminin; ajoutons que, chez celles qui font exception à la règle, l'amabilité n'est pas précisément la qualité la mieux développée.

Dès lors, lorsque Comte rêve une société sans religion (car son Grrand Être Humanité n'est qu'une plaisanterie), il rêve une chose tout simplement impossible. Le sentiment religieux est une nécessité, sinon individuelle, au moins sociale, et nous demandons au lecteur la permission de lui en donner ici une démonstration physiologique. La voici :

i • L'homme ne peut vivre qu'à la condition de renouveler ses forces par la nourriture. Or, de cette condition découle, comme conséquence inévitable chez l'homme jouissant d'une bonne santé, un sentiment fortement accentué : le désir de vivre.

Lorsqu'on effet, par diverses causes morales ou physiques, ce désir devient nul, l'homme se laisse périr : il cherche même la mort. Le désir de vivre est donc une des conditions essentielles de la vie.

T Le désir de vivre a pour corollaire forcé la crainte de la morL

Sous l'empire de ce sentiment, l'homme cherche à éviter tous les dangers qui le menacent. Il se familiarise aisément avec ceux qui sont à la portée de son intelligence; mais tout ce qu'il ne comprend pas lui inspire de la méfiance, et, si cela paraît menaçant^ de la crainte^

S"" Lorsque, par exemple, ne sachant pas l'expliquer, il voit la foudre, reconnaissant qu'elle est plus forte que lui, le désir de vivre lui inspire Yespoir de fléchir Tennemi inconnu par des prières. Cet espoir s'appelle le sentiment religieux.

ft* La croyance en Dieu est donc la résultante physiologique de trois forces plus ou moins conspirantes : le désir de vivre^ la crainte de IHnconnUy Yespoir de secours ou de protection.

5* Or, il est clair que si l'homme pouvait tout expliquer rationnellement et trouver remède à tout, les deux forces crainte et espoir deviendraient nulles, et il ne resterait que la force désir. Mais puisque l'homme ne peut pas tout expliquer, puisqu'il ne peut pas trouver remède à tout, les forces crainte et espoir ne descendront jamais à zéro, et dès lors, généralement parlant, on croira toujours à un Être suprême.

6* Il est vrai que, comme conséquence nécessaire de ce raisonnement, plus l'homme approfondit les sciences, en s'exerçant à arracher à la nature ses secrets, plus grande sera son aptitude à expliquer les phénomènes, et mieux il sera armé contre les dangers. Il peut donc, par un travail incessant dans le silence du laboratoire, arriver à se faire illusion sur son indépendance, et se croire affranchi du pouvoir de Dieu.

Voilà pourquoi, au fond, la formule d'Auguste Comte se vérifie chez quelques individus; mais la généralité qu'il prétend lui attribuer est inadmissible.

Bref, pour que la société devînt athée, il faudrait qu'elle fût composée tout entière, sans en excepter les femmes, de docteurs es sciences, et encore faudrait-il que chacun de ces savants eût reçu de la nature une tendance spéciale ad hoc. Nous pouvons dormir tranquilles, la phase positive n'arrivera pas de sitôt.

DISCUSSION DE l/ ARTICLE PRÉCÉDENT. 197

Et pourtant c'est à contre-cœur que nous maltraitons ainsi Tœuvre d'Auguste Comte, car elle ne manque pas de belles pages ni de profondes pensées isolées.

Il avait l'esprit hiérarchique, il était ennemi déclaré des vaines utopies qui ont si souvent ensanglanté le monde : à ce titre, il a notre sympathie. Quant à M. Littré, nous regrettons pour notre part qu'un esprit aussi distingué ait mis sa plume et son talent au service d*une cause qui n'a pas d'avenir.

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