‹ La Défense et illustration de la langue françaiseChapitre 37 sur 42 · HENRI ESTIENNE · texte numérisé non relu

HENRI ESTIENNE

l'entrée1 de ma préface je respondray a certaines objections que j'ay preveues; et y satisferay, comme j'espère. Entre lesquelles tiendra le premier lieu ceste-ci, Que comme Socrates disoit, par forme de proverbe, estre aisé de louer les Athéniens entre les Athéniens, mais qu'il seroit malaisé de ce faire entre les Lacedemoniens ; ainsi il m'est facile de louer entre les François leur langage, jusques à luy donner ce titre de precellence (comme estant excellent entre les excellens) : mais quand j'aurois en teste2 les Italiens et Espagnols, il me seroit difficile de leur faire avouer ces te louange. Je respondray que ces te objection seroit valable contre ceux qui veulent qu'on leur croye à crédit3 (comme les

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disciples de Pythagoras se contentoyent de respondre, Luy l'adict) : et non contre ceux qui veulent et peuvent donner de bonnes raisons en payement, comme je pense estre celles que je deduiray. Or voulant qu'elles soyent bien pesées et bien debatues, je traitteray cest argument par dialogue : afin que partie soit appelée et ouye, et qu'elle ne mette rien en avant, à quoy il ne soit respondu. Mesmement je luy laisseray prendre un advocat tel que bon luy semblera : sur lequel, estant fort affectionné au soustenement1 de la cause d'icelle, et mesmes y ayant interest, ne pourra tomber aucun souspeçon de vouloir prevariquer.

Je m'efforceray consequemment de rendre contens ceux qui mettront en avant, Que ce beau subject meritoit bien d'estre traitté par un personnage bien doué de l'éloquence françoise : auquel don je ne puis dire (à mon grand regret) avoir aucune part. J'emploiray pour ma response ce qu'a dict Horace2, et qu'au paravant avoit respondu Isocrates3 (quand on s'esmerveilloit qu'il instruisoit si bien ses disciples à plaider les causes, à quoy luy mesme n'es toit pas propre) :

Je suis comme la queux4, qui les cousteaux aiguise, Encore qu'à couper nullement elle duise5.

Et adjousteray, que mon intention n'est pas de monstrer seulement que le langage françois est plus capable d'éloquence, ou capable de plus grande éloquence que les autres, quand il est question de haranguer; mais que généralement, en toutes choses esquelles6 on s'en veut servir, on y trouve des commodités beaucoup plus grandes. Auxquelles si j'ay pris garde de plus près que plusieurs de ceux mesmement qui font profession de

l'éloquence, je puis venir à ce discours mieux garni qu'eux des pièces pour le moins qui concernent ce poinct.

En troisième lieu je me defendray contre ceux qui m'objecteront qu'aux exemples pris de la langue françoise je n'oppose qu'aucuns de l'italienne, ne laissant moins en arrière l'espagnole que toutes les autres; et les prieray avoir patience qu'ils soyent venus au lieu où je délibère leur rendre raison de ceci, et dire pourquoy, encore que je mette l'espagnole en un reng différent des autres lesquelles je laisse, toutesfois, quant à présenter le combat, la nostre n'a deu faire cest honneur à autre qu'à l'italienne. Car comme ceux qui sçauront qu'Achille aura pu1 si vaillamment et rudement combattre Hector, qu'en la fin il aura esté par luy abbatu, ne douteront point que ce vaillant guerrier ne puisse porter aisément par terre un Sarpedon, ou autre par qui Hector estoit secondé : ainsi, quand j'auray monstre que nostre langue surmonte l'italienne, à laquelle toutesfois doit céder l'espagnole, il s'ensuivra que si la nostre precelle2 l'italienne, ce titre de precellence luy est deu encore plus pardessus l'espagnole. Je la prieray donc vouloir, comme les autres, estre spectatrice du combat, l'issue duquel luy pourra donner quelque bon avis.

En la response que je feray à la quatrième objection, j'imiteray quelques historiographes, qui en leurs préfaces exposent les moyens qu'ils ont eus de sçavoir la vérité des choses dont ils veulent escrire. Car à ceux qui me diront qu'il faudroit avoir mangé beaucoup du pain d'Italie, premier que3 pouvoir disputer si avant de son langage, et que ce seroit le vray moyen d'en avoir telle congnoissance que requiert mon entreprise, je respondray qu'ayant donné trois ans de ma jeunesse

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à l'Italie, j'ay eu non moins le loisir que la commodité d'apprendre son langage. Et adjousteray une chose dont j'ay de bons tesmoins, que le sçavoir parler aussi nayfvement1 que si j'eusse esté du pays, fut ce qui me sauva la vie à Naples2, pendant que l'empereur Charles le Quint tenoit Sienne3 assiégée contre le roy Henri second. Car de Romme estant allé là, et par le moyen des lettres de recommandation du cardinal Saincte Croix (qui depuis estant pape, fut nommé Marcel second4) ayant eu accès en quelques lieux où je pou vois descouvrir ce que monsieur de Selve5, lors ambassadeur du roy, desiroit fort sçavoir pour le grand avancement des affaires de Sa Majesté, il avint qu'un personnage qui m'avoit veu en la maison de cest ambassadeur, dit qu'il me recongnoissoit. Alors me fut bon besoin de n'avoir mal proufité en la connoissance de leur langue Car je ne trouvay autre expédient pour eschaper d'un si grand et manifeste danger (auquel m'avoit poussé un ardant désir de faire un si grand service6 à Sa Majesté), que de persuader à toute l'assistance par mon nayf et comme naturel langage italien, que cestuy-la s'abusoit grandement en ce qu'il me prenoit pour un François7. Je sçay bien que la réplique sera prompte, Que depuis ce temps la j'ai eu loisir d'oublier beaucoup de ce langage. Mais aussi la duplique8 ne sera pas loin, Qu'il me suffit d'en avoir réservé9 autant qu'il m'en peut faloir pour respondre à ceux qui me viendront contrôler : j'enten contrôler ce que j'auray à en discourir.

Or, combien que10 il y auroit quelque apparence, que ces responses pourroyent satisfaire à11 ceux qui autrement me penseroyent plus insuffisant que plusieurs autres pour exécuter l'entreprise dont il est question, toutesfois, pource que d'ailleurs il est à craindre

qu'aucuns Italiens ou Espagnols n'allèguent incompétence de juge, et demandent renvoy, comme si je me voulois faire juge en ma cause, je suis content qu'on ait plus d'esgard aux raisons que je mettray en avant, qu'à tout ce que j'ay respondu à ceux qui me voudroyent accuser d'insuffisance. Car j'espère qu'estans bien considérées, je gangneray ma cause devant tous ceux, l'obstination desquels ne combatera point contre icelles, et qui ne voudront point dire comme l'obstiné Grec, Ou \ls. iœtôéfé, xav rabrjç1 c'est-à-dire, Je ne seray point persuadé, encore que tu me le persuades. Mais, après avoir respondu aux objections qu'on pourra faire contre moy, touchant ce que j'ose entreprendre de traitter de La precellence de nostre langage, je tiendray aussi ma response preste à celles qu'on fera contre luy mesme. Elles consistent en deux poincts : l'un, que je loue tant un langage, lequel nous mesmes ne sçavons en quel lieu de France nous devons prendre, pour l'avoir bien entier et nayf2. L'autre poinct, que quand bien nous serons d'accord de ce lieu, nous ne pourrons nous accorder de l'orthographe. Quant au premier, je les rendray bien-tost contens, en leur faisant ce plaisir de leur enseigner non le lieu, mais les lieux, et généralement et particulièrement. Pour response au second, je leur confesseray que quelques-uns disputent non simplement de la manière de l'escrire, ains de la meilleure manière : mais je leur nieray que tout ce qui se met en dispute, demeure incertain. Et quant à ce que nous escrivons autrement que ne prononceons, je leur monstreray bien que nous ne sommes pas les premiers.

Après ceci, entrant en matière, je diray que je pen-

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sois avoir assis les fondemens de cest œuvre, par le livre que je mis er lumière il y a environ douze ans, De la conformité du langage françois avec le grec1. Car tout-ainsi que quand une dame auroit acquis la réputation d'estre perfaicte2 et accomplie en tout ce qu'on appelle bonne grâce, celle qui approcheroit le plus près de ses façons auroit le second lieu : ainsi, ayant tenu pour confessé que la langue grecque est la plus gentile et de meilleure grâce qu'aucune autre, et puis ayant monstre que le langage françois ensuit3 les jolies, gentiles et gaillardes4 façons greques de plus près qu'aucun autre, il me sembloit que je pouvois faire seurement ma conclusion, qu'il meritoit de tenir le second lieu entre les langages qui ont jamais esté, et le premier entre ceux qui sont aujourdhuy. Mais comme, pour exalter la beauté d'une dame, il ne faudroit alléguer qu'elle approcheroit plus que toute autre de la beauté d'Helene, sinon à ceux qui l'auroyent veue (je di qui auroyent vu Hélène), ainsi je confesse que les fondemens dont j'ay faict mention n'auront esté assis par moy, sinon pour ceux qui ont telle congnoissance de ces te langue greque, qu'ils peuvent juger si la nostre luy est tant conforme. Et puisqu'ainsi est, je protesteray ne vouloir m' aider de ce mien traitté, sinon ainsi que d'une pièce que je produirois (comme d'abondant5) après toutes les autres : veu mesmement que tant s'en faut qu'aucuns Italiens tiennent pour confessé ce que j'ay dict en l'honneur de la langue greque, qu'ils osent préférer la leur à icelle.

Et cependant ceste grande hardiesse d'aucuns Italiens de préférer leur langage non seulement au latin, mais aussi au grec, sera par moy alléguée contre ceux qui voudront dire que j'auray assailli ces messieurs de

gayeté de cueur. Car puisqu'ainsi est, on ne peut nier qu'en ce discours je ne sois non pas assaillant, mais défendant, entant que j'ay l'honneur de ma patrie en recommendation : veu que, si on leur vouloit accorder que leur langage est plus excellent que le grec et le latin, il s'ensuivroit que le nostre ne seroit pas digne de comparoir auprès du leur, ni de tenir aucun lieu honorable. Mais la chanse sera bien tournée si je puis monstrer que le nostre precelle le leur, car il faudra qu'ils passent condemnation à trois tout en un coup; et que rendans à ces deux langages anciens ce qu'ils leur avoyent osté, ils confessent que tant s'en faut que le leur puisse estre préféré à ces deux qui tiennent les deux premiers rengs, qu'il ne peut pas estre égalé au nostre, qui est inférieur à ceux-là, et principalement au grec. Ils seront (di-je) reduicts à cela : sinon que, pour se sauver, ils nous vueillent tant honorer, que de mettre nostre langage par dessus le grec et le latin. Mais quand ils en viendroyent là, ils ne nous feroyent pas de plaisir. Car la naturelle modestie des François ne porte point d'admettre un honn ur qui ne leur appartient : et principalement quand on en veut despouiller quelques-uns pour le leur donner.

Or en ceste dispute je ne m'adresseray point à ces Narcisses1 (j'enten à ceux qui par telle vanterie se sont monstrez aussi estrangement admirateurs et amateurs de la beauté de leur langage, que fut Narcisse de la beauté de sa face), mais à ceux qui, estans du mesme pays, n'ont pas toutesfois un mesme esprit, ains l'ont ainsi posé qu'il est vray-semblable que tels juges l'ayent volage. Car j'espère que ceux-ci confermeront nostre proverbe françois, Sage est le juge qui escoute et tard juge : comme ceux-là ont rendu tesmoignage de la

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vérité de cestuy-ci : De fol juge brève sentence1. Et qui plus est, j'ay bonne espérance de trouver plus grand nombre de ceux que je demande, que des autres : car je ne veux aucunement os ter cest honneur à l'Italie, d'estre bien garnie d'hommes posez et rassis, et par conséquent estre ennemie des cerveaux légers, encore qu'elle ne se puisse du tout2 garantir de ce mal.

M'estant adressé à ceux-ci, et leur ayant incontinent faict condamner la vanterie de leurs compagnons (s'il les faut appeler leurs compagnons, pour estre3 d'un mesme pays), en ce qu'ils ont préféré leur langage non seulement au latin, mais aussi au grec, je tascheray de les amener peu à peu à une autre confession, laquelle je sçay qu'il sera beaucoup plus malaisé de tirer d'eux : c'est qu'au lieu qu'ils mettoyent nostre langage fort arrière par une telle préférence, il doit précéder le leur.

Quand je seray venu à ceste proposition, et qu'il faudra ruer4 les grands coups de part et d'autre, je leur demanderay (afin de ne les prendre à despourveu5) par où ils voudront commancer la comparaison de ces deux langages; et m'asseure que bien-tost nous tomberons d'accord touchant les poincts qui doivent estre examinez en icelle : à sçavoir, lequel des deux est le plus grave, lequel est le plus gentil et de meilleure grâce, lequel est le plus riche.

Je ne doute point aussi qu'ils ne veuillent garder cest ordre; et pourtant, que les premières armes, desquelles ils se voudront servir pour me repousser, ne soyent les louanges de la gravité du langage italien. Me tenant donc prest contre ceste sorte d'armes, je ne leur laisseray prendre cest avantage, Que leur langue use d'accens, et les observe songneusement en sa pro-

nonciation, la nostre point du tout, Je ne leur laisseray (di-je) prendre cest avantage : car si je leur passois cela, ce seroit autant comme si je permettois à celuy que j'aurois deffié, d'user d'une espee plus longue que la mienne. Je leur nieray donc tout à plat1 ce poinct ; et au cas qu'ils se fissent avouer2 par quelques-uns mesmement de nos françois, je desavoueray hardiment tels avoueurs3, au nom de la plus grand voix4, et de ceux qui ne veulent parler que par raison. Mais tels François me pourront-ils amener, que je les feray juges contre eux-mesmes. Car quand ils auront prononcé ces te sentence, je fera}^ comme celuy qui demanda d'estre receu appelant du roy mal informé, à luy-mesme quand il seroit bien informé5 : pource que j'appelleray de leurs oreilles escoutantes mal, à elles mesmes, quand elles escouteront bien : les priant, pour l'affection qu'ils portent à l'honneur de leur patrie, prendre bien garde s'ils ne font pas ceste voyelle a longue, quand ils prononcent ce mot grâce; au contraire, en prononçant race ou trace, ils ne la font pas brève : et si, quand on ryme l'un de ces deux sur ce premier qui est long en la penultime6, leurs oreilJes sont aussi contentes que quand on les ryme l'un sur l'autre, ou sur quelcun qui ait semblablement la première syllabe brève. Je leur proposeray autres exemples de plusieurs sortes, quant aux mots dissyllabes ; et finalement viendray à ceux desquels la diverse signification n'est discernée que par l'accent : comme on voit en matin opposé au soir, et matin dict d'un chien ; en maie pour masculus, et maie7 pour pera ; en pâte, quand on parle de farine pestrie, et pâte, quand on parle du pied d'un chien, ou de certaines autres bestes. Pareillement en pécher, péché et pécheur, pour peccare, peccatum, peccator ; et pécher, pécheur, pour

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piscari, piscator. Car encore qu'en escrivant on mette la lettre s es uns, et non es autres, si est-ce1 qu'on ne la prononce point; et n'y-a moyen de distinguer les diverses significations que par l'accent divers qu'on leur donne, ainsi que j'ay dict.

Apres que, par plusieurs autres exemples (entre lesquels seront aucuns vocables qui, estans terminez en e féminin, ont la première longue; en e masculin, brève, comme fosse, fossé et pâte, pâte), je leur auray faict accorder que nous observons les accens en des mots dissyllabes et que je leur auray proposé aussi des monosyllabes que nous prononceons diversement, selon que nous les voulons faire longs ou brefs, je parleray de ceux aussi, qui, ayans trois syllabes ou plus, ont l'accent, les uns en la penultime, les autres en l'antepenultime : qui est le poinct auquel il-y-a plus de contradicteurs. Or2 n'estimeray-je avoir peu faict pour l'honneur de nostre langage, quand j'auray rabatu ces coups : car (pour dire la vérité), si ainsi estoit qu'il ne se reglas t aucunement par accens, non seulement ilneseroit si grave (qui est le poinct duquel il s'agit maintenant), mais une telle confusion sentiroit un peu sa barbarie.

Voyci donc encores un argument contre tous ceux qui nous objecteront cela (lequel je garderay pour la fin), c'est, qu'estant impossible de faire de ces vers qu'on appelle mesurez3, sans quelque observation des accens, nous avons monstre aux Italiens que nostre langage nous permettoit d'en faire, ocmme eux en avoyent faict. Et qu'ainsi soit, long temps y-a qu'un distique de Martial fut traduict en ceste sorte de vers. Car Martial ayant dict4,

Phosphore, redde diem : cur gaudia nostra moraris? Csesare venturo. Phosphore, redde diem.

Ces deux vers-là furent traduicts en ces deux ci (qui ont pareillement la forme l'un d'hexamètre, l'autre de pentamètre) :

Aube, rebaille1 le jour : pourquoy nostr'aise retiens-tu? César doit revenir; Aube, rebaille le jour.

Et pouvant produire un grand nombre d'autres vers mesurez, je me contenteray de ces deux, pource qu'estant plus difficile d'en faire de bons en traduction (et principalement où on rend non seulement vers pour vers, mais aussi mot pour mot), que quand on les fait sans ainsi s'astreindre : on ne pourra douter que celuy qui, se contraignant ainsi en ces deux, les a faicts toutesfois si doux et ne sentans aucune contrainte, n'en eust pu faire qui se fussent trouvez encore meilleurs, quand du tout il ne se fust point assubjetti. Mais il vaut beaucoup mieux (ce me semble) pour nous et nostre postérité, que tant luy que les autres excellens poètes de ce temps se soyent voulus rendre dignes du laurier par l'autre sorte de composition de vers, qu'on appelle ryme (au lieu de dire rhythme : pource que l'origine est le mot grec p0u.oç), et que si quelcun d'entr'eux s'est voulu amuser à ceste autre, elle ait esté comme son rcapspYov, mais ceste-la, gpyov2.

Quand j'auray prouvé que nostre langage n'ignore point les accens, non plus que celuy des Italiens, je protesteray ne vouloir nier pourtant que les accens sont observez plus songneusement en la prononciation du leur, et tellement qu'on les peut plus facilement appercevoir, comme nous voyons qu'ils font beaucoup mieux sonner l'antepenultime de republica, que nous la penultime de republique, et que l'accent sur cette syllabe

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antepenultime leur est plus fréquente qu'à nous; prononçans dicono, pârlano, chiâmano, -piângono, caminano, seminano1 (sinon que2 nous accordions, quant à seminano, ce qu'aucuns disent, que l'accent est sur la première, comme en sémina il es toit sur celle-là, au lieu qu'en camina, chiama, piange5, il est sur la seconde) mais quand je leur auray confessé ces choses, je leur nieray qu'elles soyent suffisantes pour attribuer à leur langage une gravité en laquelle il puisse surpasser le nostre. Car il est certain que tout ce qui se prononce lentement, ou posément, ou pesamment (je leur donneray le chois de ces trois), ne se prononce pas gravement ; et qu'il est requis en quelques endroits, pour la gravité, que les paroles semblent aller de roideur : à quoi ceste prononciation-la est contraire. Et d'autre part on peut dire (selon mon jugement) que, comme il est plus seigneurial4 d'user de peu de parolles, ainsi les plus courtes et qui sont le plus tost prononcées sentent mieux leur gravité en quelques endroits (comme j'ay desja usé de ceste restriction). A quoy j'estime que nous pouvons appliquer le proverbe grec, qui dit que tout serviteur est monosyllabe à son maistre5.

Pour les presser encore d'avantage, je leur demanderay pourquoy à plusieurs infinitifs qui se terminent en e, ils ostent ceste lettre, comme en ce passage : Non mi e novo {disse il Cornaro) l'udir parlare honoratamente del Martelli* ; pareillement en cestuy-ci : Ma se pure vi da l'animo, di udire intorno à questa facolta, alcuna cosa, pregar vi voglio che talhora vegniate à la Academia1 . J'advertiray de noter en ces deux passages, qu'un mesme verbe au premier ha la queue coupée, non au second, car le premier passage ha udir, le second udire. Et la raison est (comme je croy) qu'au premier la queue

du mot prochain parlare cmpeschoit1 (ou pour le moins sembloit empescher) la queue du précèdent. Je leur demanderay pareillement pourquoy ils ostent quelques lettres au bout d'aucuns mots : comme nous voyons gran pour grande, et san pour sano, et alcan pour alcuno, et ben pour bene2, en ce passage qui est pris, comme les precedens, du troisième livre de ce qui a esté composé touchant la langue thoscane par Bernardin Tomitan (lequel escrit en deux sortes son nom mesmement, Bernardino et Bernardin : ayant mis cestuy-la en la seconde impression, cestuy-ci en la première) : Ilquale, corne gran Platonico che egli è, non vorra comporter vi che Amore sia mai cagione d'alcun minimo diffetto : corne quello che è usato di riprender il poeta, mentre disse ch' Amor occhio ben san fà veder torto3. Je leur feray confesser que ce qu'ils coupent ainsi la queue à ces mots, fait grandement contr'eux. Car quand bien ils voudront dire que ce qu'ils font, ce n'est pas leur couper la queue, mais la trousser seulement, si est-ce4 qu'il s'ensuivra qu'à eux-mesmes elle semble trainer. Et à la vérité je trouve bon qu'ils troussent ceux qui ont apparence d'estre longs trop (comme Amore avoit quelque apparence de l'estre : lequel toutesfois n'a esté troussé qu'à la seconde fois), et non qu'ils facent le mesme à ces pauvres dissyllabes; et principalement quand ils espargnent quelques polysyllabes qui sont tout autres. Toutesfois, laissant cela à leur discrétion5, retourneray à ce propos, que telle façon de faire répugne6 à ce qu'ils mettent en avant touchant la gravité de leur langage, s'ils la veulent prouver par ceste tant lente, tant posée ou tant pesante prononciation (car derechef je leur baille à choisir de ces trois), veu que ce qu'ils font c'est pour la haster un peu. Sur quoy il faut

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noter qu'ils ne peuvent venir à bout de leur langage, comme nous venons à bout du nostre. Car quand quelqu'un traine sa parole, ou ses paroles (nous disons ainsi de celuy qui parle un peu trop lentement), il s'en peut corriger, et parler plus vistement, sans changer rien de l'ordinaire es mots1 : mais le leur ne peut estre prononcé que lentement (encore qu'il le soit moins par les uns que par les autres), jusques à ce qu'on ait osté les dernières syllabes de quelques-uns. Et pour conclusion, quand ils veulent corriger un peu ceste pesanteur, force leur est d'accoustrer leurs mots à la façon des nostres : c'est-à-dire les faire terminer en lettres consonnantes, au lieu que leur naturelle terminaison es toit en voyelles. Voyla comment au lieu de dire, parlare, insegnare, dichiarare, mostrare, ils disent parlar, insegnar, dichiarar, mosirar : ainsi que nous disons parler, enseigner, déclarer, monstrer, et font de mesme es autres. Et sont si bien accoustumez à ceste syncope, ou plustost apocope2 (que j'appelle retranchement), qu'ils en font quelquesfois autant aux dissyllabes, qui n'en peuvent mais3. Vray est qu'ils ne font pas ce tour à tous les vocables d'une clause4, mais espargnent les uns, les autres non, selon qu'ils s'avisent5. Et qu'ainsi soit, si un d'eux répète quelque chose en mesmes mots, il pourra advenir que la seconde fois il usera de retranchement en ceux mesmes qu'il aura espargnez la première : tellement qu'on ne peut dire autre chose, sinon qu'il eschappe qui peut6. Or quant à ce que j'ay dict que ce retranchement estoit pour corriger la pesanteur dont j'ay faict mention, je me puis aider de l'autorité de leur Bembo, qui en son livre intitulé Le Prose'1 , parlant de deux passages du Pétrarque, en l'un desquels il a dict Huom pour huomo, en l'autre Popol pour Popolo, escrit : Erano

Hitomo e Popolo le intere voci : dalle quali egli levo la vocale loro ultima : la quale se egli levata non havesse, elle sarebbono state voci alquanto languide e cascanti : che hora sono leggiadrette e gentili1.

Quand ils auront esté déboutez de leur plus fondamentale proposition, en ce qu'ils mettoyent en avant la gravité de leur langage2 estre plus grande que celle du nostre, il restera de voir3 quel autre fondement ils luy peuvent donner : veu mesmement que je maintiendray qu'au contraire il est aucunement4 mol, à comparaison du nostre : pour le moins, n'est pas si nerveux et viril. Or ce ne sera point sans parler de la prononciation : de laquelle je remonstreray5 qu'ils ne s'acquittent pas si bien que nous, ains qu'ils la rendent comme efféminée en certaines paroles, et mesmement es latines, qui sont la source de celles-là. Car comme ils prononcent affettione en leur langage, ainsi plusieurs d'entr'eux du latin affectio font affettio, et comme ils disent en leur langue massimo, ainsi massimits pour maximus.

Quand j'auray aussi parlé de quelques autres choses qui donnent gravité à un langage, et que j'auray monstre qu'aucunes qui sont de ce nombre se trouvent au nostre, et non au leur, je produiray quelques passages des auteurs latins, avec les traductions, italienne et françoise, à fin que ceste comparaison confermant les choses que j'auray proposées, je puisse conclurre (sans leur faire tort) que l'honneur de precellence qu'ils donnent à leur langage, quant à la gravité, nous appartient.

Or quand j'auray produict ces passages des poètes latins, avec les traductions d'iceux, tant italiennes, faictes par les plus célèbres poètes du pays, que françoises (dont les unes seront miennes, les autres, des

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principaux poètes de ce temps), et prieray1 les lecteurs qu'après avoir faict un tel examen de toutes deux, que2 doivent faire personnes qui se veulent monstrer neutres, ils facent leur rapport en bonne conscience.

Et des maintenant leur feray avoir la veue de3 quelques-unes, commençant, quant aux françoises, par les miennes : à fin de garder les meilleures pour la fin. Voicy donc deux vers de Virgile, en son 9e livre de YMneide,

Impastus ceu plena leo per ovilia turbans (Suadet enim vesana famés), manditque, trahitque Molle pecus4.

Lesquels Arioste voulant accommoder à5 son propos, en son xvnr3 chant6, a interprétez ainsi :

Corne impasto leone in stalla piena, Che lunga famé habia smagrito, e asciutto, Uccide, scanna, mangia, e à stratio mena L'infermo gregge in sua balia condutto.

Et longtemps après, un nommé Cerretani7,qui a traduit toute YJEneide, les a ainsi rendus,

Corne digiun leone il chiuso ovile

Turbando va, da trista famé spinto,

E mangia, e à stratio l'humil gregge mena.

Sur lequel dernier vers est rymé le subséquent8, qui fine9 en ce mot affrena, et sur les deux autres sont rymez deux des precedens. Dequo}/ j'adverti, pour ce qu'on se pourroit esbahir de ne voir ici aucune ryme. Les mesmes vers de Virgile furent ainsi traduicts par

moy, les appliquant (comme Arioste) à mon propos,

Comme un lion que poind1 d'une grand faim la rage, Fait parmi les troupeaux un horrible carnage, Entraînant, démembrant, pour son ventre assouvir.

Duquel troisième vers le commancement se peut aussi changer ainsi, avec non moindre gravité, traînant, escartelant.

De ce passage de Virgile, viendray à cestuy-ci d'Ovide :

Proh superi, quantum mortalia pectora caecae Noctis habent2.

Arioste Ta ainsi traduict :

O sommo dio, corne i giudicij humani Spesso offuscati son da un nembo obscuro3.

Et moy l'avois premièrement traduict ainsi :

Mon Dieu, que sont en une nuict profonde Plongez les cueurs de tous hommes du monde.

Depuis l'ay traduict en ces te sorte :

Dieu tout-puissant, que des mortels les cueurs Sont entourez de ténèbres d'erreurs.

Et en ceste façon aussi, me donnant encore un peu plus de liberté :

Que de brouillars offusquans nos espris, En nos discours nous font estre surpris.

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Et en ceste-ci :

Qu'une grand nuict, occupant les cerveaux De tous humains, leur cause de grans maux.

J'ay adjousté ceste cinquième traduction, qui est encore moins astreinte1 que les autres :

Mon Dieu, qu'on voit l'humain entendement Se fourvoyer par son aveuglement.

Il est certain qu'on les pourroit traduire en telle sorte qu'ils auroyent encore d'avantage de gravité; mais j'espère qu'on me confessera que, de ces cinq, celle qui en ha le moins, en ha plus que l'italienne d'Arioste.

Entre les traductions des passages de Virgile, Ovide, ou autre, faictes par les plus excellens poètes françois de ce temps (dont je feray comparaison avec les italiennes), ne sera oubliée celle de Pierre Ronsard, d'un lieu2 que Virgile a pris d'Apollonius Rhodius3. Et à fin que les lecteurs, qui entendront le grec aussi, prennent plaisir à conférer des vers de quatre langues, lesquels ont un mesme subject, je commenceray par Apollonius, au troisième livre de ses Argonautiques :

'HsXiou wç tiç zi $6[A0iq £vt7ràX)srai uXykq vâv.roç £Çaviou<7«, TO (?À véov ï}& Xe'oïJTl yé 7tov âv yazA&j xs'/vrca • h $' évOa. xaî svôa oi/.î'.n arpo^à^iyyt tlvÔl<7gîtul àiVcrouo-a4.

Virgile, au commencement de son vme livre de l'iEneide, avoit ainsi suivi ceste comparaison d'Apollonius :

Sicut aquae tremulum labris ubi lumen ahenis Sole repercussum, aut radiantis imagine lunae,

Omnia pervolitat late loca, jamque sub auras Erigitur, summique ferit laquearia tecti1.

Laquelle Arioste a pris de luy, et Ta mise en ces quatre

vers :

Quai d'acqua chiara il tremolante lume Dal sol percossa, o da notturni rai, Per gli ampli tetti va con lungo salto A destra ed à sinistra, e basso ed alto2.

Pierre Ronsard, voulant représenter les beaux traits aussi bien du poète grec que du latin, a faict ces huict vers :

Deçà, delà, virant et tournoyant, Comme l'esclair du soleil flamboyant, Ou du croissant, qui tremblotant sautelle, Sur l'eau versée au creux d'une platelle : Ce prompt esclair, ores bas ores haut, Par la maison voltige de maint saut, Et bond sur bond aux soliveaux ondoyé, Pirouetant d'une incertaine voye3.

Il use au quatrième vers de ce mot platelle*, qui est usité en quelques lieux qui sont près de Paris, et toutesfois il a traduict ces deux vers encore en ces te sorte, pour ceux ausquels ce mot-la ne plairoit pas :

Ou du croissant fait jallir sa lumière

Sur l'eau tremblante au creux d'une chaudière.

Il me semble avoir heureusement exprimé le mot grec (rrpofÔLkiyyi, au penultime vers.

Voyci un autre passage, pris du second du mesme œuvre du mesme poète :

Vestibulum ante ipsum primoque in limine Pyrrhus

Exultât, telis et luce coruscus ahena :

Qualis ubi in lucem coluber mala gramina pastus,

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Frigida sub terra tumidum quem bruma tegebat, Nunc positis novus exuviis, nitidusque juventa, Lubrica convolvit sublato corpore terga Arduus ad solem, et linguis micat ore trisulcis1.

Arioste, faisant son proufit de ceste comparaison, l'a ainsi traduicte en son xvne chant :

Sta su la porta il re d'Algier, lucente

Di chiaro acciar, che'l capo gli arma, e'1 busto.

Corne uscito di ténèbre serpente

Poi c'ha lasciato ogni squalor vetusto,

Del novo spoglio altero, e che si sente

Ringiovenito, e piu che mai robusto,

Tre lingue vibra, e ha ne gli occhi foco

Dovunque passa ogni animal da loco2.

Et Ronsard l'a estendue en plus de vers, en ceste sorte3 :

Devant la porte estoit ceste race Hectoree4, Luisante en un harnois dont la clarté ferrée5, Du soleil rebatue6, esblouissoit les yeux D'un tremblant tmeri7, volant jusques aux cieux. Elle crespoit8 un dard en sa dextre superbe, Semblable à ce serpent, qui pu9 de mauvaise herbe, Sort du creux de la terre, et au printemps nouveau, Son vieil habit changé, reprend nouvelle peau. Droit devers le soleil il dresse sa poitrine, Eschaufant les replis de sa glissante eschine : Bragard10 de sa jeunesse, et en cent nœus retors Accourcit et alonge et enlace son cors, Reliche11 et repolit ses escailles bien jointes, Sifflant à col enflé de sa langue à trois pointes.

La comparaison dont use Virgile parlant de Pyrrhus, et Arioste, parlant de son Rhodomont, est ici par Ron-

sard accommodée à son Francus, et mise en paroles si propres et si graves, qu'il semble, en surmontant1 Arioste, quant et quant2 combattre3 Virgile. Lequel combat il ne faut estimer petit; car outre ce que Virgile s'est heureusement estudié à gravité, il a usé d'une langue qui est grave de soymesme, voire est estimée par aucuns surpasser en ceci la greque, et non sans quelque apparence, comme je monstreray par le récit d'une dispute que j'eu, lors que j'estois à Vienne en Austriche, en la cour de l'empereur Maximilian4, contre un seigneur espagnol, non moins grand en doctrine, qu'en biens et honneurs.

Aux passages que tant Arioste que quelcun de nos poètes françois auront pris de l'ancienne poésie latine, j'adjousteray quelques-uns que les nostres auront pris de luy, ou par imitation, ou par traduction. Et en ce nombre sera cestuy-ci, du chant xvn :

Grifon, che gli era appresso, è n'havea cura, Lo spinse pur, poi ch'assai fece e disse, Contra un gentil guerrier, che s'era mosso, Corne si spinge il cane al lupo adosso : Che diece passi gli va dietro, ô venti, E poi si ferma, ed abbaiando guarda.

Corne digrigni i minacciosi denti, Corne ne gli occhi orribil foco gli arda5.

Car à ces huict-la j'opposeray ces huict d'Amadis Jamin6,

Griffon, qui estoit près, et qui en avoit cure, Fit tant qu'il le retint, et fit prendre avanture, Contre un gentil7 guerrier, le piquant en avant, Comme on pique un mastin contre un loup poursuivant8 : Mais comme le chien va dix ou vingt pas derrière,

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Et abbaye1 le loup, auquel il n'en chaut2 guiere, Puis s'arreste, avisant comme il grince les dens, Et comme dans les yeux il ha des feux ardens.

Apres avoir opposé des rymes françoises aux rymes italiennes, pour faire comparaison des unes avec les autres, je feray le mesme en la prose, pour monstrer que nostre langue n'est pas moins propre, et n'ha point moins et de gravité et de grâce en cest endroit qu'en cestuyla, et ne mérite pas moindre louange pardessus les langues vulgaires. Mais pour le présent je me contenteray d'une harangue que nous lisons en Tacitus3, sous le nom d'un nommé Cerealis, l'argument4 de laquelle (à fin que tu la puisses mieux entendre) est tel : les Belges s'estans rebellez5 sous la conduite de Valentinus, Cerealis, chef des forces rommaines en ces quartiers-la, les alla rencontrer près la ville de Confluence6, où la Moselle entre dans le Rhin, et les deffit de prime arrivée7, prit la ville8 par mesme rtKty-en, que9 les soldats eussent bien voulu ruiner10, pour se vanger de Tutor et de Classicus;11 mais il l'empescha, de peur d'aliéner d'avantage les cueurs de ce peuple. Et là dessus ayant faict appeler à l'audience publique les députez des Triefvois12 et de Langres,leur tint le langage suivant : par lequel il remonstre les maux et calamitez qui ont accoustumé de s'ensuivre aux peuples de leurs révoltes et soulevemens, quand, persuadez des mutins13, ils taschent de se rebeller et soustraire de l'obéissance14 de leurs légitimes princes, et changer de gouvernement, sous l'espérance d'une meilleure condition, et d'un plus supportable fardeau.

Nequo ego unquam facundiam exercui, et populi romani virtutem armis afnrmavi : sed quia apud vos verba pluri-

mum valent, bonaque ac mala non sua natura, sed vocibus seditiosorum aestimantur, statui pauca disserere quae, profligato bello, utilius sit vobis audisse, quam nobis dixisse. Terram vestram caeterorumque Gallorum ingressi sunt duces imperatoresque romani, nulla cupidine, sed majoribus vestris invocantibus, quos discordiae usque ad exitium fatigabant; et acciti auxilio Germani sociis pariter atque hostibus servitutem imposuerant. Quot praeliis ad versus Cimbros Teutonosque, quantis exercituum nostrorum laboribus, quove eventu germanica bella tractaverimus, satis clarum. Nec ideo Rhenum insedimus ut Italiam tueremur, sed ne quis alius Ariovistus regno Galliarum potiretur. An vos chariores Civili Batavisque et Transrhenanis gentibus creditis, quam majoribus eorum patres avique vestri fuerunt? Eadem semper causa Germanis transcendendi in Gallias, libido atque avaritia, et mutandae sedis amor, ut, relictis paludibus et solitudinibus suis, fœcundissimum hoc solum vosque ipsos possiderent. Caeterum libertas et speciosa nomina praetexuntur : nec quisquam alienum servitium et dominationem sibi concupivit, ut non eadem ista vocabula usurparet. Régna bellaque per Gallias semper fuere, donec in nostrum concederetis. Nos, quanquam toties lacessiti, jure victoriae id solum vobis addidimus, quo pacem tueremur; nam neque quies gentium sine armis, neque arma sine stipendiis, neque stipendia sine tributis haberi queunt. Caetera in communi sita sunt : ipsi plerumque legionibus nostris praesidetis, ipsi lias aliasque provincias regitis : nihil separatum clausumve. Et laudatorum principum usus ex aequo, quamvis procul agentibus : saevi proximis ingruunt. Quomodo sterilitatem aut nimios imbres et caetera naturae mala, ita luxum vel avaritiam dominantium tolerate. Vitia erunt donec homines; sed neque haec continua, et meliorufn interventu pensantur : nisi forte, Tutore et Classico regnantibus, moderatius imperium speratis; aut minoribus quam nunc tributis, parabuntur exercitus,

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quibus Germani Britannique arceantur. Nam pulsis (quod dii prohibeant) Romanis, quid aliud quam bella omnium inter se gentium existent? Octingentorum annorum fortuna disciplinaque compages haec coaluit, quae convelli sine exitio convellentium non potes t. Sed vobis maximum discrimen, pênes quos aurum et opes, praecipuae bellorum causae. Proinde pacem et urbem, quam victi victoresque eodem jure obtinemus, amate, colite. Moneant vos utriusque fortunae documenta, ne contumaciam cum pernicie, quam obsequium cum securitate, malitis.

Voicy comment la précédente harangue latine a esté traduicte par un Florentin, nommé Giorgio Dati1, avec le reste des livres de Tacitus, qui sont parvenus jusques à nostre temps.

Io per insino à qui non mi sono nell' arte del ben dire giamai esercitato, onde io potessi venire à voi con belle et ornate parole : ma bene con l'armi et con la spada ho sempre aiutato confermare la virtu, e'1 valore del populo romano : ma vedendo che appresso di voi le parole vagliono molto, e che il bene et il maie non quale egli è per natura, ma secondo il parlare de seditiosi è giudicato : quindi délibérai espor vi brevemente quelle cose, lequali (poiche la guerra è terminata) saranno à voi piu utile à udire, che à me il reci tarie. Primieramente, i nostri antichi imperadori et capitani entrarono con gli eserciti loro nel paese vostro, et in quello de' Galli, mossi non da propria cupidita, ma chiamati da' vostri antecessori, iquali, parte per le proprie discordie loro furono sino ail' estremo afflitti, parte da' Germani travagliati : il cui aiuto avevano invocato, et iquali s' eran sforzati di mettere gli amici et inimici parimente sotto la servitù et ubbidientia loro. Imperoche quante volte noi habbiamo co' Cimbri et co' Teuton! combattuto, et quante fatiche et disagi habbino i nostri eserciti sopportato, et finalmente quel che noi nelle

guerre co' Germani habbiamo vinto et acquistato, è noto à bastanza. Et non siamo perciô per difendere la Italia, stati délia riva del Reno occupatori, ma solo perche e' non venisse un'altro Ariovisto, et délia Gallia cercasse d'insignorirsi. Credete voi d'esser piu grati et accetti à Civile et a' Batavi, et ail' altre genti di là dal Reno, che non furono i padri et gli avoli vostri à gli antichi, et predecessori di quelli? Fu sempre una cagione medesima, perche i Germani passarono in Gallia : et questa fu la libidine, l'avaritia, e'1 desiderio di cercare e possedere nuove habitationi, accioche, lasciato le paludi, et i loro diserti, et solitarii luoghi, possedessero questo vostro fertilissimo et abbondantissimo paese, et finalmente riducessero anchora voi sotto il dominio loro : ma e' vengono sempre in campo, et ricuopronsi col nome délia liberta, et con altri simiglianti honesti titoli, per ingannarvi piu agevolmente : imperoche niuno giamai fu, che bramasse porre alteri in servitû, et à se stesso procacciar signoria, che di cotali honorati nomi non s'andasse accomodando. Sempre per la Gallia furon guerre, et sempre chi ha cerco signoreggiarla, fino à che voi veniste sotto la nostra juriditione : ma noi, quantunche spesse volte offesi et provocati da voi, nulla le piu vi habbiamo imposto (conciosia che per ragione délia vittoria dirittamente far lo potessimo) che quello per ilquale la pace publica potessimo conservare : imperoche senza l'armi non si puô sostenere la pace tra le genti, ne l'armi senza gli stipendii, ne gli stipendii senza i tributi. L'altre cose con essonoi vi sono comuni, perche voi stessi le piu volte alla cura délie nostre legioni siete preposti, voi per tutto queste et dell'altre provincie amministrate. Et niuna cosa vi è, che da noi vi sia separata, ô chiusa : et benche voi lunge da Roma habitiate, godete nondimeno i buon principi al pari de gli stessi Romani : per il contrario quelli che sono crudeli et scelerati, sempre a' piu propinqui danno addosso. Dovete adunque disporvi et acconciare le spalle vostre à sopportare la lussuria et

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l'avaritia di chi vi regge et signoreggia, in quella istessa guisa che tollerate la sterilita dell' anno, le soverchie et terribili pioggie, et gli altri mali et incommodi délia natura. Fin che al mondo saran de gli huomini, saranno ancor de' vitii : questi nondimeno non sempre ne continovatamente, ma i béni et i mali vengono à vicenda, et con ravvenimento di cose migliori vannosi quelli compensando. Se già voi non pensateche sdtto l'imperio di Classico, et di Tutore, debbino le cose piu moderatamente succedere, ô con minore spendio che hora, si possino sostener gli eserciti, co' quali i Britanni et i Germani s'abbino à rimuovere, et tener discosto da' Galli. Impero che se i Romani (che nol voglia Iddio) fussero oppressi ô discacciati, che altro pensate voi che n'avverrebbe, senon che tutti i popoli, tutte le nationi, s'andrebbero con iscambievoli guerre l'un l'altro distruggendo Questa macchina, et unito componimento del romano imperio, sino ad ottocent'anni col mezo délia fortuna, délia disciplina et ubbidienza, si è mantenuto in piè1, ne dissolvere, ne gastare si pnô, se non con rovina et destruttione di quei, che dissolverlo, ô guastar lo vorranno. Ma voi bene, che abbondate d'oro et di richezze, che son sempre délie guerre speciali cagioni, siete quelli che in gran pericolo vi ritrovate. Perô habbiate davanti à gli occhi, amate et riverite la pace et insieme la città di Roma, laquale noi sempre, ô vincitori, ô vinti, con ugual titolo possederemo. Muovinvi adunque gli esempi dell' una et l'altra fortuna, ô prospéra, ô avversa, accio non vogliate piu tosto mantenervi con vostra rovina rebelli et contumaci, che rendeivi pronti et ubbidienti con vostra pace et tranquilità.

Voyci la mesme harangue traduicte par Biaise de Vigenere *:

Je n'ay jamais faict profession d'haranguer, car la valeur du peuple romain, je l'ay tesmoignee ordinairement

par les armes. Mais pource que les paroles peuvent beaucoup envers vous, et que les choses, bonnes, mauvaises qu'elles soyent1, n'y sont pas mesurées selon leur nature, ains par les crieries2 des séditieux, j'ay ad visé de vous dire en peu de parolles ce que, la guerre ayant pris rin, vous sera plus utile d'avoir ouy, qu'à nous de l'avoir femonstré. Les capitaines et chefs rommains entrèrent jadis dedans vos limites3, et des autres Gaulois aussi : non pour aucun désir de piller, mais vos ancestres les y invitans, lors que leurs dissensions mutuelles les molestoyent à toute outrance. Les Allemans, pareillement appelez d'eux à leur secours, avoyent reduict tout aussi bien les alliez en servitude, comme4 leurs plus mortels ennemis. Par combien de grosses batailles contre les Cimbres et les Theutons, par quels demesurez travaux de nos exercites5, et avec quel événement à la fin nous avons faict guerre en la Germanie, tout cela est assez notoire. Nous ne nous sommes pas venus planter sur le bord du Rhin pour la défense de l'Italie, mais de peur qu'un autre Ariovistus ne s'emparast du royaume des Gaules. Cuidez-vous6 donques estre en plus estroite recommendation à Civilis, ni aux Bataves, ni aux peuples de delà le Rhin, que vos pères ne furent à leurs ancestres? Tousjours la mesme occasion aux Germains a esté de passer es Gaules, l'avarice à sçavoir, et la convoitise, et certain désir de changer de demeure, à ce que7, leurs marescages et déserts quittez là, ils s'emparassent de ce tresfertile fonds et terroir, et de vos personnes encore. Surquoy on vous propose une liberté pour prétexte, avecques autres semblables tiltres merveilleusement beaux en apparence : mais onques homme n'aspira de réduire les autres en servitude, et establir sa domination dessus eux, qu'il ne s'aidast des mesmes mots. Les royaumes et les guerres ont tousjours esté par les Gaules, jusqu'à tant que vous vous soyez rengez sous nostre pouvoir; et nous autres tant de fois provoquez de vous8,

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suivant le droit de la victoire, ne vous avons neantmoins imposé autre chose, que ce qui convenoit à garder la paix. Car sans les armes, la seureté et repos aux peuples, ne les armes sans une solde, ne la solde sans quelques impositions et tributs, ne se peuvent pas maintenir. Tout le reste est commun aux uns et aux autres : il n'y a rien de séparé ne renfermé; car quelques enfermez1 que vous estes, jouissez neantmoins des bons princes, aussi bien que nous : la où les félons et cruels se descouplent2 et attachent aux plus prochains d'eux. Supportez donques les prodigalitez ou taquineries de ceux qui dominent, aussi bien que vous faites la stérilité d'une année, les pluyes excessives et les autres injures du ciel, et incommoditez de nature. Il y aura des imperfections, tant que le monde durera : mais ce n'est pas un mal continuel; car cela se compense par de plus grands biens qui arrivent parmi3. Si d'aventure vous n'attendez un plus doux et meilleur empire, lors que Tutor et Classicus régneront, et qu'on puisse equipper et entretenir des armes à moindre frais, à moins de charge pour le peuple, pour repousser les Germains, et ceux de la Grande Bretaigne; parce que si les Romains (ce que les Dieux ne vueillent) estoyent dechassez4, qu'en adviendra-il autre chose, sinon une confusion et desordre de guerres de tous les peuples l'un contre l'autre? Par le bon-heur et discipline de huict cens ans ceste grande masse d'empire est ainsi parcreue5, laquelle ne se peut mettre bas sans la ruine et accablement de ceux qui tascheront à l'esbranler. Mais le plus fort du péril vous menace, qui possédez l'or et autres richesses, motifs et allechemens principaux de toutes les guerres. Au moyen dequoy aimez et rêverez la paix et la ville, dont les vaincus et victorieux jouissent également; et que les exem pies de l'une et de l'autre fortune vous servent d'instruction, et apprennent de 6 ne vouloir embrasser plus tost une endurcie et rebelle opiniastreté, tendant à finale ruine, que de persister en obéissance avecques toute seureté et repos.

Je ne veux pas ad ver tir les lecteurs de prendre garde, en ceste harangue, combien est viril le son de ces paroles françoises, et combien est mol celuy des italiennes à comparaison1; comment les françoises semblent autant aller de roideur2, que les autres aller laschement : ne aussi de considérer autres telles choses qui concernent la gravité (car je m'asseure que d'eux-mesmes ils y prendront garde, veu que c'est le poinct duquel il s'agit maintenant). Mais bien les advertiray-je ici d'une chose, de laquelle peut estre3 qu'ils ne s'adviseroyent pas : c'est qu'ils considèrent, comme en passant, combien approche nostre langue de la briefveté d'un auteur qui a parlé plus ou pour le moins autant briefvement qu'aucun autre de tous les Latins, combien au contraire l'italienne en est eslongnee, et combien on y voit de paroles perdues ; sans lesquelles toutesfois (qui est la grand'pitié4) elle pourroit sembler estre contrainte. Et pour mettre les lecteurs en train de ceste considération5, je leur mettray devant les yeux toute la première clause. Car au latin6 elle n'ha que ces cinq mots, Neque ego unquam facundiam exercui ; et au françois, que ces six, Je n'ay jamais faict profession d'haranguer : mais en l'italien ces quinze, Io per insino à qui non mi sono nellf arte del ben dire giamai eser citât 0.

Quand j'auray pu emporter ce premier poinct touchant la gravité, je debateray avec plus grand courage les deux autres ; et venant premièrement à la gentilesse et bonne grâce (selon l'ordre que j'ay proposé), advertiray les lecteurs qu'en ceci ils se donnent bien garde de l'apparence7, pour fonder quelque jugement sur icelle. Car ceux que j'ay à combatre mettront incontinent en avant que toutes les terminaisons de leurs

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mots sont en voyelles, et diront (ce qui semble vray de prime face1) qu'elles ont plus de gentilesse que les nostres, dont une partie est en consonantes2. Mais je respondray que si la gentilesse du langage doit être mesurée (comme il est certain qu'elle doit3) par le contentement et la délectation de l'oreille délicate, ils se trouveront bien loin de leur comte : veu qu'il n'y a chose où la variété soit plus requise qu'en ce qui doit donner plaisir à ce sentiment. Or, je les prieray de me dire si cinq terminaisons (comme il n'y a que cinq voyelles), retournantes4 tout à coup l'une après l'autre, au lieu de nous donner ce plaisir, ne nous doivent pas ennuyer, comme ce que le proverbe latin appelle crambe repetita5. Ce qu'on apperçoit incontinent en conférant leurs rymes avec les nostres : car la variété des nostres ne resjouit moins l'oreille, que le pré donne de plaisir à l'œil par sa diverse tapisserie de fleurs ; les leurs, au contraire, pour avoir peu de variété, la font entrer aussi tost en un degoustement6. Toutesfois, pour ne parler que de la prose, l'oreille est bien à plaindre, quand on luy fait ouir un grand nombre des paroles d'un mesme son (quant à la dernière voyelle) estans bien près l'une de l'autre : mais ce luy est bien le grand helas7, quand elle est assaillie d'une suite de trente ou quarante mots qui sont ainsi semblables. S'ils font semblant de n'entendre ce que je veux dire, voyci dequoy8 : Signor mio, io dico da vero ch'io non ho dismentigato et mai non dismentigaro Vobligo ilquale ho appresso il vostro fratello ; et che corne fin adesso ho fatto tutto quello ch'o potuto per il negotio suo, et non ho mancato dal mio do vero in officio nessuno, desidero anchora far tanto che sia satis fatto, monstrandomi in ogni suo bisogno non manco pronto à

servir lo, che son stato fier il tempo passato1. De quelle patience faut-il que soyent armées les pauvres oreilles tant martelées de la répétition d'une mesme lettre? Mais pour le langage françois elles n'ont aucun besoin de telle armure. Car il ne donne point de peine aux oreilles, quand, pour signifier la même chose, il dit (usant d'une grande variété de terminaisons) : Monsieur, je vous asseure que je n'ay oublié et ri oublier ay jamais V obligation que jyay à V endroit de vostre frère ; et que comme jusques à présent j'ay faict tout mon possible pour son affaire, et riay failli à mon devoir en tout ce qui concernoit son service, je désire encore faire tant qu'il soit satisfaict, me monstrant, en tout ce où il aura besoin de moy, non moins prompt à luy obéir que par le passé. Il estvray que quand ces messieurs nous ont bien soûlez2 de leurs 0, ils ont moyen de nous faire aussi grande largesse (ou à peu près) d'une autre sorte de mets, asçavoir de leurs a; comme si, en parlant à quelcun (car une si longue suite de mots ayans mesme terminaison leur eschappe en parlant, plus tost qu'en escrivant), il leur plaist de dire : lo prego la signoria vostra per la nostra vecchia et intrinseca amiticia, et per quella anchora che mi mostrava tutta la famiglia quando stava in casa vostra, che per questa volta sia contenta di far mi questa cortesia3. Au lieu de ce que nous dirions (en retenant toutesfois leur façon de parler qui est au commancement) : Je prie vostre seigneurie par nostre ancienne et intime amitié, et par celle aussi que me monstroit toute la famille, quand je demeurois en vostre maison, que pour ceste fois il luy plaise me faire ceste courtoisie. Quelcun me dira que, comme la lettre a se rencontre tant de fois en la fin de ces mots italiens qui s'entresuivent, ainsi la lettre e est un peu fréquente en la fin de ces mots fran-

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çois ; mais la response est fort aisée, Que la lettre e est une de celles qui ont le son doux et plaisant : joinct que1 nous en avons de deux sortes2, l'un estant e masculin, l'autre, plus fréquent, féminin (laquelle division semble admettre quelque subdivision), et que ces deux sortes entremeslees font trouver diversité en une mesme lettre. Au contraire, la seule lettte a se rencontrant es terminaisons de tant de mots contigus, il est impossible qu'elle n'ennuyé, tant pource qu'un son qui n'est pas si plaisant que l'autre est répété tant de fois coup sur coup, qu'aussi pource qu'elle fait d'avantage ouvrir la bouche; pour laquelle raison que nous voyons que les Doriens estoyent moquez3 par les autres Grecs4.

Entrant plus avant en comparaison de ces deux langages, quant à ce qui concerne la gentilesse et bonne grâce, j'allegueray que le nostre n'ha rien qui rende sa prononciation desplaisante aux oreilles : dequoy le leur ne s'oseroit vanter. Car ils disent que le vray et nayf parler ne doit estre cherché ailleurs qu'en Toscane, adjoustans que Florence, qui est le principal lieu de Toscane, est aussi comme le principal siège de ce bon langage toscan. Or il faut qu'ils me confessent ce qu'ils ne peuvent nier : c'est que les Florentins (principalement s'ils n'ont point despaysé5) sur tous ont une prononciation la plus eslongnee de douceur qu'on sauroit dire, en ce mesmement6 qu'ils parlent fort du gosier, comme si toutes leurs lettres estoyent gutturales : au lieu que les Hebrieux n'en ont que quatre. Et nous voyons, d'ailleurs, l'orthographe de quelques Florentins estre telle qu'il est impossible que la prononciation réglée sur icelle ne soit rude. Voyla d'où vient qu'ils sont réduits à ceste nécessité de mettre leurs mots en la bouche d'un Siennois, s'ils veulent qu'ils soyent bien

et deiiement prononcez. Je ne di rien qui ne soit confermé par le proverbe assez vulgaire, Parlar florentine in bocca senese1 : confessant neantmons que je ne puis comprendre ce mystère2. Car je ne voy point comment il est possible que deux personnes, dont Tune ha les mots fort bons, l'autre la prononciation d'iceux fort douce, se puissent tellement accorder3 que les mots sortent de tous deux ensemble, comme d'un seul et mesme individu. Et toutesfois jusques à tant qu'on4 ait trouvé moyen de rendre possible un tel impossible5, ce bon langage italien ne peut estre conjoinct6 avec une bonne et douce prononciation. Or je leur demande si, cependant qu'il est ainsi séparé de sa prononciation, il n'est pas comme un corps sans ame. Et à propos de prononciation, j 'adjousteray qu'au contraire en France, es lieux où est le meilleur et plus nayf langage, c'est là volontiers où7 on prononce le mieux8. Apres ceci, je monstreray comme9 nostre langage, pour rendre sa prononciation plus douce, a trouvé moyen d'éviter la rencontre des voyelles en vocables contigus10 (comme11 aussi les anciens Latins l'evitoyent; et la lettre qu'ils inseroyent est demeurée en quelques verbes composez12) : à quoy l'italien n'a pas si bien pourveu.

J'advertiray aussi que la liberté ou plustost licence que les Italiens ont prise et prennent tous les jours de plus en plus, en un grand nombre de leurs vocables, de ne suivre point la trace des mots latins13, oste beaucoup de la bonne grâce de leur langage. Mais comment (dira quelcun) ne la suivent-ils pas, nonobstant cela, encore de plus près que vous, si on veut considérer la généralité? Je respon que le nostre a pris un autre train, et a suivi une autre façon de s'aider des

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mots latins, que celuy des Italiens; et que selon ceci, il s'acquitte mieux de son devoir, en ce qu'il suit plus exactement ceste trace, d'aussi près qu'il la doit suivre. Car il faut avoir esgard à ce que les Italiens sont, quant à leur langue, subjects naturels des anciens Rommains ; ce qu'on ne peut dire de nous qui nous sommes comme donnez à eux, quant à ce qui concerne la subjection de parler leur langage : ce que nos ancestres appelèrent parler romman1, voulans monstrer (comme je croy) qu'ils laissoyent leur langage gaulois pour user de celuy des Rommains, ou pour le moins de plusieurs parolles d'iceluy. Non pas toutesfois sans se permettre quelques changemens en iceux : non-obstant lesquels ils estimoyent leur langage françois estre d'autant meilleur que plus ils rommanisoyent en iceluy (c'est à dire, qu'ils suivoyent le langage rommain), et par conséquent entremesloyent moins de leur gaulois ; d'où vient que le romman fut dict pour le plus poli langage françois (comme aussi les Espagnols se sont servis ainsi de ce mot en parlant du leur). Or combien que nos ancestres des lors ne se soyent en leur romman astreints du tout2 au parler des Rommains, et depuis y soit advenu grand changement, je maintien toutesfois qu'on voit plus grande dépravation3 de quelques mots latins au langage italien qu'au nostre, si on considère ce train qu'il a pris de« le commancement (car j'enten la façon qu'il a suivie de ne s'astreindre tant4 aux terminaisons et à quelques autres choses que celuy des Italiens), et que tant pour tant5 il suit mieux une analogie quant au changement des mots latins, et ne les déprave point si vilainement et dangereusement, qu'on voit plusieurs estre dépravez par ceux qui, faisans vertu d'un tel vice, s'estiment mieux parler que les autres.

Je n'espergneray pas ici les exemples : lesquels non seulement esclarciront, mais aussi confermeront la précédente proposition. Je mettray donc en avant (entr'autres exemples de ceste analogie par nous gardée mieux que par eux es terminaisons), que comme du latin arbor nous avons faict arbre; ainsi de marmor, marbre, de pastor, pastre (car encore qu'aujourd'huy en ceste ville de Paris et en plusieurs autres lieux on die1 pasteur, si est-ce que pastre2 , dont usoyent nos ancestres, est demeuré en quelques dialectes) : mais eux, disans arbore, pour le latin arbor, toutesfois pour marmor disent ordinairement marmo (duquel le pluriel marmi est aussi en usage), plustost que marmor e.

Toutesfois ce mot aussi arbore n'est pas sans contradiction, car plusieurs trouvent meilleur albero3. Or de ceste dépravation je prendray occasion de parler des autres, suivant ce que j'ay proposé ci-dessus. Et premièrement, avant que sortir4 de ceste lettre r, diray qu'on met aussi d en sa place : comme quand on dit rado pour raro. Quelquesfois aussi on luy fait tenir le lieu de t, et mesme de t double : comme quand on use de hotta5 pour hora ; et en composition, de alhotta pour allhora. Et réciproquement on met r pour quelque autre lettre, et principalement pour l : comme quand on aime mieux dire ubrigato6 que obligato ; et qu'on ne dit pas rassimigliare ou rassomigliare1 , mais rassembrare (quant à ramembrare8 , il signifie autre chose, à sçavoir ricordare* ; et semble qu'on peut mettre ce ramembrare au nombre des mots françois que les Italiens nous ont pris10: car nos Rommans disoyent Se remembrer11 de quelque chose, aucuns aussi Se remembrer, pour Se remémorer, Se remettre en mémoire). Quelquesfois ils ne mettent pas ceste lettre r en la place d'une autre,

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mais l'adjoustent, en faisant encore quelque autre changement : comme quand ils disent cilestro pour céleste.

Or ne font-ils pas tels changemens es mots seulement ausquels ils prennent plaisir d'adjouster ceste lettre r, ou de la changer en une autre, et quelquesfois réciproquement de la mettre en la place d'une autre ; mais font le mesme tort aux autres lettres. Et qu'ainsi soit, comme j'ay amené tantostun exemple du changement de r en d, en ce qu'ils disent rado pour raro, en voyci un du changement de d en deux //, hellera1 pour hedera. Mais ces qui pro quo2 se voyent encore plus es voyelles : car, pour commancer par a, au lieu de ceste lettre ils mettent quelquesfois un e, comme en comperatione pour comparatione ; aucunesfois un o, comme en scandolo pour scandalo, en sodisfare pour satisfare (où il faut prendre garde quant-et-quant3 au d mis pour /, encore qu'en ceci il n'y ait pas si grand mal), en notare pour natare*. Quelquesfois mettent un i en sa place, comme en monico pour monaco. Quant à la voyelle e, ils ne la laissent non plus où les Latins l'avoyent mise : car pour presontione (qui suivoit de près le mot latin prcssuniptio), ils ont faict prosontione5; pour eguale (qui approchoit. de œqualé), ils usent de uguale6. La voyelle i n'eschappe non plus que les autres : car ils disent ancude7 pour incude, et incontanente pour incontinente*. Aussi n'eschappe o9 : car de domestico ils font diniestico10, et ufficio de officio11, et ubrigato (avec plus grande dépravation) de obligato. Quant à la voyelle u, pource qu'ils l'aiment fort (ainsi que nous congnoissons par ces mots, uguale, ufficio, ubrigato, et parce aussi qu'ils l'insèrent en quelques mots, comme en huomo, en buonc), je pense bien qu'ils la respectent plus que les autres.

Ils usent de changement encore plus grand en un mesme mot, quand ils disent maninconia et maninconico1, pour melancholia et melancholiquo. Mais encore n'est-ce pas tout, car ils usent aussi de transposition de lettres, en quelques vocables : comme quand ils disent empito pour impeto2. Et aucunesfois3, outre la transposition y-a du changement : comme en agnoli*, pour ungeli. Il y-a d'avantage et pis; c'est qu'ils ostent à quelques mots une consonante du milieu : comme quand ils disent mai pour malt, et natia pour nativa5, et notaio* pour notario, et loica pour logica7. Et usans de hardiesse encore plus grande, ostent à aucuns la première syllabe, disans (pour exemple) nemico ou nimico plus tost que inimico8, pareillement micidio que homicidio9 : aimans aussi mieux dire rede que herede10, et rena que harena11.

Encore n'est-ce pas tout; car ils font des syncopes estranges : comme quand ils disent amista pour amicitia12, et disio pour desiderio13. Mais plus estrange, et non seulement estrange, mais horrible est celle du mot horrevole, quand ils luy donnent la place de honorevole1*.

Il est vray qu en recompense15 de ce qu'ils ostent ainsi des lettres à quelques mots, ils en adjoustent à aucuns ; et principalement la voyelle i, laquelle ils mettent devant plusieurs : luy adjoustans aucunesfois un g, comme quand ils disent ignudo pour nudo16. Il y-a aussi des vocables devant lesquels ils ne mettent pas ceste lettre *, mais l'insèrent dedans, comme quand ils disent biasimare pour biasmare17 , etrifiutare pour ri future18, et cervio pour cervo19. On la trouve aussi insérée en la première syllabe comme en triemo20 pour tremo : lequel triemo tient de la façon du langage espagnol, qui trouve plus beau miembro que membro.

22Ô DE LA PRECELLENCE

Ces vocables, ainsi dépravez en diverses manières (aucuns desquels peuvent causer des équivoques dangereux), sont plus usitez les uns que les autres : mais tant y-a que1 ceux qui font profession de mieux parler, sont ceux qui plus en usent. Et aucuns sont tellement en usage, qu'ils confesseront (comme je croy) qu'on n'oit point parler autrement : du nombre desquels je pense estre maninconia et maninconico. Aussi je croy que peu de gens disent autrement que cagione2- et aria3; desquels mots je n'ay point faict de mention, non plus que de plusieurs autres, pource qu'ils sont communs.

Or comment est-il possible de persuader que ce langage, qui déprave ainsi sa belle origine, demeure aussi beau et ait aussi bonne grâce que le nostre, qui se garde bien de luy faire ce tort? Car ce qu'il change4 les terminaisons des mots latins plus que le leur, ou use de quelques autres sortes de changemens, on ne peut dire que ce soit une telle dépravation.

S'ils disent, non-obstant ceci, que la pesle se veut moquer du fourgon5, et que nous commettons, en nostre langue, une semblable faute6 en quelques paroles, je respondray que ceste faute ha d'autant plus mauvaise grâce en leur langue qu'en la nostre et est moins pardonnable, qu'ils sont quant à icelle comme subjects naturels des Rommains (ainsi que j'ay dict cy-dessus) ; et pourtant ne se peuvent tant permettre que nous, dont les ancestres se donnèrent à leur empire. Et qui les voudra7 rechercher de plus près, trouvera quelques autres sortes d'abus à eux peculiers8, lesquels ne doivent moins rendre leur langue mal-plaisante : comme quand ils disent testimonio9 aussi bien pour tesmoin que pour tesmoignage, et prigione10 aussi bien pour prisonnier que pour prison.

Je mettray en avant un troisième poinct, quant à ce qui oste beaucoup de la grâce de leur langage, et ne se trouve pareillement au nostre : c'est quant au changement, ou plustost aux changemens qu'ils font en la prononciation des Latins; car ils la changent en trois sortes, pour le moins (es mots pris de leur langage), changeans quant et quant l'escriture : qui est le pis1. Et premièrement, nous voyons comme ils changent la lettre l en i, quand, au lieu de ce que les Latins disent plaga, pluma, fiamma, ils disent piaga, piuma,fiamma ; pareillement fiiime, fiato, fwrc, piombo, pioggia, au lieu de ces paroles latines, flwnen, flatiis, flos, plumbmn, pluvia, bannissans pareillement ceste lettre d'une infinité d'autres vocables, et mesmement en autres places : comme quand ils disent tempio pour templum, sempio pour simplex ; au lieu que nous, tant es uns qu'es autres, retenons et prononçons bravement la lettre /, suivans les Latins. Quant aux deux autres sortes de changemens qu'ils font en la prononciation, en une d'icelles ils la rendent rude; en l'autre, ils la rendent comme efféminée : car il est tout évident que huomo, fuoco, luogo, buono, fuora, et autres mots, ausquels est insérée ceste lettre u, contre leur origine latine, sont beaucoup plus rudes que ne seroyent homo, foco, et les autres, escrits pareillement. En l'autre sorte de changement, on peut dire qu'ils font le contraire : car ils usent d'une autre escriture, suivant laquelle la prononciation est plus douce ; voire jusques à estre comme efféminée, ainsi que j'ay dict en la première partie de ce Project, où je maintenois nostre parler estre plus grave. J'enten quand ils disent massimo pour maximo, et affettione pour affectione (auquel est semblable dotto pour dodo), et quand changeans aussi bien

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pt que et en ces deux tt, au lieu de apto prononcent atto.

S'ils confessent que massimo n'ha pas un son si fort que maximo, et que affettione est plus mol que affectione (en faisant sonner ces lettres et comme quand nous prononceons1 affection), mais adjoustent que ceste prononciation est d'autant plus mignarde que plus est molle (comme de vray, prononcer affettion semble sentir son parler un peu mignard et affetté), je dis qu'ils se coupent de leur cousteau, veu que la mignardise ne se peut accorder avec la gravité : tellement que quant à cest honneur, de parler aussi gravement, il faut qu'ils nous donnent cause gangnee, si desja ne l'avoyent faict.

Mais que respondront-ils touchant l'autre mal qu'amené en aucuns mots ceste dépravation d'escriture et de prononciation? J'enten l'ambiguité qui s'y voit : comme (pour exemple) atto peut aussi bien signifier apte que un acte; et mesme plus souvent ha ceste signification-la que ceste-ci. Ainsi addotto peut signifier non seulement adductus, pour addotto, mais aussi adoptavit, il adopta, pour adopto : ainsi qu'en a usé entr'autres Giorgio Dati2, en sa traduction de Cornélius Tacitus (vray est qu'il l'escrit avec un seul d, qui est aussi la meilleure escriture). Il me semble que la meilleure response qu'ils pourront faire sera de confesser qu'ils voudroyent bien qu'on leur eust appris à prononcer aussi bien que nous, afin d'estre pareillement exemts de telles ambiguitez3, qui ne peuvent avoir que mauvaise grâce en leur langage.

Pour le regard de ce qu'ils nous objectent le grand nombre de monosyllabes que nous avons en nostre parler, j'espère les amener là, qu'il leur faudra confesser

t>U LANGAGE FRANÇOIS 220,

que si nous en avons trop, eux en ont trop peu. Et qu'ainsi soit, pourquoy si souvent de dissyllabes fontils des monosyllabes (encore que ceci ne se puisse faire sans corrompre le naturel de leur langage), de bene, ben1; de sano, san2; de piano, pian* (comme au proverbe, Chi va piano, va san; au lieu de dire, Chi va piano, va sano) ; de fede, fe* ; de casa, ca ; de frate, fra : et quant aux verbes, de fare, far; de dire, dir ; de stare, star5? Ce qu'on peut voir en une infinité d'autres tant noms que verbes : car je croy que bien peu sont tousjours exemts de ce retranchement. Et (qui est bien la pitié) ces monosyllabes aussi, faicts ainsi par force, tombent souvent en une ambiguité, laquelle, selon l'endroit où elle se rencontre, peut avoir fort mauvaise grâce. Je di comme san, syncopé pareillement de sano et de santo : comme gran, de grano et de grande ; par, de pare, tant verbe que nom.

Quant aux vocables qui passent deux syllabes, il ne se faut esmerveiller si en ceux-là ils usent encore plus souvent de ce retranchement; en aucuns mesmement, esquels on ne le peut faire sans qu'ils deviennent fort rudes, comme quand Pétrarque de popolo fait popol. Or, en accoustrant6 ainsi tant les uns que les autres, ils en viennent-la quelquesfois (et principalement les poètes), qu'ils parlent un italien qui est françois, ou bien un françois qui est italien, comme quand ils disent un, ciascun, alcun : comme aussi j'ay dict que Tomitan7, qui a escrit de la langue toscane, en la première impression s'estoit appelé non pas Bernardino, mais Bernardin; qui est pareillement donner au langage italien la terminaison françoise. Mais principalement les poètes, d'autant qu'ils sont plus contraints que ceux qui escrivent en prose, ont leur refuge à cest italien qui est

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françois : comme quand Arioste dit un gentil guerrier, en ce vers qui est au xvne chant :

Contra un gentil guerrier, che s'era mosso.

Mais aucuns vocables, ayans ainsi la queue coupée, ne sont plus ne bon italien, ne bon françois, comme quand ils disent la man, au lieu de dire la mano ; car la man est françois, mais françois d'une des lisières du pays1. Aucuns aussi après ce retranchement sont du vieil françois, comme quand ils ostent la dernière lettre à homo ; car il reste hom2, duquel nos ancestres usoyent pour homme. Vray est que si on escrit huomo, il faut aussi escrire huom : et ainsi se trouve escrit en Pétrarque. Ils ont aussi des mots, lesquels, encore qu'estans ainsi accoustrez soyent semblables aux nostres, ont toutesfois signification fort différente ; comme ver pour vero (au lieu que ver, mal prononcé pour verd, nous signifie3 viride*), en Arioste, au chant preallegué5 :

Ch'avendo il ver dal peregrino udito6.

Or combien qu'ils contraignent ainsi quelques povres mots d'estre monosyllabes, si est-ce que, sans ceux-ci, ils en ont assez bon nombre : voire tant qu'ils s'en trouvent quelquesfois plus empeschez que nous des nostres, quand nous voulons un peu prendre la peine de les bien agencer7.

Afin de ne rien laisser en arrière, tant qu'il me sera possible, je leur respondray à ce en quoy ils semblent avoir quelque couleur8 de prétendre leur langue avoir de la gentilesse que la nostre n'ha point. Ils disent donc qu'ils ont quelques terminaisons de noms fort plaisantes et gentiles, desquelles nous sommes desti-

tuez. Et la principale de celles qu'ils mettent en avant, c'est des mots qui finent1 en oie, comme piacevole, favorevole2. Je confesse que ceste terminaison est belle : mais je di qu'une chose belle perd sa grâce quand on en abuse. Or qu'ainsi soit que quelques-uns en abusent, il appert par la controverse qui est entr'eux touchant le mot capevole2 et quelques autres : car tous reçoivent bien favorevole, piacevole, amorevole, laudevole, honorevoie, biasmevole, solazzevole*, et plusieurs semblables; mais quant à capevole, et quelques autres, ils ne sont pas receus de tous, car aucuns disent qu'en ce mot capevole on abuse de ceste terminaison oie, et qu'il faut dire capace5. Et de vray je croy que ceux mesmes qui usent de capevole pour capace, n'oseroyent dire capevolezza pour capacita, ce qui monstre bien que ce capevole n'est pas tant en crédit que les autres : veu que convenevole6, au lieu duquel aucuns aiment mieux dire conveniente, est toutesfois suivi de convenevolezza, pour convenienza. Or quant à capevole (car je ne me veux arrester maintenant qu'à cestuy-ci), je sçay bien que leur Bembo en use au premier livre du Traitté intitulé Le Prose : mais on peut dire qu'il ne s'en faut pas fier à luy, pour ce qu'il usoit tant des mots ayans ceste terminaison, qu'il s'en rendoit ridicule. Qu'ainsi soit, au commancement de ce premier livre nous lisons agevole et malagevole ; et puis bien tost après il use de diirevole : un peu après de agevolmente7 , et puis retourne à son malagevole. Il se sert aussi de piacevole et piacevolezza, de convenevole et convenevolezza, comme aussi usant de agevole il use pareillement de agevolezza. Nous y avons plusieurs autres, entre lesquels est laudevole ou lodevole, et comme j'ay dict qu'il avoit usé de agevolmente, aussi nous y trouvons lodevolmente et bastevolmente, où il dit : Si non

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si vede anchora chi délie leggi et regole dello scrivere habbia sctitto bastevolmente1. Lequel bastevolmente, pour suffisamment, présuppose bastevole pour suffisant. Quant à capevole, il en use tant, qu'on pourroit penser qu'il ait voulu2 faire despit à ceux aux oreilles desquels ce mot desplaisoit.

Or est-il certain que comme Bembo usoit trop de ces mots, de sorte qu'il rendoit leur beauté ennuyeuse, et luy faisoit perdre sa grâce, quelques autres aussi ont faict et aucuns encore aujourdhuy font le mesme. Mais quant au dict Bembo, qu'une telle affection3 de langage, quant aux mots ayans ceste terminaison, fust remarquée en luy (lequel il est vraysemblable ne les avoir moins aimez en son parler qu'en ses escrits), il appert par ce qu'on raconte d'un evesque qui luy fit présent d'un tout nouveau, scannevole. Car estans entrez4 luy et l'evesque en une église de Padoue, où il a voit beaucoup de bancs, l'evesque luy dit : Signor mio, non vi par che questa chiesa sia molto scannevole*? Lequel comte6 j'ouy faire à Romme à un cardinal digne de foy. Quoy qu'il en soit, il est certain que ce personnage, qui, quant au reste, estoit estimé bien parler, et n'ignorer rien de ce qui appartenoit à l'ornement de son langage naturel (comme aussi nous sçavons qu'il a esté excellent en la langue latine7), n'usoit pas sans raison de tels vocables si souventesfois ; mais estimoit que c'estoyent les plus beaux, et qui avoysnt meilleure grâce. Et je ne doute pas que plusieurs ne soyent de son opinion, et qu'ils ne confessent n'avoir plus grande singularité en tout leur langage. Il faudra donc voir si nous, en nostre langue, n'avons point aussi quelques belles terminaisons dont ils soyent destituez : et je m'asseure qu'il ne les faudra pas long temps chercher.

Ce mesme personnage (je di Bembo) use d'adverbes ayans forme de superlatifs, lesquels je confesse que nostre langue n'ha point, encore qu'ils semblent avoir bonne grâce : j'enten comme naturalissimamente, faict de naturalmente, et ordinatissimamente, de ordinatamente1. Mais je respon, premièrement, que les Grecs nous ont faict ce plaisir de nous prester une petite particule2, laquelle mettans devant les adverbes, aussi bien que devant les noms, exprimons ceste superlation : tellement qu'au lieu de naturalissimamente nous pouvons dire très-naturellement, comme au lieu de bonissimo nous disons tresbon. Je respon secondement que comme ce mot naturalissimamente est faict à plaisir, aussi prenans la mesme liberté nous pouvons dire naturalissimement*.

Et à propos de ce que j'ay dict que les Grecs nous f aisoyent ce plaisir de nous prester une petite particule, laquelle mettans devant les noms et adverbes, exprimons la superlation, disans tresbon, au lieu du mot italien bonissimo, la langue italienne se peut-elle vanter d'avoir crédit4 à l'endroit de la greque, comme j'ay amplement monstre qu'ha la nostre? Et par le moyen de ce crédit elle emprunte d'elle plusieurs choses, tant pour estre mieux accommodée qu'aussi pour estre plus ornée.

Je di donc, pour conclusion, que quant à ce qui concerne la bonne grâce et gentilesse de langage, l'italien ne se peut accomparer 5 au nostre, tout bien comté et rabbatu ; car pour une gentilesse du leur qu'ils allégueront de laquelle nous sommes destituez, je leur en allegueray deux du nostre, qu'ils n'ont point. Pour exemple, s'ils mettent en avant quelque belle sorte de diminutifs qui

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ne se puissent trouver au nostre, je leur en proposeray deux sortes qui ne se trouveront point au leur. Les diminutifs toutesfois sont bien ce dont pius ils se peuvent vanter, et principalement pour la douceur. Mais prenons le cas que la douceur de leur langage se pust1 trouver plus grande que celle du nostre; premièrement, ceci rendroit plus vraysemblable ce que j'ay dict de la gravité (car il est bien difficile que celuy qui est fort doux se puisse monstrer fort grave, quand il en est besoin : comme ce mot honorable, s'il n'est pas si doux que honorevole, aussi est-il plus grave) ; secondement, je di que le plus doux langage n'est pas tousjours le plus beau et le plus gentil, ne de meilleure grâce, comme la plus blanche femme n'est pas tousjours la plus belle et gentile; mais comme on l'appelle blanche, quand on ne peut pas dire qu'elle soit noire, pareillement un langage doit estre tenu pour doux, quand on n'ha point d'occasion de dire qu'il est rude. Et adjousteray que comme les jugemens de l'œil sont divers quant au degré de blancheur, auquel la beauté d'un visage féminin doit atteindre (car aucuns ont dict qu'Helene eust esté plus belle si elle n'eust pas esté si blanche2), ainsi les jugements de l'oreille sont fort differens, quant au degré de douceur, auquel un langage doit parvenir.

A quoy je n' adjousteray rien, sinon que nostre langage ha mieux que le leur un don, sans lequel toutes les sortes de bonne grâce ont peu de grâce : asçavoir le don de brefveté; dequoy je produiray lors plusieurs exemples : mais, des maintenant, j'adverti que la traduction françoise de la harangue de Tacitus, conférée avec l'italienne (laquelle aussi a esté mise ci-dessus), en pourra fournir quelque nombre.

Pour faire le mesme que j 'ay faict au bout du discours touchant la gravité, il restera de proposer quelques vers contenans mesme subject tant en françois qu'en italien. Et au lieu que là j'ay proposé les vers latins et puis les traductions entre ces deux langues, ici, où il ne s'agit de la gravité, mais de la bonne grâce et gentilesse (de quoy la latine ne peut nous estre exemple, si bien que de la gravité), je me contenteray de mettre les vers des poètes italiens, et puis monstrer comment ils ont esté traduicts par les François : ce qu'aucuns d'entr'eux ont tellement faict, qu'outre la grâce plus grande qui accompagne leur langage, ils ont adjousté aux vers italiens encore un peu d'une autre, laquelle n'est aux parolles, mais au sens. Et je commanceray par un sonnet de Sannazar1 :

Icaro cadde qui, queste onde il sanno, Che in grembo accolser quelle audaci penne, Qui fini'l col'so, e qui'l gran caso avvenne, Che darà invidia à gli al tri che verranno.

Aventuroso, e ben gradito affanno, Poi che morendo eterna fama ottenne, Felice, chi'n tal fato à morte venne : Che si bel pregio ricompensi il danno.

Ben puô di sua ruina esser contento, S'al ciel volando à guisa di colomba, Per troppo ardir fu esanimato, e spento.

Et or del nome suo tutto rimbomba

Un mar si spatioso, un'elemento.

Chi hebbe al mondo mai si larga tomba?2

Il a esté ainsi traduict par Philippe des Portes, usant

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de quelque liberté, pour mieux avenir1 à ce que j'ay dict :

Icare est cheut ici, le jeune audacieux, Qui, pour voler au ciel, eut assez de courage : Ici tomba son corps dégarni de plumage, Laissant tous braves cueurs de sa cheute envieux.

O bien-heureux travail d'un esprit glorieux, Qui tire un si grand gain d'un si petit dommage ! O bien-heureux malheur plein de tant d'avantage, Qu'il rende le vaincu des ans victorieux !

Un chemin si nouveau n'estonna sa jeunesse :

Le pouvoir luy faillit et non la hardiesse.

Il eut pour le brusler des astres le plus beau :2

Il mourut poursuivant une haute avanture,

Le ciel fut son désir, la mer sa sépulture.

Est-il plus beau dessein, ou plus riche tombeau?3

Voyci d'autres vers italiens, de Bembus4, ausquels pareillement sont adjoustez les françois :

Preso al primo apparir del vostro raggio Il cor, ch'infin quel di nulla mi toise, Da me partendo à seguir voi si volse : Et corne chi ritrova in suo viaggio Disusato piacer, non si ritenne, Che fu ne gli occhi, onde la luce uscia, Gridando à queste parti amor m'invia.

Indi tanta baldanza apo voi prese L'ardito fuggitivo à poco à poco, Ch'ancor per suo destin lascio quel loco Dentro passandc; e piu oltra si stese.

Che'n quello stato à lui non si convennc : Fin che poi giunto, ov' era il vostro core, Seco s'assise, e più non parve fore.

Ma quei, come'l movesse un bel désire Di non star con altrui del regno à parte, O fosse'l ciel, che lo scorgesse in parte, Dov' altro signor mai non devea gire; La, onde mosse il mio, lieto sen'venne : Cosi cangiaro albergo; e da quell' hora Meco'l cor vostro, e'1 mio con voi dimora1

Ils ont esté traduicts en la mesme façon que les precedens, par le mesme poète, en ces vers :

Lorsqu'un de vos rayons doucement me blessa, Et que mon ame libre en prison fut reduitte, Mon cœur ravi d'amour aussitost me laissa, Et sans autre conseil se mit à vostre suitte. Mais comme un voyageur, qui s'arreste pour voir S'il trouve en son chemin quelque chose nouvelle, Alors qu'il veit vos yeux, de passer n'eut pouvoir, Et demeura surpris d'une clairté si belle.

Puis il reprend courage, et s'asseure à la fin,

Désireux d'achever l'entreprise première :

Soit qu'Amour le guidast, ou son heureux destin,

Ou que vostre œil luisant luy fournist de lumière,

Il ne s'arreste plus, et vient jusques au lieu,

Siège de vostre cueur, qu'il embrassa sur l'heure,

Et me dit, en riant, un éternel adieu,

Ne voulant plus partir de si. belle demeure.

Vostre cueur qui ne veut, plein d'un brave désir, Souffrir un compagnon, autre empire pourchasse; Et délaissant le sien, d'un lieu se vient saisir,

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Où nul autre que luy ne pourroit avoir place.

C'est le lieu que mon cueur plein d'amour et de foy,

Divinement guidé délaissa pour vous suyvre.

Voyla donc comme Amour du depuis1 nous fait vivre :

Mon cueur est dedans vous, le vostre est dedans moy.

J'adjousteray un sonnet2 de Pétrarque; et pour ce qu'on se pourra esbahir que ce sonnet n'aura esté honoré3 du premier lieu (pour estre d'un tel poète), en recompense4 de cela, je l'honorerai de double traduction :

Aspro core e selvaggio, e cruda voglia In dolce, humile, angelica figura, Se l'impreso rigor gran tempo dura, Havran di me poco honorata spoglia :

Che quando nasce e muor fior, herba e foglia, Quando e'1 di chiaro e quando è notte oscura, Piango ad ogni hor. Ben ho, di mia ventura, Di madonna, e d'amore, onde mi doglia.

Vivo sol di speranza, rimembrando Che poco humor già per continua prova Consumar vidi marmi, e piètre salde.

Non è si duro cor, che lagrimando, Pregando, amando, talhor non si smova : Ne si freddo voler, che non si scalde5.

Philippe des Portes l'a ainsi traduict :

Aspre et sauvage cueur, trop fiere volonté, Dessous une douce, humble, angelique figure, Si par vostre rigueur plus longuement j'endure6, Vous n'aurez grand honneur de m'avoir surmonté.

Car soit quand le printemps descouvre sa beauté, Soit quand le froid hyver fait mourir la verdure, Nuit et jour je me plains de ma triste avanture, De ma dame et d'amour sans repos tourmenté.

Je vi d'un seul espoir, qui naist lors que je pense Qu'on voit qu'un peu d'humeur1, par longue accoustu-

[mance, Cave2 la pierre ferme et la peut consumer3.

Il n'y a cueur si dur, qui par constante preuve, Pleurant, priant, aimant, à la fin ne s'esmeuve : N'y vouloir si glacé qu'on ne puisse enflammer.

Antoine de Bayf ainsi :

Un cueur sauvage et dur, et la façon cruelle En douce, gracieuse, et divine beauté, Si le temps n'amolist tant dure cruauté, Feront de ma despouille une gloire peu belle.

Car soit que la verdeur4 ou sèche ou renouvelle, Ou la nuict s'obscurcisse, ou luise la clairté, Sans repos je me plain. Ainsi je suis traitté De fortune, d'amour, et d'une ame rebelle.

D'un espoir seulement ma vie est maintenue, Quand je pense que l'eau peut, à la continue, Toute molle qu'elle est, la roche consumer.

Il n'y a cueur si dur que le temps n'amolisse, Ni tant froide rigueur qu'eschaufer on ne puisse A force de plorer, de prier et d'aimer.

Ayant proposé des exemples de la bonne grâce et gentilesse de nostre langage en gênerai, je veux mainte-

240 DE LA PRECELLENCE

nant particularizer, c'est à dire, parler aussi particulièrement de la bonne grâce qu'elle ha en petites mignardises, afin que les Italiens congnoissent qu'en cest endroit aussi il mérite le titre de precellence.

Estant donc chose asseuree et notoire que les mots qu'on appelle diminutifs tiennent le premier lieu en mignardises, je les prie ne trouver mauvais si je di que nous en avons meilleure provision qu'eux : car je ne diray rien qui ne soit aisé à prouver. Mais quand il en faudrait venir là, j'advertirois qu'ils ont quelque nombre de mots qu'ils ne pourroyent mettre en comte, encore qu'ils ayent la forme de diminutifs, comme fratello, avolo. Car ces vocables ne sont non plus diminutifs1, quant à la signification, que sont frère et ayeu*. En quoy ils font tort à leur langage, pource qu'ils abusent de ceste terminaison, qui devroit estre réservée pour les mots dont il s'agit maintenant. Et toutesfois ils abusent ainsi de quelques noms adjectifs pareillement : car comme ils disent avolo pour avo, ainsi mutolo souvent pour muto : au lieu qu'on penseroit que ce mutolo* signifiast4 ce que les Latins disent mutilus. Mais pour retourner aux diminutifs des noms qu'on appelle substantifs, ce que nous disons oiseau, et nos ayeuls ou bisayeuls oisel, eux le nomment uccello ou augello ; et puis, voulans monstrer une diminution, disons oiselet, le faisans à! oisel; mais eux, prenans une autre forme, disent uccellino ou augellino ; et toutesfois je croy qu'on me confessera nostre terminaison exprimer mieux la diminution5. Il y-a un autre poinct, quant à plusieurs substantifs de genre féminin, qu'au lieu qu'en nostre langue ils sont terminez en e, ils le sont en a en la leur : comme si je veux faire un diminutif qui responde à nostre chansonnette, il faudra dire can-

DTI LANGAGE FRANÇOIS 24I

zonetta. Or nous sçavons que Va est d'autant plus rude que n'est e, qu'il fait plus ouvrir la bouche, et ha le son plus fort, et principalement que nostre e féminin. Si faudra-il1 que ce qu'ils rymeront sur canzonetta soit aussi terminé en a, ainsi que nous sur chansonnette rymerions doucette, joliette, mignonnette. Il est vray que malaisément ils trouveroyent des mots qui eussent ceste mesme signification, et se peussent rymer pareillement sur leur canzonetta : mais tant y-a qu'en usant ou de ce mot, ou d'un autre, sur lequel ils pourroyent plus facilement rymer des diminutifs, tous jours faudroit-il qu'ils fussent terminez en a.

Il y-a bien d'avantage : c'est que nostre langage est tellement ployable à toutes sortes de mignardises que nous en faisons tout ce que nous voulons, adjoustans souvent diminution sur diminution; comme arc, archet, archelet, tendre, tendret, iendrelet, quand nous disons aussi homme, hommet, hommelet2. Et toutes fois, quant à ce mot, nous n'avons rien que n'eussent les Grecs et les Latins : car les Grecs disoyent avOpw^oç, avôpwttteswç, àvôpoj-'.ov ou avBpwitaptov (en quoy toutesfois ce changement de genre est un peu incommode, et pourroit sembler la superdiminution3 n'avoir si bonne grâce que si elle estoit de mesme genre que la diminution); les Latins, homo, homulus, homunculus et homuncio. Mais la superdiminution n'est si évidente en ces deux derniers qu'elle seroit en homululu's; et pourroit-on douter si elle en est ces deux-la aussi bien qu'en cestuy-ci. Je sçay bien donc que (comme j'ay dict) on peut alléguer que les Grecs et Latins avoyent ceste sorte de double diminution en ces mots : mais j'adj ouste que nous l'avons en plusieurs où ne les uns ne les autres ne l'avoyent; et, quant à aucuns, si bien4 les Grecs

242 DE LA PRECELLENCE

l'avoyent, non pas toutesfois les Latins. Et ce qui fait que nous avons plusieurs diminutifs de ceste sorte, c'est que pouvons nous aider d'une autre sorte de terminaison, asçavoir en Mon, comme oiseau, oiselet, oisillon; pareillement, carpe, carpeau, carpillon. Et quelquesfois ceste terminaison en Mon ne sert qu'à la diminution, et venons à une autre pour trouver la superdiminution : comme quand nous disons cotte, cottillon1, cottillonnet2. Aucuns font le mesmc en une autre sorte de terminaison, qui est en son ou con (prononceant le c comme s), comme enfant, enfançon, enfançonnet* : mais quant aux superdiminutifs en Mon, nous pouvons y adjouster serpe, serpette, serpillon.

Je n'oublieray pas (entre les avantages que nous avons en cest endroit pardessus messieurs les Italiens) que nous imitons les Grecs en une certaine forme de diminutifs : c'est comme quand de ce mot mousche, nous déduisons cestuy-ci, mouscheron, quand d'une petite vieille, laide, nous disons un laideron ; d'une fort jeune fille, un tendron, ou (par forme de superdiminution) un tendrillon4, : car les Grecs usent ainsi de genre neutre en telle chose.

Et quant à ce que j'ay dict que nostre langage est tellement ployable à toutes sortes de mignardises que nous en faisons tout ce que bon nous semble, je m'asseure que ces messieurs n'en oseroyent autant dire, à la charge de le prouver. Car je leur demande (pour exemple) comment ils exprimeroyent ceci de Rémi Belleau :

Ha, que je hay ces mangereaux5, Ces chiquaneurs procuraceaux6 !

Nous disons aussi plaider eaux1 , par forme de dimir

nution, emportant un mespris1; et usons ainsi de plusieurs autres, terminez les uns en reau : pouvans aussi (par le moyen de ceste commodité que j'ay dict estre en nostre langage) user d'aucuns en aceau, comme ce procuraceau. Mais je viendray à des exemples, pris du mesme poète, de diminutifs ayans autres terminaisons :

Sur les tresses blondelettes De ma dame, et de son sein,

Tousjours plein De mille et mille fleurettes2.

Un peu après :

Le gentil rossignolet,

Doucelet, Découpe dessous l'ombrage Mille fredons babillars,

Fretillars, Au doux chant de son ramage.

Ceci est de luy mesme3, en son May :

Pendant que les arondelettes 4 De leurs gorges mignardelettes Rappellent le plus beau de l'an, Et que pour leurs petits façonnent Une cuvette, qu'ils maçonnent De leur petit bec artisan.

Un peu après :

Et que les brebis camusettes5 Tondent les herbes nouvelettes6.

244 DE LA PRECELLENCE

Et au Papillon du mesme poète1 :

J'apprendray sur ce ruisselet, Qui doucement argentelet2 Coule, etc.

Ceci est de luyrnesme, en sa Bergerie :

Douce et belle bouchelette, Plus fraische et plus vermeillette3 Que le bouton aiglantin4, Au matin5.

Et ceci pareillement :

Et que la tresse blondissante De Ceres, sous le vent glissante, Se frize en menus crespillons6.

Nous avons aussi une sorte de diminution en ceste partie d'oraison qu'on appelle verbes : car de sauter nous faisons sauteler1', de voler, nous déduisons voleter; et de trembler, trembloter, de pincer, pinçoter. Vray est qu'es verbes de ceste sorte, il faut considérer que parmi la diminution ils ont aucunement la signification de ceux que les Latins nommoyent fréquentatifs ; principalement aucuns : comme sauteler, c'est proprement faire plusieurs petits sauts les uns incontinent après les autres. Or faut-il tous jours avoir mémoire de ce que j'ay dict de la félicité de nostre langage, quant à faire recevoir à ses mots tel pli qu'il luy plaist leur donner : mais il en vient bien mieux à bout, quand il ne faut que suivre l'analogie. Pour exemple, tout ainsi qu'il dit trembloter, pinçoter, beuvoter (ce que

Terence appelle pitissare1), ainsi pourra-il faire suçoter, de sucer. Aussi n'a faict Belleau aucune difficulté d'en user, quand, parlant d'un enfancon (car il use de ce diminutif), il dit :

Tant que sa lèvre mignotte2 A petits souspirs suçotte.

Mais qu'est-il besoin de tant d'exemples pour prouver ce que je pense que nos compétiteurs n'oseront nier, quand ils voudront avoir la patience de lire et considérer les premiers seulement? Que s'il advient que j'en rencontre qui ne se vueillent rendre (comme par tout il-y-a de plus obstinez les uns que les autres), je les prieray me représenter telles mignardises en leur langue. Ce ne sera pas sans leur tailler bien de la besongne, voire de la besongne dont ils ne viendront jamais à bout : car mesmement ce mot mignardises3, après les avoir faict resver long temps, se trouvera inexprimable en leur langage. Ce sera bien pis quand ils viendront au superdiminutif mignardelet, comme où Belleau dit :

Pendant que les arondelettes

De leurs gorges mignardelettes, etc.4

Autant en sera-ce, quand ils viendront à ceste lèvre mignotte, qui est au passage allégué naguère ; quand ils viendront à mignon, mignonnette, à joliette, sadinette (car de sade5, le composé duquel est mausade, long temps y-a qu'on a dict sadinet*) ; et puis quand ils viendront à ceste autre sorte d'adjectifs, doucette, tendrette ou tendrelette7 , menuette8. Et, pour retourner au premier mot, quand bien ils auroyent trouvé quel-

246 DE LA PRECELLENCE

que moyen d'exprimer mignard, mignardelet, mignardise, encore auroyent-ils peu faict : car le plus fascheux leur resteroit, d'en trouver qui exprimassent mignarder, mignardiser, mignotter1 et amignotter2. Et comment pourroyent-ils sortir d'ici, veu que tous les jours, quand ils veulent faire que leur langage ne cède point au nostre, ils ne peuvent eschapper de beaucoup plus beau chemin?

Pour conclusion, il est certain que s'ils ne confessent la debte quant à tous ces mots, pour le moins leur sera force de ce faire quant à une partie, et les prieray d'adjouster que la façon mesmement de ces mots mignon, mignard, joli, gentil, est mignonne, mignarde, jolie, gentile; et qu'on ne peut dire le mesme de leur vaghoz, et encore moins de leur leggiadro*.

Estant venu au troisième poinct, qui est touchant la richesse, je m'efforceray de monstrer qu'il faut que le langage italien cède au nostre quant à la richesse aussi; et si ainsi est5 que j'aye pu venir à bout des deux autres poincts, je n'auray aucunement peur que je n'emporte ce troisième.

Pour estre bons estimateurs0 de ceste richesse, il nous faudra considérer quelles choses sont requises en un langage pour estre estimé riche, et puis voir si le nostre en est bien fourni. Je di donc premièrement que comme on n'appelle pas un homme riche qui n'ha7 que ce qui luy est nécessaire, mais faut qu'il ait aussi des choses dont il n'ha point besoin et desquelles il se pourroit bien passer; et quant aux nécessaires, il luy en faut avoir à rechange (ce qu'on dit proprement des accoustremens8) : ainsi nostre langage n'est pas seulement fourni de mots dont il faut qu'il se serve

ordinairement, pour exprimer ses conceptions; mais ha aussi quelque provision curieuse plustost que nécessaire d'aucuns qui sont plus rares que les autres. Et quant aux nécessaires, on peut bien dire qu'il en ha à rechange : veu qu'il ha moyen d'exprimer une mesme chose en plusieurs sortes1.

Je viendray incontinent aux exemples, insistant toutesfois principalement sur ce que j'ay dict des mots nécessaires qu'il en ha à rechange. Et pource que j'estimerois avoir trop bon marché2 de la comparaison qu'il me faut faire, si je la faisois avec le langage italien, je ne craindray point de la faire avec le grec, lequel est à bon droit estimé riche pardessus tous les riches. Et craignant qu'on ne die que je luy veux rien3 oster, à fin que le nostre puisse plus aisément égaler la richesse4 en cest endroit, ou pour le moins en approcher, je m'en rapporteray à ce que Pollux5 dit touchant les diverses parolles et diverses façons dont il use pour signifier un homme avare : car, estant sur le propos de richesse, je me suis avisé de parler de l'avaricieux, qui est celuy par lequel plus6 elle est désirée.

Pollux donc commance par ces mots composez,

©iXapyupoç ©tXoypuaoç, ©tXoypr|txatoç, ©iXoxepBrjç, etc., lesquels signifient amateur d'argent, qui aime l'or, qui aime la pectine7, amateur du gain. Nous, en usant de mots simples (car je reserveray les composez pour Tarriere-garde), disons avare ou avaricieux8, eschars9, taquin10, tenant, trop tenant, chiche11, vilain12 ou chichevilain13. Quant à ce mot avare, il vient du latin avarus, lequel proprement respond à ce grec ^tXdy puao? (c'est à dire amateur de l'or), si on le veut déduire de avère et aurum1*. Ouant à tenant, il vient aussi des Latins : car ils disent tenax en ceste signification. Eschars1* est un

248 DE LA PRECELLENCE

peu eslongné de far eus, mais si en vient-il1; et en approcherait plus, quand, en n'adjoustant point d'aspiration au c, on diroit escars. Le mot vilain ha la mesme origine qu'on lui donne en sa première signification, ou2 à villa ou à vilis. Quant aux deux autres, leur origine est en controverse3.

Nos composez sont beaucoup plus signifians4 et ont plus d'emphase que ceux des Grecs; car nous disons : pinsemaille5, racledenare*, serredenier, serremiette, pleurepain7.

Maintenant, comme Pollux, après avoir proposé en combien de manières les Grecs exprimoyent cela en usant d'un seul mot, vient à certaines façons de parler dont ils usoyent pour donner à entendre la mesme chose, je mettray ici des françoises, mais en beaucoup plus grand nombre, advertissant de celles qui correspondent aux greques. Mais je commanceray par celles qui taxent8 plus doucement le vice : ce que les Grecs appeloyent parler par hypocorisme9. Nous disons donc : il est un peu trop songneux de son proufit; ou, il est un peu trop attentif à son proufit (comme les Latins : nimium est attentus ad rem). Nous disons aussi : il est un peu trop espar gnant ou r espar gnant10', il se restreind un peu trop ; et quelquefois : il est un peu trop bon mesnager. De tels hypocorism.es grecs Pollux n'amené aucun exemple.

Quant aux autres façons de parler, les unes sont bien plus violentes que les autres :

Avarice luy commande; Avarice le maistrise; Avarice le surmonte; Avarice luy domine11; Avarice le gangne;

DU LANGAGE FRANÇOIS 24g

Il est serf de l'argent;

Avarice l'emporte;

Il se laisse emporter à son avarice;

Avarice le transporte.

(Lequel mot transporte est ce que les Latins disent transversum rapit.) Or pouvons-nous choisir entre ces neuf façons de parler celle que nous voudrons mettre en la place d'une seule grecque qui est en Pollux, èXa-tiwv ypY]jxàxwv, Nous disons aussi :

Avarice le mené; Le gain le mené; Avarice l'aveugle.

Lesquelles phrases sont semblables aux précédentes. Et quelquefois, parlans plus doucement, disons :

Il est addonné à l'avarice; Il est addonné au gain; Il est addonné à l'argent.

Mais quand on veut user de paroles fort aigres, on dit

Il brusle d'avarice; Il sèche d'avarice; Il meurt d'avarice.

Encore plus aigrement se dit :

Il est enragé après l'argent; Il fait son Dieu de l'argent; Il n'ha autre Dieu que l'argent; Il aime mieux un escu que Dieu; Il engageroit son ame pour gangner;

250 DE LA PRECELLENCE

(Ce qui convient avec ces mots de Pollux, trjv «Jiuxtjv av àvxaXXa^aç tou ypu;i'ou. lesquels mots se rapportent du tout1 à ce que les Latins disoyent : vendere animam lucro.)

Il engageroit son ame au diable pour en avoir; Il quitteroit sa part de paradis pour de l'argent.

Ceste façon de parler n'est pas si aigre :

Il n'estime rien en ce monde que l'argent,

laquelle revient à ce que ditPollux x.P'lV*** tjjv sùoaijj.0v'av [j.£tpov.

Quant à ce qu'il dit : be rcavrô? ypr^at^ofxsvo;, nous l'exprimons en toutes les sortes suivantes :

Il fait son proufit de tout;

Rien ne luy est trop chaud ne trop froid;

Il prend à toutes mains;

Il en prend ab hoc et ab hac2;

Tout luy est bon : il ne demande qu'où il-y-en-a;

Il en prendroit sur le grand autel3.

Quant à ce xu[uvo7cpi'<7TT|ç 4 qui est en Pollux, c'est une hyperbole semblable à ceste-ci : il partiroit5 un œuf en deux. Au lieu dequoy nous disons aussi : il partiroit une maille6 en deux. Il est vray que ce aicr/po/sfSr]? est dict encore plus hyperboliquement. Et à ce propos d'hyperbole, ceste façon de parler aussi en tient : il trouveroil à tondre sur un œuf; et ceste-ci : il ne donneroit pas un gros œuf pour un menu. On voit bien qu'aucunes des précédentes aussi sont hyperboliques.

DÛ LANGAGE FRANÇOIS 25 î

Au lieu de ce que Pollux dit afe^poxsp&k, et oùSsv av atV/uvOst; to XYJ[j.(j.a -poaîaxt, nous avons vilain '. car j'ay opinion que ce mot emporte1 plus qu'on ne pense; et qu'on n'adjouste pas sans cause ce mot de vilain à chiche, quand on dit un chiche- vilain, mais pour demonstrer un extrême degré de chicheté. On dit aussi : c'est un vilain tout outre, et, c'est un double vilain.

Je laisse plusieurs manières de parler, les unes pour sentir2 trop leur populace, les autres pource que plusieurs semblent faillir3 en icelles, comme quand on dit : ce qu'il tient en une main, lui eschappe de l'autre] car il faut dire : il craind que ce qu'il tient en une main, lui eschappe de l'autre. Et d'autre part, puisque desjà j'ay de ces façons de parler plus qu'il ne m'en faut pour surmonter Pollux, je me doy bien contenter. On me demandera si en surmontant Pollux, je pense avoir surmonté la langue greque quant à ce dont il est question : je respondray que sans m'arrester à Pollux (pource que je sçay bien en ma conscience que Pollux a omis quelques phrases greques), j'estime que si nous ne la surmontons en cest endroit, pour le moins nous l'égalons.

Or d'autant que cest article troisième et dernier ha moins besoin de discours que les deux precedens, et plus, d'exemples4, j'en proposeray encore un, m'efforceant, comme au précèdent, de surmonter sinon le langage grec, au moins Pollux.

Il commance donc ainsi ïjwceipoç, Intfft^jxwv, è8aç, xpt&ov, T£Tpi|iivo$ ïtepi tauto, IvTpt&fç.

Nostre langage, au lieu de ces mots-la, use de ceux-ci.

252 DE LA PRECELLENCE

Il est expérimenté en cela; ou, Il est expert en cela;

Il est versé en cela;

Il y est stilé; ou, Il entend ce stile;

Il est grand docteur en cela;

Il est passé maistre en cela; ou, Il s'en fait appeler maistre;

Il en feroit leçon; ou, Il en tiendroit eschole;

C'est son mestier; ou, C'est son premier mestier;

Il n'est pas apprenti en cela; ou, Il n'y est pas nouveau; ou, Il est faict à cela;

Il s'entend bien en cela; ou, Il est bien entendu en cela;

Il en sçait tout ce qu'il en faut sçavoir;

Il en parle comme maistre; ou, Il n'en parle pas comme clerc d'armes1;

Il en parle comme sçavant;

Il est fort suffisant en cela;

Il est rusé en cela;

Il y est leurré2;

Il est vieil routier3 en cela.

Nous avons encore quelques autres parolles et façons de parler, par lesquelles pouvons exprimer ces mots grecs de Pollux. Mais les unes sentent trop leur menu peuple, les autres ne plaisent pas à tous les mieux parlans, comme, pour exemple, ce mot routine* ; aussi ce mot prattique5, quand on dit, II est prattique en cela : ce qu'on peut penser estre pris du langage italien, veu que prattique nous est un nom substantif, et pouvons dire, Il entend bien la prattique de cela, ou, II en ha la prattique.

Mais pource qu'aucuns Italiens (comme j'ay dict) se sont vantez d'avoir un langage plus excellent que le grec, non seulement que le latin, et pourtant1, quand bien j'aurois monstre que le nostre surmonteroit le grec es deux comparaisons précédentes, ils pourroyent tenir bon, non-obstant ceste victoire, je ne m'adresseray plus à Pollux, mais à un d'entr'eux, nommé Aldo Manutio2, qui a escrit de la richesse du langage toscan.

Voyci donc les façons de parler toscanes, qu'il met au titre de Republica :

Deve ogniuno attenderc alla republica, corne al proprio interesse ;

Deve ad ogniuno essere à cuore l'intéresse publico, non . meno che il proprio ;

Dobbiamo amare il ben commune, l'utile délia cita, il commodo publico, tutto cio che puo giovare alla republica, con queir istesso affetto che amiamo e noi stessi, e le cose nostre.

Voyci autant de françoises (respondantes à ces toscanes), et en adjousteray beaucoup d'avantage :

Chacun doit penser à la république, comme à chose où il va de son interest;

Chacun doit avoir à cueur l'interest du public, non moins que le sien propre ; ou, chacun doit prendre à cueur l'interest du public, etc. ;

Nous devons aimer le bien commun, l'utilité de la ville, le proufit public, tout ce qui peut aider à la république, avec ceste mesme affection que nous portons à nous mesmes et à nos affaires.

En voyci trois fois d'avantage, que j'adj ouste à

celles qui respondent aux toscanes d'Aldo Manutio :

Il faut que nous ne facions moins nostre devoir pour la republique, que pour nos familles;

ou, Il faut ne nous mettre moins en tout devoir pour la republique que pour nos familles ;

Chacun doit avoir en recommandation ce qui concerne le bien public, autant que ce qui touche son particulier;

ou, Chacun doit avoir le bien public pour recommandé, autant que le sien propre;

Le bien public nous doit estre d'aussi près1 que le nostre ;

Chacun doit procurer l'avancement du bien public, comme du sien;

ou, Chacun se doit employer à l'avancement2 du bien public ;

Il faut porter au bien public la mesme affection que nous portons à nos affaires;

ou, Il ne se faut moins affectionner3 à ce qui est pour le bien public, qu'à ce qui concerne le nostre;

Il ne se faut moins formalizer4 pour le bien public, que pour le nostre;

Chacun doit pourchasser5 d'aussi grand courage le bien de la republique que le sien;

Il ne faut pas postposer6 les affaires du public aux nostres;

ou, Il ne faut préférer nos affaires aux publiques;

Nous ne devons point mettre de différence entre les négoces7 de la republique et les nos très;

Nous devons mettre les affaires publiques au mesme reng que les nostres;

La raison veut que nous espousions les affaires du public comme les nostres;

Nous devons estimer que les affaires de la republique nous touchent autant que les nostres;

Nous ne devons pas moins faire estât8 de l'avancement du bien public que du nostre;

Il est raisonnable que nous facions estât de ce qui importe à la republique, comme s'il importoit à nos affaires domestiques ;

Nous sommes tenus d'embrasser les affaires de la republique comme les nostres;

Nous ne devons estre moins promts à faire service au public, que nous sommes songneux de nostre faict;

Nous devons estre aussi songneux des affaires publiques que des nostres;

Il nous faut procurer1 les affaires du public avec aussi grand soin et diligence que les nostres;

Il n'est raisonnable que nous prenions moins de peine après les affaires de la republique qu'après les nostres;

Nous devons regarder d'aussi près aux affaires publiques qu'aux nostres;

Nous devons apporter une aussi grande vigilance et affection au maniement des affaires publiques, qu'à celuy des nostres;

Nous ne devons pas nous espargner d'avantage aux affaires de la republique qu'aux nostres.

Je sçay bien que les Italiens diront avoir des façons de parler pour exprimer ces te proposition, outre celles que met le susdict Aldo Manutio; et je ne leur nieray pas qu'ils en peuvent avoir : mais je leur diray aussi que nous en avons encore plus, que nous pouvons adjouster à ce grand nombre, qu'eux n'en peuvent adjouster à ce petit.

Mais j'ay peur de tenir trop long temps le lecteur suspens2 touchant la provision curieuse de nostre langage, dont j'ay faict mention : car j'ay dict, parlant de sa richesse, que comme on ne tient pas un homme pour riche, quand il n'ha que ce qui luy est nécessaire, ains, pour estre mis au nombre de ceux qu'on ne peut

256 DE LA PRECELLENCE

pas appeler seulement bien aisez mais riches, il luy faut avoir beaucoup de choses dont il se pourroit bien passer ; ainsi, que ce langage françois ha une provision curieuse plus tost que nécessaire d'un bon nombre de vocables plus rares que les autres (entendant aussi des façons de parler). A quoy je puis adjouster que c'est une provision, laquelle1 encore que je nomme curieuse, toutesfois est2 de si rares et précieux meubles (car les vocables et façons de parler sont comme les meubles dont se sert la langue : comme aussi les Latins ont dit, supellex verborum), qu'estans bien considérez, peuvent beaucoup aider à obtenir le titre de precellence que nous demandons. Car ce sont des meubles que nous fournissent deux arts, qu'on nomme la vénerie et la fauconnerie : es termes desquels nous avons grande prérogative, quant à l'un, pource que nostre nation s'est addonnee à l'exercice d'iceluy, plus qu'aucune du temps des anciens, ne depuis ; quant à l'autre, encore plus grande, pource que si elle n'ha l'honneur de l'avoir inventé, pour le moins ha elle cestuy-ci, que de petits commancemens elle l'a mis en quelque perfection. Car quant à la vénerie (qui est proprement la chasse à toutes bestes sauvages, mais le plus communément s'entend de la chasse aux bestes rousses, ou fauves, et aux noires), encore que sa grande ancienneté se congnoisse par la Bible et par Hérodote et Xenophon3, et que tant ces deux historiens que plusieurs autres grecs et latins tesmoignent que quelques rois mesmement s'y addonnoyent (à propos dequoy il me souvient que le roy Antiochus4, s'estant esgaré en la chasse, eut une pareille rencontre et un pareil plaisir que le roy François premier), ce non-obstant, si on vient à faire comparaison des termes que les autres langues ont

appropriez à ceste science avecque ceux dont est garnie la françoise, on trouvera que ceste-ci surpasse tant les leurs, non moins en la qualité qu'en la quantité, qu'il sera force1 de confesser nos rois avoir esté maistres, tous les autres n'avoir esté qu'apprentis en cest exercice. Lequel estant vertueux et noble (pour estre cousin germain de celuy de la guerre), ce que 2 plusieurs de nos rois s'y sont addonnez beaucoup plus que les autres et y ont pris plus grand plaisir, il ne faut douter que ceci ne leur soit procédé3 d'une générosité4 plus grande : laquelle ceux de nostre temps ont monstree en ceci mesmement, que pouvans user de la harquebouze, ou plustost haquebute5 contre les bestes rousses (ainsi que font aujourdhuy plusieurs princes d'Alemagne), ils ont mieux aimé leur faire bonne guerre6, et telle que faisoyent7 leurs prédécesseurs.

Mais autant qu'il y a de différence entre rien et peu, d'autant est plus grand l'avantage qu'ha nostre langue pardessus les autres, en ce qui concerne la fauconnerie (qu'on a aussi appelé8 la volerie), que celuy qu'elle ha en ce qui appartient à la vénerie9. Car, des termes de vénerie, elles en ont peu à comparaison de la nostre (comme j'ay dict ci-dessus) : quant à ceux de la fauconnerie, les anciennes n'en avoyent point; et de celles aussi qui sont aujourdhuy, et la plus grand'part n'en ha point du tout. Et ne se faut esmerveiller de ceci, veu que ceste belle science a esté tellement incongneue aux anciens tant Grecs que Latins, que tous leurs livres ne nous peuvent fournir d'un mot assez propre pour la nommer seulement; car si tant les uns que les autres revenoyent au monde, ceux-là n'entenderoyent pas que10 seroit is pan/Y] xi/vq et ceux-ci non plus, que voudroit dire accipitraria ars, ou falconaria. Que si

quelcun pensoit que les Grecs sous le mot de opvrôoôrîpa et les Latins sous le mot de aucupium eussent compris 1 aussi la fauconnerie, il s'abuseroit et grandement et ridiculement; car (outre plusieurs autres raisons qu'on peut alléguer au contraire2), si ainsi eust esté, Platon, en la fin de ses Lois3, n'eust pas dict, de ce qu'il appelle Orlpav 7tty]vwv ce que nous en lisons là : asçavoir que c'est un exercice qui est un peu servil4. Mais faut nécessairement entendre cela des oiseleurs seulement, qui prenoyent les oiseaux auy filets ou à la glu : outre lesquelles inventions, plusieurs sont maintenant en usage, dont peut estre qu'aucunes l'estoyent aussi des -lors, ou autres semblables à icelles. Au contraire donc de ce que j'ay dict des Grecs et Latins, quant à cest art, il est certain que depuis fort long temps il a esté en recommandation5 à nostre France, et spécialement aux nobles, desquels aussi, pour sa noblesse, il est digne. Et qu'ainsi soit, desjà (pour le moins), du temps de Chilperic, il estoit en honneur : comme il appert par le cinquième livre de Grégoire de Tours6. Or si ceux qui ont esté depuis, et les princes mesmement, n'avoyent pris un singulier plaisir à cest art, il est certain que tant de gentilshommes, et entr'eux quelques grands seigneurs, n'eussent pris la peine d'en escrire si diligemment et exactement : car qui ne sçait combien estoit grand seigneur Gaston surnommé Phebus7? Ceux pour le moins qui ont leu Froissard, ne le peuvent ignorer : ni ceux aussi8 qui ont leu le livre dudict Gaston. Car après ce commancement : Au nom de Dieu le Créateur, etc., il adj ouste. Je Gaston par la grâce de Dieu surnommé Phebus, comte de Foix seigneur de Beau-ru : qui tout mon temps me suis délecté par especial9 en trois choses, l'une est en amours, Vautre

est en armes, et V mitre est en chasse. Et puis ayant dict ne vouloir point escrire de deux offices (car il parle ainsi) d'armes et d'amours, il adjouste : mais du tiers office, auquel je ne doute que faye nul maistre (combien que ce soit vantence1), de celuy voudroy-je parler, c'est de chasse. Mesmement quant aux gentils -hommes, en gênerai, que (suivant ce que nous lisons ici) de tout temps avec l'exercice des armes ils se soyent addonnez à la chasse, non moins qu'à l'amour (comme si faire l'amour es toit aussi une espèce de chasse), il appert2 par l'ancien proverbe :

D'oiseaux, de chiens, d'armes, d'amours, Pour un plaisir mille doulours3.

Car il est certain que par les oiseaux est entendue la fauconnerie (appelée aussi la volerie) comme par les chiens la vénerie, et toute autre chasse en laquelle on use de chiens.

Mais pour retourner aux anciens escrits qui ont esté faicts touchant la vénerie et fauconnerie, ou touchant l'une d'icelles, on trouve encore aujourdhuy un livre intitulé Le Romman des oiseaux et de leur chasse, composé par Gaces de la Vigne4, gentilhomme, qui fut du temps des rois Philippe de Valois, Jan et Charle cinquième, et le composa pour l'instruction de Philippe, fils du roi Jan. Duquel romman sont ces vers, touchant deux maladies ausquelles les oiseaux de proye sont subjects :

Ils ont pantais5 (bien m'en recors), Et filandres6, dedans le corps.

Au lieu duquel mot pantais on escrit pantois : d'où

2Ô0 DE LA PRECELLENCE

vient pantoiser, qu'on lit au romman d'Alexandre1, dict du halletement d'un honime travaillé2.

Nous avons aussi une Fauconnerie de Jan des Franchieres3, grand prieur d'Aquitaine, recueillie des livres de quatre anciens personnages4.

Laissant pour le présent les autres desquels nous avons les escrits touchant ces deux nobles arts, ou pour le moins touchant l'un d'iceux, laissant aussi à penser combien ne sont parvenus jusques à nostre temps ne jusques à nostre congnoissance, je viendray à monstrer combien grande richesse et grand ornement l'exercice d'iceux (j'enten de ces deux arts) a apporté à nostre langage, desquels biens il se peut vanter non seulement par dessus tous les langages qui ont jamais esté, mais aussi par dessus tous ceux qui sont aujourdhuy. Toutesfois je m'arresteray moins à la vénerie qu'à la fauconnerie, tant pource que cest art est plus noble que cestuy-la (selon le jugement du susdict seigneur Gaston, surnommé Phebus) qu'aussi pource que nostre langage n'ha pas tant de prérogative, quant aux termes pris de la vénerie, qu'elle ha5 quant à ceux que luy a baillé la fauconnerie : veu que (comme il a esté dict) les anciens tant Grecs que Latins ont eu congnoissance de la vénerie, mais non de la fauconnerie.

Si6 n'oublieray-je pas entre ce peu d'exemples que je veux amener, ces façons de parler, rendre les abbois et faire rendre les abbois1) car c'est un des gentils emprunts que nostre langage ait faict de messieurs les veneurs : disant d'un homme qui n'en peut plus, et pourtant est contraint de se rendre, qu'il rend les abbois, ou (comme les autres escrivent) les abbais. Et proprement se dit du povre cerf, quand, ne pouvant plus courir, il s'accule en quelque lieu le plus avanta-

geux qu'il petit trouver, et là, attendant les chiens, endure d'estre abbaye par eux. Ce qui pourroit sembler toutesfois estre plus tost se rendre aux abbois que rendre les abbois; mais tant y-a que ces mots, suivant ceste signification-la, ont bonne grâce en ce passage de Belleau :

Aussi tost que ces advocas Nous ont empiétez une fois, Ils nous font rendre les abbois1.

Et ne faut douter que ceste façon de parler, tenir quelcun en abboy (ou en abbay), ne soit aussi venue de la vénerie : mais il y-a apparence que ce soit des bestes noires plus tost que des autres, comme quand un sanglier se laisse abbayer par les chiens, perdans leur peine.

Mais, pour venir à quelques autres exemples, nous avons aussi ce mot mt2, ou (comme aucuns prononcent) ruit, qui se dit (selon aucuns) non seulement du cerf et des autres bestes rousses, mais aussi des bestes noires, quand elles sont en amour : mais par le moyen de ce que les Grecs appellent métaphore, l'usage de ce mot s'estend plus loing.

Autant faut-il dire de l'usage du mot curée (qui est aussi appelée le droict des chiens), comme quand on dit bonne curée pour signifier bon butin.

Le mot visceratio semble bien se pouvoir accommoder à ceste signification du mot curée, et à celle du mot fouaille, qui est le mesme en la chasse du sanglier que curée en celle du cerf3.

Traces aussi, routes et erres* sont mots qu'on peut penser avoir leur origine de la vénerie; et principalement traces, veu que proprement il se dit des bestes,

2Ô2 DE LA PRECELLENCE

pour le latin vestigia. Mais ceux qui ont escrit de cest art disent que traces et routes sont des bestes mordantes, comme sanglier et ours; mais erres, des autres, comme cerfs, chevreuls et daims, encore qu'aucuns aiment mieux les nommer fries1 ou pieds.

Quant à la fauconnerie, je pense qu'elle nous fournit encore d'avantage de beaux termes et belles façons de parler, qui ont fort bonne grâce es lieux ausquels nous les accommodons2. Et faut bien que cest art ait esté encore plus commun à nos prédécesseurs qu'il ne nous est, veu qu'ils nous ont laissé un langage tellement meslé et comme marqueté de ces mots, que nous en appliquons aucuns à nostre parler ordinaire, sans nous appercevoir de leur origine.

Qu'ainsi soit, entre tant de François qui usent tous les jours de ces mots, niais3 (ou niez), hagard*, débonnaire5, leurre, bien peu prennent garde à leur premier usage, et s'apperçoivent qu'ils disent des hommes ce qui se dit proprement des oiseaux de proye. Et toutesfois tant s'en faut que ces mots, et autres, perdent leur grâce, estans ainsi transferez d'un usage à un autre, qu'au contraire ils semblent l'avoir meilleure : mais elle ne peut estre bien goustee que par ceux qui ont quelque congnoissance de ceste noble science de fauconnerie. Car ceux-là sçauront que niais (ou niez) se dit proprement du faucon, ou autre oiseau de proye qui est pris au nid, et n'ayant encore volé : auquel est opposé hagard. Ils sçauront aussi que c'est6 leurrer un faucon) et pourtant7, quand ils orront dire d'un homme, qu'il est leurré, sçauront bien que c'est à dire desniaisé.

Quant à ce mot débonnaire, c'est celuy duquel

l'origine pourroit estre encore moins recongneue, pource que de trois on n'en a faict qu'un; car on dit débonnaire au lieu de dire de bonne aire1, estant, par ce mot aire, signifié le nid de l'oiseau de proye. Or, faut-il bien que débonnaire ait une grande emphase, veu que nos ancestres, pour monstrer la bonne nature du roy Louys I, l'appelèrent (par forme de surnom) Débonnaire ou le Débonnaire, choisissans ce mot entre plusieurs, comme le plus convenable : ce qui nous monstre la grande commodité qu'apportent à nostre langage aucuns vocables tirez de ceste belle science ; de laquelle commodité toutesfois est privé le langage italien, non moins que les autres.

Du mot hobreau2, on ne peut douter qu'il ne vienne de là, quand on dit d'un petit gentil-homme, et qui ha bien peu de moyen, c'est un hobreau; comme il me souvient avoir ouy dire, par une autre sorte de métaphore, c'est un gentilhomme à simple tonsure2. Mais voulontiers on dit, c'est un hobreau, de celuy qui, ayant peu de moyen, fait toutesfois quelque monstre d'en avoir beaucoup. Belleau a usé de ceste translation en ce passage d'une sienne comédie4 :.

L'amoureux est dessus les erres De pouvoir tirer hors des serres Et des pinces de ce hobreau Les plumes de ce jeune oiseau.

A propos de ce que j'ay dict du gentilhomme qu'on appelle un hobreau, il me souvient qu'on dit, il fait du tiercelet de prince, du gentilhomme qui veut enjamber pardessus le reng des gentilshommes, et ha quelques façons qui sentent non seulement le bien grand seigneur, mais le prince, ou, pour le moins, le petit prince»

264 DE LA PRECELLENCE

Car, en fauconnerie, le masle s'appelle tiercelet, comme estant un tiers plus menu que la femelle; et se dit1 un tiercelet de faucon, au lieu qu'es autres espèces d'oiseaux de proye, ceux qui sont de moindre corsage, et ne différent autrement, retiennent le nom des autres, ayant seulement pris la forme de diminutif (comme sacret2, de sacre; et de lanier, laneretz, au lieu de dire lanieret) ; ou bien sont appelez d'un nom du tout dissemblable : comme quand le masle de l'espervier est appelé mouchef. Or est une chose non moins esmerveillable que notable, que presque en toutes les espèces d'oiseaux de proye le masle est plus menu que la femelle, sinon du tiers (d'où j'ay dict que venoit ce mot tiercelet), pour le moins de beaucoup.

Nostre langage se sert, par métaphore, du nom d'un autre oiseau de proye, asçavoir du sacre : car nous disons c'est un sacre, ou c'est un merveilleux sacre, de celuy qui, en quelque lieu qu'il puisse mettre les mains, happe tout, rifle4 tout, racle tout; et, en somme, auquel rien n'eschappe. Et en ceci nous ne parlons pas sans raison : car aucuns tiennent le sacre pour le plus hardi et vaillant entre les oiseaux de proye, qu'on appelle aussi oiseaux de rapine. Quoy qu'il en soit, j'ai opinion que ce mot sacre, ainsi que nous en usons par métaphore, peut signifier autant tout seul que ces trois d'Horace, tempestas, pernicies, baraihrum, où il dit : tempestas et pernicies, barathrumque macelli5. Plaute, usant de mesme hardiesse que nous, a appelé un homme accipiter : mais le traict est d'autant plus hardi qu'il adj ouste un génitif (comme il est adjousté par Horace après ces trois vocables), disant accipiter pecuniarutn*. Car, encore que la fauconnerie ne fust lors eu usage, le naturel de l'oiseau nommé accipiter estoit

comme en proverbe : lequel nom toutesfois on n'estime pas avoir esté baillé au sacre seulement, mais aussi aux autres oiseaux de proye, ou pour le moins aux principaux.

Prendre l'essort^se dit d'un oiseau de proye, quand, se laissant aller au vent, il vole plus haut qu'il ne doit ; et de là vient qu'on dit d'un qui s'en est allé au haut et au loing : il a pris l'essort.

Tenir en ses serres se dit proprement de quelcun de ces oiseaux, quand il tient entre ses griffes quelque petit oiseau (comme Belleau a dict au passage que j'ay allégué naguère : De pouvoir tirer hors des serres Et des pinces de ce hobreau) ; mais nostre langage use de ceste phrase, parlant de celuy qui tient quelcun en sa merci2.

Comme j'ay dict que nous avions pris curée de la vénerie, aussi par une mesme façon de métaphore prise de la fauconnerie, nous disons d'un qui recevra une grand'] oye de quelque bonne aventure qui luy est survenue : il en fera une gorge chaude*.

Et à propos de ce mot gorge, quand on dit, je ne vole point sur ma gorge, en refusant de danser, ou faire quelque autre exercice un peu violent, incontinent après le repas, ceste façon de parler vient de ce mesme lieu.

Tenir en mue vient aussi de la fauconnerie : comme il a esté escrit de quelque personnage, qu'il tenoit en mue4 une putain de haute gresse5. Mais comme en ceci on suit l'une des significations de ce mot mue, aussi suit on l'autre quand, par moquerie, on appelle la mue d'une femme la peau nouvelle qu'elle se fait venir au visage, ayant faict consumer l'autre par le moyen de quelques drogues corrosives.

Mais quant à ce qu'on dit par métaphore, ceci n'est pas de vostre gibbier1, aucuns estiment qu'il peut estre pris de la vénerie aussi bien que de la fauconnerie : en ne s'arrestant à la première signification du mot gibbier.

Nostre langage ne s'est pas contenté de prendre des métaphores de la vénerie et fauconnerie, mais en a pris aussi du naturel d'autres bestes que celles dont ces deux exercices peuvent donner la congnoissance : à l'un desquels toutesfois (asçavoir à celuy de la fauconnerie) il faut premièrement rapporter le mot esmerillonné2 (duquel je n'ay point faict mention ci-dessus), pour signifier un homme fort vif, fort esveillé et remuant. On dit aussi, c'est un esmerillon, en se servant du nom de l'oiseau; comme on se sert du nom d'un autre, quand on dit, c'est un sacre, mais pour signifier une chose bien différente : comme on peut congnoistre par ce que j'ay dict ci-dessus.

Quant à fureter, par lequel mot est déclarée la nature du furet, il peut bien estre mis entre les appartenances3, sinon de la vénerie, au moins de ce qu'on appelle généralement chasse.

Et avant que sortir de ce propos, j'advertiray que nous avons des façons de parler qui sont procedees d'une telle congnoissance de la nature des animaux (ou pour le moins de quelque chose qui leur est peculiere), lesquelles on trouve fort estranges (encore qu'on les entende aucunement), pource qu'on ne descouvre point leur origine. De ce nombre est ceste-ci, cela est chordé; car ces mots sont souvent en la bouche du menu peuple de ceste ville de Paris (et autresfois luy estoyent encore plus frequens), pour signifier qu'une chose a perdu sa

saison, et qu'il ne la faut plus chercher. Il est vray que quelquesfois ils entendent simplement qu'on n'en trouve plus. Mais tant y-a que cela vient de ce qu'on a congneu la nature de la lamproye estre telle, que depuis qu'elle ha au ventre ce qu'on appelle une chorde, ce n'est plus un friand manger, quelque sausse qu'on luy puisse faire. Voyla comment, estant la coustume de n'apporter plus des lamproyes depuis qu'elles se trouvoyent estre chordees, et par conséquent ne s'en trouvant plus, le menu peuple a retenu ceste façon de parler, de quelque chose que ce soit qui a perdu sa saison ou son cours, et laquelle ri ne faut plus chercher.

Nous avons aussi des mots faicts du nom de quelque beste, qui toutesfois représentent plustost quelle est ceste beste, qu'ils ne monstrent son naturel; entre lesquels est herissonner1, quand on dit se herissonner. Et est aussi beaucoup en usage le participe herissonné.

Je me garderay bien d'oublier la marine : j'enten, de monstrer comment nostre langage triomphe ici aussi bien qu'ailleurs; encoreque je ne vueille amener en ce Project tous les exemples que je pourrois bien, mais reserver la plus grand'partie à l'œuvre entier.

Mais pour le commancement de ceux que je veux amener ici, pour monstrer comment nous usons métaphoriquement des mots aussi de la marine (entendant pareillement l'art de naviguer), je prendray calme et bonasse2; et le contraire, tempeste, desquels toutesfois je ne veux pas faire grand conte (pource que les mots correspondans à ceux-ci es autres langues sont pareillement appliquez à autre usage), mais seulement d'un mot tempestatif*) quand on dit un homme tempestatif : car il n'y a aucun langage, ne de ceux qui sont, ne de ceux qui ont esté, qui puisse avenir à ceste métaphore.

268 DE LA PRECELLENCE

Nous disons s'embarquer1 de celuy qui commance à mettre en exécution quelque entreprise, et principalement quand elle est d'importance.

Nous disons aussi, son entreprise est venue à bon port, de celuy qui en a eu bonne issue et en est venu à son honneur.

Nous accommodons pareillement le mot ancre à quelques usages, par translation2, comme quand nous disons, j'ay jette V ancre de mon espérance sur luy. On dit aussi jetter V ancre de son repos. Et au lieu de dire jetter V ancre, pouvons nous servir de ancrer3, et dire : fay ancré mon espérance sur luy, j'ay ancré là mon repos, ou ma félicité.

Or, outre les mots et façons de parler que nous tirons manifestement de la marine, il-y en a qui semblent avoir ceste mesme origine, encore que quelques uns en puissent douter. Pour exemple, que ce mot pointe soit un ancien terme des mariniers, il appert par le livre mesmement qui est intitulé, Le grand routier, pilotage et ancrage de mer* : tellement qu'il semble que ceste façon de parler, poursuivre sa pointe, soit prise de là. Mais à propos du mot routier, qui est en ce titre-là, il semble qu'on auroit plus de raison de douter touchant le mot route5, si la terre l'a pris de la marine, ou bien elle de la terre : quand on dit, prendre la route d' Angleterre, ou tenir la route; quand aussi on parle ainsi, ce vaisseau a este jette hors de sa route, ou de sa droite route.

Il me tardoit desjà que je vinsse aux jeux : c'est à dire, à ce poinct, de monstrer que nostre langage a bien sceu faire son proufit de tout ; et pour trouver des métaphores non moins propres que récréatives, il en a

tiré mesmement d'aucuns jeux. Mais je donneray le premier lieu à celuy de la paume, auquel on peut aussi dire la nation françoise estre plus addonnee qu'aucune autre1 : tesmoin le grand nombre de tripots2 qui sont en ceste ville de Paris. Et avons bien raison d'y estre plus addonnez, tant pour y estre plus habiles et adroits, que pour estre un exercice non moins beau et honneste que proufitable, et auquel ne doit estre accomparé celuy du palemaigle3, n'en desplaise à l'Italie.

Or, combien que les métaphores que nostre langage a sceu tirer des jeux, et notamment de celuy de la paume, ayent esté par moy appelées récréatives, si est-ce que je soustien que, comme en se jouant, il exprime si bien nos conceptions, que l'italien, non plus que les autres langages, ne pourroit approcher de telle emphase4.

Nous disons donc, c'est à racler et à bander*, quand nous voulons déclarer que c'est sans rien espargner, que c'est à faire du pis qu'on peut. Mais j'advertiray ici, comme en passant, qu'il faut prendre garde de ne mettre l'un de ces mots -la devant l'autre : comme ceux qui disent, c'est à bander et à racler; car en mettant ainsi la charrue devant les bœufs, il faudroit dire aussi, je m'en vay bander pour racler.

On nous oit aussi dire souvent, que de bond que de volée6 : ce qu'on auroit grand'peine de donner à entendre à un qui n'auroit point veu jouer à ce jeu.

Quand on dit, il joue pardessus la chorde1 , c'est ce qu'on dit autrement, il joue au plus seur; ou, il joue à bonne veut.

Voyci une façon de parler laquelle est aussi des belles, je ne veux pas courir après mon esteuf8, de celuy

270 DE LA PRECELLENCE

qui pareillement veut jouer au plus seur. Comme si on disoit : Je ne me veux pas arrester à une chose incertaine.

Si ceste-la est belle, ceste-ci encore d'avantage, marquez bien ceste chasse) au lieu de dire : Prenez bien garde à ce poinct duquel je vous adverti.

De ce jeu est pris aussi le mot naquet1, en ceste façon de parler, il pense faire de moy son naquet. Et de ce nom naquet vient le verbe naqueter, duquel on use quand on dit, vous me faites naqueter après vous.

Je m'asseure que quand messieurs les Italiens ne confesseront la debte en aucun autre endroit (ce que toutesfois par raison ils devront faire en plusieurs), pour le moins la confesseront-ils ici.

Et toutesfois, s'ils veulent dire la vérité, ils m'accorderont aussi que combien que souvent ils puissent avoir besoin d'exprimer telles choses ils n'ont rien pour mettre en la place qui soit ne tant emphatique ne de si bonne grâce. Je sçay bien qu'ils empruntent quelques métaphores du jeu des eschets2; mais nous les pouvons avoir aussi bien qu'eux puisque ce jeu nous est commun.

Ici je prieray le lecteur considérer combien il faut que nostre langage soit riche en tous les endroits dont il emprunte tant de beaux mots et tant de belles façons de parler pour les accommoder à autre usage (ce que les Grecs appellent parler par métaphore) veu qu'il n'y a que les riches qui puissent beaucoup prester. Et ne faut trouver estrange ce mot d'emprunt en cest endroit, encore qu'en ce faisant il ne prenne rien hors de sa seigneurie. Car ayant richement pourveu chacun endroit des termes qui luy conviennent, quand après il en

prend quelcun pour le faire servir à quelque autre usage, c'est à la charge de le rendre; et pourtant, j'appelle cela emprunter. Pour exemple donc de ce que je viens de dire, le lecteur doit considérer comment nostre langage a richement pourveu sa vénerie et sa fauconnerie des termes qui luy sont convenables : veu qu'elles ont moyen de luy en prester un si grand nombre, choisi parmi un qui est plus grand sans comparaison.

Mais on se pourra esmerveiller que je ne fay1 aussi mention des termes que nostre langage choisit en chacun de ces ars ou mestiers, pour s'en servir en la mesme façon que des precedens, asçavoir par métaphore. Je respon premièrement, que quand je ne proposerais qu'un seul de chacun, ce seroit une chose fort longue; et, en second lieu, que les ars par lesquels on fait une mesme sorte d'ouvrage, n'estans pas tout semblables (au moins totalement), les métaphores ne pourroyent estre entendues par ceux qui ont des ars differens. Au reste, encore que je confesse que les autres nations ont aussi bien des ars ou mestiers, je ne veux pas confesser qu'elles en ayent si grand nombre : exceptant seulement l'Alemande quant au fer, duquel elle s'aide si bien et en tant de sortes d'ouvrages, que j'estime les Italiens, pour ce regard principalement, dire (comme par forme de proverbe joyeux) que les Alemans ont l'esprit aux doits. Je nie aussi que les mestiers, que les autres nations ont semblables aux nos très (ou à peu près), soyent semblablement fournis de mots nécessaires pour exprimer tout ce qui appartient à iceux.

Et à fin qu'il y ait plus de vanterie en ce propos que

272 DE LA PRECELLENCE

de vérité, je veux amener un exemple1 de ce que j'ay dict : et, d'autant que je sçay qu'il n'y a presque pays où on ne face de la monnoye (ce que nous appelons forger de la monnoye ou batre de la monnoye), je prendray ce mestier pour exemple de la richesse que j'attribue à nostre langage. Je di donc que ce mestier estant divisé en beaucoup de parties (c'est à dire en plusieurs sortes de manifacture2), on ne trouvera aucune destituée d'un nom fort convenable et propre : asseurant le mesme touchant les noms des matières dont la monnoye doit estre faicte, et les instrumens dont il se faut servir; et adjoustant cela encore touchant un troisième poinct, asçavoir touchant ce que tirent les ouvriers pour leur loyer3, et le prince pour son droit.

Pour commancer par la matière, ils ont (outre le nom qu'ha chacun métal quand il est à part) billon* et aloy5. Ils ont aussi grenaille, qui est billon ou quelque métal à part qu'on retire de l'eau après qu'on l'a jette dedans tout chaud, au sortir du creuset : et est nommé grenaille, pource qu'ordinairement il est en grains. Mais culasse, c'est une masse d'or ou d'argent fondue dedans un pot ou un creuset, et qui retient encore la forme du cul de pot. Il-y-a aussi d'autres noms qu'on donne à la matière dont on se veut servir, selon qu'on l'a accoustree et préparée, ainsi qu'on verra par ce qui suit touchant la manifacture.

Car, quant à ceste manifacture, il faut commancer par allier (qui est mesler ensemble les métaux, selon la loy donnée par le roy). Apres quoy, il faut fondre (j'enten fondre ces metaux-la ensemble). Puis, ce qui a esté fondu, il le faut jetter en rayanx (et sont rayaux des pièces longues et estroites qui se font ou dedans des moules, ou sur des tuiles de fer qui sont rayonnees6 en

une certaine longueur). Lesquels rayaux on taille en quarreaux ; car les rayaux estans portez à l'ouvrier, il les couppe en pièces1 approchantes assez près du poids duquel doit estre la monnoye qu'il veut forger : et pource qu'elles sont ordinairement quarrees, on les appelle quarreaux. Lesquels il faut battre, flattir2, elizer*, rechausser* et bouer5; duquel dernier mot on use, quand on les refrappe sur les coins pour les arrondir. Et ces quarreaux arrondis sont appelez flaons*; lesquels, estans blanchis, sont baillez pour estre croisez, quand on y met la figure de la croix, ou (pour parler plus généralement) sont marquez, quand on y met telle figure qu'il plais t au prince : ce qu'on appelle monnoyer les flaons ; les monnoyeurs estans aussi appelez croiseurs et marqueurs, qui sont noms plus particuliers. Apres tout ceci, le flaon, qui n'estoit qu'une pièce de métal aplatie et arrondie, prend le nom de monnoye et de denier1, suivant ce qu'on dit denier escu, denier teston8.

Quant aux instrumens, outre ceux qui ont des noms qui sont aussi ailleurs, et dont on se peut aviser (entre lesquels est creuset), il-y-a eschope9 (d'où vient eschopelure, signifiant la pièce qu'on levé d'un métal par cest instrument). Plus cippeau10 (qui peut sembler estre tiré du latin cipptts). Item coupelle11 (d'où vient qu'on dit argent de coupelle). Plus materas12, qui est une fiole ayant le col ou bec fort long, dedans lequel on met de l'eau forte, pour espurer l'or aux essais. Et ceste fiole est ainsi appelée pour ce qu'elle resemble à une sorte de fies che dicte materas1*. Ils ont aussi deneral1*, qui est le poids contre lequel l'ouvrier adjouste15 ses quarreaux, après qu'il les a taillez.

Quant au troisième poinct, il-y-a premièrement traite, qui se dit de ce que prend le roy, tant pour

274 DE LA PRECELLENCË

son droit que pour le payement des ouvriers et monnoyeurs; mais ce qui luy reste, eux estans payez, s'appelle seigneuriage, comme aussi monnoyage est le salaire du monnoyeur : qui est compris sous un gênerai mot brassage. Car brassage, c'est le salaire qu'on baille au maistre qui fait la monnoye, lequel distribue ce salaire en trois : asçavoir une partie à l'ouvrier qui taille, forge et arrondit les pièces pour faire monnoye; une autre partie au monnoyeur, qui est celuy qui marque ces pièces; la troisième partie luy demeurant pour sa peine des fontes et alliages.

Encore y-a-il des termes que je n'ay point compris sous aucun de ces trois poincts : car on appelle moufle1 une pièce de terre ou de fer qui est en voûte, pour couvrir le creuset, afin que le charbon du fourneau ne tombe point dedans; on appelle brève2 la quantité de l'ouvrage qu'on ha accoustumé de bailler à l'ouvrier ou monnoyeur pour forger, et ce nom vient de ce qu'elle est escrite en bref en un billet. Ils usent aussi de ce mot différent pour signifier une petite marque qu'un maistre de monnoye met en quelque coin de la pièce, pour discerner son ouvrage d'avec celuy d'un autre. Aussi est appelée de ce nom la lettre qu'on met pour faire congnoistre la ville où la monnoye a esté forgée : comme A est pour Paris, B pour Rouan, M pour Toulouze. La légende, c'est l'escriture qui est à l'entour de la monnoye. Je n'oublieray aussi ce terme, pièce poictreuse3 (par syncope, au lieu de poictrineuse, comme si on disoit pectorosa), quand elle est relevée par le milieu et menue par les bords : ce qui est un vice es pièces; car, estans telles, ne se peuvent pas si bien presser l'une sur l'autre.

Le précèdent discours sera comme un eschantillon,

par lequel pourra le lecteur juger combien nostre langage est riche, quand bien il n'auroit autre richesse que les termes qu'il a appropriez à chacun mestier. Quant à moy, je ne doute point que s'il avoit amassé ensemble ceux de tous ses mes tiers, et celuy des Italiens en avoit faict autant des siens, il ne se trouvast aussi povre que le nostre se trouveroit riche. Mais je prieray le lecteur de considérer en ce discours encore une autre chose : asçavoir comment nostre langage sçait aussi de ses vieux mots en faire qui semblent nouveaux, par le moyen de ce que les Grecs appeloyent 77apaytoyrj 1 ; car nous avons des exemples de ceci en ces mots precedens, monnoyage, brassage (qui vient de bras, comme signifiant le salaire qui est deu pour le labeur des bras), seigneuriage. Aussi est remarquable la paragoge qui est en grenaille. Par le moyen d'elle (toutesfois avec quelque différence) est dict ce mot poictreuse : veu qu'il est faict de poictrine, et pourtant est dict pour poictrineuse, par syncope, comme j'ay adverti ci dessus. Il void pareillement comme de eschope nostre langage déduit eschopelure, qui est une déduction qui n'ha rien d'extraordinaire. Il peut voir aussi comment il se sçait aider de métaphore, quand il est besoin, ayant en matras un bel exemple de ceci; au reste, comment la langue latine ne luy refuse rien : mais en ce qu'il prend d'elle, il use de quelque petit desguisement, de sorte que de prime-face il ne peut pas estre recogneu. Dequoy nous avons exemple en elizer : car il ne faut point douter qu'il ne vienne de elidere} et pourtant qu' elezer (comme aucuns prononcent) ne doive estre rejecté; exemple aussi en cippeau, tiré de cippus. Quant à coupelle, puisqu'il vient de citpella, l'origine est plus aisée à recongnoistre que des deux autres. Mais pour conclu-

276 DE LA PRECELLËNCE

sion de ce propos, le lecteur peut juger par la considération des diverses sortes des termes precedens, appartenans au mestier de faire de la monnoye, qu'il n'est rien impossible à nostre langage, non plus en ce qui concerne les mestiers qu'en toute autre chose.

Toutesfois je veux encore, comme d'abondant1, monstrer comment nostre langage a sceu tirer de ce mestier des façons de parler proverbiales, qui sont de bonne grâce, et principalement quand elles sont bien entendues. De la monnoye donc vient ce qu'on dit, cela est de mise, ou cela nyest pas de mise, qui ha plusieurs usages, par métaphore; mais le plus gentil est, quand on dit d'un propos qui n'ha aucune apparence, ains est du tout extravaguant, ce propos n'est pas de mise.

C'est un fin à dorer, se dit aussi ordinairement; mais ceux qui n'entendent l'origine de ceste façon de parler la corrompent, disans, c'est un fin adoré. Car fin à dorer se dit proprement de l'or qui est si fin qu'on s'en peut servir pour dorer; à quoy toutesfois il est requis d'employer du plus fin : tellement que, quand on dit d'un homme qu'il est fin à dorer, il faut entendre qu'il est superlativement fin.

Nous avons aussi un comme pris de ce mesme lieu, comme chacun peut voir, pource que ce comme est appliqué à une comparaison où il est faict mention de la monnoye ; car on dit, cela est descrié comme la vieille monnoye, de ce qu'on pourroit dire autrement (mais sans user de phrase proverbiale) : cela n'est plus en estime; ou, cela a perdu tout son crédit; ou, cela n'ha plus la vogue ; ou, cela n'est plus de requeste; ou, cela a perdu sa saison : que le latin diroit, hoc obsolevit. Mais j'adjousteray qu'on se pourroit esbahir pourquoy en ce

proverbe on fait mention du descriement de la vieille monnoye, veu qu'ordinairement la plus vieille est la meilleure (comme aussi du temps des Grecs et des Rommains on la deterioroit peu à peu plustost qu'on ne la melioroit1) ; et, qu'ainsi soit, on l'aime beaucoup mieux pour la fonte que la nouvelle. J'ay donc opinion que ce proverbe soit demeuré2 depuis quelque roy qui, tout en un coup, fit descrier toute la monnoye de ses prédécesseurs. Quant à ce proverbe, II est des bons, il est marqué à l'A3, il sent plus son menu peuple que les autres : il est toutes fois fondé sur quelque raison, ou pour le moins apparence de raison; car (comme j'ay dict ci-dessus, parlant de ce mot différent) la monnoye faicte à Paris est marquée d'un A (comme celle de certaines autres villes ha d'autres lettres4 pour sa marque), et on ha opinion qu'elle soit la meilleure5 : laquelle opinion vient de ce qu'on pense qu'il y-ait plus d'esclaireurs6. J'acheveray ce discours par une façon de parler qui est allégorique (afin que le lecteur voye comment nous en avons de toutes sortes); car, quand on veut donner à entendre en termes couverts que quelcun a faict de la fausse monnoye, on dit : il a baillé un soufflet au roy1.

Or quand bien nos compétiteurs nous pourroyent monstrer qu'ils sont aussi bien fournis de tous mestiers que nous, pour toutes sortes de manifacture, et que ces mestiers n'ont moindre provision que les nostres de beaux termes, aucuns desquels leur langue transfère à quelqu' autre bel usage ou à quelque façon de parler proverbiale, nous leur dirions (et à bon droit) qu'encore n'auroyent-ils rien faict, s'ils ne faisoyent plus fort : car nous avons, outre ces mestiers tant differens, cer-

278 DE LA PRECELLENCE

tains offices1 appartenans à la police2; comme de vendeurs de vin, de vendeurs de marée, de vendeurs de bestail, et autres offices, qui ont aussi leur cas à part, quant à certains termes, dont aucuns sont beaux au possible.

Et à propos de la police, s'il falloit que nos compétiteurs exprimassent en propres termes de leur langage plusieurs choses qui la concernent, par où commanceroyent-ils? Comment exprimeroyent-ils ce que nous appelons police, et ville bien policée? Car ils n'ont pas eu tel crédit envers le langage grec que nous, pour impetrer3 ces mots de luy : au contraire, il n'y-a nulle doute qu'il ne soit fort offensé de ce qu'ils ont appliqué son vocable tant excellent à une chose si différente et qui n'est d'aucune importance.

Mais encore seroit-ce bien pis quand il leur faudroit trouver des termes appartenans au faict de la justice autant que nous en avons. Entre lesquels je ne veux comprendre ceux qui concernent l'extravagante chiquanerie4 (à Dieu ne plaise) ; mais enten seulement ceux dont usent aussi les cours de parlement, et qui sont nécessaires pour rapporter leur procédure à l'ancienne jurisprudence : en ce à quoy5 la coustume6 n'a desja pourveu. Il est certain qu'aucuns de ces termes sont tels7, que la langue latine mesmement se trouve fort empeschee à en dire autant en un mot (comme je monstreray par exemples une autre fois), tant s'en faut que l'italienne en pust venir à bout : veu qu'en traduisant de nos histoires, elle ha desjà fort affaire à sortir de quelques passages, pour ne pouvoir trouver des mots respondans à certains des nostres.

Et pour monter encore plus haut, que feroit leur langage parmi les affaires d'Estat, tels que ceux de ce

royaume? Ne faudrait-il pas souvent qu'il fist le muet? Pour le moins je m'asseure que les plus grands négociateurs d'entr'eux se trouveroyent bien empeschez, quand il leur faudrait en leurs despesches user de façons de parler non moins succinctes que graves, non moins claires que succinctes, et telles (pour éviter une longue description) qu'on les voit aujourdhuy sortir de la plume de messieurs le secrétaires d'Estat : lesquels, conservans l'honneur de nostre langage, monstrent bien (toutes et quantes fois1 que bon leur semble) qu'il n'ha besoin ainsi des autres vulgaires, comme eux ont besoin de luy.

Or peut estre que nos compétiteurs, se voyans pressez, confesseront que nostre langue ha quelque avantage pardessus la leur quant aux termes appartenans aux choses dont je vien de faire mention; mais le nieront quant à ceux des mestiers : desquels ils diront que les villes moindres peuvent estre autant bien fournies que les plus grandes, estans pareillement accompagnez de leurs termes aussi bien en celles-là qu'en celles-ci. Mais je ne leur accorderay pas cela : ains diray que comme les ouvrages qui se font es grandes villes sont meilleurs que ceux qui se font es petites, aussi ne faut douter que les mestiers ne soyent-là plus perfaicts, ou, pour le moins, approchans d'avantage de perfection; et par conséquent fournis de plus de sortes d'instrumens : dont aussi il s'ensuit que le nombre des termes qui les doivent accompagner soit plus grand. Et quant à ce que je di de la différence qu'il y-a entre les manifactures des grandes villes et celles des petites, je m'aideray de l'auctorité d'un grand personnage, asçavoir Xenophon; car ceste proposition est sienne, en son huitième livre de l'Institution du roy Cyrus2 : où il

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adjouste aussi sa raison; car il dit qu'es petites villes un1 fait plusieurs mestiers ensemble, et encore à grand' peine peut-il gangner sa vie : es grandes, à cause de la grande multitude, c'est bien ce que chacun peut faire que de fournir à un mestier. Et encore quelquefois ne le fait pas tout entier; mais un fait une partie de ce qui appartient à ce mestier, laissant le reste à un autre, comme (dit-il) on verra quelquesfois que de deux ouvriers l'un ne fait que des souliers d'hommes, l'autre, que des souliers de femmes : et en quelques lieux le mestier de l'un sera les tailler, de l'autre, les coudre. Lequel endroit de Xenophon (ce que je diray en passant) peut faire penser qu'il s'estoit trouvé en quelques villes, ou pour le moins en quelque ville, où la multitude es toit encore plus grande qu'à Paris, lequel toutesfois est estimé ne céder aujourd'huy à ville du monde, quant à estre bien peuplé. Quoy qu'il en soit, pour le moins il conferme ce que j'ay dict : tellement qu'il faut que nos compétiteurs me l'accordent.

Si donc ils veulent en la fin passer plus outre, et confesser franchement la vérité (comme huomini da bene2), et dire qu'ils sçavent bien leur langage n'estre pourveu, comme le nostre, des termes requis es choses maintenant mentionnées, mais adjoustent que, si leur Italie eust esté une France, et leur Venise ou Milan eust esté un Paris (où le gouvernement d'un petit monde et les tant diverses actions et façons de vivre requièrent plus grande diversité de termes), leur langage eust eu aussi bonne provision que le nostre, je leur nieray formellement ce poinct.

Car je di que leur langage n'est si heureux à forger des vocables que le nostre, lequel de toute ancienneté a imité aucunement la liberté des Grecs, en ce qui con-

cerne la composition des mots, voire jusques à faire ceste imitation en aucuns de mesme signification. Pour exemple, ce que les Grecs disent jcpdBpopoç nous l'appelons avantcoureur1, usans d'une composition du tout semblable. Pareillement ce qu'ils disent -/.axo^rî/avoç nous l'exprimons par ce vocable composé songemalice2. Mais quant à ce poinct, et plusieurs autres appartenans à ce que je vien de mettre en avant, je les renvoyray au livre que j'ay intitulé, De la conformité du langage françois avec le grec, et les prieray de considérer encore une autre chose : asavoir, comment nostre langage a bien sceu s'aider de quelques petites particules latines pour faire des excellens verbes composez. L'une d'icelles est foras : car quand (pour exemple) de voye il eut faict envoyer, renvoyer, convoyer, il adjousta forvoyer3, comme si on disoit aller for la voye, estant for pour foras; comme si on disoit foras viam ire. Et faut noter que ce for, mesmement sans estre en composition, ha ceste signification en quelques pays des lisières de France. Ainsi donc a esté faict aussi forligner*; ainsi forclorre5, fort usité en la prattique6. Tel est aussi forconter1 , quand on dit se forconter et un forconte. Autant en faut-il dire de forsené8, auquel on prendroit encore moins garde qu'aux precedens; car c'est celuy qui est for du sens, c'est à dire hors du sens : en usant de ce for comme j'ay dict qu'on en usoit en quelque lieu. Et s'il plaist à nostre langage faire la recherche de ses anciens mots, il trouvera de fort beaux composez de ceste mesme sorte : entre lesquels seront forjuger9 pour mal juger; for conseiller pour mal conseiller, lequel mot ayant trouvé un certain moine10, et ayant voulu comme représenter la figure d'iceluy, a dict forconsiliare. Entre ses anciens vocables, il trouvera aussi forpayser11 pour

errer hors de son pays ; d'où vient qu'en vénerie on use encore de ce mot, quand on parle d'une beste qui s'eslongne du lieu de son repaire et se jette aux campagnes. Il y trouvera pareillement quelques noms : comme for mariage1, dict du mariage qui se faict contre la loy ou la coustume. Et à propos des noms faicts par une telle composition, nous en avons aussi qui sont plus communs que le verbe duquel ils viennent : car nous usons de forfaict et de forfaicture, forfaicteur, plus souvent que de for faire2. Ceste sorte de composition considérée nous peut faire entendre des mots qui autrement nous pourroyent donner beaucoup de peine. Entre lesquels est forbeu3; car un cheval forbeu, c'est celuy qui a beu ayant trop chaud, et pourtant a beu for le temps qu'il devoit boire. Aussi voyons-nous qu'il y-a grande apparence d'escrire forbourg* plustost que faux-bourg ; car ce qu'on appella ainsi est for le bourg (c'est à dire extra burgum), en prenant ce mot en la signification qu'il ha en son dérivé bourgeois. Or veux-je bien advertir le lecteur, quant aux vocables precedens, que for en aucuns (asçavoir, en forfaire, for conseiller, f or juger t formariage) se prend tellement pour mal, qu'il ne laisse pas d'estre rapporté à ceste première signification, comme (pour exemple) for conseiller, c'est mal conseiller, pource que celuy qui conseille ce qui est hors de raison, conseille mal.

Mais le principal poinct pour lequel je désire que le lecteur considère ceste composition, et quelques autres que je luy proposeray quand je mettray en lumière l'œuvre entier, c'est pour luy monstrer que nous pouvons encore forger des mots, en un besoin, à l'imitation de ceux-là , après avoir desrouvert comment ceux-là ont esté forgez. Et di (pour exemple) que comme nous trou-

vons avoir esté dict for conseiller, fovjuger, pour mal conseiller, mal juger, et que nous usons encore aujourd'huy de forfaire, pareillement pour mal faire; aussi je ne doute point que nous ne puissions dire forparler1 pour mal parler, voire qu'il n'ait esté dict. Or pourroit estre mis ce mot en la place de l'italien straparlar2.

Quant aux mots qui sont appelez noms, nous sommes encore en plus beau chemin, s'il nous plaist d'en forger de nouveaux par composition ; veu mesmement la prérogative que nous donne ceste ancienne imitation de quelques composez grecs, dont j'ay faict mention naguère. Car si nos ancestres ont pris ceste liberté et hardiesse d'imiter certaines compositions de la langue greque jusques à rendre mot pour mot, comme avantcoureur pour ^poSpo^oç et songemalice pour xaxotx^/avoç (et ne doute point que songecreux* n'ait esté faict pour respondre pareillement à quelcun des leurs), aurionsnous pas trop peu de courage si nous demeurions en si beau chemin? car ce que nos ancestres ont faict en ceux-ci, ils l'ont faict aussi en autres (comme j'ay monstre ailleurs), je di quant à représenter la composition greque. De quoy j'adverti pour ce que, quant à ceux-ci, je confesse que si les Latins avoyent aussi bien des mots respondans à songemalice et à songecreux, comme ils en ont un qui respond à avantcoureur*, on pourroit dire que nous aurions imité leur composition, non pas celle des Grecs ; mais outre ce que nous avons d'autres exemples de telle imitation es noms, quelques verbes aussi nous en fournissent, entre lesquels est contrefaire : car on sçait bien que les Latins n'ont point de mot auquel cestuy-ci puisse respondre, comme il respond au grec Traparousîv. Aussi les Italiens ont faict ici comme en plusieurs autres endroits où ils se sont

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veus destituez de l'aide des Latins : car, ayans recours à nous, ont contrefaict nostre contrefaire, en disant contrafare.

Cela donc estant posé, que nos ancestres nous ont monstre comment il faloit imiter les compositions greques, je di que nous aurions bien faute de cueur (encore que nostre nation ait plustost faute de toute autre chose que de cela1), si nous ne poursuivions nostre pointe. Et pour venir aux exemples, je di, à propos du mot ancestres, dont je vien d'user, que comme ainsi soit qu'en bisayeul nous imitons la composition greque 8i7ca7cnoç, non pas la latine proavus, nous serions trop peu hardis si, comme nos prédécesseurs ont faict bisyaeul de 8ijmc7C3toç, nous n'osions faire trisayeul2 de tftîrattocds; veu mesmement qu'en ce aussi que nous disions mon grand père et ma grand'mere, pour mon ayenl et mon ay évite, nous suivons les Grecs3. Je ne di pas ce-pendant que les Latins n'ayent aussi suivi ces te langue en leur proavus, veu qu'elle ha aussi 7cpojta7C7:oç, lequel est mesmement plus usité; mais tant-y-a qu'eux ont choisi l'un, et nous l'autre.

Je di bien d'avantage : c'est que nos ancestres nous ont monstre le chemin d'autres imitations plus hardies sans comparaison; comme quand pour nous représenter ce beau mot d'Homère, yocX/o^toveç, ils ont dict (en despit de la couardise des Latins) fervestus. Et pourquoy ne diroit-on fervestu* aussi bien qu'on dit courtvestu ? Il est vray qu'on prononce plustost courvestu, sans t. Ainsi pourquoy ne dira-on porteciel5 (en parlant d'Atlas ?) Pourquoy, en parlant d'Hercule ou d'Ulysse, ne dira-on portepene ou portelabeur6, au lieu du grec ^oXuxXaç? Il feroit beau voir que nous eussions fait un composé pour un crocheteur,

en l'appelant portefaix] pareillement pour un paresseux, en l'appelant fainéant; et que nous vousissions1 demourer courts2, quand il seroit question d'honorer la mémoire des gens de bien de quelque bel epithete3, et principalement de ceux qui ont eu un naturel directement contraire à celuy des paresseux. Il faut aussi considérer qu'entre les mots usitez, composez du verbe porter, nous n'avons pas seulement portefaix (au lieu de ce que les Grecs usent de deux mots, ayans une mesme façon de composition et semblable à la nostre, ày^oyopoç et ©opxocpdfo;), mais aussi portepanier* est fort en usage en ces te ville de Paris. Quant à portenseigne, aussi on sçait qu'il estoit en usage desjà du temps de nos ancestres ; comme aussi portespee, quand on disoit que le connestable estoit portespee5 du roy. Et depuis ce mot a esté appliqué au pendant de la ceinture, lequel en quelques lieux on appelle aussi le ceinturon ; et en la cour sont assez usitez ces trois, portetableQ, portechaire7 , portequeue8. Nous avons aussi quelques autres où on voit telle composition; mais quand nous n'aurions que ce premier, portefaix, il nous pourroit suffire pour nous faire avouer9 les compositions susdites, ausquelles j'adjouste ceste-ci, portecharge10 : car, pour dire la vérité, comme je ne ferois non plus de difficulté dédire portelabeur que portepene, aussi ne craindrois-je point d'user de portecharge, où la ryme le requerroit. Je passe plus outre, car je di que de deux princes, dont l'un seroit pacifique et aimeroit la paix (autant qu'on la doit aimer pour le repos des subjects), l'autre seroit addonné du tout à la guerre, je ne criandrois point de donner à l'un l'epithete de portepaix11,^. l'autre, celuy de porteguerre. Et me souvient, à ce propos, que Joachim du Bellay en quelque epistre, servant de préface12, monstre

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avoir quelque crainte que ces deux composez, porteloix et porteciel, par lui forgez (ainsi qu'il dit), ne desplaisent aux lecteurs ; mais depuis la poésie françoise s'est monstree encore plus courageusement hardie : tesmoin celuy qui a dict, du ciel porteflambeaux1. J'advertiray toutes fois (en passant) qu'il faut (à mon avis) user plustost de composez qui ayent au bout le nombre singulier : comme ici quand porteflambeau eust pu estre dit, il me semble qu'il eust eu meilleure grâce; mais je confesse qu'en parlant du ciel il faloit l'appeler porteflambeaux, en usant du pluriel : comme au contraire pour le 8<x8oçopoç grec, ou SaSou/oç, ce porteflambeau seroit justement son cas. Au reste, j'ay encore deux beaux composez que je veux adjouster aux precedens, portelumiere et portejour2 ; le second, dict de l'aurore (que nous appelons l'aube), le premier, du jour.

Or voyons si nous pouvons point faire le mesme en quelques autres endroits qu'en cestuy-ci, c'est à dire si, comme nous avons pris ces composez, jà usitez de long temps, pour patrons3 de plusieurs autres, ayans un mesme verbe, ainsi nous n'en trouverons point par lesquels nous puissions estre semblablement guidez. Je di donc que nous avons boute feu*, jà ancien; et que je ne craindrois point d'en forger un, à l'exemple de cestuyci, bouteguerrer° : comme parcidevant j'avois forgé porteguerre, aussi bien que portepaix. Pareillement sur l'ancien songemalice (qui respond au grec xctïuqrfyavoç, comme j'ay dict cidevant), j'oserois bien forger songenouvelle6, et (comme on vient de l'un à l'autre) ne ferois difficulté de forger forgenouvelle. Et quant est de songemalice, où je me trouverois empesché à rymer dessus, je penserois ne faire desplaisir à mon langage si je mettois en sa place songefinesse7. Je ne doute point

que l'exemple aussi des cinq que j'ay proposez quand je parlois de l'avaricieux, ne nous puisse beaucoup proufiter. J'enten ces cinq, pinsemaille1, racledenare, serredenier, serremiette, pleur epain : lesquels composez je maintien estre autant beaux et autant significatifs qu'aucuns que sçauroit faire la langue greque. Quant au dernier, pleurepain, il convient fort bien avec la façon de parler dont use Plaute en ce passage de la comédie qui est intitulée Aulularia, où il parle hyperboliquement d'un qui estoit avaricieux :

Aquam hercle plorat, quum lavât, profundere2.

Suivant laquelle phrase pleurepain seroit qui plorat panem comedere.

Je produiray, une autre fois, plus grand nombre d'exemples, pour prouver ce que j'ay mis en avant touchant le moyen que nous avons de forger de beaux composez; j'enten, alors que Dieu me fera la grâce de construire l'œuvre dont voyci le project. Et ce-pendant je veux bien que le lecteur sçache que ces excellens poètes que nous avons aujourdhuy lui en fourniront beaucoup. Mais je ne doute point qu'entre ces compositions les unes ne luy plaisent bien plus que les autres. De ma part, je suis d'opinion que quelquesfois, selon les endroits, le monosyllabe ha meilleure grâce, au bout d'un mot composé, que le dissylabe, et le dissyllabe que le trissyllabe. Voylà pourquoy chassevent* me plaist fort, et autres qui ont ce monosyllabe au bout : aussi bornemois dict de la lune; et pourquoy de Mercure je dirois plustost guidenef que guidenavire, et de l'hyver, portefroid que porte froidure. Toutesfois je ne veux pas faire une règle générale; et qu'ainsi soit, en parlant de

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ce mesme, je trouve meilleur aimelyre ou portelyre que aimelut ou portelut, et c'est pourquoy j'ay dict quelquesfois et selon les endroits : car il n'y a point de doute qu'en quelques lieux les dissyllabes n'ayent pas si bonne grâce, et que les trissyllabes, ou pour le moins si longs qu'ils peuvent sembler trissyllabes, n'en ayent encore moins. Ce que nous devons considérer en ce mesmement que j'ay dict naguère de ce mot porte flambeaux, qu'il ne sembloit pas estre si agréable à l'oreille que seroit porteflambeau : car ce qui rend ce pluriel moins plaisant, c'est (à mon avis) la longueur; et qu'ainsi soit, si, parlans du printemps, nous l'appelons portefleurs, si nous appelons l'automne portefruits, si nous disons que l'esté est portegrains, encore que ces monosyllabes soyent de nombre pluriel, ceste composition ne laisse pas d' estre trouvée douce. Aussi, quand on dit du somme qu'il est charmepenes (la ryme ne permettant de dire charmepene) , cestuy-ci pareillement semble plus passable à l'oreille que cest autre mentionné cidessus. Au demeurant, si ces excellens poètes (l'honneur desquels j'ay d'autant plus en recommandation que je les voy s'efforcer à honorer nostre langage) veulent donner lieu au précèdent advertissement, je les prieray recevoir encore cestuy-ci touchant la discrétion qu'ils doivent avoir en l'usage de tels epithetes; c'est qu'ils se souviennent de ce que disoit la gentile poetrice1

Corinne2 ; T?) yetpt 8eï axzipdv, kXXa \ir\ oXtoTto.S'uXay.to3.

Il me semble que j'ay monstre bien clairement et amplement nos grans moyens d'adjouster richesse sur richesse, s'il ne tient qu'à forger des mots, esquels nous usions de composition; et que nous n'avons4 faute que de hardiesse5 : or pensons-nous que les Italiens puissent dire le mesme de leur langage? Dire le pourront-

ils; mais le prouver, non. Je sçay bien qu'ils ont des mots composez, et mesme qu'ils en forgent quelquesfois. Car il me souvient d'un duquel moymesme suis contraint d'user souvent, ingannavillano1 : pource que j'ay une maison aux champs2, possédée au paravant par un gentilhomme italien, lequel avoit nommé ainsi le fruict d'un certain poirier ; et comme je tien la maison., aussi retien-je ce nom, pour ne pouvoir trouver le propre. Or sonne ce mot comme si on disoit trompevilain : d'autant que c'est un fort bon fruit; mais n'est jugé tel à la veue, et principalement par les lourdaux, qui n'ont jamais esté curieux de considérer les diverses sortes de poires, et d'ailleurs n'en ont guère veu. Cest exemple est un des beaux que je pourrois amener; et pourtant n'en ameneray point d'autre : mais confessant (comme j'ay desjà faict) qu'ils ont des mots composez et qu'ils en font aussi quelquesfois, j'adjousteray que beaucoup s'en faut qu'ils en ayent tant que nous, et qu'ils soyent de si bonne grâce que les nos très. Car il faut que pour le moins ils m'accordent deux choses : l'une, que tant plus les mots sont longs, tant plus sont malaisez à renger en composition (et c'est pourquoy le langage alemand, qui les ha courts, est bien fourni de vocables composez) ; l'autre, qu'ils ne peuvent avoir des composez que d'une sorte, au lieu que nous en avons de deux : car ils ne les peuvent terminer qu'en voyelle; nous, en voyelle et en consonante. Et sans aller chercher exemple plus loing, en faisant comparaison de ce ingannavillano avec nostre trompevilain, or peut remarquer ces deux choses que j'ay proposées.

Quand le lecteur aura bien considéré cest avantage que nous n'avons moins pardessus la langue italienne

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que les autres vulgaires, quant à forger des mots composez, je le prieray de prendre garde encore à une autre chose, qui peut aussi nous avantager grandement : c'est que nostre langage ayant plus de mots latins et (s'il faut parler ainsi) plus grande familiarité avec la langue latine qu'il ne semble, si en un besoin il forge1 quelques mots sur la marque des Latins (en usant de la discrétion requise en tel cas), on ne peut appeler ceci autrement qu'user de privauté2.

Quant à ce que j'ay dict qu'il ha plus grande familiarité avec le latin qu'il ne semble, j'interprète ainsi les commoditez secrettes qu'il a receues de luy ; car (pour parler plus clairement) nous avons plusieurs mots pris de la langue latine, desquels on ne s'apperçoit pas : comme, à propos du verbe dont je par lois naguère, forpayser, encore qu'il ne semble estre latin que par ceste particule de laquelle on s'est servi pour faire la composition, si est-ce qu'il est latin, outre cela, quant à son origine. Car, ceste particule ostee, le reste vient de pays : or pays, de pagits, comme mais vient de magis (j'enten mais pour d'avantagé), et comme maistre, de magister ; et réciproquement, où nostre langage met le g qui n'est point es mots latins, comme quand il dit sergent3 pour serviens, et sage pour sapiens. Et se pourront toutesfois trouver des exemples encore plus notables de ce que j'ay appelé commoditez secrettes.

Il est vray que si d'aventure on vouloit cependant tourner au deshonneur de nostre langage ce que je vien de dire, comme s'il estoit plus subject4 à celuy des Latins que je n'ay dict parcidevant, je respon que nonobstant cela il ne s'astreind pas tellement à leur langage, qu'il ne se reserve tousjours quelque liberté : ce qu'on voit en ce qu'usant de mots synonymes, ou qui

sont presque synonymes, souventesfois il use d'un qu'il prend du latin, et d'un autre qui ha apparence estre encore du langage gaulois. Pour exemple, quand il dit franchement1 et librement, il est croyable que le premier sort du langage gaulois, comme quant au second il est notoire qu'il vient du latin libère : tellement qu'il y auroit du langage romman avec des reliques du gaulois. Autant en pouvons nous dire (selon mon jugement) quand nous disons tromper et décevoir, ou décevoir et tromper2, car nous n'observons pas un certain ordre; de sorte qu'en l'autre exemple aussi nous pouvons dire librement et franchement, en faisant du premier le second.

Mais j'ay bonne espérance que quand j'auray monstre encore deux autres sortes de richesse de nostre langage, le lecteur, qui les aura bien considérées, jugera qu'il n'est aucunement en danger de tomber en ces te nécessité de forger des mots nouveaux, sinon que quelque nouvelle chose se presentast3.

A fin donc de venir à l'une de ces deux sortes de richesse, dont je n'ay point encore faict mention, je di que tout ainsi qu'un homme fort riche n'ha pas seulement une belle maison et bien meublée en la ville, mais en ha aussi es champs, en divers endroits, desquelles il fait cas, encore que le bastiment en soit moindre et moins exquis, et qu'elles ne soyent si bien meublées, pour s'y aller esbatre quand bon luy semble de changer d'air : ainsi nostre langage ha son principal siège au lieu principal de son pays ; mais en quelques endroits d'iceluy il en ha d'autres qu'on peut appeler ses dialectes4.

Et comme ceci luy est commun avec la langue gre-

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que, aussi en reçoit-il une mesme commodité. Car ainsi que les poètes grecs s'aidoyent au besoin de mots peculiers à certains pays de la Grèce, ainsi nos poètes françois peuvent faire leur proufit de plusieurs vocables qui toutes fois ne sont en usage qu'en certains endroits de la France. Et ceux mesmement qui escrivent en prose, peuvent quelques fois prendre ceste liberté. Je sçay bien que les poètes grecs passoyent plus avant en l'usage des dialectes, en ce que non seulement ils prenoyent des mots qui estoyent peculiers à iceux, mais aussi à quelques-uns des leurs donnoyent la terminaison qui estoit peculiere à ces dialectes; mais nous avons voulu nous contenter de ceste autre commodité que j'ay dicte.

Que si les Italiens se vouloyent vanter de recevoir une pareille commodité de leurs dialectes, je leur respondrois que ceux des François ont par raison beaucoup plus grande non seulement estendue, mais aussi autorité, que les leurs ne peuvent avoir. Car nous sçavons qu'encore que tout ce qui n'est pas langage toscan (lequel seul est tenu pour le bon et naïf) ne soit pas bergamasque1, toutesfois y en a bien peu qu'on veuille mesler avec ce toscan, et y-a mainte sorte d'autre langage que le bergamasque, qu'on n'y voudroit mesler non plus que du fer avec de l'or.

A propos dequoy il me souvient que Bernardino Tomitano2, en son quatrième livre de la langue toscane, parlant des parolles qu'il faut tenir pour barbares, dit : Barbare intendo quelle che sono d'una lingua vile, quali le nostre corrotte et guaste, che i Toscani chiamano Lombarde; 0 vero di parlar oltramontanoz. Mais encore qu'ici il expose4 ainsi son barbare, si est-ce qu'ailleurs, après avoir proposé quelques mots dont usent alcuni diligenti ed accurati intelletti5 (comme aussi on les oit dire

à aucuns natifs des bonnes villes, et qui ont le bruit1 d'avoir le meilleur langage après le toscan), il dit que plusieurs au contraire se gardent bien d'en user, comme si c'estoyent des parolles pestilentieuses2 ou propres à invoquer le diable. Voyci ces propres mots : AlVincontro molti guardarsene, cotno fossero voci pesiilentiose, à nomi da chiamar il dimonio

Mais quant au langage de nostre France, il en va bien autrement : car nous donnons tellement le premier lieu au langage de Paris, que nous confessons que celuy des villes prochaines, qui sont aussi comme du cœur de la France, ne s'en esloigne guère. Et pource qu'Orléans voudroit bien avoir le second lieu, Tours aussi, pareillement Vandosmes, et qu'il est demandé aussi par Bourges, et Chartres d'autre costé y prétend, et quelques villes des plus prochaines de Paris, à fin que les unes ne portent point d'envie aux autres, nous laissons ceste question indécise; et mesme, pour bien de paix8, ne nous formalizons pas beaucoup contre les Guespins4, quand il leur eschape de dire qu'ils parlent aussi bon françois que nous qui sommes Parisiens. Or je présuppose, quand je parle ou de nostre langage parisien, ou de ceux que j'appelle les dialectes, qu'on entende qu'il faut premièrement oster toutes les corruptions et dépravations que luy fait le menu peuple; outre-plus, que si un mot duquel nous voulons nous aider ha une terminaison qui ne sente pas sa pureté françoise, nous le vestions de celle mesme dont nos mots sont vestus.

Cela se faisant, nous pouvons bien passer encore plus outre, et estendre nos dialectes aussi loing que s'estend ce qu'on appelle la France, laquelle en quelques ordonnances du roy est divisée en langue d'ouy et langue d'oc5. Toutesfois il est certain qu'on ne pro-

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nonce pas en tous lieux ne ouy, ne oc ou auc : et pour dire la vérité, il y-a un peu de difficulté à bien escrire ce mot, selon qu'il est prononcé en divers lieux. Ce sera donc à ceux qui ont la mémoire fresche des diverses prononciations, de juger si ces différences sont telles qu'un nommé Carolus Bovillus1 les a escrites (lequel toutesfois seroit à excuser si depuis on avoit usé de quelque changement), en la sorte que s'ensuit, sinon quant au dernier :

Latini,

les Latins,

Flandri,

les Flamens,

Helvetii,

les Suisses,

Lotharingi,

les Lorrains,

Burgundi,

les Bourguignons,

A uxitani,

ceux de Languedoc, A U C et O C

Parisii,

les Parisiens,

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