Dumouriez à Pache, 30 novembre, Correspondance
«sans quoi l’imprudence de cette marche en avant serait impardonnable et quelque ardeur que j'ai, je ne la prendrai pas sous ma responsabilité ; car en m'’étendant sur le Rhin, s’il arrive comme on le dit des forces importantes à l’armée Autrichienne, je serai attaqué de front, tandis que les troupes Impériales du Luxembourg, qu'aucune de nos armées ne tient en échec, grâce à la pointe de Custine en Allemagne, m’attaqueraient par mon Îlanc droit qui serait très faible, parce que très prolongé et je serai facilement poussé par mes derrières ou très maltraité dans ma retraite, si je suis obligé d’en faire une, pour accourir des bords du Rhin à la défense de la Meuse et des Pays-Bas ».
Dumouriez n’est pas davantage sûr des Hollandais. Maëstricht arme; le stathouder prend des mesures. Pas moyen de poursuivre ses succès sans connaître les dispositions des Hollandais, qui pourraient agir dans son flanc gauche, pendant que les Autrichiens l’attaqueraient dans son flanc droit.
Mais Pache, toujours persuadé de la supériorité des plans de Custine, n’est pas encore convaincu. Aussi insiste-t-il à nouveau près du général, pour le convertir à ses projets (1): «Les triomphes qu’obtiennent sous votre conduite les armées de la République, ajoutent à ses espérances et en vous voyant si impatient de chasser les ennemis du poste où ils se sont arrêtés pour respirer, nous voyons bien que vous ne les souflrirez pas de ce côté du Rhin.
Je compte sur vous, Beurnonville compte sur vous, Custine aussi, que les Prussiens et les Autrichiens voudraient accabler avant que vous fussiez à portée de le soutenir. Quelques renforts -qu’il ait recu, il est si faible en cavalerie, que j’aurais des inquiétudes sur sa position,si les ordres que vous avez donnés à Miranda et surtout votre caractère, ne me faisaient prévoir ceux que vous donnerez à Valence et le système général de vos opérations.
Tranquille sur Ja sagesse de vos plans, les besoins de cette armée sont mon unique sollicitude et si elle en éprouve, c’est qu'il en est auxquels je ne puis pourvoir qu'avec du temps et des moyens ».
Le jour même où Pache écrit cette lettre au commandant de l’armée de Belgique, l’armée des Vosges subit à Francfort un sérieux échec. Son avant garde est prise ou détruite dans cette ville sous les yeux de Custine, qui doit se replier sous Mayence.
Cet événement donne la sanction des faits aux prédictions de Dumouriez: mais ne. change pas les dispositions du ministre de la guerre. Au contraire, il estime qu’il faut que l’armée de Belgique
1, Pache à Dumowuïiez, 2 décembre, Correspondance, 195.
marche d’urgence au secours de Custine. Valence et l’armée des Ardennes feront directement jonction avec lui; Dumouriez avec l’ensemble de ces forces chassera les Autrichiens du Luxembourg, tandis que Miranda demeurera seul à la garde de la Belgique (1).
Dumouriez s'oppose plus vigoureusement encore à l'exécution d'un plan qui l’obligerait à lier ses opérations à Custine. Il revient à nouveau sur le danger de laisser les Hollandais armer dans notre flanc gauche. Il faut prendre les devants et enlever Maëstricht, dont la possession est nécessaire aussi bien pour couvrir la ligne de la Meuse, que pour avancer sur le Rhin. D'’ailleurs, la ‘tâche sera facile ; car il entretient depuis longtemps des intelligences dans la place, d'accord avec le ministre des affaires étrangères (2).
Cette réponse est discutée le 5 décembre par le conseil exécutif (3) qui, «sans rejeter le projet de seconder, par l’entrée des troupes françaises en Hollande, une révolution conforme à la liberté, arrête, qu’il convient quant à présent, d'employer toutes les forces de la République contre les ennemis qui l’ont attaquée les premiers et de continuer à poursuivre les Autrichiens, les chasser au delà du Rhin, suivant le plan précédemment arrêté ; qu'en conséquence le ministre de la guerre fera connaïtre au général Dumouriez les intentions du conseil à cet égard ».
Pache s’empresse de porter à la connaissance du général une décision si conforme à ses vues (4) : «J'ai communiqué, général, au conseil exécutif votre dépêche du 30 novembre. Il m'a chargé de vous transmettre le résultat de ses délibérations.
Lorsque le conseil exécutif a arrèté que les armées de la République ne poseraient les armes, qu'après avoir repoussé les ennemis au delà du Rhin, il avait pour premier objet d’éloigner le théâtre de la guerre du territoire français, de le couvrir d’une barrière aussi sûre que le Rhin et de. raccourcir la frontière qui séparait les peuples libres, de ceux que les princes peuvent armer contre nous.
Les circonstances n’ont pas affaibli ces motifs. L’ärmée Prussienne à beaucoup souffert ; mais elle n’a pas été détruite. Le roi de Prusse ne s’est pas détaché de son allié et n’est pas retourné à Berlin; mais il a appelé des renforts du fond de ses états, et une armée Prussienne déjà supérieure à celle de la République
et qui s’'augmente tous (és Jours, est rassemblée aux environs de Coblentz et de Mayence.
1. Dumouriez, Mémoires, Ir-e227 284 2, Lebrun à Dumouriez, 23 novembre.
3. Extrait des délibérations du conseil exécutif provisoire, 5 décembre Aulard, J, 295. :
4, Pache à Dumouriez, 6 décembre, Correspondance, 225.
mods oh.
Les Attiehéens battus, fort affaiblis en Belgique, mais non détruits, ont sur le Rhin des forces égales à celles que Biron peut leur opposer; sur la Moselle, ils sont égaux à Beurnonville et peuvent à chaque instant être renforcés par les Prussiens, ceuxci étant en même temps assez supérieurs à Custine, pour pouvoir lui faire repasser le Rhin, détruire le pont de Mayence et aider les Autrithiens à défendre la Moselle.
Au dessus de Mayence, les Allemands ont Mannheim et au dessous Coblentz, Ehrenbreinstein et tout le bas Rhin, par lequel ils sont abondamment approvisionnés.-
Aussi, si l’armée de la Belgique se porte sur la Hollande et ne passe point la Meuse, les Autrichiens seront les maîtres de se porter sur Beurnonville et de lui faire abandonner absolument les bords de la Moselle,ils pourront se réunir aux Prussiens et forcer Custine d'abandonner Mayence à ses propres forces, ils le bombarderont en l’assiégeant et contre l’espoir fondé de toute la France, c’est sur nos frontières que la campagne prochaine serait ouverte.
Notre ligne frontière serait d’un immense développement et favorable à nos ennemis.
Ce n’est point au ministre de la guerre à traiter des considérations d’un autre genre.
Les divers motifs ci-dessus, général, ont déterminé le conseil à persister dans son ancien arrêté. Il a délibéré, comme mesure d'urgence et qui devait devancer lexpédition de Hollande que vous proposiez, que vous dirigiez les 3 corps des armées qui. sont sous vos ordres, de la manière que vous jugeriez le plus propre à chasser les Autrichiens des pays compris entre la Meuse, la Moselle et le Rhin et que vous dirigeriez spécialement celui qui agit sur votre droite, de manière à maintenir les opérations de Beurnonville sur la Moselle, comme il le réclame journellement.
J'apprends que les Prussiens ont peu de forces dans les duchés de Gueldre et de Juliers ».
Pache insiste avec raison et le conseil exécutif entérine le 7 sa décision du 5, en autorisant nos agents à continuer les négociations en cours avec les Anglais, sans toutefois prendre un engagement définitif de ne pas intervenir en Hollande (1).
Dumouriez n'accepte toujours pas les projets du ministre. « Votre dépêche du 6, lui répond-il (2 ) porte une décision du pouvoir exécutif d’une conséquence si énorme, qu’il m'est impos-
1. Extrait des délibérations du conseil exécutif, 7 décembre. 2, Dumouriez à Pache, 8 décembre, Correspondan”e, 228.
sible de songer à son exécution, sans frémir sur les dangers dont
“elle est accompagnée et sans chercher tous les moyens de me garantir de la responsabilité, en demandant comme condition préliminaire à tout, qu’il soit tenu un conseil de guerre composé de gens expérimentés tels que Kellermann, Eerruyer et autres, pour examiner d’une part votre dépêche et de l’autre tout ce que j'ai à articuler contre l'exécution de ce qu’elle contient.
Il s’agit du salut de la République et de la ruine ou de la conservation de ses armées ; aussi, nul respect humain ne peut me retenir.
Votre dépêche d’ailleurs, contient bien la décision du conseil des six ministres, mais elle n’est pas dans la forme d’un ordre absolu, aussi j'ai le droit de la discuter, avant de me charger de son exécution.
D'ailleurs, quand même je voudrais suivre aveuglément la décision du conseil, je serais toujours forcé de la suspendre de plusieurs jours, à cause de l’état misérable où l’armée est réduite ». Dumouriez répond ensuite point par point à la lettre du ministre. Il déclare son plan chimérique et refuse de se charger de son exécution. Il faut absolument envahir la Hollande (1). Miranda se portera de Rüremonde sur Tongres, investissant Maëstricht par la rive gauche de la Meuse,tandis que des corps de flanqueurs s’établiront à Visé sur la rive droite. La place démunie de tout, se rendra sous huit jours.
En même temps, Valence occupera Stavelot, Spa, Malmédy, Limbourg avec une avant garde de 7.000 hommes et prendra position avec les 9.000 restant entre Flesselle et Hüy.
Ainsi, tout sera prêt pour pénétrer rapidement en Hollande, avant que l'Angleterre ait le temps d'intervenir.
Dumouriez profite du voyage à Paris du représentant Camus, envoyé par ses collègues de l’armée Belgique, pour lui adjoindre son chef d'état major, le maréchal de camp Thouvenot (2).
Camus est chargé de rendre compte à la Convention de l’état