LA DÉCLARATION DE GUERRE
Au 1er janvier 1792, la France et l'Europe étaient à la veille d'une guerre générale. En France, depuis dix-huit ans régnait Louis XVI, prince animé d'intentions excellentes , mais trop au-dessous des circonstances. Mal entouré, mal conseillé, il était alors en lutte secrète avec l'Assemblée législative, qui partageait avec lui le pouvoir. Trois partis divisaient l'Assemblée : Le premier, la Droite, composé non plus de royalistes, mais de constitutionnels, les Feuillants, comme on les nommait, était sincèrement dévoué à la Constitution élaborée et votée par l'Assemblée Constituante ; mais la cour ne le soutenait pas, et il était en minorité. Le second parti, la Plaine ou le Centre , était formé par des hommes modérés, mais, entraîné par le courant de l'opinion, il votait presque toujours avec le troisième parti, la Gauche. A la Gau-
che appartenaient des députés jeunes pour la plupart, ardents, enthousiastes, et qui penchaient résolument vers les idées nouvelles. Les uns, les Girondins, consentaient à conserver la royauté, mais à condition que le roi se résignât sans arrière-pensée à ses récentes attributions ; les autres, les Montagnards, demandaient ouvertement la République. Ainsi la royauté, méconnaissant ses véritables amis, ceux de la Droite, se défiant du Centre, était attaquée par la Gauche, indirectement par les Girondins, directement par les Montagnards. Le roi, menacé dans ses prérogatives, froissé dans ses préjugés, attaqué dans sa famille, blessé dans ses convictions religieuses, se considérait comme la victime de la situation et n'attendait plus qu'une occasion favorable pour rompre ses engagements et revenir à l'ancien régime. Il avait même le tort d'entretenir à l'étranger des agents secrets, tels que le baron de Breteuil ou Mallet-Dupan, qui avaient reçu pour mission de prier les souverains européens de ne pas mal interpréter sa conduite officielle, car son secret désir était d'anéantir ou tout au moins de retarder la Révolution. Aussi bien on se défiait en France de ces projets réactionnaires ; on s'en défiait d'autant plus que d'imprudents amis se faisaient l'écho des plaintes royales, et qu'au de-
hors des Français égarés, coupables, les émigrés, se rassemblaient en armes sur les bords du Rhin ou sur les Alpes, et cherchaient à travers l'Europe des ennemis à la France nouvelle. La situation était donc très tendue : à l'intérieur, guerre civile imminente ; à l'extérieur, menaces à la frontière et tentatives de coalition contre la France.
Tous les souverains en effet se sentaient menacés dans la personne de Louis XVI. Ils comprenaient très bien que, s'ils toléraient en France l'expansion des idées révolutionnaires, leurs trônes seraient ébranlés par la chute de la dynastie des Bourbons. Aussi étaient-ils intéressés au maintien de Louis XVI et presque tous disposés à le soutenir par les armes. Sans parler du roi d'Espagne, du roi de Naples et du duc de Parme, tous Bourbons et que des liens de famille rattachaient directement à la cause de Louis XVI, et qui prendraient les armes pour le salut du chef de leur maison, l'idée d'une guerre avec la France ne répugnait pas aux autres souverains, surtout à l'empereur d'Allemagne, Léopold II, archiduc d'Autriche et roi de Hongrie, qui s'était ouvertement posé comme le champion de l'ancien régime. Il avait déjà durement comprimé les récentes velléités d'insurrection de quelques-unes des provinces qui compo-
sent la vaste monarchie autrichienne. Il venait d'enlever à la Hongrie ses dernières libertés, et le maréchal Bender foulait sous le talon de sa botte — l'expression est du temps — la Belgique vaincue. L'empereur Léopold II soutenait donc résolument son beau-frère Louis XVI, et il encourageait sa sœur, Marie- Antoinette, à le fortifier dans sa résistance à ce qu'il appelait les empiétements de l'Assemblée. Déjà même il cherchait des prétextes contre la France. Il avait autorisé, contre le droit des gens, les électeurs de Trêves et de Mayence à donner asile dans leurs Etats aux émigrés français, et il ne se cachait pas pour prodiguer à ces derniers des armes et de l'argent. Enfin il soutenait les réclamations de certains princes allemands, privés par la Constituante de leurs droits féodaux en Alsace, mais à qui pourtant on avait promis des indemnités pécuniaires.
Quelques explications sont ici nécessaires : Le traité de Westphalie, qui donna l'Alsace à la France, en 1648, avait formellement cédé au roi de France la pleine et entière souveraineté ; mais il avait en même temps réservé les droits des villes impériales ou des princes allemands qui possédaient des domaines dans la province : c'étaient les électeurs de Mayence et de Cologne, les évêques de Stras-
bourg, Spire, Bâle, le duc de Wurtemberg, les princes de Nassau, Hesse-Darmstadfc, Linange, etc. Afin de faire cesser cette apparente contradiction, Louis XIV et son successeur avaient cherché, par une suite de traités et de négociations très explicites, à faire prédominer leur autorité, à l'exclusion de toute autre. Ils y avaient réussi en partie; néanmoins, quand éclata la Révolution française et que furent appliquées ses réformes ; quand furent supprimés les droits féodaux, les corvées , les douanes intérieures, les péages, les monopoles, le servage, les droits de chasse, de garenne, de justice ; quand furent ouvertes les portes des couvents et remaniées les circonscriptions épiscopales ; quand en un mot les Alsaciens furent déclarés égaux et libres, comme Tétaient les autres Français, il y eut comme une explosion de fureur parmi tous ces tyranneaux allemands, atteints dans leurs prérogatives et menacés dans leurs privilèges. Ils se plaignirent bruyamment et saisirent de leurs griefs la diète impériale. Quelques-uns d'entre eux se montrèrent même très violents. L'archevêque de Mayence ne déclarait-il pas « qu'il était nécessaire à la sécurité de l'Empire que la puissance française, si fortement concentrée dans ses autres provinces, maintînt dans les provinces frontières de l'Allemagne une con-
stitution analogue à celle de l'Empire? » L'archevêque de Cologne demandait qu'on établît une sorte de cordon sanitaire autour de la France et qu'on mît sous le séquestre les biens de tous les Français établis en Allemagne. Les évêques de Worms, de Spire et d'Augsbourg allaient plus loin : ils réclamaient déjà la restitution de l'Alsace, de la Lorraine et de la Bourgogne !
Ces déclarations sentaient la poudre, comme on l'a dit avec esprit, et c'étaient les Etats les plus faibles, les plus faiblement organisés au point de vue militaire, qui se permettaient de pareilles rodomontades. Ils se sentaient donc appuyés et soutenus, excités même. Ils l'étaient en effet par l'Autriche, qui les poussait en avant et qui voulait paraître avoir la main forcée pour entrer en lutte avec la France, mais ne cherchait qu'un prétexte pour donner libre carrière à ses convoitises.
L'Autriche, bien dirigée par ses ministres, eut même l'art d'intéresser à sa querelle la Prusse, sa rivale et son ennemie naturelle. La Prusse n'était pas encore la hautaine puissance à qui l'Europe obéit presque sans protestation. A cette époque, le Habsbourg commandait, et le Hohenzollern obéissait. Son souverain n'était pas un prince énergique et obstiné dans sa politique ; au contraire , Frédéric-
Guillaume flottait irrésolu. On ne pouvait guère compter sur sa royale parole. D'après les traditions de sa famille, il n'écoutait guère que son intérêt. Il savait pourtant s'humilier à propos, surtout devant l'Autriche. Aussi Léopold II n'eut pas de peine à démontrer à ce prince, qui ne demandait qu'à être convaincu, les dangers de la Révolution française. Il l'effraya par la menace des émeutes de Paris, qui, toutes, auraient leur contre-coup à Varsovie. Moitié par haine de la France, moitié par haine de la Pologne, il lui fit jurer, au traité de Reichembach, d'agir en commun contre les révolutionnaires français ou polonais.
La czarine Catherine II promit également son concours. Cette princesse avait cependant professé les maximes philosophiques les plus outrées ; Voltaire et Diderot avaient été ses amis, et elle ne trouvait pas leurs principes bien redoutables pour un peuple de serfs. Mais, en prenant part à une coalition contre la France, elle entendait bien n'intervenir qu'à sa convenance; de plus, en lançant l'Autriche et la Prusse dans une guerre dont personne ne pouvait prévoir la durée, elle avait le champ libre pour démembrer à son aise la Pologne et la Turquie. Si donc elle s'associa à la politique austro-prussienne, ce ne fut
jamais qu'en paroles : elle réservait ses actes pour les peuples dont elle convoitait les dépouilles.
Un autre souverain du Nord au contraire, le roi de Suède, Gustave III, avait l'intention bien arrêtée d'agir directement et en personne contre la France. Ardent et résolu, il s'était constitué comme le chef de la croisade des rois contre les peuples, comme le défenseur de l'absolutisme contre les libertés modernes. Aussi désirait-il être le généralissime de la grande armée des monarchies européennes. L'imagination troublée de ce chevalier de l'arbitraire était comme surexcitée par la pensée de restaurer, aux dépens de la vieille alliée de la Suède, l'omnipotence royale.
Un souverain du Midi, le roi de Sardaigne, Victor-Amédée III, nourrissait aussi contre la France des sentiments hostiles, bien qu'il eût marié ses deux filles aux deux frères de Louis XVI, les comtes de Provence et d'Artois, et son fils aîné à la sœur du roi, Marie-Clothilde. Adversaire déclaré de la Révolution, il avait ouvert avec empressement ses États aux émigrés. Turin était un autre Coblentz. On y parlait de restauration à main armée, et déjà se massait sur les Alpes l'armée sarde, toute prête à envahir la France au premier signal.
Ces souverains étaient donc à la veille
d'entrer en lutte avec la France : les uns par esprit de famille, c'étaient les rois d'Espagne et de Naples et le duc de Parme; les autres par ambition ou désir de profiter de la confusion générale, c'étaient l'empereur d'Allemagne, le roi de Prusse et la czarine ; les autres enfin par animosité personnelle, c'étaient les rois de Suède et de Sardaigne. Ils n'attendaient plus qu'une occasion pour se déclarer, et cette occasion ne devait pas se faire attendre.
Au contraire, d'autres nations nous étaient ouvertement sympatiques, Venise, Gênes, la Suisse, la Hollande; mais ces Etats étaient
' trop faibles, et la nécessité leur imposait l'obligation de dissimuler leurs sentiments. Gênes et Venise d'ailleurs étaient en pleine décadence. Déjà dans ces deux républiques, si florissantes au moyen âge, un puissant parti réclamait la paix et l'ordre, même au prix de l'indépendance nationale. La Suisse, qui avait salué avec bonheur les premiers jours de la liberté française, craignait de se compromettre. Quant aux riches bourgeois d'Ams-
; terdam, s'ils se souvenaient encore que nous avions aidé leurs ancêtres à conquérir leur
. indépendance , ils se contentaient de nous applaudir et ne nous soutenaient que par leurs encouragements.
En Angleterre enfin, les esprits étaient sin-
gulièrement partagés à notre sujet. Au début, les idées françaises avaient été parfaitement accueillies. Les couleurs parisiennes étaient devenues les couleurs à la mode. Au Parlement, Fox déclarait que « jamais encore on n'avait fait un si grand pas pour l'affranchissement du genre humain ». Pitt lui-même ne tarissait pas en éloges. Mais cet enthousiasme tomba bien vite. Les Anglais ont toujours eu et ont encore l'habitude de soutenir à l'étranger les gouvernements et les principes dont ils ne voudraient pas chez eux; aussi, dès qu'ils s'aperçurent que les doctrines françaises commençaient à s'infiltrer dans la masse du peuple anglais, ils les répudièrent. L'aristocratie, attaquée dans ses privilèges, cessa d'applaudir à la Révolution et, du jour au lendemain, lui déclara une guerre à outrance : car elle espérait profiter de la confusion générale pour achever de ruiner notre marine, pour s'emparer de nos dernières colonies, et surtout pour tirer vengeance de la part glorieuse prise par notre pays à la guerre d'indépendance des Etats-Unis d'Amérique.
Telle était, aux premiers mois de 1792, la situation générale de l'Europe. La guerre était pour ainsi dire dans l'air, et tous les souverains, par égoïsme, par intérêt ou par ambition, étaient disposés à former, non pas
contre Louis XVI, car ils le considéraient comme irresponsable, mais contre la France, une vaste coalition.
Quelques Français prenaient une part active à ces négociations. Non contents de se préparer à envahir en personne la mère patrie, ils nous suscitaient partout des embarras et des ennemis. A Worms, à Coblentz, sur les rives du Rhin, des enrôlements avaient lieu au grand jour, et la contre-révolution s étalait avec impudence. Quand le prince de Condé, le chef reconnu des émigrés, entra à Mayence, cent et un coups de canon saluèrent son entrée. L'archevêque électeur lui ouvrit ses arsenaux et son trésor. L'Autriche et la Prusse accueillirent avec un égal empressement les émigrés. Le roi de Sardaigne, Victor- Amédée III, les invitait même à le rejoindre. Dès le mois de mai 4791, une ébauche de coalition avait été signée à Mantoue. Calonne, l'ancien ministre de Louis XVL le comte d'Artois et l'empereur Léopold avaient, dans cette ville, dressé un plan d'attaque contre la France. L'Autriche s'engageait à envoyer 35 000 soldats en Flandre et 15 000 en Alsace, le roi de Sardaigne 15 000 en Dauphiné, et le roi d'Espagne 20 000 en Roussillon. Ces troupes seraient comme F avant-garde de la coalition, dont le corps d'armée serait formé
par les armées prussienne et anglaise, et la réserve par la Russie.
Les conférences de Mantoue n'eurent aucun résultat et d'ailleurs furent tenues secrètes. Mais trois mois plus tard, le 27 août 1791, une nouvelle entrevue de souverains eut lieu à Pilnitz, en Saxe. L'Empereur, le roi de Prusse et le comte d'Artois y signèrent une déclaration fameuse, rendue publique cette fois, et qui préparait l'invasion
« Sa Majesté l'Empereur et Sa Majesté le roi de Prusse, ayant entendu les désirs de Monsieur et de M. le comte d'Artois, déclarent conjointement qu'elles regardent la situation où se trouve actuellement Sa Majesté le roi de France comme l'objet d'un intérêt commun à tous les souverains de l'Europe. Elles espèrent que cet intérêt ne peut manquer d'être reconnu par les puissances dont le secours est réclamé ; que, en conséquence, elles ne refuseront pas, conjointement avec Leurs dites Majestés, les moyens les plus efficaces, proportionnellement à leurs forces, pour mettre le roi de France en état d'affermir, dans la plus parfaite liberté, les bases d'un gouvernement monarchique également convenable aux droits des souverains et au bien-être des Français. Alors, et dans ce cas, Leurs Majestés sont décidées à agir promptement et d'un mutuel ac-
cord, avec les forces nécessaires pour atteindre le but proposé et commun. En attendant, elles donneront à leurs troupes les ordres convenables pour qu'elles soient prêtes à se mettre en activité. »
La déclaration de Pilnitz indigïjRla France. On se demanda de quel droit l'étranger se mêlait des affaires intérieures d'un grand peuple , et on se prépara à la résistance. Louis XVI lui-même, qui ne voulait pas se mettre à la merci de l'étranger et qui jalousait l'influence future de son frère d'Artois, revenant à la tête d'une armée européenne, en appela à l'opinion publique et protesta contre l'immixtion des souverains étrangers dans les affaires du pays. Ce fut comme la première explosion de cet élan patriotique qui rendra si grande la France de 1792. Toute la nation se sentit insultée et se prépara à la guerre avec une grande activité.
A l'étranger, on ne se doutait seulement pas de la gravité des événements qui se préparaient, et surtout on ne se rendait pas compte de l'unanimité des sentiments qui animaient nos pères. Les folles bravades des émigrés avaient fait perdre la tête aux gouvernants d'alors. Il est vrai que leurs sujets n'avaient accueilli les émigrés qu'avec peu d'empressement. Ils n'aimaient pas leurs grâces suran- Gaffarel. — LIX. 2
nées, leurs prétentions rétrospectives , leur ignorance et leur frivolité. La légèreté de leurs mœurs et cle leur langage effarouchait la pudeur germanique, et leur amour des plaisirs bruyants scandalisait les bourgeois , qui ne cachaient plus leur antipathie à ces hôtes turbulents ; mais les princes allemands ne savaient qu'inventer pour leur [plaire. Non seulement ils leur avaient ouvert leurs palais et leurs châteaux, mais encore ils leur permettaient d'organiser au grand jour la contre-révolution et s'apprêtaient à se joindre à eux pour envahir la France. Ils pensaient n'avoir a faire qu'une promenade militaire. Aussi les préparatifs de guerre étaient-ils conduits avec une incroyable légèreté. AMayence, par exemple, le général des troupes électorales trouvait inutile d'essayer ses canons, car les Français n'oseraient seulement pas en essuyer le feu. Les officiers allemands déclaraient que tout Jacobin serait pendu, et, comme le chanvre manquerait, les dames offraient gracieusement leurs beaux cheveux pour cette affreuse besogne. Un général promettait même de rapporter un sac plein de têtes de jacobines. Il est vrai qu'une grande dame ne réclamait qu'un doigt de Pétion. Tel officier n'avait que trois chapons dans sa cuisine de campagne. Il mangerait le premier à Landau, le second à
Nancy, le troisième à Paris. Personne ne songeait alors à Valmy et à Jemmapes !
Louis XVI ne pouvait ni permettre ces outrages ni autoriser ces rassemblements sans provoquer des explications. Il envoya des ambassadeurs à toutes les puissances dont la France avait à se plaindre. Mais les émigrés avaient adopté une théorie singulière. A les entendre, Louis XVI était considéré comme prisonnier, et son frère le comte de Provence investi de la régence. Le plus déplorable, c'est que cette bizarre théorie était approuvée en secret par la cour. De bonne foi, le roi se considérait comme le prisonnier de son peuple. Excité par de maladroits amis, mal conseillé surtout par sa femme, Marie-Antoinette, qui ne se rendait pas compte de la situation et ne voulait pas la comprendre, qui même correspondait avec l'étranger et suppliait sa royale parenté d'intervenir dans nos affaires intérieures, Louis XVI semblait autoriser ces prétentions singulières. Dès lors ses ambassadeurs, bien que régulièrement investis de leurs mandats, n'avaient plus de caractère officiel aux yeux de l'Europe monarchique. De fait, ils furent très mal reçus. A Turin, on ne voulut seulement pas admettre Sémonville ; à Coblentz, on souilla d'ordures la porte de notre représentant; à Trêves, le
Moniteur de l'électorat parlait en ces termes de Bigot de Sainte-Croix : « 0 honte! honte éternelle, que nul sang ne pourra jamais laver! Un espion du club des Jacobins, de cette Société de scélérats! un élève de Mirabeau et de Necker a l'insolence de se présenter devant Clément Wenceslas ! » A Mayence, on prit plaisir à laisser s'égarer Villars dans le palais électoral, sans envoyer un officier à sa rencontre, et on s'amusa beaucoup de le voir entrer dans la cuisine. Le roi de Prusse se détourna de M. de Ségur, et la czarine Catherine renvoya Saint-Genest. La France était déjà au ban de l'Europe monarchique.
Il fallait en finir à tout prix. Louis XVI, forcé de jouer son rôle de souverain constitutionnel, signifia aux électeurs ecclésiastiques qu'ils seraient considérés comme ennemis de la France s'ils n'empêchaient pas les rassemblements des émigrés. Il écrivit à l'Empereur pour qu'il interposât son autorité auprès de ces princes, et déclara à l'Assemblée législative que, s'il n'obtenait pas satisfaction, il ne lui resterait plus qu'à proposer la guerre. Mais les électeurs se gardèrent bien de dissiper les rassemblements ; l'Empereur répondit qu'il soutiendrait ces princes, s'ils étaient attaqués. Il fit même connaître sa résolution formelle « de leur porter tous les secours
qu'exigeaient la dignité de la couronne impériale et le maintien des constitutions de l'Empire, s'ils n'obtenaient pas réintégration plénière et conforme aux dispositions des traités. » Enfin la diète de Ratisbonne éleva de nouvelles réclamations au sujet des princes allemands privés de leurs droits féodaux en Alsace. C'était une fin de non-recevoir bien caractérisée.
Les historiens allemands ont prétendu que la France avait eu les torts de la première agression. Ils ont accusé nos fureurs et nos convoitises. N'étions-nous donc pas insultés et provoqués par ces conférences de Mantoue et de Pilnitz, par ces ténébreux conciliabules de souverains et d'émigrés, par ces outrages dont on abreuvait nos représentants? Non, nous ne fûmes pas les agresseurs. La France ne songeait alors qu'à fonder sa liberté et nullement à prendre celle des autres. La Révolution n'avait-elle pas commencé par de solennelles déclarations de paix et de fraternité universelles? Aux déclamations allemandes nous avons le droit de riposter par des faits ; et les faits démontrent que, loin d'avoir provoqué la guerre, nous l'avons subie.
En attendant, cette guerre était imminente. Il fallait s'y préparer. Or nos ressources militaires étaient bien médiocres. Il n'existait pas
alors d'armée nationale : il n'y avait qu'une armée royale. Le service militaire, en effet, n'était pas obligatoire, et les soldats, sauf de rares exceptions, n'étaient que des mercenaires à la solde du roi. On devenait alors soldat par enrôlement plus ou moins volontaire. Des gens de sac et de corde, nommés racoleurs, étaient chargés par les capitaines de lever les soldats qui devaient composer leurs compagnies. Ces racoleurs recrutaient surtout des vagabonds, des déclassés, même des repris de justice, enchantés de trouver sous l'uniforme l'impunité qu'ils ne méritaient guère. Parfois ils employaient la violence ou la fraude pour se procurer des recrues. Ainsi ils avaient des maisons, appelées fours, véritables prisons où ils séquestraient les hommes, qu'ils vendaient ensuite. La conséquence de ce mode déplorable de recrutement était d'un côté la mauvaise composition de l'armée, de l'autre le nombre toujours croissant des déserteurs. On avait bien essayé de remédier à ce vice originel en créant ce qu'on nomma des miliciens : c'étaient des soldats tout armés et tout équipés, que chaque village devait fournir proportionnellement à sa population. Ces miliciens étaient désignés par le sort, et leur service devait être temporaire, mais ils se considéraient comme des victimes et déser-
taient, dès qu'ils en trouvaient l'occasion. Ce n'étaient pas des troupes sérieuses. Nos régiments se composaient donc de volontaires racolés, les uns par nécessité, les autres par force; c'est-à-dire que cette troupe manquait de nerf et de cohésion, puis qu'elle manquait de moralité. Elle n'avait même pas d'unité, et on était obligé de la compléter par l'adjonction de régiments étrangers : on en comptait en 1792 douze suisses, trois allemands, trois irlandais et deux italiens.
Si du moins ces soldats avaient été bien commandés ! mais on devenait alors officier par droit de naissance. Les nobles pouvaient seuls acquérir des grades, et les soldats, quel que fût leur mérite, ne s'élevaient jamais au-dessus des grades inférieurs. De plus, la faveur seule faisait arriver aux grands commandements. L'armée était donc mal recrutée et commandée plus mal encore. Néanmoins elle se tenait; elle formait un tout; en face de l'ennemi, elle ne mentait pas à sa vieille réputation. Il aurait donc fallu la soutenir, même avec ses imperfections, au moment où allaient s'engager de si graves événements. L'heure du danger n'était pas l'heure des réformes.
Or la Constituante et la Législative, avec un zèle mal entendu et une précipitation irréfléchie, avec une incompétence trop souvent
notoire, avaient accumulé réformes sur réformes, et, au lieu de la modifier, avait désorganisé l'armée. L'abolition de la noblesse avait mécontenté les officiers, qui commençaient à devenir les ennemis de la Révolution. Quant aux soldats, mal conseillés par la presse démocratique, ils ne connaissaient plus de bornes à l'indiscipline. Marat était infatigable à les pousser à la révolte et même au meurtre de leurs officiers. Ces tristes enseignements portèrent leurs fruits. On vit des soldats arrêter leur colonel et chasser leurs officiers. Des garnisons tout entières refusèrent d'obéir. Des régiments vidèrent leurs querelles en se battant dans les rues. L'Assemblée Législative, malgré ses répugnances pour des mesures de rigueur, ne pouvait tolérer de pareils désordres. Elle exigea la stricte observation des règlements. Aussitôt trois régiments, sous prétexte d'irrégularités dans le payement de leur solde, se révoltent à Nancy, trouvent des renforts parmi les prolétaires et appellent à leur aide les garnisons voisines. Cette sédition militaire fut noyée dans le sang, mais le danger pouvait reparaître. Il fallait à tout prix réformer l'armée. Mirabeau avait jadis proposé qu'on la licenciât tout entière pour en former une entièrement nouvelle. C'était peut-être la meilleure des solutions, mais elle ne fut pas ac-
ceptée, et dès lors les faiseurs de plans se livrèrent à toutes leurs fantaisies. Ce fut un pêle-mêle de décisions contradictoires , de projets avortés aussitôt que conçus. L'armée ne fut bientôt plus que l'ombre d'elle-même. A l'exception des régiments étrangers, aucun colonel ne put répondre de ses soldats. Les troupes perdirent à la fois leurs qualités morales et leur force matérielle. Les désertions augmentaient, le recrutement ne fonctionnait plus, les officiers désobéissaient, et les soldats n'écoutaient même plus leurs officiers. La vitalité et l'énergie militaires de la France semblaient compromises à tout jamais.
Narbonne était alors ministre de la guerre. Il avait de la bonne volonté et de l'activité. - Bien que débordé par les circonstances, il essaya d'organiser quatre armées.
La première, dite du Nord ou de Flandre, forte de 50 000 hommes, s'étendait de Dunkerque à Philippeville. Elle était commandée par Rochambeau. La seconde, dite du Centre, avec | Lafayette pour général, comptait 52 000 hom- L mes. Elle était postée de Philippeville à Lau- ', terbourg. Les 42 000 hommes de la troisième armée, ou armée d'Alsace, sous Liickner, s'étendaient de Lauterbourg à Bâle. La quatrième armée, dite du Dauphiné, commandée par Montesquiou, devait surveiller les Alpes. De
ces quatre généraux, un seul avait du feu, de l'activité et un sincère désir de bien faire, Lafayette. Rochambeau était maladif et mécontent, Montesquieu presque inconnu, et Liïckner n'était qu'un bon officier de cavalerie. Quant aux armées, elles étaient désorganisées, sans discipline, sans officiers, la ' plupart d'entre eux ayant émigré. Les places fortes étaient en mauvais état, les arsenaux vides; les provisions de poudre étaient même épuisées. On allait donc entreprendre la guerre dans les plus déplorables conditions.
Les ennemis, de leur côté, n'avaient que trois armées sérieuses : l'armée autrichienne des Pays-Bas, forte de 50 000 hommes, admirablement équipée et commandée par d'excellents généraux, Saxe Teschen, Clerfayt, Beaulieu ; — l'armée prussienne, les vieilles bandes de la guerre de Sept ans, célèbres dans l'Europe entière par leurs manœuvres, la supériorité de leur armement et leurs victoires passées ; le roi Frédéric-Guillaume II commandait en personne, mais il avait sous lui les vétérans des anciennes guerres, Brunswick, Kalkrevth, Kleist; ■ — l'armée sarde, bien exercée, mais qui ne devait pas pour le moment entrer en ligne. Quant aux autres armées, celles des électeurs ecclésiastiques et des princes allemands, elles n'étaient ni équipées ni com-
mandées- L'Espagne armait bien lentement, la Suède et la Russie pas du tout. Les seuls ennemis sérieux étaient donc les Autrichiens, les Prussiens et les Sardes; la France allait se trouver menacée par eux et bientôt envahie sur trois points à la fois, en Flandre, en Champagne et dans la vallée du Rhône.
La guerre pourtant n'était pas encore officiellement déclarée. On eût dit que les belligérants avaient comme le pressentiment de la gravité de la lutte prochaine et ne voulaient pas assumer sur eux la responsabilité de la dénonciation des hostilités. Ce fut la France qui prit l'initiative de cette déclaration, mais poussée à bout !
Louis XVI venait de choisir un ministère dans la fraction de l'Assemblée législative qui avait alors la majorité, dans le parti girondin. Les nouveaux ministres, Dumouriez, Roland, Servan, etc., adoptèrent aussitôt dans leur diplomatie un langage ferme et résolu. L'Autriche et ses alliés, de leur côté, redoublèrent de hauteur, et les émigrés, pleins de joie, ne tarirent plus en rodomontades. Coblentz, plus que jamais, était le grand marché des places et des faveurs. Il ne s'agissait plus que de les gagner à la pointe de l'épée.
Sur ces entrefaites, l'empereur Léopold vint à mourir, et eut pour successeur son neveu
François, qui prit, en attendant son élection à l'Empire, le titre de roi de Bohême et Hongrie. Sur la fin de sa vie, Léopold paraissait avoir compris les dangers d'une intervention dans les affaires intérieures de la France. Après avoir excité la Prusse et les autres Etats allemands, il les retenait. On eût dit qu'il pressentait la gravité des événements. Il ne considérait plus la Révolution comme une simple émeute populaire, et pensait que le meilleur moyen de la comprimer était peut-être de la laisser se consumer sur place. Il ne voulait plus en un mot se compromettre en luttant contre elle. Aussi les émigrés ne lui pardonnaient-ils pas sa subite indifférence. « Que fera l'Empereur si Ton assassine sa sœur? 'demandait un des amis du prince de Condé. — Peut-être, répondit ce dernier, osera-t-il prendre le deuil. » Ils s'empressèrent autour de son héritier, dont ils flattèrent les goûts militaires et surexcitèrent l'amour-propre. Mal conseillé par ces imprudents amis, François ne tarda pas à envoyer par son ministre, Cobentzel, à notre ambassadeur à Vienne, Noailles, une note d'une violence inouïe, qui était un véritable ultimatum. Il exigeait en effet le rétablissement de la monarchie française sur les bases de l'ancien régime, et réclamait par conséquent la restauration des privilèges féodaux, la restitution
des biens du clergé et même celle du comtat Venaissin, enlevé au pape. C'était bien mal connaître la France que de lui proposer de pareilles conditions. Etait-il possible de revenir sur toutes les réformes accueillies avec tant de joie, de renoncer à une constitution acceptée et jurée solennellement? Pouvait-on consentir à la banqueroute en rendant au clergé ses propriétés, à une diminution de territoire en restituant le comtat Venaissin au pape, à la pire des injustices en permettant à des princes allemands de faire peser sur leurs prétendus sujets alsaciens toutes les charges de la féodalité, et cela dans un moment où la France, comme enfiévrée de liberté et d'espérance, venait de proclamer la souveraineté populaire ?
Toutes ces questions étaient résolues à l'avance par la nation. Aussi, le 20 avril 1792, lorsque Louis XVI se rendit à l'Assemblée, et, après un rapport de Dumouriez, proposa, aux termes de la Constitution, la guerre contre l'Autriche, sa voix fut couverte d'applaudissements. La discussion commença sur-le-champ et se prolongea dans la nuit. Un député du Centre, Becquey, fit un discours, fréquemment interrompu, contre la guerre. Un seul Jacobin, Bazire, prit la parole, et ce fut uniquement pour demander qu'on discutât au moins pendant
trois séances ; mais l'Assemblée vota d'urgence le renvoi de la proposition au Comité diplomatique, pour qu'il eût à rédigér la déclaration de guerre. Sept députés votèrent seuls contre la guerre, tant l'union entre tous les partis était complète devant cette série d'outrages au pays. Le girondin Condorcet fut chargé de composer un exposé des motifs. L'histoire a conservé cette éloquente protestation, qui prouvera toujours aux ennemis de la France et aux adversaires de la Révolution que la France n'accepta la guerre qu'à contre-cœur. « Forcée de consentir à la guerre par la plus impérieuse nécessité, l'Assemblée nationale n'ignore pas qu'on l'accusera de l'avoir volontairement accélérée ou provoquée... Une exposition simple de sa conduite est son unique réponse, et elle l'adresse avec une confiance égale aux étrangers et aux Français, puisque la nature a mis au fond du cœur de tous les hommes les sentiments de la même justice. » Après avoir énuméré et réfuté les prétendus griefs de l'Autriche, il terminait par une énergique protestation et jurait que la France, « dans sa vaste étendue, n'offrirait plus à ses ennemis qu'une volonté unique , celle de vaincre ou de périr tout entière avec la Constitution et les lois. »
Bien que les historiens allemands nous
aient encore accusés de précipitation, n'est-il pas vrai que, depuis deux ans, nous nous laissions insulter et provoquer, que nos représentants ne se détournaient qu'avec peine de leur travail de réorganisation pacifique pour se jeter dans les hasards de la guerre étrangère ? et n'avions-nous pas le droit de proclamer bien haut que nous avions donné un grand exemple de patience : Grande profecto dedimus patientiœ documentum ?
La France avait déclaré la guerre à l'Autriche le 20 avril 1792, mais elle n'était pas prête à la soutenir. De là les surprises et les défaites de la première campagne; de là les provinces envahies et les villes bombardées ; de là l'ennemi en Lorraine, en Champagne et en Flandre.