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CHAPITRE II

CAMPAGNE DE l'aRGONNE

En vertu des traités qui les liaient à l'Autriche, les royaumes de Prusse et de Sardaigne, ainsi que les Etats allemands, avaient pris fait et cause pour leur alliée et s'étaient joints à elle. Nous avions donc à lutter contre une véritable coalition, et les dangers qui nous menaçaient étaient graves. Les coalisés en effet s'apprêtaient à passer notre frontière sur plusieurs points à la fois. Au nord, les Autrichiens se massaient dans les Pays-Bas et avaient la Flandre pour objectif. Au sud-est, la petite mais vaillante armée sarde pouvait, d'un instant à l'autre, déboucher des Alpes sur le Dauphiné et la Provence. A l'est, une forte armée prussienne, grossie d'un contingent autrichien, et de tous les émigrés, menaçait directement la Lorraine et la Champagne. Une triple attaque se préparait donc, et nous avions à la repousser. Négligeons pour le mo-

ment les Autrichiens et les Piémontais pour nous attacher à la troisième armée, la plus redoutable et la première en ligne, l'armée prussienne. On peut distinguer trois périodes dans cette campagne. La première s'étend du mois de juillet à la fin d'août 1792 : c'est Y invasion proprement dite. La seconde comprendra les trois premières semaines de septembre : ce sera la résistance. Dans la troisième période, nous raconterons la bataille de Valmy et le départ des Prussiens : ce sera la retraite.

L'armée prussienne, qui s'apprêtait à envahir la France, se concentrait à Coblentz, au confluent de la Moselle et du Rhin. Cette armée se composait de' 83 000 hommes (42 000 Prussiens, 30 000 Autrichiens, 5500 Hessois, 4500 émigrésj, commandés par le feld-maréchal de Brunswick, l'ancien lieutenant de Frédéric II dans la guerre de Sept ans, réputé dans l'Europe entière pour la sûreté de son coup d'œil militaire et la fermeté avec laquelle il maintenait la discipline dans son armée. Brunswick aimait la France, il en pratiquait les usages, il en parlait la langue, il en connaissait les écrivains et les artistes, il y comp-

Gaffarel. — LIX. 3

tait même des partisans, qui avaient songé à lui pour le donner comme successeur à Louis XVI. Aussi avait-il reçu à contre-cœur l'invitation du roi de Prusse de se rendre à Potsclam pour arrêter le plan d'une campagne contre la France- Il obéit néanmoins et donna le plan qu'on lui avait demandé, mais non sans trahir sa pensée secrète. « Dans mon opinion, disait-il, les forces dont la Prusse peut disposer seraient tout à fait insuffisantes si l'armée française n'était pas aussi désorganisée. A la vérité, on ne doit pas s'attendre à une sérieuse résistance dans les circonstances actuelles; cependant il serait prudent de ne pas trop se fier aux assurances des émigrés, d'agir dès le principe avec une grande énergie, d'éviter les lenteurs et d'en finir au plus vite, car nul ne peut prévoir les chances de la guerre, et ceux qui dirigent les choses en France sont capables de tout. »

Ces sages conseils, que devait si bien justifier la suite des événements, ne furent pas goûtés. Autour du roi de Prusse éclatait la confiance la plus résolue. Officiers et généraux n'hésitaient pas à prédire que, pour vaincre les Français, il suffirait de les rencontrer. Les émigrés, nombreux dans les rangs de l'armée prussienne, augmentaient encore cette confiance. Ils répétaient que les troupes françaises, à

peine équipées, sans officiers et sans généraux, ne tiendraient pas tête à une armée aussi solide et aussi manœuvrière que Farinée prussienne. On croyait de plus que la moitié de l'armée française était disposée à trahir l'autre, et que les généraux passeraient à l'ennemi dès qu'il serait en vue. « Je réponds de la prise des forteresses, disait Bouillé, car j'en ai toutes les clefs dans mes poches. » Une récente publication vient de démontrer que Strasbourg et les principales forteresses de l'Alsace n'attendaient qu'un signal pour ouvrir leurs portes à l'ennemi. Il est vrai que les émigrés, d'une voix unanime, conseillaient de ne pas s'arrêter au siège des places, mais de marcher droit sur Paris, aux acclamations des Français restés fidèles. C'était donc une promenade militaire qu'on allait exécuter. Il ne s'agissait que de disperser quelques bandes déguenillées, et d'entrer dans la capitale pour y rétablir dans la plénitude de leurs pouvoirs un roi et une reine injustement dépouillés de leurs prérogatives. On était alors au mois de juillet, dans la belle saison de l'année. Quelques semaines suffiraient certainement pour achever la campagne, et déjà dans les imaginations tudesques, échauffées par le désir, fermentait sourdement l'attente des voluptés parisiennes, des fêtes que ne manquerait pas

d'offrir une cour reconnaissante, et au besoin de quelques exécutions sommaires.

Tout respirait donc la joie au camp de Coblentz. L'électeur de Trêves avait reçu le roi Frédéric-Guillaume avec un déploiement extraordinaire de luxe et de fêtes. Ce fut pendant quelqués jours une succession de revues, de festins et de réjouissances publiques. Le roi de Prusse, entouré d'un brillant état-major, escorté par quelques princes allemands qui lui formaient comme une sorte de clientèle, se complaisait à ce rôle de représentation. Il était heureux et fier de se poser aux yeux de l'Europe comme le champion du droit monarchique, plus fier encore à la pensée d'ajouter un fleuron à la couronne militaire de la Prusse, car personne alors ne doutait du succès final.

Seul le duc de Brunswick persistait à ne pas avoir confiance. Il haïssait trop cordialement les émigrés pour se laisser prendre à leur jactance. « Il se sentait mal à l'aise au milieu de cette foule, écrivait un témoin oculaire ; il faisait compliment sur compliment et s'inclinait jusqu'à terre; mais on remarquait son visage enflammé et ses yeux étincelants comme ceux d'un tigre. » Sa colère augmenta quand il s'aperçut que la moitié seulement du corps des émigrés se composait de véritables

soldats; les autres n'étaient que des laquais, des cuisiniers ou des perruquiers. Néanmoins, comme il avait consenti par point d'honneur à diriger une expédition qu'il n'approuvait pas, il dissimula ses inquiétudes. C'était de sa part un premier sacrifice. Il allait en subir un plus grave encore, cette fois tout à fait malgré lui, en attachant son nom à un acte impolitique, destiné à un immense retentissement.

Mallet du Pan, émissaire secret et confident de Louis XVI, désirait qu'avant de commencer les hostilités on adressât un manifeste au peuple français. Il avait rédigé un projet de circulaire, menaçant pour les factions, mais plein de ménagements pour la nation. Les ministres d'Autriche et de Prusse, Cobentzel et Haugwitz, adhéraient à ce projet; mais l'Empereur avait déjà donné son approbation à un autre manifeste, bien plus violent, qui avait été rédigé, sous l'inspiration de Calonne, par le marquis de Limon, émigré et royaliste exalté. Il le fit approuver sans peine par le roi de Prusse et le présenta à la signature du duc de Brunswick, qui en était censé le rédacteur en sa qualité de généralissime. Il y était dit que les alliés avaient pour mission de détruire l'anarchie, de sauver le trône et l'Eglise, de restaurer l'ancien régime. Les gardes nationaux et les fonctionnaires étaient déclarés

responsables de tous les délits qu'ils laisseraient commettre. Ordre leur était donné de continuer leurs fonctions jusqu'à ce que Louis XVI, remis en pleine liberté, en eût décidé ultérieurement. Si Ton ne rendait pas au roi sa liberté immédiate, les membres de l'Assemblée nationale et des corps élus seraient jugés militairement et sans espoir de pardon. Quiconque oserait se défendre contre les alliés serait traité en rebelle. Le manifeste se terminait par ces ridicules menaces : « Si l'on ne rend au roi tous ses droits, s'il est fait la moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés le roi, la reine et à la famille royale, s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation et à leur liberté, les alliés en tireront une vengeance exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés, coupables d'attentats, aux supplices qu'ils auront mérités. »

Brunswick fut tenté de faire un éclat. On raconte qu'il déchira avec fureur le premier exemplaire du manifeste qu'on lui présenta ; mais les souverains d'Autriche et de Prusse, qui ne soupçonnaient seulement pas la possibilité d'une résistance, insistèrent auprès de lui. Brunswick avait l'habitude, fâcheuse pour

un soldat, de toujours douter de lui-même. Aussi, dès qu'il rencontrait de la contradiction, il était incapable de résister, même à l'opinion la plus contestable, pour peu qu'elle se manifestât avec ardeur et décision. Comme l'écrit un de ses compatriotes, M. de Sybel, « il s'irritait alors contre le contradicteur, et surtout contre sa propre faiblesse, mais il finissait; toujours par céder. » Il consentit donc, malgré ses répugnances, à signer le manifeste qu'il réprouvait. Ce fut un malheur pour lui : il porta la peine de sa faiblesse, car l'histoire vengeresse n'établit pas de distinction entre l'auteur et le signataire du manifeste.

Au moins Brunswick s'efforça-t-il de prévenir la catastrophe qu'il redoutait. Il avait imaginé un plan fort habile. Il voulait envahir la frontière à son point le plus vulnérable, à l'endroit où la Moselle sort du territoire. Comme les Prussiens tenaient le cours inférieur de cette rivière par Coblentz et Trêves et son cours moyen par Luxembourg, il leur était facile de la remonter, de franchir les Ardennes, d'entrer dans le bassin de la Meuse, de passer FArgonne et de marcher sur Paris, soit par l'Aisne et par l'Oise, soit par la Marne. Cinq places se présentaient en première ligne pour arrêter l'armée d'invasion, Mézières, Sedan, Montmédy, Longwy et Thionville. De ces

cinq places, Brunswick négligerait les deux premières, neutraliserait Montmédy et Thionville par de feintes attaques, et, avec le gros de ses forces, tomberait sur Longwy. Une fois Longwy en son pouvoir, il se trouvait dans la vallée de la Meuse, long corridor formé par les Ardennes et l'Argonne, dont Verdun est la clef. Il espérait encore s'emparer de cette place sans difficulté, et, dès lors, la route de Paris lui était ouverte, car, dès qu'il aurait pénétré en Champagne, il n'aurait pour ainsi dire qu'à suivre le cours des rivières, qui l'emporteraient doucement et par une pente régulière jusqu'à la capitale. Pendant ce temps, les Autrichiens envahiraient la Flandre, et, de leur côté, marcheraient sur Paris. Certes, ce plan était fort bien conçu, et deux belles armées se présentaient pour l'exécuter.

Nous ne pouvions leur opposer que deux corps d'armée en voie de formation, celui de Lafayette sur la Meuse, celui de Lùckner sur la Moselle; mais ces soldats étaient indisciplinés, troublés par la révolution qui s'agitait sur leurs derrières, et commandés par des officiers nouveaux ou peu sûrs. Ils étaient d'ailleurs peu nombreux; Lafayette n'avait sous ses ordres, à Sedan, que 19 000 hommes, et Liickner , à Metz , à peu près autant. Ces 38 000 hommes étaient incapables de parer le

choc de l'armée allemande. Il est vrai que des renforts leur étaient promis, et même qu'ils arrivaient ; mais ce n'étaient que des volontaires, sans instruction et sans discipline, plus dangereux qu'utiles. Rien de curieux et d'ins* tructif comme la correspondance échangée à ce propos entre les généraux et le ministre de la guerre. Voici une de ces dépêches : « Le désordre est partout, écrivait le général Labourdonnaye à Servan. Quelques compagnies franches de Paris arrivent avec de bonnes intentions ; d'autres laissent commettre le désordre. Nous faisons notre possible pour les chasser. Que dire de l'insubordination des troupes de nouvelle levée, qui trouvent le pain de munition moins blanc que celui de Paris et excitent toute sorte de mécontentement ? Je suis obligé d'arrêter les troupes qui nous dévorent au lieu de dévorer l'ennemi. Tout ce désordre vient du mauvais esprit des quatre cinquièmes de ces troupes, de leur départ trop précipité. Il y en a qui me disent avec assez de franchise qu'ils n'ont jamais manié un fusil, et qu'il faudrait au moins quelques jours pour les rendre capables de servir ; ceux-là ont raison, et ce ne sont pas des pillards. » — « Il est impossible, écrivait le général Chazot à Dumouriez, d'entreprendre quelque chose avec de pareilles troupes, qui méprisent

les lois, dévastent, ne connaissent ni discipline ni obéissance, et sont des volontaires dans toute l'étendue du mot. Je défie, sans de nouveaux décrets, d'en tirer le moindre avantage. » Les volontaires parisiens étaient les plus indisciplinés. « Je ne peux pas vous dire, écrivait Lûckner à Dumouriez, si vous recevrez du renfort ou non, parce qu'un instant ils consentent à partir, et l'instant d'après ils ne le veulent plus à moins d'être tous les Parisiens ensemble. » Si donc le nombre des soldats augmentait , leur qualité diminuait , et toutes les chances militaires étaient aux alliés.

L'armée de Brunswick franchit la frontière sans rencontrer de résistance, le 20 août 1792. Elle se présenta devant Longwy et somma cette place de capituler. Longwy avait une garnison suffisante et animée de bons sentiments, mais les bourgeois, affolés de terreur, la soutenaient bien mal. Avant même qu'on eût tiré contre la place un seul coup de canon, ils parlaient de se rendre. Leur terreur se convertit en épouvante lorsque tombèrent les premières bombes. Ils supplièrent le commandant Lavergne de capituler. Ce dernier ne demandait pas mieux. Une lettre trouvée dans ses papiers permet de croire à une trahison. Longwy ne tint que quinze heures et ouvrit ses portes.

La nouvelle de cet échec, loin d'abattre les courages, fît éclater en France la plus vive indignation. « Citoyens, la place de Longwy vient d'être rendue ou livrée. Les ennemis s'avancent. Peut-être se flattent-ils de trouver partout des lâches ou des traîtres. Ils se trompent... La patrie vous appelle. Partez. » Tels furent les termes de Ja proclamation adressée par l'Assemblée au peuple français pour lui annoncer ce malheur. Elle décréta en même temps que tout citoyen qui, dans une ville assiégée, parlerait de se rendre, serait puni de mort ; que Longwy serait rasé, et que ses habitants seraient, pendant dix ans, privés des droits de citoyen français. Le rapport adressé à l'Assemblée et lu devant les députés sur la capitulation de Longwy se terminait par ces mots : « En pareilles circonstances, que pouvait-on faire? » — « Mourir! » répondirent spontanément plusieurs voix.

Malgré ces protestations indignées, un pareil échec, surtout au début d'une campagne, était grave, car il pouvait décourager nos troupes et surexciter au contraire les convoitises prussiennes. Notre situation était d'autant plus précaire que la seule de nos armées qui pût s'opposer à l'invasion venait de perdre son général. Lafayette n'aimait pas la République et comprenait que, derrière lui, elle gagnait

du terrain. /Tiraillé entre son devoir qui lui imposait de tenir tête à l'ennemi, et ses opinions qui l'appelaient à Paris, lorsqu'il apprit les événements du 10 août et la prise des Tuileries par le peuple, il craignit pour sa propre sûreté et s'enfuit avec son état-major, mais après avoir donné des ordres pour une attaque imprévue et prié Lûckner de prendre, jusqu'à nouvel avis, le commandement en chef. Il voulait, par la Belgique, gagner le territoire anglais. Arrêté par les avant-postes autrichiens , il refusa de donner des renseignements sur la situation de l'armée française, fut traité, contre le droit des gens, en prisonnier de guerre, et pendant cinq années traîné de cachot en cachot.

Le traitement que les alliés infligeaient au chef de ceux qui avaient voulu défendre le trône constitutionnel laissait prévoir celui qu'ils réservaient aux révolutionnaires. Aussi bien ils se croyaient dorénavant assurés du succès, et, puisque Longwy avait succombé, puisque l'armée française était désorganisée par la fuite de son général, il ne leur restait plus qu'à marcher sur la capitale. Les émigrés ne cachaient plus leurs espérances. Goethe, alors attaché à la suite du duc de Saxe- Weimar, faisait partie de l'état-major. Il a noté soigneusement les diverses péripéties de

la campagne, et parlé de cette joie des émi- I grés. « On serait reçu partout, à bras ouverts, écrit-il, et la grande entreprise ne semblait rencontrer d'autre obstacle que le mauvais temps. » Il ne peut néanmoins s'empêcher de remarquer que paysans et bourgeois n'accueillent les prétendus libérateurs que très à contre-cœur. On ne rencontre que des visages renfrognés. Aucune prévenance. Les bons de réquisition sur Louis XVI, avec lesquels les alliés soldent leurs dépenses, ne sont pas regardés comme sérieux. « J'ai été moi-même témoin, raconte Goethe, d'une scène de ce genre, que son caractère éminemment .tragique a gravée dans ma mémoire. Plusieurs bergers avaient rassemblé leurs troupeaux pour les cacher dans les bois ou dans des lieux écartés ; surpris par des patrouilles alertes et amenés à l'armée, ils se virent d'abord amicalement reçus ; mais lorsque, pour conclusion, on partagea les troupeaux entre les régiments et les compagnies, et qu'on présenta très poliment aux bergers des traites sur Louis XVI, j'avoue peut-être n'avoir jamais vu, jamais imaginé une scène plus cruelle ni une douleur plus profonde et plus mâle dans toutes ses nuances. »

Goethe était un des rares Allemands qui prévoyaient alors un retour de fortune. Géné-

raux, officiers et soldats, heureux de la chute de Longvvy, ne songeaient en ce moment qu'à marcher sur la capitale. Frédéric-Guillaume insistait même pour précipiter la marche en avant de son armée. De fait, c'était la seule tactique à suivre. Sous peu de jours, cela aurait conduit les alliés à Paris. Nulle force n'était alors capable de leur résister. Mais Brunswick ne voulait s'avancer qu'à coup sûr. Laisser sur ses derrières ou sur ses flancs des places fortes lui paraissait la dernière des imprudences. Il ne se rendait pas un compte suffisant de l'esprit qui anime les armées modernes. Il opposa donc son veto absolu aux résolutions du roi, et déclara qu'on ne marcherait sur Paris qu'après s'être assuré une ligne de retraite sur la Meuse par la possession de Verdun.

Verdun, seule place de guerre entre la capitale et l'armée d'invasion, était alors en mauvais état, défendue par une garnison insuffisante et par de riches bourgeois qui tremblaient de peur à la pensée d'essayer un simulacre de résistance. Le peuple et surtout les paysans auraient volontiers tenu bon. Gœthe raconte qu'on saisit un paysan qui avait déchargé sur les troupes un mauvais pistolet. « Il répondit hardiment qu'il chassait les oiseaux de sa vigne et ne faisait de mal à

personne. Le commandant, après un instant de silence et de réflexion, pendant lequel il parut combiner ce cas avec ses instructions modérées, relâcha le prisonnier menacé, en lui donnant quelques coups de plat de sabre ; sur quoi le gaillard s'enfuit si précipitamment, que, nos gens lui ayant jeté son chapeau en poussant des cris de joie, il ne sentit pas la moindre envie de le reprendre. » Le commandant de la place et les soldats de la garnison auraient également voulu résister. Ce commandant se nommait Beaurepaire , et ses soldats étaient des volontaires de Maine-et- Loire , braves et énergiques citoyens qui avaient traversé la France au pas de charge et s'étaient jetés dans Verdun. Ils avaient comme le pressentiment d'une catastrophe prochaine, car, en passant à Paris, ils avaient prié un. de leurs députés d'écrire à leurs familles que tous étaient morts. Beaurepaire était digne de les commander. Dès qu'il eut compris que le conseil de la ville voulait à tout prix se rendre, il se fit sauter la cervelle en sa présence. Un écrivain allemand, qui semble avoir pris à tâche de dénigrer systématiquement la France et les Français, prétend qu'il fut seulement trouvé le lendemain baigné dans son sang, un pistolet déchargé à la main, et qu'on inventa cette fable du suicide en présence du conseil.

Quoi qu'il en soit,~Beaurepaire s'était donné la mort pour échapper à la honte d'une capitulation, et cet événement contrastait singulièrement avec ce que racontaient les émigrés des sentiments de la nation française.

Un des grenadiers de Beaurepaire imita son dévouement. Il ne voulut pas reconnaître la capitulation et tira sur les Prussiens qui entraient en ville : « J'ai vu ce soldat au corps de garde, écrit Goethe; c'était un très beau jeune homme, bien fait, au regard assuré, à la contenance tranquille. En attendant que son sort fût décidé, on le laissa en liberté. Près du corps de garde était un pont, sous lequel passait un bras de la Meuse : il s'assit sur le parapet, demeura quelque temps immobile, puis, se renversant en arrière, il se jeta dans l'eau. Il en fut retiré mort. » Tel était l'enthousiasme qui animait alors officiers et soldats. Ils préféraient la mort à la honte.

La mort héroïque de Beaurepaire et le suicide du grenadier de Maine-et-Loire arrêtèrent Brunswick au milieu de sa victoire. Il comprit que ses triomphes, pompeusement célébrés par les gazettes allemandes, n'étaient que des victoires stériles, et, pendant que son entourage croyait tout fini, lui, qui se rendait compte de la résistance qu'allait éprouver l'armée d'invasion, proclamait bien haut que

rien n'était commencé. Sans doute les bourgeois de Verdun avaient bien -reçu les alliés. Quelques jeunes filles, les plus belles de la ville, étaient allées au-devant de Frédéric- Guillaume et lui avaient souhaité la bienvenue. Le même soir, elles dansèrent avec les officiers prussiens. Gœthe a grand soin de parler des repas pantagruéliques qui furent offerts à cette occasion aux alliés; mais que prouvaient les sourires de ces jeunes filles et les festins des riches Verdunois ? La masse du peuple restait silencieuse. On obéissait, mais parce qu'on y était contraint. Brunswick ne voyait autour de lui que des figures mornes et sinistres. Il ne pouvait à aucun prix se procurer des espions. De ces défections tant annoncées par les émigrés, aucune ne se produisait. De ces soldats qui devaient venir à sa rencontre, aucun n'avait paru. De sombres pressentiments l'agitèrent. Ecrasé par le sentiment de sa responsabilité, il fut comme aveuglé par les circonstances et ne sut pas tirer parti de ses avantages. Au lieu de pousser en avant et de s'emparer des défilés de l'Argonne, qui lui auraient donné l'entrée du bassin de la Seine, il perdit dix jours à rallier ses divisions et à s'étendre le long de la Meuse, pour assurer à ses deux ailes le blocus de Thionville et de Montmédy. « Lorsque deux combattants sont Gaffarel. — LIX. 4

en présence, écrit à ce propos M. de Sybel, et que l'un des deux a conscience de quelque côté faible, il est vaincu à l'avance si son inquiétude lui fait croire que c'est justement à l'endroit vulnérable que son ennemi va le frapper : ainsi était Brunswick ; il oubliait sans cesse les dangers qui menaçaient son adversaire, pour ne penser qu'à son propre péril. Ce qui était surtout déplorable, c'est qu'il n'osait jamais résister ouvertement au roi; mais, après lui avoir cédé en apparence, il cherchait ensuite, par des moyens détournés, à revenir à sa première opuhon. » En effet, en nous mettant au point de vue allemand, s'il avait accepté le plan du roi, il n'aurait peutêtre pas vaincu la Révolution, mais il aurait remporté quelques brillants avantages sur l'armée française, et, dans tous les cas, il aurait conservé ses troupes intactes, et préparé sûrement la campagne de 1793. Ses délais et ses hésitations sauvèrent le pays. À la période de l'invasion succéda celle de la résistance.

A la nouvelle de la fuite de Lafayette, le gouvernement provisoire l'avait remplacé d'abord par le général Lùckner, puis par l'ancien mi-

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nistre girondin Dumouriez , qui rallia aussitôt les débris épars de Farinée de Lafayette et les ramena au sentiment de leur devoir en leur montrant que rien encore n'était perdu, et que, derrière eux, s'organisaient les masses de la défense nationale. Les soldats, qui l'avaient d'abord assez mal accueilli à cause de ses antécédents politiques, lui rendirent bientôt leur confiance. Il réussit à communiquer son ardeur à ses principaux lieutenants, Chazot, Beurnonville, Dillon, et, bien que ceux-ci voulussent conserver la défensive, et reculer au besoin derrière la Marne, pour s'y concentrer et attendre des renforts, Dumouriez leur proposa un plan audacieux, bien conçu, qui, bien exécuté, devait sauver la France.

Au plateau de Langres commence, dans la direction du nord-ouest, une petite chaîne de collines, de soixante kilomètres de longueur sur huit à dix de largeur. On l'appelle la forêt de lArgonne. Ce sont des hauteurs boisées, entrecoupées de ravins et de marécages formés par deux petites rivières, l'Aisne et l'Aire. Le sol est glaiseux, boueux, difficile pour les manœuvres d'une armée en campagne. Aujourd'hui, les hauteurs de l'Argonne ont perdu leur couronne de forêts, et le sol a été singulièrement amendé par les travaux persévérants des agriculteurs. Aucune position ne

gérait assez forte pour arrêter un ennemi résolu, car la hauteur moyenne des collines est médiocre. La voie ferrée les franchit sans tunnel, aux cols de Laxéville et de Coutances, par une tranchée qui n'a que 22 mètres de profondeur. En 1792, le pays était encore hérissé de sombres forêts, et à peu près impraticable à la cavalerie et à l'artillerie, d'autant plus que le ciel était venu à notre aide et que des torrents de pluie, qui ne cessaient de tomber depuis une semaine, avaient converti en une boue liquide ce sol déjà si perméable. C'était en automne, à la fin d'août.

Cinq routes mauvaises et mal entretenues coupaient alors l'Argonne et passaient par les cinq défilés principaux de la forêt. Il suffisait d'occuper ces cinq défilés pour être le maître de la situation. La plus septentrionale de ces routes est celle du Chêne-Populeux, qui met en communication Sedan et Vouziers; viennent ensuite la route de la Croix-aux-Bois, de Stenay à Vouziers ; celle du Grand-Pré, de Stenay à Autry; celle de la Chalade, de Varennes à Sainte-Menehould, et celle des Mettes, de Verdun à Sainte-Menehould. Ces cinq routes conduisent directement du bassin de la Meuse dans celui de la Seine. Une armée d'invasion, parvenue sur la crête de l'Argonne, n'a plus qu'à descendre droit sur Paris.

L'examen de la carte prouva à Dumouriez qu'en occupant ces cinq défilés il pouvait en faire — l'expression est de lui — comme les Thermopyles de la France. Le difficile était de s'y établir, avec des troupes inexpérimentées, par une marche de flanc d'une inconcevable hardiesse, en face d'une armée victorieuse, qui n'avait qu'à étendre la main pour s'en emparer. Les Prussiens, en effet, étaient campés à deux lieues de l'entrée de ces défilés, et Dumouriez avait huit lieues à faire pour gagner Grand-Pré, dix pour la Chalade et douze pour les Islettes. Néanmoins il se mit en marche, et, au lieu de filer derrière l'Argonne, ce qui eût dévoilé son plan, il suivit la crête des hauteurs du côté de la Meuse, par conséquent entre ces hauteurs et l'armée prussienne. Avec un général plus résolu que Brunswick, Dumouriez était perdu. Il aurait suffi aux Prussiens de se jeter sur le flanc des Français et de couper en plusieurs tronçons la colonne en marche. Mais la fortune sourit aux audacieux. Dillon, qui commandait l'avant-garde, fit réussir cette manœuvre désespérée. Parti de Stenay le 30 août, il bouscula les avant-postes prussiens qu'il rejeta au delà de la Meuse, en faisant croire à une attaque générale sur le front de l'armée française, puis, passant vivement vers le sud, il

s'empara de la Chalade et des Islettes, qu'il garnit de troupes (4 septembre). Dumouriez, qui suivait avec 15 000 hommes, occupa le Grand-Pré et la Croix-aux-Bois (3 septembre). Enfin une division de l'armée du Nord se jeta sur le Chêne-Populeux (7 septembre). Les cinq défilés étaient audacieusement conquis sous les yeux mêmes de l'ennemi stupéfait, et, derrière ces hauteurs aussitôt défendues par des abattis d'arbres , protégé d'ailleurs par les bûcherons qui avaient pris les armes et nous indiquaient les passages secrets et les chemins de traverse, Dumouriez pouvait braver les efforts de la coalition et attendre l'ennemi. En effet Kellermann, avec 22 000 hommes, arrivait de Bar-sur-Seine pour opérer sur les derrières des Prussiens ; Beurnonville, avec 16 000, venait directement de Rethel au Grand-Pré. Enfin les masses de volontaires arrivaient tous les jours et se concentraient aux camps de Châlons et de Reims, pour se porter ensuite sur les points menacés. La position était inexpugnable. Dumouriez venait d'improviser un camp retranché formidable entre Paris et TArgonne. Les Prussiens ne pouvaient que le tourner, et alors ils s'exposaient à une attaque de flanc, toujours dangereuse pour mie armée en marche, ou bien ils devaient risquer une attaque de front, mais dans d'étroits défilés

où quelques hommes résolus pouvaient arrêter une armée, et ce n était pas la résolution qui manquait aux soldats de Dumouriez.

L'effet moral était produit; la France respira, et Brunswick comprit, mais trop tard, combien il avait eu tort d'être si prudent. Ses lieutenants commençaient à se décourager et ses soldats à se démoraliser. La pluie ne cessait de tomber, les vivres manquaient, et déjà les paysans faisaient* le coup de fusil et massacraient traînards ou fourrageurs. Les Prussiens se jetèrent alors sur les riches vignobles dont la Champagne est si fière; mais le raisin n'était pas encore mûr, et bientôt la dyssenterie les décima. A leur tour, ils étaient vaincus avant d'avoir combattu.

Plusieurs jours s'étaient écoulés, et le soleil n'avait pas encore reparu. Brunswick voyait son armée fondre entre ses mains. Il se détermina à une attaque générale des défilés (10 septembre). Elle fut malheureuse. Ses soldats furent partout repoussés avec perte. Dumouriez avait pratiqué de secrètes communications dans l'intérieur de la forêt et portait sur les points menacés des forces inattendues. Le lendemain 11, les Prussiens concentrèrent leurs efforts contre Grand-Pré, mais ils furent reçus vigoureusement par Miranda et Stengel. Il arriva même sur plusieurs points que nos sol-

dats, électrisés par l'exemple de leurs chefs, sautèrent par devant leurs fortifications improvisées et devancèrent à la baïonnette l'attaque des Prussiens. La confiance avait gagné tout le monde. On supportait gaiement les intempéries du climat et même le manque de vivres, car on savait alors souffrir et mourir pour la patrie autrement que dans les couplets d'une chanson.

Malheureusement, Dumouriez n'avait pas tout prévu. Dillon aux Islettes et à la Chalade était à peu près inexpugnable; lui-même, dans son camp retranché de Grand-Pré, défendu par des hauteurs couronnées d'artillerie et par les marécages de l'Aire, était en sûreté ; mais il avait eu le tort de ne point assez faire attention à un passage, dont il avait jugé l'importance secondaire : c'était le défilé de la Croix-aux-Bois. Il en avait confié la garde seulement à quelques centaines d'hommes, et le chef du poste lui persuada qu'en brisant les routes quelques volontaires suffiraient pour arrêter l'ennemi. Les Prussiens ont toujours eu soin, dans toutes leurs guerres, d'étudier soigneusement le terrain, et surtout d'obtenir à tout prix des renseignements exacts sur la position de leurs ennemis. Il paraîtrait que des espions apprirent à Brunswick qu'on pouvait forcer le passage, et par conséquent couper en

deux tronçons l'armée qui gardait l'Argonne et s'ouvrir par force le chemin de Paris.

L'avis était bon : Brunswick en profita. La Croix-aux-Bois fut attaquée le 13 et emportée non sans résistance. Dumouriez comprit aussitôt la faute énorme qu'il avait commise et envoya un de ses lieutenants, Chazot, reprendre le défilé. Dans la journée du 15, Chazot exécuta cet ordre et repoussa l'ennemi ; mais il fut attaqué deux heures plus tard par des forces très supérieures, et, comme il n'avait pas eu le temps de se fortifier, il dut évacuer de nouveau la Croix-aux-Bois et se replier en désordre sur le Chêne-Populeux. Le général Du- Jjouquet, qui commandait ce dernier défilé, estimant avec raison que le gros des forces ennemies se dirigeait contre lui, ne voulut pas être cerné, évacua à son tour la position, et battit en retraite sur Châlons.

Tout semblait perdu. L'Argonne était franchie, la route de Paris libre, et l'armée de Dumouriez coupée en deux. Pour peu que les Prussiens se jetassent par la Croix-aux-Bois sur les derrières de l'armée française et occupassent les passages de l'Aisne, Dumouriez, qui avait déjà en face toute une armée et venait de perdre la moitié de la sienne, qui de plus était enfermé par deux cours d'eau et une forêt, n'avait plus qu'à capituler ou qu'à

se faire tuer avec son dernier homme, et cela sans utilité pour le pays. Qu'on imagine les angoisses patriotiques que dut alors éprouver le général en chef. Il venait par sa faute de perdre le fruit de combinaisons savantes, et, si les Prussiens étaient actifs, ils le tenaient prisonnier.

Dans cette situation désespérée, Dumouriez conserva un admirable sang-froid. Il lui fallait avant tout sauver son armée et échapper à la honte d'une capitulation. Deux plans se présentaient : se replier sur Châlons, ou bien persister dans son système, mais en le restreignant. Avec le premier plan, il s'exposait à être poursuivi par toute l'armée d'invasion et à perdre ses communications avec Dillon et Dubouquet. De plus, il était forcé d'accepter la bataille dans une immense plaine, où la supériorité numérique des Prussiens leur assurerait infailliblement l'avantage, sans parler de l'effet moral désastreux produit sur l'opinion publique par une retraite dans la direction de Paris. Dans le second plan, au contraire, il s'agissait de se replier sur Sainte-Menehould et de faire face à l'ennemi, appuyé sur le corps de Dillon, qui conserverait ses positions. De la sorte, on se maintenait dans un pays déjà connu, au centre de fortes positions, qui permettaient de donner la main aux corps disper-

ses et surtout de temporiser. La tactique de Fabius Cunctator était en effet la seule qui convînt en la circonstance, car c'était une singulière hardiesse que de décamper en face d'un ennemi redoutable, nécessairement aux aguets, qui avait déjà débordé notre flanc et pouvait d'un moment à l'autre cerner toute l'armée.

L'audace avait déjà réussi à Dumouriez.

Aussi bien avec des troupes aussi jeunes, aussi inexpérimentées, aussi impressionnables que les siennes, peut-être était-ce la meilleure des tactiques que de payer d'audace et d'affecter une confiance toujours communicative. Il ordonna donc à Beurnonville, à Chazot, à Dubouquet et à Kellermann de se rendre à Sainte- Menehould, et le 15, à minuit, commença à décamper silencieusement de Grand-Pré. La nuit était sombre et favorisait la retraite. Les Prussiens, endormis dans une trompeuse confiance et se croyant désormais assurés de la victoire, n'avaient pas encore dessiné leur mouvement tournant de la Croix-aux-Bois sur l'Aisne. Tout se passa à merveille. Dès le 16 au matin, l'armée française avait passé l'Aisne. Deux terreurs paniques faillirent, coup sur coup, compromettre le succès de cette marche hardie. Sur les huit heures du matin , quelques hussards prussiens avaient attaqué notre arrière-garde. La crainte de la trahison et la

conscience du danger jetèrent un instant la confusion dans nos rangs; mais l'énergie de Miranda et de Stengel arrêta les fuyards. Quelques heures plus tard, le même désordre se renouvela. Les soldats crient tout à coup qu'ils sont trahis et que Dumouriez a passé à l'ennemi. En un instant, les rangs sont mêlés et les armes confondues. Près de 1500 fuyards vont répandre dans toute la France le bruit d'un désastre. Heureusement, Dumouriez ordonna que personne ne bougeât. Peu à peu, l'émotion se calma, et, dans la matinée du 17, l'armée avait retrouvé ses rangs.

Ainsi s'opéra cette manœuvre extraordinaire, qui rendit à Dumouriez presque tous ses avantages. Il est vrai que la route de Châlons à Paris restait ouverte aux Prussiens et qu'ils pouvaient s'y précipiter; mais l'armée française était sur leurs derrières , qui paralysait leur élan et interceptait leurs communications. Il leur Mlait à tout prix une bataille : Brunswick le comprit et vint l'offrir à son heureux adversaire.

Les deux armées se trouvaient alors dans la partie de la Champagne qu'on nomme la Champagne pouilleuse. C'est une vaste plaine crayeuse, sans bois, sans moissons, abandonnée en partie à la vaine pâture. La position choisie par Dumouriez, Sainte-Menehould, est placée

Ersur l'Aisne et défendue au sud par la rivière | marécageuse de l'Aure, au nord par la Bionne f et la Tourbe. Elle est adossée à Test à la ; forêt de l'Argonne et à l'ouest protégée par un amphithéâtre de hauteurs déterminé à droite par le mont Yvron, à gauche par le mont Gi- • zeaucourt, au centre par le mont de la Lune et l'éminence de Valmy. Dumouriez, couvert par ; l'Aure et la Bionne, appuyé au corps de Dillon, qui n'avait pas quitté le défilé des Mettes, occupa les monts Ivron et de la Lune, et donna l'ordre à Kellermann de camper sur le mont Gizeaucourt.

Kellermann venait en effet d'arriver avec 25 000 hommes de renfort (19 septembre). Beurnonville avait déjà rejoint l'armée avec sa division. Près de 60 000 Français étaient désormais concentrés aux environs de Sainte-Menehould, et chaque jour arrivaient de nombreux volontaires. Peu à peu, les chances s'égalisaient.

Pendant ce temps, que devenaient les Prussiens ? Comment avaient-ils laissé Dumouriez opérer si tranquillement son changement de front? Pourquoi n'avaient-ils pas attaqué Dillon aux Islettes ? Pourquoi n'avaient-ils pas empêché la jonction de Beurnonville et de Kellermann ? Brunswick ne voulait opérer que par grandes masses. Il voyait la route de Paris ouverte devant lui et avait cru que Dumou-

riez n'aurait pas l'audace de persister clans son système et d'accepter la bataille dans la singulière situation qui mettait les Français le dos à Berlin et le visage vers Paris, tandis que les Prussiens avaient l'aîr de défendre la France et d'attaquer l'Allemagne. Aussi avaitil négligé la poursuite , en se contentant d'occuper les passages abandonnés par nos troupes. Ses illusions furent de courte durée. Il apprit tout à coup que Kellermann et Dumouriez étaient réunis et occupaient une position défensive formidable.

Deux plans se présentèrent alors à son esprit. Négliger l'armée française, bousculer les petits corps d'armée et les volontaires qui occupaient le pays .entre l'Argonne et Paris, et marcher droit sur la capitale. C'est déjà ce qu'il aurait dû faire au début de la campagne. Mais, aujourd'hui, toute une armée était sur ses derrières, et, en cas d'échec sous Paris, il était perdu. La prudence l'avait jusqu'alors guidé. L'heure de l'audace n'était pas encore venue. Il renonça donc à ce projet.

Le second plan était de négliger au contraire les corps disséminés entre l'Argonne et Paris, de présenter la bataille à Dumouriez et Kellermann avec des forces supérieures, de les écraser et de se porter ensuite sur Paris. Mais il lui fallait une victoire ; l'obtiendrait-il?

Le 20 septembre, au matin, les Prussiens se portèrent tout à coup sur les hauteurs de Gizeaucourt et de la Lune, que Kellermann avait eu le tort de ne pas suffisamment garnir de troupes, et ouvrirent contre nos soldats le feu de leurs nombreuses batteries. Confusément entassés à Valmy, les régiments de Kellermann commençaient à flotter, et déjà on signalait dans leurs rangs le désordre avant-coureur de la perte des batailles. C'était en effet pour ces jeunes soldats, dont la plupart n'avaient jamais vu le feu, une redoutable épreuve que de soutenir, sans bouger, le feu de l'artillerie, et de ne pouvoir riposter qu'à travers le brouillard et la fumée. Ils eussent préféré une attaque à main armée. Mais Brumvisck, qui avait le sentiment de sa supériorité, ordonna de continuer la canonnade. Quelques obus habilement dirigés firent sauter des caissons et mirent le désordre dans l'infanterie. La première ligne pliait déjà. Kellermann accourt. Un boidet renverse son cheval; mais il se relève et rétablit l'ordre. A ce moment critique arrivent les renforts de Dumouriez, Chazot et Beurnonville, qui occupent fortement le mont Yvron et empêchent Kellermann d'être dé-

bordé sur sa droite, comme il Fêtait déjà au centre et à gauche par les monts de la Lune et Gizeaucourt.

Il était alors midi. Le brouillard se dissipait, et la fumée montait au ciel. Brunwick jugea le moment favorable et ordonna l'attaque de Valmy par trois colonnes. Comment nos jeunes troupes supportèrent-elles le choc des vétérans de Frédéric II ? Kellermann leur ordonna de ne pas attendre et de courir au devant de l'ennemi; puis, élevant la voix, il crie : Vive la nation! Ce cri, aussitôt répété par l'armée entière, répercuté par les vallons et les bois, couvre tous les autres bruits. Fini, il recommençait encore. La terre en tremblait'. Les Prussiens montaient pourtant fermes et sombres. Leurs trois lignes noires et bleues s'étendaient sur la croupe de Valmy comme trois gigantesques serpents d'acier; mais elles hésitaient. De gauche et de droite elles recevaient une pluie de feu. En face, les volontaires de Kellermann continuaient à pousser leurs cris. Un grand découragement s'empara de ces brutes mercenaires, qui ne savaient encore que tuer et mourir. Ils s'arrêtèrent, puis bientôt battirent en retraite. La victoire était à demi gagnée.

Sur les quatre heures, le roi Frédéric-Guillaume, mécontent et mortifié, fit battre* une

seconde fois la charge. Sa docile infanterie obéit. Lui-même descendit, avec son étatmajor, sous le feu de la mitraille. Avec lui descendit Goethe, tout occupé à analyser scientifiquement ce qu'il nommait la fièvre du eanon. « Bruit curieux, écrivait plus tard l'apprenti diplomate : on dirait un composé du bourdonnement de la toupie, du murmure de l'eau et du piaillement du moineau... tout est comme imprégné d'une sorte de couleur brune et rouge qui rend les objets encore plus impressifs sur vous. » Pendant que le futur poète étudiait avec soin ses sensations psychologiques, le roi, plus réfléchi, comprenait que les soldats qui défendaient Valmy étaient non plus des mercenaires, mais bien des fanatiques et au besoin des martyrs. Il fit cesser un massacre inutile, et ordonna de reprendre les positions du matin.

La bataille de Valmy ne fut donc pas à vrai dire une victoire, puisque l'ennemi retourna, sans être inquiété, à son campement; mais l'épreuve était décisive. Les savetiers et les tailleurs qui composaient l'armée française étaient de vrais soldats. Les généraux qui la commandaient n'étaient pas des officiers de parade mais bien des adversaires sérieux. La Révolution française enfin n'inspirait plus le ridicule, mais déjà le respect et bientôt la Gaffarel. — LIX. 5

crainte. Valmy fut comme le baptême sanglant et glorieux de la France nouvelle. Goethe lui-même ne se souciait plus d'analyser la fièvre du canon. « La plus grande consternation s'était répandue dans l'armée, écrit-il. Le matin encore, on ne parlait que d'embrocher et de manger tous les Français... maintenant chacun paraissait rêveur; on ne se regardait pas, ou, si cela arrivait, c'était pour détester ou maudire. A la nuit tombante, nous avions par hasard formé un cercle, au milieu duquel un feu ne put même être allumé comme à l'ordinaire. La plupart se taisaient, quelques-uns discouraient, et pourtant, à proprement parler, chacun manquait de réflexion et de jugement. Enfin on m'interrogea pour me demander ce que je pensais de tout cela. Je répondis cette fois : « De ce lieu et de ce « jour date une nouvelle époque dans l'histoire « du monde, et vous pourrez dire : J'y étais. »

La perte était égale des deux côtés : huit à neuf cents hommes pour chaque armée. Rien encore n'était décidé, et même les Prussiens, toujours maîtres de la route de Paris, pouvaient revenir à leur premier plan et marcher sur la capitale. Mais la gaieté et l'espérance régnaient dans le camp des Français, les regrets, les récriminations et déjà le découragement dans le camp des Prussiens. Les vivres arrivaient en

abondance aux Français ; les Prussiens manquaient de subsistances. La saison continuait à être mauvaise et dans ce sol marécageux, détrempé par des pluies continuelles, prolonger son séjour, c'était s'exposer à une perte certaine. « L'épidémie qui nous avait envahis, écrit Goethe, rendait plus triste et plus terrible notre situation. Si belliqueux et résolu qu'on eût été la veille, on avouait qu'un armistice était désirable, car les plus courageux et les plus ardents étaient forcés de reconnaître après quelque réflexion qu'une attaque serait l'entreprise la plus téméraire du monde ; et les opinions flottèrent encore pendant le jour. On garda, pour sauver les apparences, la même position que pendant la canonnade, mais vers le soir on changea un peu, enfin le quartier général fut porté à Hans. »

Les Prussiens ne savaient trop à quel parti s'arrêter. Ils n'étaient pas positivement vaincus, et ils auraient pu, à leur choix, ou bien envahir la Lorraine, ou bien assiéger les places faiblement gardées de Sedan et de Montmédy, et s'assurer, par la prise de ces places, des quartiers d'hiver sur la Meuse; mais il fallait ne pas perdre de temps, car d'heure en heure grossissait le nombre des soldats français, et le cercle d'investissement se resserrait peu à peu autour de l'armée d'invasion. Les Autri-

chiens ne cachaient pas leur mécontentement, les émigrés étaient soucieux et découragés, le roi Frédéric-Guillaume était humilié : il en voulait aux émigrés pour avoir cru à leurs belles promesses, à Brunswick pour ne pas avoir remporté la victoire; il se reprochait à lui-même de s'être embarqué dans une mauvaise aventure. La température l'énervait, la privation des vivres commençait à l'atteindre ; l'épidémie de dyssenterie, qui prenait des proportions inquiétantes, pouvait le frapper à son tour. Aussi résolut-il de quitter la France, mais en sauvegardant l'honneur militaire.

Des pourparlers s'ouvrirent. Pendant la bataille du 20 septembre, un secrétaire particulier du roi de Prusse, Lombard, avait été fait prisonnier. Dumouriez lui rendit la liberté, mais en lui remettant un mémoire, destiné à être présenté au roi, dans lequel il était dit que la prolongation de la guerre ne ferait qu'aggraver la situation de Louis XVI, et que la Prusse n'avait aucun intérêt à se sacrifier pour l'Autriche, qui lui avait toujours été hostile. Il concluait en proposant un armistice : Brunswick accepta l'ouverture et fut vivement soutenu en cette occasion par un ami particulier de Frédéric-Guillaume, le général Manstein. On convint d'abord de ne plus verser de sang inutile aux avant-postes. Les fourrages

et les excursions de cavalerie furent seuls autorisés. On en arriva bientôt aux négociations et aux échanges de prisonniers. De part et d'autre régnait la plus grande politesse. Les officiers prussiens convenaient que la guerre était impolitique. Quant aux soldats, ils se jugeaient tous perdus et n'aspiraient qu'à revoir le sol natal.

La situation en effet empirait chaque jour pour les Prussiens. Nos paysans, encouragés par la présence de nos soldats, ne cachaient plus leur hostilité. Ils faisaient disparaître, ils détruisaient même leurs vivres, et, au besoin, faisaient le coup de fusil contre les patrouilles ennemies. Même à Verdun, c'est-à-dire dans la seule des villes qui se fût compromise par ses c mplaisances pour les alliés, les bourgeois commençaient à trouver qu'ils avaient commis une lourde faute. Gœthe raconte qu'il fut tout surpris d'entendre un jeune garçon, qui le guidait dans les rues de Verdun, lui dire en montant une des jeunes filles qui avaient accueilli si gracieusement le roi de Prusse : « Ah ! que cette jolie tête se tienne bien sur ses épaules! La chance a tourné : à présent, je ne Changerais pas avec elle. » Les Prussiens manquèrent une fois de pain pendant cinq jours ; le pays épuisé n'avait plus rien à leur fournir. Ils se jetèrent sur les raisins qui gar-

Hissaient les coteaux, mais cette nourriture insuffisante engendra la dyssenterie. De plus, le temps froid et humide se changea en pluies torrentielles qui détrempaient et détruisaient les tentes. En quelques jours, le tiers de l'armée fut atteint par la maladie.

En présence d'une armée aussi désorganisée et décimée, pourquoi Dumouriez ne prit-il pas hardiment l'offensive? Il avait près de 80 000 hommes sous ses ordres. Des renforts lui étaient annoncés. L'armée du Rhin pouvait opérer en sa faveur une utile diversion, et couper ou tout au moins menacer la retraite des Prussiens. Il pouvait donc ou bien attaquer directement Brunswick, ou bien fondre sur le Rhin et du coup conquérir les principautés ecclésiastiques et la Belgique entière : car l'Allemagne était alors ouverte à nos troupes et ne nous eût pas opposé de résistance. Ses ennemis l'ont accusé d'avoir vendu son inaction au roi de Prusse. On a encore prétendu qu'il avait conclu avec le roi un traité secret d'évacuation que ratifia la Convention nationale, mais, bien mieux que ces calomnies ou ces suppositions, les faits militaires expliquent et la retraite des Prussiens et l'inaction de Dumouriez.

La Pologne venait de se soulever de nouveau : la czarine Catherine II, profitant de

Téloignement des armées prussienne et autrichienne, menaçait de la détruire à son profit. Brunswick n'eut pas de peine à démontrer à Frédéric-Guillaume qu'en s'obstinant à envahir la France il faisait le jeu de la Russie; et, comme la Prusse n'a jamais écouté que son intérêt, et qu'il valait mieux démembrer à coup sûr la Pologne que s'exposer à un échec en France, le roi se décida à battre en retraite, et, après être resté dix jours encore sur ses positions, afin de prouver qu'il se retirait volontairement, il commença l'évacuation le 1er octobre. Quant à Dumouriez, il ne tenait pas, en poussant les Prussiens au désespoir, à s'exposer à quelque retour inattendu de la fortune. De plus, il désirait avoir le champ libre pour tomber sur les Autrichiens, qui venaient d'éprouver un échec sérieux devant Lille. Si donc les Prussiens voulaient se retirer, il fallait le leur permettre et au besoin leur ouvrir toutes les portes. Brunswick et Dumouriez convinrent tacitement de ne pas s'attaquer, et, après s'être observés et suivis pour la forme, les deux généraux se dirigèrent chacun d'un côté opposé, là où les appelaient de nouveaux intérêts.

Ainsi se termina piteusement, ridiculement, la première invasion prussienne. Ces fanfarons de gloire reviennent tristes et découra-

gés, heureux ceux qui reviennent, marquant leurs étapes par des traînées de cadavres. II faut lire dans Gœthe le lamentable récit de cette retraite, lente, pénible, à travers un pays fangeux et piétiné. « Dans cette presse effroyable, écrit-il, l'instinct de la conservation personnelle ne connaissait plus de pitié, plus de ménagements ; non loin de nous, un cheval tomba devant un chariot de bagages : on coupa ses traits, et on laissa le cheval gisant ; mais les trois autres ne pouvant plus traîner la voiture, on coupa aussi leurs traits, on jeta dans le fossé la voiture pesamment chargée, et, après une très courte halte, nous passâmes outre et par-dessus le cheval, qui essayait de se relever. Je vis distinctement ses jambes broyées sous les roues. Cavaliers et piétons cherchaient à se sauver par les prés; mais ils étaient trempés à fond et inondés par les fossés débordés. La suite des sentiers était partout interrompue. Que dans ces circonstances on vît les prés, les fossés et les champs couverts de chevaux morts, c'était la suite naturelle de la situation ; mais bientôt on les vit aussi écorchés et dépecés : triste preuve de la disette générale. » Voici les passages de FArgonne traversés de nouveau, voici Verdun et Longwy évacués, voici la frontière franchie ! Les troupes conservent encore un certain or-

dre, mais elles sont honteuses de leur insuccès et ne cachent pas leur mécontentement. L'Europe ne savait s'il fallait ou les plaindre ou les siffler : n'avaient-ils pas été ramenés tambour battant par ces mauvais soldats dont ils se moquaient si fort ? Aussi bien les Prussiens ne nous ont jamais pardonné leur gigantesque déconvenue. Humiliés et tournés en ridicule, ils nous ont, à partir de 1792, poursuivis de leur haine. Dès ce jour, nous fûmes pour eux ce qu'ils nomment encore, dans leur odieuse gallophobie, les ennemis héréditaires. Qu'importent les jalousies effrénées de la Prusse? Ne savons-nous pas qu'en histoire il est des retours soudains, et que la France est par excellence le pays des catastrophes imprévues, mais aussi des résurrections merveilleuses !

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