LILLE ET JEMMAPES
Depuis 1713, c'est-à-dire depuis le traité d'Utrecht, qui termina la guerre de succession d'Espagne, les Pays-Bas appartenaient à l'Autriche. C'était en quelque sorte un patrimoine de famille. Les empereurs d'Allemagne avaient succédé à ces fameux comtes de Flandre, ducs de Bourgogne, dont les querelles et l'ambition troublèrent si souvent l'Europe centrale au moyen âge; mais, s'ils avaient hérité de leur puissance, ils avaient également hérité de leurs embarras. Les tisserands de Gand et de Bruges, les forgerons de Liège, les marins d'Anvers et d'Ostende étaient les descendants directs de ces riches bourgeois, dont les souverains recherchaient jadis l'alliance. Ils étaient fiers de leurs privilèges, de leurs institutions locales, et prétendaient les maintenir envers et contre tous. Comme les hidalgos de l' Aragon, ils auraient volontiers prêté
à leurs princes ce hautain serment de fidélité : « Nous qui valons autant que toi, nous te serons fidèles, situ respectes nos coutumes, sinon non. »
La maison d'Autriche, du reste, avait toujours ménagé ses sujets des Pays-Bas. Les gouverneurs qu'elle envoyait dans cette province importante étaient de véritables vicerois, qui prenaient à cœur les intérêts de leurs compatriotes d'adoption. Peu d'impôts, peu de vexations, à peine quelques demandes d'argent, et toutes les faveurs de la cour offertes aux représentants des grandes familles belges qui voudraient bien les accepter. Cette sage tolérance ne leur avait pourtant réussi qu'à moitié. Sans doute, il existait bien dans les Pays-Bas un parti autrichien, qui comptait tous ceux que la séduction des faveurs impériales et de lucratives sinécures rattachait à l'Autriche. Les fonctionnaires par intérêt, l'armée par esprit de corps, étaient aussi du parti autrichien ; mais, malgré la douceur du gouvernement, la nation entière repoussait avec énergie la domination de l'étranger. Les idées nouvelles germaient confusément dans les esprits. On parlait de patrie, de nationalité ; les souvenirs de l'antique indépendance revenaient avec amertume. Une habile propagande entretenait une 'sourde agitation, et
l'heure approchait d'une' Insurrection générale.
Au parti autrichien deux partis étaient opposés, tous deux animés d'une haine égale pour l'étranger, mais différents entre eux par la nature de leurs souhaits : c'étaient le parti belge et le parti français . Le parti belge avait en horreur la domination autrichienne et cherchait à. faire revivre les vieilles libertés municipales et locales. La petite noblesse, la bourgeoisie et surtout le clergé appartenaient à ce parti; mais il voulait aussi conserver les vieilles institutions, les démarcations de classes, de provinces, de castes même, les corporations, les confréries, en un mot le moyen âge ; et , comme il avait en main la richesse, une grande partie de la population lui était attachée, surtout les classes pauvres, habituées à vivre des aumônes du clergé. Le parti français détestait aussi la domination autrichienne; mais il voulait de plus, à l'exemple de la France, entrer résolument dans le courant des idées nouvelles, c'est-à-dire proclamer la liberté nationale, l'égalité et la souveraineté du peuple. Les petits bourgeois des villes, les paysans aisés, les marins et surtout les grandes agglomérations ouvrières de Liège et de Namur, habitués depuis des siècles à des mœurs presque démocratiques , appartenaient au parti français . Il y avait
donc dissentiment entre les deux partis. Les I uns entendaient rester stationnaires, les autres voulaient marcher en avant. C'étaient déjà, sous d'autres noms, les conservateurs et les libéraux. Ils ne s'entendaient que sur un point, la haine de l'étranger.
Une première fois déjà, en 1789, la Belgi- I que avait pris les armes contre l'empereur Joseph" II. Ce prince était animé d'excellentes intentions, mais il essaya des réformes prématurées. Il s'attaqua imprudemment au clergé, et les prêtres, sous le prétexte que l'Empereur avait violé les lois fondamentales du Brabant, avaient organisé contre lui une formidable insurrection. Le maréchal Bender, envoyé avec une nombreuse armée , avait triomphé de toutes les résistances et noyé dans le sang les villes rebelles. C'était un triomphe pour le parti autrichien, une grave défaite pour le parti belge et le parti français ; mais personne ne perdit courage. L'exemple de la France soutenait toutes les défaillances. I On n'attendait plus que l'occasion de recommencer la lutte. Ce fut à ce moment que la France, poussée à bout par les attaques préméditées et l'insolence voulue de la Prusse et de l'Autriche, leur déclara la guerre. Les Pays- Bas devaient être et furent un des principaux théâtres de cette guerre.
Dumouriez, alors qu'il était encore ministre de Louis XVI, avait déjà conçu le projet d'envahir et de conquérir la Belgique. Trois armées devaient concourir à cette opération, celle de Rochambeau, celle de Lafayette, celle de Lùckner. Rochambeau était posté de Dunkerque à Philippeville, Lafayette de Philippeville à Lauterbourg, et Lùckner gardait la frontière du Rhin. De ces trois armées, les deux premières seules devaient marcher en avant; celle de Liickner n'était destinée qu'à servir de réserve.
L'armée de Rochambeau était à portée d'agir, puisqu'elle se trouvait directement en face des places fortes autrichiennes; mais Rochambeau était souffrant, maladif, chagrin. Il n'avait accepté son commandement qu'à contre-cœur. Habitué aux traditions de la tactique méticuleuse que Frédéric II avait mise à la mode depuis la guerre de Sept ans, il répugnait à l'idée d'envahir par grandes masses un pays hérissé de forteresses. Aussi Dumouriez, qui connaissait les sentiments du général, lui avait-il assigné un rôle secondaire. Il s'agissait simplement d'envoyer trois colonnes sur Mons, Tournai et Fumes, pour
faire croire à une invasion en règle de toute la Belgique et pour masquer l'attaque véritable, dont était chargé Lafayette. Lafayette, au contraire, plein de feu et d'ardeur, éprouvé par la grande guerre des Etats-Unis d'Amérique, ne demandait qu'à se rendre digne de la confiance qu'on lui accordait. Ses soldats l'aimaient, ses lieutenants lui obéissaient. On pouvait donc compter sur lui. Il avait reçu l'ordre de combiner ses opérations avec celles de Rochambeau, et, au moment même où ce dernier envahissait les Pays-Bas sur trois colonnes, il devait, lui Lafayette, se porter de Stenay sur Namur, remonter la Meuse jusqu'à Liège, et de là se rabattre sur Bruxelles.
Ce plan était bien conçu : il avait des chances de réussite, car les troupes autrichiennes étaient peu nombreuses, et un puissant parti n'attendait pour se soulever que la présence de quelques soldats français . Lafayette se mit donc en marche. Le pays qu'il avait à parcourir était mauvais : la Meuse est resserrée entre ses rives dans une vallée étroite, dont les escarpements meurent sur ses bords. Au moment où elle sort du territoire français pour entrer sur le territoire autrichien, elle coule dans des gorges étroites, formées par des files de rochers à pic. Des routes, alors mal entretenues, couraient le long de cette
vallée. L'ardeur des troupes était telle que, malgré leur fatigue, et par des chemins à peu près impraticables, elles réussirent à descendre la Meuse jusqu'à Givet et se préparèrent à marcher sur Namur ; mais de déplorables nouvelles arrêtèrent la marche et suspendirent les opérations. L'armée de Rochambeau venait en effet de subir de graves échecs. Ce n'étaient pas les Pays-Bas autrichiens, mais bien la France qui était envahie. D'offensive qu'elle était, la guerre devenait subitement défensive.
D'après le plan convenu, le . général Biron avait quitté Valenciennes et se portait sur Mons ; le général Dillon était sorti de Lille et marchait sur Tournai. Une troisième colonne se dirigeait de Dunkerque sur Furnes. Biron avait heureusement franchi Ja frontière, s'était emparé de Quiévrain et approchait de Mons. Tout à coup, quelques ennemis paraissent au loin. Deux régiments de dragons se débandent, sans même essayer de combattre, aux cris de : Trahison*. Sauve qui peut! et jettent l'épouvante dans le reste de l'armée. L'infanterie aurait voulu tenir; mais les dragons, dans leur effarement, passent sur le corps des fantassins, qui, débandés à leur tour, démoralisés, se mettent à fuir à toutes jambes. L'ennemi profite de cette inexprimable confusion
pour charger les fuyards, s'emparer du camp et prendre tous les effets militaires.
Presque au même moment, la cavalerie de Dillon, à l'aspect de quelques troupes autrichiennes près de T,ournai, se débandait aux mêmes cris de : Trahison! et entraînait dans cette fuite le reste de l'armée, qui perdait encore ses bagages. A cette nouvelle, la colonne qui se portait sur Furnes et l'armée de Lafayette arrêtaient leur mouvement.
Y avait-il eu trahison ? Oui et non : non, puisqu'on n'avait même pas rejoint l'ennemi ; oui, car certains corps de l'armée, la cavalerie surtout, étaient animés du plus mauvais esprit. Les généraux eux-mêmes n'étaient pas exempts de reproches. Ils considéraient Dumouriez comme un parvenu et ne lui obéissaient qu'avec répugnance. Les soldats, pour leur part, n'admettaient pas ces distinctions subtiles. On avait fui sans combattre, donc on avait trahi ; et, sans plus [réfléchir, ils se disposèrent à punir les traîtres. Lorsque Dillon revint à Lille, il fut enfermé dans une grange et massacré avec un officier du génie nommé Bertois. La populace se mit aussi de la partie et pendit quelques prisonniers. Assurément ces excès sont blâmables, et nous ne chercherons pas à les excuser ; peut-être nous expliquerons-nous ce premier moment de sauvage
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colère, en nous reportant à Fépoque et en nous figurant l'ardeur générale qui enflammait les esprits.
Les conséquences du double échec de Quiévrain et de Tournai étaient graves. Au début d'une guerre, il pouvait nous démoraliser et au contraire surexciter la confiance de nos ennemis. Le pire était que nous ne pourrions plus utiliser sur notre frontière du Nord l'admirable élan d'énergie militaire qui poussait alors bon nombre de Français sur les champs de bataille. Il fallait nous résigner à attendre, quand nous aurions dû prendre les devants; à être envahis, quand nous devions envahir. Heureusement pour nous, les ennemis ne profitèrent pas de notre désarroi. L'armée autrichienne des Pays-Bas était bonne, mais peu nombreuse, et les généraux qui la commandaient, imbus de la fausse idée qu'il faut à la guerre procéder avec lenteur et d'après toutes les règles de l'art, n'osaient pas s'aventurer dans un pays aussi couvert de forteresses que la Flandre française. D'ailleurs ils attendaient pour agir l'entrée en ligne des Prussiens, et ceux-ci ne commencèrent leurs opérations que le 20 juillet 1792. Ils restèrent donc dans leurs cantonnements et se contentèrent d'inquiéter nos avant-postes . Ce fut une grave faute qu'ils commirent. L'indiscipline
augmentait dans l'armée française; les généraux, les officiers, les soldats eux-mêmes étaient divisés d opinions. Enfin les nouvelles recrues, volontaires pour la plupart, apportaient aux camps de la bonne volonté sans doute, mais aussi un esprit de défiance contre leurs chefs et un sentiment tellement exagéré de leur valeur personnelle que, si l'armée autrichienne s'était sérieusement décidée à prendre l'offensive , l'armée française du Nord eût été singulièrement compromise.
Du mois de mai au mois d'août 1792, les Autrichiens et les Français n'entreprirent donc ni les uns ni les autres aucune opération importante. Les Autrichiens essayaient de concerter leur attaque avec celle des Prussiens, et les Français essayaient de s'organiser, d'abord avec le nouveau général en chef, Lafayette, qui avait remplacé Rochambeau démissionnaire et fondu en une seule les deux armées du Nord et du Centre , puis avec Lûckner qui remplaça Lafayette fugitif, et enfin avec Dumouriez. Au commencement de septembre , alors que Dumouriez entraînait sous ses ordres une partie de l'armée du Nord pour faire face aux Prussiens, et réussissait à les arrêter d'abord dans l'Argonne, puis les forçait à battre en retraite après Valmy, les Autrichiens voulurent profiter de l'absence
du général en chef et de la dispersion de nos forces pour envahir à leur tour la Flandre et marcher sur Paris par le Nord, espérant que leurs alliés les Prussiens y arriveraient par l'Est. Nous avons déjà vu comment échoua l'invasion prussienne. L'invasion autrichienne ne fut pas plus heureuse.
Le général en chef de l'armée autrichienne était le duc Albert de Saxe-Teschen , un de ces grands seigneurs à moitié souverains, comme l'Autriche en a toujours eus à sa solde. Elevé dans le culte de la monarchie et dans le mépris de ce qu'il nommait la vile multitude, pénétré surtout de cette fausse idée que le soldat machine l'emportera toujours sur le soldat citoyen, le duc Albert n'avait sous ses ordres qu'une armée de 25 000 hommes, bien équipés, solides, bons manœuvriers, excellents soldats en un mot, mais que n'inspirait aucun mobile généreux, tout disposés à se faire tuer, quand on le leur ordonnerait, comme à brûler, à piller ou à massacrer, quand on leur en donnerait le signal. Trompé par de faux rapports, le général autrichien crut que cette petite armée serait suffisante pour disperser les cantonnements français et pour entre-
prendre le siège des places qui oseraient lui résister. D'ailleurs il attendait des renforts et comptait sur la diversion prussienne; il ne comptait pas sur l'héroïsme des habitants de Lille.
Plusieurs places fortes défendaient la Flandre. Grâce à Vauban, notre frontière du Nord était à peu près inexpugnable. Une triple ceinture de places fortes en défendait les approches : Dunkerque, Lille, Condé, Valencienne.^ , en première ligne ; Gravelines, Saint-Omer, Aire, Béthune, Douai, Le Quesnoy, Maubeuge, en seconde ligne; Saint-Pol, Arras, Cambrai, Landrecies, Avesne et les places de la Somme, en troisième ligne. Quelques régiments peuvent, il est vrai, éviter ces places et prendre des chemins de traverse ; mais une armée, forcée de suivre les grandes routes, doit se résigner ou bien à assiéger les villes qui gardent ces grandes routes, ou bien à essuyer le feu de leurs batteries. Ce n'était certes pas le duc Albert qui se serait risqué à travers l'inextricable labyrinthe de places fortes, où aurait disparu son armée. Il voulut au contraire attaquer directement, et, après une démonstration insignifiante sur les places situées à l'extrémité de la première ligne, Dunkerque et Valenciennes , il se présenta soudainement devant Lille, le 24 septembre.
Lille était, il y a quelques années encore, une des citadelles les plus remarquables de l'Europe. Bâtie sur la Deule, qui peut inonder les abords de la place, au centre d'une plaine immense où viennent aboutir sept grandes routes , elle est comme la sentinelle avancée de la France. Vauban, qui comprenait son importance, avait cherché à en faire une place imprenable. Lille passaitpour son chef-d'œuvre. Son enceinte dessinait un pentagone irrégulier où les ouvrages étaient accumulés et disposés de telle sorte que l'extérieur était canonné de tous côtés. Neuf fronts de fortifications, dixsept batteries, un fort détaché (Saint-Sauveur), une citadelle imposante, tels étaient les principaux obstacles dont l'ennemi avait à triompher. Lille avait surtout une population énergique entre toutes et disposée à tous les sacrifices pour maintenir l'intégrité du territoire et l'honneur du pays. Une première fois déjà, en 1708, lors de la guerre de succession d'Es^ pagne, les Lillois, soutenus par l'énergique maréchal de Boufflers, avaient bravé pendant plusieurs mois l'attaque de toute une armée et iiê s'étaient rendus qu'après avoir épuisé leurs dernières ressources. Lille était restée française. Cette douloureuse épreuve avait resserré les liens qui l'attachaient à la mère patrie. En 1792, elle allait renouveler les pro-
diges de 1708 et provoquer par son héroïque résistance des transports d'enthousiasme dans la France entière.
Le duc Albert avait des intelligences dans la place. Il croyait qu'après une ou deux sommations, après quelques bombes lancées pour la forme, les bourgeois imiteraient l'exemple des habitants de Longwy et de Verdun, et seraient trop heureux de lui ouvrir leurs portes. Il le croyait, car autrement il ne se serait jamais avancé avec si peu de précautions. Il s'aperçut bientôt que les Flamands étaient plus solides que les Lorrains. La place en effet répondit à ses sommations par un refus énergique et se disposa à la résistance. Il n'y avait pourtant pas d'armée régulière à Lille. Quelques dépôts, quelques traînards, mais aucun corps régulier, et pas de général. Par bonheur, les Lillois s'étaient constitués en garde nationale. Ils savaient manier leurs armes et, à l'unanimité, étaient résolus à se défendre. Le duc Albert aurait dû ne pas s'acharner, avec une aussi faible armée, au siège d'une ville qu'il ne pouvait seulement pas investir; mais il crut que la terreur, à défaut de trahison, ferait tomber cette orgueilleuse cité , et , comme il ne pouvait pas entreprendre un siège régulier, il ne songea qu'à brûler la place.
Une batterie d'obusiers fut établie. Douze mortiers et vingt-quatre grosses pièces tirèrent pendant huit jours sans discontinuer. Les projectiles étaient dirigés de préférence sur les quartiers peuplés et pauvres, sur les maisons où de nombreuses familles s'entassaient dans les caves. Ni les églises, ni même Fhôpital militaire ne furent épargnés. A la guerre, on peut excuser les entreprises cruelles par la possibilité du succès ; mais le duc Albert s'acharnait à une œuvre de cruauté gratuite, et il le savait, car sous cette pluie de feu, dans cette mer de flammes, pas un Lillois ne songeait à se rendre. Ils avaient organisé des compagnies de secours. Des seaux d'eau étaient disposés dans les rues, et, dès qu'un incendie se déclarait, il était aussitôt éteint. Les volontaires avaient tout mis en commun, logements et provisions. Les familles incendiées étaient accueillies, et les blessés soignés avec le dévouement le plus touchant. Jamais population ne fut plus rudement éprouvée et ne témoigna de sentiments à la fois plus fraternels et plus patriotiques. La gaieté française trouvait même moyen de faire explosion. On raconte . que des gamins s'amusèrent à coiffer du bonnet phrygien un boulet rouge. D'autres arrachaient en se jouant les mèches des bombes. Femmes .et enfants concouraient à l'œuvre commune. Les
femmes couraient après les projectiles incendiaires, lestement les éteignaient dans des casserolles, puis les donnaient à leurs enfants pour jouer aux boulets. Un jour, un perruquier s'établit sur la place la plus exposée et prend pour plat à barbe un éclat de bombe. Aussitôt chacun court se faire raser. Un boulet pénètre dans la salle principale de la mairie, au moment où le conseil est assemblé. « Nous sommes en permanence, » dit avec calme un des membres, et le boulet reste en permanence dans le mur. Il y est encore aujourd'hui. Le spectacle de cette ville en llammes était unique au monde. Une archiduchesse autrichienne voulut s'en repaître. C'était la sœur de Marie- Antoinette, la princesse Christine. Elle repartit peu satisfaite. Pour lui faire honneur, on avait chargé les mortiers jusqu'à la gueule. L'un d'entre eux éclata tout près d'elle et tua trente hommes ; de plus, les Lillois, du haut de leurs murailles, la poursuivaient de leurs épigrammes et de leurs chansons grivoises. Moins satisfaits encore étaient les artilleurs autrichiens, épuisés par ces huit jours de bombardement continu et décimés par le feu des remparts. Quant au duc Albert, il commençait à comprendre l'inutilité de ses efforts et l'odieux de cette guerre aux femmes, aux enfants et aux maisons. D'ailleurs on était arrivé au
8 octobre. Les Prussiens battaient en retraite. Deux corps d'armée, celui de Labourdonnaye et celui de Dumouriez, approchaient pour débloquer Lille et cerner l'armée autrichienne. Le général ennemi se décida à lever le siège, et le 10 octobre il rentrait aux Pays-Bas.
L'invasion autrichienne échouait plus piteusement encore que l'invasion prussienne. La résistance de Lille sauvait la France au nord comme la canonnade de Valmy avait arrêté les ennemis à l'est. Il n'y eut qu'un cri en France pour admirer l'héroïsme des Lillois et aussi pour déplorer la barbarie inutile du duc de Saxe-Teschen. En Europe même, on se récria contre cet acte odieux. Aujourd'hui que la force prime le droit, on ne compte plus les villes bombardées, non pas seulement quand elles sont fortifiées, comme Strasbourg ou Thionville, mais aussi quand elles sont ouvertes, comme Dijon ou Saint-Cloud. Aujourd'hui, les nouveaux usages de la guerre autorisent le meurtre des femmes et des enfants, l'assassinat des volontaires, et nul ne proteste en Europe! Serait-ce donc que l'humanité a rétrogradé ? Espérons que non, et que le temps reviendra où l'on considéra comme une horreur inutile le bombardement de Lille.
Ce n'était rien que d'avoir débloqué Lille. Il fallait venger cet affront et reporter aux en-
nerûis l'invasion qu'ils avaient introduite en France. Il fallait surtout profiter de l'ardeur provoquée par la double expulsion des Prussiens et des Autrichiens pour conquérir le Rhin sur les uns, les Pays-bas sur les autres. Il fallait en un mot rendre à la France ses frontières naturelles. Ce fut Dumouriez qu'on chargea de la conquête des Pays-Bas.
Dumouriez avait toujours eu la pensée de frapper un grand coup en Belgique. Dans sa jeunesse, il avait entassé projets sur projets pour démontrer la nécessité et en même temps la facilité de l'annexion de ce pays. Ministre, il avait combiné un plan savant pour le conquérir; mais nous venons de voir comment il échoua. Général, il se préparait à l'envahir, quand il fut forcé, très à regret, de courir audevant des Prussiens. Général vainqueur, il fut chargé par la nouvelle Assemblée révolutionnaire de réaliser son projet favori, et, sans perdre de temps, il se mit à l'œuvre.
Il n'y avait pour défendre la Belgique que 20 à 25 000 Autrichiens, démoralisés par leur insuccès de Lille et qui sentaient autour d'eux le pays hostile. En cas d'échec, les habitants des villes et les payans se seraient sou-
levés en masse contre eux. L'armée française, au contraire, appelée et encouragée par le parti belge et le parti français, n'avait presque qu'à marcher en avant. Elle le savait, et sa confiance était grande. C'étaient de singuliers soldats, une véritable multitude mal instruite, mal équipée, vêtue plus mal encore; mais c'était le peuple, c'était la France arrivant tout entière sur le champ de bataille. Comme le dit si bien Michelet, cette armée, qui n'en était pas une, ces grandes légions populaires étaient terribles dans leur impétuosité. Vaguement, par instinct, elles avaient compris les principes des guerres modernes. Elles savaient que, pour réussir, il faut procéder par grandes masses, et, toutes ensemble, avec joie, couraient au canon. Avec de pareils hommes, Dumouriez était le maître de la situation. Il le comprit et chercha à en tirer parti.
Par malheur, ces troupes étaient indisciplinées. M. Camille Rousset a démontré, pièces en main, que, dans les premiers mois de leur organisation, les volontaires furent un embarras plutôt qu'un secours, et faillirent compromettre le succès final. Les témoignages abondent à ce propos. Voici par exemple ce que l'intendant général de Vieusseux écrivait à Brissot, le 15 mai 1792 : « Il faut avoir le
courage de le dire : nos troupes ne sont pas en état de tenir contre un ennemi discipliné et aguerri. Il faut n'avoir aucune idée de la guerre actuelle pour croire un instant que le courage seul supplée à tout ce qui nous man~ que... Si je pouvais entrer dans les détails, vous verriez s'il y a du patriotisme dans l'Assemblée nationale à céder lâchement à tous les caprices d'une soldatesque mutine et furieuse, à se récrier contre toute idée de subordination et de discipline, et à déclamer
' sans cesse contre tous les moyens de ramener l'ordre et la tranquillité. » Le maréchal de camp Duhoux , commandant la réserve à Soissons, s'exprimait ainsi sur le compte des volontaires : « Six cents hommes viennent de me dire : « Nous ne voulons pas camper, nous « ne voulons pas de riz, nous ne voulons pas « de pain de munition. Nous voulons vingt « sous par jour, ou nous ne servirons pas, » En général, ce sont des Français. L'espèce en est bonne, mais la facilité des engagements y a adjoint des hommes peu habitués à l'obéissance
| et à la discipline que le service exige. Point d'obéissance , point de commandant ; volontaires avec volonté ne peuvent jamais remplir
|, les vues de la nation, s'ils ne sont pas conduits par un vrai patriote... un inconvénient
\, très grand, c'est de ne pas pouvoir séparer de
ces nouveaux bataillons formés cette petite et faible espèce d'hommes qu'on y a reçus. Ils se soutiennent les uns les autres, et je les compare avec justice à un essaim de mouches. Ils ne demandent tous qu'à marcher et ne veulent pas se désunir; je suis forcé de les faire partir tels qu'ils sont formés. » Le ministre de la guerre, Servan, ne se faisait pas illusion sur la valeur de ces recrues. Il écrivait, le 31 août 1792, au président de la Législative : « L'empressement que l'on a mis dans les différentes municipalités à accueillir tous les citoyens qui se sont présentés pour marcher au secours de la patrie a trop fait oublier qu'un soldat doit être en état de porter l'arme qu'on lui confie et de s'en servir avec succès. Dans ce moment, tous les généraux se plaignent de la multitude d'hommes qui leur arrivent de toutes parts et dont une partie, absolument inutile, devient très nuisible par rapport aux subsistances. »
Les volontaires parisiens se faisaient remarquer par leur mauvais esprit. Deux bataillons envoyés à Dumouriez massacrèrent, en arrivant au camp, et pour leur coup d'essai, quatre domestiques d'émigrés. L'armée fut saisie d'horreur. Les bataillons coupables furent cernés, désarmés, jetés dans les fossés de Mézières, et durent livrer les coupables.
La leçon fut bonne. Les volontaires de Paris devinrent le modèle de l'armée : seulement, avec de tels hommes, qui dansaient sous le feu des canons la sauvage danse de la Carmagnole en répétant le couplet final : Vive le son du canon ! Dumouriez comprit qu'il fallait se hâter. D'après les principes de la stratégie, il aurait dû, par une marche de flanc, se jeter sur la ligne de retraite des Autrichiens, c'està-dire sur la Meuse, et les forcer ainsi à évacuer sans combat la Belgique. Il l'aurait certainement fait avec des troupes régulières; mais avec des bandes aussi inexpérimentées et, en même temps, aussi ardentes, il fallait marcher droit à l'ennemi et frapper un grand coup. L'avantage était double : d'abord l'effet moral était décisif, et, en second lieu, si les Français gagnaient une bataille rangée, eux qui, depuis la guerre de Sept ans, passaient pour en être incapables, ils se relevaient dans l'opinion de l'Europe.
Dumouriez divisa son armée en trois corps : l'aile droite, commandée par Valence, était forte de 18 000 hommes. Elle devait suivre la Meuse jusqu'à Namur, pour empêcher la jonction de Saxe-Teschen avec 12 000 hommes de renfort que Clerfayt lui amenait de Champagne. A gauche, le général Labourdonnaye, avec 20 000 hommes, avait la tâche ingrate
et pénible d'envahir la Flandre maritime , de prendre Anvers et d'arriver sur la Meuse à Ruremonde, puis de la remonter jusqua Maestricht, où il donnerait la main au général Valence, qui, de son côté, se serait avancé de Namur à Maestricht. De la sorte, un vaste cercle serait formé autour de l'armée autrichienne, que Dumouriez, au centre, se réservait d'anéantir par une grande bataille. Le plan était excellent. Restait à l'exécuter.
Malheureusement le général Valence, que le défaut de vivres avait retenu dans l'inaction, ne put empêcher la jonction de Clerfayt et de Saxe-Teschen. Labourdonnaye, de son côté, mécontent du rôle secondaire qui lui avait été assigné, marcha très lentement, et permit aux Autrichiens de se concentrer contre Dumouriez. C'est donc contre l'armée du Centre qu'allait se diriger tout l'effort des Autrichiens. Dumouriez ne demandait pas mieux. Il lui fallait une victoire. Plus elle serait pénible à remporter, plus ses conséquences seraient décisives. Il se disposa donc à marcher aux Autrichiens, qui l'attendaient dans une position par eux choisie et étudiée depuis longtemps.
Le bassin de l'Escaut, fermé à l'ouest par un dos de pays parallèle à la côte et dont l'élévation est à peine sensible,, à l'est par des hau-
teurs qui linissent par ne plus être que de faibles coteaux quand elles approchent de la mer, est très ouvert. On peut y pénétrer de toutes parts. Aucune position ne permettrait à une armée peu nombreuse de couvrir le pays ou de tenir la campagne plus de trois ou quatre jours. Dumouriez avait son quartier général à Valenciennes, sur l'Escaut. La première ville contre laquelle il marchait était Mons, sur l'Haisne, affluent de l'Escaut. Une vaste plaine, bornée au nord par les marécages que forme l'Haisne, et coupée au milieu par la forêt de Warquignies, sépare ces deux villes. En avant de Mons s'étendent des hauteurs boisées, disposées en cercle et garnies de trois villages, Jemmapes, Cuesmes et Berthaimont. Les Autrichiens s'étaient fortifiés sur ces hauteurs. A droite, Clerfayt occupait Jemmapes et Cuesmes ; à gauche, Beaulieu tenait Berthaimont. Au centre, et appuyé sur la ville de Mons, le duc Albert de Saxe-Teschen avait massé ses réserves. Des pentes rapides, des bois épais, quatorze redoutes garnies de pièces de position, une artillerie formidable rangée en étages, et vingt mille hommes protégeaient ces positions et les reridaient inexpugnables. Des chasseurs tyroliens, réputés pour la justesse de leur coup d'œil, garnissaient les moindres replis de terrain ; enfin la cavalerie Gaffarel. — LTX. 7
occupait l'intervalle des coteaux, surtout la trouée qui sépare Jemmapes de Cuesmes, et s'apprêtait à fondre sur nos colonnes. Jamais positions n'avaient été mieux choisies et mieux défendues. La supériorité du nombre qu'avait Dumouriez lui servait peu, car on ne pouvait attaquer que par têtes de colonnes. Le duc Albert espérait que la furie française se briserait contre ces obstacles accumulés, et déjà se réjouissait à la pensée de vaincre le vainqueur des Prussiens et de laver dans le sang sa honte de Lille.
L'armée française avait passé la frontière le 2 novembre; elle débusqua le 3 et le 4 les avantpostes ennemis des hauteurs de Boussus, qu'ils occupaient. Le 5 au soir, elle arriva en vue de Jemmapes. Une armée moins novice aurait tremblé d'effroi à la pensée d'aborder de front tous ces obstacles ; mais les volontaires français ne calculèrent même pas. L'ennemi était là : il fallait marcher à l'ennemi. Qu'importent les feux qui se croisent ? Qu'importent ces redoutes étagées et les vétérans qui les garnissent ? En avant ! droit à l'ennemi ! Plus vite on le joindra, plus court sera l'engagement.
La nuit du 5 au 6 novembre fut mauvaise. La pluie ne cessa de tomber. Nos soldats, mal vêtus, sans abris, grelottaient de froid, campés
dans cette plaine marécageuse. Pour des troupes moins excitées par la conscience de leur devoir, une telle nuit aurait amené un triste lendemain, mais nos braves n attendaient que le moment d'en venir aux mains, et ils comptaient sur la victoire pour ranimer leurs forces.
Dumouriez forma son armée en demi-cercle, parallèlement aux positions autrichiennes. A l'extrême droite, le général d'Harville avait reçu Tordre de tourner Beaulieu, d'occuper les hauteurs en arrière de Mons et de fermer la retraite aux Autrichiens, en cas de défaite. Harville n'exécuta pas ces ordres. Au heu de longer Beaulieu, il le canonna inutilement et ne rendit aucun service signalé. A la droite, le général Beurnonville reçut l'ordre d'emporter Cuesmes. Au centre, le jeune duc de Chartres, fils de Philippe d'Orléans, qui venait d'échanger son nom contre celui de Philippe- Egalité, devait prendre Jemmapes et la trouée qui sépare Jemmapes de Cuesmes. A gauche enfin, le général Ferrand devait se porter sur le liane de Jemmapes. La cavalerie était disposée pour soutenir par derrière ces trois attaques, et l'artillerie avait été placée de manière à contrebattre les redoutes ennemies et à éteindre leurs feux.
A huit heures du matin, l'action s'engagea par une épouvantable canonnade. Cent bou-
ches à feu tonnaient à la fois, mais bientôt un bruit extraordinaire couvrit tous les autres. Les musiques des brigades avaient toutes entonné le même air, la Marseillaise, et 40 000 hommes répétaient ce sublime refrain, trop oublié de nos jours, à cette triste époque où la fureur des partis fait évanouir la grande, la pure image de la patrie.
Amour sacré de la patrie,
Conduis, soutiens nos bras vengeurs!
Liberté, liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs !
Sous nos drapeaux que la victoire
Accoure à tes mâles accents!
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire!
De ces trois attaques, la plus dificile était celle de droite, que dirigeait Beurnonville. Il fallait emporter trois étages de redoutes, et l'ennemi semblait résolu à résister avec courage. C'était le poste d'honneur. On y avait mis les volontaires parisiens, et c'était une rude épreuve pour ces nouvelles recrues, qui, pour la plupart, n'avaient jamais vu le feu. A gauche le général Ferrand avait aussi bien des obstacles à surmonter. Au centre enfin, le duc de Chartres, à qui Dumouriez avait réservé le rôle glorieux, s'apprêtait à profiter du mo-
ment où le succès d'une des ailes annoncerait la victoire; mais, de huit heures à onze heures, rien n'était décidé. Beurnonville n'avançait pas, Ferrand attaquait avec mollesse, le duc de Chartres attendait toujours le moment favorable pour commencer son attaque. Dumouriez, inquiet de ces hésitations, envoie son aide de camp, Thouvenot, à l'aile gauche. Celui-ci fait cesser la canonnade, enlève les soldats au pas de charge, gravit avec eux les hauteurs, entre à Jemmapes et tombe sur le flanc droit des Autrichiens. Dumouriez ordonne aussitôt au duc de Chartres de marcher sur Jemmapes. La colonne s'ébranle et traverse rapidement l'espace découvert ; mais toute la cavalerie ennemie se précipite alors sur la colonne. C'était le moment critique. Deux de nos brigades s'effrayent. L'une d'entre elles s'écarte et se jette derrière une maison. L'autre fait halte et n'avance plus. Un jeune homme, pas même un officier, pas même un soldat, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, va, de son propre mouvement, rallier la première de ces brigades. Il la rapproche d'un corps de cavalerie française et la ramène à l'ennemi. Le duc de Chartres a le même bonheur avec la seconde brigade. Il court aux soldats ébranlés, les rallie, forme un bataillon d'élite qu'il appelle
le bataillon de Jemmapes et le conduit à l'ennemi. Aussitôt la colonne entière se précipite de nouveau sur le village. Les redoutes sont emportées, les Hongrois massacrés et le drapeau tricolore glorieusement planté sur les hauteurs conquises. A la gauche et au centre, la victoire était gagnée.
A droite, Beurnonville ne faisait aucun progrès. Nos troupes hésitaient sous le feu terrible des redoutes. Les bataillons parisiens se croyaient trahis. Par bonheur, le général Dampierre prit avec lui quelques compagnies et, à leur tête, s'élança sur les redoutes. Dumouriez arrive dans ce moment critique. Il trouve le reste de ses bataillons sans chefs, exposés à un feu terrible, et redoutant les cavaliers autrichiens qui s'apprêtent à les culbuter. Une décharge à bout portant arrête cette cavalerie ; nos hussards lancés à propos achèvent de la mettre en fuite et la poursuivent jusqu'à Mons. Alors Dumouriez revient à ses hommes : « A votre tour, mes enfants ! » et il se met à entonner la Marseillaise. Ce fut un sauvage entraînement, un élan furieux de courage désespéré. En un moment, Dampierre, Beurnonville, Dumouriez, portés par leurs soldats, étaient sur les hauteurs de Cuesmes. Une horrible mêlée s'engageait, mais les artilleurs autrichiens étaient cloués sur leurs
pièces, et les grenadiers massacrés ou pris.
La victoire était gagnée. Il était seulement deux heures de l'après-midi. Le jeune duc de Montpensier, frère du duc de Chartres, vint annoncer à Dumouriez, toujours à Cuesmes, la victoire du centre et de la droite, et en effet, sur la ceinture des collines qui s'étendent autour de Mons, se dessinaient alors les lignes victorieuses de l'infanterie française, tandis que, dans les marais de l'Haisne et dans la direction de Mons, battaient en retraite, lentement et en bon ordre, mais humiliés et furieux, le duc de Saxe-Teschen, ses lieutenants Beaulieu et Clerfayt, et les débris de l'armée autrichienne. Si d'Harville avait opéré son mouvement tournant et fermé aux Autrichiens la route de Mons, toute cette armée capitulait. Fort heureusement pour les Autrichiens, la route était libre, et les canons de Mons protégèrent sa retraite, mais pas pour longtemps, car dès le lendemain la place était évacuée, et Dumouriez en prenait possession.
4500 Autrichiens avaient été tués ou blessés, 1500 faits prisonniers, toutes les pièces de position et bon nombre de pièces de campagne prises. Assurément c'était un beau succès, chèrement acheté, car nous avions perdu presque autant de monde que les Autrichiens. Mais le champ de bataille nous restait, et ce
n'était pas une gloire médiocre que d'avoir bravé ces étages d'artillerie et ces redoutes garnies de braves défenseurs. On exagéra même le péril et la victoire, et par toute l'Europe on reconnut de nouveau aux Français la capacité de gagner de grandes batailles.
Jemmapes est la première de ces victoires qui pendant vingt-cinq ans devaient rendre la France si glorieuse, mais aussi la conduire à une catastrophe inouïe dans l'histoire. Nous avons le droit d'en être fiers. Ce sont nos pères qui ont gagné cette bataille au nom de la liberté et pour la liberté. Aussi les vainqueurs furent-ils partout reçus avec enthousiasme. Lorsque Dumouriez entra dans Mons, on lui présenta une couronne, comme à un triomphateur antique. Nos soldats étaient accueillis comme des frères. N'apportaient-ilspas avec eux le plus précieux de tous les biens, l'affranchissement de la domination étrangère?
La victoire de Jemmapes nous donnait la Belgique. Il était évident qu'une armée aussi démoralisée que l'armée autrichienne, honteuse de son double échec de Lille et de Jemmapes, ne tiendrait pas la campagne. Il fallait donc la poursuivre avec vigueur et lui couper sa ligne de retraite; mais l'armée victorieuse était dans le dénuement le plus absolu. Aucune des fournitures annoncées n'arrivait, et Du-
mouriez, qui tenait à ménager les Belges, ne voulait pas recourir au système des réquisi- P tions. Sa marche fut donc forcément interrompue, et les Autrichiens en profitèrent pour décamper. Ils auraient dû être écrasés dans leur retraite. Si les généraux Valence et Labourdonnaye avaient suivi leurs instructions, les Autrichiens, pris dans un cercle de fer et de feu, eussent été réduits à déposer les armes; mais Valence, à droite, retenu par le défaut de subsistances et le manque de munitions, ne put prendre que Charleroy et Namur. Labourdonnaye, à gauche, qui s'était obstiné à rester en arrière, entra pourtant à Tournai, où il provoqua des scènes à la jacobine, puis à Ostende, à Bruges, à Gand et enfin à Anvers. Enfin Dumouriez, au centre, entra à Mons le 11 et se jeta sur les derrières de l'armée autrichienne. Le 13, il donna avec une simple avantgarde, au milieu même de l'ennemi, à Anderlecht, et, sans sa présence d'esprit, il était fait prisonnier. Il eut l'art de persuader aux Autrichiens que toute l'armée le suivait et en effet lui donna le temps de le dégager. Le 14 il entrait à Bruxelles, le 20 à Louvain, le 22 à Tirlemont, où il y eut un assez fort engagement, qui se termina à notre avantage; mais là encore, retenu par le manque de vivres, il laissa aux ennemis le temps de s'échapper.
Le 28 seulement, il entra à Liège, la grande ville des ouvriers, qui le reçurent en libérateur. Pendant ce temps, les Autrichiens avaient rallié sur la Roèr d'importants renforts. Ils étaient sauvés, mais la Belgique était conquise. ■
La gloire de Dumouriez était alors dans tout son éclat. Le pays l'acclamait; la Belgique l'adorait; elle avait déclaré rompus ses liens avec l'Autriche et voulait, tout en conservant ses anciennes institutions, se constituer en république. Pourquoi Dumouriez ne s'est-il pas contenté de cette double gloire d'avoir sauvé la France à Valmy et d'avoir conquis la Belgique à Jemmapes ?
L'Europe fut comme attérée par ces succès inespérés. Deux puissances, jusque alors neutres, la Hollande et l'Angleterre, se crurent menacées et se disposèrent à prendre part à le coalition ; mais en France il y en eut comme un frisson d'enthousiasme, qui fit tressaillir la nation entière. On ne parla plus que de renverser les tyrans. Dès le 19 octobre, la nouvelle Assemblée, la Convention, emportée par son ardeur de propagande, avait rendu le décret suivant : « La Convention nationale déclare qu'elle accorde secours et fraternité à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté, et elle charge le pouvoir exécutif de donner des ordres aux généraux des armées françai-
ses pour secourir les citoyens qui auraient été ou qui seraient vexés pour la cause de la liberté. » C'était une déclaration de guerre à toute la vieille Europe. La Convention le savait ; mais ne savait-elle pas aussi que, partout où il y avait des peuples opprimés, ces peuples viendraient à elle ? La Belgique n'avait-elle pas accueilli nos soldats à bras ouverts ? En effet, dans cette même année 1792, à peu près à la même époque et sur trois points à la fois, en Savoie, à Nice et sur le Rhin, grâce à la complicité de peuples qui ne demandaient qu'à être conquis, nous conquîmes sans effort ces frontières naturelles, qui doivent être l'objet de notre légitime ambition et de nos préoccupations quotidiennes.
GHAPITKE IV