Vobjet de la science est la réalité
Savoir, c'est mettre sa pensée personnelle d'accord avec les jugements vrais. Le jugement n'a pas d'existence en soi; il ne peut exister que dans la pensée qui le formule ; mais la pensée a un objet qui n'est pas elle-même. S'il n'y avait pas d'objets distincts de la pensée, il n'y aurait ni erreur ni vérité, l'erreur et la vérité étant des rapports qui supposent toujours deux termes. Les jugements vrais sont l'objet du travail personnel de l'esprit, et les jugements sont vrais lorsqu'ils sont l'expression de rapports réels existant entre les choses, et non pas des fantaisies de l'imagination ou des erreurs de l'intelligence. Les choses qui existent sont des réalités ; comment nous sont-elles connues?
10. Les réalités directement connues nous sont révélées par V expérience.
L'expérience constate une action faite ou subie. Je connais mes actes volontaires en tant qu'ils procèdent de moi. Mes sentiments, qui sont en moi
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SES CARACTÈRES GÉNÉRAUX
comme des modes de mon èti'e propre, n'ont pas leur origine dans l'acte de ma volonté. Je les sul)is, c'est-à-dire qu'ils se manifestent par une action contre laquelle je peux réagir, mais à l'égard de laquelle je suis primitivement passif. Les objets extérieurs me sont révélés par la résistance qu'ils opposent à mon effort, et par une action exercée sur moi par l'intermédiaire de ma sensibilité. Sans la conscience de mes actes et de mes sentiments, et sans des rapports dont je suis un des termes, et qui se manifestent en moi par des impressions éprouvées, je n'aurais aucune connaissance quelconque. Il peut exister un nombre illimité d'ol)jets réels qui n'exerçant sur moi aucune action pourront me demeurer éternellement inconnus (OTj.
Tout acte suppose un agent.
Les agents peuvent exister à l'état purement virtuel, mais ils ne peuvent se manifester que par leurs actes. Le fondement de toute connaissance est un fait, et le mot fait dérive du verbe faire. Le terme réalité parait avoir la même origine, car réalité vient de res, et le res des latins a la même racine que le verbe grec ^ôsÇo) qui désigne l'action. Telle est (lu moins l'une des opinions émises par les étymologistes.
Toute réalité directement connue est un résultat de l'expérience; mais il ne faut pas en conclure que les données de Texpérience soient les limites de nos afliruiations légitimes; notre savoir en ce cas serait extrêmement borné. Nous affirmons des réalités qui ne sont pas Tobjet d'une connaissance
immédiate, mais qui se révèlent à la pensée comme l'explication nécessaire et la raison d'être des faits qui nous sont directement connus (18).
H. Les réalités directement connues sont matérielles, spirituelles ou idée lies.
Les réalités qui se manifestent par une contrainte exercée sur la pensée personnelle peuvent être sensibles, psychiques ou rationnelles.
L'expérience sensible ou externe résulte des fonctions de nos organes. Notre corps propre est en rapport avec des corps étrangers dont nous avons la perception et qui excitent en nous des sensations diverses. C'est ainsi que nous acquérons la connaissance des réalités matérielles.
L'expérience interne nous révèle les actes et les modes de notre propre esprit et constate ainsi des réalités psychiques. Nous ne connaissons directement que les faits psychiques qui se produisent en nous; mais, par l'induction qui nous fait admettre des esprits semblables au notre, et par la foi accordée au témoignage (49), nous constatons des réalités psychiques autres que celles dont nous avons en nous-mêmes la connaissance immédiate : ce sont les réalités spirituelles.
Les données de la raison qui s'imposent ont une valeur indépendante de la pensée individuelle qui les conçoit. Ces données de la raison ont une réalité que l'on peut nommer idéelle. Le mot idéelle est un néologisme, mais un néologisme qui semble justifié, parce que le terme idéal a reçu, dans l'usage ordi-
NATURE DE LA SCIENCE
naire, une valeur esthétique qui est étrangère aux conceptions purement rationnelles. Les données de la raison s'imposent à moi comme la règle de mes pensées personnelles. Il y a donc là une action exercée, c'est-à-dire un fait. Les idées rationnelles ont donc une réalité révélée par l'expérience; mais €e sont ces idées elles-mêmes qui sont l'objet de la pensée et non le fait de leur présence. Si je dis : « la neige est blanche », j'affirme le fait d'une sensation éprouvée que je rapporte à sa cause conçue objectivement. Si je dis : « Tenvie est un sentiment jiénible », je formule l'expression générale d'un fait psychique que j'ai pu constater en moi-môme. Mais lorsque j affirme que toute action suppose un agent (vérité métaphysique d'évidence immédiate), ou que la somme des trois angles d'un triangle est égale à deux droits (vérité mathématique déduite), ces jugements en eux-mêmes n'expriment aucun fait. Ce qui est fait, c'est l'obligation où je me trouve de penser ainsi ; mais le contenu des jugements n'a pas en lui-même un caractère expérimental. C'est pourquoi l'on distingue justement l'expérience de la raison, ce qui ne doit pas faire méconnaître que la présence de la raison en nous est un fait d'expérience. Dans l'usage ordinaire de la langue, le mot réalité ne s'applique pas à ce que nous appelons la réalité idéelle, et désigne les faits sensibles ou psychiques par opposition aux données a priori et aux généralisations abstraites.
SES CARACTÈRES GÉNÉRAUX
12. Les jugements vrais ne sont que les éléments de la science qui se compose de jugements li3S entre eux.
Les atomes, dont l'existence est admise par les chimistes, sont les éléments des corps; mais les corps, tels qu'ils se révèlent à l'expérience, n'existent que par l'agrégation des atomes. Les individus sont les éléments de la société, mais la société n'existe que par le lien qui les unit. De même, les jugements sont les éléments de la science; mais il n'y a pas de science sans les relations qui unissent les jugements entre eux. Des affirmations isolées seraient en nombre indéfini. La science est un organisme intellectuel qui se compose de principes et de conséquences, c'est-à-dire d'affirmations harmonisées par un lien qui les rassemble et donne de la cohésion à la pensée. Le lien des jugements s'établit par le moyen du raisonnement dont les lois sont l'objet de la logique.
13. Le but de la science est d'expliquer les faits ou de rendre raison de r expérience.
Expliquer, c'est découvrir dans les faits un ordre qui puisse être reproduit par la pensée, en sorte que des jugements liés par le raisonnement se trouvent d'accord avec l'enchaînement des données de l'expérience. L'objet de la science est la réalité; le but de la science est de rendre la réalité intelligible, de faire que, comme le dit M. Pierre Laffitte,
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< la succession de nos pensées traduise la succes-
< sion môme des événements » \
Ce qui est expliqué est compris. La question posée est, par exemple, celle de la formation des glaciers; c'est le fait à expliquer. Je pars des lois physiques de la congélation, de la pesanteur, etc., etc. Par le moyen de déductions logiques, j'obtiens, à partir de ces principes, des conséquences rationnelles qui se trouvent conformes aux phénomènes observés; le fait est expliqué, je comprends. Prenons un exemple dans un autre ordre d'idées : La question posée est de savoir pourquoi Napoléon a déclaré à la Russie une guerre dont les conséquences ont été si terribles pour lui et pour la France. Je pars de l'idée du rêve d'une domination universelle que son orgueil avait conçu. Il lui fallait abattre la puissance de l'Angleterre. Arrêter le commerce de l'Angleterre c'était la ruiner. De là, comme conséquence, le décret du blocus continental. La Russie ne fermait pas ses ports au commerce anglais, il fallait l'y contraindre. De là, comme conséquence la déclaration de guerre. Les idées s'enchaînent comme les faits, je comprends.
14. La science complète réclame: i« l'accord de la pensée personnelle avec V expérience ; 2^ l'accord de la pensée personnelle avec la raison; 3^ la dé-
» Discours d'ouverture du Cours sur l'histoire générale des Sciences. Paris 1892, page 23.
couverte des principes au moyen desquels peut s'établir raccord de r expérience et de la raison.
L'esprit individuel est le sujet de la science. Il observe les faits directement, ou par le moyen du témoignage, et il les observe bien ou mal. Il raisonne, bien ou mal, et, comme il n'y a pas de passage immédiat de l'expérience à la raison (45) il suppose pour l'explication des phénomènes des principes vrais ou faux. Par exemple, la mécanique céleste suppose: la constatation des phénomènes astronomiques ou les données de l'expérience; le calcul mathématique qui est l'emploi de la raison; la découverte de la loi de la gravitation à laquelle s'applique le calcul.
De ces conditions de la science, il résulte qu'elle peut être faussée de trois manières : 1^ Par une mauvaise base d'observation; c'est ainsi qu'une fausse mesure du méridien arrêta pour un temps les découvertes de Newton. 2<^ Par des erreurs de raisonnement; c'est ce qui est arrivé à Kepler qui n'a établi une des lois qui ont immortalisé son nom qu'après avoir rectifié des erreurs de calcul qu'il avait commises, et qui lui avaient fait, pour un temps, rejeter sa découverte comme une erreur. 3-^ Par une fausse supposition théorique; c'est ainsi que l'idée derimmobilité de la terre a entravé pendant longtemps les progrès de l'astronomie.
L'accord de la pensée avec la raison donne lieu aux sciences purement rationnelles ; l'accord de la pensée avec l'expérience donne lieu aux sciences purement expérimentales. Ces deux espèces de
26 NATURE DE LA SCIENCE
sciences ne sont que les éléments de la science complète.
15. Les sciences purement rationnelles ont pour but l'accord de la pensée personnelle avec la raison.
Le mot raison a deux sens : Tun objectif, l'autre subjectif. Sul)jectivement le mot désigne la faculté de penser dans sa généralité ; c'est en ce sens que chacun dit ma raison. Objectivement le mot désigne l'ensemble des vérités intellectuelles qui s'imposent par l'évidence et par la démonstration, c'est la raison (7 et 11). La raison au sens objectif, a, quant aux hommes, un caractère impersonnel puisqu'elle n'appartient en propre à aucun d'eux mais qu'elle est un bien commun auquel chacun participe. Quant à l'impersonnalité de la raison dans un sens absolu, ou à son existence en soi, c'est un système de philosophie dont l'examen n'aurait pas ici sa l)lace naturelle. 11 suffira de remarquer qu'il est bien difficile d'admettre l'existence d'idées sans un esprit qui les pense. En dehors de tout système, l'objectivité de la raison est un fait qu'il est impossible de méconnaître.
La raison est plus ou moins développée ; mais ses éléments les plus simples, qui sont l'abécédaire de la pensée, appartiennent à tous. Les propositions de l'arithmétique, par exemple, sont plus ou moins connues, mais dès qu'elles sont connues, elles sont les mêmes dans toutes les intelligences, à toutes les époques et dans tous les pays. C'est la vérité exprimée dans ces paroles connues de Fénelon :
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« A la vérité ma raison est en moi, car il « faut que je rentre sans cesse en moi-même € pour la trouver ; mais la raison supérieure qui
< me corrige dans le besoin, et que je consulte, € n'est point à moi, et elle ne fait point partie de € moi-môme. Cette règle est parfaite et immuable : «je suis changeant et imparfait. Quand je me « trompe elle ne perd point de sa droiture : quand « je me détrompe, ce n'est pas elle qui revient au
< but : c'est elle qui, sans s'en être jamais écartée, € a l'autorité sur moi de m'y rappeler et de m'y * faire revenir. C'est un maître intérieur qui me
< fait taire, qui me fait parler, qui me fait croire, € qui me fait douter, qui me fait avouer mes erreurs « ou confirmer mes jugements : en l'écoutant je
< m'instruis; en m'écoutant moi-même, je m'égare. € Ce maître est partout et sa voix se fait entendre 4( d'un bout de l'univers à l'autre, à tous les hommes € comme à moi. Pendant qu'il me corrige en France,
< il corrige d'autres hommes à la Chine, au Japon,
< dans le Mexique et dans le Pérou, par les mêmes « principes. Deux hommes qui ne se sont jamais
< vus, qui n'ont jamais entendu parler l'un de € l'autre, et qui n'ont jamais eu de liaison avec « aucun autre homme qui ait pu leur donner des «c notions communes, parlent aux deux extrémités « de la terre sur un certain nombre de vérités € comme s'ils étaient de concert. On sait infaillible- « ment par avance dans un hémisphère ce qu'on « répondra dans l'autre sur ces vérités. Les hommes € de tous les pays et de tous les temps, quelque édu-
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SES CARACTERES GENERAUX
< cation qu'ils aient reçue, se sentent invinciblement
< assujettis à penser et à parler de même^ >
Ces paroles expriment une vérité certaine, mais qui doit être renfermée dans ses justes limites. Les opinions des hommes sont extrêmement variables selon les temps, les lieux et le degré de culture des individus; mais ce qui est commun à tous, ce sont les principes élémentaires de la raison. Les sauvages les plus dégradés qui n'ont point étudié la géométrie savent fort bien que la ligne droite est la plus courte entre ses extrémités, comme ils le montrent en prenant un chemin direct, lorsqu'ils sont pressés. La métaphysique leur est fort étrangère; mais chaque fois qu'ils cherchent l'origine d'un bruit, ils montrent que le principe de causalité existe dans leur pensée.
La raison se distingue de l'expérience, mais ne s'en sépare pas. Sans le mouvement, nous n'aurions pas de conception de l'espace; sans la perception des choses susceptibles d'être noml)rées, l'idée du nombre ne se manifesterait pas. Il n'y a pas de développement de la raison sans une baseexpérimenlale; mais sous Timpulsion de l'expérience se manifeste un ensemble d'idées dont le contenu n'est pas expérimental. Ces idées forment l'objet des sciences purement rationnelles qui sont la logique, la métaphysique et les mathématiques.
^ De Vexisfence de Lieu, l^ partie. Chapitre II,
16. Les sciences pu7^ement rationnelles n' expliquent aucun fait, mais établissent a priori des vérités qui sont des 7noyens d'explication.
Dans ces sciences on applique le raisonnement à des idées évidentes auxquelles se rattachent des séries de jugements démontrés. Il faut éviter soigneusement de confondre le caractère a pjriori des données de la raison avec la prétention de construire a priori la science des faits (44), prétention au résultat de laquelle peut s'appliquer le plus souvent cette sentence de Bufîon : « Tout édifice bâti € sur des idées abstraites, est un temple élevé à « l'erreur. >
Les sciences rationnelles fournissent les moyens d'expliquer les faits, mais elles n'ont aucun fait dans leur propre domaine. Le mathématicien établit des théorèmes dont s'emparent l'astronome et le physicien ; le logicien et le métaphysicien élaborent des formules qui sont à la base de tout le travail de la pensée. Il y a là quelque chose d'analogue à la préparation des outils dans les arts industriels; c'est pourquoi l'on peut dire que, par opposition à la science complète, les sciences purement rationnelles ont un caractère instrumental.
17. Les sciences purement expérimentales ont pour but raccord de la pensée personnelle et des faits.
Mettre la pensée personnelle d'accord avec les faits, c'est former des jugements qui soient l'expression fidèle des perceptions, s'il s'agit de réalités
hï
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sensibles, et des données immédiates de la conscience sMl s'agit de phénomènes psychiques.
L'objet de la science purement expérimentale se compose de tout ce qu'il est possiljle de constater immédiatement. Si j'affirme que la vapeur d'eau se compose d'oxygène et d'hydrogène, que, dans certaines circonstances, un nerf coupé produit un développement de chaleur, qu'un certain champignon a des propriétés vénéneuses, qu'une certaine quantité d'alcool introduite dans l'estomac d'un homme trouble l'exercice de ses facultés : ce sont là des affirmations dont la vérité peut être immédiatement constatée par l'observation et par l'expérience. Les aflirmations do cette nature sont loin de satisfaire aux exigences de la pensée. Constater est le point de départ et le fondement de toute recherche sérieuse; mais l'esprit scientifique, après avoir constaté, veut expliquer. Il n'y a pas en réalité de sciences purement expérimentales ; mais il y a, dans chaque science, une partie expérimentale qui est la collection des matériaux à employer pour la construction d'une théorie. La chimie est une science essentiellement expérimentale ; mais dans le volume de M. Wurtz sur la théorie atomique \ et dans tous les ouvrages analogues, la pensée du savant dépasse continuellement la simple expression des faits observés.
* Un volumo de la Bibliothèque scientifique internationale, Paris, Germer Ballière, 1879.
18. La science complète est expérimentale et rationnelle, parce quelle est explicative.
Les sciences purement rationnelles ne sont qu'instrumentales; les sciences purement expérimentales constatent et n'expliquent pas. Expliquer est le but du travail de la pensée (13 et 14) et l'explication se fait par le moyen du raisonnement, lorsqu'on a découvert, en les supposant, les vérités générales auxquelles doivent s'appliquer les lois de l'intelligence (52). Nous pouvons discerner ici la partie vraie du positivisme, et signaler dans cette doctrine la part de l'erreur. Aussi longtemps que le positivisme répète, après Bacon, que toute construction a priori est illusoire, et que l'étude des faits est la base indispensable de toute connaissance sérieuse, il affirme une vérité certaine ; mais il s'égare, il méconnaît les tendances primordiales de la raison lorsqu'il aflirme, par la bouche d'Auguste Comte, que la pensée doit se borner à la simple < coordination des faits >. Les faits sont l'objet d'une observation, ou le résultat d'une expérience. Si la pensée se confinait dans ce domaine, tout le passé lui échapperait. Il est manifeste, par exemple, que la théorie des glaciers, qui joue un si grand rôle dans la géologie moderne, n'est ni un fait observé, ni la coordination de faits observables.
La nature des phénomènes resterait entièrement en dehors des recherches d'un positivisme conséquent. Les ondulations de l'éther auxquelles nos physiciens ramènent la partie objective de la chaleur et de la lumière, ne sont ni des faits directe-
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SES CARACTERES GENERAUX
ment observables ni une simple coordination de faits de cette nature. La loi dMnertie, base de notre mécanique et, par la mécanique, de la physique entière, n'est assurément pas une donnée de l'observation. 11 est vraisemblable que tous les positivistes contemporains admettent la théorie de Kopernik. Cette théorie est le principe de l'explication des faits et n'en est point la simple coordination. Si la méthode qui découle des théories positivistes était sérieusement appliquée, la science serait frappée de paralysie. Ampère, un grand inventeur, affirmait que les théories explicatives sont l'origine dHine foule de découvertes purement expérimentales. Milne Edwards a écrit : « Exclure les vues théo- < riques de l'histoire des phénomènes de la vie « serait priver les sciences naturelles d'un élément <( qui leur est nécessaire ^ y>.
Il faut donc reconnaître que la science n'admet pas seulement Vexpressw7i des faits, mais qu'elle affirme les réalités nécessaires à leur explication; ceci est capital. La question est de savoir à quoi se rattachent les déductions qui fournissent les explications des phénomènes.
19. Les explications scientifiques résultent de déductions qui se rattachent aux ide'es de la classe, de la loi, de la cause et du but.
Lorsque la pensée est en présence de réalités dont elle cherche à rendre raison, les déductions ne par-
^ Revue scientifique du 13 décembre 1879, page 559.
tent pas, comme dans les sciences rationnelles, d'affirmations qui aient une évidence immédiate; mais elles se rattachent à des affirmations générales qui sont des suppositions dont nous avons indiqué déjà brièvement (14), et dont nous indiquerons, en avançant, avec plus de détails le caractère logique (52). Ces affirmations générales sont relatives à l'une ou à l'autre des quatres idées qui viennent d'être indiquées : classe, loi, cause,
l)Ut.
Une doctrine qui joue un grand rôle dans la philosophie du moyen-âge est celle des quatre •causes d'Aristote : la cause matérielle, la cause formelle, la cause efficiente et la cause finale. Voici Tune des applications les plus simples de ■cette doctrine célèbre : Supposons qu'il faille rendre compte de l'existence d'une statue ; il faudra déterminer : P la substance dont elle est faite (marbre, airain) ; c'est la cause matérielle ; 2<* ridée de la statue, telle qu'elle existait dans la pensée de l'artiste ; c'est la cause formelle ; 3'' le travail manuel qui a façonné la matière ; c'est la cause efficiente ; 4*^ le but en vue duquel l'artiste a exécuté son œuvre; (intérêt matériel, satisfaction •de son sentiment esthétique) ; c'est la cause finale ^
Lorsqu'on aura répondu aux quatre questions indiquées, l'existence de la statue aura reçu une explication complète. Quelques indications rapides
* Pour l'expression directe de la pensée d'Aristote, voir Metajihysique Liv. I, ch. 3. Liv. V, ch. 2. — Physique Liv. II, ch. 3.
NA VILLE. — PHILOSOPHIK. 3
NATURE DE LA SCIENCE
EXPLICATION PAR LA CLASSE
ôo
suffiront pour montrer les rapports des quatre causes d' Aristote avec les quatre idées de la classe, de la loi, de la cause et du but. La cause matérielle rentre dans ridée de la classe en tant que celle-ci désigne simplement une substance déterminée, comme cela a lieu en chimie par exemple. La cause formelle rentre aussi dans ridée do la classe en tant que celle-ci désigne un type, un principe de coordination des éléments, comme c'est le cas en biologie; elle rentre dans ridée de la loi, s'il s'agi^t d'une succession de phénomènes. La cause finale est l'idée même du but. Enfin la cause efficiente est le pouvoir producteur des phénomènes; c'est la cause vraie, ce que nous appellerons simplement la cause. La terminologie destinée à formuler la pensée d'Aristote n'est pas exempte d'inconvénients parce que l'emploi du terme cause dans des acceptions difiérentes risque de créer des équivoques. Ce qu'Aristote a distingué dans son analyse, ce sont les conditions d'existence d\in fait. La cause efficiente est l'une de ces conditions, mais n'est jamais la seule.
EXPLICATION PAR L'IDÉE DE LA CLASSE
20. L'explication par ridée de la classe résulte du principe que ce qui est vrai du genre, est vrai de Vespèce et de Vindividu.
Les mots espèce et genr^e ont un sens logique général dont la signification de ces mots en histoire
naturelle n'est qu'une application spéciale. L'espèce est une classe d'individus; le genre est une classe d'espèces. Ces termes ont une valeur relative. Ce qui est genre par rapport à des individus ou à des espèces d'ordre inférieur devient espèce par rapport à un genre d'un ordre plus élevé. Qu'on se représente une série de boîtes de difierentes grandeurs enfermées les unes dans les autres. Chacune d'elles figurera le genre quant à celles qu'elle contient et l'espèce quant à celle dans laquelle elle est contenue. Le principe de tout raisonnement est que d'un jugement général on peut déduire des affirmations particulières et individuelles. Ce principe s'applique à l'idée de la classe : Voici un morceau de métal ; pourquoi a-t-il tel poids et telles qualités? Je réponds que ce métal est du platine. L'explication résulte de la pensée que toute matière qui est du platine a ce poids et ces qualités. Un trait de caractère saillant chez un individu m'est expliqué par sa nationalité, parce que je pars de l'idée que les gens de sa nation offrent en général ce trait distinctif. J'observe dans la nature un mouvement qui
ne résulte pas des actions physiques ; ce mouvement m'est expliqué par la présence d'un être vivant, parce que je pars de l'idée que la spontanéité des mouvements est une des manifestations de la vie. L'idée de la classe, qui fournit une première espèce d'explications, est un produit de la faculté de généraliser.
NATURE DE LA SCIENCE
EXPLICATION PAR LA CLASSE
21. La généralisation qui établit des classes y est la condition de la pensée scientifique.
Il est certain que, comme Ta dit Aristote : « il n'y « a pas de science du particulier. > Si chaque molécule, chaque plante, chaque animal, devaient être considérés isolément, la pensée ne pourrait s'énoncer que par des noms propres ; et l'absence des noms communs rendrait le savoir impossible, puisqu'il faudrait un nombi-e indéfini de mots pour répondre au nombre indéfini des existences individuelles. La généralisation est donc indispensable, non seulement aux affirmations scientifiques, mais à la parole même. Aussi la généralisation est un fait naturel que l'on peut, à bon droit, dire instinctif. Dans le premier âge les noms propres deviennent des noms communs ; pour un enfant né à Lyon ou à Genève, tout cours d'eau est un Khone.
22. Leûcplication par la classe suppose la présence d'éléments semblables dans une multitude d'êtres d^a illeurs divers .
Ceci est Taffirmation de la réalité objective des classes, qu'on ne saurait contester sans renverser les bases de la science, et qu'on conteste cependant sous rinfluence d'une doctrine fausse.
Les existences révélées par Texpérience immédiate sont toujours individuelles; c'est pourquoi les philosophes empiristes sont portés à croire qu'il n'y a que des individus dans la nature, et que les classes n'existent que dans notre pensée. S'il en était ainsi, nos classifications seraient arbitraires;
et le savant les créerait à son gré. Il est certain cependant que Teffort de la science a pour objet la détermination des classes et non pas leur création. Le grand naturaliste Agassiz a développé cette pensée avec beaucoup de force et d'autorité K On peut se servir, en attendant mieux, d'une classification artificielle, mais le savant a toujours pour but la découverte d'une classification naturelle. S'il en était autrement, les classifications pourraient être plus ou moins commodes, au point de vue pratique, mais auraient toutes la même valeur au point de vue de la vérité, ce qui est absolument insoutenable. Qui donc oserait dire qu'une classification botanique fondée sur la couleur des corolles a la même valeur scientifique que celle qui part de la considération des organes essentiels de la vie ? Les classes ont une réalité idéelle avec laquelle la pensée personnelle cherche à se mettre d'accord. On ne conteste pas la réalité des classes en chimie ; personne ne suppose que la distinction des corps simples soit, à aucun degré, arbitraire. On ne la contesterait pas en histoire naturelle si l'on distinguait deux questions que l'on confond parfois, malgré leur différence essentielle, celle de la réalité des espèces et celle de leur origine.
Les êtres enfermés dans une même classe sont désignés par un nom commun. Imposer un nom commun à une multiplicité d'objets, c'est admettre
» De VEspece et de la Classification en zoologie. — Paris, Germer Baillière 1869. — Voir spécialement les pages 9 et 10.
HÊom
KATURE DE LA SCIENCE
que ce nom légitimement appliqué permet une série crafiirmalions légitimes : celles des caractères communs à des êtres d'ailleurs différents sous d'autres rapports. En désignant un métal par le terme or, je pose les bases d'une série d'aftirmations sur sa densité, sa malléabilité, etc. En désignant un végétal par le nom palmier, je pose les Ijases d'une série d'affirmations sur le climat qui lui permet de vivre, sur la nature de ses fruits, etc. Condillac enseignait que la science n'est pas autre chose qu'une langue bien faite. Il n'y a rien à objecter à cette thèse, pourvu que l'on œmprenne que la découverte de la vérité est la condition d'une bonne nomenclature. Une amélioration de la langue est une source de progrès pour la science; m'Lis l'établissement d'une bonne langue scientitique ne peut être que le résultat et l'expression d'une science vraie. Il y a là deux éléments qui se prêtent un mutuel appui, mais dont la valeur est inégale. En les maintenant dans les limites de leur valeur réelle, il faut dire qu'une langue bien faite est le résultat beaucoup plus que la cause de notre savoir Signaler dans la parole la source principale des progrès de la pensée, et non dans la pensée la source principale des progrès de la parole est une erreur singulière et considérable.
23. Les déments commmis anx êtres dune même classe constituent leur essence.
Le terme essence est défini dans le Dictionnaire de 1 Académie française : . ce qui fait qu'une chose
EXPLICATION PAR LA CLASSE
est ce qu'elle est, ce qui constitue sa nature. > Cette définition prête le flanc aux attaques du scepticisme. On peut dire, et l'on dit, que nous n'avons aucun moyen de savoir ce qu'une chose est en elle-même, que les essences sont inatteignables pour nous, en sorte que le mot qui les exprime doit disparaître du vocabulaire d'une science prudente. Mais, si la détermination objective de l'essence des choses soulève des difficultés que nous n'avons pas à examiner maintenant, il n'en est pas de même de la détermination subjective de cette notion. L'essence au point de vue subjectif, le seul qui nous importe ici, est renseml)le des propriétés sans lesquelles la conception des éléments communs aux êtres d'une même classe disparaît dans notre pensée. Tout objet réel ou simplement idéel a des caractères communs à son espèce qui lui sont essentiels et d'autres caractères qui sont simplement accidentels, parce qu'ils ne font que distinguer un individu d'un autre dans une même espèce. Il est essentiel à un toit de couvrir un bâtiment, puisque ce qui ne couvrirait pas un bâtiment ne serait pas un toit ; mais que le couvert soit de tuiles, d'ardoises, de planches, de feuilles, qu'il ait une forme ou une autre, cela est accidentel, parce que, dans tous les cas, ce qui constitue le toit subsiste. L'essence d'un triangle est d'avoir trois angles et trois côtés. Toute figure qui a trois angles et trois côtés est un triangle. Que la figure soit rectangle, scalène, isocèle, d'une grandeur ou d'une autre, cela est accidentel quant à la conception du triangle en général.
NATURE DE LA SCIENCE
EXPLICATION PAR LA CLASSE
L'essence des corps est une résistance localisée dans l'espace. Le son, qui n'existe pas pour les sourds, les couleurs, qui n'existent pas pour les aveugles, sont des propriétés accidentelles de la matière ; mais, l'idée d'une résistance dans l'espace enlevée, l'idée du corps s'évanouit. L'essence du carbone est constituée par les caractères communs à toutes les sortes de charbons et au diamant. Si Ton veut savoir ce qu'est l'essence d'un chône, d'un chien ou d'un homme, il faut préciser les caractères sans lesquels ces noms ne répondraient plus à aucune conception distincte.
L'essence des choses est l'objet de leur définition. La description d'un objet individuel peut renfermer un nombre quelconque de caractères; mais la définition scientifique ne doit exprimer que les caractères de l'espèce qui, parce qu'ils caractérisent l'espèce, sont essentiels à tous les individus qu'elle renferme. La définition s'applique au nom commun précédé de l'article et le nom commun peut être individualisé par l'adjectif démonstratif. Lorsque je dis le cheval, j'exprime une idée générale qui n'a pour contenu que les caractères essentiels d'une classe; l'expression ce cheval désigne un animal
déterminé.
On peut constater une analogie entre le sens philosophique du mot essence et la signillcation de ce terme dans la parfumerie, en observant que le parfumeur extrait de plusieurs plantes l'odeur qui leur est commune.
24. Dans les sciences de faits, l'essence suppose une substance,
La substance est le support, le sujet d'inhérence des propriétés. Toute propriété ou qualité est nécessairement attribuée à un être. L'être est la substance ; les propriétés et les qualités sont ses modes. Cette considération s'applique à la réalité entendue dans le sens ordinaire de ce terme. Dans les sciences purement rationnelles la pensée s'attache à des^ essences qui ne supposent pas de substances. La sphère géométrique n'a pas de réalité hors de la pensée, c'est-à-dire que sa réalité est purement idéelle, mais un corps sphérique a une réalité substantielle ; la forme exprime un de ses attributs. En géométrie pure la forme n'est pas un attribut, puisqu'elle est le concept même auquel s'appliquent les affirmations de la science.
Qu'est la substance dépouillée de tous ses attributs, ou, ce qui revient au même, qu'est-ce qu'une chose abstraction faite de toutes ses propriétés, une chose en soi ? Les propriétés sont des rapports et les êtres ne nous sont connus que par leurs rapports avec nous. Demander la détermination d'un être en soi, indépendamment de ses relations avec les autres êtres et spécialement avec l'esprit humain, qui est le sujet de toute connaissance, c'est oublier le caractère nécessairement relatif de la science humaine (67), c'est demander une détermination impossible par la position même de la question. Si rien ne peut être connu que par un rapport, demander la connaissance d'une chose,
NATURE DE LA SCIENCE
EXPLICATION PAR LA CLASSE
abstraction faite de tout rapport, est une contradiction manifeste.
Toute explication scientifique part donc des essences, c'est-à-dire des propriétés primordiales des êtres ; la considération de la substance pure demeure inféconde. II s'est produit à cette occasion une erreur assez répandue qui a pour origine la fausse interprétation d'une vérité certaine. De ce que ridée de la substance est inféconde sous le rapport des déductions explicatives, on a conclu que cette idée doit être bannie de l'esprit humain ; mais l)annir la substance de la pensée, ce serait en bannir l'idée de la réalité. Vouloir s'en tenir aux rapports, en excluant la conception des êtres, c'est oul)lier cette vérité d'une évidence immédiate que ce n'est qu'entre les êtres qu'il peut exister des rapports.
Nous ne connaissons, dit-on, que des phénomènes, c'est-à-dire des apparences. Mais le phénomène suppose la chose qui apparaît et le sujet qui la perçoit. Amiel, dans un des moments où les excursions variées de son esprit l'ont mis en présence de la vérité, a fait à ce sujet la juste remarque que voici :
< L'esprit étant le sujet des phénomènes ne peut ^ être lui-même phénomène; le miroir d'une image,
< s'il était une image, ne pourrait être un miroir. « Un écho ne saurait se* passer d'un bruit. La ^ conscience c'est quelqu'un qui éprouve quelque
< chose ; tous les quelque chose réunis ne peuvent
< se substituer au quelqu'un. Le phénomène n'existe
« que pour un point qui n'est pas lui, et pour lequel « il est un objet >. *
25. La science cherche à déterminer les classes primitives, ou les substances simples dont les êtres sont co7nposës.
L'admission de classes fixes, dont on puisse affirmer des propriétés constantes, est une des conditions de la science ; mais la recherche scientifique ne s'arrête pas à la considération de classes quelconques. Les êtres constituant une classe fixe peuvent être composés; et, comme le remarque Leibniz au début de sa Monadologie, s'il existe des composés, il existe nécessairement des simples. De cette pensée naissent des tentatives d'analyse pour découvrir les classes primitives dont les êtres composés présentent la synthèse. L'eau, par exemple, est une classe renfermant un nombre indéfini de molécules dont on peut affirmer certaines propriétés constantes ; mais l'eau n'est pas un corps simple ; c'est un composé d'oxygène et d'hydrogène. La chimie offre l'exemple le plus complet de ces analyses qui vont du composé au simple, analyses dont les résultats sont justifiés par la synthèse des éléments que l'on a d'abord séparés. Cette science a le privilège de
pouvoir démontrer un très grand nombre de ses affirmations en les montrant réalisées dans un laboratoire. La même tendance à l'analyse se manifeste dans les autres sciences. Claude Bernard, par
' Fragments d'un Journal intime, tome II, page 200.
NATURE DE LA SCIENCE
EXPLICATION PAR LA LOI
exemple, cherche à ramener tous les organes des corps vivants à trois éléments : les nerfs sensitifs, les nerfs moteurs et les muscles, éléments composés quant à la matière qui les constitue, mais relativement simples quant à la variété des organes qui résultent de leurs combinaisons diverses. Le problème posé à la science sociale est de discerner, si possible, les facteurs premiers qui, par leur assemblage et leurs actions réciproques, pourraient rendre
compte de l'état de l'humanité et de son histoire. L'esprit scientifique porte toujours la pensée à décomposer les objets de ses investigations, et à réduire autant que possible le nombre des substances que l'on doit considérer comme primitives (54). Il est vrai que la chimie a augmenté notablement, depuis un demi siècle, le nombre des corps dits simples parce qu'ils sont réfractaires à l'analyse des laboratoires ; mais nombre de savants, et même de savants très circonspects, sont conduits par les instincts de la raison à entrevoir un état de la science plus simple, et probablement plus vrai.
La première question de la science est celle de la classe, question qui s'exprime par : Qu'est ceci ? ou Quoi ? Quand l'explication est fournie par l'attribution à l'individu des caractères de son espèce, par l'attribution à l'espèce des caractères de son genre, l'esprit se satisfait par une affirmation générale qui sert de base à un nombre indéfini d'affirmations particulières. Dans la mesure où la recherche réussit, on obtient la désignation des éléments primitifs de l'univers. Ces éléments ne sont pas isolés; l'ana-
lyse qui les distingue sépare des existences qui sont étroitement unies et souvent inséparables. Toutes choses dans la réalité sont en rapport les unes avec les autres, et exercent les unes sur les autres des actions réciproques. Le monde n'est pas une réunion d'êtres fixes, mais un ensemble de faits qui constituent la vie. Quel est le mode de la simultanéité ou de la succession de ces faits ? C'est après la question du Quoi ? la question du Comment ? qui trouve sa
réponse dans la considération des lois.
EXPLICATION PAR L'IDEE DE LA LOI
26. Les lois sont des formules qui expriment le rapport d'un antécédent à un conséquent.
Une loi suppose toujours un antécédent et un conséquent: Ceci étant, cela sera; ou bien: ceci étant, cela doit être. Le carbone et l'oxygène étant mis en présence, dans des quantités et des circonstances déterminées, il se produit de l'acide carbonique ; voilà une loi chimique; la présence du carbone et de l'oxygène est l'antécédent ; la production de l'acide carbonique est le conséquent. Le frottement produit de la chaleur: voilà l'expression d'un fait général constituant une loi physique; le frottement est Tantécédent, le dégagement de chaleur le conséquent. Tout végétal (palmier, vigne, olivier) périra s'il est soumis à une température de tel degré :
NATURE DE LA SCIENCE
voilà une loi biologique ; la température est Tantecèdent, la mort du végétal le conséquent. Si je dis que Tanarchie amène le despotisme, je résume un grand nombre de faits d'expérience sous la forme d'une loi historique ; l'anarchie est l'antécédent, le despotisme le conséquent. Lorsque la patrie est attaquée elle doit être défendue: voilà une loi morale; l'attaque à la patrie est l'antécédent, le devoir de la défendre le conséquent.
L'énoncé de la simple succession de deux phénomènes est l'expression d'un fait isolé, et, u'est pas une loi. Pour qu'il y ait loi, il faut qu'une formule exprime la constance d'une certaine succession ou d'une certaine simultanéité dans un ensemble de phénomènes.
L'explication par la loi a donc le môme caractère logique queTexplication parla classe; elle rattache une affirmation particulière à une affirmation générale.
27. La science suppose que les lois ont un caractère de constance.
S'il n'existait pas des lois fixes dans la succession des phénomènes, la pensée, ne pouvant jamais saisir que des faits isolés, se trouverait dans la même situation que s'il n'existait pas des classes fixes de substances, c'est-à-dire que la science serait impossible (22). Il faut seulement prendre garde de ne pas confondre la constance des lois naturelles avec le déterminisme absolu des phénomènes de tous les ordres (28. 29. 30). Il est
EXPLICATION PAR LA LOI
facile d'entendre que, sans la fixité des lois, le monde serait inintelligible. Cette fixité des lois concerne l'espace. Si un corps, dans des conditions supposées identiques sous tous les rapports sauf celui du lieu, se comportait autrement à Londres ou à Pékin qu'à Paris ou à Rome, la physique serait impossible. La fixité des lois concerne aussi le temps. Comment les anciens Egyptiens ont-ils remué les blocs de pierres qui composent leurs pyramides ? Personne ne songerait à admettre, pour l'explication du fait,
la pensée que les lois de la mécanique étaient autres, il y a quelques milliers d'années, qu'elles ne sont aujourd'hui.
L'esprit scientifique cherche à réduire le nombre des lois et à s'approcher, autant que possible, des lois primitives et simples, comme il le fait pour les classes des substances. L'écoulement des eaux des rivières s'explique par la loi de la pesanteur terrestre ; la pesanteur terrestre s'explique par la loi générale de la gravitation des masses ; la pensée va plus loin, et l'on se demande si la gravitation, par laquelle on explique le mouvement des corps formant des masses déterminées, n'est pas contenue dans une loi de gravitation universelle qui s'appliquerait aux mouvements des molécules comme a ceux des astres.
Toutes les lois ont le môme caractère au point de vue abstrait d'une logique purement formelle, mais les explications qu'elles fournissent varient selon la nature des faits dont il faut rendre raison.
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