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Les lois supposent des causes

La découverte des lois satisfait l'esprit en ramenant les faits particuliers à des faits généraux; mais la raison ne saurait s'arrêter aux lois comme à une explication définitive et suffisante. Le directeur de la Revue scientifique, M. Charles Richet, reconnaissant que l'instinct des animaux manifeste de l'intelligence, ajoutait que cette intelligence n'est ni dans l'animal ni dans ses ancêtres, mais «dans la loi de la sélection naturelle *. > Ce passage est fort digne d'attention parce qu'il met en vive lumière une des principales erreurs de la pensée contemporaine. Une loi manifeste de l'intelligence, mais ne saurait en avoir; une loi est l'objet de l'intelligence et ne peut en être le sujet. Moins encore peut-elle être le principe de la réalisation des faits qu'elle exprime. Les lois ne se réalisent que dans des êtres et par des êtres dont elles expriment

* Eerue .9cienfifique du 21 mai 1887, pages 656, 657 ot 658.

EXPLICATION PAR LA LOI

les rapports et le mode d'action ; et un être en tant qu'il agit est une cause.

Pendant longtemps la philosophie a été définie comme étant la science des causes. Aristote a dit:

< savoir, c'est connaître par les causes >, et Raphaël a exprimé une idée courante dans l'école lorsque, a côté de la figure par laquelle il a représenté la philosophie, il a écrit ces mots: Causarum cognitio. Dans l'époque moderne, on a fait une tentative énergique pour exclure les causes des recherches de la science. Dugald Stewart a écrit: « L'expérience *( nous apprend que certains événements sont inva- € riablement associés ; et de là vient que, si l'un « apparaît, nous attendons l'autre ; mais nous ne

< savons rien de plus Les anciens considère raient la philosophie comme la science àe^ causes, « et cette fausse idée les conduisit à une foule de « spéculations qui dépassent tout à fait la compétence « des facultés humaines *. > Voilà la recherche des causes nettement proscrite ; mais Dugald Stéwart est tombé dans une contradiction manifeste qui fait plus d'honneur à sa piété qu'à sa logique. Il parle en effet de l'âme humaine comme étant la cause responsable de ses actes, et de Dieu comme étant la cause suprême de l'univers. Auguste Comte a reproduit la pensée de Dugald Stewart, et l'a développée dans toutes ses conséquences. Il en a fait la base de son système; mais il n'a pas réussi, mieux que le philosophe écossais, à maintenir sa pensée dans les

^ Ef^quisses de Philosophie morale, §§ 3 et \.

NATURE DE LA SCIENCE

cadres de son programme. Dans la seconde partie de sa carrière, il a si bien reconnu la nécessité de ridée des causes pour l'explication des phénomènes, qu'il formulait alors sa pensée à cet égard dans ce vers alexandrin qu'il donnait pour maxime à ses disciples :

€ Pour compléter les lois, il faut des volontés K > Une équivoque née du double sens d'un terme n'a peut-être pas été sans influence sur la direction de la pensée qui a proscrit la recherche des causes. Le mot loi a un double sens, puisqu'il exprime tantôt ce qui est, et tantôt ce qui doit-être (26). Dans le premier sens, qui est seul employé dans les sciences de la nature, la loi exprime simplement ce qui est, et ne renferme aucune idée d'action ou de puissance. Dans le second sens, celui qui est employé dans les sciences morales et sociales, la loi est un commandement, et l'idée d'un pouvoir s'allie à celle d'un commandement. 11 suffit cependant d'un peu de réflexion pour entendre qu'un commandement n'agit pas par lui-môme (dans l'ordre moral l'expérience ne le montre que tropj mais qu'il est un simple motif, et qu'il ne peut être réalisé que par les volontés auxquelles il s'adresse. L'explication par la loi, bien que sa valeur soit très grande, soit au point de vue théorique, soit au point de vue pratique, n'est donc qu'un des éléments de l'explication totale des faits.

* De Lombrail. Aperçus généraux sur la doctrine imsitiviste, Paris, 1858, page 44.

EXPLICATION PAR LA CAUSE

EXPLICATION PAR L'IDÉE DE LA CAUSE

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