‹ La dégradation de l'énergieChapitre 109 sur 124 · Duhem, La Théorie physique, p · texte numérisé non relu

Duhem, La Théorie physique, p

368 LA DÉGRADATION DE i/ÉNERGIE

stante est le type même de ces représentations maniables qu'il recherche. Sa volonté d'en trouver lui-en fait découvrir, parce qu'il tourmente la pâte informe des faits et en même temps sollicite doucement aux concessions nécessaires les exigences çt les habitudes de son esprit... 1 »

N'est-ce pas précisément à un pareil beàoin de trouver des constantes qu'est dû renoncé du principe de la conservation de l'énergie? Et ne peut-on affirmer que, si nous sommes assurés de ne prendre jamais ce principe en défaut, c'est qu'à tout prendre, il ne constitue qu'une définition?

Il serait beaucoup trop long de discuter ici ce « positivisme nouveau » et de formuler les réserves nécessaires. Quelles que puissent être ces réserves, il n'est pas permis de méconnaître le service rendu à la science et à la philosophie par une doctrine qui est venue, fort à propos, secouer la naïveté d'un certain objectivisme.

Mais, en tous les cas, il est bien intéressant de constater que si la conservation de l'énergie perd de son importance au regard d'une trop sévère <« critique des sciences » , la dégradation de l'énergie prendrait, au contraire, un relief inattendu. Elle apparaîtrait comme marquant la résistance du monde extérieur, — de ce que M. Le Roy appelle « le Donné », — à entrer dans les cadres où nous essayons de l'enfermer. Aucun savant, et pas même M. Le Roy, en dépit de quelques expressions peut-être équivoques, n'a soutenu que les propriétés réelles du monde n'entrent pour rien dans la constitution de la science que nous en avons, et que notre esprit n'est pas limité par des obstacles extérieurs dans la liberté de ses démarches pour organiser la connaissance scientifique . La dégradation de l'énergie serait un de

1. Lb Roy, Revue de Métaphysique et de Morale, septembre 1899, p. 73.

ces obstacles, aperçu d'abord par ie sens commun, et, par la suite, imposé par ce sens commun à une science qui essayait de ne pas le voir.

Nous l'avons dit à propos de la loi de Kirchhoff sur rémission, et à propos de la loi de la dégradation de l'énergie chimique : lors même que ces lois viendraient à être discutées et regardées comme des tautologies, il serait toujours possible, sinon facile, de leur reconnaître un caractère objectif, et d'y déceler au contraire une résistance des choses, et comme une violence faite à notre science, en dépit de ses artifices pour trouver en notre monde mobile quelque chose de permanent, par une réalité plus forte que nous.

Et la proclamation de la loi de dégradation parait bien répondre à une intuition autrement profonde, et autrement indépendante de tout symbolisme, que la proclamation de la loi de conservation.

Page 1