LE PROBLÈME DU MÉCANISME ET LA THERMODYNAMIQUE
t « La question ta plus importante peut-être de la philosophie scientifique actuelle est celle de la compatibilité ou de l'incompatibilité de la Thermodynamique et du mécanisme. Le mécanisme, soit sous la forme que lui a donnée Descartes, la forme purement cinétique, à laquelle on parait revenir de nos jours, soit sous la forme du dynamisme de Newton sur lequel ont vécu tous les grands physiciens-mathématiciens français du commencement du xix e siècle, a été contesté de notre temps au nom de la Thermodynamique. Il paraît, en effet, très bien s'accorder avec l'idée de la conservation de l'énergie, mais non avec le second principe auquel les Anglais ont donné le nom de « dégradation de l'énergie ».
260 LA DÉGRADATION DE i/ÉNERGIE
« Il y a, en effet, dans le inonde, quelque chose qui se conserve, mais aussi quelque chose qui s'use. Rien ne se crée, mais quelque chose se perd. Si on arrivait à concilier cette idée avec la conception d'un mode purement mécanique, on ne verrait pas, en tout cas, triompher le mécanisme auquel nous ont habitué certains vulgarisateurs et qui exclut l'idée de dégradation et d'usure du monde *. »
C'est en ces termes qu'au Congrès de physique de 1900, je soulignai l'importance du problème posé par une communication de M. Lippmann. Dans des articles antérieurs de quelques années, j'avais, l*nn des premiers, appelé l'attention des philosophes sur ces questions, et signalé parmi les physiciens une double tendance : tandis que. les uns semblaient avoir à cœur de restaurer la pure physique cartésienne, d'autres affirmaient, sur un ton plus ou moins tranchant, la faillite du mécanisme ou, comme disait Ostwald, la « banqueroute du matérialisme scientifique. » Sans attendre même que le mouvement d'idées qui a suivi la découverte de Roentgen fût venu montrer la fécondité persistante de l'atomisme, je m'étais refusé à souscrire à la condamnation définitive de tout mécanisme, et je m'étais appliqué à séparer la cause du mécanisme physique de celle du mécanisme littéraire exclusif de l'idée de dégradation de l'énergie.
Ces questions de philosophie scientifique sont plus en honneur aujourd'hui qu'il y a douze ans ; dans ces derniers temps, elles ont donné lieu à quelques travaux de premier ordre 2 . A mon sens, l'on n'a pas encore assez médité et examiné sous toutes ses faces le problème précis de la réduction d'un monde mar-
1. Travaux du Congrès international de Physique réuni à Paris en 1900, t. IV, p. 29.
2. Il faut citer, parmi les travaux qui n'émanent pas de pliysi • ciens de profession, mais de philosophes, les ouvrages de M. Abel Rey.
chant dans un sens à des phénomènes séparément symétriques par rapport à l'avenir et au passé.
Nous nous proposons ici de montrer d'abord en quoi la physique de la fin du xix e siècle revenait au cartésianisme, et quelle opposition, dans le même temps, s'élevait contre le principe de toute doctrine mécaniste ou atomistique. Nous verrons ensuite en quoi les découvertes relatives à l'ionisation des gaz ont définitivement transformé en vérité scientifique un des postulats essentiels de l'atomisme, tout en posant le problème du mécanisme sur un terrain nouveau. Nous indiquerons enfin en quoi consiste le conflit entre le mécanisme et le principe de la dégradation de l'énergie.