‹ La dégradation de l'énergieChapitre 72 sur 124 · EXEMPLES DE PHYSICIENS MÉCANISTES : CAUCHY · texte numérisé non relu

EXEMPLES DE PHYSICIENS MÉCANISTES : CAUCHY

Un des maîtres regrettés de la physique mathématique en France, M. Sarrau, m'a conté sur Cauchy une anecdote caractéristique, qu'il tenait du P. Gratry, Cauchy se promenait avec le P. Gratry dans les jardins du Luxembourg. Ils s'entretenaient de la vie future, du bonheur qu'auraient les élus à connaître enfin, sans restriction et sans voile, des vérités longtemps et péniblement poursuivies dans ce monde. Faisant allusion aux recherches de Cauchy sur la théorie mécanique de la réflexion de la lumière, Gratry émit l'idée qu'une des grandes joies intellectuelles de l'illustre géomètre dans l'autre vie serait sans doute de pénétrer le secret de la nature de la lumière, et de savoir le dernier mot de ces problèmes d'optique, objet de ses méditations. Cauchy se récria : sur ce point, il ne lui paraissait pas admissible qu'on pût apprendre jamais quelque chose de plus que ce qu'il savait ; il ne concevait pas que l'intelligence la plus parfaite pût comprendre le mécanisme de la

réflexion autrement qu'il ne l'avait exposé. Il avait donné du phénomène une théorie mécanique : sa piété n'allait pas jusqu'à croire qu'à Dieu lui-même il fût possible de faire autre chose et de faire mieux.

Ce trait a le mérite de peindre fidèlement un état d'esprit qui était commun à la plupart des physiciens de la première moitié du siècle. Le but final, le but unique de la physique était, pour eux, de donner de tous les phénomènes naturels une explication mécanique. Quand il avait construit une explication mécanique, et alors seulement, l'esprit avait pleine et entière satisfaction. On acceptait comme un axiome universellement admis le postulat audacieux de Descartes que, derrière la diversité des formes et la variété des apparences, il n'y a que matière, figure et mouvement ; sous le voile de la réalité physique, le rôle du chercheur est de déceler les ressorts mécaniques qui en sont l'âme : ressorts trop délicats pour être aperçus de nos sens, mais rendus chaque jour, par le progrès continu de la science, plus saisissablas par notre esprit.

Sans être disposés peut-être à donner à leur pensée la forme un peu spéciale que donnait Cauchy à la sienne, un bon nombre de savants de notre époque sont restés, sur le but et la portée de la physique, en accord complet avec les savants du début et du milieu du siècle ; mais on ne rencontrerait pas aujourd'hui, dans le monde savant, la même unanimité. La conception du mécanisme universel a été battue en brèche. On a soutenu que certaines des idées qui dominent la physique contemporaine sont radicalement incompatibles avec le mécanisme. Et néanmoins on a vu, vers la fin du xix" siècle, des physiciens éminents se ranger à des idées, plus voisines encore de la pure physique cartésienne que n'étaient celles des contemporains d'Ampère et de Cauchy.

C'est cette première phase de la crise du mécanisme qu'il convient de raconter tout d'abord.

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