LA RÉACTION I L'ÉNERGÉTIQUE
beaucoup moins féconde qu'on n'a coutume de le répéter. Non content d'affirmer, M. Duhem apporte, en faveur de sa thèse de l'inutilité des représentations mécanistes, des exemples saisissants.
On ne peut que souscrire d'une façon absolue à sa manière de voir, quand il cite l'exemple de la célèbre découverte de Fresnel sur la forme de la surface d'onde dans les crislaux.
« Gomment y parvint-il? » — dit M. Duhem, dans son beau livre sur La théorie physique, son objet et sa structure. — « En cherchant une explication du mode de propagation de la lumière dans les cristaux? Nullement, mais par une intuition de géomètre où aucune hypothèse sur la nature de la lumière ou sur la constitution des corps transparents n'avait de place... Cette audacieuse intuition a été couronnée du plus éclatant succès; non seulement la théorie proposée par Fresnel s'est accordée minutieusement avec toutes tes déterminations expérimentales, mais encore elle a fait deviner et découvrir des faits imprévus et paradoxaux que l'expérimentateur, livré à lui-même, n'aurait jamais eu l'idée de rechercher; telles sont les deux espèces de réfraction conique; le grand mathématicien Hamilton a déduit de la forme de la surface d'onde des cristaux biaxes les lois de ces étranges phénomènes, que le physicien Lloyd a ensuite recherchés et découverts. La théorie de la double réfraction biaxale possède donc cette fécondité et ce pouvoir de divination où nous reconnaissons les marques d'une classification naturelle; et cependant, elle n'est pas née d'un essai d'explication. Non pas que Fresnel n'ait tenté d'expliquer la forme de surface d'onde qu'il avait obtenue; cette tentative le passionna même à tel point, qu'il ne publia pas la méthode qui l'avait conduite l'invention... 1 »
1. P. Duhem. La Théorie physique, son objet et sa structure. Pari», Chevalier et Rivière, 1906, p. 56, 57.
298 LA DÉGRADATION DB l'ÉXERGIE
La recherche d'une explication mécanique n'a été pour rien dans une des grandes découvertes de Fresnel. L'exemple n'est pas isolé. Nombre de découvertes dont les auteurs sont des physiciens mécanistes convaincus leur ont été suggérées de même par dos intuitions où leurs doctrines mécanistes ne sont pour rien. M. Duhem a fait voir comment, chez les savants les plus friands de comparaisons mécaniques, les physiciens anglais, la théorie mécanique est beaucoup moins un mode de classification logique qu'un modèle mécanique, et comment cette recherche systématique du modèle caractérise un type particulier d'esprit, plus répandu en Angleterre que sur le continent, l'esprit accessible au concret, moins apte à spéculer dans l'abstraction qu'à se conduire, sans s'y perdre, dans le dédale des choses concrètes les plus compliquées.
Lord Kelvin déclarait : « Quand j'ai réussi à construire pour un phénomène un modèle mécanique, je comprends; quand je n'ai pas réussi, je ne comprends pas. » C'est ainsi que, pour lui, la théorie électromagnétique de la lumière n'était pas une explication de la lumière, et ne pouvait mériter le nom d'explication que le jour où, de l'électricité ellemême, on aurait donné un « modèle mécanique » satisfaisant. Il est bien certain que, pour lord Kelvin, ï intelligence d'un phénomène a un sens un peu plus restreint, — et en tout cas un peu autre, — que celui qu'il a pour Descartes. Par explication mécanique, Descartes et les cartésiens français n'entendent pas seulement la construction d'une image concrète et conforme qui facilite à leur esprit la compréhension des choses, mais ils entendent la découverte de la réalité vraie, de la réalité dernière, du substratum métaphysique, et, par-dessus tout, la réduction réelle à un nombre moindre des phénomènes distincts qui se passent dans l'univers.