‹ La délicatesse dans l'artChapitre 10 sur 28 · Discours XII, rO/?/mjr)?(7zfe · texte numérisé non relu

Discours XII, rO/?/mjr)?(7zfe

périssables, ou le charme paisible des choses rustiques. Le peintre semble avoir coulé dans son tableau de la nature un peu de cette âme que Virgile reconnaissait dans la nature même : Spiritiis intus alit. Le plus souvent il y verso avec délices ses propres sentiments. Un délicat philosophe n*a-t-il pas été jusqu'à dire ; « un paysage est un état de Tâme *. »

Même quand l'artiste ne prétend pas éveiller en nous de grandes idées morales, ne voyonsnous pas qu'il trouve mille moyens de nous faire deviner ce qu'il ne lui est pas donné de peindre? A l'aide de couleurs, il nous fera comme percevoir le murmure de l'eau. Ce qu'il ne peut exprimer, il le suggère au spectateur. Dans cet arbre aux feuilles retournées on sent le frisson du vent; dans ce pré éclairé et brûlé par un ardent soleil, bruissent d'invisibles infectes ; ici le jour est peint avec une fraîcheur si matinale qu'on entend chanter les oiseaux. Ces formes immobiles du tableau sont pour nous en mouvement, et ces couleurs, on l'a dit, font du bruit. Voyez encore par quels artifices le peintre nous fait aller au delà de la plane surface de son tableau; il nous ouvre à dessein

1. Article de M. Caro sur Amiel. Rev. des Deux-Mondes, 15 fév. 1883.

82 LA DISCRÉTION DANS l'aUT

des perspectives fuyantes où notre esprit s'engage et se plaît à errer, une allée sinueuse dont notre imagination achève le détour, où elle s'établit comme en une chère solitude. Il est même des paysagistes qui, ne donnant que de vagues indications dans une sorte de brume, ne laissent pas de produire une impression poétique. Souvent même, toute la poésie d'une pareille peinture est dans cette brume. Un tableau qui ne ferait voir que ce qu'il expose à la vue, des prés, des eaux, des bois bien peints, qui ne ferait rien sentir au delà, n'aurait pas ce profond attrait qu'on ne peut définir, dont on ne sait rien, si ce n'est qu'il retient notre âme avec nos yeux. Quelquefois un ciel, une mer^ un désert suffisent; l'esprit du spectateur se charge de remplir le tableau. Il peut même arriver que, pour nous, rien ne soit plus plein que cette immensité vide. Nous dirions volontiers que, dans les grands et les petits paysages, le charme suprême est précisément dans ce qui n'est pas représenté.

On croit quelquefois et on dit que certains tableaux admirés n'ont de valeur que par la fidélité d'une peinture matérielle et qu'ils n'ont rien à démêler avec le cœur ou l'esprit, par exemple, certains tableaux hollandais, danois,

suédois, qu'on a pu voir à la dernière exposition universelle, qui représentaient simplement une chambre déserte avec des planchers bien lavés, des meubles reluisants, des ustensiles de cuisine, le tout éclairé à travers une fenêtre ouverte par un rayon de soleil. Où trouvez-vous là, dit-on, une idée ou un sentiment? Parler ainsi, c'est ne pas comprendre la vraie poésie du Nord. Dans les pays froids et brumeux, une fenêtre ouverte, un rayon de soleil sont des joies peu communes et qui méritent d'être célébrées par les poètes et les peintres; une chambre avec des meubles bien cirés et des ustensiles bien rangés annonce l'aisance et l'ordre et fait l'orgueil du possesseur et l'honneur de la ménagère. L'éclat de ces meubles, c'est l'éclat de la vertu domestique; cette propreté rit non seulement aux yeux, mais à l'âme ; c'est plus que de l'agrément, c'est de la gloire, la gloire du riche et l'ambition du pauvre. Si, dans ces pays-là, vous demandiez à une jeune paysanne à quoi rêvent les jeunes filles, elle vous répondrait qu'elle espère un jour habiter avec son mari une de ces chambres où on verrait une belle armoire, une table luisante, des cuivres étincelants, des assiettes fleuries, bien exposées à la vue, et chaque

chose à sa place, selon une agréable ordonnance; et dans un de ces élans de poésie dont nous avons un jour été témoin, l'ignorante pauvrette parlerait comme le plus exquis des Grecs, Xénophon, qui disait : « La belle chose que des vases d'airain, la belle chose que des ustensiles de table, la belle chose enfin, malgré le ridicule qu'y trouverait un écervelé, la belle chose que de voir des marmites rangées aveô intelligence et symétrie! ^ » Ainsi, un pareil tableau, grâce à une association d'idées, grâce aux intimes sentiments qu'il éveille, est un sujet véritable et, tandis que, chez nous, plus d'un spectateur s'imagine et déclare que le peintre n'a voulu montrer que l'adresse d'un minutieux pinceau, ce simple tableau charme l'esprit de ceux pour qui il a été composé et peut-être même fait battre plus d'un cœur. Même en dehors de l'art, dans la vie de tous les jours, n'est-ce pas à une pareille association d'idées que tiennent souvent nos joies ou nos tristesses? le plus simple objet, une fleur séchée, une boucle de cheveux, moins que cela, un fugitif parfum, peut faire lever en nous toute une volée de souvenirs. Le son d'une cloche de vil-

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