‹ La délicatesse dans l'artChapitre 11 sur 28 · Economique^ ch. VIII, trad. de-M. Talbot · texte numérisé non relu

Economique^ ch. VIII, trad. de-M. Talbot

lage, Todeur du foin coupé ramène quelquefois sous nos yeux nos jeunes années déjà bien lointaines. Il est même un art, la musique, qui à la plupart des hommes n'offre rien de distinct, qui ne leur révèle pas la pensée de l'artiste et qui pourtant les ravit rien que pour avoir soulevé et fait onduler en eux leurs propres pensées.

Dans la grande peinture, on a souvent provoqué le sentiment sans l'exprimer, et on a recouru à des artifices dont quelques-uns sont fort connus, s'ils n'ont pas toujours été bien compris. Les anciens ont célébré à Tenvi, au point d'en faire un lieu-commun oratoire, l'ingénieux moyen employé par Timanthe dans sa peinture du Sacrifice (Tlphigénie. Après avoir montré lajeune et royale victime devant l'autel, et autour d'elle Galchas triste, Ulysse plus triste encore, Ménélas consterné, après avoir épuisé sur ces visages tous les degrés de la douleur, il n'osa ou ne voulut pas peindre l'affliction paternelle et couvrit la tête d'Agamemnon d'un voile. Cet artifice a été non seulement admiré par les critiques, depuis Gicéron, Pline, Quintilien, Valère Maxime jusqu'à Diderot, mais

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encore, ce qui est un plus grand honneur, il a été imité par les plus excellents peintres; car Raphaël a jeté ce voile sur la tête de la Vierge, et Poussin sur le visage d'Agrippine près du lit de Germanicus mourant. Faut-il croire que Timanthe a recouru à cet artifice par impuissance, parce qu'il désespérait de faire voir sur le visage d'Agamemnon, comme dit Voltaire, « le combat de la douleur d'un père, de l'autorité du monarque et du respect pour ses dieux, » ou doit-on penser, avec Lessing, qu'une pareille douleur ne pouvant s'exprimer que par des contractions toujours hideuses, ce voile fut comme un sacrifice que l'artiste fit à la beauté? Selon nous, Timanthe pensait que l'effet serait plus tragique si le spectateur était livré à sa propre imagination. C'est l'avis des anciens, de Quintilien, de Valère Maxime, interprètes de l'opinion commune, qui disent l'un et l'autre presque dans les mêmes termes « que le peintre laissa à la sensibilité du spectateur le soin de se figurer cette douleur paternelle : patris fletiim spectantis affectui œstimandum reliquit K » Sans doute, il ne faudrait pas, en peinture, abuser de ces moyens qui pourraient

1. Voir Valère Maxime, 1 viii, ch. xi. — Suo cuique animo dédit œstimandum. Quintilien, ii, 13.

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parfois prouver que Fartiste a plus d'esprit et d'adresse évasive que de talent; mais ici Te rtifice n'est pas seulement ingénieux, il est pathétique, et, loin d'affaiblir la douloureuse gravité de la scène, il la rend plus touchante, parce que notre esprit, en soulevant lui-même le voile, se représente une affliction indicible que le pinceau n'aurait pu rendre. Il faut recueillir ici, en passant, un jugement de Pline l'Ancien qui résume avec précision nos propres sentiments sur l'art, quand il dit au sujet de Timanthe : « Ses ouvrages donnent à entendre plus qu'il n'a peint, et, quoique le plus grand art de peindre s'y manifeste, on sent cependant que son génie va encore au delà de son art ^ » Les anciens, dans leurs écrits, aiment à signaler ces détours par lesquels un artiste donnait à comprendre ce qu'il ne voulait pas montrer et , par exemple , échappait à ce qu'une représentation trop fidèle pouvait avoir d'odieux ou de déplaisant. Ainsi, on admirait beaucoup la statue de Vulcain par un élève de Phidias, par Alcamène, qui laissait entrevoir la démarche boiteuse de ce personnage divin sous une draperie qui la déguisait, et, de cette façon,

1. Intellit^itur plus semper quam pingitur. Hist. nat., l, XXXV, 3G/ 12.

indiquait un trait distinctif du dieu en le dissimulant. Pour toute sorte de bienséances, les artistes anciens suggéraient ce qu'ils n'osaient exprimer, et, par cette discrétion même, qu'on trouverait aujourd'hui superflue , excitaient l'admiration. Un bon juge, un fils d'artiste, qui fut artiste lui-même dans sa jeunesse avant d'être un écrivain, Lucien, contemple avec un savant plaisir un tableau représentant la mort de Clytemnestve, assassinée par son fils Oreste *. Le peintre, pour atténuer Fhorreur de ce meurtre sacrilège, montra, dans un coin enfoncé du tableau, la reine adultère déjà immolée, couchée sur un lit, à demi nue, comme si elle avait été surprise au milieu de ses criminelles amours; mais le principal sujet, sur le premier plan, c'est Oreste et Pylade, terriblement occupés à tuer Égisthe. Lucien admire l'idée du peintre, qui ne présente que le juste châtiment du complice, en éloignant des yeux le spectacle du parricide. Le châtiment seul est en action, et le parricide se devine. On jouit de la tragédie sans en éprouver trop d'horreur, et on sait gré à la délicatesse du peintre qui, non seulement nous épargne, mais encore nous surprend

<. Lucien, Sur un appartement^ chap. 23.

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par son ingénieux scrupule. De même les anciens ont fort célébré le peintre Timomaque pour avoir représenté Méclée, non pas égorgeant ses enfants , mais au moment qui précède le meurtre. De cette manière, dit un poète de r Anthologie, il ne troublait pas l'admiration des spectateurs pour la peinture par l'horreur du spectacle. De plus, il leur donnait beaucoup à imaginer. Sur un tableau trouvé à Pompéi, Médée un peu à l'écart, la main sur la garde du glaive qu'elle tient caché, hésite à le tirer du fourreau, tandis qu'à ses côtés ses deux enfants, à ce qu'il semble, jouent aux osselets ; l'un d'eux vient de les jeter et a fait un beau coup, l'autre a un doigt levé pour compter les points; le précepteur les regarde, heureux de les voir si gentiment s'amuser. C'est précisément la tranquillité de cet intérieur qui rend la scène tragique. La tragédie est moins sur le tableau, que dans l'esprit du spectateur qui se figure ce qui va suivre *. Sans remonter à l'antiquité, il est facile de voir dans nos expositions de peinture que l'attention du public se porte sur les tableaux qui joignent au mérite d'être bien peints le mérite plus rare de provoquer la pensée ou

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