‹ La délicatesse dans l'artChapitre 6 sur 28 · Iliade, VI · texte numérisé non relu

Iliade, VI

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l'avait montrée souriant, la scène eût encore paru vraisemblable et charmante. Mais en la représentant, dans cette circonstance terrible pour l'épouse et douce pour la mère, à la fois avec des larmes et un sourire, il a distingué la scène de toute autre plus ou moins pareille, et c'est cette précision, que la grâce de l'expression Saxpuoev ysXaffaffa rend plus précise encore, qui fait que le vers s'est fixé dans l'imagination des enfants et des hommes.

On pourrait nous objecter qu'il est dans Homère des vers délicieux qui n'ont rien à démêler avec la précision et dont le charme, diton, tient au vague de l'expression ou de l'image ; on pourrait, par exemple, nous citer ce passage de V Odyssée où Ulysse, depuis si longtemps éloigné de sa patrie , « désire voir la fumée qui s'élance au-dessus de son cher pays * ». En effet, l'image et le sentiment qu'elle recouvre ont quelque chose de mystérieux et d'indéterminé, mais le vers ne paraît vague qu'à celui qui n'en a pas bien pénétré le sens. Il renferme, au contraire, une très fine observation psychologique qui ferait honneur à un

1. Odyssée, 1, 58. Ce vers avait frappé les Grecs et devint proverbe. On disait couramment d'un expatrié, « qu'il désire voir la fumée d'Athènes, w (Pliilostrate, Images, 1, 15.)

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philosophe. Quelle est donc cette fantaisie de voir la fumée de son pays? Pourquoi no pas dire qu'il veut revoir sa maison, sa femme, son enfant, sa Pénélope, son Télémaque? C'est que, dans l'ardente impatience de la nostalgie, Ulysse ne se figure pas arrivé déjà, mais arrivant, épiant du plus loin le premier signe qui lui annonce la terre natale, dévorant des yeux et du cœur ce premier et encore lointain témoignage de son foyer habité et vivant. Rien de plus vrai que ce sentiment, si subtil qu'il puisse paraître ; vous et moi nous l'avons éprouvé, et les plus simples âmes non seulement l'éprouvent, mais l'expriment à peu près comme Homère. C'est ainsi qu'un jeune soldat mélancolique dans une caserne veut revoir le clocher de son village, parce que son imagination, en route vers son village, se représente ce qu'il verra d'abord de plus loin, ce qui lui annonce et lui promet tout le reste. Parlez de ses peines à un habitant de Strasbourg aujourd'hui expatrié, il vous dira qu'il désirerait voir la flèche de la cathédrale, parce qu'on l'aperçoit tout d'abord à dix lieues en descendant des Vosges. Le regard et l'âme avides de l'exilé se plaisent à s'emparer déjà à distance de leur douce proie. Ce n'est donc pas la nostulgie

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qu'exprime le vers d'Homère, c'est l'impatience de la nostalgie. La fumée est ici la caractéristique de ce sentiment, c'en est, si on peut dire, le caractère spécifique. La pénétrante beauté du vers tient à cette délicate justesse. C'est la plus poétique des définitions.

Cette recherche naïve ou méditée de la précision, on peut la remarquer plus ou moins chez tous les grands poètes de l'antiquité et chez les historiens, qui, selon le mot de Cicéron, sont aussi des poètes. Pour ne citer qu'un nom, dans les ouvrages de Tacite, qui sont comme une galerie où se pressent des milliers de portraits, il n'y en a pas deux qui se ressemblent. Chaque personnage, souvent en un mot, est marqué d'un trait qui n'est qu'à lui. Dans l'histoire ancienne, cette loi s'applique à tout, même aux petites anecdotes, qui n'ont de prix que si elles sont bien caractéristiques, si elles peignent un homme et non un autre. Plutarque est l'écrivain sachant le mieux peindre un héros par une historiette, par un détail en apparence sans valeur, qui pourtant le fait plus vivement connaître que ne feraient de longues réflexions. J.-J. Rousseau a célébré ce mérite dans une page excellente, et tout lecteur de Plutarque attribue à cet art si particu-

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lier le charme de ses écrits. Il ne suffit pas, en effet, de dire d'un homme qu'il est brave, si on ne distingue son genre de bravoure; qu'il est généreux, si on ne montre dans sa nuance son genre de générosité. Qu'on nous laisse citer un seul de ces traits que rien ne pourrait remplacer. Quand l'innombrable armée de Xerxès marcha sur Athènes, les Athéniens, ne pouvant défendre leur ville ouverte, montèrent sur les vaisseaux, pour combattre à Salamine, et envoyèrent leurs femmes et leurs enfants à Trézène, où ils furent très bien reçus. Pour montrer la grâce particulière de cette hospitalité, PIutarque ne dédaigne pas de nous apprendre que les Trézéniens firent un décret par lequel il était permis aux enfants athéniens de cueillir à leur fantaisie des fruits dans la campagne, et il croit devoir ajouter que l'auteur du décret fut un nommé Nicagoras. L'honnête historien tient à envoyer le nom de ce brave homme à la postérité. Le trait peut paraître bien simple et même un peu puéril, et pourtant qu'y a-t-il qui pourrait mieux montrer combien à Trézène les cœurs étaient attendris à la vue de ces orphelins exilés, dont la patrie allait être détruite par une épouvantable invasion, et dont les pères allaient mourir pour le salut de la Grèce? Ce

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n'était pas une hospitalité ordinaire que prétendait donner la cité de Trézène, mais une hospitalité de famille. Moralement le trait est exquis, historiquement il est on ne peut plus dénionstratif, parce qu'il ne ressemble à aucun autre '.

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