Vie de Tliémistocle, X
Evidemment on peut faire les mêmes remarques sur les poètes modernes, car, si différents qu'ils puissent être des anciens, ils se montrent soumis à cette loi de précision, et c'est même la constance de cette soumission qui prouve que c'est une loi. Ainsi s'expliquent les plus originales beautés de Shakspeare et de Corneille. Leurs mots sublimes qui donnent à qui les entend pour la première fois une si soudaine émotion, qui arrêtent le sang ou le précipitent, ils ne sont que des vérités strictes qui résument et resserrent en brièveté éclatante une situation dramatique ou un état de Tàme. C'est de la lumière condensée, un éclair qui foudroie. Ils font tressaillir la foule par l'imprévu de leur étonnante justesse. Avec raison nous les appelons sublimes, puisqu'ils passent notre concep-
38 LA PRÉCISION DANS l'aRT
tion, mais nous pourrions aussi les appeler justes, car, s'ils ne l'étaient point, ils ne porteraient pas coup. Ce ne seraient que de ces fusées brillantes, comme il en part souvent dans nos drames, que le public applaudit, comme toutes les fusées, dont il est ébloui sans être ému. Même ailleurs qu'au théâtre ces sortes de sentences, sans avoir besoin d'être sublimes, produisent un grand effet par la seule vertu de leur brièveté lumineuse. En politique , par exemple, elles ont souvent une puissance souveraine; aussi les chefs d'Etat ou les tribuns ne manquent pas de créer de ces formules dont la justesse, apparente ou réelle, puisse surprendre et dominer l'opinion populaire; même plus d'une fois des hommes d'esprit et de ressource ont eu pour fonction de frapper de ces médailles reluisantes, et sont devenus comme les fournisseurs attitrés des rois ou de leurs ministres. Sous la Restauration, le comte Beugnot, en plus d'une circonstance, a été requis de faire de ces mots pour d'augustes personnes, et quand^ dans leur première rédaction, ils n'avaient pas une rigueur parfaite, on le priait de les refaire, jusqu'à ce qu'ils répondissent exactement à l'intérêt ou à la passion du moment et que leur rapide précision pût les faire voler à travers la France,
Si la précision est le nerf de ce qui est fort, elle est aussi la grâce de ce qui est délicat. La délicatesse ne mérite son nom que si elle définit un sentiment avec une si juste mesure qu'un mot de plus, un mot de moins, la feraient également évanouir. Bien qu'elle soit de nature si déliée qu'elle échappe à l'analyse et ne peut être que sentie, disons qu'elle est ce qu'il y a de plus fin dans la justesse, quand il s'agit des choses de l'âme. Un exemple fera comprendre ce que la critique ne peut exprimer clairement. Quand la Phèdre de Racine, . honteuse de son amour, ne veut pas révéler à CEnone qui l'interroge le nom de celui qu'elle aime, et que de proche en proche (Enone finit par le deviner et s'écrie : Hippolyte^ grands dieux ! Phèdre répond : C'est toi qui Cas nommé, Schiller traduisant Racine, appuie plus qu'il ne faut et fait dire à Phèdre : « C'est toi qui l'as nommé, ce n'est pas moi. » Tout le monde sentira la différence. Racine a été délicat et Schiller a cru l'être. Il convient ici de remarquer à la décharge du poète allemand que déjà Euripide avait mis dans la bouche de Phèdre cet indiscret complément ^ Seul le
1. Du nanntest ihn, nicht ich. — Sou Ttiô' oùx ejxoO xXueiç, Hippolyte, v. 352.
40 LA PRÉCISION DANS l'aRT
poète français a senti par le plus sûr instinct qu'il y avait là quelque chose qui excédait la vérité et, sans se laisser entraîner par l'imitation du grand tragique grec, il a ramené le sentiment à sa vraie nuance. Petites et subtiles sont ces observations, je le veux bien ; mais le lecteur qui ne se soucie point d'en faire de pareilles pour son propre compte en lisant les poètes, et qui professe d'être insensible à ces nuances de délicatesse, celui-là fera bien de lire autre chose que Racine.
Puisqu'il nous faut, dans cette étude de psychologie esthétique, nous mettre au-dessus du dédain qui s'attache aujourd'hui à de sem- Dlables remarques, allons plus loin et osons montrer que, chez Racine, les choses en apparence les plus insignifiantes ont du prix par la justesse précise de l'observation morale. Le public ne sait plus, parce qu'il n'a plus le temps d'y regarder de si près, jusqu'où va sur ce point l'attention de notre poète. Ainsi, lorsque dans un récit un personnage appelle son interlocuteur par son nom, ce qui est fort ordinaire dans la tragédie comme dans la conversation, ce nom jeté dans le vers et qui ne semble destiné qu'à le remplir, est au contraire chez Racine un trait de sentiment, et
LA PRÉCISION DANS L'aRT 41
on regretterait qu'il n'y fût pas. Quand Esther raconte à sa compagne que, dans le célèbre concours pour la beauté, elle a comparu devant Assuérus, devant la redoutable majesté du roi des rois, et qu'elle dit :
Devant ce fier monarque, Élise, je parus,
ce nom d'Élise, à cette place, n'est-il pas Texpression naturelle de la modestie encore terrifiée à ce seul souvenir? Et quand elle raconte qu'étant orpheline, elle fut élevée avec un soin plus que paternel par son oncle Mardochée :
Mais lui, voyant en moi la fille de son fr^^e, Me tint lieu, chère Élise, et de père et de mère,
ce nom, ici encore, n'est-il pas le signe discret de la reconnaissance qui tout à coup s'attendrit? Et combien ces simples mots sont plus touchants quand on se rappelle que c'est une reine qui parle avec une amitié si confiante à une pauvre fille, jadis sa compagne d'esclavage! Que Racine soit le plus élégant de nos poètes, on l'a bien assez répété; qu'il soit le plus touchant, ce n'est pas ce que nous avons à prouver, mais il nous appartient de montrer que sa
poésie est précise au point de noter chez ses personnages les plus impalpables mouvements du cœur, et nous pouvons conclure par un mot, bien que ce mot soit déplaisant quand il s'agit de tant de grâce, que sa délicatesse consiste dans son exactitude.
Il est un poète français qui, par les mérites dont nous parlons, est encore supérieur à Corneille et à Racine, c'est Molière, condamné qu'il était parfois par la nature de son art, par la comédie, à rechercher une précision double. Ce que nous entendons par ces mots, un exemple peut seul le montrer. Quand Orgon fait un éloge enthousiaste de Tartufe, il peint son ardente piété, son humilité, sa charité en termes si sincères, en traits si nets, avec des circonstances si bien définies qu'on ne peut douter de cette parfaite vertu, et pourtant ce sont ces traits si nets, ces circonstances si bien définies qui donnent au spectateur l'idée de la dlus parfaite hypocrisie :
Chaque jour, à l'église, il venait d'un air doux,
Tout vis-à-vis de moi, se mettre à deux genoux, 11 attirait les yeux de l'assemblée entière, Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière; Il faisait des soupirs, de grands élancements, Et baisait humblement la terre à tous moments; Et, lorsque je sortais, il me devançait vite Pour m'aller, à la porte, ofîrir de l'eau bénite.
LA PRÉCISION DANS l'aRT 43
Instruit par son garçon, qui dans tout rimitait,
Et de son indigence, et de ce qu'il était,
Je lui faisais des dons; mais, avec modestie,
II me voulait toujours eu rendre une partie.
« C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié;
Je ne mérite pas de vous faire pitié. »
Et, quand je refusais de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
/.;. (fii'i) Lisez ces vers d'abord comme un éloge, examinez les mots l'un après Tautre, chacun de ces mots sera la preuve la plus saisissante de la vraie piété telle qu'on se la figurait au xvii^ siècle; relisez-les maintenant comme une satire, chacun de ces mêmes mots sera la preuve la plus saisissante de la piété fausse. Dans le premier cas, il n'y a pas un trait qui sente la critique; dans le second cas, il n'en est pas un qui ne la sente. Gomme par un singulier jeu de lumière et par le plus ingénieux arrangement de perspective, selon que devant ce portrait vous vous penchez à droite ou à gauche, vous verrez ou le chrétien accompli ou le vil imposteur, et l'un et l'autre dans une perfection égale. C'est un tour d'adresse et de force qui peut-être n'a point son pareil. Quelle ligne inconcevablement déliée a dû suivre le génie du poète pour marcher sur la limite de ces deux contraires sans encombre ou faux pas? Quel choix de mots ne faut-il pas pour répondre égale-
44 LA PRÉCISION DANS l'aRT
ment à deux nécessités si opposées? Eh bien! c'est au prodige de cette double précision que tient le ravissement du spectateur.
Chez les grands écrivains, jusque dans les n oindras détails du style et de la langue, la p 'usée a toujours le souci de se définir, de se distinguer d'une pensée voisine qu'on pourrait confondre avec elle. Pour prendre toujours des exemples connus, quand Ghimène dit à Rodrigue : « Va, je ne te hais point, » au lieu de dire : Je t'aime, comme elle eût dit sans doute dans un drame de 1830, Ghimène laisse voir qu'elle devrait haïr le meurtrier de son père, mais qu'elle ne le peut pas, et marque ainsi l'exacte nuance de son sentiment. Aussi quand l'actrice sait donner à ces mots le ton nuancé qui leur convient, cette nuance les rend adorables. Il y a chez les poètes certaines expressions singulières fort célébrées par la rhétorique, qui paraissent au premier abord peu logiques, qu'on appelle des alliances de mots, qui semblent plutôt des contradictions, où l'adjectif heurte le substantif comme dans ces exemples partout cités : Yorgueilleuse faiblesse d'Agamemnon, la fuite triomphante des Hébreux. Ges expressions insolites ne sont pas de J'emphase. Les deux mots contraires en se ren-
LA PRÉCISION DANS l'aRT 45
contrant se limitent l'un l'autre, et produisent ainsi la ligne d'une rigoureuse définition. On appelle ces formes de langage des ornements et des artifices, quand ce ne sont que les efforts de la pensée à la recherche de la justesse. Elles brillent sans doute par l'éfincelle du choc, mais elles ne sont faites que pour éclairer.
Sans passer ici en revue tous les procédés de l'esprit, il n'est pas sans intérêt de montrer que de tous ces procédés même le plus suspect, le plus discrédité par ses abus, celui qui a fait mourir toute la littérature de l'empire comme par une funeste contagion, — la périphrase, puisqu'il faut l'appeler par son nom, — est elle-même un des plus délicats instruments de précision. Nous ne parlons pas, bien entendu, de la périphrase à la façon de Delille, laquelle n'est le plus souvent qu'un jeu d'esprit ou une aristocratique aversion pour le mot propre. Bien des gens semblent ignorer qu'elle n'est qu'une forme logique qui, loin de dissiper la pensée, l'enserre et l'étreint. Tantôt elle définit une chose au lieu de la nommer et fait sortir du mot ce qu'il contient, tantôt elle présente à l'imagination un net dessin que le mot propre ne donnerait pas, ou bien éveille en nous un
sentiment que le simple nom laisserait dormir. La périphrase, qu'on a regardée comme la pauvre ressource de pauvres écrivains, est, au contraire, du plus fréquent emploi chez les orateurs les plus exacts et les plus hardis. Ils en ont besoin, non comme d'un ornement, mais comme d'une démonstration. Quand Bossuet dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, commence ainsi : « Celui qui règne dans les cieux , de qui relèvent tous les empires... est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, » il emploie une forme logique, et en désignant Dieu par ses attributs au lieu de le nommer simplement, il montre au grand roi qu'il n'est qu'un vassal de la monarchie divine, et fait ainsi un raisonnement aussi ferme que l'intention en est religieusement courageuse. Quelquefois la périphrase enferme dans ses plis un sentiment avec l'idée et dispense ainsi l'auteur de les énoncer séparément. Chose qui peut paraître étonnante, elle devient un effort de concision. Ainsi, quand Alfred de Musset fait voir aux jeux de Bade les paysans « fds de la Forêt-Noire » mettant leur dernier écu sur la roulette, il les peint dans leur horrible anxiété suivant des yeux, quoi? Est-ce la bille qui roule? Non, ce serait le mot
LA PRÉCISION DANS l'aRT 47
propre, mais le mot inerte : il peint les pauvres gens
Suivant des yeux leur pain qui courait devant eux;
beau vers, bien fait pour réconcilier avec la périphrase tous ses ennemis, et qui prouve que même les détours de langage ramènent à la précision et en sont quelquefois le chemin le plus court.
On a dit et répété bien souvent dans notre siècle, et ceux dont les souvenirs remontent un peu haut peuvent se le rappeler, que la poésie est d'autant plus touchante qu'elle est plus vague, et, pour le prouver, on montrait avec quelle puissance mystérieuse s'étaient emparés des imaginations Chateaubriand, Lamartine et d'autres poètes français ou étrangers, aujourd'hui peu lus, mais qui ont ému toute une génération par leurs mélancoliques rêveries. On disait même, en des livres de critique, non seulement que là est la vraie poésie, mais encore qu'elle n'est que là. Sans doute, on avait raison de se livrer à ces enchanteurs, mais on se trompait en croyant que le charme tenait à la molle incertitude de leurs pensées. Au contraire, ces poètes, avec une pénétration toule
LA PRÉCISION DANS l'aRT 49
nouvelle, ont surpris dans l'homme des sentiments qui, jusqu'alors, avaient échappé à l'observation la plus attentive; ils ont noté les plus vagues rumeurs de l'âme, comme un musicien essaie de noter les bruits insensibles de la nature; ils sont descendus dans des profondeurs jusque-là inexplorées, dans un monde de demi-ténèbres, saisissant l'insaisissable, cherchant à définir ce qui ne peut être défini ; ils ont trouvé une langue, des couleurs, une harmonie pour peindre et pour chanter ce royaume nouveau des ombres, et s'ils ont étonné le lecteur, c'est surtout par la lucidité relative de leurs révélations et de leurs découvertes. Ils ont donné une forme à l'ennui, à la mélancolie, aux troubles d'un scepticisme qui signore ou ne s'avoue pas lui-même, à toute sorte de souffrances confuses, inexpliquées, fuyantes; en 7in mot, ils ont étalé à la lumière du jour des curiosités morales dont il n'avait été donné à personne de soupçonner même l'existence. Que ces poètes, et surtout leurs langoureux imitateurs, aient abusé quelquefois du droit qu'on peut avoir d'être vague en des sujets si fluides, nous sommes loin de le contester, mais Re?îé, de Chateaubriand, est un livre de science autant que de poésie. C'est pourquoi les esprits
SO LA PRÉCISION DANS l'aRT
les plus philosophiques peuvent le relire encore aujourd'hui. Ce qu'on admire dans le Lac de Lamartine, c'est que le poète a su offrir, sous une forme juste et pure, un sentiment difficile à démêler, plus difficile encore à peindre, un amour inquiet dans ses délices présentes , qui se sent périssable et voudrait être immortel et qui essaie de confier le secret de son bonheur éphémère à la nature, plus durable que l'homme :
0 lac, rochers muets, grotte, forêt obscure, Vous que le temps épargue ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir.
Si on examine la pièce dans son ordonnance, dans ses expressions, dans son harmonie, on sentira ce qu'il a fallu de délicatesse psychologique dans l'observation et dans la prise d'un sentiment si fugitif. Sans doute, en de pareilles peintures, il y aura toujours quelque mollesse, et il serait fâcheux qu'il n'y en eût pas. A toutes les vérités il ne faut donner que le genre de précision qu'elles comportent. Un sujet de sa nature un peu vaporeux ne doit pas être emprisonné dans une concision cornélienne. A la grâce morale ne conviennent pas
les lignes rigides. Le poète qui peint certains mystères flottants de l'âme ressemble à l'artiste qui, peignant de voltigeants nuages, se garde bien de leur donner des contours trop arrêtés, et cherche, au contraire, à les fixer sur la toile dans leur suspension aérienne et leur diffuse mobilité.
Si, dans la poésie, tous les plaisirs, les plaisirs profonds, tiennent à la justesse, non pas à une justesse simplement approchante, mais à celle qui serre de plus près les choses et les sentiments, il s'ensuit que nos plus grands déplaisirs seront produits par le défaut contraire. De là vient la souffrance que nous cause dans le discours public la déclamation. Quand il y a excès de gestes, de voix ou de ton, le ridicule est si sensible qu'il est inutile ici d'en parler. L'auditeur, selon son caractère, en rit ou s'en afflige, ou même en éprouve une sorte de honte. On se sent comme déshonoré soi-même en assistant à un spectacle si révoltant pour l'esprit et si contraire à la dignité humaine. Mais la déclamation ne consiste pas seulement dans l'emphase; elle peut se servir d'un style très simple et très noble. Est déclamation tout ce qui n'appartient pas au sujet, fût-ce une vérité incontestable.
S2 LA PRÉCISION DANS l'aRT
Un développement dont on n'a que faire, une pensée exprimée avec une chaleur que le sujet ne demande pas, une disproportion quelconque entre l'idée exprimée et le sentiment qui lui convient, tout cela est de la déclamation, alors même que les phrases sont agréables, bien construites et harmonieuses. Fléchier a donné des modèles de ces beautés oratoires qui n'en sont pas, et si vous considérez de près ces faux chefs-d'œuvre de diction, si vous analysez l'impression défavorable qu'ils produisent en vous, vous sentez que toutes ces apparences exquises manquent de crédit et déplaisent, parce que, chez le bel orateur, de petites choses sont devenues grandes, que le style déborde toujours par quelque endroit, que la simplicité est ornée, que la majesté se balance avec grâce, qu'une pensée commune voudrait être touchante; en un mot, que ces périodes, si pures de forme, si lucides, laissent voir à travers leur rotondité cristalline une foule de petits manquements à la justesse des idées et des sentiments.
On ne peut se figurer, si on n'a pas eu l'occasion de voir les choses de près, combien à certaines époques, même en France, à part les hommes de génie, on avait perçlu le sens
LA PRÉCISION DANS l'aRT 53
de la loi que nous soutenons. Vers la fin du xviii* siècle, dans la critique littéraire, quand on faisait un portrait, genre alors à la mode, on donnait même figure aux écrivains anciens et modernes. Tous étaient comme affublés d'invariables épithètes. De même que, chez les poètes bucoliques du temps, tous les ruisseaux étaient murmurants et tous les troupeaux bondissants : ainsi, dans la critique, tous les écrivains étaient présentés comme élégants. On aurait pu échanger les noms do ces portraits et faire, en littérature, ce que les Rhodiens, nous l'avons vU) avaient fait en statuaire. Si on peignait Homère, c'était avec des traits qui pouvaient convenir tout aussi bien à Sophocle ou même à l'auteur de la Henriade. Il arrive même quelquefois que ce portrait, si mal défini, par la plus malheureuse des chances , rappelle qui vous voudrez, excepté celui dont il porte le nom. C'est ainsi qu'un critique qui ne manquait pas de talent ni de renommée, Thomas, voulant définir le style d'un des plus grands écrivains de l'antiquité, dit que dans ses écrits « tout se développe avec rapidité et mesure, comme une armée bien ordonnée qui n'est ni tumultueuse, ni lente, et dont les soldats se ineu-
54 LA PRÉCISION DANS l'aRT
vent d un pas égal et harmonieux pour avancer au même but. » Quel est ce grand écrivain? Ce pourrait être Démosthène, ou Gicéron; à la rigueur, ce pourrait être Tite-Live ou tel autre. Il n'y a qu'un seul grand écrivain de l'antiquité auquel ces traits ne peuvent nullement s'appliquer, puisque rien n'est moins militairement rangé que son style, c'est Platon, et c'est précisément Platon qu'on a voulu peindre. Faut-il être peu favorisé par le hasard, quand on écrit au hasard, pour faire un portrait qui ressemble à peu près à tout le monde, sauf à l'homme qu'on peint!
Il en est du jeu des acteurs comme du talent des écrivains. Ce jeu est d'autant plus parfait qu'il est plus précis. On dit d'ordinaire, par une sorte de convention, que dans nos grands théâtres on joue bien ; nous appelons bien jouer faire des gestes d'une vérité approchante; dans le fait, ces gestes ne sont, le plus souvent, que des à-peu-près dont nous nous contentons. Mais si tout à coup un acteur, par une heureuse inspiration, dans un moment de sûr instinct et de vive lumière, rencontre un geste d'une justesse tout à fait précise, ou une intonation d'une vérité saisissante, le public est transporté, il éclate en applaudissements.
C'est la précision que le public salue. Un pareil geste est une révélation, une découverte, une création qui ne sera pas perdue. Il a si fort frappé par sa justesse nouvelle, qu'il sera imité par d'autres acteurs et pourra même, dans la suite, être banal; car il est dans la destinée des choses originales de devenir, à la longue, communes par les hommages mêmes qu'elles reçoivent de l'imitation admirative. On peut faire la même remarque en peinture. Quand, au Salon, un artiste fait voir dans un de ses tableaux une attitude inconnue ou un de ces gestes qu'on appelle trouvés, ce geste d'une vérité exacte frappe si vivement les artistes que, dans les expositions suivantes, vous pouvez être certain de le retrouver d'une manière plus ou moins bien dissimulée dans un grand nombre de tableaux. C'a été une conquête dont tout le monde serait heureux de s'emparer. C'est la précision qui fait ces sortes de conquêtes, et elle pourra en faire longtemps encore. La nature physique et morale de l'homme n'est pas encore connue, malgré toutes les apparences contraires; elle est si diverse et si fine qu'elle se dérobe sans cesse aux plus pénétrants regards. Elle offre bien des nuances qui ont échappé, des atti-
S6 LA PRÉCISION DANS l'aRT
tudes, des gestes, des expressions, par exemple, des étonnements d'enfants, des candeurs de jeune fille, des sérénités, des tristesses que ni peintre, ni poète, ni acteur n'a encore aperçus, ou n'a su saisir. Il y a dans rhunaanité des choses ravissantes que le hasard nous fait quelquefois remarquer et qui n'ont été reproduites par aucun art. Sur les fronts humains il a passé bien des nuages ou bien des rayons qui n'ont pas laissé de traces. Il est de divins sourires qui, depuis des siècles, errent sur des lèvres humaines, qui n'ont jamais été surpris au passage par un artiste et qui se sont évanouis; mais soyez sûr qu'un jour quelqu'un les remarquera et les fixera sur la toile ou dans la poésie. Voilà pourquoi l'art est immortel et peut se renouveler sans cesse. Il a devant lui, sous ses yeux, tous les jours, des beautés jusqu'ici invisibles, des grâces plus ou moins fuyantes qu'il s'agit de poursuivre et d'atteindre. C'est la précision de l'art qui reserve aux siècles futurs ces surprises et ces délices. Si nous ne craignions de trop peser sur notre sujet, nous pourrions montrer que notre loi s'applique même aux produits de l'industrie. La langue des simples ouvriers nous fournirait des métaphores expressives et lumineuses.
Dans la sculpture des meubles, par exemple, qu'appelle-t-on « une exécution lâchée, une facture molle » ? Dans l'industrie du vêtement, qu'est-ce que « la confection » ? Tout cela signifie un manque de justesse exacte. C'est pourquoi les produits de ces industries peu rigoureuses excitent le dédain et coûtent peu, ne coûtant que ce qu'ils valent. En tout, c'est l'exactitude qu'on honore et qui se paye. Dans l'industrie, comme dans les arts, c'est la précision qui fait la valeur et donne du prix.
Pour revenir à la littérature, de nos jours aucun auteur qui se respecte n'oserait plus écrire, comme Thomas ou ses successeurs, avec une si majestueuse incurie. Nous exigeons aujourd'hui l'exactitude, non seulement dans la critique, où nous sommes devenus très méticuleux, mais encore dans les œuvres d'imagination, où nous ne demandons le plus souvent, il est vrai, que l'exactitude matérielle et pittoresque. Dans ces sortes de descriptions ou plutôt de peintures, on est même arrivé à un relief surprenant et, à force de tourmenter la langue, on a su en faire la rivale des arts plastiques. Je ne crois pas qu'en aucun temps il y ait eu un si grand nombre d'écrivains sachant donner aux objets dépeints l'apparence de la réalité même. C'est là ce que le public aime et,
LA PRÉCISION DANS l'aRT 59
naturellement, on s'empresse de le servir selon son goût. Mais si nous réclamons cette vérité exacte dans la description physique, si nous la cherchons dans les moindres détails et les minces accessoires, si enfin nous nous plaisons dans ce qui peut se voir et se comprendre du premier coup, nous tenons beaucoup moins à des qualités plus cachées, à la justesse générale de la composition, qui nous demanderait un effort, à celle de l'observation morale, qui veut être pénétrée, à la mesure, qui est une justesse fine, à la délicatesse, qui est une justesse plus fine encore. Dans les arts, devant un tableau, nous ne demandons pas une lente délectation, mais une courte surprise, la surprise d'un sujet piquant ou celle d'un talent sans mystère. Au théâtre, nous voulons être étonnés, secoués avec violence, et si, dans un drame, les personnages ne parlent pas selon la nature, ou selon leur caractère, s'ils ne disent pas ce qu'ils devraient dire, pourvu qu'ils nous enlèvent, çà et là, par quelques vers éclatants, nous ne tenons pas à la juste expression des sentiments. Nous avons même trouvé un euphémisme très courtois pour pallier cette inexactitude, et nous appelons cela le lyrisme dans le drame. En des théâtres moins litté-
60 LA rnÉcisiON dans l'art
raires, il nous arrive même de nous divertir longuement de ce qui n'a pas de suite et parfois de ce qui n'a pas de sens. Il est inutile d'insister, car notre pensée n'est pas d'accuser la littérature contemporaine , qui est plutôt prodigue que pauvre, et qui jette à tous les vents beaucoup de talent et d'esprit. Nous voudrions, au contraire, faire remarquer, pour excuser l'art contemporain, que la faute en est au public, qui ne veut que des jouissances faciles et qui estime que les plus grands plaisirs sont ceux qui coûtent le moins de peine. Pour le critique qui étudie le xvif siècle, un grand sujet d'étonnement, ce n'est pas qu'il se soit produit un Corneille ou un Racine, car dans tous les temps peut paraître un beau génie; c'est qu'ils aient rencontré un public capable de goûter et d'encourager de si sévères compositions tragiques. Gomment Corneille a-t-il pu se croire obligé, ou plutôt comment a-t-il pu se croire permis, sans rien jeter en pâture aux yeux, d'offrir une intrigue si savamment compliquée, d'enfermer le sentiment en des raisonnements difficiles à suivre, en style si plein, avec une concision qui, de vers en vers, demande une si forte contention d'esprit? Comment Racine a-t-il pu espérer, en composant
LA PRÉCISION DANS l'aRT 61
ses pièces et en distillant ses pensées, que le public saisirait au passage, à la volée, ses sentiments si délicats et ses expressions si médi^ tées? Il fallait bien qu'ils eussent le droit de compter sur une continuelle attention à toutes leurs paroles, car, chez les deux poètes, composition, intrigue, style, tout est si serré que la moindre distraction des spectateurs les aurait privés de tout leur plaisir. Et pourtant quels étaient ces spectateurs? Des princes, des courtisans souvent très évaporés, des dames parfois plus évaporées encore ; mais ce beau monde léger n'était pas léger quand il s'agissait de son plaisir; il consentait à Tacheter par une attention soutenue, à le payer ce qu'il vaut, à n'en rien laisser perdre, et il ne comprenait le bonheur littéraire que dans sa plénitude.
Aujourd'hui, nous sommes loin de ces goûts et de ce courage, n'ayant plus les beaux loisirs 'd'autrefois. Il se produit même un singulier phénomène, c'est que nous demandons aux arts moins de précision à mesure que nous en exigeons davantage dans la vie pratique et journalière. Dans la vie, tout est réglé à l'heure et > la minute; dans le commerce, dans l'indust/ie, dans l'administration, tout est poussé jusqu'à une ponctualité, à une rigueur qui va jus-
62 LA PRÉCISION DANS L'aRT
qu'au supplice. La science aussi est de plus en plus rigoureuse, on pourrait dire minutieuse, si la minutie n'était souvent la science même. On ne peut douter qu'il ne se soit partout établi des exigences d'exactitude autrefois inconnues. Nous sommes partout attentifs, excepté dans nos plaisirs. Dans les arts et dans la littérature, nous ne voulons plus avoir le souci fatigant de la justesse précise. La couleur, le mouvement, la véhémence, tout ce qui frappe la vue, tout ce qui ne demande ni réflexion ni poursuite, nous contente. Le changement des mœurs explique celui des goûts. Au xvif siècle, la vie de la cour étant frivole, le plaisir était sérieux; aujourd'hui, la vie étant sérieuse, le plaisir est frivole. Quand l'esprit a été longtemps dissipé, il aime à ramasser sa force et à se recueillir : quand il a été longtemps trop tendu, il cherche à se détendre. Une anecdote très familière peut ici servir d'apologue. On raconte que Lablache, logeant un jour dans un hôtel à côté d'un nain célèbre, le général Tom Pouce, une dame, curieuse de voir de près cette merveille abrégée de la nature, se trompa de porte et vint frapper à celle du corpulent et facétieux acteur, qui ouvrit lui-même : « Monsieur le général? fit la visiteuse. — C'est moi, madame; cela
LA PRÉCISION DANS L'aRT 63
VOUS étonne, rien n'est plus simple. Quand je suis dans le monde, je me fais tout petit; mais rentré chez moi, je me mets à mon aise. » Voilà l'image du public contemporain. Pendant le jour, il est contraint de se ramasser sous la pression des affaires, de se refouler sur luimême; le soir venu, il se dilate.
De ces incomplètes remarques, qu'on pourrait multiplier à l'infini, il est opportun peutêtre de tirer une conclusion pratique. Si, en effet, dans cette rapide étude de psychologie esthétique, nous avons démontré que la précision est le fond et le principal soutien des arts, de la littérature et même de la poésie, nous pouvons ici offrir une consolation à la cruelle perplexité de certains pères de famille, qui se demandent avec angoisse, et nous ont souvent demandé à nous-même, s'il convient de donner à leurs enfants l'éducation littéraire. Ils ont entendu répéter sans cesse que les lettres ont fait leur temps, qu'il faut leur accorder le moins d'heures possible et les remplacer au plus tôt par les sciences. On accuse les lettres de n'apprendre, comme on dit, que des mots et des phrases et de ne pas former les esprits à l'exactitude. Par une révolution qui peut paraître singulière, surtout en France, les lettres, qui
64 LA PRÉCISION DANS L'aRT
ont fait la gloire de notre pays, qui lui assuré^ rent en Europe un long et innocent empire, plus durable que celui de ses armes, ces lettres glorieuses, on est obligé aujourd'hui de les défendre. Leur cause est même si compromise devant une certaine opinion publique que leurs défenseurs en sont réduits à demander grâce pour elles. L'an dernier, à la distribution des prix du concours général, dans la plus belle fête de la jeunesse, un orateur distingué, choisi dans l'ordre des sciences, sans doute pour n'être pas suspect et pour avoir plus de crédit, est venu au secours de ces pauvres clientes et à plaidé pour elles avec autant de générosité que de talent. Elles sont accusées et en péril, puisqu'on leur donne un avocat d'office. Pour nous, si nous avions à les défendre contre des esprits qu'on appelle, on ne sait pourquoi, des esprits positifs, nous nous garderions bien de parler de leur charme, de leur vertu morale, de l'élévation qu'elles peuvent donner aux caractères, dans la crainte de n'être pas compris et de passer pour un rêveur gâté par la littérature; nous dirions simplement que l'étude des lettres est une occasion perpétuelle de façonner la jeunesse à l'exactitude. N'en faut-il pas, en effet, pour appliquer les règles de la grammaire,
LA PRl'CISION DANS l'aRT ' 65
pour essayer de traduire les pensées des plus grands génies, pour distinguer plus tard, dans la poésie et dans l'éloquence, les nuances des idées et y conformer soi-même la nuance des expressions? Dans les lettres, comme dans les sciences, tout doit être distinct et nettement défini, et comme il s'agit à la fois d'idées et de sentiments, on peut se figurer combien la vue de l'esprit doit prendre d'acuité dans ces délicats exercices. La littérature, elle aussi, a des lignes qui n'ont pas plus d'épaisseur que celles de la géométrie; elle a des balances plus sensibles que celles de la physique et de la chimie. Les mathématiques, dit-on, donnent par excellence la précision; oui, elles la donnent en mathématiques, mais non pas dans la vie, car, s'il en s'était autrement, comme nulle part il n'importe davantage d'avoir de la précision que dans les affaires publiques, on devrait ne faire entrer que des mathématiciens dans les grands conseils de l'État, aller même jusqu'à mettre la géométrie sur le trône. Encore faudrait-il placer les lettres sur les marches pour célébrer dignement la souveraine. On se plaît souvent à citer les bizarreries et les écarts des écrivains et des poètes, et on rend les lettres responsables de leur esprit peu réglé ou de leur
66 LA PRÉCISION DANS l'aRT
peu solide jugement; mais l'histoire des sciences exactes n'a-t-elle pas aussi ses légendes, ses héros de la distraction et ses étourderies illustres? Il y a eu dans Tantiquité des peuples sans autre culture que la culture littéraire qui ont fait belle figure dans le monde, les Romains, par exemple, qui ne connaissaient en arithmétique que le calcul usuel, en géométrie que le peu qu'il en fallait pour la castramétation et Farpentage, ce qui ne les a pas empêchés de montrer en tout une raison pratique qui depuis n'a pas été égalée, de tenir le monde sous la précision de leurs règlements et d'élever le plus solide monument de sagesse juridique sous lequel nous sommes heureux encore de nous abriter. Si les sociétés modernes ont des besoins nouveaux, et si les sciences par leurs surprenantes découvertes, par leurs bienfaits visibles et palpables, méritent autant de reconnaissance que d'admiration, on ne doit point oublier qu'il y a dans la vie humaine une autre précision que celle de la science, une précision qui de mille façons se dérobe et qu'il faut apprendre à saisir, et une exactitude morale qu'il faut pouvoir démêler. Ne savons-nous pas d'ailleurs que les lois du monde moral ont aussi leur beauté et leur constance, qu'elles sont aussi puissantes, aussi sou-
LA PRÉCISION DANS L'aRT 67
veraines, et, par conséquent, aussi utiles à connaître que les lois du monde physique? Loin de nous la ridicule pensée d'opposer les lettres aux sciences pour exalter les unes aux dépens des autres! Dans l'éducation, elles doivent être unies et elles le sont en effet. Elles ne paraissent ennemies qu'à l'ignorance présomptueuse qui les juge avec des préoccupations vulgaires, sans pouvoir s'élever à ce haut point où les deux méthodes se concilient et se donnent la main. Demandez aux juges des examens et des concours, ils vous diront que les meilleurs esprits sont ceux qui ont été lentement formés par les lettres et par les sciences; consultez surtout ces tribunaux redoutés qui gardent l'entrée des grandes écoles scientifiques de l'État, ils vous répondront que, sauf de rares exceptions, les plus brillants et les plus solides concurrents ont été préparés par une forte éducation littéraire. Voilà ce que le monde ignore, ce qu'ignorent même souvent ceux qui sont sortis vainqueurs de la lutte. Ils oublient volontiers qu'ils ont pu traverser avec tant d'aisance les rigoureuses précisions de la science pour avoir longtemps familiarisé leur esprit, quelquefois même en se jouant, avec les fines et flexibles précisions de la littérature.