EN
PHYSIOxXOMIE DE LA CONVENTION NATIONALE*
PAR J. A. DULAUnE, DÉPUTÉ.
(Extrait du Tbermomètrç , namcro du !•' janvier 1793.)
Du local des séances.
a La "disposition de la salle des séances est très- vicieuse. C'est un parallélogramme très-prolongé , bordé de six rangs de banquettes disposées en gradins , dont les deux extrémités présentent environ neuf rangs de banquettes aussi en gradins. Cède longueur est divisée au milieu en deux parties égales , par la tribune , la barre , la place du président et celles des secrétaires.
» C'est à la partie droite du président qu'étaient ordinairement les patriotes de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée législative; c'est à l'extrémité de ce côté que se trouve ce qu'on appelle la Montagne. Ce côté était nommé le côté gauche ; mais depuis que la place du président a été changée , il se trouve être à sa droite.
1 Comme complément de cet article, nous publions, hors texte, une Vue de la Convention dans Tancienne salle du manège, d'après les gravures du temps. Il faut connaître la disposition matérielle da théâtre de unt de débats tumultueux pour bien en comprendre le récit. — Au-dessous de la salle de la première Convention, nous avons fait dessiner le plan de la seconde salle, de la salle des Tuileries où la Convention vint siéger le 10 mai 1793.
» Le côté opposé, qu'occupaient les aristocrates de T Assemblée constituante et législative , était le côté droit , il est aujourd'hui le côté gauche; il a aussi, à son extrémité, une montagne qui s'élève comme celle qui est en face , mais qui ne porte pas ce nom.
» Lorsque la Convention tint ses premières séances , aucun membre ne voulut se placer de ce côté; mais comme tous les membres ne pouvaient tenir du même côté , on fut obligé de se porter de l'autre. Bientôt cette répugnance cessa entièrement, et on se plaça indistinctement d*un côté ou de l'autre. On vit changer cet ordre de choses lorsque Robespierre fut dénoncé comme aspirant à la dictature, lorsque Marat fut dénoncé comme y aspirant lui-même, et comme excitateur du peuple contre la Convention; lorsqu'on parla de la force départementale ; lorsqu'on parla plus distinctement des rolandistes et des robespierrots. Chacun , suivant son humeur, suivant son opinion , se plaça du côté où cette humeur, cette opinion étaient les plus favorisées et les^moins contrariées , parce qu'on est mal à son aise du côté des hommes qui ne partagent pas vos idées et votre manière de voir» Insensiblement tous les membres maratistes, robespierrots» se placèrent vers la Montagne ou dans les environs. Ceux qu'on appelle brissotins , et ceux qui ne sont d'aucun parti , mais qui n'aiment pas le bruit, furent du côté opposé, ou bien restèrent à la place où l'habitude les avait retenus d'abord.
n Je ne veux pas dire que toute la Montagne et ses env'i^ons soient remplis de membres de ce parti; j'en connais qui s'y placent, qui ne partagent les fureurs d'aucun parti, et qui ne sont animés que du zèle du bien public; mais la. force de rhabitude les y retient. Je ne veux pas dire non plus que du côté opposé 'à la Montagne il n'y ait que des brissotins, des rolandistes; j'y connais des hommes qui aussi n'ont embrassé aucun parti, si ce n'est celui du bien général, mais qui y sont retenus par l'habitude et l'amour de la paix ; car le côté gauche du président est ordinairement le moins orageux.
» Ceux qui occupent l'espace qui est entre le pre'sidetit et la montagne sont un peu mitigés ; on y voit quelques maralistes; mais le général y est bon, y est pur; et l'esprit qui y domine est un esprit conciliateur, le mezzo-termine entre les deux extrémités de ^a salle.
» J'ajouterai une observation ; c'est que Je lieu où l'on se place, s'il n'influe pas sur les grands principes que l'on a gravés dans le cœur, peut beaucoup influer sur des opinions de moindre importance, et notamment sur celles qui ont rapport aux individus.
9 Entouré de personnes passionnées, irritées, il est bien di£Bcile de ne pas partager leurs passions , leur colère. Tout comme on est disposé à pleurer avec ceux qui pleurent, à rire avec ceux qui rient , à bâiller avec ceux qui bâillent , de même , sans s'en apercevoir, on prend parti pour ceux qui nous environnent, surtout lorsqu'on n'était pas d'avance prévenu contre eux; ainsi, souvent, sans le vouloir, on parltage leur injustice . J'invite mes collègues à faire comme mot , à changer souvent de place.
Des tribunes.
» Il est à Paris une classe d'hommes qui a consacré tous ses loisirs, toutes ses facultés aux affaires pubUques. Les tribunes des sociétés populairefi, celles de la commmie, les tribunaux et les tribunes de la Convention en sont remplis. Ce sont en général des rentiers oisifs , des ouvriers sans travail , des femmes ; tous aio»ent la liberté avec passion , tous ont aidé à faire la Révolution, tous ont des droits à Festinie publique. Mais il faut l'avouer, et je ne sais pas plus flatter le peuple que les rois; cette partie précieuse de la société n'est p^ celle qui. a le plus le caractère de Thomme libre» du républicain. Extrêmement inflammable, elle se passionne plus qu'elle ne réfléchit. Accoutumée par le défaut d'éducation et par Thabitude d'une longue servitude à se laisser diriger dans ses opinions , elle a besoin de Tétre ; il lui faut une idole qu'elle adore, un chef qui la mène. Elle ne se
conduit point d'après l'impulsion de son jug^ement, mais d'après une impulsion étrangère qu'elle a reçue ; et elle ne doute jamais de la pureté de celui qui la dirige , surtout si celui-ci flatte ses goûts, l'intéresse par des dénonciations, en lui montrant partout des traîtres à punir. Elle ne goûte point des idées compliquées, qui exigent une combinaison de pensées, une série de raisonnements, enfin un travail d'esprit qui est au-dessus de ses forces; elle se passionne fecilement, se prévient de même; elle sait mieux agir que penser, et a plus de bras que de tète.
» Rien ne flatte davantage les personnes passionnées que lorsqu'on met leurs passions en jeu ; rien ne platt davantage à des hommes irrités par des trahisons fondées que de recevoir de nouveaux sujets d'imtation ; ils s'accoutument aux violences comme aux liqueurs fortes, et cette habitude leur fait dédaigner les moyens raisonnables comme les liqueurs tempérées. Aussi a-t-on vu les cris de la fureur, de la vengeance, les calomnies virulentes et sans fondement, applaudis avec transport par les habitués des tribunes, lorsqu'ils restaient muets devant les productions du génie, et à la lecture des plus beaux discours qui aient été prononcés à la Convention *.
» C'est un grand mal, c'est une corruption de l'esprit public, c'est là l'ouvrage de certains orateurs, qui, égarés et séduits par les applaudissements du peuple , en récompense Tégarent et le séduisent à leur, tour en l'accoutumant progressivement à des méfiances et à des moyens toujours plus violents. C'est à qui mieux dénoncera, c'est à qui mieux applaudira. Et l'orateur qui dénonce se garde bien de dire, et le peuple qui applaudit est bien loin de penser qu'une dénonciation n'est pas une preuve , et que ce n'est que d'après des preuves qu'on doit juger du mérite de la dénonciation.
' Je mettrai de ce nombre le plan d^instroction publique par Romme, les discours de Rabaud, de Bancal sur l'éducation, ceux de Saint-Just et de Greuzé-Latouclie sur les subsistances. Ils n*ont pas été applaudis des tribunes. (JSote de Dutaure.)
» En disant ces vérités aux habitués des tribunes , je dois aussi leur rendre la justice de dire que le récit d'une action héroïque ou vertueuse a toujours excité chez eux l'émotion la plus vive et la plus louable , ce qui prouve qu'ils sont essentiellement bons et vertueux.
» La mesure que la Convention vi^nt d'adopter, de prohiber les applaudissements et les signes d*improbation, mesure qui a été exécutée depuis la présidence de Treilhard, et qui a été nécessitée par les mouvements scandaleux des séances qui l'ont précédée, doit produire, quoi qu'en disent quelques turbulents qui la traitent de pédagogie, doit produire, dis-je, les meilleurs effets. Elle est utile parce qu'elle rendra à la Convention la dignité qui lui convient et le respect qu'elle mérite; car si ce coq)s n'est pas respecté, il n'y a plus ni force ni opinion publique, il n'y a que l'anarchie. Elle est juste et dans les principes , parce que les délibérations de ce corps doivent essentiellement être libres, et qu'elles ne le sont point lorsque les délibérants sont assaillis par des approbations séductrices ou par des improbations menaçantes.
De ce qu'on doit attendre de la Convention,
n On voit, d'après ce que nous venons de dire, qu'il ne faut point désespérer de la Convention, qu'il fiaut même en espérer beaucoup» S'il y existe des haines, des animosités particulières, la majorité des membres les juge, mais ne les partage pas. La majorité fera le bonheur de la République; elle en a la volonté , elle en a la capacité ; elle est composée d'hommes vertueux et d'hommes de grands talents. L'humanité a voulu l'abolition de la royauté , la République et son unité. Dans ce vœu , les représentants d'un grand peuple se sont élevés à la hauteur de leur mission ; ils se sont montrés législateurs. Dans leurs divisions particulières, ils ont montré qu'ils étaient des hommes. Peuple français , vous n'avez pas cru que ceux que vous députiez étaient des anges.
» Voilà ce que j'ai observé. Je peux m' être trompé, mais ma conscience seule m'a dicté ce résultat de mes observations.»
Dans cet article, Dulaure fait dépendre le bien que la €!onvention pourra produire, de Tordre et de la tenue de ses séances; malheureusement , les espérances quUl émet ne devaient pas se réaliser; l'oppression exercée par les tribunes sur les délibéra* tions des députés devint, comme on le verra plus tard, de plus en plus vexatoire et tyrannique.
Mardi 1" janvier. — Le 1*' janvier 1793, un député de Bretagne, nommé Rersaint, fit, à la tribune de la Convention, une sortie véhémente contre le gouvernement d'Angleterre- Il proposa d'armer trente vaisseaux de ligne et vingt frégates, de construire vingt-cinq vaisseaux du premier rang, de garnir toutes les côtes dé soldats , et en même temps de former un comité de défense générale , composé de députés pris dans le sein de la Convention. L'établissement de ce comité fut décrété : il prit dans la suite le nom de Comité de salut public', et épouvanta l'Europe par les atrocités qu'il ordonna ou laissa commettre. Ceux qui avaient imaginé cette colossale puissance furent les premiers écrasés par elle , et on peut dire que tel a toujours été le sort des créateurs d'institutions tyranniques.
Le même jour, on discutait, encore sur la destinée d'un homme qui fut le plus puissant monarque de l'Europe. Brissot déclara sur sa conscience qu'il avait mérité la mort ; mais il soutint que quelle que fût la décision de l'Assemblée sur ce prince, elle ne pouvait être mise à exécution sans avoir été sanctionnée par le peuple réuni en assemblées primaires. Il prédit les malheurs qui devaient accabler la France et désoler l'Europe, si la Convention prenait sur elle de faire exécuter le jugement qu'elle allait prononj^er. Un autre député, Jean-Bon Saint- André , demanda que le Roi fût condamné à mort et incontinent exécuté.
' Ce fut le 23 mars que la Convention, sur la proposition de Quinétte, appuyée et développée par Isnard, décfl^la la ti'ansfortnatJon du Comité de défense en Comité de salut public; le 6 avril il fut organisé définitivement, comme on le verra dans la suite.
Mercredi 2 janvier. — Le 2 janvier 1 793, la discussion sur la peine à infliger à Louis XVI fut continuée : le député Guillemard crut, comme la plupart de ceux qui avaient parlé avant lui, que la conduite du Roi et les délits dont il était accusé avaient mérité la mort ; mais il pensa qu'une réclusion perpétuelle serait plus politique et plus utile que le dernier supplice : il demanda que le monarque fût renfermé pour le reste de ses jours.
Carra dépeignit le Roi sous les couleurs les plus odieuses , et conclut à ce qu'il fût condamné et mis à mort sans renvoi aux assemblées primaires.
Gensonné, député de Bordeaux, cria aussi anathème contre Louis XVI, qui lui parut le plu» coupable des hommes; il conclut cependant à ce que le jugement fût renvoyé à la sanction des assemblées primaires. En défendant cette opinion, Gensonné se déchatna avec la plus grande violence contre une faction soldée par un usurpateur, qui n'était si pressée de tuer Louis XVI, disait-il, que pour s'emparer aussitôt de la puissance, dont on l'aVait dépouillé ' .
Jeudi 3 janvier. — Le 3 janvier 1793, le général Gustine fit dénoncer Pache , alors ministre de la guerre ; Barbaroux demanda que ce ministre fût décrété d'accusation. Marat le défendit , et dénonça à son tour Roland et ce qu il appelait sa faction.
Le fameux Pétion ,. auparavant maire de Paris, discuta l'affaire du Roi, et dénonça les intrigues de toute espèce qu'on mettait en œuvre pour perdre l'Assemblée; il demanda ensuite que Louis XY 1 fût déclaré coupable , et comme tel
1 Nous rappelons à nos lecteurs que l'analyse des séances de la Convention donnée dans ce livre appartient au Diurnai de la Révolution française. Toutes les fois que nous y ajoutons nos propres observations, nous nous servons d*un caractère plus fin qui permet de les distinguer du texte du Hiurna/. -Quant aux extraits des autres écrits du temps, les sources sont toujours indiquées.
condamne à mort; mais que le jugement fût envoyé à la sanction des assemblées primaires.
Le député Pelletier Saint-Fargeau, dénoncé par Pétion, dans la même séance, comme un des agents de l'usurpateur, déclara que le peuple avait le droit de s'insurger et d'épurer ses mandataires, s^îls trahissaient leur conscience, s'ils prononçaient contre ce qu'il appelait la conviction intime et nécessaire des crimes du tyran (Louis XVI), contre la volonté évidente du peuple français.
Ce jour-là, l'Assemblée fut extrêmement orageuse. L'arrestation d'un peintre , nommé Boze , par ordre de Tallien , Chabot, Ingrand , Audouin et Ruamps , et qu'on disait avoir servi de médiateur entre les principaux députés de la 6ironde.et le Roi, par Torgane du valet de chambre Thierry, fut la cause de tout ce vacarme. Rersaint appela les députés montagnards une horde de cannibales, et Marat traita les Girondins de vils intrigants et de conspirateurs.
Vendredi 4 janvier. — Le 4 janvier 1793, Barère, si fameux pendant le cours du régime révolutionnaire , fit un plaidoyer contre le Roi. Vu la nature du crime dont ce prince était accusé , il déclara que la procédure dirigée contre lui devait être une exception aux jugements ordinaires. II était nécessaire , disait-il , que la Convention liât le peuple entier à la décision qu'elle allait rendre; il soutint, ce qui fut exécuté , que le scrutin à haute voix devait être adopté , comme étant le plus solennel et le plus imposant. Barère prétendit encore que la Convention ne devait pas embarrasser la nation du fardeau d'un pareil procès, puisqu'elle avait été expressément envoyée par le peuple pour le terminer. L'orateur se contenta de feire sentir quelle espèce de peine devait être infligée à Louis XVI , mais il ne prit à cet égard aucune conclusion; il se restreignit à demander que le jugement qui serait rendu ne fût pas renvoyé à la sanction des assemblées primaires. Au surplus, il s'indigna que cette Convention si puissante , qui exerçait le pouvoir révolution-
naire dans la Belgique ^ nosàt user du même droit dans son propre pays.
On verra par la conduite postérieui'e de cette Assemblée combien elle fut sensible à ce reproche , et combien elle fit d'efForts pour ne pas, à Favenir, en mériter de semblables.
Des pétitionnaires, se disant les citoyens de la ville de Mâcon, se présentèrent ce jour-là et s'étonnèrent que le glaive n'eût pas encore frappé les traîtres. Ils demandèrent que la Convention jugeât aussi la Reine. Les spectateurs applaudirent avec enthousiasme.
Samedi 5 janvier, — Le 5 janvier 1793, la municipalité de Paris vint rendre compte de la situation de cette grande ville. Elle débuta en annonçant qu'il y avait beaucoup de fermentation dans les esprits. « Une des causes, et la plus » active de cette agitation , dit-elle , est le procès de Louis » Capet; beaucoup de personnes en attendent impatiemment » la fin ; on dit hautement que Louis Capet doit périr; cepen-- » dant un grand nombre de citoyens assurent qu'ils se sou^ 9 mettront à la loi qui aura prononcé sur ses crimes. i» La municipalité se plaignit aussi des calomnies qu'on répandait contre la ville de Paris, et du peu de protection qui lui était accordé par la représentation nationale, après tous les sacrifices qu'elle avait faits, disait-elle, pour le bonheur commun.
Le même jour, on communiqua à la Convention un arrêté du département de la Haute-Loire qui annonçait que les peuples de ces contrées étaient prêts à marcher sur Paris pour imposer silence aux factieux qui voulaient opprimer la représentation nationale. Cet arrêté fit jeter les hauts cris à la députation parisienne et à ceux qui étaient de son parti. Le discours de la municipalité , l'arrêté du département de la Haute-Loire causèrent les débats les plus violents ; pour
1 Cambon avait fait décréter, Je 15 décembre, que la Convention était pouvoir révolutionnaire dans tous* les pays où elle pénétrait par la force des armes. {Note du Diumat de la Révolution française,)
justifier le département, Guadet cita une délibération de la section du Luxembourg, portant qvî^ aucun républicain ne survivrait si Louis XVI n'était pas trainé à l'échafaud, et qu il fallait un défenseur a la république.
Dimanche 6 janvier. — Le G janvier 1 793 , un arrêté du conseil général du département du Finistère dénonça à la Convention les factieux qui dominaient la ville de Paris , en signalant comme chefs de ces factieux, Robespierre, Marat, Chabot, Bazire, Merlin et leurs partisans. C'est dans cette séance que le député Richaud demanda la suppression de la permanence des conseils généraux de communes et des sections. Cette proposition fut d'abord accueillie par la ma* jorité , mais attaquée par la minorité avec une telle fureur qu'il ne fut jamais possible de prendre une délibération. Robespierre, l'un des adversaires de cette proposition, fut traité de scélérat, d'assassin : rien ne put l'intimider, non plus que ceux qui soutenaient la même cause. Les tribunes s'insurgèrent contre la Convention; les montagnards firent diversion en dénonçant le ministre Roland ; et à force de cris, de tapage et d'injures, ils vinrent à bout d'imposer silence au parti opposé. Cette séance indique assez quelles étaient les intentions de ces amis de la permanence des sections. Dans un autre temps, on verra quels égards ils auront pour elles.
Lundi 1 janvier. — Le 7 janvier 1793, la Convention décréta qu'aucun citoyen ne pourrait être mis en arrestation par ordre de son comité dit de sûreté générale s'il n'était composé de dix-huit de ses membres au moins » et si la délibération n'était prise aux deux tiers des voix. Parmi les décrets révolutionnaires de celte Assemblée qu'on a fait revivre depuis sa dissolution , on n'a pas parlé de celui-là.
Le même jour, deux députés du département de la Loire, envoyés par leurs concitoyens , dénoncèrent la Convention à elle-même, lui reprochèrent les scènes scandaleuses dont elle
ofifrait tous les jours le spectacle; ils lui dénoncèrent les £actieux qu'elle renfermait dans son sein; ils apostrophèrent sans ménagement les quatre ou oinq cents individus répandus dans ses tribunes, qui, à force de huées et de cris, veiiaient à bout de la dominer et de déchirer la France, en divisant, en exaspérant sans cesse ceux qui la gouvernaient.
Le même jour, sur la proposition de Guadet, on ferma la discussion sur le procès de Louis XVL
Mardi 8 janvier, — Les députés de la Belgique vinrent remercier la Convention de leur avoir permis de se former en assemblées primaires pour délibérer sur la forme de gouvernement suivant lequel ces peuples voulaient être régis. Après avoir témoigné leur reconnaissance de cette permission, ils demandèrent à être réunis à la France, et d'en former un ou plusieurs départements. Gambon, qui avait fiait décréter que la Convention était pouvoir révolutionnaire dans ces contrées, fut d'avis qu'on se rendit sur-le-champ à leur vœu, et que dès le moment même il fût reconnu que les Belges étaient Français. Pour faire adopter sa proposition, Gambon s'écria que la Belgique, ou plutôt les biens des nombreux monastères de ce pays , était la terre de Chanaan , la véritable terre promise que la Convention devait s'empresser d'exploiter. Elle ordonna que le comité diplomatique lui ferait un rapport le lendemain sur le sort de la Belgique.
Mercredi 9 janvier, — Ce jour- là, le ministre de l'intérieur Roland, perpétuellement dénoncé par le parti de la Convention appelé montagnard, demanda à être admis à présenter un compte particulier de sa gestion, et d'être délivré, pour raison de ce compte, de toute solidarité avec le conseil ei^écutif.
Le même jour, les commissaires conventionnels Simon, Hérault-Séchelles et Grégoire, envoyés dans la Savoie, dès lors appelée le Mont-Blanc , pour en organiser ou révolutionner les habitants, conformément au système français , ren-
dirent compte de la situation de ce pays. Toute la masse populaire leur avait paru très-disposée à recevoir l'impulsion qu'il convenait de lui donner; mais les prêtres, les aristocrates , les hommes dévoués à la cour de Turin , les .émigrés savoisiens et français , intriguaient et opposaient de la résistance. Les commissaires demapdaient des piques et des fusils pour les chasser au delà des monts ou pour les contenir dans le devoir :
Hœc mea sunt, veteres, migrate, coloni.
De ces commissaires, deux ont été mis à mort : Simon, Hérault -Séchelles; Jagot n'a échappé à la justice que par le bénéfice de Famnistie * . Grégoire est devenu l'un des chefs des prêtres assermentés , et professe maintenant ou dit professer les maximes de la primitive Église *,
Jeudi 10 janvier. — Le 10 janvier 1793, la Convention fit remettre à la trésorerie nationale 165,420,601 livres en assignats, dont 91,179,316 livres pour combler le déficit des recettes du mois précédent, et le reste pour autres objets.
L'auteur d'un ouvrage dramatique intitulé l'Ami des lois, M. Laya, fit hommage de cette production à la Convention. La ressemblance des principaux personnages de cette pièce avec Mârat et Robespierre fit jeter les hauts cris à la Montagne. Le parti de la Gironde applaudit hautement aux intentions de M. Laya. La pièce fut jouée au milieu d'un vacarme effroyable; mais la commune de Paris et Santerre, chef de la force armée , vinrent à bout d'en faire arrêter la représentation , malgré la volonté contraire et bien connue de la Convention.
Dans la séance du soir du même jour, Vergniaud fut nommé président de quinzaine , et le bureau des secrétaires fut composé des députés Bancal, Lesage d'Eure-et-Loir et Gorsas.
^ Cette amnistie fut le dernier acte de la Convention avant de se disperser, le 26 octobre 1795.
2 En 1797.
JAISVIER 1793. J3
Vendredi 11 janvier. — On lut à la Convention une lettre du député Merlin de Thionyille, alors commissaire conventionnel près la garnison qui défendait la ville de Mayence contre Tarméedu roi de Prusse. Dans cette lettre, ce député déclare que dans sa pensée la Convention nationale peut punir le tyran (Louis XYI), mais qu elle n'a pas le droit de le sauver. Pour motiver le décret de mort qu'il demandait contre lui, Merlin s'appuyait de la résistance faite à la Bastille, des massacres du Champ de Mars, de ceux de Nancy' et de tous les événements déplorables renouvelés tous les jours. Il soutenait que la punition de tant de crimes devait retomber sur la tète du Roi; il vota en conséquence pour sa mort, en demandant que son opinion fût comptée dans le recensement des voix qui devaient décider du sort de ce prince. La Convention ordonna l'impression de cette lettre.
Samedi 12 janvier. — Le 12 janvier 1793 , Brissot fit un rapport sur la conduite du gouvernement anglais envers la France, et n'oublia pas de séparer le peuple du ministère, les lords , les aristocrates de ce pays de la classe commerçante, n prétendit que c'était dans les intrigues du cabinet de Saint-James et de ceux qui lui étaient dévoués qu'il fallait aller chercher les causes de la prétendue haine nationale qui divisait les deux peuples. Après avoir sur tout cela prononcé un très-long discoure, l'orateur, qui parlait au nom du comité appelé diplomatique, proposa de faire au gouvernement anglais diverses questions , dont voici la substance :
1* Lui déclarer que la république française est dans l'intention de vivre en bonne intelligence, harmonie et fraternité, même avec la nation anglaise ; 2** lui demander l'exécution de l'article 4 du traité de commerce de 1686, et que les citoyens français, voyageant ou résidant en Angleterre, cessassent d'être assujettis à la loi sur les étrangers; S"" demander au même gouvernement qu'il fût libre aux Français d'exporter d'Angleterre, d'Irlande, les grains et autres provisions qui pourraient leur être nécessaires , sans être à cet égard
plus rigoureusement traités que les autres nations de l'Europe ; 4* enfin de lui demander quel était l'objet des armements ordonnés dans tous les ports de T Angleterre, s'ils n'étaient pas dirigés contre la France ; avec réserve , dans le cas de refus de satisfaction sur ces différents points, de prendre immédiatement les mesures que l'intérêt et la sûreté de la République pourraient exiger,
La Convention renvoya à un autre jour sa décision sur ces divers objets.
Dimanche 13 janvier. — On a déjà dit que le député Gambon avait fait décréter que la Convention était pouvoir révolutionnaire dans tous les pays où les armées françaises pourraient pénétrer; cet étrange décret, plus spécialement fait pour la Belgique , où Dumonriez dominait alors , est du
15 décembre 1792. Le 13 janvier suivant, des députés de Bruxelles vinrent réclamer contre cette violation de leurs droits, mais leurs plaintes furent froidement accueillies; sans doute la Convention ne voulait pas être en opposition avec son propre système. Au surplus, quelques jours auparavant, d'autres individus se disant députés de ces contrées lui avaient témoigné leur reconnaissance d'avoir bien voulu lés révolutionner.
Le même jour, une députation de fédérés de divers départements, mais surtout composée de Marseillais, se disant les hommes du 10 août, dénonça ceux du 2 septembre et demanda à former la garde de la représentation^ nationale, conjointement avec les citoyens de Paris. Cette députation dénonça encore les factieux qui dominaient les sections de cette grande ville et fit voir assez clairement que leur point de ralliement était au conseil général de la commune : la Convention décréta que ces fédérés feraient partie de sa garde.
Le même jour, un officier municipal de Rouen et un officier de la garde nationale de la même ville vinrent demander que le jugement du Roi fût prononcé définitivement le
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lundi saivant. S'il eût fallu les en croire, il se trouvait dans leur ville huit mille cinq cents prêtres réfractaireâ et plus de quinze mille aristocrates. Us dénoncèrent un journaliste de leur pays, nommé Leclerc, qui fut décrété d'accusation et dans la suite guillotiné pour avoir copié dans son journal une prétendue adresse des communes de Normandie en faveur de Louis XYI.
Enfin, le même jour, Kersaint, au nom du comité de défense générale , fit décréter la construction des vaisseaux et r armement considérable dont on a déjà parlé dans cet ouvrage, à la date du !•' janvier.
Lundi U janvier. — A cette époque de Tannée 1793, ce qu'il y a de plus remarquable à Paris est l'agitation qu'on voulut y exciter ; la Commune , toujours cause motrice des mouvements de cette espèce, ordonna que les spectacles seraient fermés. Une partie de la Convention fut indignée de cette audace et voulut s'emparer de la police de la ville; les partisans de la Commune firent entendre des clameurs épouvantables, et l'Assemblée, fatiguée, effrayée peut-être , fut obligée d'abandonner ce projet.
On lui dénonça le ihéme jour un arrêté , de la contexture la plus extravagante, pris par une des sections de Paris. Cette pièce peut paraître assez curieuse pour faire époque.
« La section des Gravilliers arrête que les quarante-sept autres sections seront invitées à nommer chacune deux membres, qui formeront une quotité de quatre-vingt-seize, et se rassembleront dans un local particulier, à l'effet de se constituer provisoirement en 'comité central et secret , qui sera permanent jusqu'à ce que les quarante - huit sections en aient ordonné autrement; 2^* que ce comité recevra toutes les dénonciations , lancera des mandats d'arrêt contre les prévenus, les interrogera et les renverra ensuite au comité de sûreté générale de la Convention , etc. n Plusieurs députés n'eurent pas honte de demander la mention honorable d'un
pareil acte; parmi ces députés on distingua Turreau'. L'Assemblée ne crut pas devoir s'occuper de cet objet.
Le même jour, on posa sur le jugement de Louis XYl les trois questions suivantes: i* Louis est-il coupable? 2"" Son jugement sera-t-il soumis h la sanction du peuple? 3* Quelle peine lui sera infligée?
VAmi des lois.
La fermeture des spectacles , rappelée par le Diurnai , avait été une mesure prise principalement en vue d'empêcher les représentations de CAmi des' lois ^ dont il convient de dire ici quelques mots. L'Ami des lois n'est pas une bonne comédie, tant s'en faut; c'est simplement une protestation honnête et un défi aux hommes de sang et de violence, dont l'auteur brave la fureur en démasquant leur immoralité. L'opposition qu'elle a rencontrée, les persécutions qu'elle a valu à Laya, lui donnent une véritable importance historique. Puisque certains jacobins s'y sont reconnus, il faut bien que nous allions y chercher leur portrait. VAmi des lois a provoqué autant de susceptibilités que Tartufe en avait blessé de son temps. La meilleure tactique cependant eût été, de la part des montagnards, de ne pas s'indigner, mais bien d'applaudir à des maximes qui doivent obtenir l'approbation des honnêtes gens de tous les temps. La tempête éclata; la pièce dut être soustraite aux applaudissements du public, et Laya fut proscrit. Il faut donc admettre que c'était alors un crime d'exprimer des sentiments et des idées comme ceux que nous allons indiquer. La proscription de CAmi des lois ouvre bien l'année 1793; elle annonce toutes celles qui doivent suivre.
Nous n'analyserons pas la pièce. Son mérite littéraire est dans quelques vers bien frappés, comme son intérêt est dans le caractère politique, la signification modérée que lui donnèrent les contemporains. Cléry rapporte que sur le désir exprimé par Louis XVI, on lui fit parvenir la comédie, objet de si vife débats, dans la prison du Temple. De tous les côtés, des témoignages de
^ Turreau-Linière, un des ennemis de la Gironde, passe pour avoir commis de grandes cruautés dans la Vendée, où il fut commissaire de la Convention. Il s'était enrichi et rallié au gouvernement du Directoire lorsqu'il mourut.
sympathie et d'approbation étaient adressés à l'auteur : il lui vint entre autres une adresse de Marseille dont Fréron eut connaissance pendant sa mission dans le Afidi. Ces témoignag^es , de la part d'hommes qui étaient alors poursuivis comme fédéralistes ou royalistes, servirent de prétexte pour ordonner l'arrestation de Laya, qui parvint à se cacher. En même temp que Tauteur était persécuté, l'œuvre elle-même devint une preuve d'opinions criminelles, un titre à la proscription. L'Ami des lois trouvé dans les papiers d'un particulier suffira quelquefois pour le faire déclarer suspect et l'envoyer au supplice. Voyons donc ce qu'il pouvait y avoir de si coupable dans cette production, aujourd'hui complètement oubliée. '. Le portrait du dénonciateur :
Animal assez triste.
Suivant de ses g;ro8 yeux les complots a la piste ; Cherchant partout un traître , et courant à grand bruit Dénoncer le matin le rêve de la nuit.
Dans le champ politique eH&çant ses émules, Nul ne sait comme lui cueillir les ridicules.
Le portrait du patriote :
Patriotes ! ce titre et saint et respecté , A force de vertus veut être mt^rittî ! Patriotes! £h quoi! ces poltrons intrépides Du fond d'un cabinet préchant les homicides !
Ici, plus d'un spectateur d'applaudir à une allusion où il croyait reconnaître Robespierre :
Ces Solon nés d'hier, ces faux réformateurs, Qui rédigeant en lois leurs rêves destructeurs...
A une autre où il reconnaissait le jeune réformateur Saint-Just :
Pour se le partager voudraient mettre à la gêne Cet immense pays rétréci comme Athènes : Ah ! ne confondez pas le cœur si différent Du libre citoyen, de l'esclave tyran :
L'un n'est point patriote et vise à le paraître ; L'autre, tout bonnement, se contente de l'être. Le mien n'honore point, comme vos messieurs font, Les sentiments du cœur de son mépris profond.
L*éiude, selon lui^ des vertus domestiques
Est notre premier pas vers les vertus âviques.
Il croit qu*ayant des moeurs, étant homme de bien.
Bon parent, on peut être alors bon citoyen.
Compatissant aux maux de tous tant que nous sommes,
Il ne voit qu*à regret couler le sanç des hommes ;
Et du bonheur public posant les fondements,
Dans celui de chacun en voit les élément)».
Toilà le patriote! il a tous mes hommages.
Le pecsonnage le plus maltraité de la pièce est un certaîn Nomophage , le type de l'aadace , de l'astuoe et de l'immoralité la plus cynique et ]a moins scrupuleuse. On prétendit que Laya avait voulu peindre Danton. Pour dissimuler ses intentions, il aurait fait de Nomopha^e un conspirateur fédéraliste. Quoi qu'il en soit, Danton fut généreux, car c'est lui qui prévint Laya de se cacher, lui offrant sa propre maison pour asile. Laya a composé les personnages de sa pièce avec des traits épars qu'il avait observés chez ses contemporains. Ils sont des types et non des copies fidèles. Il ne fiiut donc pas mettre de noms propres à la place de ceux qu'il leur a donnés. Mais l'étude de ces types n'est point inutile pour la connaissance de l'époque.
Écoutons les principes de Nomophage :
.... Les succès sont toujours les vrais fils de Taudace. Qui sait oser sait vaincre , et qui craint s'embarrasse , Se fourvoie et s'égare au plus beau du chemin, etc.
Et ceux du journaliste Baude :
De la propriété découlent à longs flots Les vices, les horreurs, messieurs, tous les fléaux. Sans la propriété , point de voleurs ; sans elle , Point de supphce donc, la suite est naturelle, etc.
Dans votre république , un pauvre bêtement Demande au riche ! A bas ! Dans la mienne, il lui prend. Tout est commun ; le vol n^est plus vol ; c'est justice. J'abolis la vertu pour mieux tuer le vice.
Tous ces athé^ , ces niveleurs communistes , ces &ux amis du peuple, ces tyrans démagogues sont rudement flagellés par la verve dn poëte dans la bouche du modéré Forlis :
JANVIEH 1793. 19
Si ce mot, dont souvent Ton peut faire une injure,
Désigpne en ce moment ces gens froids par nature,
Ces égoïstes nuls, ces hommes sans élans,
Endormis dans la mort de leurs goûts nonchalants ,
Et de qui l'existence équivoque et flétrie
D'un inutile poids fatigue ma patrie;
Je hais aiitant qae vous ces honteur éléments,
D'une nature inerte obscurs avortements.
Mais si vous entendez par ce mot l'bomme sage,
Citoyen par le cœur plus que par le langage,
Qui contre Tintrigant défend la vérité,
En dût-il perdre un peu de popularité ,
Sert , sachant 1* estimer et parfois lui déplaire ,
Le peuple pour le peuple et non pour le salaii*e.
Patriote , et non pas de ceux^a dont la voix
Va cries : Liberté I jusqu'au plus haut des toits^
Mais de ceux (jui, sans bruit, aans parti, sans système,
Prêchent toujours la loi qu'ils respectent eux-mêmes;
Si fuir les factions c'est être modéré.
De cette injure alors j'ai droit d'être honoré.
Ce mouvement rappelle celui de Vergniaud dairs sa réponse à Kobespîerre. C'est la même tournure de phrase : la verve du poëte a serti à son insu l'éloquence de l'orateur, et creusé le lil où elle est entrée.
Lsya, se fiant à cette pleine liberté du théâtre que la loi avait proclamée , attaque vigoureusement les anarchistes :
Ces jongleurs, patriotes de places.
D'un faste de civisme entourant leurs grimaces ; Prêcheurs d'égalité, pétris d'ambition :
Ces faux adorateurs, dont la dévotion N'est qu'un dehors plâtré, n'est qu'une hypocrisie: Ces bons et francs croyants, dont l'âme apostasie, Qui pour faire haïr le plus beau don des cieux , Nous font la liberté sanguinaire comme eux... Que tous ces charlatans, populaires larrons , Et de patriotisme insolents fanfarons , Purgent de leur aspect cette terre affranchie ! Guerre, guerre éternelle aux faiseurs d'anarchie ! Royalistes tyrans, tyrans républicains, ' Tombez devant les lois, voilà vos souverains.
Honteux d*avoir étë , plus honteux encor d*étre , Brigands, l'ombre a passe : songez à disparaître.
On a blâmé l'énergie de ces traits de satire, on a crié à l'injure, à la calomnie, mais est-il vrai que ceux qui s'en sont plaints le plus haut aient eu à cœur d'en prouver l'injustice et la calomnie? Lés partisans de la Montagne reprochent incessamment aux Girondins la violence de leurs accusations, et ils ne s'aperçoivent pas que cette violence, la Montagne l'a justifiée en commettant les cruautés et les tyrannies dont elle s'était offensée qu'on la crût capable. Il aurait fallu qu'elle se montrât juste et humaine, pour avoir le droit de crier un jour à la calomnie.
Une autre pièce fournit également un prétexte à des manifestations hostiles, la Chaste Susanne, Prudhomme, dans ses Révo^ luttons de Paris, un des journaux de ce temps les plus répandus, un de ceux que l'historien qui veut connaître l'état de l'opinion consultera avec le plus de profit, Prudhomme nous explique la cause de l'émotion qu'elle produisit, en même temps qu'il trouve une occasion de vomir quelques grossières injures contre la malheureuse Reine, empressé à flatter les passions du moment.. La pièce fut interdite à la suite de désordres bruyants. Le journaliste blâme en ces termes cette mesure et les manifestations perturbatrices de ces défenseurs de la République dont il a été fait plusieurs fois mention dans le Diurnal. a II est des allusions si plates qu'il ne faudrait pas même faire semblant de s'en apercevoir, car le poids de leur ridicule les submergera bientôt. C'est ce qui est arrivé à la comparaison que l'on a faite de Susanne avec la dernière Messaline de France. Le surnom d'Antoinette donné depuis dix ans à toutes les filles de la rue Saint-IIonoré montre assez combien il y a peu de rapports entre la veuve Gapet et la chaste Susanne. » Il montrerait, ne vous en déplaise, citoyen Prudhomme, si le fait est vrai, la stupidité de la multitude, toujours prête ou à adorer les grands, ou à leur attribuer des vices qui les feraient descendre au-dessous d'elle.
Mardi lo janvier. — Le 15 janvier 1793, l'Assemblée prononça sur les deux premières questions établies la veille, et déclara que Louis Capet, ci-devant roi des Français, était
coupable de conspiration contre la liberté et d'attentat contre la sûreté générale de l'État, Il y eut pour ainsi dire unanimité de voix dans cette première déclaration ; 693 furent pour Taffirmatiye, 26 énoncèrent des votes avec restriction ; le surplus des députés étaient absents.
La fameuse question de l'appel au peuple fut aussi décidée le même jour ; 283 voix se déclarèrent en faveur de cet appel , qui fut rejeté par 424.
Pendant que PAssemblée délibérait sur ces importants objets, la société des Jacobins s'agitait; les sections de Paris idélibéraient avec fureur ; des rassemblements plantaient des arbres de la liberté , qui devaient , disaient-ils , n'être arrosés que du sang de la tyrannie.
Ces volontaires héroïques qui allaient aux frontières tenir tête aux meilleures troupes de l'Europe n'avaient pas de souliers. Procurer des souliers à nos soldats pour les mettre en état de marcher à Tennemi était une question à l'ordre du jour, à laquelle chacun proposait sa solution: Aussi Prudhomme enregistre avec empressement la proposition suivante :
Idée patriotique d'un citoyen qui gémit avec tant d'autres sur le dénûment de nos soldats.
« Il est urgent que tout bon patriote se hâte de commander une* paire de souliers solidement faits pour en approvisionner nos armées, et que chaque concurrent la dépose à la municipalité , qui les ferait parvenir au chef-lieu de son arrondissement pour être mises ensuite à la disposition du ministre de la guerre.
» C'est un sûr moyen d'avoir en moins d'un mois trois à quatre millions de paires de souliers qui ne coûteraient rien au trésor.
n Plusieurs patriotes ne se borneraient pas à une seule paire.
» Ce sacrifice est d'autant plus aisé qu'on peut soi-même
faire usage de sabots pendant trois mois; voilà le remplacement du don patriotique qui faciliterait les personnes peu aisées. Qui fait ce qu'il peut fait son devoir. »
Mercredi 16 janvier. -^ Le ministre Roland écrivit au Comité de sûreté générale une lettre que celui-ci rendit publique; il en résultait que l'effroi des proscriptions prêtes à renaître faisait fuir de Paris toutes les familles paisibles , qui par leur fortune ou leur industrie pouvaient y ranimer le commerce et rappeler la félicité publique. La Convention , avertie par cette lettre , ordonna que le conseil ei^écutif et la municipalité lui rendraient compte sur-l&«hamp de la situation de la ville. Les renseignements qu'ils donnèrent dissipèrent l'inquiétude qu'on avait conçue, et l'Assemblée cessa de s'occuper de cet objet, pour venir à la question de savoir si Louis XYI serait condamné à mort, reclus ou absous : elle fut ainsi résolue.
Sur 745 membres ayant droit de voter dans la Convention, 319 demandèrent que le monarque fût détenu jusqu'à la fin de la guerre, et ensuite banni aussitôt la conclusion de la paix; 370 le condamnèrent à mort, et le surplus n'émit que des votes avec restrictions , qui ne purent être comptés.
On remarque que celui qui, en d'autres temps, avait attaqué la cour avec plus de violence , qui avait le plus cherché à humilier le Roi, le défendit ce jour-là avec le plus' de courage. L'ancien procureur de la commune , Manuel , mit tout en œuvre pour sauver le malheureux Louis XVI ; mais' il semblait décidé que ceux qui le défendaient, comme ceux qui l'attaquaient, devaient payer de leur tète et leur généro* site et leurs fureurs.
Jeudi n janvier, — Dans la séance du 17 au soir, les trois défenseurs de Loais XYI , Tronchet , Malesherbes et Desèze parurent à la barre : le vertueux Malesherbes avait les yeux baignés de larmes ; Desèze porta la parole et lut
Fécrit suivant , «igné du monarque condamné : m Je dois à mon honneur, je dois à ma famille » de ne point souscrire à un jugement qui m'inculpe d'un crime que je ne puis me reprocher ; en conséquence , je déclare que j'interjette appel à la nation elle*méme du jugement de ses représentants. Je donne, par ces présentes, pouvoir spécial à mes défensenrs officieux , et chaîne expressément leur fidélité de faire connoltre à la Convention nationale cet appel par tous les moyens qui sont en leur pouvoir, et de demander qu'il en soit fait mention dans le premier procès - verbal de sa séance. Signé Louis Capet. » Le matériel de cette signature est remarquable.
Les trois défenseurs n'oublièrent rien de ce qui pouvait être utile à leur infortuné client.
Malesherbes, d'une voix cassée et attendrie, demanda le rapport du décret de mort qui venait d'être rendu ; mais il ne fut pas plus écouté que ses collègues. Robespierre déclara que rappel qui venait d'être signifié devait être rejeté comme contraire au principe de l'autorité nationale, au droit ^ peuple et de ses représentants , et demanda qu'il fîàt défendu à qui que ce fût d'y donner suite, sous peine d'être poinrsuivi comme perturbateur du repos public. Cette motion fut consacrée par un décret. La Convention rejeta l'appel, passa à l*ofdre du jour sur la demande faite par Malesherbes, et renvoya au lendemain la question de savoir s'il y aurait ou non sursis à l'exécution du jugement de celui qui fut un des plus puissants monarques de l'Europe.
Vendredi 1% janvier. — Le 18 janvier 1793, la séance de la Convention fut encore entièrement occupée de l'affaire do malheureux Louis XVL Plusieurs députés prétendirent qu'on avait fadsifié le texte de lemrs suffrages. Kersaint rappela le sien, au milieu des clameurs qui, de toutes parts, étouffaient sa voix, « Je veux épargner un crime aux assassins (désignant le parti delà Montagne), en me dépouillant moi-même de mon inviolabilité; je donne ma démission. » Il remit en-
suite un billet sur le bureau, dont, sans cloute, on voulut cacher le contenu. On discuta ensuite toute la journée sur la question de savoir s'il y aurait sursis ou non à l'exécution du jugement rendu contre le Roi. A dix heures du soir, l'ajournement au lendemain fut décrété, malgré l'opposition la plus violente. Les opposants et les personnes rassemblées dans les tribunes restèrent dans la salle la plus grande partie de la nuit, quoique la séance fût levée.
Ils voulurent la reprendre, mais ils ne purent jamais assez s'entendre pour y parvenir.
Le chef de la force armée , Santerre et plusieurs personnes étrangères à la Convention , vinrent délibérer avec eux ; enfin , accablés de fatigue , ils abandonnèrent le champ de bataille, et firent fermer les portes.
Pendant ce tumulte, les alentours de la salle étaient environnés de gens en uniforme , au milieu desquels on remarquait un grand nombre de femmes qui , par toutes sortes^ de manœuvres, cherchaient à les aigrir et à exciter leurs passions. Dans ces groupes séditieux, on vouait également à l'infomie et le monarque condamné et. le parti brissotin ou de la Gironde, qu'on voulait sacrifier après l'exécution du Roi.
Samedi 19 janvier. — Le sort de Louis XYI n'était pas encore déterminé ; il restait à savoir s'il serait snrsis ou non à l'exécution de son jugement : les orages recommencèrent à cette question nouvelle ; le parti de la Gironde prétendait que ses adversaires ne se montraient si ardents à précipiter ce supplice que pour faire monter sur le trône le roi qu'ils avaient déjà nommé, et ce roi était le duc d'Orléans. Ils demandèrent en conséquence que préalablement à la mort de Louis XVI tous les Bourbons fussent expulsés du territoire français. Ne pouvant obtenir ce «délai , ils insistèrent encore et demandèrent que cette expulsion fût simultanée à l'exécution même. Toutes ces propositions furent constamment rejetées au milieu des tempêtes et des cris : il fut décrété, à la majorité de
380 voix contre 310, que Louis XVI serait mis à mort dans les vingt-quatre heures.
Cette nouvelle fut bientôt connue de tout Paris, et le calme de la terreur se répandit dans toute la ville ^ l'on ne voyait dans les rues que des figures tristes et sombres ; on n'entendait dans les lieux publics que des opinions incertaines, des conversations à voix basse; Paris, enfin ^ jadis si folâtre, si bruyant, si agité, paraissait être devenu tout à coup le séjour silencieux de la stupeur et de Feffroi.
£n ce moment commençait une saturuale dont nous emprunterons le récit aux Révolutions de Paris de Prudhonxme. Les forcenés qui dansèrent à la nouvelle de la condamnation de Louis XVI sont sans doute ceux qui danseront autour de son échafaud : ce sont ces fédérés qui avaient pris le titré de défenseurs de la République.
Arbre de la fraternité.
A Tandis que la Convention prononçait solennellement la peine de mort contre le tyran sur le lieu même où Capet commit son dernier crime et fit couler des ruisseaux de sang patriote, des fédérés marseillais et de plusieurs autres départements, réunis à leurs frères de Paris, sous l'œil de magistrats, chantaient Thymne de la liberté et l'air Ça ira, dansaient de gaies farandoles, et ne formaient qu'une seule chafne de plusieurs milliers de citoyens des deux sexes se tenant par la main.
» C'est la section des Arcis qui eut la première l'heureuse idée de célébrer cette espèce de fédération impromptu. Le corps municipal s'y rendit avec empressement, précédé de Santerre et de plusieurs détachements des deux gendarmeries, tous à pied et sans armes. Le procureur de la commune et les officiers municipaux présidaient la fête montés sur des pierres. La table des droits de l'homme, placée au centre, servait comme de point de ralliement et d'arche d'alliance. On fit le serment prêté par les fédérés de Marseille à
la maison commune, précisément la veille du 10 août, et on prononça celui d'exterminer tous les tyrans et toutes les tyrannies sous toutes les dénominations. On s'y promit de cœur et de bouche fraternité invtolable, et chacun des assistants donna le baiser d'anion à ses voisins, on se serra dans les bras l'un de l'autre; c'était im spectade touchant et d'une belle simplicité.
» .... La commune'arrèta cp'un grand chêne serait planté sur la place du Carrousel en mémoire de cette fédération... Le conseil général de la commune doit en faire l'inauguration dimanche 27, et cet arbre sacré s'appellera le chêne de la Fraternité. »
Dimanche ^^ janvier: — Le ministre de la justice, qui, ia veille, avait reçu l'ordre de signifier à Louis XYI sa condamnation à mort , rendit compte le 20 à l'Assemblée de la réponse du condamné : la voici :
« Je demande un délai de trois jours pour pouvoir me préparer à parottre en présence de Dieu; je demande de pouvoir voir librement la personne que j'indiquerai au commissaire de la commune ^, et que cette personne soit à l'abri de toute crainte et de toute inquiétude pour cet acte de charité qu'elle remplira auprès de moi.
» Je demande à être délivré de la surveillance perpétuelle que le conseil général a établie depuis quelques jours auprès de moi.
» Je demande à pouvoir, dans cet intervalle, voir ma Camille quand je le demanderai, et sans témoin.
» Je désirerais bien que la Convention nationale s'occupât tout de suite du sort de ma famille, et qu'elle lui permit de se retirer librement et convenablement où elle le jugeroit à propos.
V Je recommande à la bienveillance de la Nation toutes les personnes qui m'étoient attachées ; il y en avoit beaucoup
' Cette personne était un ecclésiastique nommé Firmont , son confesseur, actuellement en Angleterre. (Note du Diurnal.)
qui ayoieDt mis toute leur fortune dans leurs charges , et qui , n'ayant plus d'appointements, doivent être dans le besoin : parmi les pensionnaires, il y a beaucoup de vieillards, de femmes' et d'enfants qui n'avoient que cela pour vivre. » Fait à la tour du Temple, le 20 janvier 1793.
» Signé : Louis. »
La Gouvention décréta qu'il était permis à Louis XVI de choisir tel ministre du culte qu'il jugerait convenable; elle lui fit dire en même temps , que la Nation, toujours grande et toujours juste , s'occuperait du sort de sa famille; et sur sa demande de prolonger son existence de trois fois vingt* quatre heures, elle passa à Tordre du jour.
Pendant que les représentants de la Nation envoyaient le Roi à Téchafaud, d'autres hommes méditaient la mort du duc d'Orléans; un garde du corps, nommé Paris, l'avait cherché pendant toute la journée dans le dessein de le poi- ' gnarder, sans avoir pu le rencontrer. Le soir, étant encore à dîner chez un restaurateur du Palais - Royal , nommé Février, et causant avec ses voisins, il s'informa du nom d'une personne qui dînait près de lui ; on lui nomma Lepelletier de Saint-Fargeau : le hasard voulut qu'ils se trouvassent en même temps au comptoir pour payer leur écot ; a Vous avez voté la mort du Roi , monsieur Lepelletier, lui dit Paris. — Oui, monsieur,' et j'ai voté d'après ma conscience; que vous importe? i» ajouta-t-il en le repoussant avec violence. Pour toute réplique, Paris tira de dessous son manteau un large coutelas, dont il lui perça le côté. Après ce coup, il s'évada : Lepelletier ne survécut qu'environ douze heures à la blessure qu'il avait reçue.
Proclamation du Conseil exécutif provisoire.
Elirait de* regiitrei du Conieil du âO janvier 1793, l'an lecond de la République.
Le Conseil exécutif provisoire délibérant sur les mesures à prendre pour Texécution du décret de la Convention natio-
nale des 15, 17^ 19 et 20 janvier 1793, arrête les dispositions suivantes :
1* L'exécution du jugfement de Louis Gapet se fera demain lundi 21 ;
2® Le lieu de l'exécution sera la place de la Révolution, cidevant Louis XV, entre le piédestal et les Champs-Elysées;
3* Louis Gapet partira du Temple à huit heures du matin, de manière que l'exécution puisse être faite à midi ;
4° Des commissaires du département de Paris , des commissaires de la Municipalité , deux membres du Tribunal criminel, assisteront à l'exécution ; le secrétaire -greffier de ce Tribunal en dressera le procès-verbal , et lesdits commissaires et membres du Tribunal , aussitôt après l'exécution consommée, viendront en rendre compte au Conseil, lequel restera en séance permanente pendant toute cette journée.
Le Conseil exécutif provisoire : Roland, Glavière , Monge, Lebrun , Garât, Pache. — Par le Conseil : Grodvelle.
 Paris, de Tlmprimerie nationale executive du Louvre,
Kersaint, député de Seine-et-Oise , dont nous avons eu occasion de parler plus haut, ancien capitaine de vaisseau de la marine royale, était un ami des Girondins; mais il avait montré la plus grande énergie, contre les partisans des mesures violentes. Le 20 janvier il écrivit au président de la Convention que s'il avait été réduit à être le collègue des panégyristes du 2 septembre, il voulait défendre sa mémoire du reproche d'avoir été leur complice; pour cela qu'il ne lui restait plus qu'un moment, celui-ci, et que den\ain il ne serait plus temps. Dans la suite, Kersaint refusa de rentrer dans la Convention : la retraite ne le déroba pas à la haine de ses ennemis politiques. Il fut condamné à mort et exécuté le 14 frimaire au II comme fédéraliste.
Lundi 21 janvier, — La nuit qui précéda la journée du 21 avait été pluvieuse et sombre; le bruit des tambours qui
JAINVIER 1793. 29
avaient sans cesse battu la générale dans toutes les rues, avait arraché de leurs domiciles le plus grand nombre des citoyens , et ceux qui y étaient restés n'y avaient été retenus que par la terreur; le matiiï la pluie continuait, toutes les boutiques étaient fermées; des patrouillas silencieuses circulaient dans les. rues, presque entièrement désertes; la stupeur seule paraissait habiter Paris.
Louis XVI , qui s'était entretenu la veille pendant deux heures avec sa famille, ne voulut pas la voir le jour de son supplice ; il conféra seulement pendant quelque temps avec son confesseur, et se présenta ensuite lui-même à ceux qui devaient le conduire à l'échafaud, en disant : Marchons, je suis prêt. Ce fut Santerre qui fut Tordonnateur de ce triste cortège , et se chargea de faire au prince tous les cruels compliments usités en pareille circonstance. A neuf heures il sortit du Temple dans une voiture, accompagné de son confesseur Firmont et d'un commissaire de la commune, nommé Roux, prêtre apostat. Pendant la route , qui se fit lentement, le Roi eut continuellement les yeux attachés sur un livre de piété, et le visage ombragé d'un chapeau rond , qui ne permettait pas d'en observer les mouvements; son escorte était composée de plusieurs détachements de cavalerie , de beaucoup de canons , qu'on traînait en avant et derrière lui avec un fracas épouvantable.
Le peuple , répandu sur son passage , gardait un morne silence. Arrivé au pied de l'échafaud, le Roi le fixa un instant , et y monta ensuite avec courage. Avant que l'exécuteur s'emparât de lui , il voulut élever la voix , mais on ne put savoir dans quelle intention; le bruit de cent tambours, à qui Santerre avait donné le signal, l'empêcha d'être entendu. Se voyant sans espoir, il se déshabilla lui-même, et fut aussitôt décapité.
Après cette exécution, on entendit des cris de Vive la République! qui se prolongèrent avec enthousiasme dans le sein de la Convention nationale. Plusieurs personnes coupèrent des morceaux de l'habit du monarque expiré; d'autres
tâchèrent de se procurer quelque parcelle de ses cheveux; des furieux trempèrent leur sabre dans son sangf, prétendant que ce talisman , d'une espèce nouvelle , les rendrait vainqueurs de tous les aristocrates et de tous les tyrans de la terre. Un Angolais trempa aussi son mouchoir dans ce sang ; mais dans une autre intention; il l'envoya à Londres, et on le vit quelques jours après placé en forme de drapeau sur la tour de cette ville.
Les Révolutions de Paris, n® 185, racontent avec plus de détail le fait relaté par le DiurnaL Reproduisons leur récit :
« Un citoyen monta sur la guillotine même, et, plongeant tout entier son bras nu dans le sang de Gapet qui s'était amassé en abondance, il en prit des caillots plein la main et en aspergea par trois fois la foule des assistants, qui se pressaient au pied de T^chafaud pour en recevoir chacun une goutte sur le front, a Frères , disait le citoyen en faisant son n aspersion , frères , on nous a mens^cés que le sang de Louis » Gapet retomberait sur nos têtes : eh bien , qu'il y retombe ; » Louis Gapet a lavé tant de fois ses mains dans le nôtre ! » Républicains! le sang d'un roi porte bonheur! »
» Un autre citoyen , témoin à l'écart de cette scène digne des pinceaux de Tacite, s'écria : u Mes amis, que faisons- » nous ? Tout ceci va être rapporté , on va nous peindre » à l'étranger comme une populace féroce et qui a soif du D sang. » Il lui fot répondu : « Oui , soif du sang d'un des- » pote! qu'on aille le redire si l'on veut à toute la terre... » Nous n'en serions pas là aujourd'hui, si sur cette place, au » lieu d'une* statue , nous * avions dressé un échafaud à » Louis XV. »
» La liberté ressemble à cette divinité des anciens qu'on ne pouvait se rendre propice et favorable qu'en lui offrant la vie d'un grand coupable. »
Son corps, ajoute le Diurnal, fot inhumé dans le cimetière
àe l'andenne église de la Madeleine, où le conseil général de la commune le fit sur-le-champ dissoudre dans de la chaux vive, craignant qu'on ne l'enlerèt pour en feiire des reliques.
La relation du Dtumal est due à une personne bien informée. Celle qui suit nous a semblé oîtnr un intérêt plus grand encore. Elle a été pubKée dans un petit livre très-rare aujourd'hui , intitulé le Magicien répubUcainj où on ne s'attendait guère, d'après le titre et la nature de la contenance de l'ouvrage, à la rencontrer.
Exécution de Louis XVI.
« Vers les sept heures, le ministie de la justice retourna au Temple, accompagné du prêtre irlandais, et fit part à Louis du refus de la Convention nationale , du refus de sursis ; il en parut très-a£fecté ; alors le prêtre s'approcha de lui , et fut reçu très-froidement.
» Le ministre se retira , et quelques moments après Louis poussa des sanglots très-amers et versa quelques larmes; après quoi il reprit son calme ordinaire et soupa avec beaucoup d'appétit , puis se coucha vers onze heures et demie , et dormit fort tranquillement jusqnes au lendemain six heures du matin.
n Comme il avoit invité le confesseur à célébrer une messe en son intention, celui-ci demanda un crucifix, un calice, une pierre bénite, et tous les ustensiles nécessaires pour cet office , lesquels lui furent apportés à minuit précis.
» Vers les six heures, Louis s'éveilla, et à six heures et demie le prêtre célébra la messe et lui donna la communion.
» Pendant ce temps, et même dès quatre heures du matin, un rappel général se faisoit entendre dans toutes les rues de Paris. Avant huit heures tous les citoyens étoient déjà sous les armes , chacun au poste qui lui étoit désigné , et notamment sur les boulevards par où le cortège devoit passer. A huit heures et demie le général Santerre, accompagné des officiers municipaux , des membres du département et d'un nombreux détachement de gendarmerie à cheval , et d'autre
cavalerie, arriva au Temple pour prendre le criminel et le conduire au lieu du supplice.
» Gomme les chevaux de la cavalerie faisoient beaucoup de bruit en entrant dans le jardin où est située la Tour, Marie-Antoinette s'imagina bien qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire, et pour éclaircir ses doutes, elle demanda aux officiers municipaux qui étoient auprès d'elle de lui permettre de descendre dans la chambre de son mari , à l'efïet de le voir, comme il le lui avoit promis la veille; mais ceuxci éludèrent sa demande en lui disant que Louis étoit trèsoccupé, et qu'il lui seroit impossible d'avoir aucun entretien dans ce moment avec elle , mais qu'au surplus l'un d'eux alloit lui demander s'il vouloit la voir à l'instant. Il descendit en effet , mais ne remonta qu'après que Louis fut hors du Temple, attendu qu'il ne demanda nullement à voir sa femme ni aucun de ses enfents.
» A neuf heures précises il descendit de la Tour avec un visage assez calme , vêtu d'un habit de drap couleur violette, coiffé à son ordinaire, et couvert d'un petit chapeau à trois cornes, auquel étoit attachée une cocarde nationale toute neuve. Il monta ainsi dans la voiture du maire de Paris, ayant son confesseur à son côté gauche , et deux gendarmes sur le devant. Le cortège se mit alors en marche , passant par la rue du Temple, et suivant les boulevards jusqu'à la place de la Révolution ; la voiture dans laquelle il étoit se trouva escortée de plus de douze à quinze mille hommes bien armés , et plus de cent mille autres formoient deux chaînes impénétrables depuis le boulevard du Temple jusqu'au pont de la Liberté; des canons étoient braqués de distance en distance , et il fut ordonné à tous les locataires de fermer toutes les croisées quidonooient sur le passage; enfin, le tout avoit été si profondément concerté pour maintenir le calme, que tous les efforts des malveillants restèrent sans le moindre
1 On a su très-positivement que plus de six mille individus avoient été payés pour se réunir, crier grâce et tenter d'arracher le tyran au supplice ;
a Jamais, non , jamais Tunivers ne vit un spectacle si im* posant et si majestueux. L'ordre et la tranquillité qui rëgfiioient partout furent des sujets- de surprise et d'admiration pour tous ceux qui en furent témoins ; pas une seule personne n'élevoit la voix; tous, au contraire, conservoient le pins morne et religieux silence, lequel , avec le temps calme, mais sombre et nébuleux qu'il faisoit alors , produisoit un effet le plus surprenant que jamais mortel puisse voir; aucun autre bruit que celui des tambours et des trompettes ne s'étoit fait entendre pendant tout l'espace de temps qu'employa le cortège pour se rendre à sa destination.
» C'est aU milieu de ce calme imposant que la voiture arriva à dix heures et un quart au pied de récba&ud qui étoit dressé sur la place de la Révolution, ci-devant Louis XV, en face du piédestal sur lequel avoit été élevée et renversée la statue colossale du tyran de ce nom y et où toutes les avenues . et passages étoient défendus par plusieurs pièces de canon. Étant arrivé à ce lieu terrible , Louis Capet fut livré aux exécuteurs des jugements criminels, lesquels s'emparèrent de lui, lui coupèrent les cheveux, le déshabillèrent et lui lièrent les mains par derrière; ensuite de quoi ils lui deman* dèrent par trois fois différentes s'il croyoit avoir quelque chose de plus à dire ou à déclarer à son confesseur. Ayant persisté à répondre que non, celui-ci Tembrassa, et lui dit en le quittant : Allez, fils de saint Louis y le ciel vous attend! Alors on le fit monter sur l'éohafaud, où étant arrivé, au lieu de s'en aller droit à la planche , il donna un coup de coude à celui des exécuteurs qui étoit à son côté gauche, et le dérangea suffisamment pour pouvoir s'avancer jusqu'au bord dudit échafaud , où il manifesta le désir de prononcer un discours aux citoyens qui étoient présents , dans Fespoir sans doute que sa voix seroit parvenue à les apitoyer sur son sort , et à lui faire obtenir sa grâce, ou plutôt dans l'idée qu'on
mais les nombreuses et fréquentes patrouilles qui se faisoient partout les empêchèrent d'opérer leur réunion et d'exécuter le pins léger mouvement. (Note du Magicien.)
lui avoit suggérée et de laquelle il étoit fermement persuadé que ses amis se trouveroiejat là en grand nombre pour le secourir...' Il voulut commencer sa harangue, et fit signe aux tambours , qui faisoieut un roulement continuel , de cesser, afin qu'il puisse se £aire entendre; comme ils étoient pour le moins soixante , il s'en trouva plusieurs dans le nombre qui avoient déjà discontinué , lorsque tout à coup un mouvement d'agitation se manifesta parmi tous les citoyens armés , les uns demandant qu'on le laissât parler, les autres , déjà trop ennuyés des longueurs que Tappareil avoit occasionnées , s' opposant à ce qu'il fût entendu. Cette diversité d'opinion fit augmenter l'agitation, et déjà on craignoit un soulèvement , qui n'auroit pu être que des plus funestes par les malheurs inévitables qui en auroient été la suite , lorsque le commandant Santerre ordonna avec sagesse et prudence aux tambours de continuer le roulement, et aux exécuteurs de remplir leur devoir, puisque le criminel avoit déclaré au bas de Téchafaud qu'il n'avoit plus rien à dire. Cet ordre fut aussitôt exécuté qu'ordonné ; les exécuteurs se saisirent de lui , l'emmenèrent à la planche fatale sur laquelle il prononça ces mots d'un ton de voix haute et distincte pendant qu'on Fattachoit : Je suis perdu, je meurs innocent; je pardonne ma mort à mes ennemis, mais ils seront punis*. A peine avoit-il achevé ces mots que le glaive vengeur tomba sur sa tète coupable et la sépara de son corps > Tun des exécuteurs la prit aussitôt par les cheveux et la montra au peuple à diverses reprises par les quatre côtés de l'échafaud. Au même instant se firent entendre de toutes parts les cris mille fois répétés de Vive la République! vive la Liberté! vive l'Égalité! Périssent ainsi tous les tyrans ! Les citoyens ne sachant comment exprimer leur joie de se voir pour jamais délivrés du fléau de la royauté, s'embrassèrent tous avec l'épanche-
^ Ces dernières paroles prouvent qti^il n*avoit jamais cru que sa mort étoit si certaine , car il s'étoit toujours imaginé que son jugement ne seroit qu'une comédie, qu*on le mèneroit jusque sur réchafaud seulement pour qu'il soit dit qu'il y avoit été, et qu'on le reconduiroit ensuite au Temple. (Note du Magicien.)
ment de la plus douce union et de la plus heureuse fraternité ; après quoi ils chantèrent des hymnes à la Liberté , en formant de» ronds de danses à l'entour de l'échafaud et sur toute la place de la Révolution.
9 Pendant que cette réjouissance des hommes libres s'exécutoit , les restes du tyran étoient emportés au cimetière de la paroisse de Sainte-Magdeleine, où ils furent enterrés dans une fosse de douze pieds de profondeur, et garnie de chaux vive pour les consumer de suite. Dès l'instant que son corps et sa tête forent enlevés de l'échafaud, une foule innombrable d'hommes » de femmes et d'enfants coururent avec empressement tremper dans son sang impur, les uns» leurs sabres» les autres, leurs mouchoirs, etc. Son habit fut déchiré par petits morceaux et distribué à tous ceux qui purent en avoir ; ses cheveux mêmes furent ramassés , et devinrent une espèce de marchandise qui fot vendue fort cher par ceux qui les a voient. » {Récit authentique de tout ce qui s'est passé à t égard ^des jugement et exécution de Louis XVI, etc. , par le citoyen Rouy Tafné, témoin oculaire, 1794. Extrait du Magicien républicain pour 1794. )
Dessin inédit contemporain représentant le supplice de Louis XVI.
On remarquera dans le récit que le citoyen Rouy Tatné » témoin oculaire, a publié du supplice de Louis XVI, des détails qu'on ne trouve que là , notamment sur la «^toilette du condamné et sur la ronde que des spectateurs dansèrent spontanément autour de l'échafaud après que la tète fot tombée, et pendant que les valets du bourreau tendaient aux sans-culottes leurs mains, et des mouchoirs teints de ce sang dans lequel la République croyait trouver sa consécration définitive* Par suite du silence des autres écrivains du temps, les faits que Rouy seul a racontés pourraient être l'objet d'un doute ; mais voici une pièce d'une authenticité incontestable qui vient les confirmer en tous points. C'est une grande cpmposition due à un ami ou imitateur de David, à un fonati-
que partisan de la {^récité , que nous croyons être Peyron , composition qui est restée à l'état de projet, et qui fait partie de la précieuse collection d'estampes relatives à l'histoire de France, léguée par le savant M. Hennin à la Bibliothèque impériale. Ce dessin est un hymne farouche entonné par la haine de la tyrannie et l'amour de la liberté, où l'histoire est traitée avec une emphase lyrique, où l'enthousiasme déhorde, où le délire de l'exaltation atteint les proportions du sublime ou du ridicule. Nous donnons une gravure de cette pièce, dessinée consciencieusement et habilement par M. Valton : elle nous dispense d'en présenter ici une description minutieuse. Cette scène renferme tous les commentaires que les Montagnards et les exaltés tiraient de la mort du Roi. La personne de Louis XYI n'est là qu'un accessoire ; la Révolution ne détestait pas l'homme : malheureusement elle le méprisait ; elle ne croyait ni à sa sincérité , ni à son caractère , ni à son intelligence; mais elle détestait la longue tyrannie monarchique, la royauté héréditaire du bon plaisir. Elle crut, le 21 janvier, les frapper à mort dans un homme. Ce jour-là, les esclaves ont conquis la dignité de l'homme libre ; ils jurent sur le fût du canon de défendre la liberté contre les hordes étrangères; le citoyen et le soldat en s' embrassant répètent le même serment; à droite, deux jeunes gens épouvantés se jettent dans les bras d'un vieillard au visage sévère et triste qui déclare nécessaire au salut de la patrie ce cruel acte national; à gauche du spectateur, un Montagnard , coiffé du bonnet rouge , montre à des citoyennes l'instrument du supplice : Ainsi meurent les tyrans ! Ces groupes, leur langage que l'on entend par leur attitude, forment comme l'apologue du tableau, la moralité tirée par le peintre de l'événement. A côté figure la part de l'histoire, le fait lui-même : la guillotine , le bourreau agitant la tête coupée ; ces hommes, haletants de la soif du sang , debout autour de Féchafaud, le jarret tendu, le corps dressé sur la pointe du pied, s' efforçant d'atteindre jusqu'à ces mains souillées, oui vont les oindre du saint chrême de la liberté républi-
JANVIER 179:j.
caine; ces furieux, ivres de joie, qui dansent devant Sanson comme les hiérophantes autour de la victime immolée sur l'autel d'un dieu mangeur d'hommes. Voilà l'histoire telle que l'annaliste Rouy aîné l'a vue et l'a écrite ce jour-là... Cette vaste composition , traitée à l'antique , préparée à la façon de David, comme celui-ci avait esquissé le Serment du jeu de paume, avec des personnages nus, n*avait point encore été reproduite. Dans les portefeuilles de M. Hennin , dont on a dû respecter le classement à la Bibliothèque impériale, elle figure à la date de Texécution de Philippe-Égalité. Elle représente bien cependant le supplice du Roi et non celui du duc d'Orléans. Au 21 janvier 1793 rien n'avait encore rem« placé la statue renversée de Louis XY , sur le piédestal placé à côté de l'échafaud. Â l'occasion de la fête commémorative du 10 août on y éleva une statue colossale de la Liberté, celle à laquelle le 8 novembre madame Roland adressa cette parole célèbre : « O liberté, comme on t'a jouée ! » Donc, si l'artiste avait représenté le supplice du duc d'Orléans , qui eut lieu le 6 novembre , il eût mis la statue de la Liberté sur le piédestal, qui est vide dans sa composition. Cette preuve matérielle de l'erreur d'attribution rend superflues toutes celles qu'on pourrait fournir encore.
Mardi 22 janvier. — Le 22 , la journée fut assez pai- ' sible; les habitants de Paris étaient loin encore d'être revenus de leur terreur. Le pai*ti montagnard profita de cette ; situation pour jeter les premières bases de son épouvantable empire; le comité de sûreté généralç , qui auparavant était composé de personnes modérées, fut renouvelé et rempli des révolutionnaires les plus furieux '. Une quantité considérable de citoyens furent emprisonnés; toutes les mesures, toutes les précautions favorables à la sûreté individuelle furent écartées, et douze individus, presque jtous au moins extravagants , disposèrent de la liberté publique. Ce fut
^ Voir plus loin, à la séance de la Convention da S8 janvier.
dans la séance de ce «jour que Chénier, rétemel ordonnateur de toutes les fêtes civiques comme David en était le dessinateur et le décorateur, fit rendre le décret qu'on va lire :
« l^ Jeudi 24 janvier, l'an deux de la République, seront célébrées, aux frais de la nation, les funérailles* de. Michel Lepelletier, député par le département de F Yonne à la Convention nationale.
n 2" La Convention nationale assistera tout entière aux funérailles de Michel Lepelletier; lé conseil exécutif, les corps administratifs et judiciaires y assisteront pareillement.
» 3^ Le conseil exécutif et le département de Paris se concerteront avec le comité d'instruction publique sur les détails de la cérémonie funèbre.
» 4* Les dernières paroles prononcées par Michel Lepelletier seront gravées sur sa tombe, ainsi qu'il suit : Je suis satisfait de verser mon sang pour la patrie; f espère qu'il servira à consolider la liberté et V égalité ^ et à faire reconnaître ses ennemis ' . »
:Le même jour, Kersaint, mandé à la barre pour avoir déclaré qu'il ne. voulait pas siéger à côté des assassins, se présenta pour répondre. Il déclara n'avoir voulu parler que des promoteurs des assassinats du 2 septembre, d'un homme qui, dernièrement encore, avait imprimé qu'il fiaillait égorger deux cent mille citoyens; de Marat, enfin, qui n'avait pas désavoué son écrit. La Convention, satisfaite de cette explication, invita Kersaint à reprendre sa place parmi les membres; il n'en voulut rien faire; le' président l'invita aux honneurs de la séance; il s'en défendit sous prétexte de maladie.
Mercredi 23 janvier. — De tous les hommes dont Finfluence a déterminé la révolution du 10 août, le ministre Roland était sans doute un des plus remarquables. On sait que ses confrères et lui étaient les ministres exclusivement patriotes; eux seuls étaient destinés à sauver la France; eux
' Ces paroles ne furent jamais prononcées. Lepelletier n*en avait pas la force ; c'est une invention du député Maure. ( Note du DiurnaL)
seuls pouvaient empêcher la contre-révolution ' . Ces adroites platitudes furent si souvent ressassées dans le corps législatif, dans la société des Jacobins , dans les mes et ailleurs , qu'il fallut bien que le vulgaire, qui ne pouvait juger Roland que par ce qu'on disait de lui , crût qu'il était effectivement un grand homme. Le Roi le remercia, ainsi que ses collègues les autres ministres patriotes, et aussitôt on cria et l'on fit crier que le peuple avait perdu ses sauveurs; on le fit attrouper pour les redemander; on lui dit que ceux qui ne voulaient pas les lui rendre étaient des tyrans, et il prit les armes pour les obtenir par la force ; le Roi ne voulut pas restituer sa confiance à ces prétendus sauveurs, et on canonna son château. Cela est si vrai , que lorsqu'il se fut réfugié dans le sein du Corps législatif, un député qu'on pourrait nommer lui dit : Dites que vous consentez à reprendre les ministres patriotes, et je vous proteste que vous êtes dès ce moment chez vous et sur votre trotte : le Roi ne voulut pas faire cette démarche.
Quant à Roland, il était beaucoup au-dessous de sa réputation; il n'était ni un grand homme ni un sot, mais n'avait aucune des qualités de l'homme d'État : il était irascible à Fexcès, opiniâtre, et ne savait que résister, sans avoir l'art de rendre inutiles les attaques de ses adversaires; et pour me servir des termes de l'escrime , il présentait toujours la poitrine et jamais le côté. On l'avait baptisé le vertueux , l'incorruptible Roland; d'autres prétendirent être plus patriotes, plus vertueux, plus incorruptibles que lui; et pour que cette réputation leur appartint exclusivement,. ils l'écrasèrent, en attendant qu'ils fussent écrasés à leur tour. Au surplus, Roland fut sévère dans ses comptes, et ne fit point tourner son administration à son profit; c'est le seul des ministres qui, après le 10 août, ait osé développer toutes ses opérations, présenter avec ordre le tableau de ses dépenses;
* Il est bien entendu que nous ne prenons pas k noti-e compte toutes les opinions du Diurnal, Il peut être utile au lecteur de les connaître, et c*est pour ce motif seul que nous les reproduisons , même lorsque nous ne les partageons pas.
enfin il appela sur sa tête une véritable responsabilité : il donna sa démission le 23 janvier 1793, et se retira avec honneur, pour périr bientôt de la manière la plus affreuse. .
Commune de Paris. - — Marie- Antoinette a demandé qu'on lui fit donner un habit de deuil pour elle et sa famille.
Elle a ajouté qu'elle sollicitait avec instance la permission d'avoir auprès d'elle Cléry, valet de chambre de son mari.
Le conseil général a arrêté qu'il sera fait droit sur la première demande de la veuve de Louis Gapet et a ajourné la seconde.
Époques remarquables sur Louis Capet,
21 avril 1770, mariage à Vienne; envoi de l'anneau.
21 j^iin de la même année» fête pour son mariage.
21 janvier 1782, fête à la ville de Paris pour la naissance du Dauphin.
21 janvier 1791, sa fuite à Varennes.
21 janvier 1793, sa mort sur l'échafaud.
Nous pouvons ajouter comme un fait certain, que Louis n'aimait pas et ne permettait même jamais qu'on jouât chez^ lui au vingt et un.
{Le Républicain, journal des hommes libres^ du 25 janvier.)
Jeudi 2A janvier. — C'est le 24 janvier 1793 que fut céléhrée la pompe funèbre en l'honneur de Michel Lepelletier^ assassiné par Paris. Toutes les relations écrites alors, par ordre ou en présence de l'autorité , présentent cette cérémonie comme une des plus belles et des plus majestueuses qu'on eût vues jusqu'alors : la vérité est que les principaux détails en étaient hideux. On avait enveloppé de feuillages et de couronnes civiques la base ruinée sur laquelle on voyait avant le 10 août la statue équestre de Louis XIY au milieu de la place Vendôme; là était déposé, sur une espèce de lit de parade, le corps de Lepelletier, nu, livide et sanglant ; on avait même pris la précaution d'exposer
JANVIER 1793. Ui
plus particulièrement aux yeux du public la large "blessure que lui avait feite Paris. G*est dans cette situation qu'il fut porté au Panthéon, accompagné de la Convention, de la société des Jacobins aussi en corps et précédée de sa bannière; enfin des sections également en corps et des autorités constituées.
Au milieu des bannières , on en voyait une qui avait pour flamme la chemise , la veste et la culotte de Lepelletier, encore toutes dégoûtantes de sang. En parcourant la foule qui l>ordait le cortège le long de la rue Saint-Honoré , chacun disait d'un air étonné : « En vérité, cette fète-là a plutôt l'air d'un appel au massacre que d'une cérémonie funèbre. »
Les funérailles de Lepelletier sont racontées fort au long dans les Révolutions de Paris, Nous reproduisons cette description d'une cérémonie funèbre célébrée avec toute la pompe républicaine de ce temps-là. On verra que Prudhomme traite assez ironiquement cet étalage d'une douleur publique plus théâtrale que sincère :
Funérailles de Lepelletier Saint-Fargeau.
« Un peu avant midi, le corps du martyr de la liberté sortit de la maison de son frère couché à demi sur son lit de mort. Le piédestal de la statue de Louis XIY, place des Piques (place Vendôme) , était disposé à le recevoir. La vue de cet objet touchant déchira Fàme des citoyens de tout âge, de tout sexe, armés et non armés, qui remplissaient cette place. Les habits percés et tout sanglants de la victime, le sabre teint encore de son sang, .ce corps étendu et laissant voir la blessure mortelle qu'il avait reçue, la tète penchée de rinfortuné Lepelletier, pâle mais non défiguré et paraissant plongé dans le sommeil le plus calme , les dernières paroles de l'illustre mort transcrites sur le piédestal, son frère morne et chancelant derrière; autour une foule de canonniers se disputant l'honneur de partager ce glorieux fardeau ; devant un chœur de musique faisant entendre de loin en loin des accents plaintifs suspendus par le roulement sourd des caisses
militaires recouvertes de drap noir ; la statue de la Loi étendant son bras comme pour atteindre le monstre coupable de l'assassinat de Lepelletier ; joignez à cela un ciel nébuleux, des torches funéraires, des cyprès, un silence religieiix, et surtout les souvenirs de la journée du 21 , tout concourait à laisser dans Tâme une impression profonde et prouvait qu'il n'appartient qu*à un peuple libre de célébrer dignement la vertu... Le président de la Convention, Verçniaud, monta près du mort pour lui poser sur la tête une couronne de chêne parsemée de quelques fleurs. Ce beau mouvement fit à peine sensation, peut-^tre parce qu'une autre main eût dû être chargée de ce saint ministère.
» Ce premier hommage rendu, et ce fut le plus fervent, le cortège se mit en marche. La première station se fit devant le club des Jacobins, où pourtant Lepelletier ne mit le pied de sa vie * ; mais son frère s'y était fait recevoir la veille , et avait été assez maître de sa douleur pour y prononcer un discours. On s'arrêta un moment devant l'église Saint-Roch, comme pour dédommager les prêtres de n'avoir été comptés pour rien dans ce convoi funèbre...
» On se reposa aussi devant le club des Cordeliers, dont la façade était couverte de guirlandes de cyprès ; une harangue et un hymne y furent proférés. Enfin on arriva à l'esplanade du Panthéon , où tout se trouva dans la confusion. Le peuple qui s'était chargé de la police dans les rues s'en acquitta bien mieux que ceux qui y furent préposés. Les citoyens de la rue Sairit-Honoré se signalèrent sur tous les autres : des deux côtés des piques miâes au bout l'une de l'autre formaient une balustrade derrière laquelle la foule se
1 Les Jacobins ont réclamé contre cette allégation : Lepelletier était membre de leur société. Prudhomme reconnut le fondement de leur demande de rectification, mais les termes de cette demande lui suggérèrent la réflexion suivante : « Faut*il donc une carte de Jacobin et une quittahoe de six ou huit livres par trimestre pour être réputé bon citoyen et patriote ardent? L'esprit de corps s*est emparé de cette société. On dirait qu'elle a adopté cette maxime du fanatisme religieux : Hors de V Eglise, point de salut; hors des Jacobins, point de civisme, m
trouvait naturellement rangfée et laissait le milieu de ^a rue tout à fait libre.
» Enfin on entra dans le temple de la Patrie. Le corps du martyr de la liberté y fut introduit et pose sur une estrade. La musique monta aux galeries les plus élevées et fit entendre un grand morceau d'expression qui fut perdu pour la plupart des assistants mal à Taise.
9 Les deux frères de Tillustre victime étaient debout et tête nue au pied de son lit de. mort-. L'atné, habillé cfn garde national, s'avança pour débiter un discours préparé de la veille, car sa mémoire fut en défaut une fois ou deux. 11 compara son frère à l'atné des Gracches et promit de marcher sur ses traces, dùt-il subir le sort du plus jeune des enfants de Gomélie. Il nous apprit que son frère mort avait laissé un plan d'instruction publique ; le tout était assaisonné de tours oratoires forcés et de gestes dramatiques qui se terminèrent, après plusieurs apostrophes , plusieurs imprécations , plu* sieurs serments , par se précipiter sur le corps de son frère; mais pas une larme, ses yeux furent secs. 11 descendit de l'estrade en se faisant tenir par-dessous les bras ; son frère, qui ne dit mot, fut plus éloquent : la douleur muette vaut le plus beau discours.
» Un Marseillais en bonnet rouge entouré d'un crêpe lui succéda; le peu que son accent provençal et l'enrouement de sa voix permirent d'entendre fit regretter le reste.
« Un autre volontaire en casque prit le sabre qui donna la mort à Lepelletier et le fit brandir dans sa main, en promettant de venger ce forfait. Ce beau mouvement, mieux exécuté, aurait pu être d'un grand effet.
» Barère s'y présenta ensuite, fit l'éloge de son collègue, et ne fut pas toujours heureux dans ses rapprochements ; il termina sa harangue par proposer de jurer sur le corps de Lepelletier d'éteindre toutes les am'mosités personnelles et de se réunir pour sauver la patrie : l'auditoire leva la main comme à l'ordinaire. Puisse cette nouvelle promesse être mieux tenue que les précédentes! Vergniaùd, le président,
voulut hasarder son mot : il ne fit que répéter ce qu'avait dit le préopinant. C'était le moment de s'écrier : Citoyens! un des vœux les plus ardents de notre illustre compagnon était l'abolition de la peine de mort ; lui-même , en mourant , fit promettre à ses frères qu'ils obtiendraient la grâce de son assassin; promettons-lui de respecter ses dernières volontés et d'accomplir son vœu; promettons-lui que la Convention ne se séparera pas avant d'avoir aboli la peine de mort, en commençant par son meurtrier.
» On ne pensa point du tout à cela ; Verguiaud regagna froidement son fauteuil ; on se regarda quelque temps , jusqu'à ce que le corps des musiciens eût un peu animé la scène qui languissait, par un chœur en forme d'invocation à la Liberté, puis chacun s'en retourna chez soi. »
Nous dirons avec Prudhomme, bien inspiré cette fois : Plût au ciel que Vergniaud eût tenu le langage qu'il met dans sa bouche, et surtout, plût au ciel qu'en adoptant ses conclusions, la Convention eût voté alors l'abolition de la peine de mort! Que de crimes, que de malheurs évités! La République se serait fondée sur des bases inébranlables, rattachement et le respect des peuples ; elle nous eût épargné ces révolutions sans fin , à travers lesquelles nous marchons à un avenir qui semble devenir plus sombre et plus incertain!
Vendredi 25 janvier, — En conséquence du décret qui avait ordonné l'apothéose de Michel Lepelletier, son corps avait été déposé au Panthéon le 24 janvier 1793; le lendemain, 25 janvier, son frère se présenta à la barre de la Convention, tenant par la main sa jeune nièce , âgée d'environ sept ou huit ans, disant qu'il venait mettre une malheureuse orpheline sous la protection des représentants du peuple. Mademoiselle Lepelletier était d'avance très-puissamment protégée; elle héritait d'une fortune de quatre ou cinq cent mille livres de rente. Après avoir jeté quelques fleurs sur la tombe du défunt, Barère saisit cette occasion pour faire passer une loi de la république romaine dans le
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code de la République française : il fit d'abord décréter que la fille de Michel Lepelletier serait la fille adoptive-de.la nation, et ensuite que l'adoption ferait désormais partie de la législation française ^
Le même jour, on s'occupa de l'organisation générale de l'armée. Dubois-Crancé fit un immense rapport sur cet objet, dont l'Assemblée ajourna la délibération; mais elle décréta que pour l'année 1793 le nombre des soldats serait porté à 502,800, dont 53,000 hommes de cavalerie, 20,000 d'artillerie et le reste d'infanterie.
« Commune de Paris. — La citoyenne Laurent, nourrice de la fille de Louis Capet , a demandé au conseil la grâce d'aller voir sa fille ^ Madame Première, qui est détenue au Temple. Je m'offre, ajoute-t-elle , de rester avec elle jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné,
p Le conseil a passé à l'ordre du jour motivé sur ce qu'il ne connaît pas Madame Première, » {Le Républicain </u 25.)
Samedi iG janvier, — Le 26 janvier 1793 , des députés belges vinrent encore se plaindre du décret du 15 décembre, portant que la Convention nationale était pouvoir révolutionnaire dans leur pays; et dans le même temps, d'autres individus, se disant aussi députés belges, faisaient imprimer dans les journaux et dans des pamphlets, que ceux qui réclamaient étaient des intrigants et des aristocrates qui n^ avaient point de mission des patriotes, La Convention avait à peine entendu les plaintes dont on vient déparier, qu'un des secrétaires vint lui lire une lettre du général DumourieE, dans laquelle il annonçait avoir assigné une somme de soixantequatre millions écus à prendre sur les couvents et communautés ecclésiastiques de la Belgique. Une pareille annonce n'était pas de nature à fiaire accueillir avec beaucoup de faveur les représentations des députés belges; car, dès lors
' L'adoption est par cllomême une noble et toucbante innovation, contre laquelle sans cloute il n'y avait rien à dire.
même on commençait à avoir besoin de beaucoup d'argent, et beaucoup de personnes en étaient avides.
Le même jour, l'Assemblée décréta , sur la demande du député Lacroix, qu'elle enverrait des commissaires conventionnels à toutes les armées, tnde prima mali labes; car on en envoya ensuite partout.
Les Révolutions de Paris ont dans le même n« 185, auquel nous avons emprunté le récit des funérailles de Lepelletier, un article bien curieux à l'adresse des femmes :
Club de femmes.
« Rien ne serait plus édifiant, plus utile même, qu'un cercle de bonnes mères de famille du même quartier, se réunissant chaque jour à une certaine heure, leurs enfants sur les genoux, et de l'ouvrage à la main ; qu'elles se consultent réciproquement sur les devoirs de leur état; qu'un citoyen , père de famille , vienne chaque soir leur faire part des événements de la journée, et leur lise la loi nouvelle qui les concerne , décrétée par l'Assemblée nationale ; il n'y aurait rien à dire à cela , c'est tout naturel.
V Mais que penser de ce club de femmes qui vient de s'ou«> vrir à Lyon? Assurément nous sommes les premiers à rendre hommage à la pureté des intentions de ces bonnes citoyennes : mais pourquoi s'être donné une présidente ? Pourquoi tenir des séances en règle? Pourquoi un registre des procèsverbaux de ces séances? Passe encore pour l'hymne à la Liberté, qu'elles chantent d'ordinaire avant de se séparer; mais pourquoi inviter les trois corps administratifs , département , district et municipalité , à assister à la tenue de leur assemblée? Pourquoi la présidente Charelon et la citoyenne Gharpine s'adressent-elles aux magistrats pour inviter l'évéque Lamourette à leur composer un nouveau catéchisme plus à l'ordre du jour?
» Est*il un décret qui oblige les mères de famille à faire apprendre à leurs enfents un tel catéchisme plutôt qu'un
autre? Ne sont-elles pas maîtresses chez elles» sous la sauvegarde du chef de la maison?... Le père n'est-il pas le premier instituteur? N'est-ce pas à lui à savoir quels sont les livres qui peuvent le suppléer? De quoi s'avise-t-on à ce club de Lyonnaises de feire apprendre aux jeunes citoyennes des chapitres entiers du Contrat social de J. J. Rousseau , lui qui trouvait déjà les fables de la Fontaubie bien au-dessus de la portée des enfants ?
» Au nom de la patrie dont elles portent l'amour dans leur cœur Y au nom de la nature , de laquelle il ne faut jamais s'écarter, au nom des bonnes mœurs domestiques , dont les clubs de femmes sont les fléaux , à cause de la dissipation qu'ils entraînent avec eux, nous conjurons les bonnes citoyennes de Lyon de rester cl\ez elles , de veiller à leur ménage , sans s'inquiéter de la réforme du . calendrier, de Tévéque Lamourette, et sans avoir la prétention d'entendre le Contrat social à livre ouvert ; nous les conjurons de réfléchir au tort qu'elles causeraient, sans s^en douter, à la République, si chaque ville , chaque bourgade de France allait les imiter ; il y aurait partout des clubs , et nulle part bientôt de bons ménages bien tenus. (Avis aux femmes formant un club dans la ville de Dijon.) »
Dimanche 27 janvier, — La journée du 27 janvier 1793 fut encore signalée par une fête appelée civique : elle consistait à planter un arbre appelé de la fraternité, sur la place du Carrousel , en honneur de la réunion des patriotes fédérés des départements et des patriotes des sections'; la fête fut remarquable par le nombre et la qualité des personnes qui en réglèrent les cérémonies. Yingt-quatre membres de la Convention y avaient été envoyés par un décret ; le conseil de la commune, la municipalité, la société des Jacobins en corps, les sections y figuraient avec leurs flammes
* Cette réunion s'était effectivement formée sur cette place, lorsque le jugement de Louis XVI touchait à sa fin, et y avait juré qu'elle le traînerait ïk réchafaud. (Note du DiurnaL)
et leurs bannières; mais le buste de Brutus porte avec pompe fut l'emblème qu on eut soin de faire observer davantage. Le députe Maure, qui s'est depuis suicidé', répandit de la terre sur les racines de cet arbre (il a été arraché depuis), et fit un discours dans lequel il prononça anathème contre les tyi*ans et en même temps l'éloge de Michel Lepelletier, qui depuis se trouva partout.
A la suite de cette fête, dix mille hommes cernèrent le Palais-Royal et y arrêtèrent une quantité considérable de citoyens. Personne de ceux qui s'y trouvaient ne put en sortir sans avoir été passé en revue par la garde, et avoir montré une carte dite de sûreté à un officier de police, qui toisait du haut en bas celui qui en était porteur. Cette persécution, d'une espèce inconnue, répandit Talarme dans toute la ville de Paris; elle fut dans la suite répétée si souvent, qu'on la regarda comme un jeu.
Voici à roccasion de celte visite le récit et les réflexions de Prudhomme ;
Visite domiciliaire au Palais-Égalité.
« L'expédition concertée , à huit heures du soir les troupes s^avancèrent avec leurs canons et caissons ; en trois minutes le Palais-Royal fut bloqué : malheur à ceux qui ce jour-là allèrent passer leur soirée dans un café ! Malheur aux mères et aux jeunes filles qui ce jour-là allèrent au spectacle ! Malheur à tous ceux que le hasard ou leurs affaires engageaient à traverser le jardin ou les galeries ! Malheur surtout à ceux qui avaient eu l'étourderie de ne pas mettre dans leur poche leur carte civique * ! On fouilla partout, dans les cafés, dans
^ A la suite de Vinsurrection du 1^' prairial an III , dan« laquelle il fut compromis.
2 Six mille liommes environ furent trouvés sans carte de civisme, d'après le rapport officiel. On écrivit à Prudhomme que cet article sur le Comité des Douze pourrait 1 exposer à des persécutions, il répondit dans une note en tête du 187* numéro, qu*il était sans crainte. Il termine ainsi : « Des
les boutiques , dans les uiag^asins , dans les appartements , sans respect pour l'état des femmes en couches: on pénétra partout, on cerna dans le jardin tous ceux que l'on trouva ; on les y fit parquer à la belle étoile , malgré l'intempérie de la saison, et presc^ue toute la nuit, hommes, femmes et enfents , au risque de leur causer des maladies graves. » {Révolutions de Paris, p. 249.)
Prudhomme blâme fort cette expédition ordonnée par le Comité de défense générale pour rechercher les complices de Paris. Il va jusqu'à dire :
« Le comité des douze es{ tiré du sein de la Montagne, et déjà voilà qu'on le compare au conseil des Dix. Déjà on lui applique ces vers du More de Venise :
Ténébreux dans sa marche, il poursuit son chemin, Muet, couvert d'un voile et le glaive à la main, Il cache au jour l*arrét, la peine , la victime , £t punit la pensée aussitôt que le crime, n
Lundi 28 janvier, — Le comité de sûreté générale était précédemment composé de vingt- quatre membres; immédiatement après la mort du Roi , il fut réduit à douze , et on cessa d'avoir égard aux mesures qui avaient été prises pour empêcher qn'il ne dépassât ses pouvoirs : toutes ces précautions furent écartées ; en vain Buzot demanda- t-il avec la plus grande force qu'il fut rétabli suivant son institution , et maintenu dans les bornes qu'on lui avait posées; il lui fut impossible d'y parvenir : le comité resta tel qu'il avait été réduit.
Les députés qui le composaient sont remarquables tant
aboyeurs à dix-hui( livres par jpur disent que je suis vendu à une faction. Ils ne savent donc pas qu'il n'y a personne d'assez riche pour acheter un journaliste voué aux principes? » Le mot est fier, mais est-il à sa place dans la houche de Prudhomme, Tapologiste de plusieurs des violences extrêmes de la Révolution dans ^e% Révolutions de Paris, et son détracteur passionné dans V Histoire générale des crimes commis pendant la Révolution? Toutes les opinions ont été successivement adoptées, soutenues et défendues par lui; il faut le prendre comme un thermomètre, mais non comme une conviction et un principe.
50 LA DEMAGOGIE A PAlllS.
par le rôle qu'ils avaient joué auparavant, que pai* la réputation qu'ils ont méritée depuis. Voici leurs noms : Bazire, Lamarque, Chabot, Legendre de Paris, Bernard de Saintes, Rovère, Maribon-Monteau, Tallien, Engrand» Ruamps, Jean de Bry et Duhem; de ce nombre, cinq sont.encore* au corps législatif; Lamarque, Legendre, Bovère, Tallien et Jean de Bry. Chabot et Bazire ont été guillotinés; tous les autres ont été arrêtés comme conspirateurs par ordre de la Convention elle-même, et ne doivent leur existence qu'au bienfait de l'amnistie. La première opération de ce comité fut de faire cerner le Palais-Royal, comme on l'a déjà dit; la seconde, d'arrêter les écrivains qui avaient osé dévoiler le moral de quelques-uns d'entre eux; et la troisième , de demander que quiconque serait convaincu d'avoir donné asile à Fassassin de Lepelletier serait incontinent mis à mort. C'était Bazire qui avait fiaiit cette proposition ' ; Robespierre lui-même avait eu horreur d'une pareille demande ; il déclara qu'il ne devait y avoir de privilèges pour personne, pas même pour un représentant du peuple ; que les lois existantes suffisaient. Il fit passer à l'ordre du jour.
« Loin de reporter les détails au centre, faites-les refluer vers la circonférence ; portez-les à vos administrateurs ; que le centre ne soit que celui de Faction et du mouvement , et non les ressorts qui les produisent et les entretiennent. Les réviseurs avaient reconnu le danger de ce système pour leurs projets liberticides , aussi ôtèrent-ils aux administrations départementales toute l'action dont elles étaient susceptibles pour la reporter au gouvernement dont ils protégeaient le pouvoir et l'accroissement. Tous les agents subalternes n'eurent alors de relations qu'avec les ministres, ne correspondirent qu avec eux, ne dépendirent uniquement que d'eux ; ils échappaient ainsi à une responsabilité qui ne pesait pas plus sur eux qu'elle n'avait d'effet sur les ministres eux-
1 A répoqoe da t8 janvier 1797.
3 l^e 21 janvier.
mêmes. Je le soutiens : si au Heu de rapporter tout au centre, vous ne laissez pas à vos administrateurs tout ce qu'il est en leur pouvoir d'opérer, votre gouvernement est nul ; il est dévoré parle double fléau de l'irresponsabilité et de l'anarchie. »
Nous donnons cet extrait d'un discours que Buzot prononça le 28 janvier sur un projet de décret relatif à Torganisation de la direction de la guerre, parce qu'il est le meilleur programme de la décentralisation telle que l'entendaient les plus intelligents des Girondins. La Montagne a fait triompher, par son Comité de salut public, par ses comités, par ses clubs et leurs affiliations innombrables, la centralisation terroriste. La vie locale a été tuée, le ressort organique brisé. Qui niera qu'aujourd'bui encore ce soit là le mal?
Mardi 29 janvier. — La même époque de 1793 fut remarquable par deux importantes dénonciations, l'une, contre Pache , ministre de la guerre , qui fut accusé de laisser les armées sans vivres, sans munitions, sans canons, et les soldats sans habits et sans souliers. Cette dénonciation eut le sort de, toutes celles qui avaient été faites cent fois contre le même individu; elle resta sans suite, et le ministre fut maintenu à sa place. L'autre dénonciation avait frappé le fameux commissaire ordonnateur Malus , que Dumouriez regardait, après lui, comme l'homme le plus essentiel à son armée ; cependant une partie de l'Assemblée voulait le décréter d'accusation pour de prétendues causes d'infidélité dans l'exercice de ses fonctions. L'Assemblée le renvoya absous, malgré l'opposition du parti montagnard, qui, craignant Dumouriez , et n'osant encore l'attaquer lui-même, cherchait à préparer sa perte, en lui enlevant tous ceux qui pouvaient assurer le succès de ses opérations.
Le numéro du 28 janvier des Annales patriotiques renfermait un placard du bourreau de Paris, que nous reproduisons :
« Paris, 23 janvier. Tan II de la République.
« Citoyens , j'apprends dans le moment qu'il coure le bruit
que je vends ou fais vendre des cheveux de Louis Capet. S'il en a été vendu , ce commerce infâme ne peut avoir eu lieu que par des fripons ; la vérité est que je n'ai pas souffert que personne de chez moi en rapportât ou en prit le plus léger vestige.
M Signé Sanson, exécuteur des jugements criminels.»
Mercredi 30 janvier, — On n*avait pas encore vu eu France de loi qui récompensât un homme qui en livrait un autre, lorsque le devoir de sa place ne lui en imposait pas l'obligation. Le 30 janvier 1793, la Convention nationale enfanta cette monstrueuse immoralité, en décrétant qu'il serait donné une somme de dix mille livres à quiconque découvrirait, arrêterait ou ferait arrêter l'assassiu de Lepelletier : ce décret fut heureusement inutile. Le même jour on lut une lettre du conseil de la commune de Forges-les-£aux, département de l'Eure , dont voici un extrait : « Un individu est descendu dans une auberge de cette commune pour y coucher : à sa taille, ses manières, son accoutrement et ses armes , disaient les auteurs de la lettre , on a cru reconnaître l'assassin de Lepelletier. Lorsqu'il a été couché, on lui a demandé son passe-port, il n'en avait point; on l'a invité à se rendre à la maison commune; mais au lieu d'obéir, il s'est tourné vers la ruelle de son lit, et s'est brûlé la cervelle d'un coup de pistolet. Les municipaux ajoutaient que d'après les recherches et les perquisitions qu'ils avaient faites dans les effets de cet individu, ils avaient effectivement reconnu Paris, assassin du député Lepelletier. »
Le même jour, le bataillon des Marseillais, qui avait terminé ses opérations à Paris , demanda à retourner dans ses foyers, et on lui en laissa la faculté. Le même jour encore la Convention décréta d'accusation une femme nommée Sainte-Glaire*, et trois ou quatre autres individus, dont un officier municipal, pour avoir chanté Domine salvum fac
^ Le Moniteur Tappelle Sophie Dy^vicart. (Note du DiurnaL)
regem et salvam fac reginam dans la petite commune de Rozet, département de l'Eure.
Le Républicain reproduit cette adresse datée du 20 janvier : « Les défenseurs de la République une et indivisible des quatre-vingt-quatre départements invitent leè citoyens journalistes à insérer dans leurs feuilles la note suivante, en réponse aux calomnies des esclaves.
Avis aux Gorsas, Brissot et autres intrigants, a Nous jurons d'être fidèles à notre poste, de défendre la liberté, l'égalité, la République une et indivisible, et de mourir plutôt que de souffrir qu'aucun tyran ou intrigant y porte la moindre atteinte.
«Paris, le 30 janvier 1793, l'an deuxième de la République. Signé : Manins , président, Lebrasse , secrétaire, FiLLiREL , secrétaire provisoire. »
Jeudi 31 janvier. — Ce fut le 31 janvier 1793 que la Convention nationale adjoignit une nouvelle portion du territoire conquis au territoire français ; effectivement ces conquêtes se faisaient d'une manière toute nouvelle. On ne disait point aux peuples étrangers : « Nous sommes entrés cbez vous par la force des armes , et vous êtes nos sujets » ; mais on les faisait assembler, on s'assurait d'bommes adroits à qui Ton faisait dire tout ce qui importait à l'intérêt du peuple conquérant ; on exaltait sa magnanimité , sa générosité ; on représentait sous les plus séduisantes couleurs l'heureuse liberté dont il apportait lés bienfaits ; on avait soin de traiter d'aristocrates, d'ennemis de leur pays, ceux qui osaient avancer une opinion contraire ; et toutes les voies ainsi préparées , on faisait délibérer la masse du peuple , toujours amie de la nouveauté, toujours disposée à donner raison à celui qui parle le premier; et dans toutes ces déliljérations , il n'y avait jamais qu'un parti qui se fit entendre. C'est en conséquence d'une décision de cette nature que la ville et le
pays de Liège émirent ua vœu de réunion à la République française : ce vœu fut accepté par la Convention nationale à l'époque que nous venons de rapporter ; et depuis ce jour jusqu'à celui où nous écrivons, les Liégeois ont formé un déparlement particulier de la France, sous le nom de département de rOurthe ^
Vendredi 1*' février. — Ce jour fut pour la France l'époque de ses plus grands revers et de ses plus cruelles calamités. On faisait depuis quelques jours des préparatifs guerriers contre l'Angleterre, qui, de son côté , en faisait depuis longtemps contre la France. Ce fut Brissot, chargé, dans un précédent rapport, de' présenter le tableau des injustices de cette nation contre nous , qui eut encore la mission de déclarer au nom du comité diplomatique que les Français ne devaient plus les souffrir impunément. Ces griefs, ou au moins ceux que Brissot produisit alors, ne sont pas dé nature à être rapportés dans cet ouvrage. Il observa que la Hollande, qu'il fit envisager comme soumise aux lois de l'Angleterre , devait être comprise dans la mesure qu'il allait proposer. Or, voici cette mesure, que la Convention décréta , à l'unanimité :
« P La Convention nationale déclare, au nom de la nation française , qu'attendu les actes multipliés d'hostilité et d'agression ci-dessus mentionnés*, "la République française est en guerre avec le roi d'Angleterre et le stathouder des Provinces-Unies ; 2* la Convention nationale charge le conseil exécutif provisoire de déployer les forces qui lui paraîtront nécessaires pour repousser les agressions, et pour maintenir l'indépendance, la dignité et les intérêts de la République française ; 3^ la Convention nationale autorise le conseil exécutif provisoire à disposer des forces navales de la République ainsi que l'intérêt de l'Etat paraîtra l'exiger, et elle
* Pour apprécier le suffrage universel à cette époque, il suffira de dire que sur 9,700 votants , 9,660 avaient demandé la réunion de Liège à la Fiance; 40 seulement y avaient été opposés.
^ Ces actes se trouvent dans un très-long considérant précédant le décret.
révoque toutes les dispositions particulières ordonnées à cet égard par les précédents décrets. »
Le même jour, l'Assemblée décréta qu'il serait fait une adresse au peuple anglais pour lui apprendre que ce n'était point à lui , mais à son gouvernement, qu'on prétendait faire la guerre. Ce fut Barère qui fît passer ce décret; il fut combattu par Marat , qui assurait que cette adresse était une dérision : c'est peut-être la seule chose sensée qu'il ait dite à la Convention pendant tout le temps qu'il y a siégé.
Samedi ^février. — L'énormité des dépenses s'accumulait tous les jours dans une proportion incalculable ; les recettes étaient absolument nulles, et ta valeur du signe monétaire, qui n'était réellement qu'une fiction , décroissait avec la confiance publique. Pour combler le vide , la Convention créa une masse de huit cents millions d'assignats « qui ne fit qu'en creuser davantage l'effrayante profondeur ; elle décréta eh même temps qu'il pourrait y en avoir en circulation pour trois milliards cent millions. Ce décret est du 1*' février 1793.
Le 2 du même mois , le fameux Pache , ministre de la guerre, tant de fois attaqué par la Gironde, tant de fois et si opiniâtrement défendu par le parti de la Montagne, et surtout par l'inconcevable Marat, fut enfin remercié ; on décréia en même ten^ps que son successeur aurait six adjoints choi> sis par lui , mais agréés par le Conseil exécutif, et qu'iia seraient responsables pour l'exercice des fonctions qui devaient être assignées à chacun d'eux.
On annonça le même jour que l'envoyé de France à Rome, nommé Basseville , avait été assassiné, par la populace de cette ville ; on fit pressentir que cette émeute avait été excitée par le Saint«-Siége, qui n'avait pas voulu consentir que les nouveaux emblèmes de la République de France fussent substitués à l'écusson royal. Indignés de cet assassinat, plusieurs députés s'écrièrent qu'il fallait aller brûler le Vatican. La Convention se contenta de décréter qu'il serait exigé une réparation éclatante de cet attentat, d'adopter le jeune
enfant de Basseville , et de faire quinze cents livres de pension à sa veuve.
« Des prisonniers français sont entres dans Cologne. Malgré la rigueur de la saison, ils étaient sans bas, sans chapeaux, presque sans habits. On leur demanda si l'on savait en France leur état de dénûinent. « Peut-être , répondirent-ils en fiers y) républicains. — Mais en ce cas, ajouta- t-on, sur combien de » recrues la France peut-elle compter ? — Sur la France , » répondirent-ils. » {Le Républicain du 2 février! 793.)
Dimanche 3 février, — Il y avait à Paris une association monstrueuse qui s'était formée des principaux auteurs des massacres de septembre; ces hommes, sans aucune espèce de fortune vivaient cependant dans une sorte de luxe qui, quoique extrêmement crapuleux, exigeait néann\oins de trèsfortes dépenses : qui payait ces brigands? c'est ce qu'on n a jamais su ; il parait même qu'on a peu cherché à le découvrir. Leur réunion s'était intitulée : Société des défenseurs de la République une et indivisible. C'est de cette horde que sont sortis la plupart des coupe -jarrets qui ont causé tant de désordres à Paris et dans ses environs ; ils délibéraient dans la salle des Jacobins pendant leur absence , et leur servaient d'émissaires. On voyait très-souvent les rues de Paris couvertes d'adresses et de pétitions de ces individu?, toutes plus atroces les unes que les autres. (Page 53.)
C'est cette société de prétendus défenseurs de la République qui se présenta à la barre de la Convention , le 3 février 1793 , pour demander que Pache , ministre de la guerre, destitué la veille, fîit rétabli dans ses fonctions. Peu s'en fallut que cette démarche hardie ne fit réhabiliter Pache ; car ce ne fut qu'après l'orage le plus violent et plus de deux heures de débats que la Convention passa à l'ordre du jour. Elle nomma ensuite un autre ministre par appel nominal , et la majorité des suffrages se réunit sur Beurnonville * .
^ Il avait servi sous Dumouriez comme général; il se déclara pour Bonaparte au 19 brumaire.
Extrait du Républicain du 3 février. — « Hier, 2 février, un enfant crioit et vendoit, maison de l'Égalité : Les Crimes de Louis XVI! Un homme le trouve mauvais et lui défend de crier davant.age; l'enfant répond que c'est son état, qu'il y gagne sa vie, et continue de crier : Les Crimes de Louis XVI! Cet homme tire son sabre et lui abat le poignet. »
Lundi A février. — Pendant l'Assemblée législative, on avait accusé plusieurs députés d'être aux gages de la liste civile, c'est-à-dire du Roi, et surtout les membres du comité de liquidation, comme ayant spécialement servi la -cour dans la partie dont ce comité était chargé. Dix d'entre eux furent arrêtés et traînés dans les prisons. La Convention se fit rendre compte, le 4 février 1793, des délits reprochés à ces députés; deux seulement, Marivaux et Lami, furent décrétés d'accusation, les huit autres furent mis en liberté.
Chambon * , maire de Paris , appelé à ce poste important par. le parti de Brissot, y avait été tellement abreuvé de dégoûts par la faction opposée, qu'il fut contraint de donner sa démission, ses forces et sa santé ne lui permettant plus de le remplir. Le conseil général de la commune accepta avec empressement cette démission qu'il avait provoquée lui-même , et arrêta le même jour que les sections seraient sur-le-champ assemblées pour élire un autre maire.
Maj'di 5 février, — Le 5 février 1793, les citoyens de la ville de Gand, dans la Flandre autrichienne, remercièrent la Convention de son décret du 15 décembre; ils la félicitèrent d'avoir détruit tous les privilèges qui séparaient les aristocrates belges du peuple , et la sollicitèrent de couronner ses bienfaits, en faisant de la Flandre un département français. A cette époque, Dumouriez était déjà poursuivi parles dénonciations ; on lut le même jour une lettre de ce général , dans laquelle il demandait que celle faite contre lui par un
' C'était un médecin qui, lors de sa nomination, était administrateur des hôpitaux, notamment de la Salpétrière.
58 LA DÉkAGOGlK À PARIS.
nommé Hassenfratz ' fût examinée» car il avait, disait-il, besoin de la confiance publique ; sans elle, il ne pouvait opérer aucun bien dans la carrière qu'il parcourait. Ceux qui entendirent avec quelque attention la lecture de cette lettre s'aperçurent que Dumouriez commençait à s'abandonner à rinquiétude, qu'il donnait prise silr lui à ses ennemis; en efFet , ses ennemis sentirent sa faiblesse , poursuivirent leurs manœuvres avec tant d'opiniâtreté, que le général, quelque adroit qu'il fût, ne put leur résister : en voulant se défendre, il se perdit lui-même. — Le même jour, la section dite du Finistère, ou plutôt quelques individus qui en faisaient partie, communiquèrent au conseil de la commune un arrêté par lequel tous les biens des citoyens de cette section devaient servir d'hypothèques au papier-monnaie. Il est bon de remarquer que ceux qui avaient pris cet arrêté n'avaient pas peut-être vingt sols de revenu chacun. On ordonna, avec beaucoup d'éloges , la mention civique de cette générosité. La Convention vota la suppression de tous les signes de royauté sur les monnaies de la République française.
Guerre du général Santerre contre les chiens et les chats du département de Paris» Proposition de Prudhomme au sujet de la disette.
a Peu de commandants de places fortes et de généraux d'armée ont porté l'esprit de prévoyance et la sagacité aussi loin que notre brave Santerre. Il a ouï dire que dans les villes assiégées, quand les vivres viennent à manquer, on commence par se défaire des chiens et des chats. Nous n'avions pas cru Paris déjà susceptible d'une telle mesure; mais Santerre n'est pas de ces hommes qui veulent voir le danger pour y croire. Le voilà calculant ce que les chiens et les chats de tout le département peuvent consommer par jour l'un portant l'autre. Il trouve par approximation qu'on
^ Cet homme, jacobin forcené, fat un des plus dangereux ennemis des Girondins. 11 avait de Finstruction et des talents, et devint dans la suite professeur de physique à T Ecole polytechnique.
ue risque rien de l'évaluer à la nourriture de quinze centi» citoyens, c'est-à-dire que voilà dix sacs de farine perdus par jour, ou trois milliers pesant d'une denrée de première nécessité. En conséquence de ce résultat , qui certes mérite considération,. notrç brave général propose une croisade contre les chiens, les chats et autres bouches inutiles.
» ... Opposons-lui une idée plus pacifique et qui ne coûterait la vie à personne. Chaque dimanche encore, sans y manquer, il y a au moins un pain béni dans chaque paroisse dans l'étendue de quatre-vingt-cinq ou de quatre-vingt-six départements; ce pain bénit, qu'on faisait autrefois avec de la fine fleur de farine et qui était une brioche, n'est plus aujourd'hui, il est vrai, que du pain de ménage; mais c'est toujours du pain, et il y a bien chaque fois quatre livres pesant. Or, nous comptons à présent au moins cinquante mille municipalités en France ; à deux paroisses Tune dans l'autre, c'est cent mille pains de quatre livres par semaine , ou seize cent mille livres de pain par mois de gaspillé, de perdu... Les fidèles mâchent à peine en chantant cette demi-bouchée et la rejettent le plus souvent sans l'avaler... Le Dieu de la nature peut-il se fâcher si on retranche de dessus ses autels une offrande dont il n'a que faire et qui est en pure perte?
Ce sublime expédient : supprimer le pain bénit pour remédier à la disette, — trouvé par Prudhomme ,' est suivi d'une autre proposition que nous transcrivons, parce qu'elle atteste Texistence d'un usage qu'on ne soupçonnerait pas avoir persisté jusqu'au mois de février 1793.
« Un usage qui consomme encore plus de sacs de farine , c'est la poudre dont les hommes et les femmes surchargent leurs cheveux. Ne gaspillons pas nos denrées de première nécessité , et méritons les bienfaits de la nature par Fusage que nous saurons en faire; que les citoyens et citoyennes renoncent donc à la poudre. Les femmes n'en seront pas moins aimables et les hommes n'en paraîtront que plus mâles. »
LA DEMAGOGIE A PAIUS.
Prudhomme dénonce le grand diner du général Dillon.
«... Dans la motion à la commune où Santerre invite les citoyens à foire eux-mêmes dans le jour une déconfiture de leurs chiens et de leurs cbats , il propose auparavant à la classe aisée des habitants de Paris, amis du bien public, de remplacer deux jours par semaine sur leur table le pain par du riz et des pommes de terre. Qu'eût dit le brave Santerre s'il eût assisté au repas splendide de mardi 5, donné par le général Dillon, mandé à Paris pour rendre compte de sa conduite, et dont le rapport devait se faire le lendemain même? Il y avait trente de nos législateurs républicains, dont plusieurs de la Montagne : Qazire, Chabot, Fabre d'Églantine, Merlin, Camille Desmoulins avec sa charmante femme, Camot, Delmas, du comité militaire, etc. Ce n'était point un banquet de Spartiates : on n'y mangea pas que des pommes de terre et du riz à l'èau; il y eut encore autre chose que du bon pain de froment; la valeur de ce dtner eût suffi pour dédommager Paris de tous les dégâts que peuvent occasionner les chiens et les chats. Les vrais sans-culottes ne dfnent pas ainsi : le luxe de ce repas fut porté jusqu'à Tindécence, et ce n'est pas le premier que Dillon donne à nos législateurs ^.. Dillon emploie toutes les ruses de la cour; il est venu aussi à notre bureau; il comptait tirer quelque avantagCjde cette visite, mais aucune considération ne peut nous arrêter ; la vérité , l'intérêt de la patrie, voilà nos seuls guides. Nous ne donnons ni ne recevons jamais à diner. »
Mercredi G février, — On a regardé chez tous les peuples avec une sorte d'horreur ceux qui, voyant leur patrie déchi-
' Le comte Arthur de Dillon fut Tami de Camille, qui se compromit pour le défendre, Tami de Lucile, à laquelle il était lié peut-être par un tendre sentiment; aussi Prudhomme ne manque pas de désigner Lucile parmi les convives. Dillon périt victime d'une de ces absurdes accusations de trahison qui planaient sur tous les généraux. II joua, but et s'enivra dans sa prison jusqu'au jour où il monta à la guillotine , le 5 avril 1794.
IJI
rëe par la guerre, se sont réunis à ses ennemis, ou seulement se sont réjouis de ses malheurs; c^est ce principe tutélaire de la sûreté et de la force des nations qui a dépopularisé, même chez nos ennemis, la cause des émigrés français, quelque plausibles que pussent être les raisons qui les avaient obligés de quitter leur patrie. Cependant, comment a-t-il pu se faire que la Convention nationale , qui jetait de si hauts cris contre ceux des Français qui avaient joint leurs armes à celles de l'étranger, ait reçu dans son sein et comblé d'éloges une classe de fugitifs hollandais se décorant du nom de patriotes, qui venaient avec impudence la féliciter d'avoir déclaré la guerre à leur propre pays ?
C'est le 6 février 1793 que celte députation solennelle de prétendus patriotes se présenta à la barre de la Convention, où elle fut reçue^e la manière la plus honorable et en même temps la plus amicale. Ne pourrait-on pas dire de cette assemjbrlée : « Vous qui privez de leurs. biens, qui bannissez à jamais, qui frappez de mort ceux qui dépassent seulement les limites de votre territoire, comment osez-vous traiter comme vos frères, comme vos amis, des malheureux qui viennent vous féliciter des calamités que vous allez répandre sur la terre qui les a vus naître? »
Le même jour une députation des Rauraques * vint exprimer à la barre de la Convention son vœu de réunion à la République française. *
Jeudi 1 février. — Un des points que les révolutionnaires avaient le plus à cœur pour la réussite de leur système de nivellement de tous les états, était que l'armée, loin d'y porter obstacle, en devtnt au contraire le moyen le plus actif. C*est pour arriver à ce but que Dubois-Crancé , après un immense rapport au nom du comité appelé de défense générale, proposa le 7 février un nouveau système militaire. Les troupes de toutes les arme$ devaient être refondues dans de nouveaux cadres. On aura peine à croire que l'antago-
1 Des députés des cent-vingt communes de Rauracie, réunis à Porentruy.
niste le plus opiniâtre de Cette proposition fut ce même parère qu'on a vu dans la suite outrer avec tant d'extravagance le délire du bouleversement : il s'écria qu'on voulait tout désorganiser, au moment où il s'agissait de combattre; qu'on voulait tout perdre , que c'était livrer la France aux armes de l'étranger. Ce jourrlà, la Montagne « dont il devait deve* nir un des plus redoutables coryphées , semblait vouloir s'écrouler tout entière sur lui.
Le même jour, un décret autorisa le conseil général de la commune de Paris à imposer quatre millions sur ses habitants ' ; enfin le conseil de la même commune trouvant que les honoraires qui avaient été assignés à la place de maire avaient été portés trop haut, prit le 7 un arrêté qui invitait les sections à les réduire. Ce traitement était de soixante* quinze mUle livres.
Vendredi S février. — Le 8 février 1793, la société dite des Défenseurs de la République, mais effectivement composée des principaux meurtriers de septembre, vint demander le rapport du décret qui ordonnait la poursuite des auteurs de ces lugubres forfaits. Celui qui portait la parole en leur nom se nommait Roussillon * ; il osa soutenir que ceux qui qualifiaient cette exécution d'odieux assassinats étaient des contre -révolutionnaires, des assassins du Champ de Mars eux-mêmes; enfin, il eut assez d'impudence pour en faire l'éloge. Une quantité considérable de députés appuyèrent cette pétition , et conclurent comme ses auteurs au rapport du décret. Parmi ces protecteurs d'assassins , le journal le Moniteur mentionne les noms d'Albitte, de Poultier, Bourbotte et Bentabolle : leurs réclamations ne furent pas vaines. Malgré l'opposition courageuse de quelques députés, qui luttèrent contre ces furieux pendant plus de deux heures, la
^ Cet argent était destiné à convrîr les dépenses causées par Tachât de subsistances.
^ Ce Roussillon devint juge du tribunal révolutionnaire et se monti'a des plus acbamés contre la Reine.
Convention nationale ordonna que F exécution de son premier décret contre les septembriseurs serait suspendue. C'est par cette dénomination que dans la suite ont été désignés ces brigands d'une espèce nouvelle.
Samedi 9 février. — Après la retraite du roi de Prusse de la ville de Verdun , on poursuivit avec vivacité non-seulement ceux qu'on soupçonna d' avoir favoriséTentréedeceprincedans la ville, mais encore ceux qu'on sut avoir obéi à ses ordres pendant le peu de temps qu'il en resta maftre. Le 9 février 1793, la Convention s'occupa de. cette afFaire ; elle décréta d'accusation Tex-évéque de Verdun et les chanoines de son chapitre, qui, heureusement pour eux, avaient pris la fuite. Les gendarmes de service qui avaient exécuté les ordres du Roi furent aussi décrétés d'accusation ; les officiers de l'administration du district et de la municipalité furent déclarés inéligibles à toutes Cc^ictions publiques pendant tout le temps de la guerre.
Le même jour, des sections de Paris se présentèrent à la municipalité , l'invitèrent à déposer enfin des pouvoirs dont elle n'était que provisoirement revêtue et à les céder à des hommes nommé» pour en exercer de permanents. La municipalité provisoire n'aimait pas de semblables avertissements. Quoique le système d'association qu'on voulait établir en France fût, disait-on, le plus républicain possible, cependant à peine commençait-il à nattre que chacun voulait se perpétuer dans ses plus indifférentes fonctions. On verra d»is la suite combien cette ambition fit de progrès.
Dimanche 10 février. — Il s'était établi k l'hôtel de la mairie (auparavant du président du parlement), à Paris, un comité fameux par les brigandages, les escroqueries, les atrocités qu'on lui a reprochés , et qu'on lui a assez bien prouvas depuis ; c'était le comité de surveillance de la commune du 10 août et du 2 septembre. Lors des massacres et des dépouillements qui eurent lieu dans ces deux journées ,
(iV LA DEMAGOGIE A PARIS.
on avait apporté dans ce comité, où siégeaient les nommés Panis, Sergent, Marat, Leclerc et quelques autres, une quantité considérable d'objets précieux; dont le plus grand nombre ne se sont jamais retrouvés. En vain, à diverses reprises , des commissaires nommés par les sections exigèrent-ifs que ceux qui en avaient été dépositaires en rendissent compte ; en vain dénoncèrent-ils aux tribunaux ceux que des preuves incontestables déclaraient spoliateurs d'une partie de ces objets; jamais il ne fut possible de faire prononcer la justice sur cette hideuse affaire, dans laquelle Panis, Sergent, Marat, Taltien même, en. qualité de secrétaire de la commune à cette époque, se trouvaient gravement compromis.
Le 10 février 1793, une députation de la section dite des Halles vint demander à. la Convention que ces individus fussent tenus de rendre leurs, comptes sur cet objet , ne fût-ce que par délicatesse : ils répondirent qu'ils n'avaient point de comptes à rendre, et la Convention passa à l'ordre du jour.
Lundi 1 1 février. — On était encore aux jours de la plus rigoureuse saison de l'année; la pénurie des subsistances se faisait sentir de la manière la plus effrayante ; le papier-monnaie perdait tous les jours , les marchands de blé n*en voulaient donner pour ce papier qu'à un prix exorbitant; des insurrections, dont le manque de grains était ou le prétexte ou la cause, se manifestèrent de toutes parts , sans qu*il fût possible de les arrêter. Tous les soirs, les sections s'occupaient tumultuairement de cet objet , et le pain que la municipalité avait cru devoir taxer trois sous la livre en assignats, était chaque jour sur le point de manquer. On voyait, depuis» onze heures du soir, à la porte des boulangers , de longs rassemblements qui attendaient jusqu'à neuf heures du matin la médiocre portion de pain que souvent ils ne pouvaient obtenir. Ces rassemblements , depuis appelés queues par les Parisiens , toujours disposés à rire des choses les plus tristes, ont duré plus de deux ans, et se sont étendus à tous les objets
d^uDe consommation journalière. Le 11 février 1793, des commissaires des sections vinrent déclarer à la Convention que sans pain il n'y avait ni République ni lois ; que la faim n'avait point d'oreilles. Un de ces commissaires, dont les expressions parurent un peu trop hardies , fut mis en arrestation. Il est certain que les impertinences qu'ils débitèrent avaient été imaginées par le parti de la Montagne lui-même pour exciter un mouvement ; mais voyant que le coup était manqué, ils les abandonnèrent.
Mardi \2 février. — La Convention, dans le sein de laquelle les pétitionnaires de subsistances venaient tous les jours répandre l'alarme , voulut savoir du ministre de l'intérieur si effectivement Paris était sur té point d'en manquer. Le ministre répondit que ces craintes n'étaient pas dénuées de fondement; il assura en même temps qu'on avait pris des précautions pour prévenir toute disette; mais il ne*put dissimuler qu'on avait un besoin très-pressant de fonds pour se procurer des graiiis ; il demanda que la trésorerie fût autorisée à en faire les avances à la commune de Paris. La Convention ajourna cette proposition au lendemain. Pendant cette journée on s'occupa dans toutes les sections de l'importante question des subsistances, et la Convention nationale de l'organisation de l'armée. Après une longue discussion , où le génie révolutionnaire se reproduisit sous toutes les formes, il fut décrété qu'à compter de la publication de la loi il n'y aurait plus distinction ni différence de régime entre, les troupes appelées régiments de ligne et les volontaires nationaux.
On a regardé ce décret comme un des actes les plus importants pour le succès de la Révolution ; mais ce qui a surtout étonné , c'est que , vu l'attachement des soldats pour leurs anciens corps, il n'en soit pas résulté les plus grands désordres * .
1 L'enthousiasme de la patrie et de la liberté a suppléé à tout.
Mercredi \^ février, — Après le 10 août, la commune de Paris avait envoyé dans les départements une foule d'agents ./jui avaient commis , les uns , les plus ineptes extravagances , les autres, les plus coupables extorsions. Les administrations qui, à cette époque, n'étaient pas encore désorganisées, avaient fait arrêter plusieurs de ces agents. Comme ceux-ci avaient un appui dans la Convention , ils lui adressaient journellement des plaintes contre les aristocrates qui, disaientils , avaient fait arrêter les patriotes les plus purs pour £airé la contre-révolution. Du nombre de ces patriotes purs ainsi incarcérés était un nommé Royou, dit Guermeur, dont le frère avait été Tannée précédente mis en accusation pour avoir défendu la royauté et le Roi avec trop de chaleur ' : celui dont il est ici question poussait la démagogie encore plus loin que l'autre n'avait porté l'amour des rois. 11 était le protégé particulier de Marat , qui en faisait fréquemment l'éloge dans ses feuilles sanguinaires. Le 13 février 1793, il fut question à l'Assemblée nationale de la détention de Royou. Cette discussion n'est remarquable que par les fureurs, par les démonstrations de rage, par les grossières injures que vomit Marat contre ceux qui se refusaient à la mise en liberté de son protégé ; il s'agitait sur son siège ou courait dans la salle comme un forcené : « Taisez-vous , » disait-il , « taisez-vous , malheureux , laissez parler les patriotes ! — Vous êtes des gredins, des coquins, des aristocrates ! » ajoutait-il ailleurs. « Tais-toi , brigand , » en se toumaiit à droite ; « tais-toi , conspirateur , » en regardant à gauche ; « faites vider ces tribunes, où des misérables osent m'insulter! »
Jamais maniaque plus frénétique ne se débattit avec plus de violence au milieu d'une bande de convulsionnaires que Marat dans la Convention pendant cette séance. Ce hideux personnage ne put obtenir néanmoins ce qu'il désirait ; l'Assemblée passa à l'ordre du jour.
^ L*abbé Royou, l'auteur de VÂmi du Roi opposé à F Ami du peupie de Marat.
Jeudi \i février, — Le 14 février 1793, Barère présenta un nouveau système d'organisation pour le ministère de la marine, entièrement calqué sur celle du département de I9. çaerre. Sur sa demande, la Convention décréta qu'il y aurait un ministre principal et six adjoints qui lui seraient subordonnés, mais dont les fonctions seraient cependant déterminées par des dispositions particulières. Le ministre de la guerre annonça le même jour à l'Assemblée que le général Miranda venait de s'emparer, sur la* rive droite de la Meuse , d'un fort hollandais appelé Herstensveert , poste qu'il regardait comme très-important pour la suite des opérations de la campagne.
Vendredi \^ février, — Dans la première session de l'Assemblée conventionnelle on avait formé un comité chargé de présepltr un projet de constitution suivant le système républicain; comme alors le parti jacobin n'avait pas l'influence que lui donna depuis le jugement du Roi , ce comité avait été composé des hommes les plus instruits et les plus capables par leurs lumières de discuter de pareilles matières ; on n'y trouvait que le seul Danton de jacobin : ils préparèrent leur ouvrage ; mais à la disposition' des esprits ils s'aperçurent bientôt qu'ils ne viendraient jamais à bout de le faire passer, si toutes les bases n'en étaient absolument démocratiques et conformes au système que paraissaient avoir adopté leurs adversaires. Gondorcet , qui fut choisi pour rédiger ce plan , le présenta le 15 février 1793.
Toutes les places, toutes les fonctions étaient électives; les députés, les juges , les administrateurs étai^t immédiatement nommés par le peiiple; le mode d'élection par Tintennédiaire d'électeurs avait paru trop aristocratique, trop attentatoire aux- droits du peuple. Eh bien, qui jamais aurait pu le penser? ce plan fut regardé par les jacobins comme une œuvre royaliste et contre -révolutionnaire. — Ce même jour, réunion des États du prince de Monaco à la France ; — nomination du citoyen Pache à la place de
maire de Paris. Sur 15,191 votants, il réunit 11,881 suffrages.
« Le 15 février arrivé , aux termes du décret, le projet est lu à la Convention , précédé d'un long discoivs rédigé par Tun des plus renommés de nos législateurs (Gondorcet). Gomment se fait-il que cet événement ait été reçu avec une espèce de froideur?... Déjà plusieurs membres du club des Jacobins, qui semblent prendre à tâche de le compromettre, s'en vont disant que la nouvelle constitution est rolandiste , brissotine et girondine : « G'est, disent- ils, du marquis de » Gondorcet, de l'abbé Sieyès tout pur! » Eh, mes amis ! pourquoi toujours mettre enjeu les personnes?... Que penser des Jacobins de Paris , qui , à la première vue , déclarent que le plan de constitution ne vaut rien, et qui arrêtent d'en présenter un autre dans quinze jours? G' est aller vite en besogne. » {Révolutions de Paris.)
Du recrutement.
« Pour résister à l'Europe conjurée contre nous , il nous faut six cent mille hommes ; nous les aurons ; ils vont partir. . . L'Assemblée nationale a mis à la disposition du ministre tous les hommes non mariés depuis seize jusqu'à quarante ans, qui n'auraient pas d' enflants. Gette mesure extrême est une injure faite au civisme des Français par leurs représentants. Quoi ! la Gonvention a-t-elle cru que les citoyens qui peuvent marcher contre l'ennemi ne s'empresseront pas de le faire comme il est arrivé l'année dernière?... L^amour seul de la liberté suffira pour enflammer nos jeunes héros. Le républicain ne vend pas son sang, il le donne... Le décret demandait au département de Paris douze mille hommes. Le nombre à fournir par chaque section est en conséquence de cent soixante-six. Le lendemain même la section de la Réunion présente pour sa part deux cent vingt volontaires , presque tous armés et équipés.
FÉVRIEU 1703. C9
» ... Raisonnons un instant d'après l'hypothèse de la Convention» c'est-à-dire en supposant que l'inscriplion volontoire ne* suffira pas aux besoins de la cause de la liberté , et voyons comment il faudrait exécuter ce décret... Lorsque nos armées seront dehors , il faudra bien que ceux qui resteront vivent, et que ceux qui reviendront puissent trouver des aliments pour se nourrir. Il est donc nécessaire de trouver en France assez de bras pour cultiver la terre , pour en recueillir les productions ( car Fautomne dernier, dans le département de la Gôte-d'Or, les blés sont restés sur pied faute de moissonneurs ), et de garder ces bras dans les lieux mêmes où croissent ces productions, c'est-à-dire à la campagne. Les villages ont beaucoup fourni Tannée dernière , et ne poun*aient pas faire cette année de semblables sacrifices. Si le zèle les emportait au delà de leurs facultés , la nation , pour son propre intérêt, devrait s'y opposer elle-même et réprimer leur ardeur. C'est aux villes, qui la plupart ne s'alimentent que par le luxe, à fournir encore un double contingent; qu'il n'y reste que le nombre strictement nécessaire pour les arts utiles , et que tout le res.te parte , en commençant par les prêtres.
» L'Assemblée n'a pas eu les mêmes craintes pour la marine : c'est que de toutes parts les matelots accourent... Nos marins , il faut l'avouer, auront bien plus de dangers à courir, ou du moins de difficultés à vaincre. Nos soldats de terre , à mesure qu'ils pénétreront dans les pays étrangers , feront continuellement des recrues ; le peuple se joindra à eux, les secourra, les fêtera, s'enrôlera dans leurs bataillons; mais nos marins ne rencontreront sur mer que des ennemis. » {Révolutions de Paris.) •
Samedi 16 février. — Le 16 février 1793, le conseil de la commune invita tous les citoyens de Paris à souscrire pour la construction d'un ou de plusieurs vaisseaux de guerre destinés à combattre les Anglais. Voulant donner l'exemple du
70 LA DEMAGOGIE A PAHiS.
patriotisme , les membres du conseil souscrivirent sur-lechamp pour dix ou douze mille livres, qui n'ont jamais été payées. Il fut arrêté également que les sections seraient invitées à ouvrir de semblables souscriptions dans leur arrondissement respectif. Toutes ces mesures furent exécutées, et restèrent sans effet.
Le même jour, l'Assemblée décréta que le comité de constitution était dissous, conformément à la déclaration qui avait été faite lors de sa formation ; elle décréta encore que tous les membres de cette Assemblée qui auraient rédigée des plans de constitution pourraient les faire imprimer aux frais du trésor public. On ne profita que trop de cette permission, non<seulement pour Tobjet déterminé, mais encore pour inonder le public de mille fariboles qui ont porté le délire et le fanatisme dans une multitude de têtes faibles qui, sans cela, seraient aujourd'hui des hommes sages, d'excellents pères de famille utiles à leur pays , et qui en sont devenus le plus épouvantable fléau.
La situation en février.
En ce moment, les nécessités sont terribles. Qu'elles aient été provoquées par des violences sauvages, qu'elles eussent pu être évitées, c'est un point qu'il n'y a pas lieu de discuter ici. Nous sommes en présence d'un péril effroyable et d'une énergie grandiose. £n vingt-deux jours, l'armée, la marine, les ministères reçoivent une organisation, tandis que la guerre civile éclate à Lyon,. en Vendée, que l'émeute et la disette agitent Paris, et que l'Europe se lève pour écraser la République. Un girondin , un enthousiaste, qui a partagé sa foi entre Dieu et Thumanité, est saisi par ce spectacle; le flot de sang que son sang va grossir lui apparaît. Partagé entre l'espoir et l'épouvante, il s'écrie:
Journal des Amis, de Fauchet, 16 février. — « L'ancien monde touche à son terme; il va bientôt achever de se dis* soudre : un second chaos doit précéder la création nouvelle; il faut que les éléments de la nature sociale se mêlent, se
combattent , se confondent pour faire ëclore la société véritable; c'est la g[uerre universelle qui va enfanter la paix de Ttinivers, c'est P entière dissolution des mœurs qui va créer la vertu des nations, c'est le malheur de tous qui va nécessiter te bonheur général.
» Nous sommes au moment le plus terrible de la crise de l'humanité. J'avoue que la philosophie qui Ta préparée pouvait l'adoucir et cendre moins douloureux ce second enfanteoQent de la nature; mais la philosophie, dont l'invocation est sur toutes les lèvres , n'a point encore d- empire sur les âmes : on en sent le besoin partout, on n'en trouve la réalité nulle part. Rien de plus opposé à la philosophie que ces tètes dominantes et prétendues législatives qui n'ont pas même les éléments des mœurs ni les principes du sens commun. Avec le matérialisme on a la morale des brutes; avec l'irréligion on*a la dissociabilité même; avec Tirréflexion habituelle on a l'impuissance de faire des lois stables et de créer un gouvernement ; avec toutes les passions sans frein on a tous les maux sans remède. »
Dimanche 1 1 février, — Aussitôt que la première assemblée nationale fut formée, l'intrigue, la ruse l'environnèrent et présidèrent à ses projets, à toutes ses délibérations. Lorsqu'on voulait préparer une loi importante ou quelque grand événement, on faisait arriver des départements à Paris, ou même on faisait signer sur-le-champ par de prétendus citoyens de ces provinces une multitude d'adresses, dans lesquelles on demandait avec instance telle loi ou tel événement. Lorsque la loi était faite ou que l'événement était consommé, on usait du même moyen pour en consolider les effets ou les suites; c'étaient des félicitations et des actions de grâces qu'on faisait venir de toutes les parties de la France, le tout pour le même prix et es^actement de la même manière. « Citoyens législateurs, disaient de dociles échos de l'est à Touest, du nord au midi, soyez certains de notre reconnais-
sance éternelle ; restez à voti*e poste , vous avez sauvé la patrie ! » On ne saurait croire à quel deg^ré celte tactique se perfectionna dans les assemblées suivantes; il n'est pas de sottises, pas d'extravagances, pas d^atrocités qu'on n'ait débitées par ce moyen ; de sorte que s'il fallait juger la France par ces adresses, réellement on ne pourrait s'empêcher de prendre ses habitants pour une peuplade d'insensés ou de cannibales.
Le 17 février, le député Ysabeau (il était prêtre) fil un résumé de toutes les adresses depuis le jugement du Roi. Voici ce qu'il faisait dire aux citoyens d'une section de Lyon, appelée section de Brutus :
« Les républicains de Lyon, section de Brutus, dignes de porter ce nom auguste, » disait Ysabeau, « par l'énergie de leurs sentiments, demandent que la sainte journée qui nous a délivrés du dernier de nos tyrans soit une fête mémorable pour les amis de la liberté , et que son retour se marque chaque année par la chute d'une tête royale, afin que la race funeste des rois, bientôt éteinte, laisse toutes les nations dignes de célébrer la fête de leur mort. »'
Lundi \% février. — La Convention s'occupa de l'organisation de Farinée , ou plutôt des moyens de la recruter. Les députés qui prévoyaient qu'au bout d'un certain temps l'ardeur des combats pourrait se refroidir, au moins dans l'esprit de ceux qui ne sont destinés qu'à y gagner des coups de fusil, voulaient que chaque commune fût tenue de fournir un contingent d'hommes déterminé d'après sa population, et qu'on employât la voie du sort. On rejeta cette proposition.
Le même jour, la Convention procéda à l'élection d'un ministre de la marine ; elle fit choix du mathématicien Mongè, qui avait déjà été à la tête de ce département. C'était un homme très-révolutionnaire , très-habile dans les mathématiques et très-peu marin : la première qualité était suffisante ; alors, il n'en fallait pas davantage.
Mardi \9 février. — Le 19 février 1793 fut remarquable
par une très-grande générosité de la Convention envers les États-Unis de l'Amérique, dont elle espérait que l'assistance dans la guerre universelle qu'elle allait soutenir lui serait extrêmement avantageuse; elle décréta, sur le rapport du girondin Boyer-Fonfrède , que tous les ports des colonies Grançaises seraient ouverts aux vaisseaux américains; que toutes les denrées exportées ou importées par ces vaisseaux ne payeraient à leur sortie ou à leur entrée soit dans les colonies, soit eu France, que les droits perçus sur celles apportées par des vaisseaux français. Après ce décret, la Convention chargea le conseil exécutif de tâcher d'obtenir dès États-Unis une réduction de droits semblables. Il serait difficile de citer une manière plus généreuse de négocier.
Le même jour on s'occupa presque exclusivement de. la formation de l'armée ; on adopta ce système hardi qui forma dans la suite et presque en un instant plus d'un million de soldats. Le décret qui fut rendu doit être classé parmi les plus extraordinaires époques de la Révolution; il fut ainsi rédigé : "
Loi qui constitue les gardes nationales en état de réquisition permanente,
a La Convention nationale déclare à tous les Français que les despotes coalisés menacent la liberté. En conséquence elle décrète :
» Art. 1". Tous les citoyens français depuis l'âge de dixhuit jusqu'à quarante ans accomplis, non mariés ou veuf» sans enfants, sont en état de réquisition permanente jusqu'à l'époque du complément du recrutement effectif de trois cent mille hommes de nouvelle levée, décrétée ci-après.
« Art. 2. Le Conseil exécutif, et subsidiairement les généraux des armées de la République, pourront requérir lesdits citoyens ; les généraux en rendant compte au conseil exécutif, le conseil exécutif à la Convention, du nombre de ceux qui auront été requis et des départements à qui les diverses réquisitions auront été faites. »
Mercredi 20 février. — Le 20 février 1793, un M. Faure, ag[ent de l'ambassadeur Basseville assassiné à Rome, rendit un compte nouveau de ce meurtre, qu'il n'hésita pas d'attribuer à de perBdes machinations de la cour de Rome. Il apprit aussi que tous les jeunes artistes français qui se trouvaient dans cette ville ou qui y voyageaient pour leur instruction, y étaient exposés sans cesse à toutes sortes d'avanies et de persécutions.
On avait imprimé dans une note du projet de constitution lu par Condorcet, mais comme variante seulement, que l'Assemblée législative se diviserait en deux sections pour la discussion des lois; que cependant aucune délibération ne pourrait être prise dans l'une ou l'autre de ces sections; et qu'aussitôt cette discussion terminée , elles se réuniraient pour la discussion générale. Eh bien , cette même Convention qui depuis a formé un corps législatif en deux chambres , avec des pouvoirs et des droits absolument indépendants l'un de l'autre ' , fut si effrayée de cette ombre de deux chambres, quoiqu'elles ne fissent pas partie du projet, qu'elfe décréta que les exemplaires où cette variante était consignée ne seraient pas envoyés aux départements. Ce n'est pas la seule contradiction bizarre qu'on pourra relever dans la conduite de cette longue Assemblée.
Jeudi 21 février. — Le 21 février, le département du Var ( portion de la Provence ) fut dénoncé par Cambon comme fédéraliste , 1^ pour avoir levé un bataillon qui devait se rendre à Paris pour y protéger la Convention contre les foctieux dont Marat , Robespierre étaient lé.s chefs ; et en second lieu, il l'accusa d'avoir pris des fonds dans les caisses publiques pour achat de grains, dont les peuples de Provence étaient absolument dépourvus. Les arrêtés du département du Var furent cassés. Cette affaire est remarquable par les fureurs de Marât contre les prétendus fédéralistes du Var.
Le soir du même jour, le buste de Michel Lepelletier, pré-
^ Le Conseil des Anciens et le Conseil des Cinq cents.
sente par Félix son frère , fut placé dans la salle de l'Assemblée, à eôté de celui de Brutus. Il avait été fait par Flëuriot, depuis^ maire de Paris pendant le régime atroce de la Terreur. Le même jour, Dubois-Grancé fut élu président ; Julien, Malarmé et Gharlier furent choisis pour secrétaires.
. Vendredi 22 février. — Le 22 iSévrier 1 793, plusieurs communes de la Belgique, et entre autres la ville de Bruges, firent déclarer à la Convention que leur vœu le plus ardent était d'être réunies à la France.
Le même jour, on lut une adresse du département du Lot qui avait ordonné la célébration d'une fête publique en honneur de la déclaration de guerre à l'Angleterre et à la Hollande. On ne s'attendait sans doute pas à des réjouissances semblables; cependant la Convention voulut que cette adresse fût mentionnée honorablement dans son procès-verbal, et insérée au bulletin.
Il avait été arrêté que le contingent de la ville de Paris pour le recrutement de l'armée serait de douze mille huit eents hommes , ce qui faisait cent soixante-dk hommes ou à peu près pour chaque section. Celle dite de la Réunion se présenta à la Convention le 22 février, et déclara qu'au lieu de cent soixante-six combattants, elle venait en offrir deux cent vingt. « Que les aristocrates , dit son orateur, que de lâches modérés viennent maintenant nous dire que la mort du dernier des rois est un mal; taisez-vous, hommes indignes de la liberté! puissiez*vous rentrer dans le néant, dont F Éternel vous a tirés !
» Allez, représentants d'un peuple invincible, continuez votre illustre carrière ; déjà les vertus du sénat romain s'éclipsent devant vous ; loin de votre sein toute modération dangereuse; la fermeté fut toujours le partage des vrais républicains ; vous avez détruit' un roi , un tyran ; ce trait sublime vous fait passer à l'immortalité. » Cette adi*esse fut honorablement mentionnée au procès-verbal, et l'Assemblée en ordonna l'impression.
Samedi ^'i février, -r- Le 23 février 1793, les prétendus républicains de Marseille , ceux qui avaient le plus efficacement opéré, comme on disait alors, dans les prisons de Paris et ailleurs , firent passer à la Convention une adresse dans laquelle ils se plaignirent de sa sévérité à poursuivre les auteurs des^événements de septembre : « Le décret que vous avez rendu à cet égard, ajoutaient-ils, ne peut être qu'un sujet de dissension entre les conventionnels, et un prétexte pour poursuivre les patriotes les plus purs et les plus républicains. Législateurs, n'accordez pas ce triomphe aux contrerévolutionnaires, rapportez votre décret. »
Pendant qu'on écrivait ou qu'on faisait écrire ainsi de Marseille, des commissaires de police, dont la leçon avait été faite en conséquence, lançaient un mandat d'arrêt contre un député (Barbaroux) qui s'était le plus fortement prononcé contre Marat et quelques autres, publiquement connus pour être les principaux directeurs de ces massacres. Ce fut le 23 février que ces commissaires demandèrent que Barbaroux fût traduit devant eux ; les motifs qu'ils alléguaient étaient si extravagants, qu'après un léger examen on passa à l'ordre du jour sur leur demande.
Ce jour-là , Paris fut extrêmement agité ; les boulangers ne pouvaient fournir assez de pain pour la subsistance du peuple, ou plutôt ne voulaient pas en vendre au prix taxé par la commune. 11 y eut des rassemblements dans les faubourgs, et ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'on parvint à empêcher une émeute , suscitée peut-être par ceux qui étaient le plus spécialement chargés de veiller à la tranquillité publique.
Dimanche U février. — Le prix des marchandises doublait, triplait tous les jours en proportion de l'avilissement du papier-monnaie ; le conseil général de la commune s'écriait dans chacune de ses séances, et le peuple répétait dans toutes les rues, que c'étaient les accapareurs qui occasionnaient cette cherté ; ce conseil de démagogues faisait venir un jour des
blanchisseuses pour demander que le savon fCxt taxé ; le lendemain, d'autres individus pour solliciter une réduction sur le prix de la chandelle, et ainsi de suite pour tous les objets d'une consommation journalière. Homme toutes ces plaintes n'opéraient aucune amélioration sur les prix des nrarchandises , on s'avisa de les faire piller ; dans la soirée du 24 , une multitude de femmes se porta sur deux bateaux chargées de savon , et s'en fit distribuer la plus grande partie en échange de papier-monnaie , au prix qu'on le payait avant la Révolu-, tion : quand chacune de ces femmes en eut fait sa provision, c'est-à-dire s'en fut complètement chargée, un officier municipal se présenta et les invita poliment à se retirer, ce qu'elles exécutèrent avec la même civilité.
Pendant qu'on jouait cette désastreuse comédie sur les bords de la rivière, une autre troupe de blanchisseuses se présentait à la barre de la Convention demandant qu'elle prononçât la peine de mort contre les agioteurs et les accapa* reurs , dont leurs camarades commençaient à faire assez bien justice.
Excitation au pillage des boutiques.
C'est une journée tristement célèbre dans l'histoire de l'année 1793 que celle du 25 février. Au milieu des agitatioiis et des souffrances de toute nature créées par la disette , par la guerre civile et par la guerre étrangère, avait paru un article de Marat, dans le Journal de la République française, ainsi conçu :
« Il est incontestable que les capitalistes, les agioteurs, les monopoleurs , les marchands de luxe , les suppôts de la chicane, les robins, les ex-nobles, etc., sont tous, à quelquesuns près, des suppôts de l'ancien régime, qui regrettent des abus dont ils profitaient pour s' enrichir des dépouilles publiques. Comment donc concourraient-ils de bonne foi au règne de la liberté et de l'égalité? Dans l'impossibilité de changer leur C4teur, vu la vanité des moyens employés jusqu'à ce jour
pour les rappeler au devoir, et désespérant de voir le législateur prendre de grandes mesures pour les forcer, je ne vois que la destruction totale de cette engeance maudite qui puisse rendre la tranquillité à l'État, qu'ils ne cesseront pas de travailler tant qu'ils seront sur pied. Aujourd'hui ils redoublent de zèle pour désoler le peuple par la hausse exorbitante du prix des denrées de première nécessité et la crainte de la famine.
» En attendant que la nation , fatiguée de ces désordres révoltants , prenne elle-même le parti de purger la terre de la liberté de cette race criminelle , que ses lâches mandataires encouragent au crime par l'impunité , on ne doit pas trouver étrange que le peuple dans chaque ville, poussé au désespoir, se fasse lui-même justice. Dans tous pays oiji les droits du peuple ne sont pas de vains titres, consignés festueusement dans une simple déclaration, le pillage de quelques magasins, à la porte desquels on pendrait quelques accapareurs , mettrait (in bientôt à ces malversations , qui réduisent cinq millions d'hommes au désespoir, et qui en font périr des milliers de misère. »
Le désordre fut-il le résultat de ces excitations furibondes, ou coïncida-t-il fortuitement avec l'article du démagogue? Le fait est que le jour où le brandon fut lancé , la main de la populace enfonçait et pillait les boutiques. Le Diumal, bien moins complet que les Révolutions de Paris, se borne a rappeler sommairement les désordres qui signalèrent ce lamentable épisode de l'histoire de Paris. Reprenons son récit :
Lundi 2b février. — Dès le matin du 25 février 1793, une troupe de femmes , que suivirent bientôt un aussi grand nombre d'hommes, se répandirent au même instant dans tous les quartiers de Paris , sans exception , s'introduisirent d'abord dans les boutiques, et ensuite dans les magasins des épiciers, où ils se firent distribuer de force le savon, le sucre, le calEé et l'eau-de-vie qu'ils y trouvèrent , et au prix qu'ils
avaient auparavant déterminé ' : cette opération dura toute la journée, san.s que les officiers municipaux ni les commissaires de police se missent en peine d'y apporter obstacle ; seulement, pour que ce pillage s'exécutât avec ordre, oii plaça aux portes des magasins et des boutiques des hommes armés qui dirigeaient la marche des pillaixls , les faisant passer chacun à leur tour, de crainte que leur trop grand empressement ne leur occasionnât quelque accident fâcheux. Le soir, sur les cinq heures, la municipalité donna, pour faire évacuer les boutiques dés ordres qui s'exécutèrent lentement , de sorte que l'expédition ne fut terminée que vers les neuf heures de la nuit.
Nous empruntons aux Révolutions de Paru quelques particularités relatives à cette journée du 25 février :
« On se fit délivrer le sucre à vingt et vingt-cinq sous la livre , la cassonnade à huit et dix sous , le savon et la chandelle à douze sous. Ce n'est pas qu'on payât toujours la taxe qu'on avait arbitrairement imposée; beaucoup de marchandises furent enlevées sans bourse délier; quelques-uns de ces acheteurs donnèrent ce qu'ils avaient sur eux ; plusieurs avaient les poches très-garnies d'assignats. Un épicier de la rue Saint-Jacques, seul pour le moment dans son comptoir, s'arma d'un conteau pour défendre sa propriété; il eût été mauvais marchand, si sa femme, tenant ses deux enfants par la main , ne fût accourue au moment : ce spectacle désarma les assistants. Un autre, Ûe Saint-Louis , distribua sa marchandise sans vouloir être payé , à la condition de n'en délivrer qu'une livre à chaque personne.. Croira-t-on quilfut accusé de ne pas donner le poids ?
» Dans un temps qui n'est pas celui de l'abondance, la plu-
1 « On acheta 30 sous la livre de canelle et de vanille qui vaut 120 livres ; — 20 sons le bleu indigo qui vaut 30 livres ; — 20 sous aussi la livre de giroOe, de thé; le moka fut à 10 sous tant qu'on en trom-a, etc. * (Révolutions de Paris de Prudhoinme.)
«0 LA DEMAGOGIE A PARfS.
part des marchandises , telles que le beurre et le miel , etc., Furent gaspillées , foulées aux pieds; personne n'en profita.
» Depuis un an le peuple souffre beaucoup du renchérissement des comestibles.
M On peut juger de l'àpreté qu'il mit lundi à suivre l'exem^ pie que lui donnaient des brigands déguisés. — La vue des pains de sucre, des paquets de chandelle qu'on emportait, sa charge pesant , lui fit oublier pour le moment tout ce que ce procédé avait d'inique, et l'aveugla sur les suites qui en doivent nécessairement découler. Il lui semblait que ses imprécations contre les accapareurs, les boutiquiers, etc., suffisaient pour justifier les violences dont il ne pouvait se dissimuler l'immoralité. . •
» Pendant ce temps , que disaient les chefs civils et militaires du peuple? La Convention, vers les trois heures, s'en occupa comme d'un événement qui se serait passé à cent lieues d'elle. Le conseil général de la commune parut n'avoir connaissance qu'à onze heures d'une anarchie commencée à huit. Gomme son prédécesseur, la multitude consigna Pache pour être le témoin de ce qu'il n'avait pas su empêcher. Le conseil général recevait à chaque instant des nouvelles plus affligeantes l'une que l'autre. Grand brouhaha, beaucoup de mot<i, et on leva la séance... Les magistrats du peuple vont dîner tandis que la ville est au pillage. On pillait même sous ses yeux , dans un magasin qui feit (ace à la maison de ville. »
Prudhomme admire le 2 septembre.
Jusque-là, Prudhomme a raison. Prudhomme est le type du bourgeois libéral et pix)priétaire, plus soucieux du respect du bien d'autrui que de la vie des hommes. Il n'aime les excès d'aucune sorte , mais il se montre toujours disposé à les absoudre et à se ranger du côté du fait accompli. Il n'est sans indulgence que pour le pillage, parce que Prudhomme a une imprimerie qui peut être saccagée, des presses qui peuvent être brisées, des magasins qui peuvent être dévalisés, des maisons qui peuvent
être incendiées. Otez*lui tout cela, et vous supprimez le ressort de son éloquence. Ainsi, à ses yeux, le 2 septembre, qui ne fut qu'un massacre d'hommes et de femmes, est presque une belle action, comparé au 25 février, qui fut un attentat à cette chose bien autrement sacrée que la vie de l'homme, la propriété. Nous allons reproduire quelques passages de son article :
« Peuple de Paris , qu'on égare , pour te rassurer sur la honte de la journée du 25 , on l'appellera la seconde justice du peuple. On te dira que tu n'es pas plus coupable en pillant les accapareurs de 1 793 que tu ne l'étais en immolant les contre- révolutionnaires de 1792. Ah! ne te fais pas illusion, la journée du 2 septembre n'a rien de commun avec celle du 25 février. Quand tu te portas aux prisons, tu ne fis que prévenir le coup qu on te préparait dans l'absence de tes plus ardents défenseurs partant pour la frontière ; tu ne rentras chez toi que couvert d'un sang ennemi : mais quand on te poussa dans les boutiques , tu en sortis chargé dé marchandises pillées ou achetées bien au-dessous de leur valeur. Vois la différence de ces deux moments. Autant tu fus grand et révolutionnaire le 2 septembre^ autant on te rendit vil et criminel le 25 février. »
Je ne sache rien qui montre mieux l'intimidation exercée par la démagogie sur les intelligences vulgaires que cette apologie du 2 septembre, où l'on absout un crime passé, en vue d'empêcher un crime présent; rien^qui montre mieux le danger couru par ceux qui, dans le sein de la Convention, ne cessaient de réclamer le châtiment des auteurs du massacre de septembre, puisque le peuple et le bourgeois Prudhomme se faisaient solidaires du crime. Les Girondins avaient tout le monde contre eux ; cependant la lutte qu'ils ont engagée ne resta pas stérile, car elle a empêché le retour des massacres.
Mardi 26 Jévrier, — Le 26 février 1793, le conseil de la commune s'éleva avec force contre les désordres qu'il n'avait pas voulu empêcher la veille ; le commandant général Santerre signifia à tous les citoyens qu'ils eussent à prendre les armes : « C'est la loi , disait-il dans son ordre militaire, ce sont
VOS serments qui Tordonnent ; au nom du peuple ^ au nom de la République, il est enjoint d'atTéter toutes les violations de la loi. La loi du peuple est plus sacrée que celles des rois, et quiconque la laisse violer mérite l'esclavag^e. Aux armes , citoyens ! défendons la propriété de nos frères , tant de ceux qui sont aux frontières , que de ceux qui sont dans l'intérieur; arrêtons ceux qui manquent à leur serment, et livrons-les à la justice. »
Toutes ces phrases ne seraient que ridicules si elles n'avaient pas été publiées par des hommes qui avaient euxmêmes provoqué et protégé le hideux pillage contre lequel ils paraissaient s'élever avec tant d'énergie. Au surplus , le conseil de la commune, en se faisant rendre cgmpte par ses commissaires de ce qui s'était passé dans les divers quartiers de Paris, n'oubliait pas de publier que de tontes parts on dénonçait les accapareurs , on demandait que les accapareurs fussent punis.
Mercredi 21 février. — Le 27 février 1793, la Convention reçut une lettre de ses commissaires dans la Belgique, annonçant que les habitants de Bruxelles avaient unanimement émis leur vœu de réunion à la République française : « Ce vœu, disaient-ils, a été accompagné de toutes les démonstrations de la satisfaction la plus vive : le. peuple nous a envoyé une députation pour nous informer de cet heureux événement; nous les avons embrassés comme nos frères, et nous avons crié tous ensemble : Vive la République française ! vivent les quatre-vingt-six départements ! »
Le canon tire, les cloches se font entendre, toute la journée va se passer en fêtes, en réjouissances, en plaisirs de toute espèce, pour célébrer cette union fraternelle.
Dans cette journée, la municipalité de Paris vint rendre compte des efforts faits par elle afin d'empêcher le pillage qui^vait eu lieu le 25. Pache porta la parole; il protesta qu'il avait employé les armes de la persuasion pour faire cesser le désordre : « J'ai parlé, dit-il, à ces citoyens (aux
pillards) avec douceur; mes exhortations commençaient h produire un bon effet; mais bientôt les malveillants ont repris le dessus; eUes sont devenues inutiles. Ce matin, il y a eu quelques légers mouvements , plusieurs maisons ont été menacées ; mais heureusement cela n'a pas eu de suite. »
Pour rendre le rapport du maire plus intéressant, Béai, substitut du procureur de la commune , prétendit et assura à l'Assemblée que le dévouement de Pache à remplir ses devoirs lui avait fait courir les plus grands dangers. La municipalité fut très-bien accueillie , et ainsi se termina Thistoire du pillage des épiciers.
Jeudi 26 février. — La journée du 28 février 1793 est remarquable par plusieui*s mesures de la plus grande importance ; voici le premier décret qui fut rendu : « Tout citoyen absent de son domicile et non muni de passe-port postérieur au mois d'août dernier, et qui se trouve actuellement dans des villes, chefe-lieux de départements, de districts ou de tribunaux, sera tenu de se présenter dans les vingt-quatre heures qui suivront la proclamation de la loi devant l'officier civil, pour y (aire prendre son signalement et y déclarer son nom, son âge, sa profession et sa demeure. » Une mesure aussi sévère n'était que le prélude de celles qu'on devait voir dans peu de temps se succéder avec la plus grande rapidité.
Le même jour, Osselin, depuis condamné aux fers et ensuite guillotiné ' , fit son fameux rapport sur les émigrés ; la loi qu'il fit rendre est pleine d'obscurités, dlnconséquences plus absurdes les unes que les autres; c'est un chaos où il est impossible de se reconnaître : en voici les premières dispositions :
« 1* Les émigrés sont bannis à perpétuité du territoire français ; ils sont morts civilement; leurs biens sont acquis à la République. 2* Les effets de la mort civile dont la nation
1 II sera question de lui plus loin , dans Thistoire de madame Charry, sa maîtresse. (Voir au 4 décembre 1793.) Osselin fut guillotiné le 8 messidor an II (S6 juin 1794).
a frappé les émigrés , ne peuvent être opposés à la République; en conséquence, toutes les substitutions dont ces biens ont été grevés sont ouvertes au profit de la nation. — A l'égard des successions écbues ou à échoir aux émigrés depuis leur émigration, elles seront recueillies par la République pendant cinquante années , à compter du jour de la promulgation de la présente loi, sans que pendant ledit temps les cohéritiers puissent opposer la mort naturelle desdits émigrés ; et pour assurer la conservation de ces successions, la Convention décrète qu'il ne pourra être fait aucune disposition ni créé aucune hypothèque au préjudice de Faction nationale sur les biens présents et futurs des parents des émigrés. »
Décret sur les émigrés.
Vendredi 1" mars, — Le !•' mars 1793, la Convention rédigea en loi la peine de mort qu'elle avait déjà décrétée en principe quelque temps auparavant contre les Français émigrés. Voici comment elle définit Témigration (cet article est le cinquièime de la loi) : « Sont réputés émigrés : 1* tout Français de l'un et de l'autre sexe qui , ayant quitté le territoire de la République depuis le l** juillet 1789, n'a pas justifié de sa rentrée en France dans les formes prescrites par la loi du 8 avril 1792, qui continuera d'être exécutée en ce qui concerne les peines pécuniaires prononcées contre ceux qui seront rentrés dans le délai qu'elle a prescrit. — 2* Tout Français de l'un et de l'autre sexe absent du lieu de son domicile, et qui ne justifiera pas, dans la forme qui sera prescrite, d'une résidence sans interruption en France depuis le 9 mai 1792. — 3"* Tout Français de l'un et de l'autre sexe qui, quoique actuellement présent, s'est absenté de son domicile et ne justifiera pas d'une résidence sans interruption de* puis le 9 mai 1792. (On demande comment il est possible de concilier cette disposition avec la première?) — 4* Ceux qui sortiront du territoire de la République sans avoir rempli les formalités prescrites par la loi. — 5* Tout agent du gouver-
nement qui, ayant été chargé d'une mission auprès des puissances étrangères, ne serait pas rentré en France dans trois mois du jour de son rappel notifié. — 6* Tout Français de l'un et de Tautre sexe qui, durant Tinvasion faite par les puissances étrangères, a quitté le territoire français non envahi pour résider sur le territoire occupé par l'ennemi. » (Cet article ne laisse pas d'être remarquable.)
C'est le 1*' mars 1793 que, sur la proposition de Carnot, au nom du comité diplomatique, il fut décrété que Bruxelles et sa banlieue feraient partie intégrante de la République française. Le même jour, des députés de Gand sollicitèrent une faveur semblable.
Samedi 2 mars, — Le 2 mars 1793, sur la demande du comité diplomatique, d'après le rapport de Carnot, la Convention réunit à la France le Hainaut-Belgique , sous le nom de départei!nent de Jemmapes, les communes des pays de Franchimont, Stavelot et Logue , la principauté de Salm et la ville de Gand; mais la mesure la plus importante qu'on ait prise dans cette journée est, -sans contredit, celle que Cambon fit adopter pour accélérer la conquête de la Hollande; voici ce qu'elle porte :
« 1* Les généraux français, en entrant dans le pays batave, proclameront au nom de la nation française la souveraineté du peuple; ils annonceront à tous les habitants qu'ils sont dégagés de tout serment et garantie à leur constitution actuelle, particulièrement du serment qui fut exigé d'eux en 1786 par les régences dévouées au stathoudérat; ils déclareront que ceux qui se prétendront encore liés se déclareront par là même adhérents au despotisme , et conséquemment ennemis du peuple français. — 2* Les généraux français exerceront provisoirement dans le pays batave, au nom de la nation française, le pouvoir révolutionnaire. — 3* Les généraux français s'opposeront à ce qu'aucun individu qui n'aurait pas reçu de pouvoirs du peuple exerce dans le pays batave \e pouvoir révolutionnaire, législatif on exécutif, »
86 LA DKMAGOGIE A PARIS.
Le surplus de ce décret, qui n*est autre chose qu'un horr ri ble galimatias semblable à ce qu'on vient de lire, détruit, bouleverse, anéantit le gouvernement hollandais, ses institutions et ses coutumes.
Dimanche 3 mars. — Il fut décrété, le 3 mars 1793, que les auteurs et instigateurs du pillage qui avait eu lieu à Paris le :25 du mois précédent seraient traduits par*devant le tribunal criminel du département de Seine-et-Oise. Cette pro** ccdure n a jamais eu de suite ; la puissance et la qualité de ceux qui mirent cette scène en mouvement y apportèrent un obstacle qui jusqu'à ce jour n'a pas été vaincu. Peut-être y reviendra-t-on.
C'est le 3 mars 1793 qu'un décret sollicité par le comité diplomatique réunit la ville de Bruges au territoire français.
Une lettre du général Dumouriez lue le même jour, an^ nonça la prise du fort hollandais de Ktundert, d'où la garnison s'était, disait-il, échappée après avoir tenu huit heures; mais cotte prise n'était rien en comparaison des promesses du général; il devait attaquer Willemstadt pendant la nuit ou le matin, marcher le lendemain sur Bréda et le surlendemain sur Gertruydenberg, qu'il devait faire bombarder.
La Convention reçut ce même jour une députation des quarante-huit sections de Paris, qui demandèrent que la vente de l'argent fût prohibée, et que les infractaires de la loi qu'elles sollicitaient fussent punis de mort ; elles demandèrent encore qu'on retirât de la circulation une masse d'assignats égale à la valeur des biens des émigrés et à celle des propriétés qui formaient auparavant les domaines de la couronne.
Lundi k mars, — Santerre, marchand de bière au faubourg Saint-Antoine , était tout à coup devenu commandant général de la garde nationale de Paris , pour avoir, dans la journée du 10 août , conduit des bataillons d'ouvriers armés de piques, qui , comme un torrent, inondèrent le palais des
Tuileries* Le commandenient d'ane ville aussi importante que Paris ne fut pas la seule récompense qui lui fut accordée en reconnaissance d'une si brillante expédition : il fut créé maréchal de camp, sans avoir jamais vu d'autres ennemis que les gardes des appartements du Roi.
Le 4f mars 1 793 , plusieurs sections de Paris , étonnées de voir le marchand de bière si subitement métamorphosé en officier général , invoquèrent contre lui l'égalité républicaine, et demandèrent qu'il fût tenu d'opter entre les deux grades qu'il occupait à la fois, et qu'elles supposaient incompa* tibles.
Santerre répondit avec dignité que la place de commandant général et celle de maréchal de camp étaient corrélatives ; ft au surplus, ajouta-t-ii , si c'est au grade de brasseur qu'on en veuf, je déclare ne pouvoir le quitter, puisqu'il bât toute ma fortune. »
Ce jouF-là on fit un rapport de diverses pétitions ou adresses sur la mort de Louis XVI et celle de Michel Lepelletier ; toutes dévouaient le prince à l'infamie, toutes élevaient le député jusqu'aux cieux ; on y remarquait qu'une seule tête royale ne suffisait pas à la vengeance populaire ; celle de la Reine devait encore tomber, et on la demandait avec véhémence-dans un grand nombre de ces adresses. C'est ainsi qu'on préparait de loin le sort qu'on destinait à cette malheureuse princesse.
Mardi 5 mars. — Le 3 mars 1793, Dumouriez, après la prise d'un petit fort hollandais dont la garnison s'était sauvée sans faire presque aucune résistance , avait promis à la Convention les plus brillants succès ; toutes les villes de la Hollande devaient tomber devant lui , comme jadis les murs de Jéricho au son des trompettes d'Israël. Le 5 du même mois, la Convention fut infoimée par Beurnonville, ministre de la guerre , que les Prussiens s'étaient portés , au nombre de vingt-cinq à trente mille , sur la Roer, pour secourir Maëstricht, alors assiégée par les Français. Le générai Miranda,
m LA DEMAGOGIE A PARIS.
qui faisait lé blocus de la place, s'était retiré, et Favant garde, qui était à AixJa-Ghapelle , avait abandonné précipitamment cette ville; Fennemi, proiStant du premier moment de terreur qu'il avait imprimé à l'armée, s'avançait avec rapidité dans la Belgique.
Le parti de la Montagne, qui avait toujours l'adresse de foire tourner à sod profit les calamités les plus déplorables, saisit cette occasion pour calomtiier ses adversaires et leur imputer des malheurs que la raison ne devait attribuer qu'au hasard et aux chances incertaines de la guerre:
Il y avait alors à Paris un nombre assez considérable de volontaires *de plusieurs départements, qui s'y étaient rendus pour leurs affaires ou pour leur plaisir, mais qui , à la vérité, n'étaient pas les partisans du système montagnard.
Pour' se débarrasser de ces hommes qui pouvaient gêner leurs projets, les Jacobins imaginèrent de demander que tous ces volontaires fussent enrôlés et forcés de marcher surle-champ au secours de la Belgique. Cette proposition fut l'occasion d'un vacarme efiroyable , et peu s'en fallut qu'elle ne fût décrétée.
Mercredi 6 mars. — Dans la journée du 6 mars 1793 , on fut instruit de faits seulement indiqués la veille , et quirépandirent bientôt l'alarme dans Paris, moins pour ce qu'ils pouvaient être en eux-mêmes que pour le parti que ne manquerait pas d'en tirer une faction dont les intentions atroces n'étaient un mystère pour personne.
Les commissaires conventionnels dans la Belgique écrivaient que tout y était dans la position la plus effrayante : l'armée retirée d'Aix-la-Chapelle et des environs se trouvait presque entièrement débandée ; tous ses approvisionnements étaient à Liège ; ils ne dissimulaient pas que l'ennemi y serait vraisemblablement le lendemain , et peut-être le soir même.
Ce jour4à , le général Gustine écrivit de Paris à l'Assemblée ^ sans doute pour lui faire sa cour, car la lettre qu'il lui