MAR
adressait ne contenait autre chose que des sentiments de respect et de dévouement.
Le conseil général de la commune arrêta que quarantehuit de ses membres se rendraient dans chacune des sections, le lundi 9 mars, à cinq heures du soir, pour donner connaissance aux citoyens assemblés du nombre de volontaires qu'elles étaient tenues de fournir pour leur contingent dans la formation de Farmée. Ce rassemblement, fixé précisément au 9, est remarquable, quand on le rapproche de Tinsurrection qui faillit éclater dans la nuit du 10, et qui n'échoua que par la maladresse ou le manque de courage de ses direc^ teurs.
Jeudi 7 mars. — Le 6 on avait été instruit de la retraite ou plutôt de la fuite la plus alarmante d'une partie de Farmée française (elle était aux ordres du général Valence) : le 7, la Convention fut informée de la prise de Bréda et de Gertruydenberg par le corps d'armée aux ordres du général Dumouriez. Cette fluctuation de revers et de succès n'empêcha pas r Assemblée de se foire un nouvel ennemi de la plus haute importance. Ce fut ce jour^là que Barére exposa les motifs de plainte que le roi d'Espagne n'avait cessé de donner à la France par sa conduite envers elle ; il les divisa en dix-«ept chefs principaux, et tous supposés plus graves les uns que les autres. La Convention n'hésita pas à reconnaître la* légitimité de ces griefs, et ce fut au milieu des applaudissements les plus prolongés qu'elle déclara la guerre au roi d'Espagne dans les termes suivants :
1* La Convention nationale déclare, au nom de la nation française, qu'attendu les actes multipliés d'hostilité, d'agression ci-dessus désignés (dans le considérant), la République française est en guerre avec le roi d'Espagne.
2"* La Convention nationale charge le conseil exécutif de déployer les forces qui lui paraîtront nécessaires pour repousser son agression et pour soutenir l'indépendance de la Repu* blique, etc.
m LA DÉMAGOGIE A PARIS.
3** La Convention nationale autorise le conseil exécutif à disposer tant des forces navales que de celles de terre , ainsi que le salut de la République lui paraîtra l'exiger.
V II sera pris dans le sein de la Convention nationale six commissaires pour aller dans les déparlements méridionaux de la République et dans Farmée des Pyrénées accélérer le recrutement, surveiller les approvisionnements et encoura-* g;er tous les Français à se réunir pour veng^er les injures faites par un tyran à la nation française.
On ne s'attendait pas alors que trois ans après ce même tyran serait appelé le plus fidèle allié et le meilleur ami de la République.
Ce jour-là, Gensonné fut élu président; les secrétaires furent Isnard , Guyton-Morveau et Grangeneuve.
Vendredi 8 mars, — Le 8 mars 1793, Lacroix, Danton, l'un et l'autre commissaires près l'armée de la Belgique , parurent au milieu de l'Assemblée, et firent une peinture effroyable de la déroute presque totale de l'armée : ils accu* sèrent la plupart des officiers généraux de n'avoir pas ftiit leur devoir, et ces officiers furent* proscrits dans l'opinion populaire. Le danger, s'il eût fallu les en croire, était si alarmant, qu'il n'y avait que la nation entière levée en masse, - comme on disait alors, qui pût en arrêter les effets. Il faut prendre les mesures les plus promptes et les plus efficaces , disait Ldcroix, pour faire lever la nation tout entière, et la faire marcher contre l'armée des despotes.
Ce qu'il y a d'incroyable, c'est que la Convention ellemême prit sur-le-champ des mesures pour opérer cette étrange insurrection, qui n'avait vraisemblablement d'autre objet dans l'intention de ses auteurs que de l'exterminer elle-même; elle décréta, sur la proposition de Danton, que le soir même des commissaires, pris dans son sein , se rendraient dans les quarante-huit sections pour rappeler à tous les citoyens le serment qu'ils avaient fait, et les sommer, au nom de la ^ liberté et de l'égalité, de voler au secours de leurs frères
dans la Belgique. Elle décréta encore que d'autres commis»saires se répandraient dans toute la France avec la même mission.
On se rappellera que dans une circonstance semblable on parvint , avec les mêmes moyens , à opérer les massacres du 2 septembre.
Le soir, le conseil général de la commune fit une procla* mation dans laquelle il appelait aux armes avec la plus grande véhémence. Il régna dans les sections un tumulte général ; et ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'on y cria plus contre les aristocrates et les modérés que contre les Prussiens et les Autrichiens.
Tous les spectacles furent fermés , la terreur et l'inquiétude se répandirent partout, et cependant il fut impossible aux directeurs d'insurrection de venir à bout de leur projet.
ti Paris, 8 mars, — Il y a eu du tapage avant -hier à rOpéra. On n'en devine pas trop la raison, car le spectacle que l'on donnait n'a aucun rapport aux circonstances. Mais de quoi ne profitent pas les malveillants pour auarchiser? Voilà à peu près ce qu'on a recueilli des différents textes. Le peuple n'est pas obligé de connaître la fabU, et plût à Dieu que tous les gens instruits ne s'occupassent qu'à lui feire connaître des vérités! L'affiche de l'Opéra portait le Jugement de Paris. C'est le titre d'un ballet nouveau de Gardel. Quelques méchants ont semé parmi Te peuple qu'il s'agissait de Paris, l'assassin de Lepelletier. Beaucoup de gens, peu dans l'usage d'aller à l'Opéra, s'y sont rendus sur ce bruit , et leur désir de voir le Jugement de Paris dans le sens qu'ils Tenteudaient a causé la rumeur qui a interrompu la représentation des Prétendues qui précédait le ballet. » [Le Républicain du II.)
Samedi 9 mars. — C'est dans la journée du 9 mars 1793 qu'il fut décrété en principe qu'il y aurait un tribunal extraordinaire, uniquement chargé déjuger, et sans appel, tous les
délits doDt la révolution avait donné Pidée. Il est important de remonter à la source première de ce tribilnal aEGreux, dont l'existence sera comptée parmi les plus {j^rands fléaux qui aient déshonoré Thumanité \
. -Les députés Saint-André et David, qui s'étaient rendus, en qualité de commissaires, à la section dite du Panthéon, sous le prétexte d'enflammer le patriotisme de ses habitants, rapportèrent à la Convention, en lui rendant compte du résultat de leur mission^ que tous ces braves gens étaient disposés à prendre les armes et à partir, mais qu'ils demandaient qu'on établit auparavant un tribunal chargé de punir les contrerévolutionnaires et les perturbateurs du repos public. Cette demande ne fut pas plutôt énoncée, que Carrier, qui paraissait aposté là tout exprès, fit la motion que ce tribunal fût sur-le-champ décrété.
En vain Biroteau , Guadet, Lanjuinais surtout, essayèrent-ils de s'opposer à ce décret , que ce dernier eut le courage de qualifier d'affreux; leur opposition fut inutile : la demande des sectionnaires du Panthéon était renouvelée à la barre par la municipalité de Paris, par l'organe du fameux Chaumette, procureur de la commune. Des hommes armés de poignards étaient répandus dans les tribunes ; enfin, toutes les issues de la salle étaient remplies d'assassins ; le parti était pris, et la résistance eût été inutile.
— Le 25 ftvrier avait été la convulsion de la misère, une attaque folle et désordonnée contre la propriété, dans les objets au moyen desquels elle tente la fisiim et le dénûment. Ce jour avait donné la mesure de l'effroyable anarchie à laquelle Paris est en proie. La Montagne y remédiera en constituant des pouvoirs nouveaux, le tribunal révolutionnaire, le comité de salut public, dont elle fera d'abord usage contre les ennemis de cette anarchie, contre les Girondins. Mais pour aller plus vite en besogne , un coup violent fut tenté : le 10 mars. Avortée, la tentative fut désa-
^ Nous donnons plus loin un tableau complet de l'organisation du tribanal révolutionnaire.
vouée, et on eut recours contre ceux qui faisaient obstacle à d'autres moyens. Prudhomme nous fait bien connaître la situation des esprits à la veille du 10 mars (n* 192). On va voir que quel que soit le moyen employé, massacres, insurrections,' mesures légales, les Girondins étaient perdus. Us avaient contre eux Popinion de la population et l'anarchie; ils avaient pour eux cette fiction constitutionnelle, cette force, toute-puissante dans l'urne du scrutin, nulle dans l'action, la province.
«D'où peut donc venir ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux? Pourquoi cette tiédeur, ce découragement, cette apathie?.— Du temps que nous avions un roi, nous répétions : Gomme tout irait , si les Jacobins tenaient les rênes du nouveau régime! — Depuis le 10 août, nos vœux sont à peu près remplis à cet égard. Les Feuillants, les modérés , ont disparu. .On parle, il est vrai, deBrissotins, de Girondistes; mais ce parti est si faible ! Depuis quatre ou cinq mois les Jacobins opcupent presque toutes les premières places dans la République. Les douze du comité de sûreté générale sont tous jacobins. La majorité du directoire du département de Paris est presque toute composée de Jacobins; le procureur syndic est même cordelier ; les premiers officiers municipaux sont jacobins tout au moins ; le commandant général Test aussi ; la société des Jacobins dispose donc de toute l'autorité publique. Cependant comment se fait-il que l'anarchie soit portée au dernier excès?.'..» {Révolutions de Parts,)
u Le grand obstacle aux enrôlements volontaires, » ajoute Prudhomme, u c'est que pour présenter à J'ennemi un front ferme, il faudrait que ceux-ci ne trouvassent derrière eux rien qui les obligerait à retourner souvent la tête. Les magistrats, les représentants ne veulent pas de constitution, parce qu'ils craindraient de voir cesser leur règne et qu'ils ne peuvent se résigner à abdiquer. » — Ce sont ces mêmes raisonnements dont on se servira pour faire l'insurrection du 2 juin, et Prudhomme, qui désigne ici les Jacobins comme ceux qu'on ne veut pas laisser derrière soi, dira plus tard la même chose des Girondins, lorsque leur cause sera perdue.
Nous sommes à la veille d*une journée qui compte parmi les plus funestes, et qui coïncide avec le plus g^rand péril de la chose publique. Danton arrivait de Belgique.
« II faut le déclarer à la France entière , — avait-il dit, — si vous ne volez pas au secours de vos frères de la Belgique, si Dumouriez est enveloppé en Hollande, si son armée est obligée de mettre bas les armes , qui peut calculer les malheurs incalculables d'un pareil événement? La fortune publique anéantie , la mort de six cent mille Français en pourraient être les suites. . . Je dis que cette ville est encore appelée à donner à la Franée l'impulsion qui l'année dernière a enfanté nos triomphes. Gomment se fait-il que vous n'ayez pas senti que s'il faut faire les lois avec maturité , on ne fait bien la guerre qu'avec enthousiasme?»
En ces moments-là , quand il s'agissait de la patrie , il n'y avait plus ni Girondins ni Montagnards, la Convention votait comme un seul homme. Elle adopta à T unanimité le décret relatif à l'envoi de commissaires dans les quarante-huit sections et dans les départements. — Revenons au Diurnal.
Complot contre la représentation nationale.
10, 11, 12 et 13 mars. — Le 9 mars 1793, Danton fit décréter la mise en liberté de tous les prisonniers pour dettes , et l'abolition de la contrainte par corps qui avait eu Heu jusqu'alors contre eux; cette précaution a toujours été celle de tous les faiseurs de révolution.
La nuit du 9 au 10 faillit être ensanglantée par le massacre d'un grand nombre de membres de la Convention. Une bande d'égorgeurs armés de sabres , de pistolets et de poignards, s'était emparée des tribunes publiques, et en avait fait sortir toutes les femmes, en leur disant sans détour qu'ils voulaient y faire un coup , une expédition , ce qui signifiait couper un certain nombre de têtes de députés , et les porter en triomphe dans les rues. Pour préliminaires à ces assassinats , les séditieux commencèrent à briser les presses, disper-
ser, piller les caractères de Fimprimerie du député et journaliste Gorsas , qui était alors un des ennemis les plus déterminés du parti de la Montagne. Ils voulurent l'assassiner lui-même ; mais il eut le temps de s'esquiver par- dessus les murs de son jardin , en leur présentant sans cesse un pistolet , qui les intimida malgré leur nombre. L'imprimerie du journal la Chronique, dont Fiévée, rédacteur actuel de la Gazette française y était alors éditeur^ eut le même sort. On se plaignit à la Convention de la violence exercée contre Gorsas; la Montagne, qui dominait dans ce moment, renvoya les plaintes au maire de Paris, et décréta que les députés qui Giisaient des journaux seraient tenus d'opter entre les fonctions de journaliste et celles de représentant. Environ onze heures du soir, les insurgés se divisèrent en deux colonnes; l'une, partie des Jacobins, se dirigea sur la Convention, et Tautre, sortie des Cordeliers, marcha contre le conseil exécutif; mais d'autres personnes s'armèrent, le ministi^e Beumonville monta à cheval et se réunit à quelques hommes déterminés : les brigands, qui n'avaient d'autre courage que celui d'égorger à leur aise, de couper des tètes indéfendues, et non celui d'exposer la leur, renoncèrent à la partie, en gardant l'argent qu'on leur avait donné.
Dans la même journée du 10 mars 1793, Danton continua ses déclamations révolutionnaires; il s'écria qu'il fallait faire marcher la France tout entière sur les traîtres et les tyrans coalisés ; il fit décréter que deux généraux français , Stengel et Lanoue, seraient traduits à la barre pour y rendre compte de leur conduite.
Le mot déclamation qu'emploie le Diumal parait bien injuste, appliqué à cet élan oratoire de Danton quand ^ le 10 mars, il fit presser le départ des commissaires : ' ' ,
« Qu'ils partent cette nuit même... Voyez, citoyens, les C'.> -i^ JC l . belles destinées qui nous attendent! Quoi! vous avez une nation entière pour levier, la raison pour point d'appui , et
VOUS n'avez pas encore bouleversé le monde! Il faut pour cela du caractère, et la vérité est qu'on en a manqué. Je mets de côté toutes les passions ; elles me sont toutes parEsiiteraent étrangères , excepté celle du bien public. Dans des circonstances plus difficiles, quand l'ennemi était aux portes de Paris, j'ai dit à ceux qui gouvernaient alors : Vos discussions sont misérables; je ne connais que l'ennemi; battons Tennemi. Vous qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de vous occuper du salut de la République , je vous répudie tous comme tra/tres à la patrie. Eh ! que m'importe ma réputation? Que la France soit libre, et que mon nom soit flétri!» Et à la (in de la séance il résumait en ces termes la conduite à tenir : « Ce soir organisation du tribunal révolutionnaire , demain mouvement militaire. Que demain vos commissaires soient partis ; que la France entière se lève, coure aux armes, marche à l'ennemi; que la Hollande soit envahie ; que la Belgique soit libre ; que le commerce d'Angleterre soit ruiné; que les amis de la liberté triomphent de cette contrée; que nos armes partout victorieuses apportent aux peuples la délivrance et le bonheur, et que le monde soit vengé ! »
Ces déclamations, fanfares belliqueuses et retentissantes, faisaient courir de ville en ville, de village en village, jusqu'aux extrémités de la France, comme un frisson patriotique. Dans les crises décisives, sans ces puissants agitateurs capables d'enflammer tout un peuple, le peuple se lèverait-il de lui-même et feraitil les efforts qui seuls peuvent le sauver? Non, sans doute. Il est vrai qu'il vaudrait mieux ne pas le conduire à ces situations désespérées, où il doit demander les seules forces qui peuvent assurer son existence à Texaltation et à Théroïsme. — Le Diurnai poursuit son récit :
Plusieurs sections demandèrent l'établissement du fameux tribunal révolutionnaire, une, taxe sur les riches, une loi contre les accapareurs et la peine de mort contre les agio-
teurs. Ces pétitions furent renvoyées à divers comités; mais IjHIg^tôationJnstaptan du tribunal révolutionnaire fut surle-champ appuyée par une multitude de députés; Gambacérès fit la motion expresse que la Convention ne se séparât pas que ce tribunal ne fût complètement formé et le ministère reconstitué suivant le système d'un pouvoir unique. Buzot combattit cette proposition, comme constitutive du despotisme le plus monstrueux; il ne fut pas écouté. Lacroix fit adopter la proposition de Cambacérés; l'Assemblée décréta qu'elle s'occuperait à Tinstant même de la formation du tribunal révolutionnaire, se réservant de statuer ensuite sur celle du ministère. Pendant qu'on délibérait de cette manière à la Convention, plusieurs sections de Paris se déclaraient en état d^insurrection : on sait assez ce que cela voulait dire.
Massacre projeté le 10 mai^s, et proposition de Prudhomme.
Prudhomme constate de son côté la (grandeur du danger couru par les modérés de la Convention et de toutes les classes. Il dénonce les Jacobins et les Cordeliers comme ayant formé le projet de massacrer les députés. On le voit, Prudhomme a encore le courage de ne pas tout approuver; mais après le â juin, fidèle à sa politique prudente, il se détachera tout à fait des vaincus, des Girondins, et fera cause commune avec la sainte Moa^fyne, jusqu'au jour (commencement de 1794) où, épouvanté du bruit de ces têtes qui tombent, de ces flots de sang qui coulent à travers les planches mal jointes de la guillotine , ne pouvant ni approuver sans se vouer à l'infamie, ni blâmer sans exposer sa vie, il se rangera, toujours prudent, au seul parti que la prudence peut lui conseiller, celui du silence :
« Nous venons d'échapper au plan de contre-révolution le plus vaste et le plus pervers qu'on ait encore osé depuis le 14 juillet 1789. C'en était fait de la patrie, delà République : un gouvernement pis encore que celui de Venise s'établissait sur les ruines de la démocratie.
» Nous avions prévu tout cela en rendant compte de la
journée du 25 février, quand nous dtmes qu'elle présageait les suites les plus sinistres. En effet, elle n^était que le prélude des événements inouïs dont nous avons à parler et dont Yoici le plan. Les auteurs qui sont en assez grand nombre, aristocrates de la pire espèce puisqu'ils prennent le masque des révolutionnaires du 10 août , se sont dit : Le peuple est trop tranquille pour nos desseins...
» Une chose affligeante et qu'on ne saurait révoquer en doute, c'est que cette conspiration échouée comme par miracle, cette trame infernale, a été ourdie au sein des sociétés populaires. Le foyer de cet incendie, longtemps couvé dans 1 l'ombre du mystère, était aux Jacobins et aux Gordeliers; et , ce n'est point une conjecture. Le ministre de la justice s'en est expliqué ainsi dans son rapport officiel fait jeudi à la Convention.
»... Des particuliers, dans les cafés qui environnent la Convention et sur la terrasse qui l'avoisine, disaient tout haut qu'on ne laisserait entrer que des hommes dans la Convention, parce qu'il devait s'y faire une expédition. Quelquesuns, interrogés sur l'espèce d'expédition qui devait avoir lieu, ont avoué qu'il s'agissait de couper la tète à quelques députés.
V Le ministre de la guerre, Pétion, et quelques autres citoyens, ont été insultés, menacés, en entrant ou en sortant de la Convention.
» Ces coupe-jarrets , pour mettre leur entreprise à exécution , ont fait les patriotes enragés dans les clubs et les sections, afin d'engager dans leur parti quantité de bons citoyens qui ne prennent conseil que du moment et qui vont où on les pousse.
» Les Jacobins et les Cordeliers les plus purs ont donné les premiers dans ce piège et dans le massacre qui devait suivre l'assassinat d'un bon tiers de la Convention ; ils devaient aussi payer leur imprudence de leur vie. Les députés de la Montagne qui se sont le plus récriés contre la véracité de la motion de Gamon, n'auraient que trop éprouvé la réa-
MABS 1793. 99
lité de ce complot, s'il n'avait pas été déjoué et prévenu par la Commune* »
Il ajoute, et en le lisant on croirait lire une de ces protestations menaçantes des Girondins dont on leur fait un crime qu*ils ont payé de leur tête :
u Et vous, Parisiens, à qui le dépôt de la Convention a été confié par les départements, songez que vous êtes comptables de ce dépôt à la République, à l'Europe, à la postérité. Vous n'avez pas voulu que les représentants du peuple eussent d'autre garde que vous-mêmes; vous avez promis de leur faire un rempart de vos corps : le momçnt est venu de remplir votre promesse. »
Prudhomme, lui aussi, se préoccupe des dangers de l'inégalité sociale, et la réforme que propose sérieusement ce protecteur de la propriété est un maximum des fortunes !
« Pour obvier aux excès du luxe , il ne suffit pas de le taxer, il faut remonter à la racine dés abus. Pour prévenir la trop grande inégalité des richesses chez des républicains tous égaux, il faut poser un maximum aux fortunes, au delà duquel on ne pourra acquérir, même en payant une imposition proportionnée. Il faut déterminer aussi un minimum exempt de toute taxe et susceptible d'encouragement ou de secours, selon le cas.
» Chez nous, en ce moment , le luxe éprouve une éclipse presque totale , et par conséquent il laisse quantité de bras oisifs, et ces bras peuvent se tourner ou contre eux-mêmes ou contre les auteurs de leur désœuvrement. Que la Convention \ y prenne garde , le luxe est un ennemi domestique avec I lequel il faut vivre encore quelque temps. U en sera peutêtre de l'impôt graduel sur les richesses comme de la cote d'habitation : beaucoup de gens se sont restreints à de petits foyers pour alléger leui'S charges domiciliaires. Que fera-t-on de cette foule innombrable de citoyens qui n'existaient que par le luxe, et que le défout presque total du luxe réduit à l'extrême misère? Quant aux artistes, faits par leurs talents
pour donner de l'éclat à leur patrie, la République ne peut se refuser à puiser dans le trésor public pour les occuper, mais jamais elle ne pourra subvenir aux besoins de tous. C'est aux ricbes à parta^jer la sollicitude de la patrie envers ses enfants favorisés par la nature mais victimes des circonstances ; c'est aux ricbes à se procurer des jouissances honorables qui feront vivre les artistes et fleurir les aits. »
Reprenons le récit du Diurnal :
Parmi les atrocités que rappelle la journée du 10 mars 1793, celle imaginée par un député nommé Robert Lindet •est au-dessus de tout ce que les tyrans peuvent avoir imaginé déplus astucieusement barbare; voici ce qu'il proposa :
« Le tribunal extraordinaire sera composé de neuf membres; ils ne seront soumis à aucune forme pour l'instruction; ils acquerront la conviction par tous les moyisns possibles.
— Le tribunal pourra se diviser en deux sections ; il y aura toujours dans la salle destinée à ce tribunal un membre chargé de recevoir les dénonciations. — Le tribunal jugera ceux qui auront été renvoyés par décret de la Convention.
— 11 pourra poursuivre directement ceux qui, par incivisme, auraient abandonné ou négligé l'exercice de leurs fonctions; ceux qui, par leur conduite ou la manifestation de leurs opinions, auraient tenté d'égarer le peuple; ceux dont la conduite ou les écrits, ceux enfin qui, par les places qi:^'ils occupaient dans l'ancien régime, rappellent des prérogatives usurpées par les despotes. »
Qui pourrait le croire? le parti qui s'était déclaré républicain par. excellence, le protecteur exclusif de la liberté la plus étendue , la plus illimitée , applaudit avec enthousiasme à cette conception diabolique, et demanda que sur-le*champ on en fit une loi. Philippeaux, qu'à sa mort on a couvert de tant de lauriers et de tant de cyprès , s'en déclara l'apologiste^ Vergniaud l'attaqua avec indignation, le repoussa avec horreur; Gambon le combattit; Barère lui-même le traita
comme une moDStruosité que les despotes les plus déhontés n'auraient su imaginer dans le plus noir accès de leur rage. Après beaucoup de débats , le projet de Lindet fut abandonné ' .
Institution du Tribunal révolutionnaire.
C'est le 11 mars 1793 que le Tribunal révolutionnaire y qu'à cette époque on appelait encore extraordinaire, fut définitivement organisé; quoique ses attributions d'alors fussent bien différentes de celles qu'on lui a conférées depuis, les premières cependant ne laissent pas d'être remarquables.
La nomination des juges et des jurés fut réservée à la Gon* \ vention. Le nombre des juges fut fixé à cinq et celui des jurés \ à douze ; ces derniers furent pris dans les départements de I Paris et dans les quatre départements environnants; il fut décrété, et c'est là la mesure révolutionnaire, qu'ils émettraient leur déclaration à haute voix. L'article des attributions est ainsi conçu :
« Il sera formé à Paris un tribunal criminel extraordinaire
1 Les contemporains de tous les partis ont apprécié à peu près de la même manière, en la condamnant, la journée du 10 mars ; il n*en a pas été de même chez les écrivains modernes. Après avoir raconté la journée du 10 mars, par laquelle s'ouvre cette série d'attentats contre le parti girondin qui aboutit à l'insurrection fatale du 2 juin, les auteurs de V Histoire parlementaire de la Révolution française ajoutent stoïquement : « Ce qui décida la yictoire en faveur des Jacobins, c'est qu'ils poursuivirent obstinément l'exécution des grandes mesures révolutionnaires demandées par le vœu des masses, sans que leurs adversaires pussent les détourner à l'examen et à la discussion des complots qu'ils dénonçaient. S'ils s'y arrêtèrent un instant, ce fut pour tourner habilbmesit contre les Girondins les armes dont ils se servaient. Marat accusa la faction des hommes d'État de chercher par d'indignes pantalonnades à faire croire à une prétendue conspiration, « afin de retarder l'organisation du tribunal révolutionnaire, le recrutement de l'armée , et surtout le départ des commissaires patriotes pour les départements. » — I^es Girondins se plaignent des complots ourdis contre eux et qui eurent l'issue terrible qu'ils redoutaient, et MM. Bûchez et Roux admirent les Jacobins de ne pas s'être arrêtés à réprimer ces complots et d'avoir habilement calomnie leurs adversaires !
qui connaîtra de toute entreprise contre-révolutionnaire , de tous attentats contre la liberté, Tég^alité, l'unité et Findivislbilité de la République , la sûreté intérieure et extérieure de rÉtat, et de tous les complots tendant à rétablir la royauté ou à établir toute autre autorité attentatoire à la liberté, à l'égalité et à la souveraineté du peuple « soit que ces accusés soient fonctionnaires civils ou militaires, ou simples citoyens. »
Le 12 mars 1793, des individus se disant citovens de la section Poissonnière se présentèrent à la barre et demandèrent un décret d'accusation contre le général Dumouriez, . qui jouissait encore alors de la plus haute faveur. On décréta qu'il serait sur-le-champ mis en arrestation , ainsi qu'un nommé Fournier, qui fut accusé d'avoir voulu assassiner Pétion. Le même individu, deux ans auparavant, avait voulu assassiner le général Lafayette.
La section dite de Bon-Conseil avait mis en avant, le 10 mars, les premières bases du projet qui fut exécuté deux mois après. Le 12 mars, le député Lesage le dénonça à la Convention. Les sectionnaires dé Bon-Conseil avaient arrêté qu'ils se rendraient à la barre pour lui demander que Brissot, Pétion, Buzot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Barbaroux, Gorsas, Clavière, Roland, Rebecqui, Lanjuinais, fussent mis en accusation et poursuivis par un tribunal révolutionnaire.
Le même jour, le ministre Beumonville ne se reconnaissant plus dans le chaos où tout était plongé, donna sa démission et demanda qu'il lui fût permis de se rendre à Farmée, où il verrait au moins l'ennemi contre lequel il aurait à se battre; on voulut auparavant qu'il rendit ses comptes.
Le 13, Vergniaud dénonça avec beaucoup de véhémence les auteurs du complot qui devait éclater le 10, ainsi que le comité d'insurrection où il se trouvait et dans lequel un nommé Lazouski, qui fut depuis un des héros du parti montagnard, jouait le plus grand rôle, fsnard, Fonfrède et quelques autres députés du même parti parlèrent avec beaucoup
de courage dans cette séance. Il fut décrété que les individus dont était formé le comité seraient mis en arrestation et livrés à la justice. Le parti de la Montagne , à qui ce projet n'était sûrement pas inconnu, le voyant échoué, parut pendant quelque temps moins audacieux; mais ses adversaires ne surent pas profiter de leur avantage; ils étaient destinés à payer bien cher cette dangereuse sécurité.
14 mars, — Pendant toutes ces journées, qui ne furent qu'une agitation perpétuelle , la Commune , qui dans les premiers instants avait paru elle-même se mettre à la tète du mouvement , changea tout à coup de manoeuvre , et le contraria avec une énergie que la Convention elle-même crut sincère , car elle décréta que la Commune de Paris avait bien mérité de la patrie. Ce furent les Girondins eux-mêmes qui firent rendre ce décret.
Les insurgés avaient fait arrêter par plusieurs sections que les barrières seraient fermées : la commune le défendit expressément, et elles restèrent libres; tout cela s'explique assez facilement : ceux qui tenaient le premier fil de cette intrigue, voyant qu'elle pouvait échouer, changèrent sur-lechamp leurs batteries ; ils laissèrent errer au hasard les subalternes qu'ils avaient mis en action , car ils se trouvaient dans l'impossibilité de les contenir.
On peut comparer la journée du 10 mars 1793 à celle du 20 juin de l'année précédente ; ce fut une partie manquée, mais que Ton ne tarda pas à reprendre avec plus d'activité que jamais.
Le 14 mars 1793, la Convention procéda à l'élection d'un ministre de la guerre ; Beumonville, qui avait donné sa démission deux jours^ auparavant, fut renommé; on élut aussi un ministre de l'intérieur, et les suffrages se* réunirent sur Garât le jeune '.
1 Garât fut comte et sénateur sous TEmpire aprR.<i avoir été ministre de la justice et de l'intérieur sous la Convention , officieux apologiste de tous Us crimeSy comme on Ta dit, qui mettait la prudence dans la lâcheté, la
15 6/ 16 mars, — Le 15 mars 1793, Beurnon ville déclara qu'il acceptait de nouveau la place de ministre de la guerre.
Le 16, la Convention supprima la fameuse maison de Saint-Cyr ; on assigna aux élèves qui s'y trouvèrent quarante sous par lieue pour se rendre dans leurs familles ; quant aux religieuses qui formaient cette congrégation, on ieur fit une pension qui , comme toutes celles de ce genre, fut à peu près réduite à rien.
Les sections étaient toujours agitées, mais elles avaient pris une direction différente ; ce n'était plus pour opérer une insurrection qu'elles criaient aux armes, mais pour envoyer les soldats à l'armée. On invitait les gens aisés à contribuer à l'équipement des défenseurs de la patrie , et ces invitations, surtout quand elles étaient nominatives, étaient réellement des ordres auxquels chacun sentait qu'il pouvait être dangereux de désobéir. Dans la suite, lorsque l'insurrection de la Vendée éclata , lorsque les jeunes gens furent requis personnellement pour aller faire cette funeste guerre civile , les contributions furent bien plus exorbitantes encore.
On donnait cinq cents livres pour l'enrôlement d'un soldat, on l'habillait, on l'armait même de pied en cap, et l'on était encore obligé de garnir abondamment son portefeuille ou sa bourse.
Prudhomme avait tourné f n ridicule les femmes qui formaient des sociétés politiques au lieu de vaquer aux soins de leur ménage (voyez page 46). 11 s'attira la verte réponse que voici, dont tous les arguments ne sont pas dénués de fondement, et qui conclut à l'amélioration de l'éducation des femmes. La question a aujourd'hui encore la même importance qu'au temps de la citoyenne Blandin-Demoulin , mais on peut reconnaître le mal
modestie dans la bassesse , la réserve dans la dissimulation et la perfidie ; au demeurant, un fort bel esprit, membre de l'Académie des sciences morales et politiques. — Le fameux chanteur Garât était son neveu.
sans admettre le remède qu'elle proposait , et les clubs de femmes paraîtront toujours la plus extravagante et la plus, dangfereuse expérimentation démagogique.
La mission de la femme en république. Réponse des républicaines au citoyen Prudhomme .
Dijon, le 10 iiîvner 1793, Tan II de la République.
a Citoyen Prudhomme , quel fruit pensez-vous retirer pour la République de la critique dont nous vous jugions incapable, et que vous vous êtes permis d'insérer dans votre numéro 185? Vous la dirigez principalement contre les femmes de Lyon et de Dijon ; vous attaquez même en général toutes les femmes françaises , en reprochant k celles qui connaissant leur dignité se réunissent en clubs , tiennent des séances régulières et en conservent des procès-verbaux. En vérité , ce langage nous étonne dans votre bouche ; et se pourrait-il que des femmes aujourd'hui plus élevées à la hauteur de la révolution qu'un républicain même , lui donnassent des leçons de philosophie et de liberté? *
» Un gouvernement républicain est de tous celui qui approche le plus de la nature ; et comme dans ce gouvernement chaque individu forme partie intégrante du tout, il doit donc coopérer en ce qui le concerne au bien de la République; il s'ensuit nécessairement que les femmes, qui font partie de la société, doivent contribuer autant qu'elles le peuvent au bien de tous.
» Il était donc tout naturel que dans cette circonstance où notre révolution , unique dans les annales du monde , exigeait de tous les citoyens de la République son tribut de travail , de richesse ou de lumière , il était tout naturel que les citoyennes qui en font partie et s'en enorgueillissent, dussent se rendre utiles à la chose publique, et avisassent aux moyens de le faire. Pour y parvenir d'une manière avantageuse et plus sûre , il fallait se réunir ; car que peuvent faire tous les individus isolés l'un de l'autre? C'est de la réunion fraternelle
des républicaines que sont résultés ces effets étonnants de lumières philosophiques qui, en les affranchissant des antiques préjugés qui avilissaient les femmes, ont renouvelé en elles le germé des vertus qu'elles sont destinées à transmettre à tous les Français dès leur première enfance.
» C'est dans leurs assemblées populaires que l'émulation de foire le bien a dû naître et s'échauffer; c'est là où chacune d'elles communiquant ses idées a souvent donné lieu à des projets intéressants et salutaires dans leurs résultats.
» N'ont-elles pas donné l'exemple et stimulé parmi les citoyens les dons patriotiques destinés à soulager nos braves volontaires? et elles-mêmes n'ont-elles pas travaillé de leurs mains aux équipements de leurs frères d'armes? Ne se sontelles pas occupées sans cesse des moyens de secours et de bienfaisance pour la classe indigente ou infirme?
V C'est à cette société que les officiers municipaux ont eu recours pour les prier de se charger du soin des prisonniers, que les femmes ci-devant nobles avaient abandonnés par aristocratie ; c'est encore cette société de citoyennes qui a formé 'un établissement de secours, où elles occupent à la filature, depuis quinze mois , environ trois cents femmes qui manquaient d'ouvrage ; établissement important dans les circonstances actuelles , et dont le pixnluit rentre toujours dans la caisse de secours. Qui ne sent pas toutes les peines qu'exigent cette institution, le mode de distribution, la comptabilité, etc., toutes ces opérations régies avec le plus pur désintéressement ?
» Nous .ne nous bornons point , citoyen Prud homme , à chanter l'hymne à la Liberté, comme vous nous le conseillez, nous voulons encore exercer des actes de civisme.
» Il vient de s'ouvrir parmi nous une souscription pour les défenseurs de la liberté , où chacune vient déposer telle somme qu'autrefois, dans ces temps, l'on sacrifiait aux plaisirs frivoles des bals.
» C'est la société des citoyennes réunies en club qui lors
du retour à Dijon du second bataillon , indignement trahi à Longwy, allèrent au-devant de ces braves guerriers , et leur portèrent à plus d'une lieue de nouvelles armes et un drapeau, sur lequel ces soldats , qui n'avaient point désespéré • de leur patrie, jurèrent solennellement de venger leur liberté et de vaincre au nom de la France et de leurs concitoyennes ; ce sont ces mêmes citoyennes qui , aux époques du départ de leurs frères d'armes, les ont exhortés avec Ténergie des fem» mes libres de ne jamais reparaître dans leurs foyers sans avoir auparavant anéanti les* despotes. Eh ! quelles ne sont pas les hautes actions qu'inspire notre sexe quand il parle k des Français le langage de la gloire et de la vertu ?
9 II semble d'après vous, citoyen Pinidhomme , qu'il est inutile aux femmes de savoir lire ; vous dites encore que les clubs de femmes sont les fléaux des mœurs domestiques... Et c'est un philosophe, un républicain qui parle ainsi ! Voulez-vous donc toujours tenir les femmes dans un état d'enfence ou de frivolité? Que deviendra donc cette mère de fEunille qui n'ayant aucune instruction se trouve, par la mort de son mari, obligée de régir des affeires compliquées ou commerciales? Est-il mieux qu'elle confie ses intérêts, ceux de ses en&mts, à un stipendiaire insouciant ou inhabile? Que deviendmnt ces enfants entre les mains d'une mère tendre à la vérité qui les laisse périr dans leurs maladies faute de certaines connaissances que tout individu devrait posséder? Et Tenfance confiée aux femmes ne se chargera-t-elle pas de préjugés ineffaçables, si celles-ci sont dans l'ignorance de ce qu'elles doivent savoir? La culture des sciences ne détourne point du travail; elle prépare les sentiments honnêtes en ouvrant l'esprit aux lumières; les occupations toujours essentielles des maris ne leur permettent guère de donner tous les soins qu'exige la première éducation ; ils doivent être flattés que leurs épouses puissent leur suppléer.
» Ce n'est qu'avec de l'instruction que les mères puiseront dans le grand livre de la nature auquel vous les renvoyez. Dans une famille, pour donner l'exemple de l'ordre , il faut
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adopter une certaine conduite , qu'on peut à peine attendre d'un être élevé sans principes.
» Renoncez donc, citoyen Prudhomme, à votre système, autant despole envers les femmes que l'était celui de l'aristocratie envers les peuples. Il est temps d'opérer une révolution dans les mœurs des femmes; il est temps de les rétablir dans leur dignité naturelle. Eh! quelle vertu pourrait-on attendre d'une esclave? « De tout temps, dit Montesquieu , » Ton a vu marcher d'un pas égal en Asie la servitude dômes* » tique et le gouvernement s^rbitraire. »
}» Partout où les femmes seront esclaves, les hommes seront courbés sous le despotisme, a Sachez encore , dit » Casta, que Tinfluence des femmes est partout plus forte » que celle du climat et du gouvernement même ; que les » plus grandes révolutions dans les empires étant la suite des M révolutions dans les mœurs , et les mœurs étant leur ou- » vrage , c'est sur elles que doivent porter premièrement les V vues de la philosophie pour produire une réformation » générale et rendre les hommes meilleurs. »
» Soyez donc justes, hommes qui vous piquez de lumières, et ne censurez pas les femmes ; qu'elles aient part à vos droits , et elles imiteront vos vertus , car elles deviendront plus parfaites en devenant plus libres, et notre liberté commune sera l'ouvrage de l'instruction et de l'intérêt que nous prendrons à la République. Blandin-Demotjlin , présidente de la Société des amies de la République établie à Dijon. »
Prudhomme, visiblement embarrassé, répond aux citoyennes de Lyon et de Paris ; mais il ne trouve rien de mieux à dire . que d'invoquer Texemple de Cornélie et les paroles de Rousseau. Il ne faisait pas bon en ce temps-là d'avoir contre soi les sociétés fraternelles de femmes ! Leur personnel fournissait aux tribunes de la Convention, au cortège de la charrette, à l'émeute et au pillage, les agents les plus énergiques et les plus cruels. Les femmes s'étaient chargées de mettre les hommes au pas. Prudhomme caponne visiblement lorsqu'il s*en prend au sans-
culotte Reynard pour éviter de mettre en cause trop personnellement les citoyennes indignées de Lyon , Paris et Dijon.
tt Nous ne ferons pas d'autre réponse au bon sans-culotte de Lyon , le citoyen Reynard, qui se déclare le chevalier de ses concitoyennes clubistes ; qu'il sache que ce ne sont ni les calotlinSy ni les aristocrates factieux de cette ville, comme il le prétend, qui ont pu nous indisposer contre les clubs de femmes. Nous ne nions pas le bien que ces sociétés ont pu et peuvent faire à la République ; mais les citoyennes la ser-. viront mieux encore sans sortir de chez elles, sans se donner en spectacle et prêter au ridicule que ces calottins et ces aristocrates ne manqueront pas de jeter sur elles. En un mot, qu'elles ne prétendent pas à devenir meilleures que les femmes de Sparte et de Rome dans le bon temps. Si Gornélie avait été d'un club, nous passerions condamnation sur ce que nous avons dit d'après la nature, la raison et Jean- Jacques Rousseau. »
Dimanche 17 mars. — Le 17 mars 1793, on vit paraître à la barre de la Convention plusieurs habitants des départements du Haut-Rhin. Ils dénoncèrent les députés Dentzel et Couturier, envoyés en qualité de commissaires dans leur pays , et les accusèrent d'avoir commis les abus de pouvoir les plus vexatoires et les plus arbitraires :
a Ils nous ont bannis de notre pays, s'écriaient-ils, par d'odieuses lettres de cachet : sans examiner si vos commissaires pouvaient être munis de pareils pouvoirs , nous avons obéi. Au heu de nous apporter la paix dont ils devaient être les précurseurs et les apôtres , ces commissaires ont mis la désolation dans nos départements ; ils ont banni quinze administrateurs sans leur bâte connaître ceux qui les avaient dénoncés, sans vouloir même les entendre; ils ont arraché à leurs fonctions des hommes qui avaient la confiance de leurs concitoyens, ils ont mis à leur place leurs parents ou leurs
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créatures ; ils ont appelé des étrang^ers pour représenter des Français ; enfin ils ont porté partout la terreur; chacun craint d'être arraché à sa famille, chacun tremble d'être proscrit. »
Aucun de ces faits ne fut démenti : la Convention, à qui la justice n'était pas encore tout à fait étrang^ère, retira les pouvoirs qu'elle avait donnés à ces satrapes éhontés; une année plus tard les dénonciateurs eussent été envoyés à l'échafeud.
Le même jour, des commissaires de la section du Théâtre- Français dénoncèrent leur secrétaire, qui, dés le 9 mars, avait inséré dans le repstre de leurs délibérations un arrêté séditieux ayant pour objet de favoriser l'insurrection qui devait éclater le 10. Sur-le-champ l'Assemblée décréta que le ministre de la justice lui rendrait compte le lendemain des poursuites qu'il avait dû diriger contre les auteurs de cette conspiration.
Lundi 18 mai's. — Tout le monde connaît le prétendu assassinat commis à Orléans sur la personne du député Léonard Bourdon, et les suites déplorables d'un événement que ce malheureux provoqua lui-même \ Il s'était enivré dans la journée avec quelques séditieux ses partisans : quand ils turent gorgés de vin, ils se rendirent à la Société populaire, où ils vomirent mille imprécations contre ceux qu'ils appelaient les aristocrates, les riches, les propriétaires; il n'était question de rien moins que de les révolutionner et de brûler leurs maisons. De pareils propos, proférés par et sous les yeux d'un homme revêtu d'un caractère auguste, répandirent l'alarme dans toute la ville. Le conseil général de la commune était rassemblé ; une foule considérable se porta dans ses environs. Bourdon et les siens sortirent du lieu de leur assemblée, toujours ivres, toujours proférant les mêmes atrocités ; il était nuit ; Bourdon fut insulté sans qu'on le connût peut-être ; il reçut quelques coups , ainsi que ceux
* Il y a dans le récit du Diurnal une exagération malveillante pour L. Bourdon. Ses paroles furent imprudentes, la conduite des Orléanais fut coupable et le châtiment prononcé contre eux atroce.
MARS 1793. ill
dont il était accompagDé ; et voilà le crime qui fut dénoncé à la Convention comme un attentat contre la représentation nationale, comme un forfait qui devait attirer sur ses auteurs la vengeance du peuple entier, assassiné dans la personne de Léonard Bourdon.
£n attendant que le Tribunal révolutionnaire eût statué sur cette misérable rixe, la Convention, sur la proposition de Barère, suspendit la municipalité d'Orléans de ses fonctions; le ministre de la justice eut ordre de faire traduire les prétendus assassins devant le Tribunal révQlutionnaire. Les gardes nationaux de faction à la commune furent déclarés incapables de marcher à Fennemi; ils furent tous désarmés; enfin on envoya une force considérable à Orléans pour assurer l'exécution de ces mesures.
Le même jour la Convention décréta la peine de mort contre quiconque proposerait des lois agraires ou toutes autres mesures subversives des propriétés commerciales et industrielles^ sans penser que bientôt après elle-même devait se rendre coupable des délits dont elle venait de décréter la punition.
Mardi 19 mars. — C'est à l'époque du mois de mars 1793 qu'éclatèrent, dans les départements substitués aux provinces de Bretagne et de Poitou , ces insurrections terribles qui , se prolongeant comme Qn feu dévastateur, dévorèrent plus de six cent mille hommes et couvrirent de ruines et de tombeaux les pays les plus riches et les plus industrieux de la France.
Ce fut le 18 mars 1793 que Lasource, au nom du comité de silreté générale, dénonça la fameuse conspiration de Bretagne connue sous le nom de la Rouerie (du nom du chef royaliste la Rouerie) ; il annonça que les chefs avaient été arrêtés, mais que leurs complices s'étaient répandus dans les campagnes , s'y étaient opposés au recrutement , avaient arboré la cocarde blanche , y avaient commis plusieurs massacres et occupaient alors plus de dix lieues de pays. Lasource
fit décréter que les individus accusés d'avoir trempé dans cette conspiration seraient traduits à Paris par-devant le Tribunal révolutionnaire. La plupart de ces prétendus conspirateurs étaient de jeunes femmes extrêmement intéressantes qui périrent sur Téchafaud , mais dont le courage et la grandeur d'àme en présence de la mort la plus outrageante seront l'éternelle honte de leurs bourreaux ' .
Le même jour 18 mars, une députation de* la section du Mont-Blanc vint dénoncer les misérables qui organisaient tous les jours les insurrections, les massacres dont la ville de Paris ne cessait d'ofFrir le douloureux spectacle, et demanda que la Convention, établissant enfin l'ordre et la décence autour d'elle, éloignât les brigands qui n'avaient d'autres intentions que de la déshonorer, que de l'assassiner. Le parti de la Montagne couvrit de huées et d'opprobre les modérés pétitionnaires, en s'écriant qu'on calomniait la ville de Paris et les patriotes. On entendit un homme qui fut procureur général d'un des plus illustres parlements de France, un savant distingué, Guyton de Morveau enfin, mêler sa voix aux vociférations de ces apôtres du désordre et de la destruction.
Mercredi 20 mars. — Le 18 mars 1793, il fut décrété que l'impôt serait progressif en raison des richesses et du luxe de chaque contribuable. Barère, qui avait fait rendre cette loi, fit décréter ensuite que tous les étrangers sans aveu seraient chassés de France et en même temps qu'il serait fait au peuple français une adresse courte mais énergique , dans laquelle on lui indiquerait la conduite qu'il avait à tenir dans la situation révolutionnaire où il se trouvait alors.
La manière d'agir de cet homme, tantôt régulière, tantôt extravagante, tantôt juste, tantôt atroce, est une de ces bizarreries de l'espèce humaine qu'on ne sait comment
^ On trouvera dans l'excellente Histoire du tribunal révolutionnaire de M. Gampardon des détails qu*il faut lire «ur la conspiration, le procès et le jugement de la Rouerie.
expliquer. La personne qui rédige ces extraits a coûnu Barère; elle doit dire qu'il était aimable et avait beaucoup d'esprit.
Ce fut le 19 mars 1793 que la Convention, déjà instruite de Tépouvantablé insurrection qui s'était manifestée dans le département dit de la Vendée, en acquit la certitude par une lettre datée d'Angers du 17 mars, que lui adressaient les administrateurs du département de Mayenne-et-Loire.
Les insurgés étaient mattres des districts de Saint-Florent, de Gholet , de Chemillé ; ils répandaient la terreur jusqu'à Nantes, dont ils avaient intercepté les communications.
Pour obvier à ces désordres, la Convention, sur la propo-> sition de Cambacérés, consacra par un décret cette violence terrible, qui bientôt après retomba sur elle-nfléme; elle arrêta que ceux qui étaient ou seraient prévenus d'avoir pris part aux révoltes ou émeutes contre-révolutionnaires qui avaient éclaté ou éclateraient à Tépoque du recrutement dans les différents départements de la République ; que ceux qui auraient pris ou prendraient la cocarde blanche ou tout autre signe de rébellion , étaient hors la loi ; qu'en conséquence ils ne pourraient profiter des dispositions des lois concernant les procédures criminelles ni de l'institution des jurés. Elle décréta ensuite que ceux qui seraient pris les armes à la main seraient, dans les vingt-quatre heures, remis à l'exécuteur des jugements criminels.
Jeudi 21 mars. — Le 20 mars, Lebrun, ministre des affaires étrangères, dénonça les atrocités commises en Espagne contre les Français que leurs afiEsiires retenaient dans ce pays ; il en rejeta tout l'odieux sur la personne de Charles IV lui-même. L'Assemblée ne s'occupa point de la dénonciatioa et la renvoya au comité diplomatique.
Le même jour on dénonça une émeute considérable qui avait eu Heu dans la ville de Montargis , encore à l'occasion du recrutement, dans laquelle le député Manuel avait été assassiné. 11 avait effectivement failli perdre la vie; il
n'échappa à ses meurtriers que pour porter sa tête sur un échafaud cinq ou six mois après ' .
Les commissaires conventionnels dans le département du Mont*Blanc écrivaient que cinquante prêtres de ce pavs avaient quitté leurs fonctions , fanatisaient le peuple et le faisaient émigrer avec eux en Piémont.
Grangeneuve, qui pendant la durée de TAssemblée législative n'avait jamais pu parvenir à perdre les prétendus contre-révolutionnaires d'Arles, revint è la charge dans l'Assemblée conventionnelle , et fit décréter d'accusation , le 20 mars 1793, ceux qu'il regardait comme les chefs de la conspiration dont il les supposait coupables.
Vendredi 26 mars, — Le général Dumouriez», qui avait écrit de Tirlemont en date du 16 mars que son armée avait remporté un avantage sur les ennemis tandis qu'au contraire une aile de cette armée avait été extrêmement maltraitée, annonça par une autre lettre du 19, aussi datée de Tirlemont, qu'il avait essuyé un échec considérable, que le général Valence avait été blessé : il portait sa perte à deux mille hommes. « Je dois rendre justice , disait-il, aux soldats les plus braves*de l'univers; mais ils manquent d'officiers et surtout d' officiers expérimentés : la cause de nos maux est dans l'élection des officiers par les soldats. L'élection ne donne pas le talent, ne commande pas la confiance, n'obtient pas. la subordination. » Le député Aubry voulut faire voir que la principale cause dc^ ces revers était dans l'indiscipline de l'armée. Le parti montagnard, à qui cette indiscipline et ce désordre étaient nécessaires, couvrit de murmures et de huées les observations d' Aubry et ne lui permit pas de continuer. Marat monta comme un furieux à la tribune en s'écriant que ce n'était point aux soldats qu'il fallait s'en prendre, mais aux chefs perfides qui les conduisaient : il dé-
^ Le 14 novembre 1793. Manuel avait donné sa démission de député le 19 janvier 1793. A la suite de Taitentat de Montargis, il fut arrêté comme suspect.
signa clairement le général Dumouriez; ses vociférations n'inspirèrent que de Tindignation ; il fut éconduit, repoussé même avec violence, et ne put continuer sa dénonciation.
La veille, sur la proposition de Jean de Bry, on avait créé pour chaque commune de la République, sous prétexte de surveiller les étrangers , ces funestes comités de surveillance qui depuis, sous le nom de comités révolutionnaires, se métamorphosèrent en quarante ou cinquante mille cavernes de voleurs. En récompense de la belle institution qu'il venait de faire créer, Jean de Bry fut élu ce jour président de F Assemblée; les secrétaires furent Laréveillère-Lepeaux, Boyer- Fonfrède et Garant-Goulon.
Jean Debry a dans sa carrière conventionnelle proposé plus d'une mesure acerbe; cependant il votait d'ordinaire avec les Girondins. Les comités de surveillance, sans être tous des cavernes de voleurs, comme le dit trop vivement l'auteur du Diurnul, ont couvert la France entière d'un réseau effroyable de police démagogique. Jamais la tyrannie centralisatrice n'a inventé des moyens de surveillance et de despotisme plus étendus et plus puissants. Voici les termes du décret voté par la Convention avec cette précipitation habituelle qui ne permettait jamais aux modérés de se rendre compte de toutes les conséquences que tireraient leurs adversaires des expédients dont les difficultés de la situation leur suggéraient inopinément la proposition.
Décret de surveillance contre les étrangers.
La Convention nationale considérant qu'à l'époque où les despotes coalisés menacent la République plus encore par -les efforts de leurs intrigues que par le succès de leurs armes, il est de son devo^ de prévenir les complots liberticides, etc., décrète ce qui suit :
\? Il sera formé dans tïhaque commune de la République et .dans chaque section des communes, divisées en sections, à l'heure qui sera indiquée à l'avance par le conseil général, un comité composé de douze citoyens;
2* Les membres de ce comité, qui ne pourront £tre choisis ni parmi les ecclésiastiques, ni parmi les ci-devant nobles, ni parmi les ci-devant seig^neurs de l'endroit et leurs ag^ents , seront nommés au scrutin et à la pluralité relative des sufB'ages....
4* Le comité de la commune ou chacun des comités de section de commune sera chargée de recevoir, pour son arrondissement, les déclarations de tous les étrangers actuellement résidant dans la commune ou qui pourront y arriver ;
5* Ces déclarations contiendront les noms, âge, profession, lieu de naissance et moyens d'existence du déclarant ;
6" Elles seront faites dans les hiiit jours après la publication du présent décret ; le tableau en sera affiché et imprimé ;
7* Tout étranger qui aura refusé ou négligé de faire sa déclaration devant le comité de la commune ou de la section sur laquelle il résidera, dans le délai ci-dessus prescrit, sera tenu de sortir de la commune dans les vingt-quatre heures et sous huit jours du territoire de la République ; ^
8* Tout étranger né dans les pays avec les gouvernements desquels les Français sont en guerre , qui , en faisant sa déclaration , ne pourra pas justifier devant le comité ou d'un établissement formé en. France, ou d'une industrie qu'il y exerce, ou d'une proprîété immobilière acquise, ou de ses sentiments civiques, par l'attestation de six citoyens domiciliés dans la commune ou dans la section, sera également tenu de sortir de la commune dans les vingt-quatre heures et sous huit jours du territoire de la République.
Dans le cas contraire, il lui sera délivré un certificat d'autorisation de résidence;
9*^ Les étrangers qui n'auront pas en France de propriété ou qui n'y exerceront pas une profession utile, seront tenus, outre les peines ci-dessus portées, outre le cei*tificat de six citoyens, de donner caution jusqu'à concurrence \le la moitié de leur fortune présumée ;
10* Tous ceux que la disposition des précédents articles exclurait du territoire français, et qui n'en seraient- pas sortis au délai fixé, seront condamnés à dix ans de fers, et poursuivis par l'accusateur public du lieu de leur résidence;....
13* Tout étranger saisi dans une émeute , ou qui serait convaincu de l'avoir provoquée ou entretenue par voie d'argent ou de conseil, sera puni de mort. •