‹ La démagogie en 1793 a ParisChapitre 5 sur 47 · MARS 1793. HT · texte numérisé non relu

MARS 1793. HT

Samedi 23 mars, — Une lettre du général Dumouriez avait annoncé que quatre mille soldats de son armée s'étaient débandés et répandus dans la Belgique, qu ils pillaient; Le 22, Camus, l'un des commissaires envoyés dans ces provinces, de retour à Paris, rendit compte de la situation de ce pays, dont les habitants n'étaient pas très-favorablement disposés pour les Français : il donna cependant à entendre qu'il était fecile de les contenir. Ses collègues et lui avaient pris un arrêté sévère contre les fuyards, les désorganisateurs et les pillards de l'armée.

On avait fait arrêter quelques jours auparavant un général nommé Marcé , prévenu de n'avoir pas déployé contre les insurgés de la Vendée des forces suffisantes pour les arrêter ; on disait même qu'il était d'accord avec eux.

Le 23 mars 1793 on s'occupa du sort de ce général et des moyens de comprimer l'insurrection, qui se manifestait dans presque tous les départements de l'Ouest. Ce fut Barère, depuis rapporteur banal de toutes les affaires de cette espèce, qui se chargea de présenter à la Convention les mesures suivantes, qu'elle consacra par un décret :

1* Le conseir exécutif est chargé de prendre sur-le-champ les mesures nécessaires au rassemblement des forces les plus considérables pour dissiper les rebelles attroupés dans les divers départements , et surtout dans ceux des Deux-Sèvres , de Mayenne-et-Loire et de la Vendée, et pour mettre les côtes à l'abri de toute insulte; 2* il sera formé à la Rochelle une cour martiale pour le jugement du général Marcé, sur la conduite qu'il a tenue dans le département de la Vendée * ; 3* il sera fait une adresse aux citoyens afin de les éclairer sur les dangers et la perfidie des moyens dont on a usé pour les égarer et les armer contre la patrie.

Dimanche 24 mars. — Le 24, la Convention reçut divers

> Il fat renvoyé plus tard devant le tribunal de Paris et condamné à mort le 9 pluviôse an II comme traître à la patrie et coupable d*ayoir favorisé les rebelles de la Vendée.

arrêtés de ses commissaires dans la Belgique. Par le premier, le général Miranda était destitué, et ils lui avaient enjoint de se rendre à Paris pour rendre compte de sa conduite.

Le second contenait des mesures prises pour arrêter le pillage, qui , dans la Belgique , continuait de faire les plus épouvantables progrès.

La Convention ayant pris connaissance de ces pièces, décréta d'accusation le général Miranda et le colonel du 73* régiment de cavalerie, que les mêmes commissaires lui avaient dénoncé.

Ce jour on reçut une lettre des administrateurs de la Loire-Inférieure , qui annonçait que de tout ce pays la ville de Nantes était le seul endroit où les insurgés n'eussent pas encore pénétré; mais elle était assiégée de toutes parts et exposée aux plus grands dangers. Cependant ses administrateurs ainsi que les administrés paraissaient disposés à se défendre avec le plus grand courage , décidés même à mourir tous plutôt que de livrer leur ville : la Convention décréta qu'ils avaient bien mérité de la patrie.

Pendant cette journée , on reçut différentes lettres, qui toutes justifiaient les alarmes conçues sur la situation de ce pays.

Une adresse de la société populaire d'Amiens fut la caus^ d'un grand tumulte qui eut lieu dans la même séance. Ce fut André Dumont qui la dénonça. On y demandait un décret irrévocable de bannissement contre les Bourbons, sans exception aucune, une loi contre les provocateurs au meurtre, une loi pour obtenir une force départementale, afin d'assurer l'indépendance de T Assemblée, un décret d'accusation contre le parricide Marat, contre les criminels Robespierre, Danton et leurs infâmes affiliés : « Souvenez-vous, disaient les auteurs de l'adresse, que le bouc émissaire de celte faction assassine, que l'odieux Marat était le médecin du frère du tyran Gapet. » Enfin les pétitionnaires demandaient le rappel du ministre Roland et autres choses semblables. L'ordre du jour est décrété, avec improbation de l'adresse.

Mars 1793. 119

Le 24 mars 1793, la Convention se fit donner lecture d'une lettre du général Dumouriez , dans laquelle il exposait avec force que les mesures qu'elle avait prises relativement à la Belgique et la conduite de ses envoyés avaient indisposé tous les habitants contre les Français ; que pour ne pas compromettre le salut de Tarmée qu'il commandait, il avait cru indispensable de la faire replier sur les frontières de France ; la désertion, l'indiscipline des soldats ne lui permettant plus de compter sur des succès dans la position où elle se trouvait. Cette lettre, beaucoup trop franche peut-être, fut la cause de la perte de ce général.

Dès lors le parti qui, redoutant son influence^ n'avait osé Tiattaquer, ne garda plus de ménagement : le général fut ouvertement dénoncé par des hommes furieux, qui croyaient que l'univers entier ne devait pas leur opposer de résistance. Dumouriez, craignant pour sa tête, prit alors le parti extrême qu'il n'eut pas la force de soutenir.

Lundi 25 mars. — Le 25 , on fut informé des progrès des rebelles de la Vendée ; ils avaient battu les patriotes à Yihiers, en avaient tué un assez grand nombre , el leur avaient pris un canon ; ce fut la première pièce d'artillerie dont ils se rendirent maîtres : dans la suite, ils en enlevèrent des parcs entiers.

Les administrateurs de Mayenne-et-Loire qui donnaient ces nouvelles faisaient néanmoins bonne contenance , et assuraient qu'ils périraient tous plutôt que de se soumettre à ces rebelles, à qui dès lors ils donnèrent le nom de brigands.

Mardi 26 mars. — Le 26 mars 1793, Marat, en sa qualité de journaliste , fut dénoncé par le ministre de la justice ' comme ayant imprimé dans sa feuille que les victoires remportées à Grandpré, à Mons et à Jemmapes, n'étaient plus des triomphes dont la République dût s'honorer, mais des événements désastreux, où le sang français avait été prodigué

' Gohier, récemment élu.

sans fruit pour satisEure Fambition d'un aventurier perfide. Cette dénonciation fut renvoyée au comité de législation pour fieûre séance tenante, sur la j conduite de Marat, un rapport qui ne se fit pas.

Le même jour, le comité de défense générale fiit renouvelé ; il prit le nom trop fameux de Comité de salut public : sa composition, d'éléments hétérogènes, devait nécessairement produire le déchirement funeste qui ne tarda pas à s'opérer. Voici les noms de ceux qui réunirent les suffrages : Dubois-Grancé, Pétion, Gensonné, Guytoii-Morveau, Robespierre aîné, Barbaroux, Ruhl, Vergniaud, Fabre d'Églantine, Buzot, Delmas, Guadet, Condorcet , Bréard , Camus, Prieur de la Marne , Camille Desmoulins , Barère, Quinette , Jean de Bry, Cambacérès, Danton, Sieyès, Lasource, Isnard.

Cette journée fut en outre remarquable par les plus fâcheuses nouvelles. Lacroix écrivait de la Belgique que les affaires y étaient dans l'état le plus déplorable, et qu'on n'avait plus assez d'hommes pour s'y maintenir. On apprit en même temps la prise de l'Ile de Noirm entiers par les insurgés de l'Ouest. La Convention , persuadée, ou voulant au moins le paraître, que tous ces malheurs devaient être attribués à l'influence des prêtres et des nobles, décréta qu'ils seraient désarmés dans toute l'étendue de la République, eux et toutes les personnes attachées à leur service. Dans cette loi , on posa la première base de cette inquisition atroce qui poursuivait comme suspects des hommes palace qu'ils étaient nés dans telle ou telle classe de la société, parce qu'ils y avaient occupé telle ou telle fonction. Cette mesure fut décrétée sur la simple demande de la section dite de la Réunion, et en sa présence, ce qui prouve que cette assemblée, revêtue de tant de pouvoirs, n'était que l'esclave elle-même de la foule d'intrigants qui l'environnait sans cesse.

Mercredi 27 mars. — Dans la séance du 27 mars 1793, Danton essaya encore de soulever la nation entière, en poussant la Convention à des mesures violentes. Montrez-vous

MARS 1793. i2t

rëvolutionnaîres , s'écriait-il d'une voix de Stentor, et alors la liberté n'est plus en péril. Les nations qui veulent être g[randes, doivent, comme les héros, être élevées à l'école du malheur. Sans doute nous avons eu des revers , mais si au mois de septembre ( quel efFroya])le souvenir ! ) on vous eût dit : « la tète du tyran tombera sous le glaive des lois , l'ennemi sera chassé du territoire de la République, cent mille hommes seront à Mayence , nous aurons une armée à Tournai... » vous auriez vu la liberté triomphante. Eh bien , noire position est la même : nous avons perdu un temps précieux, il faut le réparer; on a cru que la révolution était faite, on a crié aux factieux , et ce sont ces factieux qui tombent sous les poignards des assassins... C'est aujourd'hui qu'il faut que la Convention décrète que tout homme du peuple aura une pique aux frais de la nation ; les riches la payeront. Il feut décréter que dans les pays où la contre-révolution s'est manifestée, quiconque aura osé la provoquer sera mis hors la loi. Il lEaut que le tribunal révolutionnaire soit en activité ; il faut que la Convention déclare aux Français, à l'Europe, à l'univers, qu'elle est un corps révolutionnaire, qu'elle est résolue de maintenir la liberté, d'étouffer les serpents qui déchirent la patrie. — Toutes ces mesures ' furent décrétées à l'unanimité.

Après un discours à peu près aussi inintelligible, Robespierre demanda que tous les parents de Louis XYI fussent tenus de sortir dans huitaine du territoire français et de tous les pays occupés par les armées de la République; que la Reine fût traduite au tribunal révolutionnaire, incessamment jugée comme complice de son époux, et leur fils retenu au Temple jusqu'à nouvel ordre. Cette proposition étonna même les partisans de Robespierre ; la Convention passa à l'ordre du jour.

Jeudi 28 mars. — Le 27, le conseil de la Commune avait

' Que l*auteiir réactionnaire du Diurnal appelle â^ ejcirnvagantes atro* cités.

m LA DÉMAGOGIE A PARIS.

arrêté qu'aucun fourbisseur, arquebusier ou autres marchands ne pourraient Tendre des armes qu'à des personnes munies de certificats des comités de surveillance, c'est-à-dire qu'à celles à qui il plairait au conseil général d'en confier. Le même jour il enjoignit aux comités de surveillance, qui lui étaient encore subordonnés, de regarder comme suspecte toute personne munie de passe-ports pour Boulogne ou Calais, et tout porteur de cartes de civisme délivrées depuis un mois.

Enfin, il ordonna à ces comités de faire effectuer le désarmement des nobles *et des prêtres que la Convention avait décrété dans la précédente séance.

Dans celle de ce jour, les sections de Paris vinrent nettement demander à la Convention quels moyens elle avait de sauver la F'rance dans la crise où elle se trouvait. L'Assemblée législative , lui dirent-elles , eut le courage de déclarer qu'elle ne pouvait sauver la patrie ; le peuple se leva tout entier, et la patrie fut sauvée : s'il faut un nouvel effort, nous le ferons , parlez. Après avoir longtemps disputé sur cette impertinente jonglerie, l'Assemblée déclara, sans doute pour apaiser les sectionnaires , que dans la quinzaine elle s'occuperait de la constitution qui devait fiairele bonheur du peuple français. Ce fut Barère qui fit cette réponse, inspirée par la terreur de ceux qui voulaient effrayer toute l'Europe.

Chaque jour, chaque heure, l'inquisition s'étendait au nom de la liberté. Le 28 mars, le conseil de la Commune avait arrêté que les commissaires civils établis aux barrières empêcheraient de sortir de la ville tous ceux qui se présenteraient sans passe-port et tous ceux qui paraîtraient suspects. On exceptait seulement de cette perquisition odieuse les individus qui apportaient des approvisionnements, les électeurs et les fonctionnaires publics de la ville et du département.

Elle ordonna en même temps que les maisons où il y aurait eu des désarmements opérés dans le jour seraient cernées pendant la nuit, pour empêcher que personne ne pût en sortir.

Le conseil général paraissant incertain pour l'adoption de toutas ces mesures violentes, Dubois-Crancé , qui s'y trouvait comme spectateur, prit paii; à la délibération, assui*a les municipaux des excellentes dispositions de l'Assemblée en feveur de la Commune, et tons les scrupules furent' levés. C'est ainsi qu'on voyait tantôt la Commune dicter des lois à la Convention, et tantôt les membres de la Convention dicter à leur tour les arrêtés de la Commune.

Les choses tournaient mal en Bd^que. Voici une lettre que Lacroix écrivait de Lille ^Danton qui montre bien dans quel trouble et quel désespoir se trouvaient les républicains sincèrement attachés à Dumouriez, qui croyaient voir s'accumuler les preuves de la trahison du général.

Lettre de Lacroix à Danton, (Inédite '.)

« Je suis , mon cher Danton , dans un état que je ne saurais t' exprimer. Les dangers qui menacent notre patrie augmentent de jour en jour, et nos ressources , nos espérances diminuent, s'affaiblissent et s'enfuient pour ainsi dire. Nous sommes ici occupés jour et nuit à déjouer les manœuvres des malveillants. Ils sont en grand nombre, et la confusion qui règne dans cette grande ville rend insuffisants et presque inutiles tous nos projets de perquisition et de recherche.

» Dumouriez me parait à moi bien dangereux pour la République. Je ne reconnais plus en lui ce général que j'aimais personnellement, et dont j'estimais la bravoure, les talents, et respectais l'audace. Je l'envisage comme un ennemi de son pays , qui veut l'enchaîner ou le traîner sur le bord du précipice pour l'arrêter dans sa chute et se faire déclarer son sauveur, son protecteur. Que d'idées noires se succèdent les unes aux autres ! Tout m'est suspect. Les événements les plus naturels peut-être me paraissent combinés et concertés. Je ne vois que traîtres et conspirateurs. Ap-

* Archives de TEmpire, F. 7, 4*^4.

prends , mon ami , que Dumouriez feit évacuer aujourd'hui Toumay; que Mons et Namur le sont ou vont Tétre; qu'à Lille il n'y a pour toute garnison que deux cent quarantecinq volontaires nationaux » que la confiance y est faible , que lés dispositions des habitants y paraissent équivoques ou douteuses , que l'esprit public à Yalenciennes est détestable... Ah ! mon cher Danton , dans quelle position la République va-t-elle se trouver? Beaucoup d'ennemis à vaincre, beaucoup d'armées à combattre, et pas un homme à la tète de nos troupes, pas un général sur lequel nous puissions compter! » Je t'envoie, mon chjer Danton, une copie fidèle d'une note de la conversation de Dumduriez avec Goguet. Tu te rappelles ce qu'il nous a dit à Bruxelles; eh bien, celle-là s'est passée avant-hier. J'ai tout réfléchi, tout rapproché, tout calculé, et je te l'avoue, ma patrie est tout pour moi, mes amis ne viennent qu'après. J'ai proposé ce matin de suspendre Dumouriez, et de le mettre en état d'arrestation. Mes collègues ont cru qu'il fallait temporiser; je ne sais s'ils avaient raison, mais j'ai dû respecter la majorité. Adieu, mon cher Danton ; j'ai le cœur navré de douleur, j'ai l'humeur noire, je suis furieusement rembruni. Je t'ai déjà écrit bien des lettres, tu ne m'as pas encore répondu. Ce n'est pas le moment d'être paresseux ou indifférent. Fais de ma lettre l'usage que tu voudras, je la livre à ta prudence, ainsi que la note de Goguet. Je crois cependant que tu dois la communiquer à Beurnonville , à Lebrun, et ensuite au comité de défense générale. Trois commissaires envoyés dans la Hollande partent à l'instant pour Paris ; ils sont bien mécontents de Dumouriez. Parles-en à Lebrun. Je t'embrasse de tout mon cœur ; donne-moi de tes nouvelles.

M F. Delacroix. »

Lille, 28^nar8 J793, an II de la République.

Vendredi 29 mars, — Le 29 mars 1793, sur la proposition de Domière , l'Assemblée 'décréta un nouveau mode de

proscription dont aucun tyran ne s'était encore avisé ; ce fut d'ordonner que les propriétaires et principaux locataires de maisons seraient tenus d'afficher sur la porte extérieure, dans l'endroit le plus apparent, et en caractères bien lisibles, les noms, surnoms, prénoms , âge et profession de tous les individus résidant actuellement et habituellement chez eux.

Le même jour, FAssemblée décréta que les proconsuls qu'elle envoyait dans les départements auraient chevaux et voitures aux frais de la nation , et seraient en outre indemnités des dépenses de leurs voyages. La plupart d'entre eux eurent soin de ne pas les ménager.

Le même jour, le ministre de la justice annonça l'installation du tribunal révolutionnaire.

Samedi 30 mars. — C'est à l'époque du 30 mars 1793 que tomba tout à coup la haute faveur qui avait environné Dumouriez, et que commença sa proscription. Pendant |a nuit , le comité de défense générale, qui avait reçu avis de la rébellion qu'il préparait , après un rapport énigmatique sur ce qui se passait, fit mander ce général à la barre. La Convention décréta en même temps que le ministre de la guerre se rendrait sur-le-champ à l'armée du Nord pour prendre connaissance de sa situation , et en rendre compte. Quatre commissaires conventionnels, Camus, Quinelte, Bancal et Lamarque furent envoyés à la même armée, avec le pouvoir de suspendre ou faire arrêter tous généraux , officiers , militaires quels qu'ils fussent, fonctionnaires pubUcs, ou autres citoyens qui leur paraîtraient suspects, de les faire traduire à la barre, et apposer le scellé sur leurs papiers.

Le même jour, le conseil de la commune, qui avait l'initiative de tout ce qu'on appelait alors grandes mesures , arrêta qu'il se transporterait tout entier à la Convention pour lui demander, contre le général Dumouriez, l'application de la loi portée contre ceux qui demanderaient un dictateur ou un roi ; parce que, disait ce conseil , il avait écrit une lettre perfide dans ce sens.

iS6 LA DEMAGOGIE A PARIS.

Ainsi , ce général , que peu de jours auparavant on regardait comme le sauveur de la République, devint tout à coup le jouet des plus stupides démagogues.

Voici quelques passages d'une lettre de Dumouriez, en date du 29 mars :

tt LorsquMl s'agit de sauver TÉtat, lorsque la France est au moment de sa perte entière, je ne vois que factions , que projets sinistres, que dénonciations, que crimes; je ne vois ni l'amour de la liberté, ni la liberté elle-même; je vois tous les individus prêts à se poignarder et se couvrant mutuellement de boue ; je vois partout la honte d'une grande nation, et pour toute ressource l'ingratitude envers vos malheureux généraux, qui depuis un an sacrifient tout, et le désir de les accabler, certainement sans savoir ce qu'on mettra à leur place. J'ai déjà, mon cher Beurnonville, joué plus d'une ibis le rôle de Décius, en me jetant dans les bataillons ^nnemis ; mais je ne jouerai pas celui de Curlius, en me jetant dans un gouffre.

>i Les nouveaux décrets de l'Assemblée me frappent d'étonnément ; je vous manderai sous deux jours les réflexions profondes qu'ils m'occasionnent... On a bientôt dit : Que la nation se lève! ce n'est pas tout d'être debout, il faut agir; ce n'est ni avec des clameurs, ni avec des poignards, ni même avec des piques; ce n'est qu'avec de bonnes armes , de la sagesse et de la discipline que nous sauverons la France. Pensez donc bien à négocier, puisque vous n'avez pas la faculté de vous battre,* et croyez que les hommes qui, comme vous et moi, ont Soutenu le poids de la guerre, ne se laisseront pas écraser par de vils assassins. »

Dimanche 31 mars. — Le 31 mars 1793, le procureur de la Commune, Ghaumette, vint, à la tète du conseil général , demander la peine de mort contre le général Dumouriez, ainsi qu'on Tavait arrêté la veille dans la séance de ce conseil. La Convention applaudit à la demande patriotique de Ghaumette, et ordonna l'impression de sa pétition. Si Dumouriez n'eût pas eu Tintention de se révolter, comme il était permis de le croire encore, il n'est pas douteux que le scan-

MARS 1793. ïTf

daie de cette pélitîon et des applaudissements dont elle fut suivie devait nécessairement Ty forcer; le seul désir de conserver sa tête lui en imposait Tobligalion.

Le même jour, un décret formel chargea le maire de Paris d'empêcher la représentation de la tragédie de Mérope, par la raison , disait le député Génissieux ', qui fit proscrire ce chef-d'œuvre, qu'il était très-scandaleux pour les patriotes de voir une reine en deuil pleurer son mari et désirer le retour de ses deux frères.

C'est aussi le 31 mars que les épiciers qui avaient été pillés dans la journée d6 25 février vinrent demander qu'on leur accordât des indemnités, sail^ le secours desquelles douze cents pères de famille se vêleraient exposés à manquer à leurs engagements, et seraient réduits à la misère. Bentabolle * estima que pour réclamer ces indemnités les épiciers devaient restituer ce qu'ils avaient gagné en vendant trop cher.

Le 31 mars, Dumouriez adressait la lettre suivante aux administrateurs du département du Nord :

u Citoyens administrateurs, la tyrannie, les assassinats, les crimes sont à leur, comble à Paris ; l'anarchie nous dévore , et sous le nom sacré de la liberté, nous sommes tombés dans un insupportable esclavage. Plus nos dangers sont grands, plus - la Convention semble mettre d'aveuglement dans sa conduite. Je lui ai dit des vérités dans ma lettre du 12 mars, et elle a envoyé pour m'arréter, ou pour se défaire de moi, quatre commissaires, et le ministre de la guerre Beurnonville , dont j'ai fait la fortune militaire, Içs accompagne...

1 Génissieux, député de Tlsère, fut un de ceux qui suivirent docilement la majorité dans tons ses excès, -persécuteur des nobles et des prêtres, jusqu'au jour où le modérantisme fut à la mode. Ministre de la justice sous le Directoire, il est mort en 1804 juge au tribunal de la Seine, laissant une fortune considérable qu*on l'accusait d'avoir foite à la fiiveur des troubles de la Révolution.

3 Député du Rhin, un des .plus ardenis enïiemis des Girondins. Celui-là resta jacobin ou à peu près, et mourut, en 1797, de chagrin, dît-on, de n'avoir pas été réélu au Corps législatif.

u Je ne tarderai plus à marcher sur Paris pour faire cesser la sangflante anarchie qui y règ^ne. J*ai trop bien défendu la liberté jusqu'à présent pour m'arréter au moment où elle est le plus en danger.

» Nous avions juré •en 1789, 1790 et 1791, une constitution qui, en nous soumettant aux lois, nous donnait un ^gouvernement stable; ce n'est que depuis que nous l'avons renversée que nos malheurs ont commencé. En la reprenant, je suis sûr de faire cesser sur-le-champ la gfuerre civile et la guerre étrangère, la licence, le brigandage, et de rendre a la France la paix et le l)onheur qu'elle a perdus...

» Je vous jure que je suis loin d'aspirer *à la dictature, et je m'engage à quitter toute fbncti<fn publique lorsque j'aurai sauvé ma patrie. »

Lundi !•' avril. — C'est le 1" avril 1793 que Gambacérés, ^u nom du comité de salut public, fit un premier rapport sur la conduite de Dumouriez. Une conversation que ce général avait eue avec les nommés Pereira, Prqly et Dubuisson , qui ont tous trois été guillotinés depuis , fut la principale base de ce rapport. Dumouriez leur disait entre autres choses, dont le développement serait trop long dans ces extraits, que la Convention et les Jacobins étaient les seuls auteurs de tous les désordres auxquels la France était abandonnée ; qu'une pareille crise ne pouvait être de longucT durée ; que le gouvernement qu'on voulait établir n'avait pas le sens commun ; enfin , qu'il fallait revenir au système de la monarchie. Gambacérès ne prit aucune conclusion après ce rapport, qui fiit dans la Convention une véritable pomme de discorde. Le parti montagnard accusa les pif^étendus fédéralistes d'être les complices du général rebelle. Les Girondins accusèrent à leur tour Danton et Lacroix d'avoir, de concert avec Dumou-* riez, conduit l'intrigue, dont le résultat éclatait alors.

Toute cette séance se passa en invectives et ne conduisit à aucune détermination intéressante.

— Invention du télégraphe par Ghappe. La Convention , sur le rapport de Romme , en décrète l'adoption par l'État.

Mardi 2 avriL — Le 2 avril 1793, la section dite du Mail

dénonça à la Convention un nouveau comité d'insurrection;

formé de prétendus commissaires des quarante-huit sections

qui s^étaient réunis dans l'ancien local de révéché.

C'est dans ce lieu que se formèrent tous les complots qui éclatèrent dans la suite, surtout au 31 mai, d'une manière si terrible. Ce jour, la municipalité de Paris fut autorisée , par un décret, à exercer aux barrières la surveillance la plus active , à arrêter tous les gens suspects , toutes les personnes non munies de cartes appelées civiques ; enfin , à mettre en activité ce système d'inquisition barbare, qui n'était que le prélude des atrocités inouïes qui devaient bientôt se développer.

Le même jour, on amionça une insurrection dans Tile de Corse , dont le fameux Paoli était le principal moteur. La Convention décréta que les commissaires alors dans cette fie pourraient , s'ils le jugeaient à propos , s'assurer de sa personne et le faire traduire à la barre, ainsi que le procureur syndic de ce département. On remarqua beaucoup de prudence dans ce décret , car il n'imposait point aux commissaires une obligation qu'ils eussent été vraisemblablement dans l'impossibilité de remplir.

Mercredi 3 avril, — La journée du 3 avril fut celle des grands événements et des grands décrets. Les commissaires envoyés à l'armée du Nord avaient ordonné à Dumouriez de comparaître devant eux pour répondre aux questions qu'ils avaient à lui faire. Le général répondit qu'il avait trop d'embarras , que l'ennemi le serrait de trop près pour qu'il lui fût possible de se rendre à leur sommation : « Je vous déclare , ajoutait-il , que je ne peux en même temps plaider et combattre ; ma tète ne suffirait pas à ces deux genres de guerre. » Tout en faisant cette réponse , Dumouriez ne perdait pas de temps ; il donnait des ordres pour arrêter les commissaires envoyés pour s'assurer de sa personne, et après les avoir cruellement persiflés , il les livra au prince de Cobourg, qui

ne se fit aucun scrupule de s'en charger. Il les envoya en Autriche, où ils ont été détenus jusqu'à l'époque où ils furent échangés contre la jeune princesse fille de Louis XVI.

Le général Beurnonville , qui ne partageait pas, à ce que beaucoup de personnes prétendent , le système des commissaires , fut cependant associé à leur sort , et ne fut pas mieux traité qu'eux.

Au milieu d'une foule de pièces relatives à cette afiaire , on lut une proclamation de Dumouriez à ses soldats , dans laquelle, après leur avoir donné connaissance de l'arrestation des commissaires , il leur disait qu'il était temps de se réunir à lui pouf purger la France des agitateurs et des assassins qui la déchiraient; de lui rendre enfin le bonheur qu'elle avait perdu par les crimes de ses représentants. Il leur indiquait comme point de ralliement la constitution qu'ils avaient jurée depuis trois ans (celle de 1791).

Après avoir entendu la lecture de toutes ces pièces, la Convention déclara Dumouriez traître à la patrie, défendit à tous citoyens français, fonctionnaires publics ou militaires, de le reconnaître pour général , sous peine de mort : elle le mit ensuite lui-même hors la loi , autorisa toute personne à courir sus , en assurant une récompense de trois cent mille livres et des couronnes civiques à ceux qui s'en saisiraient et l'amèneraient à Paris, mort ou vif. Cette somme devait être payée même aux héritiers des arrestateurs de Dumouriez, en supposant qu'ils eussent péri dans cette entreprise. Il paraît que les trois cent mille livres et les couronnes civiques n'ont tenté personne.

Robespierre dénonça Brissot, et demanda formellement qu'il fût mis en accusation. Poultier appuya Robespierre , et trouva que sa motion était suffisamment motivée par le journal intitulé le Patriote français . Marat se réunit à Poultier; Brissot se défendit avec moins d'énergie qu'il eût pu le faire; cependant la Convention passa à l'ordre du jour.

Jeudi A avril. — A Paris , toutes les opinions n'étaient

pas les mêmes sur le compte de Dumeuriez , et il n'y a pas de doute qu'une très-grande partie des citoyens de cette ville, effrayés des mouvements violents auxquels la Convention s'abandonnait 9 ne désirassent, sans estimer personnellement ce général , qu'il vint les délivrer de Tétat révolutionnaire dans lequel on les plongeait tous les jours. Tandis que l'Assemblée s'agitait, la Commune ne restait pas inactive; elle arrêtait qu'il serait établi sous les murs de Paris un camp formé de tous les déserteurs de l'armée de Dumouriez ; elle se révolutionnait elle-même, changeait toutes les autorités et les commis de sa dépendance ; elle invitait le département à venir se confondre avec elle pour sauver la chose publique. Les sections, de leur côté, prenaient une foule d'arrêtés pour le même objet; et tout en voulant sauver la patrie, c'était à qui pren<> drait les mesures les plus efficaces pour la perdre plus tôt. Le 4 avril 1793, il fut décrété que le duc d'Orléans, appelé alors Égalité, et M. de Sillery ', l'un et l'autre membres de la Convention, seraient gardés à vue; le fils atné du duc, mesdames de Montesson et Valence , le général Valence , furent décrétés d'arrestation.

Vendredi 5 avril, — Tant que la Convention eut à craindre les suites de la défection de Dumouriez , elle siégea jour et nuit, sans donner à ses membres le temps de prendre quelques instants de repos. Dans la nuit du 4 avril , elle décréta que les pères, mères, femmes et enfants des officiers de l'armée de Dumouriez, depuis le grade de sous-lieutenant jusqu'à celui de lieutenant général inclusivement, seraient gar* dés à vue comme otages par chaque municipalité de leur résidence, jusqu'à ce que les commissaires envoyés par elle, ainsi que le ministre de la guerre, eussent été mis en liberté, et l'armée de la Belgique réunie sous les ordres du nouveau général qui lui était destiné.

1 Sillery était ]e beaii-père du général Valence, qui avait pris part à la> trahison de Dumouriez. Sa femme, madame de Genlis, était gouvernantedés enfants d'Égalité.

Dans la même journée, on décréta que Miaczinski , officier général de Dumouriez , qui avait eu la maladresse de se laisser arrêter à Lille, serait conduit, à Paris et mis au secret dans les prisons de l'Abbaye : il a été guillotiné depuis '.

On apprit le même jour que Gustines, dont on avait désorganisé Tarmée , avait donné sa démission ; mais la Convention , qui n*avait encore alors personne sur qui sa confiance pût reposer, refusa de Taccepter, et invita ce général à rester à son poste. C'est aussi à cette époque que Bouchotte fut nommé ministre de la guerre.

Le 5 avril 1 793 , le tribunal révolutionnaire, qui , suivant son institution, ne pouvait juger aucun prévenu sans un acte d'accusation de l'Assemblée, fut autorisé à poursuivre de son chef toutes les conspirations qui pourraient lui être dénoncées : les députés seuls furent exceptés de ses poursuites. ■

Samedi 6 avriL — Sur la demande de la Commune , on avait décrété qu'un camp de quarante mille hommes serait formé sous les murs de Paris. Pour que cette armée fût extrêmement patriote, les sans-culottes seuls, c'est le texte du décret , eurent le droit d'y être admis ; tous les ci-devant nobles en furent nominativement exclus : au surplus , cette aimée , dont Lacroix fut le créateur, n'a jamais existé que dans les procès-verbaux de la Convention. C'est dans ces circonstances que fut imaginée la dénomination funeste de '/ j ^ n f- "j Comité de salut public^ mieux qualifié, sans doute, par celle

de ruine publique , cet immense pouvoir qui envoya bientôt à l'échafeud les membres de cette même Assemblée qui lui avaient donné le jour. Il ne fut d'abord chargé que d'accélérer l'action du conseil exécutif, avec la faculté de pouvoir suspendre ses arrêtés, mais à la charge d'en rendre compte sur-le-champ à la Convention : il fut autorisé à prendre, dans les circonstances urgentes seulement, des mesures de défense générale extérieures et intérieures ; mais il n'eut d'autorisation à lancer des mandats d'arrêt et d'amener que contre des

1 Le 17 mai 1793.

agents d'exécution , toujours à la charge d'en rendre compte dans le plus bref délai : il ne tarda pas à s'afFranchir de ce devoir incommode.

C'est encore dans cette journée que la Convention décréta d'arrestation tout ce qui restait en France de la famille des Bourbons.

Marat plaida la cause du duc d'Orléans , invoquant en sa faveur son patriotisme, son innocence et sa qualité de repré* sentant du peuple. Ce fut en vain ; les Girondins firent arrêter le duc , qu'ils voulaient faire conduire à Bordeaux : les Montagnards obtinrent qu'il serait transféré à Marseille ; en attendant son départ, on le conduisit à l'Abbaye.

Les députés Sillery, Bonnecarrère , Laclos, Victor Broglie ' , les uns commensaux , les autres soupçonnés d*étre les partisans d'Orléans, furent aussi mis en arrestation.

Dimanche 7 avril. — Le lendemain du décret rendu contre les Bourbons , le duc d'Orléans écrivit à la Convention le billet suivant , daté de la mairie , où il était provisoirement retenu.

« Citoyens mes collègues, il est venu chez moi deux particuliers, Fun se disant officier de paix, T autre inspecteur de police; ils m'ont présenté un réquisitoire signé Pache, pour me rendre à la mairie ; je les ai requis d'en suspendre l'effet à mon égard : invinciblement attaché à la République, sûr de mon innocence , et désirant voir approcher le temps où ma conduite sera examinée et scrutée, je n'aurais pas retardé l'exécution de ce décret, si je n'eusse cru qu'il compromettait le caractère dont je suis revêtu.

» Signé : Philippe-Égalité. »

L'Assemblée passa à l'ordre du jour, qu'elle motiva sur ce qu'elle n'avait pas entendu excepter Philippe-Égalité du décret rendu contre la famille des Bourbons.

' Le Diurnal veut dire l'ancien dépoté à la Constituante; Victor Broglie n'avait pas été nommé député à la Convention.

iU LA DEMAGOGIE A PARIS.

Un député demanda que toutes les personnes attachées à la maison d'Orléans fussent arrêtées : Merlin de Douai, qui était chargé encore à cette époque de T administration des biens de cette maison, voyant que cette proposition le regardait, s'empressa de déclarer qu'il venait de donner. sa démission : plusieurs de ses amis attestèrent ce fait, et pour ne pas comprendre Merlin de Douai dans une mesure générale, la Convention n'eut point égard à la demande du député.

Ce jour-là , une correspondance générale fut établie par décret entre les commissaires conventionnels dan^ les départements et le Comité de salut public. C'est de cette correspondance, réunie aux pouvoirs sans bornes dont ces commissaires étaient, revêtus, qu'est née la tyrannie affreuse sous laquelle la France a gémi pendant quinze mois.

Lundi 8 avril. — A l'époque du 10 mars , la section dite de Bon-Conseil avait arrêté de faire une pétition à la Convention pour lui demander que les Girondins , les Brissotins , les Rolandins, etc., fussent mis en accusation et livrés au tiîbunal révolutionnaire. Le député Lesage avait dénoncé cet arrêté, et les sectionnaires effrayés avaient renoncé à leur projet , ou plutôt en avaient renvoyé l'exécution à un temps plus opportun. La rébellion de Dumouriez leur ayant paru une occasion favorable, ils ne la laissèrent pas échapper; en conséquence, ils se présentèrent à la barre le 8 avril 1793, et demandèrent que les Vergniaud, les Guadet, les Gensonné, les Brîssot, les Barbaroux, les Louvet, les Buzot, etc., fussent mis en accusation. « Sortez de ce sommeil qui tue la liberté, s'écriaient ces énergumènes; il est temps de les délivrer d'une inviolabilité liberticide ; levez-vous, livrez aux tribunaux les hommes que l'opinion publique accuse; déclarez la guerre à tous les modérés, les feuillants , à tous ces agents de la ci -devant cour des Tuileries. Paraissez à cette tribune, ardents patriotes; appelez le glaive de. la loi sur la tête de ces inviolables, et alors la postérité bénira le temps où vous aurez existé, v

La postérité dont voulaient parler les sectionnaires n'était pas très-reculée, car il y a déjà longtemps qu'elle a passé. Une partie de l'Assemblée demanda que cette troupe d'impudents fût chassée de la barre; Marat et Malarmé' les défendirent, et ils furent admis aux honneurs de la séance. Il n'y avait pas un mois que la même pétition avait été dénoncée aux tribunaux ; on se contenta cette fois d'exi{]^er que les pétitionnaires signassent leur dénonciation.

Mardi 9 avril, — Ge n'est pas seulement dans le sein de la Convention que les Montagnards réunissaient toutes leurs forces pour écraser ceux de leurs collègues qu'ils savaient opposés à leurs desseins : ceux qui étaient commissaires dans les départements agissaient dans le même sens, avec une activité inconcevable ; non contents d'agir, ils joignaient à leurs dépêches des diatribes violentes qui produisaient peutêtre plus d'effet que les motions mêmes qu'ils auraient pn faire à la tribune.

La Bévellière-Lepeaux lut , en qualité de secrétaire , le 9 avril 1793, une lettre signée Sévestre * et Billaud-Varennes, commissaires dans le département d'Ille-et-Vilaine , où Ton trouve cette sortie véhémente :

« Les complices de Dumouriez sont dans le sein même de la Convention; ce sont les hommes qui ont voulu sauver le tyran ; ce sont ceux qui sont connus par leurs liaisons avec ce traître, ce sont ceux qui ont eu, tant de conférences avec lui pendant son dernier voyage à Paris, qui ont concerté avec lui la mesure de l'appel au peuple... Il n'est qu'un moyen d'anéantir toutes ces conspirations liberticides , c'est de nous levei* en masse avec le peuple. Le moment est venu, il feut que le glaive de la justice frappe enfin les grands coupables, quels qu'ils soient. »

^ Après avoir été un de^ plus furieux terroristes, Malanné devint un des fonctionnaires du Directoire, du Consulat el de l'Empire. L'Empire en fit un juge comme Génissieux.

^ Ge Sévestre est actuellement messager d'Éut. (Note du Diurnal.)

Le même jour, la Convention fut instruite par ces commissaires que toute Tarmée qu'avait voulu séduire Dumouriez venait de se ranger sous les drapeaux de la République. Ppur empêcher que de pareilles trahisons ne se renouvelassent, FÂssemblée décréta qu'à l'avenir trois commissaires pris dans son sein seraient constamment attachés à chacune des armées , avec des pouvoirs illimités.

Mercredi 10 avril, — Le 9 avril 1793, la Convention nationale décréta qu'elle mettait au nombre des tentatives contre-révolutionnaires la provocation au rétablissement de la royauté ; elle arrêta en même temps que le tribunal criminel du département du Nord se transporterait sur*le-champ à Valenciennes et autres lieux de son arrondissement pour y juger définitivement et sans appel au tribunal de cassation tous les prévenus de délits ou autres émeutes contre^révolutionnaires. Cette faculté fut étendue à tous les tribunaux de la République.

Le 10 avril 1793, Pétion dénonça la femeuse pétition de la section de la Halle aux blés, rédigée par un nommé Lachevardière, aujourd'hui secrétaire d'une municipalité de Paris * : elle fut colportée dans les autres sections , qui en firent bientôt leur opinion , ou plutôt le moyen de conspiration que tramait depuis longtemps le parti de la Montagne contre celui de la Plaine. On demandait dans cette adresse , comme points principaux, un décret d'accusation contre l'exministre Roland ; le renouvellement de l'administration des postes; un décret d'accusation contre les députés coupables (ce sont les vingt-deux qui ont été assassinés à la suite du 31 mai ) ; enfin, les sectionnaires de la Halle aux blés demandaient que ceux des députés qui ne se croyaieqt pas en état de sauver la patrie donnassent leur démission pour faire place à leurs suppléants.

^ En 1797. Lacherardière devint ensuite membre du département ; il resta fidèle à ses opinions.

Cette adresse mit les deux partis dans la situation de deux armées prêtes à s'égorger; les Montagnards l'applaudirent, les Girondins la couvrirent d'imprécations : Danton les traita de scélérats , ceux-ci le lui rendirent avec usure. Après de longs discours , qui se prolongèrent jysqu'à onze heures du soir, r Assemblée se sépara sans prendre de décision * .

Sur le vol du Garde-Meuble.

Une des accusations le plus souvent articulées contre Roland par les Jacobins, c'est la participation qu'il aurait prise au vol du Garde-Meuble, commis le 17 septembre 1792, pendant qu'il était ministre de l'intérieur. Nous ne mentionnerions pas une calomnie aussi parfaitement absurde, à laquelle n'ajoutaient pas foi les démagogues comme Hébert, Tisset, Audouin, etc., qui s'en sont faits les plus ardents propagateurs , si nous n'avions trouvé dans un dossier des Archives de l'Empire une note sur le vol du Garde-Meuble écrite tout entière de la main de Roland. Nous la transcrivons, ainsi qu'une note de Restout. Ces documents inédits se rapportent à un fait encore obscur de l'histoire de la Révolution , que les partis se sont reproché avec une extrême violence, l'un après l'autre, jusqu'au moment de leur chute.

De la main de Roland. (Archives de l*Einpire, F. 7, 4434.)'

Résumé dune conversation secrète de t ex-ministre de ^intérieur y pouvant servir de réponse publique aux calomnies de ses dé^ nonciateurs.

•> Si j*en juge par le caractère de mes dénonciateurs , par la nature de leurs calomnies , il est évident qu'un pareil goût n*a pu naîtie que dans des âmes déjà bien corrompues et chez des hommes qui ont un grand intérêt à T exercer.

» Tout le monde sait que , du moment où le Garde-Meuble fut mis sous ma surveillance comme ministre de l'intérieur, jusqu'à celui du

1 L'auteur du Diurncd passe sous silence le discours de Rohespierre et la répoose de Yei^gniaud : nous suivrons son exemple, parce que ce livre n'est pas une histoire de la Convention et de la lutte des partis, mais plutôt le tableau du jacobinisme triomphant à Paris en 1793.

vol des diainauU , je n^avais cessé de faire des plaintes, de vive voix et par écrit, au commandant de la g^arde nationale parisienne et à celui de la section, de ce que ce dépôt était toujours mal gardé et souvent ne l'était par personne ; que j'y avais toujours ajouté la réquisition formelle d'une force armée vigilante et permanente, sans que mes plaintes , mes demandes , transmises plusieurs fois dans cet intervalle au Corps législatif même, eussent pu avoir aucun effet.

1 Le vol s'effectua enfin, et Camus, l'archiviste, à la tête d'une patrouille, fut le premier qui s'en aperçut, prenant sur le fait deux ) voleurs qu'on peut soupçonner, par l'instruction de leur procès et la I suite de cette afiaire, n'avoir été que des agents très-secondaires.

» Alors je n'étais point entré au Garde-Meuble ; les scellés y étaient encore apposés partout, et j'ignorAs absolument en quoi consistaient les diamants et dans quelle pièce de cet immense local ils étaient déposés.

» Thiéry, ci-devant garde de ce dépôt, venait d'être emprisonné; il me fallait nommer un nouveau gardien. Je connaissais Pache ; il avait passé environ trois semaines près de moi dans mon premier ministère. Un extérieur modeste, des formes douces, l'air de la prudence, le ton de la justice; le civisme qu'il me montrait, le désintéressement dont il s'enveloppait; enfin l'esprit de détail que je crus lui reconnaître, me firent juger qu'il convenait a cette place. Je présumai que ce choix, d'où devaient résulter une surveillance active, une gestion prudente et intègre, serait vu^de bon œil par tout le monde; je nommai Pache. Pache accepte. Deux jours après, un grand désintéressement , me dit-il , et un aussi grand amour de son indépendance prévalent dans son esprit. Il me parut s'efïrayer de cette responsabilité, et qu'une surveillance aussi matérielle ne lui suffisait pas. Il fallait une carrière plus vaste à son génie pour n'être pas épouvanté de cette responsabilité.

» Embarrassé, car je ne connais rien de plus inquiétant pour un homme en place que le choix de ses sous-ordres, je confiai à Pache celui du sujet qui devait le remplacer; il me désigna Restout, que je ne connaissais point ; il alla le chercher ; il me l'amena, et je nommai RestoXit. Il avait, suivant Pache, toutes les qualités de l'esprit et du cœur, les talents , le patriotisme. Je le crus ; je le crois encore, à cela près néanmoins que le protégé de Pache ne m'a pas paru, plus que lui-même , avoir l'activité nécessaire dans toute espèce d'administration, ni cette justesse d'esprit qui saisit ce qui convient sans s'arrêter à ce qui est inutile, et qui maintient des subordonnés sans blesser personne.

n Avec le temps tout se serait arrangé, et dans l'immensité des objets

pour lesquels il y avait des plans d'ordre arrêtés , celui-là même n'avait pas été oublié. Mais je n'en dois pas moins avouer l'impertui^ bable 'sollicitude de Res{out pour la garde du dépôt qui lui était confié, et je n'en suis pas moins convaincu de son austère probité.

» N'importe; Restout est mis en état d'arrestation, et l'on répand des soupçons contre lui, et Ton m'accuse du vol des diamants.

» Je ne nommerai point ces êtres vils , trop connus du public par leurs infamies, dont les noms salissent la liste des membres de la Convention et les personnes font la honte de l'humanité.

» Assurément ce coup hardi doit faire partie d'une grande trame . tenir à une profonde conspiration , et je n'ai jamais douté qu'il ne se liât aux opérations sanguinaires du même mois et que son produit n'ait servi aux directeurs secrets de tant de forfaits à payer leurs agents, gorger leurs complices, et s'assurer du pouvoir pour éviter le.s recherches et la punition de leurs crimes.

• Dans cet esprit et d'après cette marche, que leur restait-il à faire? De rejeter ces crimes-là même sur ceux dont ils redoutent la pénétration , afin d'immoler dans leur personne , sinon des hommes qui puissent les poursuivre , du moins quiconque serait assez courageux pour les signaler.

>• La postérité recueillera ce ti'ait pour caractériser l'impudence du mensonge et l'audace du crime. »

Déclarcidon sur le fait du vol des diamants au Garde-Meuble , relativement au citoyen Restout.

n Nommé commissaire par la Convention à la levée des scellés du 6arde*Meuble , je dois faire part au Comité de sûreté générale des observations que j'ai faites et des circonstances analogues à ces obseï^ vations :

» 1** Il m'a paru qu'il avait été fait deux vols au Garde-Meuble. Un grand, par lequel les effets les plus précieux ont été soustraits; un petit, par lequel on a cherché à cou\Tir le premier en excitant les voleurs subalternes et suspects à voler les rester du gi^and vol. Ces petits voleurs ont été si bien conduits qu'on les a pris la main dans le sac, et qu'on leur à ainsi jeté sur le corps toute la coulpe du double vol.

» t* Les preuves de mes conjectures sont en ce qui suit. La fenêtre par laquelle les voleurs sont entrés est au rez-de-chaussée do la galerie supérieure du Garde-Meuble. Il a été fait un trou à la hauteur de trente-cinq pouces de ten-e , de six pouces environ en caixé ; c'est par ce trou fait au volet que le voleur a dû passer la main pour

tourner la manivelle intérieure de l'espagnolette, placée à vingt pouces et plus au-dessus du trou. En supposant que le voleur ait [ju par ce trou tourner Tespagnolette , il est difficile dfe concevoir comment on aurait pu , par ce même trou , débarrasser le derrière de la croisée de deux barres de fer posées en travers des volets , à plus de trois pieds et demi au-dessus du trou en question.

« Ces deux bandes de fer, de deux pouces au moins d'équarrissage, étaient mises en travers de la croisée, intérieurement, et fixées sur les volets par une cheville de fera vis, de sorte que les volets comprimés par ces deux barres sur la croisée empêchaient la croisée de s'ouvrir. Néanmoins la croisée a été, dit-on, ouverte malgré ces barres. Or, je déclare qu'à l'exception du trou carré cité plus haut, il n'y a pas d'autre fracture extérieure ni intérieure à la croisée ; il s'agit donc de constater s'il y a possibilité d'enlever les barres par le trou, ce que je trouve impossible, et en ce cas il fallait donc que les barres n'y Hissent pas lors du vol; ce qui suppose l'évidence d'un chemin frayé et préparé aux voleurs secondaires.

» 3* H est constant et prouvé que les diamants montés et les plus beaux non montés ont été déposés "

La note est inachevée.

Jeudi 11 avril. — Le 11 avril 1793 , on lut à la Convention une proclamation du prince de Saxe-Cobourg aux Français , dans laquelle il déclare qu'il ne vient point en France avec des intentions hostiles , mais seulement pour seconder les projets du général Dumouriez, pour, de concert avec lui, faire cesser les calamités qui affligent ce pays , et lui procurer le bonheur d'une constitution et d'un gouvernement sage et solide : «Je soutiendrai, dit-il, par toutes les forces qui me sont confiées, les intentions généreuses et bienfaisantes du général en chef Dumouriez et de sa brave armée ; je déclare en outre que venant récemment et à plusieurs reprises de nous battre en ennemis vaillants et courageux, je ferai joindre, si le général Dumouriez le demande, une partie de mes troupes, ou toute mon armée , à l'armée française , potu* rendre' à la France son roi constitutionnel, la constitution qtCelle s'était donnée y par conséquent le moyen de la rectifier si la nation

la trouvait imparfaite, et ramener ainsi en France, comme dans tout le reste de l'Europe, la paix, la confiance, la tranquillité et le bonheur. Je déclare ici sur ma parole d'honneur que je ne viendrai nullement sur le territoire français pour y feire des conquêtes ; que si les opérations militaires exigent que telle ou telle place soit remise à mes troupes, je ne la regarderai que comme im dépôt sacré, que je m'engage, de la manière la plus positive, à rendre aussitôt que le gouvernement qui sera établi en France ou le brave général Dumouriez le demanderont. >»

L'Assemblée affecta de ne donner aucune attention à cette pièce.

Vendredi 12 avril. — La persécution contre les nobles et les prêtres redoublait chaque jour d'activité; leurs plus ardents persécuteurs étaient dans la société des Jacobins, dont le conseil général de la Commune exécutait les ordres avec autant de docilité que la Convention nationale elle-même en montrait à se conformer aux volontés de la Commune.

Ainsi , c'est une vérité incontestable que la France entière était sous la domination d'une société particulière, composée d'un millier d'individus, dont plus de neuf cents peut-être n'étaient que de malheureux imbéciles qui ne savaient ni penser ni parler.

Le 12 avril 1793, le conseil de la Commune arrêta qu'il ne serait délivré aucun passe-port aux ci-devant nobles, à leurs femmes, leurs enfants, aux prêtres, non plus qu'aux étrangers qui en demanderaient pour sortir du territoire de la République : c'est ainsi qu'on parquait ces malheureux, pour les assassiner ensuite de la manière la plus affreuse.

Ce jour-là, on lut à la Convention une adresse de la société des Jacobins à leurs frères des départements , dans laquelle ils les invitaient à prendre les armes contre ceux qu'ils appelaient les contre-révolutionnaires et les ennemis de la liberté : or voici quels étaient ces contre-révolution-

naires. «Oui, frères et amis, écrivaient -ils, c'est dans le sénat que de parricides mains déchirent vos entrailles; oui, la contre-révolution est dans le gouvernement, dans la Convention nationale ; c'est là , c'est au centre de votre sûreté et de vos espérances que de criminels délégués tiennent le fil de la trame qu'ils ont ourdie avec là bande des despotes qui viennent vous égorger : c'est là qu'une cabale dirigée par les cours d'Angleterre et autres... Mais déjà Tindignation enflamme votre courage civique; allons, républicains, armons-nous ! »

A la fin de cette lecture, Marat s'écrie : «Cela est vrai! » et aussitôt des cris prolongés dans toutes les parties de la salle invoquent contre lui le décret d'accusation. Après de violents débats, l'Assemblée, sur la proposition de Lacroix, décrète que Marat sera sur-le-champ arrêté et conduit à l'Abbaye.

Samedi 13 avriL — Le 13 avril , la Convention rendit un décret auquel toute FEurope devait être intéressée; elle déclara, au nom du peuple français, qu'elle ne s'immiscerait en aucune manière dans le gouvernement des autres puissances ; mais elle ajouta en même temps qu'elle s'ensevelirait plutôt sous ses propres ruines que de souffrir qu'aucune de ces puissances s'immisçât dans le régime intérieur de là République , et voulût influencer la création de la constitution qu'elle allait se donner : elle décréta eu outre la peine de mort, dont elle ne fut jamais avare, contre quiconque proposerait de traiter ou de négocier avec des puissances ennemies qui n'auraient pas préalablement reconnu l'indépendance de la nation française , sa souveraineté , l'indivisibilité et l'unité de la République, fondée sur la liberté et sur l'égalité. Il est bon de remarquer que Danton, qui fit rendre ce décret, s'était déclaré, avec Robespierre, alors son ami , le défenseur de la liberté de la presse la plus illimitée et la plus étendue. C'est ainsi que ces misérables vous ouvraient la bouche d'un côté et vous égorgeaient de l'autre.

Dans la soirée de ce jour, Marat, quoique défendu par Beniabolle , par Févéque constitutionnel Massieu et quelques autres, fîit décrété d'accusation à une majorité de 220 contre 92; ces derniers voulaient qu'on déclarât qu'i7 avait bien mérité de la patrie,

La guerre qui se faisait à cette époque entre les puissances coalisées et la France ne ressemblait en rien à celles qui se faisaient en Europe depuis qu elle était civilisée. Ce n'était point pour conquérir telle ou telle portion de territoire que des guerriers, qui pouvaient s'estimer d'ailleurs, en venaient aux mains. Les Autrichiens et les Prussiens appelaient les Français des carmagnoles, des assassins de leur Roi , et ceuxci les qualifiaient de vils esclaves des despotes : c'était une guerre d'opinion, pour laquelle on s'assassinait sans pitié. Le bataillon appelé des Vosges, de l'armée que commandait Houchard, fait prisonnier par les troupes du roi de Prusse, avait été, disait-on, totalement égorgé; le général français se plaignit au roi lui-même de cette infraction aux lois de la guerre. La lettre écrite à ce sujet fut lue à la Convention le 14 avril 1793.

Pendant que la Convention entendait la lecjure de cette lettre, Yalazé écrivait à ses commettants la lettre suivante, qui a été saisie manuscrite dans ses papiers, et qui fait une peinture si triste et si expressive de la situation de la Convention.

UNE SÉANCE DE LA CONVENTION racoDtée par Valazé.

Paris, le 14 avril, l'an !!• de la République. {Inédite.)

« Frères et Amis , » Je m'arrache un instant à mes occupations pour m'entretenir avec vous; puissé-je n'être pas entraîné trop longtemps par le plaisir d'un aussi doux entretien.

» Mes amis , je vous dois compte de la séance d'hier ; elle a duré vingt et une heures , et les scènes qui s'y sont passées feront à jamais époqu^e dans l'histoire des plus grandes révolutions. Les représentants d'un grand peuple y ont été dans une agitation dont on n'avait pas encore vu d'exemple, et d'audacieuses tribunes s'y sont permis d'insulter la dignité nationale pendant plus de seize heures! O mon pays ! si cet avilissement se répète , je serai forcé de désespérer de ton salut. II est vrai que nous avons vaincu ; mais qu'est-ce qu'une victoire achetée au prix des plus sensibles humiliations? Ne pronostique-t-elle pas de grandes défaites, et le règne de la justice peut-il être de durée, s'il n'est pas accompagné de la paix? Qu'est-ce enfin que la justice, si le respect n^est pas le premier tribut qu'on acquitte envers elle?

» Vous connaissez l'impur Marat, ses projets liberticides, ses écrits incendiaires, et tous les maux qu'il a causés à Paris et à la République entière. Cet homme de sang a fait plus de mal à lui seul que les ennemis extérieurs, par lesquels il est sans doute stipendié.

» Son influence était d'autant plus active qu'il se couvrait du manteau du patriotisme ; qu'il avait persuadé à une partie du peuple, dont il se disait l'ami, qu'il ne travaillait que pour son intérêt. En effet , les apparences étaient pour lui , et ce bon peuple ne juge que sur les apparences. Or, Marat ne parlait, n'écrivait que pour dénoncer des traîtres.

n Les circonstances malheureuses dans lesquelles nous nous trouvons ne venaient que trop souvent en aide à la réalisation de ses prophéties. Quand un homme calomnie le genre humain tout entier, il faut bien qu'alors quelqu'un de ses traits frappe juste.

» Mais qu'est-il advenu ? II a dénoncé sans fruit , car il le faisait sans preuves ; à ce moyen nous étions dans l'impuissance de tirer aucun parti des dénonciations d'un homme qu'on savait bien s'être fait le système de dénigrer quiconque venait d'être promu à une dignité.

» Mais que dis-je? il n'a rien fait sans en tirer le parti qu'il

AVRIL 1793. lA5

se proposait. Il veut F anarchie, la désorganisation, car il veut un maître, comme il n'a pas craint de le dire; et il savait trop bien que pour dégoûter ses concitoyens de l'état républicain, pour préparer le retour de la royauté, il fallait fatiguer le peuple par des agitations continuelles, et changer sa juste et salutaire défiance en une haine implacable contre tous ceux qui étaient investis de quelque pouvoir.

» Il n'a que trop réussi auprès de bien des gens ; et les véritables amis du peuple ne trouvent plus, grâce à lui , de cœurs en qui s'épancher; la confiance a disparu, cette confiance sans laquelle- les hommes les mieux intentionnés ne feront jamais aucun bien sur la terre.

» Mes amis , il a divisé, fait naître la haine, et en excitant ce sentiment contre les hommes constitués en dignité , il n'est que trop facilement par>'enu à susciter la haine et le mépris contre les autorités légitimes et républicaines ; aussi n'avons-nous cessé de le regarder comme l'ennemi le plus dangereux de la patrie.

» Aussi r avons-nous dénoncé bien des fois, et toujours inutilement : quelques membres de l'Assemblée ne partagent que trop ses funestes principes ; d'autres le regardent comme un fou, d'autres, enfin, comme un homme atrabilaire qu'il serait possible de ramener à des sentiments de justice.

» Cependant , à la séance de vendredi , Guadet fit lecture d'un extrait des séances des Jacobins , signé Marat , dans lequel, après bien des * calomnies contre toutes les autorités constituées et contre une partie de la Convention nationale , qu'il dénonce comme complice de Dumouriez , on excite le peuple à prendre les armes contre les traîtres qui viennent d'être désignés; on engage les départements à rappeler les députés infidèles; on exhorte enfin à une insurrection générale. ,

» Il s'élève un cri d'indignation. Marat répond au murmure en avouant tout ce qu'on vient de lire et en déclarant que ce sont là ses principes.

» Je me précipite alors au milieu de la salle, et je demande

le décret d'accusation contre le coupable , qui vient impudemment d'avouer son crime à la Convention nationale.

» De violents débats s'engagent , et le résultat en est que Marat est mis en état d'arrestation à l'Abbaye , et que le comité de législation est chargé de faire le lendemain un rapport sur' tous les crimes imputés à Marat, lequel a été entendu trois fois dans cette séance.

» Ce rapport s'est donc fait aujourd'hui : à peine lecture a-t-elle été donnée de la pièce principale, de l'engagement à la dissolution de la Convention, que la Montagne s'est levée spontanément pour déclarer qu'elle adhérait aux principes de cet écrit , et aussitôt ces indignes collègues sont accourus au bureau et ont apposé leurs signatures sur cette pièce.

» Nous étions immobiles en gémissant de la fureur de ces hommes , et quand ils ont eu signé , nous avons demandé l'impression de cet écrit et celle des signatures nouvellement apposées; enfin, Tenvoi du tout aux départements et aux armées. L'impression a été décrétée. Quand il s*est agi de l'envoi, les redoutables Montagnards ont manqué de courage; plusieurs sont venus rayer leurs noms, et l'abattement s'est manifesté de leur côté.

M Plusieurs de leurs orateurs se sont opposés à cet envoi.

') Alors Gensonné a dit : « L'adresse de Marat est faite » pour le peuple français tout entier, puisqu'on lui dit de yy prendre les armes , de se porter sur les députés accusés de 1* trahison, puisqu'on lui conseille de les rappeler. Cinquante » de nos collègues viennent de joindre leur vœu au sien. Ils » veulent donc et nous voulons aussi que le peuple prononce. i> J'espère que dans ce cas du moins on lui permettra l'exer- » cice de sa souveraineté. Jamais il ne fut plus nécessaire , » puisqu'il s'agit de son salut ; puisque dans la situation où » nous sommes il est impossible que nous marchions de con- » cert pour le bien public; puisque la haine s'est manifestée » sans aucune mesure ; puisqu'enfin l'on suppose l'existence )> de traîtres , ce dont nous ne sommes que trop convaincus, )) à cette différence que nous les plaçons ailleurs qu'où sié-

AVRIL 1793. i4T

» gent ceux qui ont été désignés par Marat. Il faut donc que 9 le peuple soit instruit de notre situation : ce n'est point

V encore assez , il faut qu'il s'explique et qu'il soit convoqué » en assemblées primaires pour nommer une nouvelle Gon-

V vention; alors on ven^a par le choix du peuple quels ont » été ses mandataires infidèles ; alors la Convention nationale n sera purgée, et marchera dans le sens du bien public, v

» Il a demandé en conséquence l'envoi de l'écrit signé comme dessus , la convocation des assemblées primaires , et la discussion sur trois points de la constitution qui pussent être sanctionnés lors de l'assemblée de la nation.

» Aucune de ces propositions n'était du goût de messieurs de la Montagne, et tout ce que nous avons pu faire de mieux, c'a été de les faire ajourner au lendemain, car nous ne voulions p§s perdre de vue l'affaire de Marat , qui , suivant qu'il avait été décrété la veille, devait être décidée par l'appel nominal.

» Mais la Montagne s'attendait bien à rendre nos efforts inutiles. Elle a hurlé quand le secrétaire s'est présenté à la tribune ; elle a fait nattre coup sur coup dix à vingt incidents. Une majorité imposante a fait raison de tout. Alors est venue la dernière ressource des agitateurs. Les tribunes, qui s'étaient, dis-je, émues bien des fois, sont entrées en fu^ reur, elles ont hurlé à leur tour, menacé, trépigné, hué. Buzot a obtenu la parole, mais il lui a été impossible d'en user ; chaque fois qu'il a voulu commencer, les hurlerpents se sont fait entendre. Cette scène, horriblement scandaleuse, a duré plus d'une demi-heure. Nous avons demandé que mention en fût faite au procès-verbal, et qu'il fût envoyé dans tous les départements pour qu'ils sussent une bonne fois comment la représentation nationale était traitée à Paris. La Montagne, qui* ne craint point d'enfreindre les lois ni de mentir à la face de l'univers, a déclaré qu'elle seule avait fait le tumulte ;il fallait bien qu'elle se chargeât de l'iniquité , car j'avais demandé que la Convention nationale décrétât sur-le-champ qu'elle se transporterait hors de Paris ,

et il n'y avait que trop occasion à cette mesure salutaire.

» La Montagne donc a demandé qu'on commençât l'appel nominal; comme c'était notre but principal et que nous voulions éviter les incidents, nous avons consenti à ce qu'on passât à l'appel nominal. Nos ennemis le demandaient alors parce qu'ils se flattaient que le tumulte horrible ainsi que les menaces avaient répandu la terreur dans l'Assemblée, et qu'ils auraient bon marché d'elle.

» Ils se sont trompés, le courage s'est soutenu jusqu'à la fin malgré les huées interminables qui se faisaient entendre toutes les fois qu'un député votait pour le décret d'accusation, et malgré les applaudissements prolongés dont les mêmes tribunes couvraient ceux qui exprimaient un vœu contraire.

» Il avait été décrété qu'on voterait tout simplement par oui ou par non ; il a bien fallu consentir que ntessieurs de la Montagne motivassent leur opinion , sans quoi on ne serait point arrivé à ternie.

» Aussi se sont-ils vengés : les calomnies les plus atroces sortaient de leurs bouches impures ; ils nous représentaient comme les ennemis de la patrie, comme les complices de d'Orléans et de Dumouriez; ils représentaient Marat comme le plus excellent patriote , et ils étaient applaudis à chaque mot. Pour nous , tranquilles sur nos sièges, nous persécutés, nous qui tâchons de sauver la patrie de leurs fureurs , nous qui n'avons poqr nous consoler que le témoignage de notre conscience et l'estime de nos départements, nous étions dans le silence, et nous exprimions tout simplement notre vœu.

» Pendant ce temps j'avais encore le chagrin de feire Tes fonctions de secrétaire, y ayant été appelé par la majorité de l'Assemblée.

» Enfin le décret d'accusation a été rendu , et nous voilà purgés d'un scélérat ; mais comme il a bien des complices , nous ne sommes pas à la fin de nos peines. Ah ! que nous les oublierions bien facilement si l'ordre pouvait renaître, si nous commencions à marcher d'un pas ferme et uniforme vers* le bien général , si nous étions certains de ne rencon-

trer d'obstacles que de la part de nos ennemis extérieurs! » Adieu , frères et amis , je suis toujours votre fidèle

» Dufriche-Valazé,

» Député à la Convention nationale de France» «

Lettres de Buzot et de madame Roland. (Inédites).

. Cette lettre de Yalazé exprime un découragement profond. Il y avait long^temps que ses amis, doués d'un peu de clairvoyance, savaient qu'ils eng;ag^eaient une lutte désespérée. Les historiens modernes qui représentent le combat comme à peu près égal entre les modérés et les montagnards de la Convention, commettent une grave erreur. La lutte était absolument inégale, parce que le parti modéré avait contre lui tout le Paris révolutionnaire avec ses ' mille rouages, ses mille machines de guerre. Ceux des anciens députés de la Législative réélus à la Convention, qui connaissaient bien la capitale, s'y rendirent avec le sentiment qu'avaient eu les chrétiens appelés à descendre, nus et saus armes, dans l'arène. Nous donnerons comme preuve de cette disposition une lettre inédite de Buzot écrite à Pétion le 30 juin 1792, avant les massacres de septembre, avant les élections de Paris et la toute-puissance de Marat. Cette lettre, et un court billet inédit de madauie Roland, ne sont pas inutiles pour l'histoire des Girondins.

Évrenx, 30 juin 1792.

• Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mon ami. J*ai eu des torts , sans doute ; je ne chercherai point à les excuser. JV^ais dans la position critique où vous étes% au milieu des dangers qui vous environnent, je me croirais le plus lâche des hommes si je ne me rappro chais pas de vous plus étroitement que jamais, si je ne m'empressais pas de vous présenter l'assurance de mon inaltérable attachement pour vous et de mon respect pour la conduite admirable que vous avez tenue pendant votre pénible administration. Je ne sais ce que nous devons craindre le plus pour l'avenir de tous les malheurs qui nous menacent et que je regarde comme inévitables. Mais si l'approbation d'un honnête homme, dont tu connais la pureté de sentiments et l'inébranlable attachement aux pnncipes de la liberté, peut

* Pétion était alora maire de Paris.

donner quelques adoucùsements à tes peines, bon et Vertueux Pëtion, compte sur la mienne tout entière, sur mon parfait dévouement à tes intérêts, comme à ceux du peuple et de la liberté, dont tu fus, dans ces temps affi*eux de corruption et de perfidie, le plus ardent et le plus sage défenseur. Adieu, mon ami, adieu. S'il est un Dieu, nous nous reverrons un jour dans un monde plus heureux, car dans celui-ci je n'y compte plus'. Mon respect à votre diçne compag^ne; mille choses honnêtes et tendres de ma femme pour tous les deux.

» F. N. L. BczoT. »

(Sans adresse.) •

Paris, le 17 mai 1792.

• La personne, Monsieur, qui vous remettra la présente est celle pour laquelle je vous ai remis hier^ la lettre de M. Servan ; comme elle indique l'objet , je n'ai besoin que de vous le rappeler en vous adressant la personne. * » Ag^réez le nouvel hommage de mes sentiments.

« RoL4!!iD, née Pblipon. »

A Monsieur Pétion, maire de Paris.

Lundi 15 avril. — Le 15 avril 1793, l'Assemblée entendit à sa barre les pétitionnaires insolents des prétendues sections de Paris , qui venaient dénoncer vingt-deux députés , du nombre de ceux qui , au moins alors , défendaient avec le plus d'énergie les principes de la justice et de la véritable liberté. Il n'y a pas de doute que cette pétition n'ait, plus que tout autre moyen, contribué à la perte de la plupart d'entre eux, et immédiatement amené la journée du 31 mai. Ces pétitionnaires, dont le coryphée n'était autre chose qu'un commis subalterne d'une administration de Paris " , prétendirent que toute la France partageait leurs opinions, et qu'ils en étaient simplement l'organe : malgré l'illégalité de leur

^ Ils devaient se revoir et mourir ensemble, côte à côte, dans un champ de blé de Saint-Émilion.

3 Rousselin n'avait alors que vingt ans. Ce Jacobin forcené, ami de Danton , et qui fut longtemps membre du Tribunal révolutionnaire, était Tennemi de Robespierre. Il fut sauvé par le 0 thermidor.

démarche, ils paraissaient vouloir se renfermer dans les termes de la loi , en disant que s'ils prenaient Finitiative , leur rapprochement de la Convention leur en donnait naturellement la faculté. Après avoir individuellement calomnié chacun des députés qu'ils voulaient proscrire, ils en lurent la liste, qui mérite d'être conservée. Voici les noms qui la composent : Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Grangeneuve, Buzot, Barbaroux, Salle, Biroteau, Pontécoulant, Pétion, Lanjuinais, Valazé, Hardy, Lehàrdy, Louvet, Gorsas, Fauchet, Lanthenas, Lasource, Valadyet Ghambon.

Cette pétition fut lue par le maire Pache, comme chef de la Commune; il déclara qu'il n'était pas pétitionnaire; néanmoins il la signa sur l'interpellation qui lui en fut faite. Les sectionnaires eurent l'audace de demander que leur dénonciation fût envoyée, par des courriers extraordinaires, à tous les départements. La Convention leur accorda les honneurs de la séance , mais ne prit aucun parti sur leur demande.

On lut aussi une lettre des commissaires à l'armée du Nord annonçant que les troupes républicaines, après un assez long conibat , avaient été obligées de se replier sur le glacis de Valenciennes. Les mêmes commissaires avaient dénoncé les troupes de ligne , qui pour la plupart , disaientils , étaient gangrenées de royalisme : un régiment entier de ces troupes avait passé à l'ennemi ; les commissaires se flattaient cependant que le bon esprit des volontaires ramènerait insensiblement ces soldats aux véritables principes de la liberté; enfin, ces commissaires donnaient communication d'une lettre qui leur avait été adressée par le prince de Saxe- Cobourg, et de la- réponse qui lui avait été faite : cette lettre faisait Téloge de la conduite du général Dnmouriez , qui n'avait eu d'autre but que de rendre aux Français une constitution dont ils s'étaient montrés si enthousiastes pendant tout le temps de son existence. Quant à la réponse des commissaires, elle parut inconvenante et au-dessous de la fierté républicaine : la Convention rappela sur-le-champ ceux qui l'avaient feite.

Mardi 16 avril, — Le 16 avril 1793, T Assemblée décréta la création d'un corps de cavalerie de trente raille hommes. Le même jour, Barère lut à la Convention un manifeste adressé à tous les peuples de l'Europe , dans lequel on leur dénonçait la trahison de Dumouriez, et la manière dont on avait traité les commissaires de la Convention nationale. Il fut décrété que cette adresse serait imprimée dans toutes les langues, et envoyée à tous les gouvernements et à tous les peuples, dont on rétlamait la justice et la loyauté contre une ' action qui, disait-on, ne pouvait être avouée par aucune puissance pour qui le droit des gens était encore un principe inviolable et sacré.

Mercredi 1 7 avril, — La ville de Paris était tourmentée de plus en plus par la pénurie des subsistances ; on s'arrachait le pain à IîP porte des boulangers, après avoir attendu cinq à six heures au moins la médiocre portion qui était destinée à chacun. Le 17 avril 1793, on demanda que le maire fût appelé pour rendre compte de la quantité de blé qui se trouvait dans les magasins : cette proposition, qui n'eut pas de suite, ne fit qu'augmenter les alarmes et doubler dans les marchés le prix des grains. Mais ce n'était pas seulement de pain qu'on craignait de manquer ; l'immense consommation des armées qui se repliaient sur la France faisait aussi appréhender qu'on ne manquât bientôt de viande. Pour prévenir cette disette , Vergniaud proposa un carême patriotique , afin , disait-il, que l'espèce des animaux eût le temps de se renouveler.

Le même jour, on commença la discussion sur l'acte constitutionnel ; quelques députés voulaient qu'on adoptât l'ancienne déclaration des droits : Barère prétendit que cette déclaration pouvait être bonne lors de l'Assemblée constituante , mais qu'ayant fait depuis de grandes découvertes en liberté, il était nécessaire de les consacrer par un acte de la souveraineté nationale ; or, la principale de ces découvertes était Végalité, qui s'était établie sur les ruines du trône.

LMdëe de Barère devint l'opinion de TAssèmblëe, et elle reconnut, dans la déclaration des droits, l'égalité naturelle , civile et politique. Il est inutile de rappeler ici que c'est à cette égalité qu'on est redevable de tous les malheurs de l'Europe.

L'égalité civile est la vraie et inaliénable conquête de la Révolution; entière dans la loi, elle ne rencontre de restrictions que dans les passions et les petitesses morales de ceux qui l'appliquent. L'égalité politique a reçu dans la forme l'application la plus étendue par le suffrage universel. L'égalité naturelle est une chimère, puisque la nature lait les hommes inégaux en intelligence et en force. Et pourtant cette chimère d'égalité convient merveilleusement à notre nature française, à laquelle suffit l'apparence de la liberté.

Jeudi 18 avril. — Les Jacobins avaient fait présenter une pétition contre les Girondins : des députés de Bordeaux se présentèrent à leur tour le 18 avril 1793 pour dénoncer une conspiration plus réelle du parti jacobin ; c'était une adresse et plusieurs autres pièces envoyées aux sociétés populaires des départements , dans lesquelles les Jacobins leur faisaient entendre qu'il iallait réduire la Convention aux seuls patriotes , c'est-à-dire à Robespierre , Marat et leurs amis , et expulser tous les autres, qu'on y dénonçait comme des traîtres, des conspirateurs, des partisans de Dumouriez, dont alors on déclarait complices tous ceux qu'on voulait perdre.

Le même jour, le manque de subsistances fut encore une occasion de débats dans la Convention.

Pour les rendre moins rares, ou plutôt pour en augipenter la pénurie, le département de Paris vint demander qu'on fixât un maximum du prix des grains dans toute l'étendue de la République; la suppression du commerce des blés, la suppression de tout intermédiaire entre le cultivateur et le

consommateur, enfin, un recensement général de toutes les récoltes après chaque moisson.

Malgré la pente naturelle qu'avait la Convention à consacrer toutes les mesures qui pouvaient la perdre, et la France avec elle, la dangereuse pétition du département de Paris fut assez mal accueillie.

Vendredi 19 avînl. — Le 19 avril , on commença à s'apercevoir combien était déjà tyrannique le tribunal révolutionnaire , dont on avait , avec tant de raison , redouté la création. Une malheureuse femme, fatiguée de la situation pénible où elle se trouvait, avait tenu publiquement quelques-uns de ces propos inconsidérés qu'on appelait provocation à la royauté ; le tribunal la condamna à la peine de mort , conformément aux lois qui prononçaient cette peine pour ces sortes de' délits. Isnard s'efforça de faire sentir que cette loi était au moins une barbarie lorsqu'on l'appliquait à des femmes, entièrement étrangères à toute espèce de connaissance politique. Le jeune Robespierre , non moins farouche que son afné , repoussa avec fureur les représentations humaines d'Isnard, en s'écriant que tous les provocateurs à la royauté devaient être punis de mort, sans exception, et que celui qui s'élevait contre ime loi qui punissait les royalistes était luimême un royaliste et un contre-révolutionnaire. L'Assemblée passa à l'ordre du jour sur les représentations d' Isnard.

Samedi 20 avril, — Le 20 avril 1 793 , la séditieuse pétition des prétendues sections de Paris (elles étaient au nombre de trente-cinq) occupa presque exclusivement la séance de la Convention.

Les députés dénoncés , Vergniaud , Gensonné , et Guadet surtout, parlèrent avec beaucoup de véhémence ; ils ne s'opposèrent pas à ce qpe leur conduite fût scrupuleusement examinée , mais ils demandèrent en même temps que leurs dénonciateurs fussent tenus de fournir les preuves de ce qu'ils avaient avancé ; ou qu'à défaut de les donner, ils fussent

déclarés calomniateurs : ceux-ci ne prouvèrent rien , comme on devait s'y attendre ; alors le parti montagnard fut obligé de consentir au décret qui improuva comme calomnieuse la fameuse pétition approuvée par le conseil général de la Commune, avec clause que cette déclaration serait envoyée à tous les départements.

On fit venir la municipalité à la barre; on fit l'inspection de ses registres et des arrêtés qui avaient été pris à l'occasion de cette pétition ; ils étaient pleine d'irrégularités; de ratures, qui pouvaient être autant de signes de la perversité de ces démagogues magistrats. Loin de les blâmer, on leur accorda l'honneur de la séance, après des débats qui durèrent jusqu'à une heure du matin ; et les inconcevables Girondins , qui , dans d'autres temps, s'étaient montrés si terribles, se contentèrent de la frivole victoire qu'ils venaient de remporter * , leur laissant la faculté de recommencer le lendemain : effectivement, ils recommencèrent , mais alors ils ne manquèrent pas leur coup.

Dimanche 21 avril. — Le 21 avril , on lut la rédaction du décret d'accusation rendu contre Marat; il fut envoyé au tribunal révolutionnaire. Le même jour, on reçut la nouvelle de la capitulation des villes hollandaises de Gertruydenberg et de Breda, qui jusqu'alors étaient restées au pouvoir des Français; on apprit en même temps que les troupes qu'on y avait laissées avaient été heureusement ramenées en France par le général Letilly. On reçut aussi des nouvelles de l'insurrection de la Vendée de la part des administrateurs du district des Sables-d'Olonne ; ils annonçaient que leur ville avait été canonnée à boulets rouges , mais que les assiégeants avaient été obligés de prendre la fuite , et que battus sur plusieurs points , ils avaient perdu sept à huit cents hommes , parmi lesquels se trouvait un de leurs chefs de la maison de

1 Le reproche du Diumal est fondé : les Girondins étaient partis ; sur 149 membres de la Convention qui étaient restés, 143 votèrent pour, 6 contre Tadmission aux honneurs de la séance.

la Rochefoucauld , avec son fils : mais ils étaient encore les maîtres de la petite ville de Machecoul, dont ils avaient égorgé les administrateurs.

 la fin de la séance, une foule de communes des environs de Paris, ne sachant plus où prendre des grains pour subsister, vinrent pétitionner à la barre pour en obtenir la taxation.

Lundi 22 avril, — Après l'échec de la pétition des trentecinq sections de Paris, les Montagnards voulurent avoir l'air de prêcher la réunion des partis, en se réservant néanmoins l'initiative et la direction des mesures révolutionnaires* Le 22 avril 1793, ils firent paraître à la barre des pétitionnaires se disant envoyés par les trois sections du faubourg Saint- Antoine : ceux-ci invitèrent effectivement les députés à oublier leurs haines et à faire cesser leurs dissensions intestines, mais en se réunissant aux patriotes les plus énergiques; ils comparèrent la conduite qu'on tenait envers ces patriotes aux dénonciations contre les Jacobins , avant le 10 août, par le parti feuillant et ses journaux : cette comparaison était juste ; mais aussi quelle différence y avait-il entre la conduite des Jacobins avant cette époque et celle qu'ils ont tenue depuis! «Aucun des citoyens de nos faubourgs, disait Torateur, n'a trempé dans les événements de septembre , et cependant nous blâmons ceux qui cherchent à en poursuivre les auteurs comme perturbateurs du repos public, comme les ennemis de la paix que nous devons chercher à fixer parmi nous par tous les sacrifices possibles. »

On discuta assez longtemps pour savoir si cette adresse serait imprimée aux frais de l'État et envoyée aux départements. Cette proposition fut rejetée, et l'on se contenta d'admettre les pétitionnaires aux honneurs de la séance.

Mardi 23 avril. — Les commissaires conventionnels à l'armée de la Belgique avaient , dans leur correspondance , répandu des soupçons très-graves sur le civisme de la plupart des régiments qui composaient cette armée. I^e plus

grand nombre, disaient-ils, étaient gangrenés de .royalisme, et il n'y avait que le patriotisme des volontaires qui pût les rendre à la République. Le général Dampierre * , à qui on avait donné le commandement de l'armée du Nord depuis la défection de Dumouriez , chercha à effacer la mauvaise opinion que les commissaires avaient répandue sur le compte * de ses soldats. On lut le 23 avril à la Convention une lettre de cet officier , dans laquelle il parlait de la manière la plus honorable du patriotisme de cette armée. Des régiments entiers n'avaient point passé à F ennemi comme l'avaient annonce les commissaires, et la désertion , qu'on avait dit être ^i considérable , s'élevait tout au plus , suivant le général , à «ept ou huit cents hommes.

On avait décrété la peine de mort non-seulement contre les fabricateurs de faux assignats , mais encore contre les distributeurs de ce papier. Le comité de législation avait pensé que cette peine , qui pouvait facilement frapper des innocents, était beaucoup trop sévère ; il proposa de la commuer, pour les derniers seulement, en six années de fers.

La Convention, qui , dans la suite, jeta dans la circulation une masse si énorme d'assignats que la valeur en devint presque aussi nulle que s'ils eussent été effectivement faux , passa à l'ordre du jour sur la proposition de son comité.

Mercredi 24 avril. — La journée du 24 fut célèbre par le triomphe de Marat. Dès le matin, tous les alentours de. la salle où siégeait le tribunal révolutionnaire furent entourés de coupe-jarrets , de ces égorgeurs de septembre dont il était le héros; on y voyait pulluler ces laides et fangeuses harpies dont la présence pendant le cours de la Révolution a toujours annoncé les horreurs et les ravages qu'elles traînaient à leur suite.

1 Dampierre était un ancien capitaine aux gardes françaises , d'un caractère extrêmement pétulant, qui quelquefois même approchait du délire. Ce fut lui qui, lors des expériences aérostatiques, monta dans un ballon avec le duc d'Orléans et le fit revenir de la frayeur que lui avait inspirée un pareil voyage, (^^otc du DiurnaL)

Marat parut devant ses juges plutôt comme un de leurs amis que comme un accusé : après quelques questions insignifiantes , il fut absous à Tunanimité. Aussitôt il fut porté sur les bras de ses satellites comme un véritable triomphateur; les cris de vive Marat! vive le peuple! retentirent de toutes parts; c'était à qui lui présenterait des palmes civiques : il en fut tout couvert , et conduit ainsi couronné à la Convention nationale. En voyant passer cette grotesque mascarade, les citoyens de Paris ne savaient s'ils devaient se cacher dans leurs maisons ou jouir un instant de ce ridicule spectacle. Marat entra dans la Convention portant sur sa tête les couronnes dont on l'avait surchargée ; un sapeur à moustaches, le même qui avait été le geôlier de Louis XVI, se présenta à la barre. « Nous vous amenons, dit-il , le brave Marat ( à ces mots toutes les tribunes retentirent d'applaudissenients) ; Marat fut toujours l'ami du peuple, et le peuple sera toujours pour Marat. On a voulu faire tomber ma tète à Lyon pour avoir pris sa défense ; eh bien , s'il fsiut que la tête de Marat tombe , la tête du sapeur tombera. Nous vous demandons, représentants, la permission de défiler dans l'Assemblée ; nous espérons qu'elle ne refusera pas cette faveur à ceux qui lui ramènent TAmi du peuple. » Cette permission , qu'il eût été dangereux de refuser, fut sur-le- . champ accordée , et toute la bande défila en jetant ses bonnets rouges en l'air et en criant vive Marat! Pendant ce temps-là , le triomphateur était fêté , embrassé par les siens , comme en enfer Grisbourdon par les diables. Danton et Roux prononçaient son éloge ; et lui-même , arrivé à la tribune , promettait de défendre et les droits du peuple et les patriotes avec une nouvelle énergie.

Jeudi 25 avril, — Le 25 avril , la Convention reçut une lettre du général en chef Custines, qui, comme Dumouriez, effrayé des dénonciations qu'on avait déjà essayées contre lui et qu'on se proposait de renouveler, s'efforçait d'en détruire l'effet. « Recevez de nouveau, disait-il , citoyen prési-

dent, le serinent que je &is aux représentants du peuple français de rester înA^ariablement attaché à la cause de la liberté ; ne lui laissez pas ig^norer les vœux ardents que je fais pour qu'il cesse de se laisser égarer par ses faux amis , par des agitateurs dont le seul but est de le tromper, qui , pour y réussir, flattent ses passions , les excitent par des vociférations véhémentes , et se couvrent d'un voile hypocrite. Il les connaîtra un jour, les fidèles amis de sa gloire, de son bonheur et de son indépendance. J'ose le dire , ce ne sont que ceux qui veulent un ordre de choses durable et des jlois sages qui peuvent les assurer. »

Le général Gustines ne prévoyait pas alors que les témoignages qu'il croyait donner de son patriotisme et de son amour pour la liberté, deviendraient un jour des moyens d'accusation que ferait valoir le machiavélisme de ses ennemis pour le conduire à l'échafaud.

Le même jour, en vertu d'un jugement à mort prononcé par le tribunal révolutionnaire , Jeanne-Catherine Clerc , domestique; Anne-Hyacinthe Vaujour, colonel de dragons de l'armée de Dumouriez; Saint-André , prieur de la Trinité de Clisson, et Gabriel Duguigny, furent, pour délits contrerévolutionnaires, décapités sur la place de la Révolution (place du Carrousel).

Vendredi 26 avril. — La Convention nationale, entourée d'ennemis étrangers, pressée par ceux de l'intérieur, plus dangereux encore, crut devoir réchauffer ou créer une nouvelle énergie dans Tàme des républicains. Le 26 avril , Barère, au nom du Comité de salut public, lut une adresse qu'il avait crue propre à remplir cet objet. Après avoir exposé combien était légitime la guerre que la France était obligée de soutenir, combien étaient injustes et perfides les despotes coalisés qu'elle avait à combattre, il fit un pompeux étalage des ressources immenses qu'avait encore la République. « Cinq ou six campagnes, disait-il, ne pouvaient pas les épuiser; il les trouvait dans les immenses propriétés des traîtres , des

contre-révolutionnaires, qui, en désertant leur patrie, les avaient abandonnées ^ses défenseurs. Les soldats, ajoutaitil enfin, accourent de toutes parts pour la secourir; les subsistances, les habillements de toute espèce s'amoncellent; nos perfides ennemis prennent le rôle de pacificateurs , et ils agissent comme des cannibales ; ils vous parlent de Thonueur national , et ils violent tous les droite des nations ; leur cri est : La paix et la royauté! Iç nôtre : La République ou la mort!» Le même jour, la section de Bon-Conseil arrêta d'inviter la Commune à demander à la Convention la formation instantanée de plusieurs bataillons dans la ville de Paris pour marcher sur-le-champ contre les départements insurgés. C'est cet arrêté qui provoqua la création de ces héros à cinq cents livres, dont une partie grossit l'armée rebelle, tandis que l'autre se déshonora par des brigandages de toute espèce.

Samedi 27 avril. — Le 27 avril on lut une' lettre d'un commandant d'une escadre anglaise , croisant dans les parages de Dunkerque, adressée au commandant de cette place. L'Anglais assurait être venu au nom d'une nation généreuse, pour offrir sa protection aux Français pendant le temps qu'ils seraient obligés de travailler à leur constitution.

Le commandant répliqua qu'il ne pouvait répondre que militairement à de pareilles offres.

Le même jour; des députés des départements de Mayenneet-Loire firent le tableau des calamités dont leur pays était l'effroyable théâtre. Les insurgés , commandés par des chefs habiles, avaient défait les généraux républicains Ligonier et Yauvilliers, mis en fuite ou massacré une partie de leurs soldats, et s'étaient rendus maîtres d'une immense artillerie. Ils demandèrent que des commissaires conventionnels fussent envoyés dans leur département pour surveiller les généraux et les opérations de la guerre. — Peu après on leur donna Carrier; c'était Jupiter qui envoyait une hydre aux malheureuses grenouilles pour les dévorer.

C'est dans cette journée que parvint à l'Assemblée la nou-

velle de Fincendie du port de Lorient , dont la plupart des magasins et des vaisseaux étaient devenus la proie des flammes. Cet accident fut attribué à des traîtres , et l'Assemblée décréta que les auteurs en seraient recherchés et poursuivis.

La guillotine.

La Révolution '(jraîsse sa machine : elle y met, comme dit Prudhomme , la dernière main. Il est temps. Il faut qu'elle livre à Saturne, san(jlants et décapités, les enfants qu'il doit dévorer :

a On a mis la dernière main à la guillotine ; on ne saurait imaginer un instrument de mort qui concilie mieux ce qu'on doit à l'humanité , et ce qu'exige la loi , du moins tant que la peine capitale ne sera point abolie. On devrait bien aussi perfectionner le cérémonial de l'exécution , et en faire disparaître tout ce qui tient à l'ancien régime. Cette charrette dans laquelle on mène le condamné et dont on fit grâce à Capet , ces mains liées derrière le dos , ce qui oblige le patient à prendre une posture gênante et servile ; cette robe noire , dont on permet encore au confesseur de s'affubler, malgré le décret qui défend le costume ecclésiastique : tout cet appareil n'annonce pas les mœurs d'une nation éclairée, humaine et libre. Peut-être même est-il impolitique de laisser un prêtre assister un contre-révolutionnaire , un conspirateur ou un émigré à son dernier moment. L'ascendant de la religion peut porter le criminel à confier des choses importantes à un confesseur disposé à en abuser par la suite.

» Un autre reproche à faire à ce supplice , c'est que s'il épargne la douleur au condamné , il ne dérobe pas assez aux spectateurs la vue du sang ; on le voit couler du tranchant de la guillotine , et arroser en abondance le pavé où se trouve l'échafaud; ce spectacle repoussant ne devrait point être offert aux yeux du peuple , et il serait très-aisé de parer à cet inconvénient, plus grave qu'on ne pense, puisqu'il fami-

liarise avec l'idée du meurtre, commis il est vrai au nom de la loi, mais avec un sang-froid qui mène à la férocité réfléchie.

» N'entend-on pas déjà la multitude dire que ce supplice est beaucoup trop doux pour les scélérats qu'on a exécutés jusqu'à présent, et dont plusieurs, en effet, ont eu Tair de braver la mort? Le peuple se dég^rade en paraissant vouloir se venger au lieu de se borner à vouloir faire justice. » {Révoluttons de Paris, n* 198 , 27 avril.)

Avant la Révolution il y avait deux modes de supplices pour la mort, la pendaison et la décapitation : la première de ces peines était infamante , la seconde était réservée aux crimes d'État , et passait pour ne pas entacher l'honneur de la famille du condamné. C'est en s' élevant contre ce préjugé, cotte distinction dans les conséquences du châtiment , selon qu'il atteint le noble ou le vilain, que le docteur Guillotin commença à attirer sur lui l'attention publique en 1789. Il fut nommé membre de la députation de Paris, aux états généraux. 11 devint, dès lors l'avocat du principe qu'il fit triompher le 1"^ décembre 1789 dans cet article que l'Assemblée vota à l'unanimité : » Les délits du même genre seront punis par le même genre de peine, quels que soient le rang et l'état du coupable. »

En outre, Guillotin avait émis le vœu qu'on substituât à la décapitation par le glaive un mode d'exécution plus rapide. — L'Assemblée constituante donna une adhésion entière à ces principes, sans d'ailleurs s'occuper de leur application. Lorsque» la Législative se réunit, Guillotin était redevenu simple particulier. Le comité de législation de la nouvelle Assemblée mit à l'étude la question du mode de décapitation des condamnés à mort. II voulut d'abord avoir l'avis de la première assemblée chirurgicale du pays; il écrivit à Louis, son secrétaire perpétuiel, pour le prier d'indiquer un procédé qui réunit la sûreté, la célérité et t uniformité. Dans la séance du 20 mars 1792, la réponse de Louis fut lue, et elle fiit insérée dans le Moniteur du 22 mars. En voici le texte :

Consultation du secrétaire perpétuel de [Académie de chirurgie,

«Personne n'ig;nore que les instruments tranchants n'ont que peu ou point d'effet lorsqu'ils frappent perpendiculairement. En les examinant au microscope, on voit qu'ils ne sont que des scies plus ou moins fines, qn'il faut faire agir sur les corps à diviser : on ne réussirait pas à décapiter d'un seul coup avec une hache ou un couperet dont le tranchant serait en ligne droite, mais avec un tranchant convexe, comme aux anciennes haches d'armes. Le coup asséné n'agit perpendiculairement qu'au milieu de la portion du cercle; mais l'instrument en pénétrant dans la continuité des parties qu'il divise a sur les côtés une action ohlique en glissant^ et atteint sûrement au but. En considérant la structure du cou, dont la colonne vertébrale est le centre, composée de plusieurs os dont la connexion forme des enchevauchures , de manière qu'il n'y a pas de joint à chercher, il n'est pas possible d'être assuré d'une prompte et parfaite séparation , en la confiant à un agent susceptible de varier en adresse par des causes morales et physiques ; il faut certainement , pour la certitude du procédé , qu'il dépende de moyens mécaniques invariables, dont on puisse également déterminer la force et l'effet : c'est le parti qu'on a pris en Angleterre.

» Le corps du criminel est couché sur le ventre entre deux poteaux barrés par le haut par une traverse, d'où l'on fait tomber sur le cou la hache convexe au moyen d'une déclique-. Le dos de l'instrument doit être assez fort et assez lourd pour agir efficacement comme le mouton qui sert à enfoncer les pilotis : on sait que sa force augmente en raison de la hauteur d'où il tombe.

n II est aisé de faire construire une pareille machine dont l'effet sera immanquable. La décapitation sera faite en un instant , suivant le vœu de la loi. Il sera facile d'en faire l'épreuve sur des cadavres et même sur un mouton vivant.

n On verra s'il ne serait pas nécessaire de fixer la tête du patient par un croissant qui embrasserait le cou au niveau de la base du crâne; les cornes ou prolongements de ce croissant pourraient être arrêtées par des clavettes sur l'échafaud : cet appareil, s'il parait nécessaire, ne ferait aucune sensation , il serait à peine aperçu.

» Consulté à Paris, le 7 mars 1792. Louis, secrétaire perpétuel de rAcadémie de chirurg^ie. n

Ainsi la machine à tuer est tout entière de l'invention de Louis, sauf les modèles que lui avaient fournis certains appareils de supplice employés autrefois en Allemagne et en Angleterre. Cependant les Actes des Apôtres avaient dès 1789 pris à partie Guillotin à propos de ses propositions relatives à la peine de mort, et uniquement parce qu'il était un des esprits les plus éclairés et les plus avancés de la Constituante; ils avaient fait une chanson où ils mettaient en sc^meBarnave, Chapelier, Guillotin ; Guillotin

De sa main Fait soudain La machine Qui simplement nous tuera Et que l'on nommera Guillotine.

Et la machine s'appela non pas Louison ou Louisette , du nom de son inventeur, mais Guillotine, et la guillotine, par la suite, a tué simplement, en effet, celui qui l'avait chansonnée, le chansonnier Champcenetz.

A la suite des expériences faites à Bicêtre sur des cadavres, la machine fui admise à fonctionner, le 25 avril 1792, pour l'exécution des jugements criminels : elle décapita un voleur de grand chemin nommé Pelletier. La première victime politique qu'elle a frappée fut un des royalistes qui s'étaient hattus au 10 août, d'Angremont , mis à mort le 21 août.

Nous la voyons, dès le commencement, fonctionner avec une rapidité merveilleuse. Il fallut l'impatience de meurtre d'un Carrier pour lui préférer le torrent révolutionnaire de la Loire , ou d'un Foucher, pour lui substituer la mitraillade.

Le supplice des vingt et un Girondins dura trente et une minutes; la fournée où fut comprise Cécile Renaut avec soixante et un accusés fiit expédiée en quarante-cinq minutes.

Après le 9 thermidor. Sue, Sœmmering, OElsner discutèrent longuement sur le supplice : ils prétendirent que la douleur persistait après la décollation.^ Ainsi la tête coupée de Charlotte Gorday, selon la tradition, aurait rougi d'indignation lorsqu'elle fut souffletée par le bourreau.

Quel trouble cette opinion, soutenue par des arg^uments scien* tifiques , avec conviction et éloquence , dut jeter dans les esprits, alors que tant de lecteurs de Siic avaient vu leurs plus chers parents , leurs meilleurs amis , monter sur Téchafaud ! Il est £sicile de s'en faii-e une idée par le trouble qu'on éprouve soi-même à cette pensée Comment! ce Roi, à qui on a fait expier les infamies de Louis XV et le despotisme de Louis XIV, cette Reine infortunée, ces femmes , ces vieillards, ces enfants , di(jnes d'une éternelle pitié; ces illustres combattants de la liberté que les générations futures, étrangères aux querelles intestines qui les ont poussés successivement sous le couteau de la ^illotine,. salueront de leur respect et de leur g^ratitude, tous auraient subi le plus effroyable supplice que l'imagination puisse rêver, la conscience de la mort dans la mort même ! Quoi ! cette tête chercherait le tronc dont elle est séparée, ces yeux verraient le bourreau, cette oreille entendrait l'immense insulte qui suit la chute du couteau, et cette bouche boirait le sang dans lequel elle tombe : ces têtes jetées pêle-mêle au fond du panier se reconnaîtraient , et ces mâchoires crispées et convulsives chercheraient à se mordre et à se dévorer ! . . .

Heureusement que l'opinion de Slle n'est qu'un paradoxe. D'illustres médecins , parmi lesquels l'arat des Girondins, Cabanis , l'ont réfutée complètement en invoquant l'observation et la raison. Us ont parfaitement établi qu'il fallait distinguer de la sensibilité musculaire le sentiment du moi, que si l'amputation de la tête ne mettait -pas fin instantanément à tous les mouvements de la vie , elle anéantissait immédiatement , selon toute apparence, le jugement qui accompagne la perception de la sensation , et qui la rend appréciable à l'être vivant. Aucune mort n'est plus prompte, aucune n'est moins douloureuse que celle-là. Par bonheur la majorité des victimes avaient l'opinion de Cabanis, et cette opinion dut contribuer à leur résignation.

Depuis le mot de Prudhomme, on a mis ta dernière main à la guillotine y écrit à la fin d'avril 1793, la guillotine a-t-elle été perfectionnée? Non. C'est une de ces inventions qui atteignirent du premier coup à la perfection , parait-il : sauf le cuivre qui a été substitué au fer dans les rainures pour éviter la rouille, les choses sont telles que Louis les avait indiquées. Voici con^ment

on procédait : ce détail n'est pas hors de sa place dans un livre sur 1793.

Nous ne dirons rien ici de la manière dont se faisait la toilette et en quoi elle consistait : nous aurons occasion d'y revenir en décrivant la Conciergerie.

La toilette terminée , le bourreau faisait monter la victime les mains liées, les pieds nus ou cbaussés de largues souliers ou de pantoufles, dans la charrette, qui pouvait contenir jusqu'à cinq ou six condamnés, qu'on faisait asseoir le long des côtés de la voiture, de manière à laisser libre un certain espace entre eux. Quand il n'y avait qu'une ou deux personnes, elles étaient tournées de manière à ne pas voir le cheval. La durée du trajet, qui variait de trois quarts d'heure à une heure et demie, était véritablement l'agonie et le supplice. Au pied de l'échafaud la voiture s'arrêtait , les valets de bourreau aidaient à descendre. Il fallait aussi leur assistance pour monter l'escalier étroit et roide, à une seule rampe, qui conduisait à la plate-forme. Aussitôt que le condamné y apparaissait, on s'emparait de lui, on le conduisait en face de l'instrument du supplice, on l'appliquait à une planche épaisse et lourde, placée à une petite distance des deux poteaux entre lesquels brillait le glaive extenninateur ; cette planchf ne montait pas au-dessus de la poitrine et ne descendait pas tout à fait à terre. Immédiatement des mains vigoureuses bouclaient deux ou trois sangles sur le thorax, les reins et les mollets; alors un coup de pied dans la partie inférieure de la planche et une vigoureuse poussée dans le dos du condamné, deux mouvements en sens inverse, faisaient basculer le madrier; le corps se trouvait jeté dans une position horizontale , le cou posé sur un bois échancré pour le recevoir ; à l'instant même un autre croissant s'abaissait sur le cou , de manière à justifier les plaisanteries du père Duchesne, sur la tête mise à la portière, sur le double croissant comparé à la lunette des lieux d'aisances. Ce croissant supérieur s'attachait à l'inférieur au moyen d'une clavette ou cheville qui y était glissée instantanément; il était garni d'une lame de fer qui devait empêcher le patient de tenter aucun effort pour lever la tête s'il en avait la pensive; mais il n'avait pas eu le temps de se remettre de la secousse qu'il venait d'éprouver, lorsqu'un ressort touché par la main du bourreau lâchait le couteau, qui , entraîné par son poids , augmenté d'une garniture de plomb,

glissait dans des rainures de cuivre, et tombait d'une hauteur de plusieurs mètres sur la tête du patient. Celle-ci tombait dans un panier d'osier. Malg^ré le désir du public qui exigeait que touvrage se fit propremenl , comme nous l'apprend une lettre de Sanson , dans laquelle il réclame de la Commune une augmentation de traitement, il parait que les exécuteurs étaient plus préoccupés de faire vite que de faire décemment leur tâche. Le sang ruisselait de Téchafaud , tombait sur le sol , qui en était imprégné, au point que la trace des pieds des passants qui avaient marché dans cette boue de sang se reconnaissait bien au loin et jusque sur le pavé de la me de Bourgogne. Nous avons dit qu'aujourd'hui on n'a point perfectionné le procédé, mais on a perfectionné la procédure. L'exécution se fait si rapidement, que les personnes placées autour de l'échafaud ont elles-mêmes à peine le temps de s'en rendre compte. La tête, qui va rouler dans une sorte de baignoire de zinc, ne laisse échapper que quelques gouttes de sang qui sont bues par de la sciure de bois. Le tronc est si promptemènt*j>lacé dans une sorte de bière que- pas une goutte de sang des artères coupées n'arrive jusqu'à terre. Au reste, la guillotine est une chose bien effroyable, car elle n'est plus que la contre-partie de l'assassinat , la loi de talion du crime. Elle provoque donc justement l'horreur. Mais il fut un . temps où le supplice fut accepté avec indifférence et parfois avec transport, où, dépouillé de l'agonie qui en est toute la souffrance, il apparut comme une chiquenaude sur le cou, où Adam Lux se précipita sous le couteau dont le tranchant avait touché le cou charmant de mademoiselle de Corday.

Dimanche 28 avril. — Un Polonais nommé Lazowski , du nombre de ces intrigants qui parcourent toutes les nations pour y chercher fortune, se trouvait à Paris à l'époque de la Révolution ; prévoyant qu'il pouvait y avoir beaucoup à gagner pour lui dans ce bouleversement, il se jeta dans les rangs des patriotes, et se mit à prêcher en énergumène le renversement de tout ce qui existait. Pour réussir d'une manière plus utile pour lui , il était allé s'établir dans un de ces quartiers de Paris où la misère et l'ignorance ont le plus par-

ticulièrement fixé leur asile , le faubourg Saint-Marceau ; là , il ne tarda pas à devenir le conducteur et le chef de ces infortunés. Il était capitaine des canonniers , l'un de ceux qui foudroyèrent le château dans la journée du 10 août. Il passa ensuite pour un des principaux acteurs des massacres de septembre. Le 10 mars, il fut nominativement dénoncé comme un des moteurs de l'insurrection qui devait éclater ce jour -là; il y eut même contre lui un décret particulier d'arrestation.

Il mourut à l'époque que nous rappelons, les entrailles brûlées d'eau-de-vie et de liqueurs fortes.

Le conseil de la Commune arrêta qu'il assisterait aux obsèques de cet étranger, qu'il affectait de regarder comme un des plus intrépides héros de la liberté. Les autorités constituées, les sections, le peuple furent invités à ces funérailles , qui , comme celles de Lepelletier, n'étaient qu'im appel perfide à la révolution et au massacre de ceui qui voulaient l'arrêter. La section du Finistère, dans laquelle il demeurait , céda son corps à la Commune , mais elle garda son cœur. Lazowski fut inhumé sur la place du Carrousel , alors appelée de la Réunion , et sa tombe fut couverte de chaume.

Funérailles de Lazowski.

Prudhomme a raconté les funérailles de Lazowski et décrit en ces termes leur pompe théâtrale et païenne :

« Retournons aux funérailles de Lazoveski ; David , le député, en fut l'ordonnateur.

. » Le cortège s'ouvrit par une bannière sur laquelle on lisait :

» Sans-culottes , » Lazowski n'est plus !

» Une autre bannière retraçait le mot du héros du 10 août à la tète des canonniers :

1* Que ceux qui m*aiment me suivent !

» Au soleil levant

» Le tyran ne sera plus.

» Puis venaient le drapeau blanc enlevé par lui sur nos ennemis domestiques , et le drapeau rouge qu'il déchira avec ses collègues, pour venger les patriotes fusillés au Champ de Mars le 17 juillet 1791.

n Ces deux drapeaux portés la flèche en bas furent brûlés sur la tombe de Lazowski.

» On voyait ensuite la même pièce de canon qu'il fit monter dans les antichambres du palais des Tuileries le 20 juin , et le tocsin de la nuit du 9 au 10 août; tous ces objets cornmémoratifs furent assez généralement sentis.

» Le cercueil suivait chargé de couronnes civiques et couvert de cyprès ; il était porté par les canonniers dont Lazowski était le capitaine.

» Un corps nombreux de musiciens exécutait une marche funèbre , qui inspirait la tristesse au cœur le plus étranger à la circonstance. Gossec lui-même présidait à Fexécution.

» Cette musique annonçait parfaitement Tobjet principal de toute cette solennité. Des canonniers , aidés par les forts pour la patrie, ci-devant forts de la Halle, portaient uii lit de repos dressé à la manière antique , et d'un dessin trèspittoresque. Le corps de Lazowski était censé placé sur cette couche recouverte d'une draperie tricolore. Une idée trèsheureuse, qu'on doit sans doute à l'ordonnateur des funérailles de Lepelletier, c'est d'avoir placé au pied du lit funèbre la fille de l'illustre défunt, enfant de trois ans et demi ; elle était entre les genoux d'un bon citoyen , instituteur et municipal, qui s'est chargé de l'éducation de cette enfant, devenue fille adoptive de la Commune de Paris par un arrêté pris à l'unanimité dans le conseil général.

9 On a offert aux yeux du peuple peu d'objets plus touchants que ce lit de repos où Lazowski sommeillait du sommeil de la mort , ayant à ses pieds son enfant , trop jeune

pour prendre part à la douleur publique , et à son chevet un canonnier pleurant la mort prématurée de son compagnon d'armes.

» Les sociétés populaires , les sections , les bataillons , les compagnies de canonniers , la commune d'Issy, la municipalité et le conseil général de Paris formaient le cortège, ayant à la main un rameau de cyprès. On arriva dans le plus grand ordre à la place de la Réunion. Le cercueil fut déposé au pied de Tarbre de la fraternité. Lazowski n'était point Polonais , mais fils de Polonais, venu en France à la suite du roi Stanislas. Le fils expia le crime de servitude de son père. » {Révoludons de Paris, n* 199, du 4- mai.)

C'était un abominable homme que ce Lazowski. On peut voir ce qu'a écrit de lui dans ses Mémoires madame Roland , qui avait pu le connaître particulièrement , parce qu'il avait été un des collègues de son mari. 11 est du nombre de ceux qui poussèrent la Révolution française aux excès qui ont compromis ses bienfaits , son existence et sa gloire.

Lundi 29 avril, — Une dispute entre deux frères et un beau-frère fut , dans la journée du 29 , la cause du plus grand scandale dans le sein de la Convention. Mainvielle, beaufrère des deux Duprat , si fameux dans la révolution avignonaise , avait eu une dispute si violente , qu'il en était résulté quelques coups. Duprat le jeune, député à la Convention, et Mainvielle, qui, comme suppléant, avait le droit d'y entrer par la démission de Rebecqui , des Bouches-du-Rhône , avaient frappé Duprat l'aîné ; celui-ci eut l'adresse , dans une affaire particulière, de supposer une affaire d'État.

Il porta sa plainte au comité de sûreté générale, composé de ses amis , qui lança un mandat d'arrêt contre Mainvielle ; Mainvielle fit valoir sa qualité de représentant, et dénonça à la Convention l'arrêté de son comité de sûreté générale. Tout le parti de la Gironde prit avec chaleur la défense de Mainvielle, fondée sur ses droits de représentant du peuple; les

autres, au contraire, soutinrent Tarrétë du comité, en assurant que Mainvielle n'était qu'un assassin. La discussion dura jusqu'à huit heures du soir avec un acharnement et un scandale incroyables; à chaque instant les deux partis sortaient de leurs places, se précipitaient au milieu de la salle, en se menaçant avec fureur. Les Girondins voyant qu'il leur était impossible de continuer la session au milieu d'un tel fracas , qui se reproduisait tous les jours, demandèrent à grands cris la convocation des assemblées primaires : cette demande effraya le parti de la Montagne, qui consentit à l'admission de Mainvielle , pourvu qu'il y vtnt accompagné d'un garde , jusqu'à ce que son affaire fût terminée.

Mardi 30 avril. — Dans la journée du 30 avril 1793 , l'Assemblée, sur la proposition du Comité de salut public, créa onze armées pour défendre le territoire français attaqué sur tous les points : l'armée du Nord sur les frontières et dans les places, depuis Dunkerque jusqu'à Maubeuge; l'armée des Ardennes, depuis Maubeuge jusqu'à Longwy; l'armée de la Moselle, depuis Longwy jusqu'à Bitche; l'armée du Rhin, depuis Bitche jusqu'à Poreniruy; l'armée des Alpes, dans le département de l'Ain, jusqu'à celui du Var; l'armée d'Italie, depuis le département des Alpes-Maritimes jusqu'à l'embouchure du Rhône ; l'armée des Pyrénées orientales, depuis l'embouchure du Rhône jusqu'à la rive droite de la Garonne ; l'armée des Pyrénées occidentales , dans toute la partie du territoire de la république , sur toute la rive gauche de la Garonne; l'armée des côtes de la Rochelle, depuis l'embouchure de la Gironde jusqu'à celle de la Loire ; l'armée des côtes de Brest , depuis l'embouchure de la Loire jusqu'à Saint-Malo ; enfin , l'armée des côtes de Cherbourg , depuis Saint-Malo jusqu'à L. . .

Par le même décret, l'Assemblée envoya douze commissaires conventionnels à l'armée du Nord, dix à celle du Rhin, six à celle des côtes de la Rochelle, trois dans l'ilede Corse, et quatre auprès de chacune des autres armées. Tous les

pouvoirs des anciens commissaires furent révoqués , ceux-ci rappelés et de nouveaux commissaires créés. Ces forces immenses , les moyens qu'on employa pour les faire agir, sont peut-être la conception la plus étonnante et la plus hardie de la Révolution.

Mercredi !•' mai, — La guerre de la Vendée, qu'on a dit avec raison avoir été prolongée par ceux-là même qui paraissaient vouloir la terminer, était à Paris et ailleurs la cause des vexations les plus inouïes, des mesures que les plus audacieux tyrans n'avaient jusqu'alors osé imaginer.

Le P' mai 1793, une députation se disant envoyée parles habitants du faubourg Saint-Antoine se présenta à la barre de l'Assemblée conventionnelle, et demanda que tous les corps militaires soldés qui se trouvaient alors à Paris, même la garde d'honneur de la Convention, partissent sur-le-champ pour combattre les rebelles ; que tous les signataires de pétitions appelées anticiviques, tous les gens suspects, tous les garçons depuis dix-huit ans jusqu'à cinquante, en y comprenant les ministres du culte catholique , fussent enrégimentés pour le même objet. « Les hommes libres veulent que vous décrétiez , ajoutaient les pétitionnaires, que tous les propriétaires qui ont un revenu net de plus de deux mille livres soient tenus de verser la moitié du surplus dans les caisses qui seront ouvertes à cet effet; que pour les propriétaires qui ont des enfants il leur soit alloué cinq cents livres pour chacun d'eux ; que chaque commune ou section soit chargée de cette perception ; elles taxeront aussi les marchands suivant la connaissance qu'elles auront de leur fortune. Les hommes libres veulent encore le maximum, la résiliation des baux : ils partiront ensuite, mais pas avant. »

Quoique la plupart de ces demandes aient eu dans la suite leur exécution et au delà, les pétitionnaires, qui se disaient au nombre de huit mille autour de la Convention, furent cependant très-mal reçus ; ils se concertèrent un instant , et

s'annonçant comme envoyés par les véritables sections du Faubourg, ils désavouèrent ce qu'ils avaient dit.

Jeudi 2 mai. — Le 1 *' mai 1 793 , la commune de Paris était venue annoncer que dans le plus bref délai elle ferait partir pour là Vendée douze mille hommes et trente pièces de canon ' ; F Assemblée décréta, sur la proposition de Marat, que les Parisiens avaient bien mérité de la patrie.

Le même jour, le conseil de la Commune applaudit beaucoup à Ténergie du brave Marat , qui avait obtenu pour les Parisiens un bien mérité de la patrie.

Le 2 mai, les députés de Nantes firent le tableau le plus déplorable de la situation de leur pays : il n'était point d'horreurs, point de barbaries, disaient-ils, que les rebelles n'eussent commises ; ils avaient égorgé plus de deux mille patriotes, dont cinq cent cinquante dans la petite ville de Machecoul : ils n'épargnaient personne; femmes, enfants, vieillards, tout ce qui était républicain tombait indistinctement sous leurs coups. — Pour engager les citoyens de Paris et autres à prendre les armes pour voler à la défense des pa^ triotes de la Vendée , la Convention décréta que la pétition des députés de Nantes serait imprimée, affichée et insérée au bulletin.

Le même jour, la Convention , continuellement obsédée par une multitude qui à chaque instant menaçait de la dissoudre, décréta un maximum décroissant du prix des grains, en attendant qu'elle fût forcée à maximer toutes les autres marchandises.

Le conseil de la Commune, qui avait une autorité plus réelle et plus immédiate que la Convention, arrêta qu'elle enverrait aussi des commissaires à la Vendée. Malgré quel ques représentations qui lui furent faites sur l'audace toujours croissante de cette puissance démagogique , la Conven-

^ Pour former cette armée, elle avait arrêté que les citoyens de chaque section seraient nominativement requis de s'enrAler dans les divers bataillons dont elle devait être organisée. (Note du Diurnal.)

tion trouva qu'il n'y avait pas d'inconvénients à lui laisser de pareils pouvoirs , qui témoignaient combien son patriotisme était énergique.

Vendredi 3 mai. — Au milieu des dangers ,qui de toutes parts environnaient la patrie , le commandant général Santerre avait entendu ses cris ; il ne voulut pas qu'on pût dire qu'il y eût été insensible. En guerrier aussi brave que généreux, il demanda un congé au conseil général de la Commune pour aller combattre lés Sarrasins déloyaux qui venaient y apporter le ravage; il se désigna un successeur temporaire, nommé Mathis, et dit : Je pars. Le président, répondant au nom du conseil , engagea le brave Santerre à suivrel e penchant de son cœur, mais à revenir bientôt partager avec ses frères d'armes les Parisiens les lauriers et les fruits de la victoire, et ajourna au lendemain la question de savoir quel serait le sans-culotte qu'on lui donnerait pour successeur.

Depuis l'arrêté de la Commune sur le recrutement, les sections n'étaient plus qu'une arène de furieux qui menaçaient tous les jours celte grande ville d'un déchirement général : quand les Jacobins y avaient le dessous , ils allaient chercher leurs partisans, tantôt dans les rues, tantôt dans les sections où ils dominaient, tantôt enfin ils venaient implorer le conseil de la commune ; celui-ci leur envoyait des commissaires qui, avec des rubans en bandoulière , en imposaient bientôt aux timides habitants de la bonne ville de Paris. Le 3 mai 1793, les patriotes de la section de l'Unité vinrent demander cette assistance, qui leur fut accordée , et bientôt rendue commune à toutes les autres.

Samedi A mai. — Le recrutement , et surtout le mode arrêté par la Commune, continuait d'agiter les esprits; les jeunes gens, qu'il concernait plus particulièrement, s'y opposaient avec violence : c'était de cette jeunesse que les Jacobins redoutaient les fureurs ; il arrivait parfois que mal-

gré ce qa ils appelaient lear énergie , ils éuient rudemenl pourchassés.

Le 4 mai , une partie de ces jeunes gens convint de se rassembler aux Champs-Elysées pour prendre un parti sur ce qu'on exigeait d'eux : ce rassemblement efFraya le conseil de la Commune , qui , sur-le-champ , donna des ordres au commandant général de prendre toutes les mesures nécessaires pour le dissiper : il arrêta en même temps, par suite des pétitions présentées par plusieurs sections, qu'il serait fait une adresse à la Convention afin qu'elle donnât des ordres pour le prompt départ de toutes les troupes soldées qui étaient h Paris et dans les environs.

Le même jour, la Convention fut instruite par une lettre du général Dampierre que dans un engagement très-vif entre les alliés et les troupes républicaines les Français avaient eu trois cents hommes tués et six cents blessés ; mais que Tennemi avait laissé six cents des siens sur le carreau , et avait eu mille blessés : après cette action , les deux armées avaient repris leurs positions respectives.

« Le premier vicaire de Sainte-Marguerite vient de faire part à la section de Montreuil qu'il lui est né un fils ; que l'évéque Lindet, son parrain, l'a baptisé du nom de Guillaume Tell, et qu'il espère bien que son enfant, fidèle aux principes de son père , sera dans F occasion le libérateur de son pays, etc., etc. La section nous invite à consigner ce fait, bon, dit-elle, à propager surtout dans certains départements. » {Révolutions de Paris,)

Dimanche 5 mai. — La journée du 5 mai fut encore remarquable par les demandes anarchiques de plusieurs sectionnaires de Paris, et surtout par une nouvelle attaque contre les Girondins. Ceux-ci, pour avoir négligé de tirer parti de leurs avantages, devaient à la fin être écrasés parleurs adversaires, qui, quelque ignares qu'ils fussent, étaient cer-

tainement plus adroits à profiter des leurs, et surtout à les suivre avec une opiniâtreté que rien ne pouvait affaiblir.

Les sections de PObservatoire, du Finistère, des Sans- Gulottes et du Panthéon se présentèrent à la barre, et demandèrent le complément de la déclaration des droits, celle qui existait n'étant pas encore assez subversive de tout principe de sociabilité; une règle de police qui oblig^eât les députés à assister aux discussions de Tacte constitutionnel; le recensement général de toutes les denrées , pour que le maximum en fût fixé ; des fonds pour les parents peu fortunés des défenseurs de la patrie ; la préférence pour les pères de famille dans Tadmission aux places de l'administration ; le rapport du décret qui avait déclaré calomnieuse la pétition des sections contre les vingt-deux députés; un prix pour la tète des Gapet rebelles et fugitifs, et enfin le remplacement de la garde soldée par les braves sans-culottes.

La Convention renvoya cette pétition au Comité de salut public pour en faire un rapport le lendemain.

Lundi 6 mai. — Le 5 mai , un rassemblement d'environ quatre cents jeunes gens qui trouvaient trop sévère le mode de recrutement prescrit par la Commune, avaient parcouru les rues de Paris , en invitant leurs camarades à se réunir à eux pour demander qu'on employât pour remplir cet objet un moyen moins inquisitorial : des individus de la garde voulurent les arrêter et furent maltraités; le conseil général, craignant de donner lieu à quelque tumulte s'il leur opposait de la résistance, les laissa continuer leur promenade ; le soir, ils se dispersèrent et rentrèrent paisiblement chez eux.

Pendant que ces jeunes gens s'agitaient ainsi , le trouble le plus effroyable régnait dans les sections pour la même cause ; dans celle de Bon-Conseil , Tune des plus démagogiques de Paris , les patriotes , qui jusqu'à cette époque avaient été les plus forts , furent chassés à coups de chaises ; ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que des commissaires de la

Commune, qu'on envoyait partout, vinrent à bout d'y rétablir la trauquillité.

Le 6 , le conseil de la Commune fit arrêter quelques-uns des jeunes gens qui s'étaient trouvés dans le rassemblement de la veille avec plusieurs citoyens de différentes sections qui étaient venus faire des pétitions à la Convention nationale, sur le mode de recrutement adopté par la Commune , et dont ils avaient prétendu que les municipaux mêmes ne devaient pas être exempts.

Cette journée fut extrêmement orageuse pour toute la ville; des rassemblements nombreux s'étaient formés; le bruit des tambours se faisait entendre partout, et la Convention elle-même , craignant les résultats de ce mouvement , fut dans une agitation perpétuelle et ne put prendre aucune détermination.

Le conseil de la Commune ne fut pas plus tranquille; plusieurs sections avaient improuvé son arrêté sur le recrutement ; croyant le tirer d'embarras au moins pour l'avenir, Cbaumette l'engagea à inviter toutes les autorités constituées à se réunir dans un même local pour y délibérer, en présence du peuple, sur les moyens de sauver la chose publique : quoique déjà la désorganisation fût extrême, on n'avait pas encore songé à un pareil bouleversement.

Mardi 7 mai. — Le 7 mai, Cambon accusa hautement Brissot d'être un agent de Pitt, pour avoir cherché à rendre suspectes les opérations du Comité de salut public. Ainsi c'était déjà un crime de lèse-nation, même pour un député, d'oser attaquer cette puissance, qui ne faisait que de naître.

Le même jour, Cbaumette, qui à chaque séance faisait faire au conseil de la Commune des progrès dans sa course révolutionnaire, demanda qu'il fi\t arrêté que chaque citoyen annonçât ce qu'il était, ce qu'il faisait avant 89, et quelle avait été sa conduite depuis cette époque.

Les nouvelles que la Convention reçut étaient toutes plus alarmantes les unes que les autres. Des députés des dépar-

Digrtized by VjOOQ IC

tements frontières de l'Espagne annonçaient que les armées de cette puissance s'étant avancées sur le territoire de la République, s'étaient emparées de plusieurs places sans éprouver de résistance; qu'on n'avait à leur opposer qu'un très-petit nombre de troupes sans habits et sans armes ; que l'argent manquait pour l'organisation et l'entretien des bataillons de volontaires qu'on voulait leur opposer. En rapportant ces faits, les envoyés dénoncèrent en même temps les généraux et les officiers, dont on avait, disaientils , les plus grandes raisons de suspecter les intentions et le civisme.

Quant aux nouvelles des pays insurgés, celles que donnait Tallien, commissaire dans ces contrées, étaient plus effrayantes encore. La masse des révoltés croissait tous les jours; les rebelles s'étendaient progressivement dans les départements voisins; déjà ils assiégeaient la ville de Thouars, et s'étaient emparés de ses faubourgs. Le commissaire demandait instamment les secours toujours promis et n'aixivant jamais.

Pour consoler de tant de malheurs et mettre la République plus à son aise, Jobannot, au nom du comité des finances, fit décréter la création de douze cents millions d'assignats.

Mercredi 8 mai. — Le 8 mai , Gambon fit avec enthousiasme lecture d'une lettre des commissaires conventionnels dans la ville de Pau. Ils annonçaient, comme une grande victoire remportée sur Taristocratie et le royalisme, qu'ils avaient livré aux flammes , au milieu des applaudissements populaires, le berceau de Henri lY, les tableaux représentant Jeanne d'Albret sa mère, ceux de Louis XIV, de Louis XV et de divers autres tyrans de l'Europe. L'Assemblée, voulant persuader que la France était beaucoup plus heureuse sous la puissance conventionnelle que sous le despotisme de Henri IV, applaudit à l'expédition de ces commissaires. Sa satis&ction à cet égard fut balancée par

la nouvelle que lui donnaient ces mêmes commissaires de la prise du camp de Sar, auquel les Espagnols avaient mis le feu.

Les progrès des rebelles de la Vendée inspirèrent encore de plus vives alarmes. Ils s'étaient emparés de Thouars, étaient entrés à Chinon , et occupaient plusieurs autres localités ; enfin ils paraissaient vouloir diriger leur marche du côté de Paris.

La peur fit proposer les mesures les plus violentes et les plus follement atroces. Bentabolle voulait qu'on ftt sonner partout le tocsin, qu'on interrompit les travaux, que les spectacles fussent fermés, mén^e que les fonctionnaires publics suspendissent leurs opérations pour voler à l'armée; en un mot, il semblait qu'il voulait organiser le chaos.

Robespierre fit des propositions plus positives. Il fallait, disait-il, établir des ateliers d'armes sur toutes les places publiques, mettre en arrestation tous les gens suspects, et payer à leurs dépens les sans-culottes chargés de monter la garde. Tout cela ne tarda pas à arriver. Pour cette fois, on se contenta d'envoyer, sur la proposition de Danton, quatrevingt-seize commissaires datis les quarante-huit sections de Paris, pour ranimer leur énergie.

Jeudi 9 mai, — La Convention, qui, jusqu'à l'époque du 9 mai 1793, avait tenu ses séances dans le local du Manège, arrêta que le lendemain elle se réunirait dans le palais qu'avaient occupé les rois.

Ce même jour, le Comité de salut public communiqua à l'Assemblée son fameux arrêté, portant que tous les départements limitrophes des pays insurgés étaient en état de réquisition pour combattre les rebelles. Ceux à qui on pourrait procurer des fusils devaient former la première ligne. Des bataillons armés de piques devaient les soutenir. Pour cet effet, le Comité avait ordonné qu'on leur ferait passer soixante mille piques. Cet ordre de bataille , aussi singulier que nouveau, fut bientôt rompu par les Vendéens; les fusi-

liers se mêlèrent avec les piquiers , tout fut confondu, tout prit la fuite; jamais, de mémoire d'homme, on ne vit déroute plus complète et plus épouvantable.

Pour faire cesser le tumulte qui s'était manifesté dans les sections relativement au recrutement, la Convention décréta , sur l'avis des commissaires qu'elle y avait envoyés la veille, qu'on n'aurait point égard au mode de réquisition ordonné par la Commune, et que chaque section serait libre de choisir celui qu'elle jug^erait le plus convenable; mais elle voulait en même temps que le contingent de cha-* cune d'elles fût prêt dans trois jours pour tout délai.

Chaumette, l'ingénieux Chaumette enfantait tous les jours de nouvelles idées révolutionnaires. Dans un de ses réquisitoires du 8 mai, il demanda que les certificats de civisme ne pussent être remis aux (employés des administrations qu'après avoir été discutés dans les sociétés des Jacobins et des Cordeliers. Pour cette fois on ne fit pas droit à ce réquisitoire.

Le 9 mai , le Comité septembriseur établi à la mairie au 10 août, sous le nom de Comité de surveillance, fut dénoncé aux tribunaux comme ayant refusé de rendre ses comptes sur les objets confiés à sa garde. Quelques-uns des hommes qui le composaient étaient à cette époque députés à la Convention. Voici leurs noms : Marat, Panis, Sergent, députés; Lenfant, Cailly, Dufart et Leclerc. Ces quatre derniers n'ont été connus que par leurs signatures aux arrêtés de ce Comité.

Vendredi 10 mai. — Dans la journée du 10 de ce mois, la Convention reçut la nouvelle que le général Dampierre, commandant en chef l'armée du Nord, avait eu la cuisse emportée par un boulet de canon, et qu'il était mort le lendemain. On publia que c'était en conduisant ses troupes à l'ennemi que le général Dampierre avait perdu la vie. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il se précipita au-devant du canon pour chercher la mort, qu'il savait l'attendre sur

Téchafaud. Le sort de ses successeurs a suffisamment prouvé que ses pressentiments n'étaient pas dénués de fondement. Son fils, qui l'accompagnait, le voyant courir à bride abattue contre une batterie qui faisait un feu continuel sur la troupe à ses ordres , lui cria avec effroi : « Mo7i père, où courez-vous? — Je vais, mon fils, chercher une mort glorieuse pour en éviter une infâme, » A l'instant un boulet le renversa de son cheval. On proposa, dans la Convention, de décerner les honneurs du Panthéon au malheureux Dampierre. Elle rejeta cette proposition , attendu que personne ne pouvait y avoir place que dix ans après sa mort, suivant un décret précédemment rendu. Le lendemain, sur une nouvelle proposition de Barère, elle lui décerna cet honneur, refusé la veille.

C'est le 10 mai que la Convention s'établit dans la nouvelle salle des Tuileries.. Prudhomme publie à ce sujet les observations suivantes :

Nouvelle salle de la Convention,

M Un des plus beaux monuments de Paris et du monde est le château des Tuileries ; et l'un des plus beaux théâtres de l'Europe , sans en excepter celui de Rome , était la salle des machines, construite par ordre de Louis XIV ; les loges, soutenues par de superbes colonnes corinthiennes, pouvaient contenir fort à leur aise et convenablement placées sept à huit mille personnes. Cet édifice vient de changer de face et de destination. On n'y représentera plus de comédies-ballets à grand spectacle. C'est à présent le sanctuaire des lois, l'aréopage de la République, le temple de la nation, en un mot, le lieu d'assemblée des représentants du peuple français.

» On doit croire que le faste de Louis XIV, dit le Grand , le cède aujourd'hui à une majestueuse simplicité. On doit s'attendre surtout que le peuple souverain sera admis aux

séances de ses mandataires en aussi grand nombre et avec au moins autant d'éf^^ards que jadis la valetaille de cour était admise au:i^ fêtes d'un despote orgueilleux.

» Nous avons été trompés. Tout ce qu'il y a de bien est ce à quoi l'architecte et le ministre modernes n'ont point touché, ils ont gâté le reste. Ce n'est pas une salle d'assemblée de législateurs , mais bien plutôt une vaste école de droit à l'usage de quelques centaines de juristes. C'est presque une copie du nouvel amphithéâtre des élèves en chirurgie, me des Gordeliers. Le beau vestibule de Philibert de Lorme, le magnifique escalier rebâti sous les yeux de Golbert, l'ancienne chapelle devenue un temple à la Liberté, et d'autres issues qu'on n'a eu besoin que de décorer d'attributs analogues , semblaient annoncer une pièce d'architecture qui ne devait pas être inférieure à la salle des ci-devant menus-plaisirs de Versailles.

M Eh bien , tout ce pompeux préliminaire aboutit à une porte latérale , laquelle vous ouvre un couloir pour arriver aux gradins carrés longs où siège la Convention. En face de ses gradins, dans un enfoncement, est la place du président ' . Le dernier magistrat de la République romaine représentait avec plus de dignité sur son tribunal. La tribune de l'orateur est à quelques marches plus bas , devant le fauteuil du président, qu'il efiace. On dirait d'un chancelier de France dans un lit dé justice. La chaise curule du Consul et la tribune aux harangues figuraient bien autrement à Rome.

» Il faut lever les'yeux vers le plafond des deux extrémités de ce local parallélogrammatique pour découvrir huit à neuf cents têtes encaquées sous une voûte profonde et sourde. C'est là où se trouve le peuple. Il a encore quelques tribunes moins hautes sur le côté ; mais les plus commodes ne sont pas pour lui, elles sont pour les billets que les députés distribuent à leurs cuisinières ou aux femmes de chambre de

^La place du président est marquée C dans le plan de la salie de la Convention des Tuileries que nous publions au-dessous de la salle de la Convention du Manège.

leurs femmes *. Si ce peuple souverain savait que dans cette même salle les valets de pied, les valets de garde-robe du prince, étaient assis avec plus de décence et en bien plus grand nombre que lui... Il semble que ce soit par grâce qu'on lui permette d'assister aux délibérations de ses mandataires. Ils l'ont relégué le plus haut qu'ils ont pu, le plus loin d'eux , comme pour se soustraire à ses regards ; et ils ont agi prudemment , si leur intention est de ne pas mieux se conduire dans la salle des machines qu'ils n'ont fait dans celle du manège. Mais il est trop visible peut-être que dans le nouveau plan on a voulu rendre le peuple pour ainsi dire étranger à ses représentants ; on est passé d'un excès à l'autre ; car si la coupe de l'ancien local avait des inconvénients à cet égard, celle du nouveau en a de bien plus graves. Nous attendrons encore quelque temps pour parler des autres défauts de cette salle, n

Les exécntions capitales s'étaient faites , depuis F usage de la guillotine, sur la place du Carrousel. La Convention voulant éloigner d'elle le spectacle de ces scènes sanglantes, décida, le 10 mai, qu'on ferait choix d'un autre emplacement pour l'exé^ cution des jugements criminels. En conséquence, elles eurent lieu sur la place de la Révolution. L'instrument de mort fut dressé un peu en avant du piédestal de la statue de Louis XY, alors renversée, entre la grille du jardin des Tuileries et la place qu'occupe aujourd'hui l'Obélisque.

Samedi 11 mai, — De mauvaises nouvelles de la Vendée, la trahison supposée du général Quétineau, qui avait, dit-on, pris la cocarde blanche en criant vive le Roi! vive la Reine! vive Jésus! furent encore le prétexte ou la cause des motions les plus atroces faites à la tribune de la Convention. Benta-

^ Ou aux tricoteudea. Les événements du 31 mai et du 2 juin ont prouvé le peu de fondement des plaintes du citoyen Prudhomme. La place du peuple a été si grande dans la Convention que TAssemblée a été opprimée par les tribunes*, ce qui a, plus que toute autre chose, conduit aux excès qui ont ruiné la liberté.

boUe voulait qu'on prit la dfme des biens de tous les riches pour faire la g^uerre aux royalistes de la Vendée. Collotd'Herbois proposait à la Convention de marcher en corps pour subjuguer les rebelles. Auparavant il voulait qu'on sonnât le tocsin, qu'on tirât le canon d'alarme, qu'à ce signal effrayant les sociétés populaires , qui devaient connaître les gens suspects , les désignassent au peuple , et qu'on les mit en état d'arrestation. Il proposait en même temps de supprimer tous les journaux modérés, accusés d'étré la cause de la révolte d'une foule de malheureux qui ne savaient pas lire.

Les nouvelles qu'on reçut ce jour-là des frontières d'Espagne n'étaient pas plus satisfaisantes. L'ennemi s'était emparé d'Andaye, de Saint-Jean de Luz et de plusieurs autres positions qui lui ouvraient un passage dans l'intérieur de la France.

Le même jour, les pouvoirs du Comité de salut public furent prorogés pour un mois. Cette prorogation fut renouvelée dans la suite de la même manière. Il eût été dangereux alors de la lui refuser.

Prospérité de Paris ^ au dire de Prudhomme,

Au milieu des agitations, des désordres populaires, avec la crainte de nouvelles perturbations, Paris, si l'on en croit Prudhomme, non-seulement s'amuse comme à l'ordinaire, mais travaille et produit avec un surcroîtd'énergie. On bâtit dans toutes les rues,

a Des législateurs divisés d'opinion et au-dessous de leur caractère auguste; des magistrats d'une inconséquence; des juges prononçant des arrêts plus sanguinaires que les lois de Dracon; les prêtres rongeant leur frein dans le silence , et n'osant franchir le seuil de leurs chapelles ; les riches allant au-devant du partage de leurs biens; l'artisan épuisé, et pouvant à peine travailler assez pour vivre ; des charlatans politiques occupant les tribunes de toutes les sections , deux cent

mille révoltés déchirant le sein de leur patrie ; point de marine, à la veille d'être affaibli par les premières nations maritimes du globe ; quatre années de révolution ; deux ans de guerre ; et cependant la France, faisant face à tout, travaille à une constitution la plus parfaite qui ait jamais été ; et cependant Paris , un peu moins peuplé peut-être , mais jouissant du calme, prend parti pour tel ou tel, et va rire à la représentation du Triomphe de Marat * . Dans d'autres temps, en pareille circonstance , Paris nagerait dans le sang , et ne serait bientôt plus. On bâtit dans toutes les rues ; Tofficier municipal suffit à peine à la quantité des mariages; les femmes n'ont jamais mis plus de goût et plus de fraîcheur dans leur parure ; toutes les salles de théâtre sont pleines... A-t-on vu jamais contraste plus parfait en apparence? Que penser de ce tableau? C'est que le peuple français et celui de Paris principalement est devenu plus sage que tous ceux qui 3e disent ses meneurs. La raison du peuple, pour peu qu'il ait la conscience de sa force , est au-dessus de tout. Paris, Lyon, Bordeaux et Marseille donnent des leçons au reste de la RépubUque. » {Révolutions de Paris, n* 200, du 11 mai.)

Dimanche 12 mai, — La Convention avait envoyé à Marseille , en qualité de commissaires , les députés Boissy et Moïse Bayle, pour y diriger les opérations relatives à la défense des frontières. Ces commissaires, au lieu de s'occuper exclusivement de leur mission, s'entourèrent de toute la populace , de tous les intrigants , et se mirent à révolutionner la ville. Ses pétulants habitants, que la terreur n'avait point encore comprimés, se rendirent dans leurs sections, s'emparèrent des pouvoirs, et créèrent un tribunal extraordinaire pour prononcer contre ceux qui voulaient les désorganiser. Sans égard même pour les commissaires conventionnels , ils s'introduisirent chez eux pendant la nuit , visitèrent leurs papiers, et les contraignirent de se retirer à Lyon.

^ Pièce donnée sur le tbéàcre de TEstrapade.

Arrivés dans cette ville, ceux-ci cassèrent tous les arrêtés des sections de Marseille, le tribunal populaire qu'ils avaient organisé, et rendirent compte à la Convention de ce qui s'était passé. C'est le 12 mai qu'elle discuta pour la première fois cette affaire, que suivirent les événements les plus funestes, mais que n'avait que trop provoqués la fureur révor lutionnaire de ces proconsuls, ou scélérats, bu insensés.

Le ménoe jour, des citoyennes d'Orléans vinrent solliciter la mise en liberté de leurs pères, de leurs époux, qu'on avait arrêtés comme auteurs ou complices du prétendu assassinat de Léonard Bourdon. La Convention les reçut assez bien, ce qui n'empêcha pas que la plupart de ceux pour qui elles sollicitaient ne fussent dans la suite traînés à Téchafaud.

Lundi 13 mai, — Le 13 mai, les commissaires conventionnels envoyés dans les sections de Paris pour y presser le recrutement, rendirent compte de ce qu'ils y avaient vu et de ce qu'ils y avaient fait. Presque toutes avaient fourni leur contingent; une seule, celle des Quinze-Vingts, avait arrêté qu'avant de fournir le nombre de volontaires qu'on lui demandait, elle inviterait la Convention à faire partir les signataires de pétitions anticiviques, les pensionnaires de la liste civile, et autres individus qu'elle qualifiait de suspects., II est bon de remarquer que cette section était celle où les Jacobins dominaient complètement : c'est avec l'aide des malheureux dont elle est peuplée qu'ils parvinrent à réduire la France à l'état de misère et d'infamie où elle s'est trouvée depuis.

Depuis la mort du général Dampierre, l'armée du Nord se trouvait sans chef, ou plutôt n'avait point de confiance en celui qu'on lui avait donné (le général Lamarche). Les officiers et les soldats demandaient Custines par l'organe des commissaires conventionnels. L'Assemblé^ le leur accorda sur la présentation de Barère, au nom du Comité de salut

public, le 13 mai 93. Sans cloute elle ne songeait pas alors qu'elle le ferait guillotiner trois mois après.

Le même jour, tous les cordonniers et les tailleurs furent mis en réquisition pour faire des habits et des souliers pour les soldats de la République.

Mardi 14 mat. — Le 13 mai, la Convention avait transformé en loi un arrêté du département de THérauIt, qui était la conséquence de celui par lequel avaient été requis tous les citoyens en état de porter les armes. En vertu de cet arrêté , les citoyens restés dans leurs foyers étaient tenus de lever la récolte de ceux qui étaient enrôlés, de faire tout ce qui était nécessaire pour qu'ils les trouvassent en bon état à leur retour. L'arrêté portait en outre que tous les frais nécessaires à l'emménagement de cette récolte seraient supportés par les citoyens aisés du département.

Le même jour, la Convention avait avancé à la section du Panthéon-Français une somme de cinquante mille livres pour les frais de son recrutement particulier, qui devait être rem* boursée par une imposition sur les riches de cette section. C'est de cette manière, et surtout à cette époque, qu'on commença à révolutionner les fortunes.

Dans la même séance, Condorcet avait fait une motion d'ordre extrêmement importante. Elle portait que, dans le cas où les assemblées primaires n'auraient pas été antérieurement convoquées pour accepter ou rejeter le plan de Constitution proposé par la Convention, il en serait formé une nouvelle; et à cet effet, les assemblées primaires seraient réunies le 1" novembre suivant, sans aucune convocation. Cette motion, si elle eût été adoptée, pouvait prévenir les malheurs où la Fn^nce fut bientôt après plongée. Son mauvais génie la fit échouer par Torgane du député Thuriot.

Mercredi 15 mai. — Le 14, des députés de Bordeaux s'étaient présentés à la Convention, lui offrant, au nom de

leur ville, de faire marcher à Paris une force en état d'assurer la liberté de ses délibérations , sans cesse étouffées par des intrigants et des anarchistes de toutes les espèces et de toutes les couleurs. Les pétitionnaires furent très-mal reçus par Legendre , Marat et autres coryphées de la Montagne. Cependant les Girondins obtinrent que l'adresse des Bordelais serait imprimée , et qu'on ferait mention honorable de leur of&e. Cette petite victoire , qui ne conduisit à aucun résultat, servit au moins à avancer de quelques jours la terrible catastrophe du 31 mai.

Le 15 mai 1793, Chassey dénonça à la Convention que de prétendues sections de Lyon y avaient, de leur propre autorité, créé et organisé un tribunal révolutionnaire, que la guillotine y était permanente, et qqe tout cela avait été établi sous le bon plaisir des Jacobins de Paris , et sanctionné par la société-mère.

La Convention, chez qui le penchant pour les tribunaux révolutionnaires commençait à prendre beaucoup de consistance, se contenta de décréter que le Comité de salut public lui ferait un rapport le lendemain sur ce qui s'était passé à Lyon. Ce rapport ne fut pas fait. ^

Jeudi 16 mai, — Le 16 mai, toute la ville de Paris était remplie de députations de sections, qui se rendaient tambour battant à la Convention nationale, pour y présenter des volontaires achetés au poids de l'or; mais la plupart n'ayant pu rassembler des sommes assez considérables pour l'enrôlement de tous ces soldats, demandaient et obtenaient des avances pour les payer, toutes remboursables par une imposition établie sur les magasins et la boursp des riches.

Les dissensions de la Convention, prête à se dissoudre ou à se déchirer, retentissaient d'un bout de la France à l'autre, et répandaient dans toutes les âmes l'indignation et la terreur. Quoique la plupart des délibérations des sociétés populaires fussent l'aliment de ces dissensions, quelques-unes cependant manifestaient des principes d'ordre, et disaient

des propositions raisonnables. Celle du Mans adressa le 16, à la Convention , une adresse vigoureuse , dans laquelle elle lui reprochait le scandale de toutes ses séances. Elle lui disait hautement qu'elle n'avait d'énergie que lorsqu'il s'agissait de personnalités, d'injures; et que quand il était question de décréter la Constitution ou des objets de législation générale, ses séances étaient abandonnées.

Pour connaiti'e la pliysionomie de Paris à cette époque, les passions qui l'agitent , les misères qui le torturent, les accidents, les souffrances, les besoins, les idées folles ou sages, insensées ou féroces, qui provoquent les mesures terribles et les mouvc»ments convulsifs au milieu desquels marche la {{évolution française , rien de plus instructif que la lecture des rapports de police adressés au Comité de salut public. Nous tenons prêt, sur 1794, un volume puisé presque entièrement à cette source. La place nous manque, surtout en présence des documents qui abondent sur 1793, pour nous servir ici de toutes les informations que nous avons recueillies. Nous nous bornerons à quelques extraits.

Extraits de la feuille des rapports et déclarations faits au bureau de surveillance de la police, 16 mai 1793, tan II de la Républi(fue *.

Les femmes qui s'ameutent autour de la Convention avaient place hier un détachement d'entre elles aux portes des premières tribunes dès neuf heures du matin, pour empêcher les Femmes favorisées par les députés de passer avec des cartes d'entrée. Elles ont mis dans cette mission toute Tinsolence possible; il est vraisemblable qu'elles sont payées par quelqu'un pour occasionner du désordre, car elles paraissaient peu fortunées et nullement en état de passer des journées entières sans rien gagner. Le fait suivant confirme ce soupçon. Vers les cinq heures du soir, un particulier vint au milieu de ce groupe femelle, s'informa de ce qu'il y avait de nouveau; on l'en a instruit, et une de ces observatrices ajouta : Vous avez vingt sols à me rendre; ce que le paiiiculier fit aussitôt en disant à demi- voix : // fatit vivre.

1 Archives de l'Empire, F. 1, C. 20.

La cftoyeane Tkéroigne *, fouettée par ces espèces de mégères, leuiavait dit qu'elle teor leiailk mordre la poussière tôt ou tard.

Les esprits sont fort ëchanfli^ au sujet de Miranda, que Ton re- (jarde comme très-coupable , et que Too croit que le tribunal révolutionnaire veut innocenter ; au moment où des témoins le justifiaient , plusieurs personnes s'écrièi ent : Ce sont des scélérats à qui il faudrait couper le cou.

Plusieurs sections, par un ari'êté, s'engagent à donner % leurs volontaires de la Vendée cinquante francs par mois tant tyie durera l'expédition. Celle des Arcis a an*été que dans son arronrtiasement elle fera un emprunt de quatre-vingt mille livres , à prendre sur les propriétaires, principaux locataires, et les loyers au-dessus de deux cents livres , à raison de cinq pour cent.

Malgré le triomphe de Marat , plusieurs personnes n'approuvent pas ses fréquentes dénonciations ; elles disaient hier dans le Jardin national qu'il y avait de quoi dégoûter le plus zélé fonctionnaire public , et qu'il n'était pas étonnant que Custines demandât sa retraite

* Théroigne est une des héroïnes bien connues de la démagogie. On sait que cette malheureuse , qui avait eu part à tous les grands désordres de la Révolution, passant sa vie à haranguer le peuple dans les clubs, à le diriger dans les émeutes ou dans les exécutions sommaires, comme lorsqu'elle alla assassiner le royaliste Suleau, menait l'amour comme tout le reste, révolutionnairement. Elle était devenue girondine à cette époque, par la vertu de son amant d'alors. Les Jacobines qui en avaient été jalouses, et qu'elle offensait par ses menaces et ses injures , aujourd'hui qu'elle leur avait fait défection, se saisirent d'elle et la fouettèrent. Fouettée publiquement! la jeune et belle femme, amante passionnée et sincèrement éprise ! Fouettée, au su de tout Paris et de celui qu'elle aimait ! Fouettée , elle, rhéroïne, la vaillante, la terrible! Insultée, bafouée, chansonnée, montrée au doigt!... Son peu de cervelle n'y tint pas. Elle devint folle. Des contemporains qui la virent à la Salpètrière, au commencement du dixneuvième siècle, la trouvèrent en proie à un délire furieux, la tête découverte, les cheveux jetés en désordre, Tair hagard, se couchant presque nue sur la dalle froide pour apaiser l'étrange feu qui brûlait au fond de son cœur, consumait sa chair et sa vie. Il n'existe d'elle qu'un portrait authentique, gravé à la manière noire, qui fait partie de la collection des estampes de la. Bibliothèque impériale. Il est d'une insigne rareté et peutêtre unique; en tous cas, il ne nous en a pas été signalé un autre exemplaire. Il représente une femme dont les traits sont un peu virils, l'es lèvres épaisses, le nez gros, les yeux grands, pleins de feu et saillants, la goi^e ferme et forte. Tout en elle respire l'énergie et la passion. Pour qii*il n'y ait point de doute sur le personnage, lu pointe du graveur a gravé ces mots : Mademoiselle Ténuenne, qui se rapprochent plus que Théroigne du vrai nom de l'héroïne.

La séance d'aujourd'hui de la Convention a été des plus orageuses. Le président s'est courert trois on quatre fois. Toutes les issues de la salle devaient être fermées ce matin par un ruban tricolore , afin d'ôter aux membres le prétexte d'être troublés dans leurs délibérations.

Vendredi 17 mai, — Le général Kellermann, qui avait été accusé de complicité dans la révolte de Dumouriez, fut, d'après un rapport du Comité de salut public, déchargé de toute inculpation. Là Convention déclara, le 17 mai, qu'il n'avait jamais cessé de bien mériter de la patrie.

Le même jour, le conseil de la Commune nomma , pour remplacer Santerre, parti pour la Vendée, le nommé Boulanger, de la section de la Halle aux blés ; c'était un garçon bijout.ier, de Liège, sans éducation, sans aucune connaissance, et d'une rusticité repoussante. Il n'était recommandable que par la rage révolutionnaire dont il était dévoré. Cependant il n'osa se charger d'un pareil fardeau; il refusa sa nomination, qui déjà occasionnait les réclamations les plus vives dans toutes les sections de Paris.

Samedi 18 mai. — Les comités de surveillance n'avaient pas été plutôt formés, que les principaux démagogues du conseil de la Commune s'étaient emparés d'eux. Ils avaient formé à la mairie une assemblée composée des membres de ces comités, dans laquelle, sous prétexte de sauver la patrie, il ne s'agissait de rien moins que de renverser tout ce qui existait, pour y substituer des autorités plus tyranniques encore. Quelques-uns de ceux qui avaient été appelés à cette réunion de conspirateurs eurent horreur des propositions qui y furent faites , et en donnèrent connaissance dans le public. C'est pour arrêter tous ces complots , que Guadet proposa , le 18 mai, de casser toutes les autorités anarchiques de Paris, et de remplacer provisoirement le conseil de la Commune par les présidents des quarante-huit sections ; de décréter qu'en cas de dissolution de la Convention, les suppléants se rassembleraient sur-le-champ à Bourges, et que cette décision serait

de suite envoyée aux départements par des courriers extraordinaires. Cette motion fut très -vivement appuyée, et peu s'en fallut qu'elle ne ftlt adoptée : mais Barère fit une autre motion qui eut plus de succès. Il prouva très-bien que Paris était rempli de conspirateurs, dont le conseil de la Commune était le foyer; et il proposa, pour les déjouer, la création d'une commission de douze membres, chargée d'examiner tous les arrêtés pris par la Commune ou la municipalité de Paris depuis un mois. Cette commission fut créée ; c'est celle si connue sous le nom de commission des douze y qu'abandonna bientôt celui qui en avait été le père, pour devenir un de ses plus ardents persécuteurs.

Extraits de la feuille des rapports et déclarations faits au bureau de surveillance de la police, le iH mai.

Les propos contre la Convention avaient paru hc ralentir pendant (|uelques jours ; ils se sont tout à coup réveilles hier plus forts que jamais. On reçretUit que les événements qui se sont succédé depuis (juelqne temps aient empêché de s'occuper de la pétition qui avait pour but de purger le Corps Ié(pslatiF. On dit ensuite qu'Isnard * était aristocrate, que sa présidence serait dangereuse, qu'avant d'annoncer l'ordre du jour il enregistrait, pour la parole, douze députés de son parti, et que les patriotes s'égosillaient inutilement pour l'obtenir.

Au milieu du tapage af&eux qui eut lieu hier dans la Convention nationale, quelques habitants du marais^ traitèrent les tribunes de scélérats; alors un coup de sifflet partit d'une de ces tribunes, ce qui redoubla le tumulte.

La plupart de ces femmes sont armées de poignards et de pistolets, aussi craint-on , au premier jour, quelque scène sanglante , d'autant que ces armes étant cachées en sont plus dangereuses, et que des jeunes gens aiistocrates pourraient se glisser parmi elles en déguisant leur sexe.

Il est probable, à ce que l'on pense, que des malveillants, sous le

' Isnard était président de la Convention.

^Députés de la droite opposés à la Montagne. Celle-ci appelait ventre , centre ou marais y les {^radins de la Convention occupés par les Girondin:) et par les Royalistes.

voile du patnotisme , ont excite ces héroïnes révolutionnaires à s'ameuter et prendre les armes afin de hire dissoudre la Convention ou de voir le ssltiq couler dans Paris.

Plusieurs personnes trouvent impolitique, dans un moment où il s*ag[it d'engager les Parisiens à marcher sur la Vendée , de hâre passer dans cette ville les soldats qui viennent de l'armée du Pïord, la plupart dans un accoutrement si misérable , qu'un grand nombre de citoyens n'ont pu s'empêcher de dire : Allez donc à la guerre cher^ cher un sort pareil !

Cependant ces troupes de ligne en équipage si délabré, qui se rendent dans la Vendée , paraissent fort joyeuses ; elles chantent et se divertissent tout le long de la route.

On trouvera plus loin , à Tépoque de la prise de Valenciennes et de Mayencepar les Prussiens, les observations très-judicieuses de Baudouin , qui prouvent que ce sont ces troupes de ligne qui ont sauvé la République du danger intérieur, la Vendée, bien plus redoutable que le danger extérieur, l'agression étrangère.

Le même jour, Barère annonça que Custines avait accepté le commandement de Tarmée du Nord.

Dimanche 19 mai. — Quatre mois avant la fameuse loi dû 17 septembre, ceux que cette loi désignait comme suspects étaient déjà persécutés, incarcérés et proscrits. Des proconsuls conventionnels parcouraient les dépaitements , rançonnaient les uns, incarcéraient les autres pour des mots, sur une dénonciation absurde, et souvent parce qu'ils avaient une figure humaine qui ne leur plaisait pas.

Le 19 mai 1793, des envoyés extraordinaires du département de l'Ain vinrent dénoncer les commissaires Amar et Merlino ^ qui répandaient la terreur et la désolation dans leur pays. Avant leur arrivée, disaient-ils, nous étions calmes et

1 Le premier est maintenant en jugement comme conspirateur devant la Laute cour nationale, et l'autre est encore député an Corps législatif. (Aote du Diumal en 1797.) Le sombre et cruel Amar est mort paisiblement dans son lit en 1816. Merlino fut du conseil des Cinq-Cents et mourut en 1805.

paisibles; ils ont encombré les prisons de gens qu'ils appellent suspects , et ce sont d'excellents pères de famille qui payent exactement leurs contributions, soumis à toutes les lois , et des exemples vivants de bonne conduite et de vertu. Ici, c'est un domestique qu'on arrête parce qu'il est le porteur d'une lettre écrite par un homme suspect ; plus loin , c'est une malheureuse femme qu'on incarcère comme mère d'émigré, et elle n*a jamais été mère; et là, un pauvre meunier parce qu'il a donné l'eau de son moulin à Jacques plutôt qu'à Paul. Les envoyés attestèrent tous ces faits sous leur responsabilité individuelle.

Extraits des rapports de police du 19. — On voit avec inquiétade la lenteur des opérations de la Convention ; l*aniniosité se prononce contre quelques membres ; une des principales causes de l'agitation est rarmement des citoyens.

La proposition de Guadet a excité une indignation qui paraît devoir ti'anquilliser sur l'opinion publique, mais elle ne contribue pas peu en même temps à fomenter le mécontentement de la' discorde qui règne constamment dans le sein de la Convention ; et il y a à craindre que le feu qui couve en se dirigeant contre elle ne finisse par l'explosion.

Lundi 20 mai. — Le 19 mai , Pache avait instruit la Convention des mesures qui avaient été prises par le conseil de la Commune pour répartir sur les riches les dép^ises qu'a* vait nécessitées le recrutement. Trois commissaires avaient été nommés dans chaque section pour prélever cet impôt d'une espèce nouvelle.

Le lendemain, 20 mai, la discussion de l'emprunt forcé fut un nouveau sujet de désordre. Le parti montagnard voulait qu'il fût totalement supporté par les riches, et que tous ceux qu'on désignait sous le burlesque nom de sans-culottes en fussent exempts. Lanjuinais s*éleva contre cette distinction odieuse, qui ne pouvait être qu'un sujet de haine et de dis-

corde parmi les citoyens d^un même empire. Après un long tumulte sur ces séditieuses sottises , l'Assemblée décréta en principe qu'il y aurait un emprunt forcé d*un milliard fourni par les riches.

Le même jour, le tribunal révolutionnaire, sur la déclaration des jurés , acquitta lé g^énéral Miranda de Taccusation portée contre lui. Le peuple le porta en triomphe et le couvrit de couronnes civiques.

Extrait de la feuille des rapports de police du 20 mai. — Le$ citoyennes qui s'opposent à T entrée dans le sein de la Convention des personnes munies de cartes de députés prétendent d'un côté que ce sont ces individus qui doivent applaudir ; et de l'autre , qu'elles exécutent la loi qui a décrété V Égalité. '

Mardi 21 mai. — Le brave Santerre était parti pour combattre les Sarrasins de. la Vendée.. Les citoyens de Paris n'ayant pas voulu donner leur confiance au brave Boulanger, que le conseil général avait nommé pour lui succéder, il bllut avoir recours aux sections pour la nomination d'un commandant général. Le 21 mai, les membres de la Commune arrêtèrent qu'elles seraient sur-le-champ convoquées pour cette nomination, qui devait bientôt amener les scènes les plus violentes, et dans la suite servir de prétexte aux plus affreuses proscriptions.

Ce fut le même jour que le général Miaczinski fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. C'était un Polonais de bonne mine, que sa mauvaise fortune avait amené en France , et que son mauvais esprit avait jeté dans les intrigues de la Révolution. La Convention décréta un sursis à l'exécution de son jugement pour tâcher d'obtenir quelques renseignements sur la conspiration dont on supposait que Dumouriez était le chef. Miaczinski, qui attendait la

mort , ne dit que des choses insignifiantes , ou ne s'exprima que comme un malheureux privé de sa raison '.

Nous avons vu dans les rapports de police du 20 comment les femmes entendaient V égalité. Voici un extrait des rapports du 21 qui montre les citoyens cochers de fiacre pratiquant la liberté :

« Les fîacrçs entendent par le mot liberté le droit de rançonner le publie ; les plaintes , les batteries se multiplient à l'infini. »

Et Pag^anel nous apprend de son côté {Essai critique et hisio^ rique sur la Révolution) que la fraternité n'était pas mieux comprise. Mous lui empruntons les lig^nes suivantes :

u Fraternité. — On lisait, après le 10 août, en tète de tous les actes publics , sur les portes des bâtiments où 'siégeait l'autorité, sur les temples, sur les palais, sur les propriétés nationales, cette formule : Liberïé, Égalité, Fraternité. L'inscription était trop commune et les vertus trop rares. De là ce quatrain de Guichard :

» Sainte , auguste Fraternité , * Tu me ravis, tu me transportes ;

» Mais , étrange Fraternité !

» Je ne te vois que sur les portes. ■

Mercredi 22 mai. — La conduite que tenait Chaumette au conseil de la Commune, les sottises qu'il débitait tous les jours contre ceux des citoyens de Paris qui avaient quelques moyens d'exister; l'appel à l'insurrection qu'on lui entendait faire dans tous ses réquisitoires, dans tous ses rapports, avaient indigné toute la ville de Paris contre lui; les malheureux citoyens ne pouvant se venger autrement de la tyrannie sous laquelle il les faisait gémir, lui lançaient des

Ml y a bien de rexagération dans ce jugement. Voyez l'interrogatoire de Lodiringer, le confesseur de Miaczinski, rapporté par M. Gampardon dans le Tribunal révolutionnaire , t. I, p. 41. (Édition Pion.)

brocards dans les sociétés , dans les pamphlets , dans les feuilles publiques, dans les sections mêmes; il n'était pas ménagé toutes les fois que les Jacobins n'y étaient pas les plus forts. On rappelait son ignominie, sa bassesse et toutes les circonstances de sa vie qui pouvaient lé faire rougir, ou au moins le perdre dans l'opinion de la populace, le seul refuge qui lui restait. Quelque audacieux que fût ce misérable , il était désolé ; tous les jours il dénonçait les journaux et les odieux pamphlétaires qui lui jouaient d'aussi mauvais tours. Enfin, pour balancer leur terrible influence, il s'avisa, dans la séance du conseil général du 22, de faire le tableau de sa vie depuis son enfance jusqu'à son avènement à la place de procureur de la Commune , ou plutôt un conte burlesque, et de le faire imprimer. On disait qu'il avait été moine; il prétendait s'être fait mousse pour échapper à la proscription des moines , et avoir ensuite parcouru le monde pour étudier la nature, pour analyser ses productions, lui arracher ses secrets les plus curieux ; mais ses recherches ne pouvant le faire vivre, il était venu dans la capitale, où Loustalot Pavait accueilli et Prudhomme employé à la rédaction du journal des Révolutions de Paris. Cette fable , ou plutôt la manière dont il la débita , le fit applaudir à outrance par la populace des tribunes : il n'en voulait pas davantage; il poursuivit le cours de ses atrocités révolutionnaires.

Jeudi 23 mai. — Les sinistres présages de quelques explosions terribles se manifestaient tous les jours ; on n'entendait partout qu'imprécations insolentes d'une foule d'énergumènes appelant à grands cris le désordre et l'extermination. Pendant ce temps-là , d'autres misérables combinaient dans l'ombre les moyens de mettre en action la horde de bandits dont la capitale était inondée.

Le 23 mai 1 793 , la section de la Fraternité vint dénoncer un rassemblement de comités révolutionnaires qui §vait tenu ses conciliabules à la mairie, les lundis et dimanches, qu'avaient tour à tour présidé les administrateurs de départe-

inents et Pache lui-même. On y avait agité s'il ne serait pas expédient de faire cette révolution semblable à celle du 10 août, qu'on ferait suivre d*un nouveau 2 septembre, pendant lequel on égorgerait vingt-deux députés , qu'on ferait passer pour émigrés. La seule mesure que la Convention jugea à propos de prendre sur cette dénonciation fut de décréter que la section de la Fraternité avait bien mérité de la patrie. Cependant plusieurs députés apprenaient au même instant que dans la matinée même des hommes armés de poignards s'étaient portés chez eux pour les assassiner. L'aveuglement dans lequel étaient plongés la plupart des hommes qui formaient cette assemblée est inconcevable, après tout-ce qui se passait autour d'eux, sur leurs têtes (dans les tribunes), et jusque dans leur sein même.

Le même jour, le Comité de salut public acquit un nou* veau degré de puissance; on supprima le comité diplomatique, et on lui en confia les attributions.

Extraits des rapports de police du 23 au 2* mai. — La difiPérence des opinions et l'agitation qui en est la suite nécessaire ne présentent encore rien d'inquiétant. La désunion de quelques membres de la Convention d'un côté, l'excessive cherté des denrées de l'autre, sont les principales causes de la fermentation du peuple , qui se lasse de se plaindre à demi-voix, et qui finirait par se débander si la Convention n'apportait un prompt secours à ses maux ; et on ne peut se dissimuler que le soulèvement ne soit inévitable et très-prochain si on ne prend les mesures les plus efficaces pour le soulagement du peuple.

Vendredi 2it mai. — Le 24 mai , la section de la Buttedes-Moulins , celle qui , dans toutes les crises où la^ Convention s'est trouvée, la défendit de la manière la plus courageuse et la plus efficace ' , vint l'éclairer encore sur les dangers qui la menaçaient ; elle l'invita de la manière la plus éner-

^ Elle fut canonnée depuis en reconnaissance de ses itervices. (Note du DiurnaL) A la journée du i3 vendémiaire an IV, 5 octobre 1795.

gique à faire un appel aux bons, aux véritables citoyens, qui n'attendaient qu'un signal pour voler à son secours et la délivrer de la tourbe de factieux par qui elle était opprimée. Cette pétition provoqua quelques motions vigoureuses qui devinrent une dérision. Un député demanda que la maison du premier scélérat qui oserliit attenter à la vie d'un représentant du peuple fût à l'instant rasée. Levasseur (de la Sarthe) proposa de donner un effet rétroactif à cette mesure en démolissant le Palais-Royal , ou au moins les appartements du restaurateur Février, parce qu'on y avait poignardé le représentant Lepelletier.

Ce fut le 24 mai 1 793 que la commission des douze lança deux mandats d'arrêt contre deux factieux , ce qui fit soulever toute la horde de bandits contre laquelle elle avait trop négligé de se mettre en garde. Ces deux individus se nommaient Hébert et Dobsent ; l'un était second substitut du procureur de la Commune , et le plus effironté , et en même temps le plus dégoûtant séditieux du parti cordelier, sans excepter Chaumette iui-méme; l'autre avait été avocat, et à cette époque présidait la section de la Cité , qu'il poussait tous les jours aux violences les plus anarchiques ; il a été depuis président du tribunal révolutionnaire : il s'acquitta dé cet odieux emploi avec autant d'audace que de ruse et de machiavélisme.

Extraits des rapports de police du 24 au 25 mai. — La fermentation est générale et touche à son comble. Les agitations du peuple se multiplient tous les jours et sous toutes les formes. Les femmes sont les instruments dont ils se servent, et ils n*en sont que plus dangereux. On désigne comme tel un nommé le Petit Gautier.

L'aristocratie se prononce hautement et annonce de grands événements. Son triomphe apparent peut prendre sa cause dans l'égoïsme de la majeure partie des citoyens, qui , fatigués de leur agitation continuelle , n*ont pas assez de courage pour persévérer.

Lesprétres réfractaires et les ci-devant nobles, qui fourmillent dans Paris, font tous les jours de nouveaux prosélytes.

Les premiers continuent leurs assemblées aux ci-devant Missions-

Etrangères, rue du Bac; on n'y entre que par billets deux ou trois fois ta semaine.

Passy et ses environs paraissent contenir plusieurs rassemblements d*ëmi(}ré8 et d'aristocrates. On néglige trop Tcxëcution de l'arrêté du conseil général de la Commune qui exige l'inscription des noms des propriétaires ou locataires sur la porte de chaque maison. On a la certitude qu'il y a des propriétairc's qui sont payés pour suli^^tituer de faux noms. Un exemple rigoureux serait extrêmement nécessaire.

La tranquillité qui parait régner dans Paris sera bientôt troublée si les objets de première nécessité ne diminuent pas très-promptement. Les femmes sont toutes pi*êtes à recommencer la scène du 25 mars , et cette circonstance sera le signal de la guerre civile.

Samedi 25 mai, — Le 24 mai 1793, Hébert avait rendu compte à ses frères de la Commune du mandat d'arrêt qui venait d*étre lancé contre lui par la commission des douze, et le conseil s' étant soulevé d'indignation, Ghaumette avait embrassé son collègue en Tinvitant à prendre courage : « Mon ami , lui disait-il avec Taccent de l'héroïsme, j'espère bientôt t' aller rejoindre. » Hébert venait de sortir ; mais le conseil , persuadé qu'une pareille arrestation était un grand danger pour la patrie, s'était déclaré en état de permanence.

Le 25, à cinq heures après minuit, on vint lui apprendre qu'Hébert était à TAbbaye; aussitôt le conseil arrête que les sections et les sociétés populaires seraient instruites d'un aussi grand malheur, d'un attentat aussi audacieux contre. la liberté publique ; lui qui n'avait point eu de scrupule en faisant incarcérer deux citoyens pour s'être élevés dans leurs sections contre ses délibérations atroces.

Le même jour, l'on ^n'entendit dans la Convention que des réclamations des sectionnaires, ou de prétendues députations de sections, contre la détention des patriotes Hébert et Dobsent.

Le même jour, la Convention rendit un décret qui devint illusoire au moment même où il fut prononcé ; il portait que ceux des députés qui injurieraient leurs collègues seraient

sur-le-champ chassés de l'Assemblée; Marat déclara que ce décret était injuste, et qu'il n'y obéirait pas.

Extraits des rapports de police du 25 au 26 mai. — Les esprits sont entièrement divisés, les deux partis sont prononcés, le moment de l'explosion n'est pas éloigné à moins des plus grandes mesures. L'arrestation des citoyens Hébert et Varlet n'a pas peu contribué à la fermentation qui existe et en a rapproché les efiPets.

On a vu avec beaucoup de peine la manière dont la Convention a cru devoir recevoir les commissaires du conseil de la Commune relativement à la pétition à présenter, dont l'objet était la demande de la liberté des citoyens Hébert et Varlet.

On se plaint de l'indiscrétion, pour ne pas dire plus, des pei*sonnes qui décachètent les lettres du ministre de la guerre. Un citoyen Saintin donne plus particulièrement lieu à de justes soupçons par ses principes d'aristocratie qui lui font trouver injuste notre révolution.

Les murmures contre la cherté des denrées vont chaque jour en augmentant, et cette circonstance paraît devoir devenir un des motifs des événements qui se préparent.

Les tribunes de la Convention.

Prudhomme, dont la véracité n'est pas suspecte, fait connaître la composition des tribunes de la Convention à cette époque, et la tyrannie qu'y exerçaient les femelles des sans-culottes. L'historien ne saurait pousser la galanterie française jusqu'à dissimuler la part horrible qu'ont prise certaines femmes à tous les excès de la Révolution. S'il y a eu un magasin à piller, un coup de main audacieux à tenter, un massacre à commettre, un condamné à insulter, une malheureuse victime à déchiqueter et à couper par morceaux , ce sont toujours des femmes qu'on voit à la tête de ces expéditions. Peut-être sont -ce celles qui axaient le plus souffert qui ont eu le moins de pitié ; car le mot de Virgile : misera miseris succurrere disco, est rarement vrai.

« Nous rapporterons ce qui advint ces jours derniers à un citoyen des départements tout nouvellement arrivé à Paris. Il se place avec beaucoup de peine à l'une des tribunes de la

sot LA DEMAGOGIE A PARIS.

nouvelle salle de la Convention. Marat vient à parler, notre étranger écoute sans donner aucun sig^ne d'applaudissement ou d'improbation. Les femmes qui Tavoisinaient le traitent de brissotin , d'arislocrate , etc. Il s'explique avec elles , dit ce qu'il est : on lui pardonne pour cette fois. Vergniaud prend la parole : notre étranger novice bat des mains tout naturellement à quelques traits beureux du discours du député du côté droit. On l'observait; ses voisines recommencent de plus belle à l'appeler girondin, aristocrate. Heureux d'en être quitte pour ces apostrophes , il saisit le premier moment favorable pour s'évader, se promettant bien de ne plus remettre les pieds à la Convention tant que les femmes seront admises dans les tribunes.

» Si le complot en question a quelque réalité , qu'ils sont lâches ceux qui le trament de mettre des femmes en avant , et de se cacher derrière elles pour porter plus sûrement leurs coups prémédités.

» Au reste , il ne serait pas étonnant de voir des femmes prendre un rôle dans cette nouvelle conjuration ; quantité de bons citoyens , d'excellents patriotes y ont accepté de l'emploi. Il n'a pas été très-difficile de provoquer leur indignation contre des législateurs désignés comme traîtres. Ils étaient de bonne foi la plupart des signataires de la pétition du 15 avril, qui n'était que le prélude du massacre projeté , dit-on , la nuit des fêtes de la Pentecôte dans les deux assemblées des présidents des comités révolutionnaires à la mairie. Beaucoup de bonnes gens se seraient trouvés pour être les instruments aveugles de ce complot, vaste et décisif, dont ils n'auraient pas senti la conséquence. La réussite de cette trame, la plus perfide de toutes celles ourdies pendant le cours de la Révolution , entraînait infailliblement la ruine totale de Paris , la dissolution sans retour de la Convention , le démembrement de la République et le rétablissement de la monarchie. Il est certain que dans les départements, travaillés comme ils le sont presque tous au désavantage de Paris , si le meurtre de plusieurs députés, n'importe de quel parti,

MAI i79d. 203

avait eu lieu, cette ville aurait beau réclamer contre, et protester de $on innocence , vainement dirait-elle que c'est l'ouvrage d'une poignée de scélérats lâchés dans ses murs; tout en convenant de cela . on lui répondrait : ou ce crime est dû à la totalité des habitants , ou ce n'est qu'un coup de main. Dans le premier cas , point de doute que Paris ne soit en exécration au reste de la France; dans le second cas, on lui répliquerait : puisque votre surveillance en défaut a laissé souiller vos murs du plus grand des forfaits, vous êtes indignes et incapables de garder plus longtemps au milieu de vous la représentation nationale, dont jamais vous n'avez eu une assez haute idée. Faut-il donc vous apprendre que le salut de la République entière repose sur l'intégrité physique et morale de la Convention? » {Révolutions de Parts, n" 202,' du 25 mai.)

Et dans le même temps, Brissot, dans la lettre qu'il adresse à ses commettants sur la situation de la Convention, écrivait, page 114 :

« La même tactique a toujours lieu dans les environs de la nouvelle salle. Les brigands et les bacchantes ont trouvé le moyen de s'en emparer. Que peut faire la garde, composée de simples citoyens qui changent chaque jour, et qui ne savent point, comme l'ancienne garde d'honneur, défendre aux bandits l'entrée de la salle. On avait arrêté que quatrç cents billets seraient donnés aux députés pour leurs frères des départements. Ces femmes injurient , frappent ceux qui vont à ces loges. »

Dimanche 26 mai. — Le 26 mai , le tribunal révolutionnaire condamna à mort, comme complice de Dumouriez, l'adjudant général Devaux. Cet officier était fils naturel du prince Charles de Lorraine , gouverneur des Pays-Bas , et oncle de l'empereur régnant. Il était proscrit par les Autrichiens , dont il avait déserté la cause, et il dit, dans le cours

de sa procédure, que s'il avait désobéi à Dumouriez, celuici Faurait livré aux Autrichiens, qui l'auraient pendu. II courut à la mort, et la reçut avec beaucoup de fermeté.

Paris fut continuellement agité pendant cette journée pour la détention des deux factieux arrêtés par ordre de la commission des douze ; mais Hébert était surtout l'objet de tous les vœux , ou plutôt des vociférations des prétendus patriotes. Des femmes , formant une société qui s'était intitulée Fraternelle ^ parcouraient les rues, rangées en ordre de bataille, avec un drapeau à leur tête , et invitaient la populace à venir avec elles à l'Abbaye, délivrer leur bon magistrat, le patriote Hébert. Tout cela se faisait librement, sans qu'aucune autorité y portât obstacle. Pendant que les sociétaires 'fraternelles manœuvraient ainsi dans les rues , les Jacobins, se disant envoyés par seize sections, pétitionnaient à la Convention pour le même objet. C'est à cette occasion qu'Isnard, qui présidait alors, après avoir incidemment rappelé, dans sa réponse à l'une de ces sections, les conspirations qui se renouvelaient tous les jours, déclara, au nom de la France , que si jamais on portait atteinte à l'inviolabilité de la Convention au milieu des citoyens de Paris , on viendrait un jour sur les rives de la Seine chercher la place où cette ville aurait existé.

Extraits des rapports de police du 26 au 2T mai. — Le décret

qui ordonne la clôture des sections à dix heures est vu désavanta^cu-

sement. Une grande pai-tie des citoyens se plaignent de ne pouvoir

plus prendre part aux délibérations, parce qu*ifs ne quittent leur jour-

' née qu'à neuf heures.

Les citoyens mis en état d'arrestation par la commission des douze sont la matière de toutes les conversations et l'objet de toutes les discussions des sociétés populaires et des sections. On traite le mode à employer pour eng^ager la Convention à rendre la liberté à ces citoyens, et aujourd'hui 27 il y aura un parti pris qui sera peut-être extrême si la Convention persiste à refuser d'entendre les pétitionnaires.

1 On les appela depuis les furies de guillotine. (Note du DiurnaL)

Lundi 27 mai, — Le 27 mai 1793, tous les symptômes d'un mouvement insurrectionnel s'étant manifestés, un grand nombre ^e citoyens de la section de la Butte-des-MouIins prirent les armes et se portèrent à la Convention pour la garantir de toute insulte. Au moment où ils arrivaient, Marat en sortait comme un furieux, et invitait des militaires en uniforme de canonniers, qui étaient dans les cours, à aller chercher leurs canons pour les braquer contre l'Assemblée ellemême. Ces hommes furent , au premier moment, si effrayés d'une pareille proposition, qu'ils prirent la fuite. Marat, voyant qu il n'avait pu réussir avec les canonniers , s'adressa à RafFet , qui commandait la garde de la Butte-des-Moulins , et lui demanda quel était son dessein. Celui-ci ne lui ayant pas répondu d'une manière satisfaisante , Marat lui présenta un pistolet; Raffet le détourna, et repoussa ce maniaque dans la Convention , où il fut aussitôt le dénoncer.

Quoique tout ce qui se passait à Paris prouvât assez que cette ville était remplie de conspirateurs, dont les séances étaient pour ainsi dire publiques. Garât, ministre de l'intérieur, appelé pour rendre compte de ce qui se passait , vint affirmer que tout était tranquille, qu'il n'existait point de conspiration, point de mouvement dont l'Assemblée dût s'effrayer. On n'a jamais pu savoir si le rapport de cet homme d'esprit était dicté par une inepte niaiserie, ou $'il s'entendait réellement avec les scélérats qu'il servait si bien.

Au milieu de la nuit, Hérault-Séchelles occupait le fauteuil du président, et grâce à sa complaisance, la commission des Douze fut cassée. Par le même décret , les individus qu elle avait fait arrêter furent mis en liberté.

Voici le récit que Meillan nous a laissé de ces événements dans des Mémoires marqués au coin de la plus entière honnêteté :

« On connaît la journée du 27 mai. On sait que nous fumes consignés dans la salle de nos séances ; et l'on a vu circuler un décret qui casse la commission des douze. Ces deux faits n*ont pas le même

degré de vérité. Il est bien certain que nous fumes consi^^nës. Je fiis nioi-iiiême arrêté avec Chiappe, député de Corse, par une soixantaine de bandits qui ne voulurent pas nous permettre d'aller prendre des rafraîchissements. Mais s'il est vrai que nous ayons été prisonniers ce jour-là, il ne l'est point que la commission des douze ait été cassée au moins par la Convention. Elle résista au contraire avec constance. On eut beau faire arriver le ministre Garât pour accuser la commission , on eut beau lui applaudir et ordonner l'impression de son discours, tandis qu'on refusait d'écouter Rabaut Saint-Étienne qui demandait à disculper la commission, et qui montrait à l'Assemblée un faisceau de papiers contenant les pièces justificatives de sa conduite ; on eut beau crier, injurier, menacer, l'Assemblée savait trop bien que son salut et celui de la France dépendait de la fermeté qu'elle déploierait dans cette séance ; elle tint ferme : son obstination irrita la Montagne. Elle recourut aux grands moyens : elle fit arriver cinq à six cents pétitionnaires, presque tous en armes, qui se répandirent dans la salle, et dont une partie se mêlant avec nous, vint audacieusement partager nos fonctions. S'il y eut décret, ce sont eux qui le rendirent. Je suis néanmoins fondé à croire qu'ils ne s'en donnèrent pas la peine ; et je fus très-surpris d'apprendre que le /iécret était rendu : car, placé vis-à-vis du président (^ Hérault- Séch elles), à dix pas de distance, les regards toujours fixés sur lui , parce qu'à travers le tumulte horrible qui dégradait l'Assemblée nous ne pouvions avoir d'autre boussole , je puis attester que je n'ai vu ni entendu metti'e aux voix le décret.

» Réel ou non , il fut rapporté le lendemain 28 , à l'appel nominal et à une grande majorité. »

Mardi 28 mai. — La veille , Lacroix avait demande et obtenu la cassation de la commission des douze. Le 28, Lanjuinais réclama avec force le rapport de ce décret , malçcé les violences de Legendre, qui voulait, disait-il, le jeter en bas de la tribune. On fut à Fappel uominal sur la proposition de Lanjuinais, et la commission des douze fut rétablie dans ses fonctions à la majorité d'une vingtaine de voix. Un instant après, Rabaut, qui en était membre, donna sa démission, en annonçant qu'elle avait fait mettre en liberté les iudividus arrêtés.

Le soir, le retour d'Hébert à la Commune fut un véritable

triomphe pour cette assemblée de séditieux, et le présagée certain de la mort ou de la proscription de ses ennemis* A son arrivée , on le couvrit de couronnes et .de palmes civi* ques, qu'il fut déposer sur les bustes de J. J. Rousseau et de Brutus, qui, par le plus bizarre des rapprochements, se trouvaient réunis dans ce temple de la plus impure démagogie. Pour lui, il se contenta d'un bonnet rouge dont quelques subalternes fiactieux vinrent lui Eure hommage.

Mercredi 29 mai. — Si la Convention , ou plutôt les Girondins , ne savaient pas tirer parti de leurs plus grands avantages, le conseil général, ou ceux qui le dirigeaient, savaient mettre à profit leurs plus légers succès.. La commission des douze n'avait pas réussi à les accabler; elle était coupable dans leurs combinaisons machiavéliques, et ils devaient poursuivre comme tels ceux qui Tavaient composée, jusqu'à ce qu'ils les eussent exterminés ; et c'est ce qu'ils exécutèrent avec une opiniâtreté dont leur propre destruction seule a pu arrêter les derniers effets. C'est en conséquence de ce système que Ghaumette fit arrêter, le 29 mai 93, que le conseil général se rendrait à la Convention, pour demander que tous les députés qui composaient la commission fussent livrés au tribunal révolutionnaire.

La séance de ce jour fut peu remarquable : on y apprit , par une lettre de» commissaires à l'armée de la Vendée, que les républicains avaient été complètement défaits à Fontenay-le-Comte par les insurgés.

Pour avoir fait arrêter trois ou quatre misérables séditieux chargés, de crimes, la commission des douze avait été couverte d'opprobre ; la plupart de ses membres ont été tratnés à l'échafaud, et les autres n'ont échappé à la mort qu'en se cachant dans des cavernes, dans des bois, ou en se sauvant dans une terre étrangère; et on fit une révolution pour venger une horde d'assassins.

Le même jour, des députés du département de l'Ain vinrent solliciter la liberté de plusieurs pères de famille respec-

tables , jetés dans les fers parce qu'ils avaient déplu à deux proconsuls féroces ' ; et cette Convention dont on ose encore vanter la gloire, daigna à peine les écouter.

Jeudi 30 mai, — Pendant la journée du 30 mai , la Convention, harassée par les convulsions qu'elle avait éprouvées dans les séances précédentes , fut assez et même beaucoup trop paisible; mais les factieux de Textérieur, guidés par ceux du dedans, levèrent ouvertement le masque. Ils se rendirent dans les sections, que tous les citoyens paisibles avaient abandonnées , et jouèrent exactement la scène exécutée le 10 août : ils nommèrent des commissaires, leur donnèrent de pleins pouvoirs pour sauver la patrie, c'est-àdire pour faire une révolution. Les audacieux commissaires, parmi lesquels on trouvait trois ou quatre étrangers , et autant d'escrocs, se réunirent à la salle de l'ancien évéché; et là, présidés par Dobsent, le même que la commission des douze avait fait arrêter, déclarèrent la ville de Paris en insurrection contre la tyrannie. Le maire Pache leur fit quelques représentations, mais très- amicales. Les commissaires déclarèrent que le peuple était las de la servitude dans laquelle on le retenait; qu'ils étaient chargés de manifester sa volonté souveraine. Après cette réponse, Pache se retira avec docilité , rendit compte de sa mission au conseil général , qui se résigna aussitôt à l'obéissance. Cependant les commissaires insurrectionnels et celles des sections qu'ils avaient pu gagner, font battre la générale et sonner le tocsin dans divers quartiers de Paris. Les citoyens, effrayés, se lèvent pour savoir ce que signifie ce vacarme , courent à leurs sections , et les députés se rendent à la Convention.

Vendredis mai. — Le 31 mai 1793, les commissaires insurrectionnels se rendirent à la Commune dès les six heures du matin , au bruit du tocsin et de la générale qu'on enten-

^ Le sombre et sanguinaire Amar et Merlino. Cinq cents personnes ayaient été incarcérées par leurs ordres.

dait partout ; et après avoir exhibé quelques prétendus pour voirs que le conseil trouva fort en règle, Dobsent, portant la parole, les cassa au nom du peuple souverain, ainsi que la municipalité, qu'ils firent sortir et rentrer un instant après pour leur rendre les pouvoirs qu'ils venaient de leur retirer. Après cette déplorable comédie, l'ancien conseil et les commissaires insurrectionnels se réunirent et ne formèrent plus qu'une seule assemblée, présidée par Dobsent, qui, au nom de cette troupe de bandits, se disant souveraine, nomma Hanriot commandant provisoire de la force armée de Paris. Celui-ci ne fut pas plutôt entré en fonction , que , de concert avec le comité révolutionnaire de la section de la Maison-Commune, il donna ordre de tirer le canon d'alarme. La garde refusa d'abord d'obéir; mais bientôt il revint à la charge, et le canon fut tiré. Cependant toute la ville dejj Paris était sous les armes sans savoir à quelle fin. Des scélérats, revêtus d'écharpes municipales, parcouraient les faubourgs , et les invitaient à marcher contre les sections de la Butte-des-Moulins, du Mail et de 92, assurant qu'elles avaient pris la cocarde blanche. Le faubourg Saint- Antoine se rendit avec ses canons sur la place du Palais-Royal. La section de la Butte-des-Moulins s'était renfermée et fortifiée dans l'intérieur avec ses canons prêts à tirer. Les habitants du faubourg s' étant convaincus qu'il n'y avait point de cocarde blanche, on s'embrassa réciproquement, et tout se termina de la manière la plus fraternelle, au grand regret des brigands, qui avaient compté sur un massacre.

Pendant tout le jour, la Convention fut entourée de vingt à trente mille hommes, ignorant la plupart pourquoi on les avait rassemblés. On y entendit des pétitions insolentes des départements contre les vingt-deux, en faveur desquels parlèrent quelques sections bien intentionnées, telles que celles de Brutus et de la Butte-des-Moulins ; on y vociféra contre Rabaut Saint-Ëtienne, qui, au nom de la commission des douze, avait prétendu qu'il existait une conspiration connue du parti montagnard, et dont par conséquent celui-ci ne voulait

210 LA DËxMAGOGIE A PARIS.

pas entendre parler. On décréta que les sections de Paris avaient bien mérité de la patrie. Tel est en peu de* mots l'historique de celte journée, qui fut pour toute la France une source inépuisable des plus horribles calamités.

Samedi If'juin, — La séance du !•' juin 1793 ne fournit aucun trait bien remarquable. On y lut une adresse au peuple français, dans laquelle on lui représentait l'insurrection de la veille comme l'événement le plus majestueux et le plus grand de la Révolution. Tous les habitants d^une ville aussi immense que Paris appelés aux armes au bruit de la générale , du tocsin, du canon d'alarme, sans qu'il en fût résulté le plus léger accident, quelle preuve plus incontestable que le peuple français était digne de la liberté?

Le soir, Marat démontra d'une manière évidente qu'il était plus facile de trouver des séditieux que des hommes libres. Il se rendit à la Commune, où il appela formellement le conseil général à l'insurrection, lui représentant que c'était à la fois son droit et son devoir. « Vous viendrez à la barre, et vous n'en désemparerez pas, ajoutait- il, que TOUS n'ayez obtenu la punition des traîtres que le peuple est en droit d'exiger. » Après avoir recueilli des applaudissements universels, Marat lui-même fut sonner le tocsin. Le docile conseil exécuta toutes ses propositions.

Pendant ce temps, les députés se rassemblaient dans le lieu de leur séance, et se dénonçaient inutilement les uns aux autres les mouvements qu'on dirigeait contre eux. Marat, de retour de son expédition , eut l'impudeur de dire qu'il ne doutait pas que les hommes d'État (c'est le nom qu'il donnait aux Girondins) ne le dénonçassent comme auteur de l'insurrection qu'on préparait. Il venait de sonner le tocsin pour l'exciter. Déjà plusieurs bataillons , sous la direction d'Hanriot, se formaient autour de la Convention, et cette puissance formidable n'était plus qu'un corps atténué à qui il ne restait aucun moyen de résistance. Toute ' Fautoritë avait passé à la Commune ; c'est elle qui faisait des

JUIN i793. ÎH

lois et qui les exécutait. Une de ses premières victimes fut la femme du ministre Roland, qu'elle fit, le même jour, arrêter et conduire à T Abbaye, à la place de son mari, qui était absent de chez lui.

LA FRANCE GOUVERNÉE RÉVOLU TIONNAIREMENT ; PAfllS

Page 1