LA TERREUR
Explication que Toulongeon donne de la Terreur. Le 3 octobre inaugure le régime que l'on a appelé la Terreur, Un des premiers historiens de la Révolution, le mieux préparé peut-être par ses antécédents et par ses connaissances, autant que par la tranquillité de sa vie, la modération et la sagacité de son esprit, pour la bien juger, a donné une explication de la Terreur, que nous reproduisons ici, ne fût-ce que comme un correctif aux assertions chagrines et rarement bienveillantes du Diumal. Sans doute, on peut reprocher aux montagnards d'avoir, par suite d'une politique détestable, conduit la France à deux doigts de sa perte , mais ils ont sauvé la nation , jetée par eux dans cette extrémité. Nous ne savons rien qui puisse faire mieux sentir les dangers de leur politique que Ténumération des moj^ns
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parfois nécessaires qu'ils ont mis en œuvre pour opérer ce salut de la patrie. Nous leur rendrons d'ailleurs la justice de reconnaître qu'ils ne sont pas arrivés à la Terreur en vertu de l'exécution froide d'un plan conçu d'avance, qu'elle est sortie d'une avalanche de dang;ers auxquels il fallait obvier, sous peine de voir tout sombrer autour de soi. Au milieu de la plus épouvantable tourmente qu'un peuple ait traversée, et devant le succès de la violence des mesures prises , les hommes chargées du g^ouvernail se sont avisés de proclamer un jour la nécessité de la Terreur. Mais encore n'élait-elle à leurs yeux qu'un expédient , une crise , un état transitoire. C'est seulement de nos jours , et après l'expérience faite du préjudice irréparable porté à l'idée républicaine dans l'opinion publique par cet affreux régime, que la Terreur a trouvé ses doctrinaires.
a // ne faut pas dégrader une nation en lui supposant des motifs bas et une crainte servile. Ce fut au contraire un instinct relevé de salut public dont chacun se sentit intérieur rement pénétré. La dictature collective fut consentie, comme à Rome l'était la dictature personnelle. Au point où les choses étaient amenées, la France assiégée par l'Europe se livra sans condition à ceux gui lui promirent de la défendre et de la sauver de l'étranger, et ils lui tinrent parole... Le mot République avait donné l'élan, le salut public le soutint, la France donna le premier et unique exemple d'un peuple qui s'imposa sa propre tyrannie pour se sauver du despotisme de ^étranger. — On en supporta non-seulement l'usage, mais l'abus, et l'abus le plus arbitraire qui fut jamais essayé sur un peuple. Dans cette grande confusion de toutes les institutions sociales, on laissa toutes les passions individuelles, tous les intérêts privés se faire leur part. Les torts particuliers ne furent que des inconvénients partiels, inséparables de la nécessité générale. On ajourna toute mesure répressive, comme dans un grand incendie qui menace la cité entière on admet d'abord tout ce qui apporte des secours, sans surveiller le malfaiteur qui se glisse et dérobe. . .
» Depuis la détention des députés arrêtés le 31 mai, une
4a4 LA DEMAGOGIE A PARIS.
lutte-, quoique faible et inégale , se maintenait encore dans la Convention... On résistait sans force, mais c^était encore ■de la résistance, et les projets, le plan d^opération exigeaient une absolue servilité ; on avait décimé la représentation nationale; elle avait encore du mouvement; on la tierça, et cent vingt de ses membres furent , à différents titres , enveloppés dans le même décret de proscription.
» Le rapport d'Amar à TAsserablée est devenu un monument bistorique qui explique beaucoup de choses inaperçues à cette époque. Les chefs d'accusation les plus contradictoires s'y touchent. On reproche à Brissot d'avoir mis des affiches républicaines au moment de la détention de Louis XVI, après son retour de Varennes, et on lui reproche en même temps de s'être opposé à rétablissement de la République à l'époque du 10 août, et en même temps d'avoir encore suscité le 20 juin. On lui reproche, dans ses rapports à l'Assemblée, d'avoir conseillé la guerre, et bientôt après, d'avoir ménagé la paix avec la Prusse; on reproche à Brissot, à Yergniaud, à Guadet, à Gènsoniié, d'avoir voulu sauver Louis XVI à l'époque de son jugement, et on leur reproche en même temps le journal intitulé le Républicain, que Brissot, Condorcet avaient publié dès l'an 1791, etc... On rappelle cette époque où, dans la tribune des Jacobins, Carra proposa de foire le duc d'York roi de France, et Ton accuse Pétion, Brissot, de connivence ^avec Carra. On leor reproche surtout l'appel au peuple dans le procès de Lonis; à Raband , ce beau mot qu'il proféra à la tribune : « Je suis las de ma portion de tyrannie. » Les anciennes haison^ de Dumouriez a^ec le parti de la Gironde ne devaient pas être omises. On lui reproche à la fois et d'avoir voulu livrer Paris et les représentants aux armées étrangères, et d'avoir voalu emmener l'Assemblée et le Roi au delà de la Loire. Les fauteurs de l'anarchie en accusèrent les victimes. On leor reproche les événements de Lyon, de Toulon, de Marseille, de Bordeaux, et le rapport conclut que la journée du 31 mai a seule arrêté ces complots... Quarante -quatre membres
fiureat livrés au Tribunal révolutioiuiaire » et soitante-^traize, comme ayant signé des protestations contre les évënements du 31 mai, furent mis en prison.
» Les soixante «-treize mis en arrestation furent : « Lauze Duperret, député des«Bouches-du-Rhône ; J. C. Gaseneuve, Laplaigne, député du département du Gers; Defermont, Roiiault, Girault, Ghasselin, Doguëdossë» Lebreton, Dussaulx, Gouppé, J. P. Saurine, Queinet; Salmon, député de la Sarthe; Lacaze fils atné, V. C. Gorbel/ J. Guiter; Féroux, député du Jura, ayant déjà protesté; Bailleul, Ruault, Obelin; Babey, député du Jura; G. A. A. Blad; Maisse, député des Basses- Alpes ; Peyre ; Bohan, député du Finistère ; Honoré Fleury, député des Gôtes-du-Nord ; Vemier, député du Jura; Grenot, député du Jura; Amyon, du Jura, ayant déjà protesté le 2 juin, dans la salle de la Gonvention ; Laurençot, député du Jura; Jory, député de la Loire -Infé-. rieure; J. A. Babaut» FayoUe, F. Aubri, Biberau, Derazey; Mazuyer, de Saône-et-Loire; Gbassey, Vallée de l'Eure; Le* fèvre, Olivier, Gérante , Royer, évéque du département de PAin; Duprat, député des Bouches-du-Rhône; Gorilbe, Philippe Delville, Varlet, Dubusce, Savary, Blasqui, Massa, Dubray, Doublet, Delamarre, Faure, Hecquet, B. Descamps, Lefèvre, de la Seine-Inférieure; Serré, député des Hautes- Alpes; Laurence, député de la Manche; Saladin, député de la Somme; Mercier, député de Seine-et-Oise ; Daunou; Pariés , de T Aude , ayant déjà protesté le 2 juin , dans la salle de la Gonvention; Rouzet, de Haute-Garonne, ayant déjà protesté le 2 juin; Blaux, de la Moselle; Blaviet, ayant déjà protesté le 2 juin; Marboz, Estaden; Bresson, des Vos-* ges; Moysset, du Gers; Saint-Prix, Gamon. » {Histoire de France depuis la Révolution, par E. Toulongeon, tome IV, p. 94 et suiv. —Paris, 1801-1803, 4 vol. in-8».)
Que veut dire cette phrase de Toulongeon : Que les contradictions du rapport dAmar expliquent beaucoup de choses ina^ perdes à cette époque? Sans doute qu'elles sont une combinai-
son machiavélique du rapporteur, qui s'adresse à toutes les opinions, et cherche à les passionner également , aux dépens de la logfique , contre les accusés. La même manœuvre sera un jour employée contre Danton avec le même succès.
ARRESTATION DES SOIXANTE- TREIZE DÉPUTÉS SIGNATAIRES DÉ LA PROTESTATION CONTRE LE 31 MAI.
Physionomie de la Convention pendant la séance du 3 octobre.
Dufaure a laissé une relation émouvante de cette séance du 3 octobre dans des Mémoires que M. Taschereau a publiés pour la première fois (tome XX de la Revue rétrospective); le député (j^irondin y rapporte toutes les circonstances de sa proscription, de sa fuite et de son séjour en Suisse. Ils ont été réédités en 1862 par Poulet-Malassis. Voici quelques frag^ments du curieux récit de Dulaure où , en racontant ses impressions , il fait connaître celles que durent éprouver ses collègues de la Convention étrang^ers au parti montagnard.
« Avant d*entamer son rapport , Amar demanda que l'Assemblée décrétât que les portes de la salle fussent fermées , et que personne ne pût sortir même des tribunes. Le décret fut rendu sur-le-champ , mais non pas si promptemcnt exécuté que quelques députés n'aient eu le temps de s'évader. J'aurais pu les imiter, mais, je l'avoue, je n'eus pour moi aucun soupçon de crainte... je n'éprouvais d'autre sentiment que l'appréiiension d'être le témoin du coup terrible dont une partie de la Convention allait injustement frapper l'autre.
H Cependant, quel fut mon étonnement lorsque dans le cours du rapport, entre les noms de Caira, de Ducos, de Condorcet, j'entendis nommer le mien ; je croyais m'être trompé : mais mon nom , prononcé pour la seconde fois , puis pour la troisième , avec ceux des mêmes députés journalistes , ne me laissa plus de doute. Ce fut alors que j'aperçus toute la profbndeiu* du précipice dans lequel j'allais être englouti. Ma femme, mon père, ma famille, mes amis, se présentaient à ma mémoire; ils étaient les liens les plus chers qui m'attachaient à la vie et qui me la faisaient regretter. Je songeais encore que j'étais innocent , et que je ne pourrais me justifier, que je laisserais après ma mort une mémoire odieuse, que la postérité ne s'occuperait de moi que pour me confondre dans la foule des criminels de
lèse-nation, des traftrcr à la patrie. Je mourrai donc, me disais-je, sans pouvoir prouver que mes accusateurs sont les plus injustes des tyrans , sans montrer que je suis innocent de toute espèce de conspiration ! Cette dernière pensée me mettait dans la plus vive agitation. Je jetais çà et là des regards sur tout ce qui m'environnait. Placé dans un lieu de la salle où je me trouvais très en évidence, je voyais, chaque fois que mon nom était prononcé , les yeux de plusieurs per^ sonnes se fixer sur moi ; quelques-unes semblaient se réjouir de ma situation ; enfin , après deux heures de lecture , ce long rapport, aussi mal rédigé que dépourvu de preuves et de raisons, s'acheva. Il fut suivi du projet de décret et de la liste de tous ceux qui allaient éti*e accusés ou arrêtés. Au milieu de la crainte qui m'agitait, je conservais un rayon d'espoir. Parmi les noms de ceux qui devaient être, arrêtés dans la séance , et dont le rapporteur en commençant avait donné la liste , mon nom ne se trouvait pas. Cela me rassurait un peu ; mais quand je venais à penser que j'étais impliqué trois fois dans le rapport , je ne pouvais me persuader qu'on y eût placé mon nom sans aucune intention. Poui*quoi, me disais-je, m'accuseraientils, s'ils n'avaient pas le dessein de me ranger au nombre des décrétés d'accusation? Placé ainsi entre la crainte et l'espérance, ou, pour mieux dire, entre la vie et la mort, j'éprouvais la plus vive agitation. Je ne connais pas de plus pénible situation que celle-là. La crainte et l'espoir qui tour à tom* se succédaient dans mon âme, loin de se modifier en se rapprochant , se prêtaient au conti-aire de nouveaux degrés d'énergie. Plus j'espérais , plus l'objet de ma crainte me causait d'alarmes ; plus je craignais , plus l'objet de mon espoir me devenait cher. On ne peut exprimer convenablement cet état d'anxiété ; pour le bien sentir, il faut l'avoir éprouvé... La longue liste s'épuisait, je n'avais plus que quelques secondes pour voir mon sort décidé ; elle s'acheva enfin , et mon nom ne s'y trouva pas. Alors je sentis l'espérance se fortifier dans mon âme, mais elle n'en bannit pas tout à fait la crainte. La séance n'était pas finie, on pouvait m'avoir oublié et revenir sur cet oubli.
» Le décret d'accusation fut prononcé contre tous les proscrits sans discussion, sans même que la majorité opinât. Quelques-uns de ces malheureux voulm*ent élever la voix, on refusa de les entendre. Je les vis ensuite tous alors, sans résistance , se parquer dans l'enceinte de la barre comme des agneaux destinés à la boucherie.
B Puis vint le décret contre les signataires de la protestation sur l'affaire du 2 juin ; ils furent décrétés d'arrestation. Ce spectacle , et l'agitation que je ressentais encore, ne me permirent plus de rester à la place où j'étais. Je me levai pour m'enfbncer dans la foule qui se
vsd lâ démagogie a paris.
trouvait aux entrées du milieu de, la tallc. Je rencontrai an député de mes amis , qui me prit la main et me dit : « Eh bien, je tous fAi- » cite , vous n'y êtes pour rien ! — La séance n'est pas finie , » lui répondis -je. A peine avais -je dit ces mots, que du haut de la Montagne partit une voix qui était ceHe de BiUand-Varennes. Son discours réveilla tout à coup mes alarmes et fit disparaître mon espérance. « Je vois avec surprise , dit-il , qu'un membre de la Convention dont il est souvent fait mention dans le rapport , ne se trouve point sur la liste de ceux qui sont décrétés. Je m'indi^e de ces lâches mensonges, et je les dénonce hautement. C'est de moi , me disai»^e, qu'il veut parler, il n'en faut pas douter. Tout autre à ma place aurait eu la même idée. Les dernières paroles de sa motion me tirèrent de .peine. «Ce membre, ajouta-t-il, c'est PhiHppe d'Orléans. Je demande qu'il soit décrété d'accusation. » Sa motion fiit applaudie et décrétée. Cependant cette séance était d'une longueur interminable. Tandis que i'eirais dans les corridors qui restaient encore libres, que je rentrais et sortais de la salle , on lut jusqu'à trois fois la liste de tous les décrétés d'accusation et d'arrestation. Chaque membre de la Montagne faisait de nouvelles motions pour faire décréter d'accusation son ennemi, et chaque motion était sur-le-champ adoptée. La liste allait toujours croissant, et cette fiicilité à y faire des additions ne aw laissait pas sans inquiétude. Enfin cette longue et très-pénible séance finit. La consigne fut levée , et je sortis un des premiers des Tuileries; il était près de six heures du soir. Je me rendis rapidement à Cfaaillot , où on nous attendait pour dîner. »
La capUviîé des soixante-frehe.
Parmi les députés qui furent mis en arrestation se trouvait D. Blanqiii, anquel nous devons une iBlation de sa eaptivité, pa* bliée sous le titre de : t Agonie de dix mois y on Historique des traitements essuyés par tes députés détenus et des dangers qu'ils ont courus pendant leur eaptwité, ^ons en donnerons an curieux firagment. C'est un sombre tableau sur le fond duquel se détache en lumière la figure d'une jeune fille douce et charitable, l'ange gardien, il fant le dire, des prisonniers. La sanglante année 1793 n'a pas vu se produire moins d'actes de dévouement, de générositéy de grandeur d'âme, que de mesures cruelles et iniques. £n racontant les excès de la démago^^ie, nous avons montré le côté
hideux et terrible de cette époque; d^autres pourraient à leur tour, en recueillant les nombreux traits d'héroïsme qu'elle a enÙLniéSj montrer son côté ^^ndiode. Un écrivain qu'on ne mettra pas au nombre des amis des Montagnards, Alexandre Duval , qui, en septembre 1793, avait été arrêté en même temps que les acteurs du Théâtre-Français et enfermé aux Madelonnettes, écrivait ces lionnes, que nous extrayons de la préface de sa pièce des Suspects, jouée en 1796, paroles dont il faut se pénétrer quand on tient à être juste envers la Révolution française. Notre époque de prospérité matérielle, de fiévreuse ardeur boursicotière , et qui ne peut se vanter que des sacrifices faits à la tranquillité publique, obtiendra -t -elle de l'historien seulement relogée que faisait de 1793 un homme d'esprit qui en avait été maltraité et qui avait fiiiUi, pour bien peu, g^rossir le nombre de ses victimes?
Voici d'abord le jug^ement porté par Alexandre Duval :
« Cet horrible temps , si funeste à tant d'individus, ne put du moins altérer le caractère national. L'étranger, trop imbu de ses anciennes idées sur la légèreté des Français , apprit, en les voyant marcher à la victoire et à Téchafaud, qu'ils savaient chanter, combattre et mourir. Aucune époque de l'antique monarchie n ofïnt de plus beaux exemples de vertu, de courage et de dévouement. Ah! combien j'en pourrais citer, si de pénibles souvenirs ne m'interdisaient ces récits! Ce n'est pas à moi, c'est à l'écrivain qui ne voudra point adopter la nouvelle méthode d'écrire l'histoire avec partialité, qu'il appartient de tracer ces généreux tableaux. Nos guerres , nos révolutions , nos malheurs enfin , ont développé de si grands courages, que je suis convaincu qu'il est peu de familles en France qui n'ait à citer l'un de ses membres pour s'être fait distinguer ou par son éloquence, ou par son courage aux armées, ou par sa noble résignation à la mort. »
Voici maintenant le récit de D. BJanqui :
Historique des traitements essuyés par les députés détenus et des dangers qu'ils ont courus.
«Immédiatement après le décret du 3 octobre 1793, v. st., qui, d*après le projet des deux anciens comités du gouvernement, envoyait en arrestation soixante-quinze représentants du peuple, sans avoir été entendus; ceux des membres qui étaient présents à la séance furent sommés de sortir par la barre de la Convention, à l'appel nominal qui en fut fait, et de se rendre dans un réduit qui donne entrée aux latiines. C'est la place qui leur fut provisoirement assignée par le Comité de sûreté générale. Ils restèreirt dans cet endroit infect et chargé d'un niéphitisme insupportable jusqu'à nuit close ; de là ils furent transférés au corps de garde du Palais-National. Les tribunes des Jacobins s'y étaient déjà rendues en masse et en occupaient les avenues. Il n'y eut espèce d'outrage que les prisonniers n'eussent à essuyer de la part de ces femmes forcenées qui s'efforçaient de bien gagner leur argent.
» Dans cet intervalie, la municipalité avait reçu l'ordre de nous faire conduire dans des maisons d'arrêt. Ainsi nous fûmes livrés à ce que nous avions d'ennemis les plus acharnés, car nous n'avions jamais cessé de dénoncer cette municipalité rebelle.
» A deux heures après minuit, la force armée se présente pour exécuter cet ordre. Elle était composée de citoyens armés et d'un fort escadron de gendarmerie à cheval. Les citoyens, plus respectueux envers la représentation nationale que ne le désirait peut-être la.municipahté, ofli'ent leurs bras aux députés, et ces bras, forcés de remplir un devoir qui répugne au titre de bon citoyen , tremblent sous la main des représentants du peuple.
» Nous défilons d'un pas lent par le Carrousel, le quai du Louvre, le pont Neuf, le quai des Orfèvres, entourés de la cavalerie qui chasse brusquement tout citoyen que la curiosité arrête pour voir passer ce convoi, et après bien des détours nous arrivons enfin à la chambre d'arrêt de la mairie.
, » Cette prison peut contenir quarante personnes. Un parquet situé le long du mur, couvert d'un peu de paille, quelques bancs et quelques tables en font l'ameublement.
n Quand nous y ariivâmes, elle était occupée par une cinquantaine de détenus ; nous étions vingt-cinq ; il fallut donc passer le reste de la nuit sur des bancs ou debout, au milieu d'un méphitisme coirupteur c|ui arrêtait presque la respiration. Avant de nous y jeter, on nous
avait dépouillés de nos cartes de députes, de nos cannes, de nos armes. La manière de nous y faire entrer , le fracas des verrous , le nom même du guichetier, nous retraçaient les glacières d* Avignon.
» Le lendemain, chacun de nous fiit conduit à la mise des scellés sur ses papiers et reconduit à la maison de la Force, au département appelé le Bâtiment neuf.
• Ce bâtiment est composé de six étages, tous voûtés en pierre de taille jusqu'au plus haut. Chaque étage ne consiste qu'en un long salon où sont placées, le long du mur, des crèches ou bières garnies de sacs de paille avec une couverture pour chaque paire de sacs, sur lesquels il est impossible de coucher, à cause de leur forme cylindrique. Il n'est pas besoin de dire que ces simulacres de paillasses abondaient en vermine de tout genre. Cette partie de la prison est destinée pour les prévenus de vols, d'assassinats, de meurtres, de fabrication de faux assignats, ou pour y déposer les criminels condamnés par un jugement.
» Nous fûmes placés au sixième étage avec une trentaine de malheureux qui y étaient déjà. Nous étions sans lit, et il fallut bien s'accommoder des sacs de paille, qui ressemblaient bien plus à des tronçons de bois, si mieux nous n'aimions passer une seconde nuit debout. Le salon ne reçoit d'air que par de petites lucarnes. Le méphitisme était effrayant, et par surcroît d'hon-eur un gros baquet, destiné aux besoins naturels de la nuit, était placé à la tête du salon. Notre collègue Mercier, ce précurseur de la révolution, l'immortel auteur de tAn deux mil quatre cent quarante, mal jeté dans sa crèche, eut à flairer toute la nuit ce baquet pestilentiel, placé justement sous son nez.
• La chambre que nous prîmes, et qui était, comme je l'ai déjà dit, de quatorze pieds en carré , contepait de plus un escalier et fournissait le passage à deux autres salons où étaient entassés une cinquantaine de prisonniers. Cependant il y fallut dresser nos lits et y monter notre petit ménage. Les lits se touchaient; la moitié du mien était même sous celui de mon voisin, et deux autres collègues couchaient par terre faute d'espace. Pour se mettre au lit, il fallait entrer par les pieds, et pour rester dans la chambre il fallait se tenir sur les lits ou en démonter quatre ou cinq. L'emplacement était à un petit premier, sous les toits, et couvert de biais. L'extérieur répondait parfaitement à l'intérieur. La porte était fermée au verrou le jour et la nuit. 'Pour y arriver, il fallait traverser une loge de cochons placée au pied de l'escalier. Ces animaux venaient souvent nous incommoder jusque dans notre gîte. Sous les fenêtres, une autre loge de cochons, et à l'autre extrémité les latrines communes. Tout cela joint ensemble
formait une masse de mëphitisme bien prapre à altérer les santés les plus robustes.
» Les autres collèges, ainsi que ceux qui Tenaient journellement nous rejoindre, n'étaient pas mieux que nous. Cependant, ô criminelle administration! elle disait payer de location vingt-deux livres par mois à chaque prisonnier, à qui elle ne fournissait que le toit, propriété nationale. Et de cette manière, sur huit mille prisonniers qu'il y a eu dans Paris, c'était une recette de cent soixante-seize mille livres qui entrait tous les mois dans la caisse de l'administration, elle qui mettait la dépense au compte du trésor public.
n Dans une position aussi terrible, nous ne cherchions qu'à nous égayer. En déplorant les malheurs publics qui allaient en augmentant, le calme était au fond de nos âmes et la sérénité de l'innocence peinte sur nos figures. C'est eUe qui nous £usait saisir .avec empressement les moindres occasions de nous égayer, même sur les objets les plus lugubres qui n'effrayent que les coupables. Par le moral, nous cherchions à détruire tout ce qui nous menaçait au physique.
Anecdotes intéressantes.
" Les guichetiers, en général, étaient humains , au moins dans la partie que nous habitions. L'exemple du guichetier chef influait beaucoup sur leur conduite. Cet homme, vraiment au-dessus de son état, était d'une douceur surprenante. Par l'humanité dont îl accompagnait toutes ses démarches, il cherchait à adoucir ce que son emploi avait de dur et de rebutant. Sans jamais manquer à ses devoirs, il les remplissait avec une aménité qui le rendait intéressant. Il s'appelle Ferney, actuellement employé à l'hospice ci-devant dit Évêché.
" Ses égards éclataient surtout envers les députés. Il avait pour eux une sorte de respect que tout autre aurait craint d'avoir dans ces circonstances déplorables. Lorsque les administrateurs vinrent à l'heure de minuit procéder à l'enlèvement des armes, l'un d'eux s'était jeté nonchalamment sur le lit où était couché notre collègue Marbos. « Citoyen, lui dit Femey, es-tu venu ici pour insulter au " malheur? Ignores-tu que c'est un représentant du peuple qui est » couché dans ce lit? « L'administrateur se leva, tout honteux qu*un guichetier lui eût donné des leçons de conduite.
n Quand le régime de la gamelle fut institué, l'arrêté du Comité portait qu'il serait défendu aux guichetiers de boire avec les détenus, à qui on avait enlevé tout moyen d'avoir du vin. On eût dit que c'était un sarcasme plutôt qu'une loi. Ferney, touché de compassion pour les vieillards et les infirmes ,' leur dit ': « Citoyens , si la loi » défend aux guichetiers de boire avec les' détenus, elle ne défend
» pa« aux détenus de boire avec les guichetiers. Quand vous aurez » besoin d'un verre de vin, passez au guichet, et vous trouverez tou- » jours sur la table une bouteille de vin à votre service, ■ Quand la lot révolte la nature, il £iut que le l^[islateur s'attende à voir la nature se prémunir contre la loi.
» Notre collègue Laurentceot est logé chez la citoyenne Brionville. Cette femme respectable, taflleuse de profession, a une fille d'environ douze ans, d'une figure agT^^le, d'une éducation soignée, sachant bien la musique, chantant à ravir, et surtout possédant un cœur qui promet à ses parents un ample dédommagement des sacrifices qu'ils ne cessent de faire pour lui procurer une bonne éducation.
» Immédiatement après notre emprisonnement, cet enfant ne manqua pas de venir faire une visite à son hôte détenu. Là, elle fit la connaissance d'auti^es députés. Son caractère intéressant se manifesta bientôt, et il se fit un échange réciproque de sentiments qui ne sont connus que des âmes généreuses. Dès lors, le plaisir pour elle de voir ses députés, c'est ainsi qu'elle les appelait, et pour ceux-ci de voir cet ange consolateur, devint un besoin. La difficulté d'obtenir l'entrée de la prison ne la rebutait point. La patience, la docilité, la complaisance, les prières, le dépit, la ruse, tout était employé par elle. Quelquefois, c'était après des journées entières d'une attente pénible et persévérante qu'elle obtenait enfin la permission de venh* nous consoler par sa vue et nous charmer par ses accents mélodieux. La rigueur de la saison ne l'arrêtait point. Souvent nous l'avons vue arriver déguisée en garçon, sous une mince carmagnole, poilant à la main des sabots que ses tendres pieds n'avaient pu supporter dans sa course ou qui s'opposaient à l'empressement qui la faisait voler, et elle préférait ainsi de traverser tout Paris à pieds nus, dans la neige, que de reculer de quelques instants le plaisir de voir ses députés. Courant sans cesse de la Convention aux Jacobins et des Jacobins dans les groupes, elle écoutait tout, retenait tout, et venait aussitôt nous en faire le rapport à la prison. Rarement c'étaient des nouvelles consolantes, mais elle' en adoucissait Tamertume par ses exhortations à la résignation et à la dignité convenable à des représentants. Dans les accès de sa fièvre généreuse, elle voudrait être sur la même charrette qui devait nous conduire au supplice, pour mourir avec nous et nous apprendre comme on meurt quand on meurt innocent et pour le bien de sa patrie; mais elle ne voudrait pas être à côté de lâches, elle en serait désolée....
• Ob vralt bean nom traiter de catAoC eo cadboC, cHe aaw sui- ▼ait fMrtoiiC, partiMt elle oherdiait i |»ëiiétrer jvsfu'i noua, ci m«wtuAy loriyic innw y penMos le moîna, noua la ToyioBS anÎTer toiiÉe
triomphante d'avoir réussi à apprivoiser les intraitables cerbères qui repoussaient impitoyablement tout ce cpii se présentait. Enfin, lorsque nous fûmes dispersés dans cinq maisons dififôrentes , elle passait souvent des journées entières à courir de prison en prison pour visiter tous ses députés. *•
Bailleuly un des soixante-treize, a raconté, de son côté, le dévouement non moins touchant d'un pauvre ^rçon de café.
Histoire de Pisse -Vinaigre,
« Un pauvre garçon limonadier attaché à un cafë près de la prison appelée la Force y avait pris en affection les soixante et quelques députés qui y étaient détenus. Il leur rendait quelquefois des services qu'on ne peut attendre que de Tamitié. Ils voulurent d'abord lui donner de l'arguent. Il refusa, en disant: «Je prendrai volontiers le» quelques sous que l'on donne à un (garçon quand on paye le café ; mais jamais je ne recevrai rien pour ce que je fais par pure amitié pour vous. 1»
n Je suis fâché qu'on ait donné à cet estimable jeune homme un nom ridicule : on l'avait surnommé Pisse-Vinaigre. Mais enfin c'est ainsi qu'on l'appelait , et il ne s'en fâchait pas.
" Lorsque les députés furent transférés de la Force aux Madelonnettes, Pisse-Vinaig^re , les larmes aux yeux , suivait les charrettes au milieu des femmes éplorées. Il venait de temps en temps voir ses chers prisonniers au moyen d'une fenêtre qui donnait dans une cour où l'on pouvait quelquefois parvenir. Arrivé là , il faisait un cri bien connu des députés. Il en venait quelqu'un à la fenêtre. Pisse-Vinaiçrc le voyait, il témoig^nait sa satisfaction et s'enfuyait.
» Pour moi, je trouve quelque chose de bien touchant dans ces témoignages d'affection; mais voici qui l'est davantage. Les députés furent de nouveau transférés des Madelonnettes aux Bénédictins ilu faubourg Marceau. Cette translation fut ordonnée brusquement, exécutée à l'instant, et eut lieu entre onze heures et minuit. Leur émotion surpassa leur surprise lorsqu'ils entendirent le cri accoutumé de Pisse-Vinaigre. C'était lui en effet qui suivait les voitures, qu'il ne quitta qu'au moment où les députés furent entrés dans leur nouvelle prison. Où la vertu va-t-elle donc se nicher? »
Protestation ctlsnard, (Inédite.) Parmi les noms de ceux qui furent décrétés d'accusation le 3 octobre se trouve le nom d'Isnard. Isnard était ce président de la Convention qui avait , le 25 mai , comme mandataire des dé-
partements, prononcé une imprécation terrible contre Paris, dans le cas où Paris laisserait violer la représentation nationale. Cette parole, dont les fauteurs du 2 juin tirèrent parti auprès du peuple des faubourg^s , en répandant le bruit que le président de la Convention avait menacé Paris d'une ruine totale imminente, ne pouvait avoir été oubliée. Elle devint une cause plus que suffisante de proscription. Cependant Isnard, qui d'ailleurs s'était soustrait aux conséquences de l'accusation, prétendit se justifier du langage qu'il avait tenu. Nous avons trouvé dans son dossier, aux Archives de l'Empire, la protestation manuscrite qu'il adressa aux membres de la Convention. Les ratures que porte ce document font penser qu'il n'est point une copie , mais un premier jet. Nous en reproduisons fidèlement le texte. Isnard fut un des improvisateurs les plus vifs et les plus énergiques de la Convention. Fut-il un des plus courageux , et est-ce sincèrement qu'il qualifia de ridicules les paroles qu'il avait prononcées le 25 mai? Singulier assemblage d'intrépidité, de sublime éloquence, d'emphatique exagération, de violence et d'exaltation, tel fut Isnard, qui devait se faire à son tour terroriste contre les terroristes, et adi^sser pendant la réaction , aux égorgeurs du Midi , ces sanglantes excitations : « Si vous rencontrez les terroristes , frappez-les ; si vous n'avez » pas d'armes , vous avez des bâtons ; si vous n'avez pas de » bâtons , déterrez vos parents , et de leurs ossements assommez n les terroristes. »>
« Citoyens mes collègues !
» C'est moins pour moi que pour rendre hommage à la térité, et vous épargner le regret d'avoir puni un innocent , que je viens vous déclarer avec franchise que non-seulement je n'ai jamais trempé dans aucune trahison contre ma patrie, et dans aucun complot de fédéralisme, mais que j*ai toujours agi d'après les prîncipcs de la plus sévère probité , et brûlé du plus ardent patriotisme.
» Depuis le commencement de la Révolution j'ai combattu avec une énergie peu commune les parlements , la noblesse , le clergé et la cour, et certes ce n'est pas après avoir, au péril de^a vie, concouru à les vaincre lorsqu'ils existaient tout-puissants, que j'ai cherché à les ressusciter après leur destruction.
» Je vous déclare , et cela sans prétendre inculper aucun des membres de la Convention contre lesquels vous avez déjà sévi, mais
sealenaent pour tous faire connaftre la yétiié , que je n'ai jamais eu avec nul d'entre eoz aucune liaison relative aux afiaires publiques ; (fue je ne fus dans aucun temps un homme de parti , que je ne me suis jamais concerté ni coalisé avec personne, même pourÊdire le bien; j'ai sans cesse marché seul vers ce but, ne choisissant de conducteur ni à droite ni à gauche , mais prenant toujours ma conscience pour guide.
» Je vous déclare que jamais je n'ai intrigué dans aucun genre, l'esprit d'intrigue étant diamétralement opposé à mon caractère. Je n'ai connu d'autre manière que de m'expliquer loyalement en pleine Convention nationale , à la face du peuple et des représentants : or, ce n'est pas là conspirer; je défie que l'on m'accuse d'avoir jamais suivi de route tortueuse.
» Je déclare que je n'ai jamais fréquenté aucun ministre quel qu'il fût , que je ne leur ai jamais demandé ni fait demander aucune faveur pour moi ou mes amis , que je n'ai même jamais adressé la parole à Roland, Le Brun et Clavière, que j'ai toujours voté d'api*ès mon cœur et de la manière la moins équivoque , que je n'ai jamais rien écrit dans les départements relatif aux affaires poUtiques , et moins encore touchant les événements du 2 juin , enfin, que ce jour- là j'ai fait pour le bien de la paix tous les sacrifices qui étaient en ma puissance , et auxquels vous avez vous-même applaudi.
n La seule chose que l'on m'ait sérieusement reprochée, c'est ma réponse à une députation de la Commune de Paris. Mais veuillez à cet égard peser une foule de considérations qui diminuent mes torts. J'ai été président du 15 au 30 mai, époque à laquelle se préparait le grand événement du 31. Avant qu'il eût éclaté, je pensais, et vous pensiez alors presque tous avec moi, qu'une insurrection contre la Convention était le plus grand des malheurs ; je croyais qu'elle était excitée secrètement par nos ennemis , qui étaient parvenus à égarer les esprits, qu'elle avait pour but de dissoudre la représentation nationale , et que cette dissolution entraînait la guerre civile et la perte de la liberté. Telle était ma ferme croyance, ainsi que je le prouvai par la déclaration que je fis, et dont vous ordonnâtes à la presque unanimité l'impression ; or, dans cette persuasion intime il était du devoir de ma place de me sacrifier pour le salut de la Convention , et je m'y déterminai en fier et fi*anc républicain. Ce fut ce sentiment généreux qui dicta mes •démarches, mes réponses, et me donna ce courage en quelque sorte fanatique dont vous avez été témoins. 0 Vous d'entre mes collègues qui seriez les plus tentés de m'accuscr, songez que j'eusse au besoin déployé cette énergie pour vous-mêmes, car ce n'était point pour tels ou tels individus avec lesquels je n'avais aucun
rapport particalier que j*exposais ma Tîe, mais pom* le corps entier que je représentais ; et si l*insarrection eût été mue par nos ennemis comme je le pensais , si on n'eût attaqué le côté droit que pour frapper ensuite la Montagne , on bien si c'eût été un parti contraire qui eût environné la salle , et qu'il eût voulu la tête des plus ardents montagnards , je prends le ciel à témoin que je me serais également in>molé pour eux. J* étais plein de cet enthousiasme et fortement afi'ecté du coup qui se préparait. Lorsque la municipalité de Paris se présenta à la barre, je savais par de nombreuses déclarations qui m'avaient été faites qu'elle était à la tête du mouvement projeté , ce qui était véritable , puisque aujourd'hui elle s'en glorifie ; je savais qu'à l'évêché , dans une assemblée des comités révolutionnaires, on avait fait la mention d'immoler plusieurs députés , ce qui n'était pas dénué de fondement, puisque le maire dit ensuite à la barre que cette proposition avait été fortement rejetée, ce qui suppose qu'elle fîit faite. Dans cet état de choses , je crus qu'il était de mon obligation de président de parler avec vigueur au corps municipal , de lui exposer que la représentation nationale appartenait à la France entière , qu'elle était un dépôt sacré , et que si Paris souffrait qu'il y fïit porté atteinte par regorgement de quelques députés , il s'exposait à la ruine : tel est le sens de ce que je voulus dire , et de ce que je dis en effet ; mais comme je n'eus pas une minute à réfléchir cette réponse, et que j'avais l'âme très-émne, mon imagination ardente me fbiu'nit quelques expressions exaltées, une métaphore trop hardie ; et quel est celui qui en improvisant dans des moments semblables, et en présence de quatre mille spectateurs, est le maftre de peser toutes s^s paroles?... Loin de vouloir la destruction de Paris, mon intention était de lui épargner tout danger en lui représentant avec force ceux auxquels il s'exposait s'il attentait à la représentation nationale ; et observez que ce que je dis au sujet de cette ville n'était ni un vœu ni une prédiction, comme on l'a, avec méchanceté, répandu dans le public , mais seulement la supposition d'un malheur à craindre dans le cas où l'on égorgerait des , députés , car vous vous rappellerez tous que j'ai parlé dans un sens conditionnel, et que j'ai dit : Si vous faites telle chose, il peut arri^ ver tel malheur. Or, c'est ce si qui précède et qui tempère ce qui suit que l'on a eu soin de supprimer malignement, pour empoisonner ce que j'ai dit et me rendre tout à fait odieux. Au reste, comme je reconnus que cette réponse avait été.hasardée , je consultai l'Assemblée ellemême , qui la ratifia, ainsi qu'il est constaté par le procès-verbal imprimé et distribué , et dès lors ce n'est plus un délit que l'on puisse justement poursuivre envers moi. Quoi ! ce sera ta même Assemblée qui punit ce qu'elle approuve ! Quoi ! malgré la latitude indéfinie de
liberté de parole et d'expression accordée aux représentants du peuple dans Texercice de leurs fonctions , base véritable de la liberté publique, on sévira contre moi pour un discours improvisé et approuvé?... Quoi ! ce sera le même corps dont à mes risques je soutenais ou croyais soutenir la dignité et l'inviolabilité, car je répète que c'était pour le corps entier que je me sacrifiais, et non pour quelques membres, qui me punira de ce que je m'immolais pour lui?... Quoi ! l'on n'aura nul égard aux rigoureux devoirs que m'imposait ma place, aux circonstances difficiles où je me trouvais, à la persuasion où j'étais que l'insurrection serait sanglante et allait perdre la patrie? Est-il si surprenant qu'au milieu de tant de séances orageuses, dans des moments d'effervescence et de trouble où le tocsin était prêt à se faire entendre et le canon d'alarme à tonner, il soit échappé une expression hasardée aux députés du Midi , dont l'âme est aussi brûlante que pure , et qui de tout temps s'est exprimée par de fortes images?
» Quoi ! lorsque vous avez déjà prononcé sur cet objet, et que satisfaits des preuves de soumission et de dévouement que j'ai données en me suspendant volontairement de mes fonctions sur la demande du Comité de salut public, vous avez déjà passé à l'ordre du jour sur le décret d'arrestation qu'on réclamait contre moi, vous reviendriez sur mon compte, tandis que depuis , loin d'écrire contre les événements du 2 juin ou de fiiir dans les départements, ainsi que je le ppuvais, je suis resté à Paris, ne cessant de faire des vœux pour le succès de nos armes, le triomphe de la liberté et l'affermissement de la République une et indivisible?... Quoi! une seule phrase inconsidérée, et à laquelle je n'ai pas réfléchi , sur la foi de l'entière liberté d'opinion, causerait ma perte ! elle ferait oubUer en un instant tant d'efforts de ma bouche et de ma plume dirigés contre la tyrannie, trente-six ans d'une vie probe et six années d'une conduite révolutionnaire irréprochable? — Non, vous êtes trop justes pour cela.
» Au reste, je l'ai déjà dit à votre tribune, s'il faut ma vie pour expier cette phrase, qui est si peu le crime de mon cœur que j'ai cherché à m'en punir moi-même en descendant du fauteuil au ban des pétitionnaires, si je suis une victime utile, frappez... J'aurai toujours rempli un vœu bien cher : celui de mourir f>our le bien de la patrie. Mais la Répubhque peut tirer encore plus de parti de mon existence que de mon sang, dont l'efitision n'aboutirait qu'a réjouir l'aristocratie que j'ai si puissamment combattue , les ci-devant princes dont j'ai demandé le supplice en effigie, et l'ombre de Gapet dont j'ai ébranlé le trône et voté la mort.
» Je suis avec fraternité votre collègue, Max. Isharo cadet. • Paris, le 3 octobre 1793, l'an II de la République une et inditisible. •
Dans une lettre du 20 frimaire , Tan III de la République , adressée aux trois comités de gouvernement, Isnard revient sur les faits qu'expose la pétition que nous venons de reproduire. II se représente comme la victime des vengeances des municipes de Paris et de Robespierre.
« Ces tyrans ont même poi*të la haine et l'audace jusques à me faire arrêter de leur autorité privée et au mépris d'un décret exprès de la Convention qui (garantissait ma liberté, dans la rue Honoré, le 28 septeipbre 1793, par Renaudin leur satellite. Le Comité de sûreté (générale en fut si indigène , qu'il me fit relâcher sur-le-champ. »
Au sujet de la fameuse réponse aux pétitionnaires, il dit : « J'ai dû parler comme je l'ai fait, parce que dans ce moment-là même plusieurs témoins auriculaires venaient de m'attester (et je puis le prouver) qu'on agitait à la mairie le massacre de la Convention , et que l'on y proposait, avec audace, d'en trancher trois cents têtes. Voilà ce qui a excité les bouillons de mon patriotisme. Si j'ai laissé échapper quelque phrase hasardée et d'une exagération ridicule, c'est t}ue mon caractère est fougueux et mon imagination très-méridionale, c'est que j'ai improvisé au milieu des cris , que l'hyperbole m'est familière, et que d'ailleurs les mouvements d'une juste indignation ne se mesurent pas. »
Et plus loin :
«... J'ai énoncé qu'une ville qui violerait le dépôt de la représentation nationale (et qui par conséquent lèverait l'étendard de la révolte) pourrait être anéantie, et quel que soit le crime de Lyon, il ne peut être plus grand que celui que j'ai supposé, et, d'après les décrets de la Convention : on cherche aujourdhui sur les rives du Rhône où Lyon exista, L'Assemblée a donc effectué en réalité ce que je n'ai présenté qu'en hyperbole... Quant à moi, j'ai été le meilleur ami de Paris , parce que loin de le flagorner comme tant d'autres , je lui ai parlé d'une manière austère et utile...
n Je dois monter à Téchafaud , car il faut ou que l'on m'y envoie ou que je rentre dans mes droits. — Je àemdinàe justice ou la mort, »
Vendredi 4 octobre, 13 vendémiaire, — Dans sa séance du 4, le conseil général de la Commune arrêta que toutes les filles publiques qui se trouveraient dans les rues seraient arrêtées et conduites à l'Hôpital ; que toutes les gravures et
estampes licencieuses exposées aux yeux du public seraient saisies et lacérëes; que les autorités constituées, les instituteurs de la jeunesse, les pères et mères de famille, étaient invités à faire exécuter cette ordonnance par tous les moyens possibles. Quand on réfléchit sur cet arrêté, on n'est pas loin d'imafpner que c'est au moins un Père de l'Église qui en a donné l'idée; eh bien, c'était le procureur de la Commune, Ghaumette, qui ne faisait jamais un réquisitoire sans être pris de vin , et qui professait publiquement l'athéisme le plus impudent.
Dans la séance de la Convention , le montagnard GufFroy crut l'immortel Fénelon aussi digne des honneurs du Panthéon que Descartes , à qui Ghénier les avait fait accorder dans la précédente séance. II demanda que les cendres de ce grand homme y fussent déposées. Bazire s'écria aussitôt que Fénelon avait fiait un traité pour prouver que le gouvernement monarchique était le meilleur de tous. Il pensa que l'auteur d'un tel système ne devait pas être honoré par des républicains tels que les membres de l'Assemblée nationale, qui passèrent à l'ordre du jour sur la motion de GufFroy.
On doit se rappeler la fameuse conspiration de la Rouerie, en Bretagne; Bazire eut l'adresse d'amalgamer cette conspiration avec celle dont on supposait coupable Lebrun, ministre des affaires étrangères, qui, par parenthèse, n'avait qu'un degré de démagogie de moins que ceux qui le fiaîsaient assassiner. Dès lors la Convention, ou plutôt les individus dont elle était l'esclave, devinrent maîtres passés dans l'art d'amalgamer les matières les plus hétérogènes. On verra dans la suite jusqu'à quelle perfection ils ont porté cette étrange découverte.
Ce jour, la Convention envoya une députation pour assister à une cérémonie civique célébrée en l'honneur de Marat par la section de Mon treuil.
L'ouvrage auquel nous avons emprunté l'histoire de Pisse* Vinaigre (voyez page 444) a pour titre Almanagh des bizarre* RIES HUMAINES, OU Recuctl cP cmccdotes sur la Révolution, destiné à f instruction des petits et des grands , dédié par un homme qui n'a pas de mémoire à ceux qui n'en ont pas du tout; Paris, chez A. Bailleul, imprimeur, în-18. Bailleul, qui est mort presque de nos jours, après avoir beaucoup écrit, n'a rien fait de plus finement philosophique que cet opuscule, rare aujourd'hui, imprimé par son frère avec beaucoup de soin. Nous y aurons plus d'une fois recours. A côté de toute tragédie , il y a place pour la comédie : celle-ci n'a pas manqué en 1793, et plus d'une victime s'en est égayée au moment de mourir. L'enjouement et l'insouciance sont des traits du caractère français, qui se font surtout remarquer aux époques de calamités publiques, parce qu'ils contrastent avec le spectacle que donnent alors les antres peuples. Bailleul a passé son temps en prison à observer, à noter les bizarreries humaines, à s'en amuser, et à peine échappé à la mort, il leur a consacré un Abnanach pour oraison funèbre.
« Les spéculations d'argent feites sur les sottises des hommes sont en général assez bonnes, mais «lies peuvent quelquefois devenir funestes. Il y avait en 1792, auprès de la Convention nationale, un petit libraire nommé Leviyneur, qui avait fait imprimer \c» votes des membres de la Convention dans l'affaire du dernier roi. jusque-là il n'y avait pas de mal ; mais il y avait joint un historique des vingtquatre heures qui avaient iprécéàé le supplice , et cet historique était écrit dans un sens qu'il e«t aisé de supposer. Il porta lui-même «a brochure chez Vouland, longtemps membre du comité de sûreté générale après le 31 mai. (Il avait coutume de lui porter ainsi les nouveautés.) Mais huit mois environ après sa publication , Levigneur, libraire, et FrouHé, imprimeur, furent arrêtés, conduits à la Conciergerie, et condamnés à mort'. Levigneur était tout ébahi de se voir arrêté surtout par Vouland, qui l'interrogea. Il lui observa qu'il lai avait remis un exemplaii^e dans le temps que l'ouvrage avait paru , et qu'il ne lui en avait rien dit.
<• C'est que Levigneur avait pensé aux gens à qui son livre plairait et qui lui donneraient de l'argent ; il n'avait pas fait attention à ceux auxquels il déplairait , et qui pourraient le châtier un joui* de l'avoir
t Leur supplice eut lieu le 4 octobre.
publié. Cependant ils existaient , et qui plus est, ils étaient les maîtres. C'est que Vouland ne savait pas plus qu'il deviendrait un [^roscripteur queLeviçneur ne se doutait de sa future proscription. »
Samedi 5 octobre, 14 vendémiaire, — Dans la dénomination de gens suspects, Merlin, de Douai, sans doute par un reste d'égards pour ses anciens collègues , avait omis d'y classer les membres de l'Assemblée constituante qui avaient protesté contre la Constitution décrétée par cette même Assemblée. Clausel, Goupilleau de Montaigu, et quelques autres qui avaient le plus coopéré au renversement de cette Constitution, trouvèrent cette omission impardonnable, et firent décréter que les députés qui avaient protesté contre les délibérations de l'Assemblée constituante seraient déclarés suspects et mis en état d'arrestation.
Ce fut dans la séance du 5 octobre 1 793 que Romme fit adopter le nouveau calendrier dont se sert aujourd'hui la République française * .
Dimanche Q octobre, 15 vendémiaire, — Dans leur séance du 5, les Jacobins accordèrent l'affiliation à un club de leurs frères et amis , que leur imagination supposait exister à Constantinople. Le conciliabule de ce jour fut remarquable par quelques discussions assez plaisantes. BentaboUe, accusé de modérantîsme par quelques-uns des frères, se justifia avec chaleur d'une inculpation aussi calomnieuse. « Moi, modéré! s'écriait-il; on m'appelait à la Convention Marat le cadet, sans doute parce que ce grand homme m'honorait de son amitié ; et certes je passais pour une tète chaude. BentaboUe modéré, c'est une calomnie atroce! » Un instant après, un nommé Vincent, adjoint du ministre de la guerre, (ut
1 Anticipant un peu sur les événements , nous avons placé tout ce qui se rapporte au nouveau Calendrier au commencement de Tan II, au 2S sep- 'tembre 1793.
accusé d'avoir volé de l'argenterie; c'était une peccadille; il ne fut pas difficile^ de l'en disculper. Chabot communiqua ensuite son mariajje. « On sait, dit-il, que j'ai été prêtre, capucin même; je dois donc motivera vos yeux la résolution que j'ai prise. Comme législateur, j'ai cru qu'il était de mon devoir de donner l'exemple de toutes les vertus. On me reproche d'aimer les femmes : j'ai cru que c'était anéantir la calomnie que d'en prendre une que la loi m'accorde, et que mon cœur réclame depuis longtemps. Je ne connaissais pas, il y a trois semaines, la femme que j'épouse. Elevée, comme les femmes de son pays, dans la plus grande réserve, on Tavait soustraite aux regards des étrangers. Je n'étais donc pas amoureux d'elle, je ne le suis encore que de sa vertu, de ses talents, de son esprit et de son patriotisme. » Après ce préambule, Chabot fit lecture de son contrat de mariage. Sa future se nommait Frey ; c'était la sœur de deux banquiers nllemands, de qui il reconnut avoir reçu deux cent mille francs qu'il lui avait donnés, et qui étaient le fruit de ses malversations. Chabot termina en invitant les Jacobins à assister par députa lion à son mariage.
Hérault-Séchelles fit décréter, dans la séance de la Convention du 6, que les gens appelés suspects, à Bordeaux, seraient désarmés, et leurs armes distribuées aux sans-culottes, que ce député désignait sous le nom de vrais républicains.
Lundi 7 octobre, 16 vendémiaire. — Dans la séance du 6, Barère annonça que les troupes républicaines avaient essuyé un échec près de Perpignan, et perdu cinq cents hommes. Il publia ensuite que l'armée conventionnelle avait obtenu divers succès devant Lyon; mais il ne put dissimuler en même temps que la réduction de cette ville n'était pas une chose facile, les Lyonnais se battant en désespérés. Billaud- Yarennes et autres prétendirent que si la reddition dé Lyon éprouvait tant d'obstacles, il fallait en imputer la cause à la faiblesse des commissaires qui dirigeaient le siège. En consé-
quence , ils firent décréter le rappel de Gauthier et de Dubois-Grancé, chargés de cette opération.
Le 7 octobre 1793, Santerre parut à la Commune; la peur l'avait fait fuir de la Vendée. Le conseil général le reçut comme un héros chargé de lauriers. Après avoir entendu quelques détails qu'il donna sur cette guerre, le conseil, sar tisfait de la conduite du général, l'invita à continuer les preuves de son civisme et de son courage, que Ton avait eu tant de fois occasion d'admirer.
Le même jour. Corsas, député à la Convention et mis hors la loi par elle, fut décapité sur la place de la Révolu* tion. 11 avait été arrêté au Palais-Royal, chez une libraire nommée Brigitte Mathey, avec qui il avait des liaisons particulières. Le tribunal se contenta , sur la déposition de quelques témoins, de reconnaître que le personnage arrêté était bien celui que la Convention avait mis hors la loi sous le nom de Corsas, et l'envoya à la mort. Il montra assez de courage, et termina sa carrière dans des sentiments religieux.
Ce jour, la Convention , sur la proposition d' Amar, au nom du Comité de sûreté générale, mit hors la loi le député Laplagne, qui s'était soustrait à un mandat d'arrêt qui le retenait chez lui.
Mardi 8 octobre, 17 vendémiaire. — Dans la séance du 8, l'Assemblée décréta qu'il serait fait, pour le service de la cavalerie , une levée de quarante mille chevaux sur tous les cantons et arrondissements de la République ayant une juridiction de juge de paix particulière, et que le minimum à fournir par chaque arrondissem^dt ou canton serait de six chevaux.
Les vexations joumaUères qu'on exerçait dans toutes les communes en disaient partout soulever les habitants.
Dans la même séance, Barère annonça qu'il s'était formé à Beaavais un attroupement considérable, qui avmit pour objet la résistance au décret ordonnant aux femmes de porter la oocarde. Le Comité de salut public trouva dans ce
mouvement un projet de contre -révolution, et fit décréter sur-le-cfaamp que les auteurs ou instigateurs de ce mouvement seraient traduits au Tribunal révolutionnaire. II envoya ensuite Joseph Lebon , devenu si fameux par ses barbaries, avec plein pouvoir d'épurer les autorités constituées» de destituer les membres dont elles étaient composées^ de faire arrêter toutes les personnes suspectes. On verra avec quelle infernale activité Lebon remplit la mission dont il était chargé.
Dans la séance des Jacobins, on annonça des nouvelles funestes de Tarmée du Nord. Les Autrichiens resserraient chaque jour davantage la ville de Maubeuge. Robespierre saisit cette occasion pour prendre le parti du gouvernement, que les malveillants, disait-il, cherchaient à faire regarder ' comme Fauteur de tous ces maux. Il invita les patriotes k ne point donner créance à ces insinuations perfides ; et à cette condition , il leur promit des victoires.
Boulanger, commandant en second l'armée révolutionnaire, vint déclarer à la société que Ronsin et lui allaient promener cette armée. « Il est temps « s'écriait-il, de punir les scélérats; nous demandons qu'une guillotine soit continuellement à notre suite. »
Mercredi 9 octobre, 18 vendémiaire. — Dans la séance du 9, une députation des membres des comités révolutionnaires de Paris vinrent réclamer une indemnité pour leurs honorables travaux. Ils prétendaient que des sans -culottes ne pouvaient donner leur temps à des fonctions aussi absorbantes sans recevoir une juste indemnité. Ils avaient raison : si les persécutants ne les payèrent pas comme ils le méritaient, ils surent s'en dédommager amplement aux dépens des persécutés.
Le même jour, le Comité de salut public, toujours sur la proposition de Barère, fit proscrire toutes les marchandises anglaises, ordonna que toutes les enseignes portant des inscriptions en langue anglaise , les affiches annonçant des
ventes de marchandises venant d'Angleterre, seraient sur-lechamp arrachées et brisées, et que tous ceux qui publieraient de pareilles ventes, soit dans les journaux, soit de toute autre manière, seraient punis de vingt années de fers. Quant aux propriétaires ou dépositaires de ces marchandises, il leur fut ordonné de les remettre dans les dépôts qui leur furent indiqués par le conseil exécutif, sauf à eux à réclamer des indemnités qu'ils ne reçurent jamais. Immédiatement après , il fut décrété , sur la motion ou plutôt par ordre de Robespierre, que tous les Anglais qui se trouvaient alors en France seraient sur-le-champ mis en arrestation, et leurs propriétés saisies. La même peine fut portée contre
I ceux qui recèleraient ces étrangers, ou même seulement une
. portion de leurs biens.
A la fin de cette séance , Vouland vint annoncer que le député Bailleul, dont l'Assemblée avait précédemment décrété l'arrestation, s'était enfui, mais qu'il avait été repris et ramené au Comité de sûreté générale, où sa présence avait failli exciter un mouvement'. Bailleul avait été arrêté à Provins, où il fut traité de la manière la plus inhumaine. Le jeune Ducos fit, quelques jours avant d'être guillotiné, sur la triste aventure de Bailleul, un pot-pourri plein de gaieté, qui servait de délassement aux malheureux prisonniers de la Conciergerie.
Jeudi 10 octobre, 19 vendémiaire, — Dans la séance du 10 octobre du conseil de la Commune, Chaumette traça les caractères auxquels on pouvait reconnaître les gens suspects ; ils sont trop curieux pour ne pas être consignés dans tous les recueils.
1* Ceux qui, dans les assemblées du peuple, arrêtent son énergie par des discours astucieux, des cris turbulents et des murmures ;
2<* Ceux qui, plus prudents, parlent mystérieusement des malheur;» de la République, s'apitoient sur le sort du peuple , et sont toujoui\<
^ C'est l'auteur de VAlmanach des bizarreries humaines.
prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une douleur affectée ;
3^ Ceux qui ont changé de langage et de conduite suivant les événements ; qui , muets sur les ciimes des royalistes , des fédéralistes , déclament avec emphase contre les fautes légères des patriotes, et affectent pour paraître républicains une austérité , une sévérité étudiées, qui se démentent dès qu'il s'agit d*un modéré ou d'un aristocrate ;
4» Ceux qui plaignent les fermiers et marchands avides, contre lesquels la loi est obligée de prendre des mesures ;
5* Ceux qui ayant toujours les mots de liberté, république et patnc sur les lèvres , fréquentent les ci-devant nobles , les prêtres contrerévolutionnaires, les aristocrates, les feuillants, les modérés, et s'intéressent à leur sort ;
6^ Ceux qui n'ont pris aucune pai*t active dans tout ce qui intéresse la révolution, et qui, pour s'en disculper, font valoir le payement des contributions, leurs dons patriotiques, leur service dans la garde nationale, par remplacement ou autrement ;
T* Ceux qui ont reçu avec indifférence la Constitution républicaine et ont fait part de fausses craintes sur son établissement et sa durée ;
8* Ceux qui n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien fait pour elle ;
9^ Ceux qui ne fréquentent pas leurs sections et qui donnent pour excuse qu'ils ne savent pas parler, et que leurs affaires les en empêchent;
10® Ceux qui parlent avec mépris «les autorités constituées, des signes de la loi, des sociétés populaires et des défenseurs de la liberté ;
il' Ceux qui ont signé des pétitions contre-révolutionnaires ou fréquenté des sociétés ou clubs anticiviques ;
12* Les partisans de Lafkyette et les assassins qui se sont transportés au Champ de Mars.
Le conseil général couvrit d'applaudissements cette atrocité, et en ordonna l'impression.
Le conseil, dans cette séance du 10 octobre, outre les explications données par Ghaumette sur les caractères auxquels les gens suspects pourraient être reconnus , entendit encore des dénonciations, des propos atroces sur la conduite des malheureux détenus au Temple. Le procureur de la Commune et quelques autres misérables qui avaient fait la
visite de cette prison, parlèrent d'une espèce d'interrogatoire qu'ils avaient fait subir au jeune fils de Louis XYI. Ils prétendirent que ce malheureux enfent était déjà habitué aux vices les plus honteux, et que c'étaient la Reine et la princesse Elisabeth qui l'avaient instruit dans les plus dégoûtants mystères. Ces atrocités furent reprochées à la Reine lors de son procès par-devant le Tribunal révolutionnaire. Elle se contenta de répondre : • Je le demande à toutes les mères qui sont ici présentes : en est-il quelqu'une qui puisse entendre de pareilles inculpations sans frémir? »
Ghaumette fit ensuite mettre en arrestation les nommés Lebœuf, Toulan, Vincent, Michonis et Jobert, ces deux derniers administrateurs de police , pour avoir traité avec trop d'égards les prisonniers du Temple. On accusa Toulan d'avoir dit au jeune prince, en Tembrassant, qu'il voudrait bien le voir sur le trône de son père.
Ghaumette fit entendre après cela que la déclaration des prisonniers du Temple avait donné des renseignements précieux sur ce qu'on appelait alors les crimes de Bailly et de Lafayette, et sur la journée du Champ de Mars; et, établissant en principe que l'Assemblée constituante n'avait pas eu le droit de prononcer l'amnistie, que le droit de grâce n'appartenait à personne, Ghaumette requit et le conseil arrêta qu'il serait fait les plus rigoureuses recherches sur le compte de tous ceux qui avaient été complices de Bailly et de Lafayette; que ces mêmes recherches auraient lieu à l'égard de tous ceux qui auraient approuvé le massacre du Champ de Mars, et que les uns et les autres seraient arrêtés comme suspects.
11 «r 12 octobre, 20 et 21 vendémiaire. — Dans la séance du 1 1 , la Gonvention reçut des lettres de Lyon , datées du 9 du même mois. Elles portaient que les trente-deux sections de cette ville avaient envoyé des députés an quartier général, pour implorer la clémence des représentants du peuple. Enfin le commissaire exécutif qui donnait ces nouvelles, assu-
OCTOBRE 1793. i^9
rait que le lendemain les troupes de la République seraient en possession de la ville.
Dans la séance du 12 octobre, la Convention fut instruite, par une dépêche du général Doppet, datée de la maison oommune de Lyon, du 9, que les troupes républicaines étaient entrées dans la ville dans la matinée du même jour, et que cependant les rebelles en étaient sortis. La lettre ajoutait seulement qu'ils étaient cernés par les colonnes de l'armée, qui ne pouvaient manquer de les anéantir ou de les forcer de se rendre. Un instant après, on lut une lettre de Chàteauneuf-Randon , annonçant qu'ils avaient été taillés en pièces, et qu'on leur avait pris leur artillerie.
La Convention s'occupa ce jour-là des plaques de cheminées portant des empreintes royales ou féodales. Elle décréta que les plaques de cheminées qui porteraient de semblables empreintes seraient retournées dans le délai d'un mois. La malveillance osera dire que de tels hommes n'étaient pas républicains! Thuriot fit rendre ce décret.
Ordre général du %i vendémiaire,
« Cette nuit, le service s'est fait avec une très-grande exactitude; c'est ainsi que les hommes vertueux doivent se conduire. Lorsque nous aurons sépare de la société les hommes sans mœurs, les perturbateurs, les fripons , les contre-révolutionnaires et tous les assassins civils, alors la société sera heureuse, nos peines diminueront, et notre bonheur, loin d*être ima(jinaire, touchera réellement à sa perfection. Ayez confiance dans les vertueux montag^nards , dans les infatig^ables magistrats de la Commune et les autorités constituées; elles préféreront plutôt la mort qu'un vil esclavage.
» Le service général à Tordînaire.
» Si^é à Toriginal : Hanriot, commandant général. **
Dimanche 13 octobre 1797, 22 vendémiaire, — Ce fut dans la séance du 12 que Barère fit rendre cet horrible décret qui fit de la seconde ville de France une arène de carnage et de
destruclion : « Laisserez-vous, s'écria Barère, qui fut chargé de » ce rapport, laisserez- vous subsister une ville qui, par sa » rébellion, a fait couler le sang des patriotes? Qui osera récla- » mer votre indulgence pour cette ville infâme? Ce n'est pas y» une ville, celle qui est habitée par des conspirateurs ; elle doit » être ensevelie sous ses ruines. Que devez-vous respecter dans » votre vengeance? la maison de l'indigent persécuté par le » riche; la charrue doit passer sur tout le reste. Le nom de » Lyon ne doit plus exister; vous l'appellerez Ville-Affran- » chie; et sur les ruines de cette infâme cité il sera élevé )» un monument qui fera l'honneur de la Convention , et qui ») attestera le crime et la punition des ennemis de la liberté. » Ce seul mot dira tout : Lyon fit la guerre à la liberté , Lyon w n'est plus, »
Après cet exorde, que les plus affreux despotes de F Asie n'auraient osé prononcer, Barère fit rendre un décret dont voici les principales dispositions :
i.^ Il sera nommé par la Convention nationale, sur la présentation du Comité de salut public , une commission extraordinaire composétï de cinq membres, pour faire punir militairement et sans délai \ei contre-révolutionnaires de L^yon ;
2* Tous les habitants de Lyon seront désarmés; leurs armes seront distribuées sui^le-chainp aux défenseurs de la République, une partie sera remise aux patriotes de Lyon qui ont été opprimés par les riche» et les contre-révolutionnaires ;
3« La ville de Lyon sera détruite. Tout ce qui fut habité par les riches sera démoli ; il ne restera que la maison du pauvre , les habitations des patriotes égor{jés ou proscrits, les édifice» spécialement employés à l'industrie et les monuments consacrés à Thumanité et à l'instruction publique ;
4» Le nom de Lyon sera eHacé du tableau des villes de la République. La réunion des maisons conservées portera désormais le nom de ViHe-Affranchie ;
5^ Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne qui attestera à la postérité les crimes et la punition des royalistes de cette ville, avec cette inscription : Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus. Le dix-huitième jour du premier mois de Can H de la République une et indivisible.
On annonça, dans la séance du 13 octobre 1793, que quatre cents rebelles de Lyon avaient été arrêtés dans le faubourg de Vaise. Parmi eux se trouvait Tex-comte de Virieu, auparavant député à T Assemblée constituante.
Ordre général du 5t5t vendémiaire,
• Les commandants des postes aux barrières ne laisseront sortir aucun pain, ni bois, ni charbon, ni chandelle, à moins qu*on ue .soit muni d'un ordre de la mairie.
» Les adjudants feront faire de nombreuses patrouilles dans les rues pour dissiper les attroupements à la porte des marchands de toute espèce ; si quelques-uns fermaient leur porte , on la leur ferait ouvrir en se conformant à la loi du maximum , et on arrêterait les rebelles à la loi.
» Les sans-culottes qui ont fait la rf^volution n'ont Joui d'aucun de 808 bienfaits que de la liberté et de l'eçalité ; il faut au moins qu'ils jouissent du fruit de leurs sueurs.
» Les adjudants sont invités à donner communication de Tordre à tous les citoyens. Le service à l'ordinaire.
» SÏQné k rori(;inaI : Recordon, commandant (général adjudant. »
Lundi 14 octobre, 23 vendémiaire. — Dans la séance de la veille, on avait décrété le rappel de la plupart des commissaires conventionnels dans les départements. Carrier, Bourbotle, Francastel, Pinet afné et Thurot furent nommés pour diriger les opérations de l'armée de l'Ouest. C'est de cette nomination que datent surtout les abominations qui ont été commises dans les départements insurgés.
Dans la séance du 14, on lut à la Convention une lettre des commissaires Chaudron-Rousseau et Baudot, datée de Toulouse, annonçant que leurs mesures révolutionnaires avaient le plus grand succès. « Nous avons déjà, disaient-ils, fait mettre en arrestation plus de quinze cents personnes suspectes. La famille Du Barry est tombée entre nos mains. Nous avons pensé qu'une simple arrestation ne suffisait pas pour des dilapidateurs aussi scandaleux de la fortune publi-
46ft LA DÉMAGOGIE A PARIS.
que ; nous ayons fait prendre toutes les matières d'or et d^argent qui se trouvaient chez les Du Barry, et nous les avons fait remettre entre les mains du receveur du district. »
Ce fet le 14 octobre que Marie -Antoinette d'AutricJie, fille des empereurs d'Allemagne, épouse d'un monarque qui fut le plus puissant de l'Europe , fut traduite devant le Tribunal révolutionnaire.
Mardi' 15 octobrcy 24 vendémiaire. — Le 15 octobre 1793, ime lettre d'Ysabeau, commissaire conventionnel à Bordeaux, instruisit F Assemblée que, pendant l'absence de son collègue Tallien, parti avec un détachement de cavalerie pour arrêter des conspirateurs, il avait lui-même fait saisir, au milieu de Bordeaux, le député Duchàtel, un secrétaire de Brissot, Espagnol de naissance, nommé don Joseph Marcbena, un autre réfugié du Calvados', et la femme de Pui* saye, général du roi Buzot, défait^ à Vernon.
Dans la même séance, Dubois-Crancé et Gauthier furent dénoncés par Goulhou , Maignet, Châteauneuf-Randon et Laporte, comme cherchant à intriguer dans Lyon, et à prolonger leur séjour dans cette ville; Aussitôt plusieurs voix demandèrent que Dubois- Cran ce et Gauthier fussent tous deux mis en état d'arrestation. Barère annonça qu'aussitôt la réception de la lettre qu'on venait de lire, le Comité de salut public avait ordonné l'arrestation qu'on demandait.
C'est ainsi que cette absurde Assemblée se laissait enlever ses membres, sans aucune réclamation, par l'autorité monstrueuse qu'elle venait de créer, et à laquelle elle n'avait pas conféré ce droit redoutable. Les insensés qui applaudissaient à ces actes tyranniques ne voyaient pas que quelque coupables que pussent être ceux qui en étaient l'objet, ils seraient un jour dévorés par le tigre à la puissance duquel ils s'étaient si imprudemment soumis.
1 RioufFe, jeune homme de beaucoup d*esprit, auteur de Touvrage intitulé Mémoires d'un détenu. (Note du IHunud.)
Mercredi 16 octobre y 25 vendémiaire, — Arrachée de la tour du Temple à ses malheureux enfants, la Reine avait été enfermée à la Conciergerie, dans une grotte sépulcrale, appelée chambre du conseil, la plus humide et la plus malsaine de cette prison, la plus fétide et la plus affreuse de toutes celles de Paris. Dans les premiers jours de sa détention dans cet horrible lieu , la femme Richard , qui en était la geô* hère, crut pouvoir la traiter d'une manière un peu moins barbare que les autres prisonniers , qui , pour le plus grand nombre encore, étaient des voleurs et des assassins. Elle nourrissait cette infortunée princesse avec de la volaille, et lui apportait chaque jour, pour dessert, un panier dépêches. Les administrateurs de police ne trouvèrent rien de i^préhensible dans la conduite de la femme Richard; ils souffrirent même qu'on lui offrit quelques fleurs , que la Reine aimait beaucoup , ne fût-ce que pour combattre , par leurs salutaires parfums, l'odeur pestilentielle dont sa chambre était infectée ; mais comme les tyrans qui veillaient alors ne cherchaient que des prétextes pour créer des conspirations , pour organiser le système de terreur et d'épouvante dont ils avaient besoin pour pouvoir comprimer de plus en plus le peuple français dans leurs serres sanglantes , ils imaginèrent qu'il y avait une conspiration dans les paniers de pêches et dans les fleurs qu'on laissait offrir à la flUe des empereurs et à l'épouse d'un roi : en conséquence, la femme Richard, son mari et les administrateurs de police furent arrêtés comme coupables d'une grande conspiration, tendant à faire sauver la y^mme Capet de la Conciergerie et à faire monter le petit Capet sur le trône. Heureusement pour ces pauvres diables qu'ils ne comparurent devant le Tribunal révolutionnaire que postérieurement à la mort de la Reine ; si leur jugement avait devancé le sien, ils étaient perdus. La grande victime étant immolée, le sacriHce des prétendus conspirateurs fut jugé inutile. Ils furent acquittés et mis en liberté.
Après l'arrestation de la femme Richard et des administrateurs de police , la Reine fut traitée avec la dernière bar-
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barie, quoique, même avant cette époque, si Ton excepte le poulet qu'on lui servait, le panier de pèches et les fleurs, on n'eût pas plus d'égards pour elle que pour les autres prisonniers.
Elle était couchée sur un mauvais lit de sangle , et continuellement sous la garde d'un gendarme, dont elle n'était séparée que par un paravent délabré et qui ne pouvait sauver la décence même dont ces moralistes de fraîche date se montraient »i rigides observateurs. Pour ne pas paraître nue aux yeux des soldats, la veuve d'un roi de France était obligée de passer une partie de la journée à raccommoder ses bas, ses vêtements, et surtout sa robe noire, dont elle aimait à se revêtir depuis la mort de son époux. Le laquais qui nettoyait sa chambre et qui était chargé de demander pour elle les choses qu'on ne pouvait lui refuser, se nommait Barassin; c'était un voleur de grand chemin, et condamné comme tel à quatorze années de fers. Il était resté à la Conciergerie par la protection du geôlier, qui l'employait à transporter les ordures et au métier d'aboyeur de prison, c'est-à-dire à appeler les prisonniers lorsqu'on en avait besoin, ou lorsque le soir on les faisait rentrer dans leurs cachots. Tel était le valet de chambre de Marie-Antoinette d'Autriche, depuis son entrée à la Conciergerie jusqu'à sa mort*. Le 14 octobre, on la conduisait au Tribunal révolutionnaire, après lui avoir fait passer trois ou quatre grilles de fer, trois ou quatre guichets, et autant de cachots, qui se refermaient sur-le-champ avec le plus épouvantable fracas; route aussi terrible, sans doute, pour ceux qui avaient vécu loin de ces épouvantables demeures, que la mort même à laquelle elle conduit. Cependant la Reine ne démentit pas l'opinion qu'on avait d'elle ; elle répondit avec décence et fermeté aux questions qu'on lui fit. Parmi les témoins qui furent appelés à déposer contre elle, on distingua le comte d'Estaing. Il articula des choses insignifiantes. Cet homme, pour échap-
^ Beaulieu a parlé ailleurs avec plus de détails de ce Barassin. (Voyei VHisloire des Prisons de Nougaret.)
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per à la mort, qu'il ne tarda pas à recevoir comme tant d'autres, par cette bassesse flétrit sa gloire et d&honora sa vie. ' Marie -Antoinette d'Autricbe fut condamnée à mort le 16 octobre au matin. Quelque temps après, le bourreau lui coupa les cheveux et lui lia les mains derrière le dos. Elle fut conduite au supplice dans une charrette , et dans la posture des criminels ordinaires. En montant sur cette funeste voiture, elle employa le peu d'usage qu'elle pouvait faire de ses mains étroitement attachées pour relever sa robe, de crainte qu'elle ne la génàt. Gomme ses yeux étaient cernés de rouge, on attribua cette rougeur aux larmes qu'elle aurait pu répandre ; mais c'était un effet de l'insomnie qu'elle avait surtout éprouvée depuis le commencement de son procès. La foule immense qui se trouvait sur son passage fut assez paisible. Arrivée à Téchafaud , le courage et les forces de ^ la veuve de Louis XYI l'abandonnèrent, et il fallut la porter , sur la planche fatale où elle reçut la mort.
Le conseil général de la Commune arrêta, ce jour-là, que tout marchand établi depuis un an qui quitterait le commerce, serait réputé suspect, et arrêté comme tel.
Nous empruntons au narrateur du supplice de Louis XYI, au citoyen Rouy, auteur du Magicien républicain, le récit du supplice de Marie- Antoinette , récit qui diffère sur quelques points fie celui du DiumaL Nous rappellerons que Rouy se donne comme témoin oculaire du fait qu'il rapporte, tandis que Técrivain du Diurnai^ qui s'est trouvé à la Conciergerie en même temps que la Reine, n'a pu assister à l'exécution de l'infortunée princesse.
Supplice de Marie- Antoinette.
» La procédure fîit terminée le 25, ou, suivant Tancien calendrier, le mercredi 16, à quatre heures et demie du matin, par le jugement du tribunal, qui la condamna à la peine de mort ; elle Ta écouté avec beaucoup de sang-froid, et elle est descendue à la chambre de justice d'un pas aussi léger qu'autrefois, lorsqu'elle se rendait dans les boudoirs de Saint-Gloud et de Trianon pour s'abandonner à la volupté et
rendre encore plus sot le gros lourdaud de Capei son époux*. Elle remit alors un anneau d'or et un paquet de ses cheveux à Tun de ses défenseurs pour les donner à une citoyenne nommée Hiary, demeurant à Livry chez la citoyenne Laborde , qu'elle a dit être son amie ; puis elle demanda un confesseur pour l'assister dans ses derniers moments, et comme elle craignait d'éti*e vue de même que les autres criminels, elle demanda un carrosse pour la transporter jusqu'à Tëchafaud ou un voile pour lui couvrir la tête ; mais comme cette préférence aurait choqué Tégalité, on la lui refusa , comme devant subir toute la rigueur des lois.
» A onze heures douze ou quinze minutes elle sortit de la prison de la Conciergerie et monta dans la même charrette que les autres condamnés que Ton traîne à Féchafiiud; elle était vêtue d'un déshabillé blanc du matin et coiffée d'une bonnette très^comranne , ayant les cheveux coupés et les mains liées derrière le dos. . Sa figure était pâle et ti'ès-abattue, par suite d'une perte qu'elle a eue dans sa prison plu* tôt que par l'aspect du juste supplice qu'elle allait subir, car, malgré que son cœur paraissait oppressé en montant sur la charrette , elle a conservé une tenue, une fierté, un air altier qui la peignent; depuis le palais jusqu'au pied de l'échafiiud, elle tournait tranquillement ses regards sur un peuple innombrable qui faisait retentir les cris de Viue la République ! Ariivée sur la place de ia Révolution , ses yeux se sont fixés avec quelque sensibilité sur le château des Tuileries ; son confesseur, assis à côté d'elle, lui parlait, mais elle ne paraissait ni l'écouter ni l'entendre. La charrette s'étant arrêtée devant l'échafaud , elle est descendue avec légèreté et promptitude, sans avoir besoin d'être soutenue, quoique ses mains fussent toujours Hées; elle est de même montée à la bravade, avec un air plus calme et plus tranquille encore qu'en sortant de sa prison. Sans pai^er au penple ni aux exécuteurs , elle s'est prêtée aux apprêts du supplice, ayant fait elle-mêmo tomber sa bonnette de sa tête. Son exécution et ce qui en formait T affreux prélude dura environ quatre minutes. A midi un quart précis sa tête tomba sous le fer vengeur des lois, et l'exécuteur la montra au peuple aux acclamations répétées de Vive la République ! vive la liberté!
» Comme les exécuteurs déliaient son corps de dessus la planche pour le mettre dans le panier qui était là pour le recevoir, l'un d'eux fouilla dans la poche qu'elle avait et en tira une petite botte cpi'il ouvrit à l'instant, et en tira le portrait de son fàvqn Lafeyette et celui de son mari ; il les montra au peuple, qui redoubla les cris de Vive la République !
* Dès que sa tête fut tombée, un jeune homme, forçant la garde
1 Hideuses calomnies du temps, partout accréditées.
qui entourait réchaiàud, s'élança vers l'endroit où le sang de ce monstre abreuvait la terre, et il y trempa son mouchoir blanc. La violence et Faction de ce jeune séide le firent justement suspecter^. On l'arrêta, et Ton aperçut sur sa poitrine un médaillon sur lequel étaient peintes une fleur de lis et deux épëes en croix. Le peuple voulait que sui>le-champ, sans plus ample information, on exécutât ce contre-révolutionnaire , mais des officiers de la cavalerie et des aides de camp l'entourèrent... Le peuple s'est rendu aux paroles de sagesse de son magistrat et s'est rangé en deux haies pour laisser passer ce jeune conjuré , qui a été conduit par un très-petit nombre de gardes an milieu de deux cent mille personnes. »
Marie-Antoînette conduite au supplice. (Dessin de David.)
Nous publions en tête de ce volume un terrible dessin , dont l'origine est attestée par les témoignages les plus authentiques. C'est le calque d'un dessin de David fait le jour de l'exécution de Marie-Antoinette, pendant le trajet de la charrette de la Conciergerie à la place de la Révolution. La» Reine de France, droite et roide sur le banc des condamnés, a tonte la majesté d'attitude que permet la situation. Les mains sont liées derrière le dos, les cheveux ont été coupés , le cou est préparé pour le conteau; la figure est triste et sévère; l'œil baissé regarde obliquement. Ce dessin est plus expressif que toutes les toiles, toutes les compositions , tous les récits des peintres et des historiens. Le trait dur et ferme, d'une discrétion qui n'a rien oublié, semble tracé avec la pointe d'un poignard; il est digne du grand peintre David. On sait qu'il fallait à ce maître le spectacle de la mort
^ L'individu dont parle Rouy était un gendarme nommé Main^^oU On trouvera des détails sur le procès qu'il eut à subir dans le très-intéressant ouvrage de M. Cnmparclon : La reine Marie^ Antoinette à la Conciergerie. M. Gampardon pense que Maingot pouvait bien être complice d'une des conspirations formées pour sauver la Beine, et la violette qu'il avait à la bouche lui parait un signe de ralliement convenu entre les conjurés. Quoi qu'il en soit, Maingot ne fut convaincu que d'une chose, c'est d'avoir mis ses souliers dans le sang de la victime («Il n'y en avait qu'une goutte » , dit-il dans sa défense), puis d'avoir recueilli ce sang sur un linge. Le tribunal, tout cruel qu'il était, ne vit pas là une raison suffisante pour condamner Maingot, qui fut acquitté. Rouy a été l'écho des exagérations de la rumeur publique.
pour arracher son art à l'emphase académique , et l'élever à la hauteur de la vérité la plus saisissante. Il s'était plu déjà à représenter Lepelletier mort, Marat expirant dans sa baignoire; il avait voulu voir, le soir de l'exécution, le cadavre de Charlotte Gorday encore chaud , et s'assurer de la pureté des moeurs de la victime. Quand la Reine alla à la guillotine , il ne se contenta pas de la regarder, il se donna le raffinement d'analyser et de fixer, par l'immortalité de son talent, les angoisses d'un supplice sans exemple dans l'histoire, infligé à une femme d'un si haut rang. Qui sait si la Reine ne l'a pas aperçu au moment où il la scalpait avec la pointe de sa plume, et si son regard, plein de mépris , de fierté et de reproche , ne s'adresse pas au moQ3tre de qui partait la dernière insulte?...
Ce dessin , qui faisait partie de la collection Soulavie , appartient à la grande-duchesse Marie de Russie,*.
Jeudi 17 octobre, iQ vendémiaire. — Le 16 octobre 1793, une députation d'individus se disant envoyés par les sociétés populaires de Sedan , Montmédy , Givet et Philippeville, vinrent demander le jugement de Brissot et autres, celui de la Reine et de Bailly, qui, disaient-ils, avaient égorgé le peuple après l'avoir pillé; l'épurement des états-majors, la mort d'Houchard, pour épouvanter les traîtres; l'arrestation de tous ceux qui tâcheraient de faire perdre au Comité de salut public une confiance méritée , l'arrestation des signataires de toutes pétitions liberticides , la convocation des suppléants pour remplacer les mandataires infidèles; enfin qu'une députation de l'armée révolutionnaire fût envoyée à Sedan pour mettre les aristocrates au pas. Ceux qui avaient fait débiter cette abominable pétition la firent renvoyer au Comité de salut public, pour être autorisés, par un vœu quelconque, à feire exécuter le plan d'inquisition qu'il s'était tracé.
^ C'est da moins ceqae nous apprend M. de Viel-Cascel dans la préface de son livre : Alarie^Àntoinette et ta Révolution,
LA HEINE MAHÎE-ANTOINETTE sur la charrette qui la cotitliiit au supplier.
Fac-»imilc d'un dessin de David qui ji'a point encore été reproduit et qui fait partie de la (iolleciion d'estampes liisturiques léguée par M. IfK>M.N à la Bibliothèque ioipc— riale. Au-dessous du dessin, on liL cette note, de la main de M. IIf.nmk :
> Portrait de Marie-Antoinette, Beioc de France, cooduilo au supplice, dessiné à la •• plume par David, spectateur du convoi et placé û une fenêtre avec la citoyeDDe » Jullien, épouse du représentant JuUien, de qui je tiens cette pièce.
» Copié sur l'ori^vinal existant dans la collection Soulavie.. »
Le Comité de sûreté générale avait feit arrêter les défenseurs officieux de la Reine, MM. Tronsou-Ducoudray et Ghauveau-Lagarde , craignant qu'ils ne fussent dépositaires de quelque secret ou de quelque plan de conspiration contre l'autorité de la Convention nationale. Dans la séance du 16, Youland, en annonçant Fexécution de Marie-Antoinette d'Autriche, déclara qu'après les plus rigoureuses recherches dans les papiers de ses défenseurs, et leur avoir fait subir l'interrogatoire le plus rigoureux , il n'avait rien trouvé qui pût les compromettre, et par eux la chose publique. En conséquence, il les fit remettre en liberté.
18 er 19 octobre, 27 et 28 vendémiaire, — Dans la séance du 19 octobre, la Convention reçut la nouvelle d'une victoire complète rempoilée sur les Autrichiens devant la ville de Maubeuge. Le général Jourdan écrivait, en date du 17 octobre, qu'il avait attaqué l'ennemi sur tous les points de la ligne , lui avait tué six mille hommes , et l'avait forcé de repasser la Sambre. Suivant le calcul de Jourdan, les Français, quoique ayant éprouvé la résistance la plus opiniâtre, n'avaient perdu que deux cents hommes ; douze cents avaient été blessés.
Ce fut dans cette séance que la Convention créa une commission des subsistances, composée de trois personnes, dont les opérations faillirent faire mourir de feim la moitié des habitants de Paris.
Ce jour-là , Dubois-Crancé présenta à la Convention une réponse à ses proclamations, signée par vingt mille des plus notables habitants de Lyon. Il appelait monument de honte un acte de courage qui honorera à jamais cette courageuse cité, ft J'ai calculé, dit le proconsul^ que la saisie des biens de ces traîtres donnerait à peu près pour deux milliards de propriétés à la République, n La Convention décréta que cette pièce importante serait déposée aux Archives ; et sur la motion de Billaud, qu'il en serait envoyé copie aux commissaires conventionnels qui étaient dans cette ville, dans l'intention,
comme toat le monde le sait, de faire assassiner ceux qui rayaient souscrite.
Laplanche, prêtre et député, en mission dans les départements dn Loiret et du Cher, écrivait le même jour qu'il avait porté le phis {p*and coup au fiainatisme, supprimé toutes les cloches, une seule exceptée, à condition qu'elle ne sonnerait que pour faire lever le peuple en masse. Il annonçait en même temps qu'il avait mis des taxes révolutionnaires sur les aristocrates, d'après l'avis du peuple. On peut imaginer de quelle nature était cet avis. Laplanche arrivait avec ses dépouilles, consistant en argent-monnaie, en vaisselle plate, en vases sacrés, en boucles d'oreilles, de souliers, et bijouterie de toute espèce. Il est impossible d'imaginer un pareil pillage. La Convention approuva la conduite de Laplanche.
Extraits des rapports de police du i9 octobre.
« La foule croît de jour en jour aux portes des boulangera. Ces rassemblements prennent quelquefois des caractères effi*ayants ; l'esprit public s'y corrompt, car on y tient les propos les plus inciviques.
» Ceiiaines denrées, comme le sucre et le savon, manquent absolument presque partout.
» L'armée révolutionnaire a été calomniée dans tontes les campagnes. Les paysans déjà mécontents de la taxe ne sont pas fort disposés à lui laisser tranquillement traverser leurs foyers, et enlever, en cas de rcfiis, les denrées qu'ils accaparent. Les mai'chés sont très- ' peu approvisionnés ; à peine les paysans sont-ils anivés, que des liaipies sous rbabillcment de fommcs se jettent sur eux et leur enlèvent leurs marchandises ; après , elles disputent sur le prix , et il arrive fort souvent que ces malheureux ne peuvent pas reconnaître celle qui a leur marchandise. Hier, un des paysans a été battu par les femmes pour avoir voulu vendre ses denrées sur le pied du maximum. Il faut donc surveiller particulièrement les maixhés, et en écarter toute espèce de violation à la loi et au droit des propriétés.
» On se plaignait ce soir dans les groupes des Tuileries des actes de rigueur qu'on exerce envers les patriotes, qu'on emprisonne arbitrairement, et de la douceur qu'on exerce envers les aristocrates.
» On se plaint beaucoup des commissaires des sections; on pré-
tend qu'ils reçoivent indistinctement toutes les dénonciations, et il arrive qu'un domestique, lorsque vous lui refusez ce qu'il demande injustement, vous menace d'aller vous dénoncer, et vous dénonce effectivement, ce qui met le trouble dans beaucoup de sections.
" Beaucoup de groupes s'entretenaient du sort des pnsonniers; ils disaient qu'en g^ënëral ils étaient mal nourris, et à peine avaient-ils de la paille pour se coucher; qu'avec dix livres ils pouvaient à peine vivre ; qu'il serait à propos de nommer des commissaires à l'efièt de visiter les prisons, que cette mesure était nécessaire pour déjouer les malveillants qui ne cessaient de s'apitoyer sur leur sort.
B Dc8 An([lais mis en arrestation sur la section du Roule se plaignent de manquer de tout , de n'avoir pas même d'eau pour boire , qu'ils ont eu peine à avoir trois bottes de paille. Les hommes et les enfiints couchent tous k terre sur la paille ; il y a dans le nombre des pnsonniers un homme établi depuis bien des années, qui ne peut savoir ce que font ses ouvriers qu'il a laissés chez lui depuis son arrestation.
» Le jardin de la Révolution, les galeries surtout pix>che le théâtre de la Montansier, sont remplis de jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, depuis l'âge de sept ans jusqu'à quatorze et quinze, qui se livrent presque publiquement aux polissonneries et aux excès de la débauche la plus infâme ; ils sont presque nus comme la main , et ofircnt aux passants le plus avilissant spectacle.
» Les cordonniers refusent obstinément de vendre leurs souliers au prix du maximum. Le veau convoyé se vend depuis deux livres douze sous jusqu'à trois livres la livre. »
Dimanche 20 octobre, 29 vendémiaire. — Le conseil général de la Commune arrêta, le 20 octobre 1793, la réimpression et la distribution d'une nouvelle liste de proscription , celle des signataires des fameuses pétitions des quatre mille et des vingt mille, qui, par parenthèse, étaient dirigées contre l'ancien maire de Paris, lequel, par suite des événements du 31 mai, avait été mis hors la loi. Le conseil ordonna ensuite que le cadran de l'horloge du Palais, qui, disait-on, avait cessé de marquer l'heure au moment où sonna celle du massacre de la Saint-Barthélemy , serait rapporté à sa place, et qu'une inscription serait mise au bas, pour rappeler anathème à Charles IX, à Catherine de Médicis , au cardinal de
Lorraine, aux prêtres et aux rois. Ghaumette, qui avait fait prendre cet arrêté, requit ensuite qu'on mit pour inscription sur le frontispice de la maison commune : Le trône a été renversé par les sans<ulottes.
Un autre arrêté, du même jour, porte qu'il serait placé un poteau infamant à la mémoire des rois, sous la fenêtre d^où Charles IX est censé avoir tiré sur le peuple, avec cette inscription qu'on y lit encore (en 1797) : C'est de cette fenêtre que l'infâme Charles IX, d'exécrable mémoire, a tiré sur le peuple. Enfin le conseil général , toujours sous la réquisition du même Ghaumette, arrêta que les marchands seraient tenus d'ouvrir leurs boutiques les dimanches, sous peine d'être déclarés suspects, et que , les jours de décade, ils seraient libres de les ouvrir ou de les fermer.
Dans sa séance de ce jour, la Gonvèntion reçut la nouvelle de la prise de Gholet, l'une des plus fortes places occupées par les rebelles de la Vendée.
Ordre du jour ctHanriot du Î9 vendémiaire.
« Les greniers se remplissent dans tous les départements avec bien de la célérité ; ceux, égarés, qui voulaient se séparer de la cause commune ,- commencent à revenir de leurs erreurs , et sont les premiers à porter leurs grains en réquisition : — fraternité , union , et faisons rougir les despotes de leur tyrannie.
> Les ministres et les sectaires de tous les cultes quelconques sont invités à ne plus faire au dehors de leurs temples aucunes cérémonies religieuses : tout bon sectaire sera assez sage pour maintenir de tout son pouvoir l'exécution de cet arrêté. L'intérieur d*un temple est suf^ lisant pour offrir son hommage à l'Éternel , qui n*a pas besoin d'un cérémonial ofiènsant pour tout homme qui pense : selon tous les sages , un cœur pur est le plus bel hommage que la Divinité puisse désirer.
» La garde aux barrières est invitée à maintenir l'arrêté de la Commune qui défend la sortie des chevaux de luxe hors de Paris jusqu'à nouvel ordre.
n De bons citoyens doivent employer leur poudre contre nos ennemis et non pas à leur plaisir.
Le service général à rordinaîre.
Si^é à l'oiig^inal : Hanriot , commandant général. «
Lundi 21 octobre^ 30 vendémiaire, — Un décret .avait ordonné que les membres des comités révolutionnaires seraient tenus de donner aux personnes qu'ils feraient arrêter un extrait signé d'eux, contenant les motifs qui avaient déterminé cette arrestation. Dans la séance du 21 octobre, une députation de ces comités vint se plaindre, en leur nom, du décret rigoureux qu'on avait rendu contre eux. a Nous ne voyons pas sans douleur, disait leur orateur, le décret que vous avez rendu à notre égard ; la conviction morale détermine souvent les mesures qu'on prend contre les gens suspects ; il serait difficile de consigner dans un procès-verbal les motifs de leur arrestation. D'ailleurs, citoyens, les comités révolutionnaires, composés de sans-culottes, feraient souvent, dans la rédaction des procès-verbaux, des erreurs involontaires dont profiteraient les contre-révolutionnaires pour se faire rendre la liberté. »
Si ces comités n'étaient pas assez chargés d'infamie, une pareille réclamation suffirait pour combler la mesure.
Dans la même séance , Amar fit décréter une addition au procès des prétendus fédéralistes. Un décret d'accusation fut porté contre le député Dulaure, homme d'ailleurs insignifiant, mais qui avait fait un journal dans lequel il s'était déclaré en'faveur de Brissot et de sçs collègues '.
La Convention porta encore ce jour un décret terrible contre les prêtres sujets à la déportation ; elle voulut que tous ceux qui seraient trouvés sur les frontières, ou même en pays ennemis, munis de passe-ports des chefs des rebelles ou des commandants des armées ennemies, ou qui seulement seraient trouvés munis de quelque signe contre-révolution-
' Le Thermomètre du Jour, Voir plus haut son récit de la séance du 3 octobre. Dulaure se sauva en Suisse.
naire , même ceux qui seraient trouvés sans armes dans les pays occupés par les troupes de la République , s'ils avaient été* précédemment dans les armées ennemies, seraient mis à mort dans les vingt-quatre heures. La peine devait être prononcée par une commission militaire composée de cinq personnes. Cette loi, qui contient plusieurs articles aussi atroces que ce qu'on vient de lire, fut rendue sur la proposition de Bezart.
M ardi^^ octobre, 1" brumaire. — Coutlion, Gbâteuneuf- Randon, Maignet et Delaporte écrivaient, en date du 16 octobre, que la lecture du décret rendu contre la ville de Lyon les avait pénétrés de joie et d'admiration. « Oui, disaient-ils, il faut que cette ville perde son nom, qui ne peut qu'être en exécration aux amis de la liberté ; il faut que cette ville soit réduite en cendres, et qu'elle serve d'un grand exemple pour toutes les cités qui oseraient se révolter contre la patrie. De toutes les mesures grandes et vigoureuses que la Convention nationale vient de prendre , une seule nous avait écbappé, c'est celle de sa destruction totale; mais déjà nous avions frappé les murs, les remparts, les places de défense intérieures et extérieures, et tous les monuments qui pouvaient rappeler le despotisme et favoriser les rebelles ; déjà nous avions établi une commission militaire qui, tous les jours, à dater du lendemain de notre entrée dans Lyon, a fait tomber les têtes coupables. Nous avions aussi formé à Lyon et à Feurs des commissions de justice populaire, chargées de juger révolutionnairement tous les criminels publics. Des comités de suiTcillance ont été également formés, et s'assurent de tous les gens suspects. La municipalité et le Comité de surveillance viennent de recevoir l'ordre de nous présenter sans délai la liste des bâtiments qui ont servi aux contrerévolutionnaires, ainsi que le tableau des propriétés de ces messieurs, afin que vous en fassiez un usage convenable. »
Dans la même séance, Barère fit un tableau de la situation de la République ; tableau mensonger, enfanté par son ima-
gination , à ia suite duquel il fit décréter que la ConTention ne dérogerait jamais à une loi précédemment rendue, portant que toutes les viUes qui auraient été occupées par l'ennemi sans avoir soutenu un assaut seraient démolies aussitôt que les soldats de la République en auraient repris possession.
Mercredi 23 octobre^ 2 brumaire. — Dans la séance du Conseil, de la veille, les sections de Paris demandèrent qu'il iïït présenté, au nom de la Ck>mroune, une pétition pour obtenir la création instantanée d'un tribunal uniquement chargé de juger les accapareurs. Le Conseil applaudit à cette idée, et nomma sur-le-champ des commissaires pour la rédiger et la présenter de suite à l'Assemblée, ce qui fut exécuté le lendemain. La Convention, après l'avoir applaudie , la renvoya au comité de législation.
Dans la séance des Jacobins, du 23, on commença à s'a* percevoir qu'un germe de division venait d'éclore entre les principaux meneurs. Le Comité révolutionnaire du département avait fait arrêter le journal d'Hébert, pour avoir dit, en termes de dragon, que si les b d'administrateurs valaient les bons b d'administrés, toutes les choses iraient
bien. Hébert dénonça ce .comité, qui, aussi composé de patriotes énergiques, ainsi qu'on les appelait alors, avait ses partisans comme Hébert les siens. Il n'en fallait pas davan- ^ tage pour faire éclater une guerre terrible entre de pareilles gens. On venait de faire arrêter un ami de Desfieux, jacobin enragé, nommé Proly. Desfieux cria contre cette arrestation. On prit feu de part et d'autre, bien résolu de ne pas se pardonner des intrigues qui ne pouvaient avoir de terme que par la destruction et l'anéantissement d'un des deux partis.
Jeudi 24 octobre^ 3 brumaire. — On apprit le 24 que les troupes anglaises et hanovriennes avaient été complètement battues devant Menin et sur d'autres points. Le commissaire Isoré, qui donnait ces nouvelles, écrivait que cinq cents Anglais s'étaient mis à genoux dans une redoute, pour deman*
der la vie ; il ajoutait qu'on avait détruit ce qu'il appelait un troupeau d'émigrés; qu'un seul avait été envoyé à Lille, pour entretenir le service de la guillotine. Isoré finissait en promettant que si cela continuait, dans six mois il n'y aurait plus d'esclaves sur la terre.
Une lettre du général Yandamme, datée de Fumes, du 2 brumaire , annonçait la prise de cette ville et la reddition prochaine de Nieuport et d'Ostende. Ce général parlait aussi des émigrés, et disait que lorsque quelques-uns tombaient en son pouvoir, il n'avait besoin ni de commission ni de tribunaux militaires, mais que son sabre et ses pistolets en feisaieot sur-le-champ justice.
Les comités révolutionnaires s'étaient plaints du décret qui les obligeait de déclarer aux personnes qu'ils arrêtaient le procès-verbal motivé de leurs arrestations. Robespierre, dont de pareils procès-verbaux devaient nécessairement gêner les intentions, fit rapporter ce décret, et les comités révolutionnaires devinrent les arbitres souverains de la liberté , de la vie et de la propriété des citoyens.
Un autre décret portait que les généraux d'armée ne pourraient être traduits au Tribunal révolutionnaire que par un décret d'accusation de l'Âssen^blée. Le Comité de salut public, qui voulait avoir la faculté de faire égorger les généraux, comme les autres citoyens, quand bon lui semblerait, fit rapporter ce décret, par Torgane de Billaud-Varennes.
Vendredi 25 octobre , 4 brumaire. — Dans la séance du 25 octobre 1793, on apprit que les troupes de la République avaient chassé les rebelles de la ville d'Amiens, où elles avaient encloué vingt pièces de canon.
Plus le nombre des troupes augmentait, plus les approvisionnements de toute espèce devenaient rares et difficiles; on ne pouvait trouver assez de tailleurs pour leur faire des habits, assez de cordonniers pour les chausser. — Le 25, il fut décrété que dans toutes les communes chaque cordonnier serait obligé de fournir cinq paires de souliers par dé-
cade pour le service des armées, et autant par chaque garçon qu'il pourrait occuper.
La pénurie des subsistances augmentait chaque jour ; les boulangers ne foiurnissaient que la moitié du pain nécessaire à la consommation des citoyens, dont un grand nombre pas* saient les nuits à leur porte, de crainte d'en manquer entière^ ment : ces rassemblements de la misère épouvantaient les tyrans auteurs de ces calamités ,' plus coupables sans doute que Pitt, Gobourg et tous les partisans de la contre-révolu* tion. — Par un arrêté du conseil de la Commune, du 25, les comités révolutionnaires, les comités civils et tous les citoyens furent autorisés à requérir la force armée pour dissiper ces rassemblements; mais comme ceux qu'on aurait pu requérir avaient eux-mêmes besoin de pain, tous les arrêtés, tous les décrets sur cet objet furent toujours inutiles et inexécutés.
Samedi 26 octobre, 5 brumaire, — Le 26, on reçut à Paris des nouvelles très-curieuses des premières opérations de Tallien, Ysabeau, Chaudron-Rousseau et Baudot, dans la ville de Bordeaux ; ils écrivaient à la Convention , en date du 30 vendémiaire :
•> Nous avons fait notre entrée à Bordeaux ; les sans-culottes sont venus en foule au-devant de nous, des branches de laurier à la main, et nous ont accompagnés aux cris de Vive la République ! Vive la Montagne ! Tous les témoignages publics d*allégresse nous ont été prodiges. Nous avons pris notre logement au milieu des braves sections qui sont restées fidèles aux principes. Jaloux de compléter notre ouvrage en abattant les têtes orçueilleyses qui ont voulu fonder un empire autre que celui de nos saintes lois, nous 'avons ordonné, le lendemain de notre arrivée , un désarmement général , qui s'exécute aujourd'hui avec un zèle incroyable ; il donnera des armes superbes et en grande quantité à nos chers sans-culottes ; il y a des fosils garnis en or;. l'or va à la monnaie, les fusils aux volontaires, et les fédéralistes à la guillotine , par jugement de la commission militaire que nous avons instituée , ensuite d'un second arrêté que vous trouverez ci-joint. Les bons citoyens, fâchés d'être confondus sous la dénomination de Girondins, nous ont priés de changer le nom de ce dépar-
478 LA DëMAGOGIB A PARIS.
tement en celui de Bec-d'Ambès ; nous vous prions de consacrer ce
chang^cineni par un décret. »•
Le même jour, Barère annonça que les otoyens de Brest avaient reça arec la joie la plus vive la nouvelle du supplice de la Reine. « Cette joie , disait-il , s'est manifestée par des « chants et des illuminations. »
Quand on se rappelle de pareilles horreurs, ne croit-on pas voir une bande de bourreaux dansant autour d'un bûcher de l'inquisition ? •
Ce fut dans la séance de ce jour que les religieux et les religieuses furent réintégrés dans tous les droits héréditaires de leur naissance, tant pour le passé que pour l'avenir.
Dimanche 27 octobre^ 6 brumaire. — La séance des Jaco* bins, du 27 octobre, fut trè&reraarquable. On y parla d'abord religion : Thuriot établit que toutes les religions n'étaient que de convention, et n'avaient été instituées par les divers législateurs que selon qu'ils les avaient jugées convenables aux peuples qu'ils voulaient gouverner ; «mais, ajoutait-il, les religions ne sont nécessaires qu'autant que les principes ne sont pas assez forts ; les nôtres n'ont pas besoin d'être appuyés par de pareils moyens ; c'est la morale de la République, c'est celle de la révolution qu'il faut prêcher; il ne nous en faut pas d'autre. »
Hébert parla ensuite du jugement de Brissot et de ses c(Jlègues, qui étaient alors devant leurs juges, ou plutôt devant leurs assassins ; il parla de l'astuce , de la ruse , des moyens de défense de ces malheureux , de l'avantage qu'ils avaient de savoir écrire, tandis que leurs accusateurs ne savaient que défendre les droits du peuple. Hébert dénonça ensuite les journalistes qui rendaient compte des débats du tribunal révolutionnaire de la manière la plus perfide et la plus fiivorable aux Girondins ; partialité contre-révolutionnaire, disaitil, qu'ils n'avaient que trop montrée dans le jugement de la veuve Capet : en conséquence, il fut convenu par le conciliabule jacobite qu'on demanderait au Comité de sûreté géné-
raie l'arrestation de tous les journalistes contre-révolutionnaires qui avaient rendu d'une manière infidèle les débats du Tribunal révolutionnaire, tant dans Faflaire de la Reine que dans celle de Brissot et de ses coilèg^ues : il fut arrêté en même temps que cinq commissaires jacobins assisteraient aux séances du Tribunal et en feraient imprimer Pextrait dans le journal de la Montagne ' .
Des députés de quatre cents sociétés populaires du Midi dénoncèrent ensuite le modérantisme des commissaires, conventionnels dans ce pays, à l'exception de Barras et Frëron, les seuls (jui fussent à la hauteur des circonstances.
Ordre yénëral du 6 brumaire.
K J*invite mes concitoyens que la curiosité mène au tribunal criminel à faire la police eux-mêmes, c'est une tâche que tout bon citoyen doit remplir partout oii il se trouve. Dans un pays libre , la police ne doit pas se faire avec des piques et des baïonnettes , mais avec la raison et la philosophie; elles doivent entretenir un œil de surveillance sur la société ; elles doivent l'épurer et en proscrire les méchants et les fripons ; chacun doit apporter sa petite portion philosophique, et de ces petites portions en faire un tout raisonnable , qui tournera au profit et au bonheur de la société. Quand viendra-t-il ce temps désiré où les fonctionnaires publics seront rares? où tous les mauvais sujets seront terrassés? où la société entière n*aura pour fonctionnaire public que la loi ?
» On a trouvé hier plus de cent cinquante livres de pain dans résout de la rue du Temple : on en a aussi trouvé au 'bas des murs de clôture de la ville.
» Le service général à l'ordinaire , toujours la plus (grande surveillance aux barrières pour empêcher la sortie du pain , des comestibles, combustibles et chevaux de luxe.
» Sig[né à Tori^nal : Harriot, commandant g^énéral. »
On trouve dans cette proclamation la trace des préoccupations que causait aux démagfog^ues la marche du procès des Girondins. L'honnête Hanriot annonce au peuple , et Hébert dit la même chose dans le Père Duchesne, que les partisans des Girondins
^ Journal publiquement payé par les Jacobins. (Note du Diumal.)
aflfamênt Paris à plaisir, jettent des quantités de pain dans les Jatrines et les fossés. On promettait alors à la stupide multitude que la punition des traîtres, des fédéraiistesy ramènerait l'abondance dans Paris, que la lamine cesserait avec les coupables manœuvres et avec l'inquiétude qui l'avaient fait naître. Du reste, c'est avec le même langage et les mêmes promesses que dans la suite on demandera le supplice d'Hébert, puis le supplice de Danton, ensuite celui de Robespierre. On parlera aux entrailles affamées ; les entrailles tressailliront , et leur cri ne permet pas d'entendre la voix du bon sens. La démagogie est l'esclave du ventre : si le pain est cher , on lui fera , quand on voudra, dévorer ses amis et ses ennemis indistinctement; mais derrière celui qui lui prodigue le pain et les spectacles, panem et circensesj elle marche repue et docile.
Lundi 28 octobre, 7 brumaire. — Le 28 octobre 1793, la Convention reçut une lettre signée Ysabeau et Tallien, datée de Bordeaux, du 3 brumaire, qui, vu la célébrité qu'ont acquise ses auteurs, contient plusieurs particularités qui peuvent paraître remarquables.
u La punition des coupables a commencé , disaient-ils , et ne 6nira que lorsque tous les chefs de la conspiration auront reçu la peine due au plus grand des crimes. Le traître la Yauguyon, le premier auteur de la contre-révolution de Toulon, a été guillotiné hier, aux acclamations d*un peuple immense. Hier nous avons i&it arrêter Biroteau et Girey-Dupré (rédacteur du journal le Patriote français). Le premier ayant été mis hors la loi par un décret du 12 juillet dernier, il sera guillotiné aujourd'hui ; nous envoyons le second au Tribunal révolutionnaire à Paris; c'est l'ami et le con6dent de finssot; nous le ferons partir avec un nommé Boisguyon , adjudant destitué dans l'armée de Beysser. Au moyen du désarmement, qui continue toujours avec succès, nous aurons de quoi armer nos nouveaux bataillons qui vont partir pour les frontières d'Espagne , et les sans-culottes nos frères qui vont s'incorporer dans l'armée révolutionnaire. Quelques muscadins ont mieux aimé briser leurs armes et les jeter à la rivière que de les apporter au dépôt; nous aurons soin de les corriger de ce dépit enfantin. L'esprit public se forme, et le peuple bénit tous les jours l'heureuse révolution qui l'a an^aché à ses tyrans. »
Ordre général du 7 brumaire.
• Les patrouilles se porteront de jour et de nuit rerf la Goficier* gerie et tous les établissements publies pour y surveiller les agitateurs ; elles se feront avec beaucoup de silence.
M Plusieurs malveillants cherchent' â inspirer de la défaveur sur Tarmée révolutionnaire; cette perfidie servirait admirablement la cause des tyrans coalisés , si les bons patriotes jetaient un œil d'indifférence sur cet objet; mais nous veillons, et nous sommes prêts à livrer au glaive de la loi les traîtres et les conspirateurs.
I» Les réserves de cinquante hommes, et très-complètes ; le service général et des barrières toujours avec exactitude.
" Signé à Toriginal : Hanhiot, commandant général. »
ProcèS'verbal de ce qui est arrivé aux citoyennes républicaines révolutionnaires, au Heu de leur séance, sous les charniers Saint-Eustache , le septième jour de la première décade du second mois de tan II de la République une et indivisible,
« La Society ayant été invitée par la section de la Réunion d'assister en masse à l'inauguration des deux martyrs' de la liberté, s'est réunie sur les onze heures avec les attributs , qui consistaient en un œil de vigilance , un drapeau et quatre piques. En attendant l'arrivée des membres, une citoyenne a rendu compte à celles qui se trouvaient dans la salle des moyens qu'employaient nos ennemis pour afiamer les patriotes. Elle a fait part de ce qu'on venait de ti-ouver dans les égôuts de Montmai-tre et du Temple : une grande quantité de pains. Une citoyenne des tribunes s'est écriée qu'elle ne le croirait que quand elle l'aurait vu. Plusieurs personnes attestèrent la véracité du fait. D'autres se sont écriées : A bas le bonnet rouge ! à bas les Jacobines ! à bas les Jacobines et la cocarde ! Ce sont tous ces scélérats gui ont fait le malheur de la France ! Le trouble redouble ; la vice-présidente, qui occupait le fauteuil, cherche en vain à ranimer les esprits. Une citoyenne annonce à la société qu'il y avait un coup de monté pour dissoudre la société ; alors plusieurs membres ont cherché à ramener les esprits avec les armes de la raison ; vainement on les a employées; les plus acharnées étaient ivres. Ne pouvant obtenir la tranquillité, on a requis la force armée pour contenir les tribunes, qui étaient prêtes à fondre sur la société. Six citoyens sont venus, le sabre nu, avec le juge de paix nommé Lindet, qui s'est présenté dans la tribune. Après avoir demandé la parole, la prési-
(lente la lui accorda; il dit : Citoyennes, au nom de la loi, silence; au nom de la loi, je vous ordonne de faire silence . Ensaite il dit : Citoyennes, il n'est pas question du bonnet rouge, vous ne le por^ terez point, et vous serez libres de vous coiffer comme bon vous semblera. Il est sorti, emmenant la force armée avec lui, quoique la société eût demandé des secours trois fois. Un moment après, le juge de paix est revenu seul, et, montant au bureau de la présidente, Ta invitée à quitter son bonnet, Tassurant que par là elle ramènerait le calme. Elle obéit; elle le prend et le porte sur la tête du juge de paix. Alors les personnes qui étaient dans les trib\ines ont applaudi avec les plus gi*ands transports. Le juge de paix s*adressant aux spectateurs , leur dit : « Les citoyennes révolutionnaires ne sont point en n séance ; tout le monde peut entrer. « Alors une foule innombrable fonce dans la salle et accable les membres des plus sales invectives. On s'élance sur les attributs. Vœil vigilant, drapeaux, piques, l'on veut tout mettre en pièces. Les citoyennes, formes au milieu des dangers, ne voulant pas abandonner leurs attributs , ont été frappées et le plus indignement outragées, préférant devenir les victimes d'un peuple égaré, ne songeant plus à leurs personnes , mais bien à foire respecter la figure de la Liberté, que représente le drapeau. L'une d'elles s'est écriée : h Massacrcz-nous si vous voulez, mais du uioin» » respectez le point de ralliement des Français. » La citoyenne chargée du drapeau, maltraitée au point de ne pouvoir y résister, s'adressant au juge de paix, lui dit : « Je t^ le remets entre les mains, tu m'en • réponds sur ta tête. » Sont arrivés plusieurs canonniers de la section qui ont aidé à le garantir de la fureur de celles qui cherchaient à le mettre en pièces. Dans ce moment, ces furieuses, ne pouvant assouvir leur rage, se sont jetées pour la deuxième fois sur les membres , les ont battues , les ont traînées. L'une d'elles , restée sans connaissance, a été transportée par un membre du Comité révolutionnaire de la section. Plusieurs citoyennes se voyant poursuivies s'y sont réfugiées. Des chirurgiens s'y étant transportés ont pansé une citoyenne grièvement blessée et ont donné des soins à plusieurs qui avaient perdu connaissance. Un citoyen, membre du comité, a reçu un coup de couteau en voulant garantir les jours d'une citoyenne qu'on assommait à coups de sabot, dont elle porte les marques. Ce foit s'est passé dans la rue. La citoyenne vice- présidente requiert, au nom de la société, le comité de vouloir bien dresser le procès- verbal de ce qui vient de se passer. Les membres de ce comité ont éludé pendant longtemps la question. Trois femmes sont amenées : la mère et les deux filles, accusées de voies de foit. Le citoyen Gérault a proposé de les mettre en liberté. Vainement lès citoyennes blessées ont ré*
clomë contre cette indulgence coupable ; ce même citoyen insiste toujours, en disant que dans le moment présent il aillait employer la voie de la douceur. Les femmes ont été relâchées, ainsi que deux citoyens qui avaient été arrêtés. Dans Tinstant, le citoyen Gérault a fait la proposition de faire passer les citoyennes révolutionnaires dans une tourelle, en leur disant qu'elles couraient de grands dangers, que Je peuple voulait les avoir et était prêt à forcer \en passages pour monter au comité ; que lorsqu'elles seraient cachées on ferait monter ,1e peuple pour l'assurer qu'elles n'y étaient plus. Les citoyennes n'ont jamais consenti à se cacher, quoique la proposition leur eût été réitérée plusieurs fois. Gérault observe (pi*on s'occupe du moyen de reconduire les citoyennes, qu'il serait temps demain de faire le procè»-verbaL Une citoyenne fait sentir la nécessité, pour l'honneur du comité dans Farrondissement duquel la société avait été insultée, d'y procéder à l'instant, afin que les citoyennes présentes signent tous les faits qui sont à'ieur connaissance. On le commence enfin. A l'instant, deux membres qui avaient parlé bas à Gérault sont descendus ; un moment après, un officier de la force ai*mée est entré. Après avoir parlé bas à Gérault, ce dernier répondit en élevant la voix : •> Que » voule*-TOUs , ces citoyennes tiennent à ce que Iç procès-verbal soit » fiât* • L'officier s'adretsant à la société dit : « Citoyennes , je viens 9 de quitter mon poste pour vous prévenir des dangers que vous » courez. Les têtes sont échauffées, la foule est immense; on crie » actuellement : Vive la République ! à bas les révolutionnaires ! y> On est prêt à forcer la garde. Le salut public et celui de la section » exigent que vous vous retiriez sur Tinstant; nous vous avons mé- » nagé un passage par lequel vous pourrez sortir sans risque; le » temps presse ; je vous demande un oui ou un non. n Les citoyennes aidant au bien général ont consenti à partir. L'officier étant paili, on est venu nous dire sur l'instunt que nous pouvions descendre deux à deux, qu'il n'y avait aucun danger à courir; nous avons été à même de nous en convaincre. On nous a fait traverser l'église, le passage de Sainte-Agnès ; tout nous a paru tranquille.
» Ont signé les membres présents , ayant reconnu le procès-verbal dans tous les faits :
» Victoire Capitaike, Baraez, Pebli, Vildecooce, femme Lemonkibr, Levasoeupe, C. Pigont, Bigant, Claihe, Bigant Taînée, Marlet, Solakdre, Martin, femme Dubois, Dcbrerte, femme Moreaux, Victoihe. n (Prudhomme», Révolutions de Parts, t. XVII, p. 307.)
^ A propos de Prudhomme, nous consignerons ici une assertion de
Mardi 29 octobre, 8 brumaire. — Le 29 octobre 1793, une dépu^tion de Jacobins, ayant pour orateur un prêtre nommé Âudouin, devenu {j^endre du maire Pache, se présenta à la barre de la Convention pour demander la tête des députés arrêtés à la suite de la révolte du 31 mai.
« Vous avez créé , disait cet énerguméne , un Tribunal
V révolutionnaire, chargé de punir les conspirateurs, nous » pensions que Ton verrait ce Tribunal dénonçant le crime » d^une main et le frappant de Tautre; mais il est encore » asservi à des formes qui compromettent la liberté. Quand » un coupable est saisi commettant un assassinat, avons- » nous besoin de compter les coups qu'il a donnés pour être 9 convaincus de son forfait? Eh bien, les délits des députés » sont-ils plus difficiles à juger? N'a-t-on pas vu les crimes du » fédéralisme? Des citoyens égorgés, des villes détruites, » voilà leur attentat. Pour que ces monstres périssent, » attend-on qu'ils soient noyés dans le sang du peuple? Le
V jour qui éclaire un crime d'État ne doit plus luire pour les » conjurés; vous avez le maximum de Topinion, frappez. » Nous vous proposons : 1* de débarrasser le Tribunal révo- » lutionnaire des formes qui étouffent leur conscience; 2* d'à- » jouter une loi qui donne aux jurés la faculté de déclarer » qu'ils sont assez instruits; alors les traîtres seront déçus, et » la terreur sera vraiment à l'ordre du jour. »
Sur la motion de Robespierre, appuyée par Barère, la pétition des Jacobins fut transformée en loi.
Mercredi 30 octobre, 9 brumaire. — Dans la séance de la veille, la Convention, comme on a pu le lire dans Farticle précédent, avait débarrassé le Tribunal révolutionnaire des formes judiciaires qui, en retardant la condamnation des
Toulongeon (page 283), lequel dit que Momoro était auteur d*un écrit périodique intitulé : les Révolutions de Paris, sova le nom de Prudhomme, Au reste, il est bien certain qu*s\ cette époque Prudhommé imprimait, signait et ne rédigeait pas sa feuille.
accusés, contenaient encore, ne fût-ce que par la honte, la jFureur des assassins.
Dans cette séance du 29 octobre 1793, le tribunal avait écrit à la Convention! une lettre odieuse pour se plaindre de la loquacité des accusés, et de ce que chacun d^eux voulait Eaire une plaidoirie générale pour éterniser le procès, a Eh quoi ! disait-il, la Convention, la France entière accusent ceux dont l'afFaire s'instruit; les preuves de leurs crimes sont évidentes; chacun a dans son àme la conviction qu'ils sont coupables. Le tribunal ne peut rien faire par lui-même, il est oblige de suivre la loi : c'est à la Convention à faire disparaître toutes les formalités qui entravent sa marche. »
Après la lecture de cette lettre , Billaud s'écria : « Lorsn que vous créâtes le tribunal qui devait juger les conspira- » teurs , la faction scélérate , dont les principaux chefs vont p recevoir les châtiments dus à leurs crimes, employa toutes » sortes de manœuvres pour que ce' tribunal fût nommé tri- » bunal extraordinaire; ils avaient leur but; ils voulaient le » lier par les formes. !Nous qui voulons qu'il juge révolu- » tionnairement , appelons-le révolutionnaire. Pénétrez-vous » bien de cette vérité : que les conspirateurs ne laissent point » de traces matérielles de leurs crimes. Les témoins dépoli sent sur des faits particuliers, mais dans une conspiration » que la nation entière atteste, qu'est-il besoin de témoins? » Je demande que vous donniez à ce tribunal le nom qu'il » doit avoir, c'est-à-dire qu'il soit appelé Tribunal révolution- » naire. » Cette proposition fut décrétée.
Le tribunal dont il est ici question avait déjà ce titre par anticipation. Or, voici ce qu'on entendait par juger révolutionnairerpent. On faisait faire aux Jacobins, à la Commune, à la Convention, des pétitions sanguinaires contre ceux qu'on voulait perdre : une troupe de bandits soldés étaient chargés d'applaudir ces adresses, et d'aller ensuite huer dans la salle du tribunal les malheureux assis sur la sellette. On faisait entendre aux plus imbéciles des jurés que c'était le peuple qui demandait les tètes de ces contre-révolutionnaires.
4«6 LA DÉMAGOGIE A PABIS.
et qu'ils étaient tenus de les donner. Cette doctrine a été publiquement professée et imprimée par le plus instruit des jurés, maintenant traduit devant la haute coiur nationale (Antonelle) * .
Un juré à principes du Tribunal révolutionnaire.
Il est fort question dans les Mémoires de Barbaroux et dans les écrits d'autres Girondins de ce marquis d^Antonelle, maire d'Arles. Bcaulieu, qui a beaucoup connu le personnag^e, nous a laissé de lui un portrait très-intéressant, que nous reproduisons parce qu'il Q%t caractéristique de l'époque *.
« Ce fut d'Antonelle qui dëtcrmina les votes des jurés dans presque toutes les affaires importantes , et notamment dans celle des vîngt-dcux députés gfirondins et brissotins, et une infinité d'antres. Voici quel était le système de M. d'Antonelle : Il avait cru , comme la plupart des clubs révolutionnaires , que , pour constituer la République sur les débris de la monai'chic , il fallait exterminer tous ceux qui préferaient ce dernier mode de çouvemement, et que le premier ne pouvait devenir démocratique que par la destruction du luxe et des richesses, qui sont Tappui de la royauté; que l'éfjalité ne serait jamais qu'une chimère tant que tous les hommes ne jouiraient pas de propriétés à peu près égales ; et enfin qu'un tel ordre de choses ne pouvait s*établii* sans avoir supprimé un tiers de la population ; c'était là la pensée g^énérale des fanatiques de la Révolution. M. d'Antonelle, cependant, excessif partisan de la souveraineté du peuple, ne croyait pas qu'on pût exécuter de pareilles choses sans la volonté du peuple ; mais il était persuadé , en son âme et conscience , que le jury révolutionnaire devait obéir dès que ce peuple avait manifesté sa volonté, et était tenu conséquemment de lui donner la tête d*un accusé aussitôt qu'il la lui demandait. M. d'Antonelle a non-seulement mis ce système en pratique, mais il l'a développé dans un écrit imprimé , comme étant les véritables principes de la justice révolutionnaire. J'ai eu cet écrit entre les mains; il m'a été enlevé, comme
1 Bcaulieu écrivait ceci en 1796. Impliqué dans le procès de Babeuf » Antoncllo fut acquitté par la haute cour. Dans son Essai sur, la révolu^ tion de France y publié de 1801 à 1803, Bcaulieu revient avec phis dtdétails sur la doctrine professée par An tonelle.
2 lîuaulicu, Essai sur la révolution de France y t. V, p. 200 et suiv.
beaucoup d'autres^ clans le coui's nies persécutions que j'ai essayées. Quelque hardi , quelque impudent que fût Robespierre, il pensa qu'il était aussi par trop audacieux de publier de pareilles choses, et M. d'Antonelle fiit envoyé dans la maison d'arrêt du Luxembourg pour avoir dit ce qu*il eût dû se contenter de £iire.
• J* étals alors dans cette prison. On avait permis à un limonadier, précédemment établi dans ce local , de s'y renfermer avec les prisonnier^ , et de leur fournir les choses dont ils pouvaient avoir besoin. Ne sachant que faire, nous étions presque tout le jour dans ce cafë, tâchant de- chasser l'ennui et l'inquiétude inséparables de notre sitna* tion. Notre nouveau commensal, M. d'Antohelle, s*y pi^senta avec aisance , politesse , et autant de familiarité que s'il eût été an tribunal le défenseur de nos amis, dont il avait déjà envoyé un grand nombre au supplice. Nous faisions groupe autour de lui , et nous nous demandions tout bas les uns aux autres si c'était bien là l'homme qui avait immolé tant de braves gens dont l'innocence nous était si parfiiitement connue; mais quel fut notre étonnement lorsque nous l'entendîmes développer ses principes de justice révolutionnaire, et s'efïbrcer de nous en démontrer la pureté , à nous qu'elle assassinait tous les jours T Et il débitait cela avec une bonhomie , une sorte de candeur dont on ne peut se faire une idée. On ne voit pas de choses pareilles hors des temps de révolution. Cependant son insultante sincérité lui valut quelques sarcasmes assez durs qui Téloignèrent : il cessa de se confondre parmi nous.
r> On voudra peut-être savoir ce que M. d'Anton elle entendait par le peuple. Danton avait fait décréter, peu de jours après le 3i mai, que tous les sanS'Culottes qui voudraient assister aux sections recevraient quarante sous par jour; et tous ces sans-culottes étaient, comme on le pense bien, pour la plupart dévoués aux révolutionnaires : mais ces quarante sous n'étaient pas suffisants pour faire exécuter tontes les mesures jugées nécessaires. Le Comité de salut public fit allouer publiquement des fonds aux Jacobins sur le trésor public.
• Voici un des arrêtés qu'il prit pour cet objet, sous la date du 15 novembre 1793.
« Le Comité de salut -public considérant que les sociétés populaires » sont nécessaires à la propagation des bons principes, arrête qu'il » leur sera donné une somme de cent mille livres.
• Signé au registre : Billâdd-Vabermes , Bobespiebrb, Cabetot, Babère , Robert Lisdet. »
» Ce que les Jacobins ne gardaient pas pour eux de ces fonds qui leur furent ainsi plusieurs fois distiibués , ils l'employaient à solder les personnes qui assistaient à leurs séances , à celles de la Gonven-
tion et au Tribunal réTolutionnaire. Pendant tout le temps que j*ai été libre, j*ai beaucoup observé ce mané(;e ; c'était une lanterne ma^ue continuellement en mouvement; les habitués allaient de la Convention au Tribunal révolution naii*e et du Tribunal i^évohitionnaire aux Jacobins ou à la Commune, qui tenaient leurs séances le soir. Ils prenaient à peine le temps de satisfaire à leurs besoins naturels ; souvent on les voyait- dîner et souper à leur |>oste lorsqu'il s'agissait de quelque mesure générale ou de quelque assassinat important. Le nombre des personnes ainsi employées s*élevaR à peu près a mille, parmi lesquelles on comptait au moins les deux tiers de femmes. Voilà ce que M» d*AnioneIle appelait le peuple. Lorsqu'on voulait Élire périr un accusé , ce prétendu peuple était chargé de couvrir sa voix de murmures, et quelquefois de huées, aussitôt qu'il se levait pour se défondre. Quelquefois Faccusateur public ordonnait bien le silence, mais les murmures qui s'étaient manifestés n'en avaient pas moins été une preuve pour les jurés que le peuple demandait la tête de l'accusé , et , conformément à la doctrine de M. d'Antonelle , les jurés révolutionnaires étaient tenus , en leur âme et conscience , de la lui donner,
. • S'il arrivait que ce peuple , mal instruit des intentions des chefs révolutionnaires , oubliât de manifester sa volonté , et que les jurés n'ayant point eux-mêmes d'instructions de leurs guides, hésitassent de condamner, alors l'accusateur public ou leur chef se levait et prononçait une sanglante philippique contre l'accusé. Le peuple entendait ce que cela signi6ait, et manifestait alors sa volonté par de bruyants applaudissements , et l'innocente tête lui était à l'instant sacrifiée. Plusieurs personnes pour qui les assistants, ni même le commun des jurés , n'avaient point montré de malveillance , et déjà persuadées qu'elles allaient être rendues à leurs parents et à leurs amis , se sopt vues condamnées à mort par ce retour cruel. Je ne citerai qu'un de ces infortunés avec lequel je m'étais lié d'amitié pendant mon séjour à la Conciergerie. M. Duclos-Dufresnoy *, très-riche notaire de Paris, fot dénoncé et an*êté par un révolutionnaire fomeux nommé Héron ', qui en voulait à sa fortune , et traduit au Tribunal révolutionnaire. On l'accusait d'avoir fait passer de l'argent aux émigrés. Voici sur quoi était fondée cette accusation : M. Duclos-Dufiresnoy avait acheté de la nation un bien ecclésiastique dont M. l'abbé de Barmont avait été titulaire , et de cet abbé , le mobilier de la maison ;
^ Dofre^oy fut mis à mort le H nivôse an II (3 janvier 1794). 2 Pour connaître ce scélérat, un des plus vils coquins sortis des ba^-fonds révolutionnaires, il faut lire les Mémoires de Sénarty chapitre xiv.
il lui avait payé comptant une partie du prix, et fait un billet pour le reste. Avant l'échéance de cet effet, M. de Barmont émigré, et passe son billet à l'un de ses créanciers à Paris. L'échéance arrivée, le porteur du billet se présente chez M. Dufresnoy, et son caissier le solde sans difficulté. Voilà toute l'affaire.. J'ai travaillé dans la prison avec M. Dufresnoy à la rédaction de ses moyens de défense , et je ne pouvais croire qu'il eût la moindre chose à craindre : il n'appartenait point aux classes proscrites, et je n'ima^nais pas encore que le tribunal fût chargé d'assassiner les gens précisément parce qu'ils avaient de la forfiuie. M. Dufi*esnoy regardait lui-même sa mise en liberté <^mme certaine : il avait fait préparer son dfner chez lui , et y avait invité plusieurs personnes. En montant au tribunal, il nous quitta tous gaiement, et m'assura qu'il mettrait tout en usage pour me faire rendre justice. Ce qui rassurait encore davantage sur cette afiaire, c'est que M. Dufresnoy était fort aimé des pauvres et du peuple de son quartier, et que c'était au peuple qu'on voulait faire approuver ces déplorables jugements. Le terrible auditoire entendit avec satisfaction la facile défense que M. Chauveau-Lagarde prononça pour l'accusé. Les jurés se consultèrent entre eux et parurent d'accord pour l'acquitter; la joie brillait sur le visage de ses amis, de ses domestiques présents à l'audience ; il allait descendre les redoutables gradins et tomber dans leurs bras; mais M. d'Ântonelle se lève, déclame contre l'aristocratie et les intentions contre-révolutionnaires de l'accusé ; une centaine de sans-culottes applaudissent avec fureur , et les jurés, dociles exécuteurs de la volonté populaire, envoient à la mort celui qu'une demi-heure auparavant ils avaient résolu d'absoudre. Le malheureux Dufresnoy repassa par la Conciergerie pour aller au dépôt des condamnés , et je reçus ses derniera adieux.
«I Voilà les règles qui étaient suivies par le Tribunal révolutionnaire à cette époque où il était encore loin d'être parvenu au degré de feix>cité qu'il a acquis depuis. »
Jeudi 31 octobre^ 10 brumaire. — Depuis quelques jours, on voyait se promener dans les rues , plus particulièrement dans les marchés, des femmes affublées d'un bonnet rouge, et quelques autres avec des panaches , se disant les femmes révolutionnaires^ qui voulaient forcer les marchandes des halles d'adopter ce costume aussi bizarre qu'extravagant. Elles ne purent réussir, et furent honteusement chassées.
Cependant ces folies apparentes n'étaient pas sans objet; elles avaient été méditées dans un conciliabule secret , tenu à Saint-Eustache , où il ne s'agissait rien moins que d'organiser le plus vaste assassinat.
La Convention, qui ne voulait pas que les choses allassent si brusquement , décréta que les clubs et les sociétés populaires de femmes, sous quelque dénomination qu'ils fus'^ sent, étaient interdits; et de plus, que les séances de toutes les sociétés populaires devaient être publiques.
Dans la séance du 31, une députation , se disant envoyée par toutes les sociétés populaires de Paris, demanda que désormais , lorsqu'on ne parlerait qu'à une seule personne, on fut tenu de la tutoyer. Cette pétition fut grandement applaudie ; Philippeaux en demanda la mention honorable et Tinsertion au bulletin, et que tous les citoyens fussent invités à s'y conformer, j^azire prétendit qu'une simple invitation ne suffisait pas, qu'il fallait un décret qui imprimât au citoyen un caractère analogue au régime républicain. L'Assemblée se contenta de décréter la motion de Philippeaux, qui produisit le même effet dans le public; car il n'y avait point de misérable dans les rues qui ne tutoyât celui qu'auparavant il n'aurait osé regarder en face. On a vu même des valets tutoyer leurs mattres, qui, par crainte d'être dénoucés, étaient obligés de le souffrir.
Ce fut dans la nuit du 30 au 31 octobre que les députés prétendus fédéralistes furent condamnés à mort ; l'un d'eux, Dufriche-Valazé , certain du sort qui l'attendait, s'était muni d'un couteau qu'il avait su dérober aux recherches du gardien de la prison ; immédiatement après le prononcé du jugement, il s'appliqua par-dessous sa redingote ce couteau sous le sein, immédiatement sur le cœur, et l'y enfonçant tout entier, il tomba mort sur la place. Cette action produisit le plus grand mouvement dans la salle du tribunal.
Si les accusés et leurs amis eussent su tirer parti de cet événement, ce tribunal d'assassins eût été dispersé ou égorge lui-même ; mais les maladroits Girondins se contentèrent de
OCTOBRE 1793. 4ftl
jeter à la populace qui était dans la salle les assignats qu'ils avaient dans leurs poches, ce qni ne produisit aucun effet : déjà les gendarmes s'étaient emparés de chacun d'eut,etles avaient arrachés du lieu de la séance. Ils passèrent le reste de la nuit qui précéda leur supplice à boire du punch, et à fi^re retentir la Conciergerie de leurs chants. Ils furent à la / mort sur les dix heures du matin, et montrèrent presque tous beaucoup de courage, surtout les députés de Bordeaux. J)ucos et Ponfrède, tous deux à la fleur de leur âge, tous deux riches négociants de celte ville, et unis par les liens du sang' , s'embrassèrent avant de monter sur Féchafaud. Ducos, qui avait le caractère très-gai, et surtout beaucoup d'esprit , fit une plaisanterie, même au moment où il passait sa tôte sous le fatal instrument : // est temps , dit-il à ceux qui Fentouraient, que la Convention décrète P inviolahilité des têtes; et aussitôt la hache révolutionnaire fit tomber la sienne. Le corps de Valazé fut mis dans une des charrettes qui portaient ses malheureux collègues au lieu de leur supplice, et jeté avec eux dans la même fosse. Ils conservèrent tous leur caractère jusqu'à la mort. Le rédacteur de ces extraits en a i connu plusieurs dans sa prison ; Carra parlait continuelle- ■ ment diplomatie ; le violent Duperret maudissait la ville de i Paris ; Bllssot parlait toujours de ses systèmes ; Ducos faisait ' des chansons ; Gensonné gardait le silence ; Gallien, qui avait I une très-belle voix, chantait; le seul abbé Fauchet était devenu dévot, et récitait continuellement son bréviaire. La vérité est qu'aucun de ces hommCvS n'avait mérité son sort ; ils étaient au moins ti'ès-innocents du crime qu'on leur imputait ; on doit dire cependant que plusieurs d'entre eux avaient plus d'un reproche à se faire ; on les plaignit tous, mais plus particulièrement Fonfrède et Ducos^ que Famourpropre et leur jeunesse avaient fait tomber dans des erreurs qu'ils eussent évitées dans un âge plus mûr.
' Ducos avait épousé Ja sœur de Fonfrède.
Prudhomme a raconté en ces termes la fustigation infligée aux membres de ]a Société incorruptible des femmes républicaines. •
Femmes contre^révoiutionnaires en bonnet rouge fouettées.
• De certaines femmes , qui voulaient apparemment se dédommafjer du trafic auquel le rëquisitoire d*Anaxag. Chaumettesur les moeurs publiques a mis enfin un terme y s^ifhiblèrent ces jours derniers d*un bonnpt rouge , passèrent un pantalon à leurs jambes et des pistolets à leur ceinture, et ainsi accoutrées , coururent par les rues de Paris. Alors on jugeait les vingt et un fédéralistes conspirateurs , et les citoyens, pendant cette procédure , gardaient une attitude trop calme , trop imposante au gré d*un certain parti qui cherchait à faire diversion et du bruit. Nos femelles soi-disant révolutionnaires, bien payées, mais mal instruites de leur rôle , voulurent débuter par accaparer les citoyennes des marchés de la section du Contrat-Social. Elles allèrent donc leur proposer, du ton dont on commande, dont on menace, de prendre et d'adopter leur nouveau costume. On ne leur répondit point avec des paroles : on employa des raisons plus frappantes, plus sensibles. En un mot, la présidente des dames en bonnet ronge fut rudement fouettée et couverte de boue, aux acclamations d*une foule immense. Cette justice populaire ne se fit pas sans quelque tumulte. La place de la Victoire nationale et les environs étaient pleins dégroupes fort animés.» (Prudhomme, t. XVII, p. 160.)
Pendant qu'on guillotinait les Girondins, les sans-culottes célébraient une fête en mémoire de Marat, doublement honoré au même moment, et par les chants de triomphe de ses dignes admirateurs, et par le supplice de ses nobles ennemis^
Fête à TAmi du peuple par la section de t Unité.
« Le jour de la première décade de la seconde année de la République, la section de TUnité a célébré à son tour une fête populaire en l'honneur de Marat. David n*avait pas peu contribué par son pinceau à rendre solennelle celle de la section du Muséum. La section de Bondy avait eu aussi pour s*aider à illustrer son hommage à la mémoire de tAmi du peuple tous les talents des artistes de TOpéra. La section de FUnité s*en tint aux sentiments de firatemité qui caractérisèrent la pompe qu'elle décerna au martyr de la liberté. Cependant un cénotaphe, d'une ordonnance sévère, s*élevait au milieu du
s; tD
Jardin de la ci-devant abbaye Saint-Germain. A l'entrée était un trophée des porU*aits de Louis XV, Louis XVI, de leurs ministres, de cardinaux, de prélats et autres g^ens de cette espèce, qui furent brûlés en présence des bustes de J. J. Rousseau, de Lepelletier et deMarat. On chanta des hymnes, et Tair retentit des cris de Vive ta Republique I 'plus sincères que ceux qui ftirent poussés un peu avant à la place.de (a Révolution par les ring^ députés fédéralistes, au pied de l'échafaud.
» Tout se passa dans le calme et dans l'at^tude d-un peuple qui sait dans le même jour rendre à chacun selon ses œuvres. A midi, la hache des lois frappa les mandataires infidèles. Le soir, Tencens fuma devant les images des représentants fidèles de la nation.
» Nous sommes véritablement dans le siècle de la justice, compagne nécessaire de la liberté. »
Les vingt et un députés de la Gironde sortant du Tribunal
révolutionnaire.
(D'après une estampe de Daplessi-Bertaox, terminée par Berthaut.)
Nous donnons une reproduction de cette curieuse estampe, qui nous a fort préoccupé. 11 nous paraissait extraordinaire que les Girondins eussent été ramenés du Tribunal révolutîpntiaire à travers la salle des Pas-Peitlus et la foulé accourue pour connaître le résultat dé leur procès. Le plus ancien geôlier de la Conciergerie, auquel nous avons fait part de nos doutes ^ il y a quelques années, nous a dit que Testampe pouvait être exacte, que les condamnés avaient pu être reconduits à la Canciergerie en traversant le fond de la salle des Pas*Perdus. Nous n'entreprendrons pas de répéter les raisons qu'il donnait à Tappui de cette opinion; nous nous bornerons à dire que trois escaliers conduisaient de la salle du Tribunal révolutionnaire dans la prison de la Conciergerie; l'un, qui a été conservé, débouché à l'extrémité de la sombre galerie qu'on appelle la rue. de Paris; l'autre était situé à peu de distance du cachot de la Reine, et presque en face de sa porte; le troisième donnait sur le fond de la chapelle, où furent enfermés les Girondins. Ces deux derniers, ont été bouchés. Pour ramener les Girondins par cet escalier dans leur salle, fallait-îl leur fïiîre traverser la salle ies Pas-Perdus? Cela est évident, si on s'en rapporte à Duplessi-Bertaux.
Les Girondins conduits au supplice,
(D'après une estampe de Daplessi-Bertaas.)
Cette estampe est d'une exactitude topographîque qui ne laisse rien à désirer. Les lieux sont restés d'ailleurs dans l'état où Duplessi-Bertaux les avait trouvés. La gorille de la petite cour même a été conserv^ée', bien que les bureaux d'un commissaire de police occupent aujourd'hui l'emplacement du logement du concierge du greffe, de l'ancien grefie et des guichets de l'ancienne prison.
1'' e/ 2 novembre, 11 et 12 brumaire. — Dans la séance du conseil général de la Commune, Chaumette rendit compte, d'un air effrayé , de l'événement arrivé au Tribunal révolutionnaire ; il prétendit » ce qui était faux , que les députés condamnés avaient insulté l'auditoire, et appelé leurs amis à eux en jetant leurs assignats au peuple. En conséquence, il fit décider que tous les accusés qui seraient désormais traduits devant leurs juges seraient soigneusement fouillés et dépouillés de leurs armes, argent ou assignats ; cet arrêt fut rigoureusement e^sécuté dans la suite.
En conformité d'un autre réquisitoire de Chaumette, le conseil arrêta qu'il serait fiait une fête en mémoire de tous les patriotes qui avaient succombé sous le fer des fédéralistes, tant à Lyon qu'à Marseille et autres lieux; que la Commune de Paris demanderait à la Convention l'érection d'un monument en l'honneor de ces illustres victimes; enfin que le buste de Châlier serait placé dans la salle du conseil^ avec celte inscription: Le conseil honore et respecte les mânes de Châlier \ En prenant toutes ces mesures, ce conciliabule d'hypocrites avait soin de demander des habillements, des logements, des secours pour les indigents, qu'il privait de tous les moyens de s'en procurer par un travail honorable
^ Châlier était un brigand aussi féroce que Marac , que le tribunal criminel de Lyon avait condamné à mort. (Note du Viumal.)
' NOVEMBBE 1793. 495
^ paisible. Le même jour , la Convention , après avoir été instruite des grandes et nouvelles mesures que le Comité de salut public disait avoir prises pour terminer la g^uerre de 1& Vendée, décréta,, sur la proposition de Barére, que toute commune qui recevrait quelques-uns des brigands de ]a Vendée dans son sein (c^est ainsi qu*on appelait les insurgés) serait jasée, et que les biens de ses habitants seraient confisqués au profit de la République.
« Commune (le Paris. — Un citoyen se plaint qu'il règne encore des priTilëges clans les prisons. Les riches et les nobles y vivent clans Tabondance et la mollesse , les sans-culottes y sont sur la paille et privés^ de tout. Renvoyé à la police.
» — Le conseil îirréte cju*il ne sera pas vendu de sucre aux confise ui*s ponr foire leurs friandises , et qu'ils ne poun*ont en acheter que pour leur usage personnel, en petite quantité, comme les antres citoyens.»
Nous verrons dans le volume qui suivra celui-ci, La rue, la prison et le club en 1794, ce qu'avait de fondé la réclamation du citoyen ennemi des privilèges.
Dimanche 3 novembre^ 13 brumaire. — Dans la séance du 3 novembre, Barère annonça de nouvelles mesures prises par le Comité de salut public, tant pour accélérer la reddition de Toulon que pour la direction de la campagne sur toutes les frontières de la France. Doppet fut nommé général de l'année des Pyrénées ; Dugommier passa à celle d'Italie, et fut chargé spécialement du siège de Toulon ; Garteaux fat envoyé à l'armée des Alpes. De neuf des commissaires conventionnels aux armées du Rhin et de la Moselle, sept furent destitués» et les députés Lémann, Baudot, Erhmann et Lacoste envoyés pour les remplacer.
On rappela tous les députés en mission dans les départements, pour presser la réquisition.
II fut ensuite interdit, sous peine de mort, à tous généraui, officiers, sous-officiers, soldats, de recevoir aucun désertetnr
après le coup de canon de retraite , et sous la même peine, à tout trompette ennemi de se présenter aux avant-postes sans un ordre exprès et par écrit du général de division h qui il serait adressé.
Dans la même séance, l'Assemblée décréta, sur la proposition de Levasseur, que le Comité de salut public lui présenterait une commission de six membres philosophes, et non pas hommes de loi, qui seraient chargés de réviser le Gode civil et d'y faire tous les changements qu'ils jugeraient nécessaires.
Un député, dont le nom n'est pas connu, écrivait d'Â.ngouléme qu'on avait arrêté dans le département de la Charente une foule d'ex-nobles, d'évéques et de prêtres, dont quelques-uns avaient trouvé le moyen de s'évader en limant leurs chatnes ; ce que prouvaient des limes trouvées sur ceux qui étaient restés.
Cette naïveté fait assez voir avec quels égards ces législateurs de la France traitaient ses habitants.
Le compte rendu qui suit , extrait des Révolutions de Paris, montre assez bien à quels dangers étaient exposés ceux qui cherchaient à vivre en dehors des partis; le moindre était de se voir traduit sur la scène et turlupiner par le citoyen Dugazoï? ; le plus sérieux, d'être envoyé comme suspect aux Madelonnettes, d'où on ne sortait pas toujours, quoi qu'en dise la Comédie, avec sa liberté. On peut appliquer au modéré le mot d'un homme d'esprit échappé à la Terreur, que c'était un art de vivre en ce temps^là.
Le Modéré.
( Comédie de Dugason , jouée au théâtre de U République.)
« Il existe au sein de la République une classe trop nombreuse d'individus qui , n'ayant pas assez de caractère , et tenant trop à la vie et à ses jouissances pour se prononcer comme aristocrates , sont peut-être plus criminels et plus dangereux par le système d'inertie et de neutralité qu ils embrassent. Ces messieurs , la plupart fort à leur
aise, s'acquittent à rextérieiir de tous les devoirs civiques dont on peut s'exempter impunément , c'est-à-dire sans courir, le risque , ou de ne point recevoir ses rentes, ou de passer pour suspects, et comme tels de coucher plusieurs semaines , plusieurs mois peut-être , aux . Madelonnettes (dit le citoyen Dugazon dans sa pièce nouvelle). Ces messieurs , dans le fond de l'âme , et de tout leur cœur, détestent la Révolution, qui contrarie bien un peu leurs intérêts et leurs plaisirs , et n'ont pas tde plus grandes jouissances que quand , les portes bien Fermées, et en présence de ceux de leurs domestiques dont ils sont s\ïr%y assis plusieurs autour d'une table ronde bien servie, ils peuvent tout à loisir, en savourant le marasquin , calomnier les hommes et les choses du nouveau régime, il est à Paris et dans les grandes villes de France quantité d'endroits, qu'on appelait jadis bonnes mcdsons, habitées par des gens de cette espèce , qui gardent le mieux qu'ils peuvent Y incognito y et font tout pour échapper à l'œil du comité de surveillance de leurs sections.
» Mais ils n*ont pu se soustraire à la sagacité du citoyen Dugazon. Cet artiste estimable vient de les produire sur le théâtre de la République , et de les exposer, sans pitié comme sans fiel , au grand jour de la scène, pour que le public en fesse justice, dans une comédie en un acte et en vers, intitulée le Modéré, On a trouvé beaucoup de vérités dans les propos que l'auteur place sur les lèvres de A/. Modérantin. C'est la copie exacte de bien des originaux qui, comme dit le peintre :
Qui n'ont de citoyen, en un mot, que la carte. »
Lundi A novembre, 14 brumaire. — Le 4 novembre 1793, Barère rendit compte des opérations de Saint-Just et Lebas, commissaires près l'armée du Rhin. Ils épuraient les officiers, dont ils dénonçaient le plus grand nombre comme des aristocrates; ils ne faisaient grâce à personne, et répondaient aux propositions de l'ennemi comme de véritables barbares.
«La République française, lui disaient-ils, ne reçoit de » ses ennemis et ne leur envoie que du plomb. »
Voici un de leurs arrêtés auquel la Convention donna son assentiment.
Saint-Just et Lebas arrêtent :
« !• Que tout militaire qui serait trouvé caché dans quelque endroit
(le la ville que ce soit sera fusillé sui^le-champ ; 2* la municîpalitë de Strasbourg fournira une certaine quantité de soi^iers pour les défenseurs de la patrie. Ceux des habitants qui ne se prêteront pas à cette mesure seront regardes comme mauvais citoyens ; 3* il sera Êiit un emprunt de deux millions aux riches pour le soulagement des pauvres et la réparation des fortificationâ ; 4<» il sera créé une commission pour veiller à l'approvisionnement de la place ; 5® les administrateurs qoi n'obtempéreront pas aux réquisitions faites par les agents du gouver> nement seront arrêtés et détenus jusqu'à la paix. »
Dans la séance des Jacobins du 3 novembre, Baudot, qui avait passé quelque temps à Bordeaux avec Ysabeau et Tallien, rendit compte à ses frères de la situation de cette ville. Après avoir beaucoup déclamé sur les crimes de ses habi- . tants, il dit que le gouvernement n'y allait plus qu'à coups de sabre et de guillotine , qu'il n'y avait pas d'autre moyen de régir cette cité aristocrate. Les contre-révolutionnaires fuient, se cachent, ajoutait-il ; tous leurs efforts sont vains; tous éprouveront le sprt réservé aux traîtres.
Mardi 5 novembre ^ 15 brumaire. ' — Quoique l'athéisme fut déjà publiquement professé par plusieurs membres de la Convention et des autorités de Paris, tels, par exemple, que Ghaumette, procureur de la Commune, et Hébert, son substitut, il est cependant vrai de dire que, jusqu'à l'époque dont on parle, on ne l'avait pas encore consacré par des actes publics. Ce furent les commissaires conventionnels daas les départements qui, les premiers, en donnèrent l'exemple.
En fouillant tous les journaux du temps , le premier acte de cette nature qui se présente est signé Laignelot et Le» quinio , en mission à la Rochelle , et lu à la Convention le 5 novembre.
« Nous marchons de miracles en miracles , écrivaient-ils , et bientôt il ne nous restera plus de reg^rct que de n'en plus avoir à faire. Huit bénisseurs du culte catholique et un ministre du culte protestant viennent de se déprêtriser jeudi dernier, jour de la décade, en présence de tout le peuple assemblé dans le temple de la Vérité, ci-devant
NOVEMBRE i79S. 499
TëgliM paroMsialc 4e cette viUe ; ilt ont jitrë de n'ense^ner dëeormaifi que les grands principes de la morale et de U saine philosophie, de prêcher contre toutes Les tyrannies politiques et reli^euscs, et de commencer enfin à montrer aux hommes le âambeau de la raison. Ils ont scellé leur serment en brûlant, dans un vase plein d'encens, leurs lettres de prêtrise. Tout le peuple, les protestants et les catholiques, ont hH le même serment par acclamations ; ils ont jurcf, avec l'oubli de leurs ancsennes superstitions , celui des querellas qui ont si longtemps inondé la terre de sang kunaiii , versé par les rois et les prêtres. Il n'y am*a plus dans cette ville (la Bochelle) qu'une majuière de prêcher la morale, qu'un seul temple, celui de la Vérité ^ qu'un seul dépôt des restes inanimés de l'homme, que la superstition fait revivre pour tourmenter les vivants. Un grand tableau des droits de l'homme va remplacer le tabernacle des ridicules et imbéciles mystères , et plusicMirs autres tableaux porteront ««r les murs l'acte constitutionnel. >
Mercredi 6 novembre, 16 brumaire. — Le 5 novembre, le tribunal révolutionnaire condamna à la peine de mort Marie- Madeleine Coutelet, ouvrière dans une manufacture de chanvre, riite Saint Jacques ^ pour avoir composé des écrits tendant à provoquer l'avilissement des autorités constituées et le rétablissement de la royauté. Cette ouvrière, composant de tels écrits qui méritaient la mort, devait être, à coup sûr, un personnage très-curieux.
Dans la séance de la Convention du même jour, les Jacobins, qui avaient .l'initiative de tous les décrets, vinrent demander que les comptables, dans les diverses places de l'administration , ne fussent plus tenus de fournir de cautionnement pour la sûreté des fonds dont ils seraient dépositaires, les vertus des sans-culottes étant des garants plus sûrs de la remise des deniers publics dans le trésor national que tous les trésors des aristocrates. Quelques jours après, la pétition des Jacobins devint loi.
Dans cette séance , un prêtre qui avait été Génovéfin et curé, vint. solennellement apostasier à la barre de la Cootvention ; il renonça en même temps au traitement qu'il recevait de la nation en sa qualité d'ancien bénéficier.
Ce même jour, Barère fit un immense rapport sur la guerre de la Vendée, la défaite des républicains à Laval , le 5 brumaire, et la marche des insurgés, au nombre de plus de trente mille, au delà de la Loire, emmenant avec eux femmes, enfants et vieillards. Tout son récit est écrit dans ce style dicté par la rage, le fiel et la fureur. Le rapporteur s'en prit H tout le monde de la pertinacité de cette guerre ; mais il oublia de s'en prendre à lui-même.
Dans la séance du 16 , les habitants de la commune de Mennecy, département de Seine-et-Oise, se présentèrent affublés de chapes et d'ornements d'église, en disant qu'ils avaient renoncé à la superstition, et qu'ils n'encenseraient plus d'autres idoles que les bustes de Marat et de Lepelletier, qu'ils avaient mis à la place de^ statues de saint Pierre et de saint Paul. Ils déclarèrent en même temps qu'ils avaient chassé leur curé.
Dans la collection Hennin on trouve des dessins coloriés du temps représentant ces saturnales, qui paraissent avoir fait une vive impression sur Tesprit des contemporains, si on en le nombre de ces dessins.
1 et S novembre y 17 e/ 18 brumaire. — Ce fut leo novembre 1793 que fut condamné à mort l'homme dont les trésors ont fait la Révolution, mais qui n'avait personnellement ni les talents, ni le caractère d'un chef de parti. Il fut un libertin effréné pendant le cours de sa vie, un lâche assassin pendant sa courte carrière politique', et courageux dans ses derniers moments. Quoique le duc d'Orléans méritât peut-être son sort , il est certain qu'il fiit sacrifié par le
^ Ce jugement de Fauteur du Diurnal est d'une injustice manifeste. Le mot le plus vrai sur Philippe d'Orléans est peut-être celui qui a été dit par un de ses ennemis les plus redoutables : « Il serait fort sin^Uer que Philippe d'Orléans ne fût pas de la faction d'Orléans, mais la chos4n'est pas impossible. » (Camille Desmoulins, dans V Histoire des Bri$$oiins.)
tribunal révolutionnaire : telle était Tatrocité de ces jugesbourreaux et de ceux qui les dirigeaient, qu'ils assassinaient même ceux qu^ils auraient pu condamner avec justice. Le duc d'Orléans fut jugé à mort comme Brissotin , et c'étaient les Brissotins qui l'avaient fait arrêter , et Marat qui l'avait défendu. Il fut condamné sur les trois heures du soir, après deux séances de débats, auxquels il lui fut sans doute impossible de rien comprendre. Je l'ai vu traverser les cours et les guichets de la Conciergerie après son jugement ; il était suivi d'une douzaine de gendarmes qui Tentouraient le sabre nu; et je dois dire qu'à sa démarche fiére et assurée, à son air vraiment noble, on l'eût plutôt pris pour un conquérant qui commande à ses soldats que pour un malheureux que des sbires conduisaient au supplice. Il entendit avec sang-froid toutes tes injures qu'on lui adressa depuis la Conciergerie jusqu'à l'échafaud, qui était dressé sur la place Louis XY. On lui donna pour compagnons de son triste voyage un malheureux couvreur de Corbeil , nommé Lesage , et un vieux militaire de soixante-treize ans , nommé Laroque , issu d'une famille noble. Quand ce vénérable vieillard, dont j'ai été à même d'apprécier les vertus, et surtout de reconnaître l'innocence, vit entrer le duc dans le guichet où le bourreau venait tous les jours chercher ses victimes , il lui dit d'une voix forte : Je ne regrette plus la vie, puisque celui qui a perdu mon pays \ reçoit la peine de ses crimes; mais ce qui m'humilie, c'est d'être obligé de mourir sur le même échafaud. Lorsque la charrette fut arrivée devant le Palais-Royal , on la fit arrêter un instant; d'Orléans détourna sans affectation ses regards d'un lieu où il avait passé des jours si agréables et si. fortunés. Arrivé au pied de l'échafaud , il y monta avec la même indifférence, et reçut la mort de sang-froid.
Le premier pas fait dans la carrière de l'athéisme, surtout dans le sein de la Convention nationale, on devait s'attendre qu'il déborderait comme un torrent qui engloutirait tout ce qui pouvait rester de pudeur et de moralité en France.
Le 7 novembre, Ghaumette, un des plus déterminés cory-
phées de ce système, qui, dans le fond, en était plutôt un de rapine que d'irrëlÊgioD , rappela la mémoraUe séance de la Convention où des hoimneB couverts d'habits sacerdotaux, étaient venus apostasier la religion de leurs pères, à la barre d'une assemblée de législateurs. Après avoir entendu toutes les extravagances qu'il plut à Ghaumette de débiter sur cet objet, le conseil général arrêta qu'il serait ouvert un registre sur lequel on inscrirait les noms des citoyens qui voudraient se déprétriser. Ce registre fut destiné aux ministres de tous les cultes.
Le même jour, la superbe châsse de sainte Geneviève fut portée à la Monnaie. Le Moniteur dit à ce sujet que ce transit de la patronne de Paris s'était opéré avec beaucoup de tranquillité.
Une députation de Tannée révolutionnaire se présenta à la Convention avec des caisses d'or et d'argent, fruit de ses pillages et de ses dévastations, qu'elle appelait les amas corrupteurs que faisait l'aristocratie du commerce.
Dans cette même séance, un curé, nommé Parens, déclara qu'il était prêtre, c'est-à-dire charlatan, et qu'il apostasiait le charlatanisme.
Ce fut encore dans la séance du 7 que le département, la municipalité de Paris et des députations de sociétés populaires se présentèrent à la barre, et, par l'organe de Momoro, leur orateur, firent une adresse d'une espèce nouvelle. « Citoyens représentants, dit*il, vous voyez devant vous des frères qui demandent à se régénérer et à redevenir hommes ; vous voyez Tévéque de Paris, ses grands vicaires, et quelques autres prêtres dont la liste voqs sera remise; conduits par la raison, ils viennent se dépouiller du caractère que leur avait donné la superstition. Ce grand exemple sera imité par leurs collègues. C'est ainsi que les fauteurs du despotisme concourent à sa destruction ; c'est ainsi que bientôt la République française n'aura d'autre culte que celui de la liberté, de l'égalité et de l'étemelle vérité; culte qui, grâce k vos immortels travaux, sera bientôt universel . » Gobel, évêqne de Paris, parla .
ensuite; mais il ne dit pas, comme on l'a prétendu, qu'il ç apostasiait sa religion ; il se contenta de dire que ses vicaires * et lui renonçaient à Texercice des fonctions du culte catholique , et ses TÎcaires et lui déposèrent sur le bureau leurs lettres de prêtrise.
Tous les prêtres membres de la Gonrention imitèrent à Fenvt l'exemple que Tenait de leur donner l'évéque de Paris. Toutes ces extravagances furent, à Tordinàire, couvâtes
A la suite de cette pétition , Ghaumette demanda qu'on notât dans le calendrier un jour destiné à la fête de la Raison.
9 ei 10 novembre f 19 ef 20 brumaire. — Dans la séance du 9 novembre 1793, le député Osselin, auteur de la loi sur les émigrés, fut décrété d'accusatiou. Il étak prévenu d'avoir voulu sauver une malheureuse dame, nommée Gharry, à qui Ton prétait des projets de contrC'-révolution, et qu'en même temps on disait être émigrée. Les charmes de la dame Gharry . avaient touché Osselin, tout barbare qu'il était, et il se trouva compromis dans cette afBiire. Ge fut son collègue Dubarran qui lui rendit ce service. Le tribunal révolutionnaire condamna d'abord Osselin aux fers\ et l'envoya àBicétre. Lors des fameuses conspirations des prisons , on le fit passer dans l'une des fournées, et il fut guillotiné.
Dans la séance du 10 novembre, le député Sieyés, qui était aussi prêtre, vint, à l'imitation de ses collègues revêtus du même caractère , abjurer ce que ces prêtres eux-mêmes qualifiaient de charlatanisme et d'erreurs. «Quoique j'aie dé- » posé, disait-il, depuis un grand nombre d'années, tout ca- » ractère ecclésiastique, et qu'à cet égard ma profession de » foi soit ancienne et bien connue, qu'il me soit permis de » profiter de la nouvelle, occasion qui se présente pour dé- » clarer encore, et cent fois s'il le faut, que je ne connais
^ On trouvera tout an long l'histoire d'Osselin et de madame Gharry à la date des événements du k décembre 1793.
» d'autre culte que celui de la liberté et de Végalitë, d'autre u religion que l'amour de rhumanitë et de la patrie*. » Le reste du discours de Sieyès n'est qu'une amplification de ce qu'on vient de lire. La Convention, qui attachait ou qui voulait paraître attacher beaucoqp d'importance aux opinions de ce députe, décréta que sa déclaration serait insérée au procès-verbal. — Quelques-uns des conventionnels qui avaient contribué avec tant d'ardeur à faire assassiner leurs collègues ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il pourrait bien leur en arriver autant. Chabot, Thuriot et Bazire, qui jusqu'alors avaient été les plus enragés de la Montagne, réclamèrent contre la facilité avec laquelle on jetait un député dans les fers. Soit qu'il prévit ou non le sort qui l'attendait, Bazire rappela les discussions solennelles qui avaient eu lieu à l'Assemblf^e constituante sur l'inviolabilité de la représentation nationale; lui qui avait montré tant d'acharnement pour taire traîner ses collègues à l'échafaud. Mais comme il s'agissait de son intérêt particulier, il ne voulait se ressouvenir que de ce qui pouvait lui être utile. Tout ce que Chabot et lui purent obtenir dans cette discussion, fut de faire décréter en principe que désormais aucun député ne pourrait être arrêté sans avoir auparavant été entendu.
Lundi 11 novembre, 21 brumaire. — Dans la séance du 10, le département, par l'organe de Dufourni, fit une courte pétition dont les termes sont précieux. « La raison humaine est » enfin régénérée , dit-il ; le fanatisme et la superstition ont » disparu; la raison seule a des autels. Vous avez décrété
^ Beaulieu, dans son Essai sur la révolution, complète la citation qu'il avait faite dans le Diumal. L*abbé Sieyès avait ajouté : « J'ai vécu victime de la superstition ; jamais je n*en ai été Tapôtre et l'instrument; j*ai souffert de l'erreur des autres, personne n'a souffert de la mienne ; nul homme sur la terre ne peut dire avoir été trompé par moi. Plusieurs m'ont dû d'avoir ouvert les yeux à la vérité. Au moment où ma raison se dégagea, Maine des tristes préjugés dont on l'avait torturée , l'énergie de l'insurrection entra dans mon cœur; depuis cet instant, si j'ai été retenu clans les chaînes sacerdotales, c'est par la même force qui comprimait les hommes libres dans les chaînes royales... » (Beaulieu, t. V, p. 242.)
» que la ci-devaDt église métropolitaine de Paris serait doré- V navant consacrée à la Raison. Nous y célébrerons une fête » en l'honneur de cette divinité ; le peuple vous y attend : î» la présence de la Convention entière y est nécessaire, afin » que cette fête ne soit pas un acte partiel , mais le résultat » du vœu de la nation. »
Le même jour, un détachement de l'armée révolutionnaire parut dans la salle ; les uns portaient des piques, et au bout de leurs piques des ornements d'église; d'autres avaient recouvert leur uniforme de chasubles et de chapes. Ils annoncèrent ensuite avoir arrêté cent prêtres dans le seul département de l'Oise. Nous les avons renfermés à Chantilly, disaient-ils, où ils ont le temps de lire leur bréviaire. Vous voyez sur nous une partie des dépouilles de Tévêque de Senlis. Là, nous avons pris 162 marcs d'argent, ici 320. Les cloches sont tombées partout où nous avons passé. Nous vous demandons, citoyens, la permission de danser devant vous la carmagnole autour de ces brimborions. — La pétition fut décrétée, la carmagnole exécutée au milieu des acclamations et des applaudissements des législateurs et des tribunes.
Ge fut dans la journée du 10 que fut célébrée cette ridicule fête de la Raison , qui sans doute fournira un jour plus d'un sujet de comédie. Les musiciens et les plus célèbres artistes de Paris avaient été obligés de concourir à cette farce, sous peine d'être déclarés suspects. La divinité RAISON, représentée par la citoyenne Maillard, célèbre actrice de l'Opéra, était portée par quatre hommes, sur un fauteuil entouré de guirlandes de chêne. Elle avait un bonnet rouge sur la tête, un manteau bleu sur les épaules; elle s'appuyait sur une pique ; et déjeunes femmes vêtues de blanc, ceintes d'un ruban tricolore , la tête ornée de fleurs , marchaient devant elle. Le cortège qui suivait était composé d'une multitude d'hommes coiffés comme leur déesse. Tous ces individus, des membres de la Convention eux-mêmes, faisaient retentir les airs de leurs chants et de leurs cris ; la musique jouait : Ça ira , le Chant du départ et la Marseillaise. Cette proces-
sion parcoomt toutes les mes , et ceux qui la composaient furent tenir leur sa{)bat dans Péglise de Notre-Dame.
Yoici le récit que Prudhomme a donné de cette ftte mémorable dans l'histoire de la démag^ogie.
Fête de la Raison.
« Pour célébrer ce triomphe de la raison trop longtemps attendu, le département et la commune de Paris statuèrent qu*il y aurait trois jours après, c'est-à-dire le décadi suivant, une féte patriotique dans la ci-devant église métropolitaine de Paris. Un peuple immense s'y rendit. On y avait élevé an temple d'une architecture simple, majestueuse, sur la Êiçade duquel on lisait ces mots : A la phUosçphie, On avait orné l'entrée de ce temple des bustes des philosophes <pii ont le plus contribué à Tavénement de la Révolution actuelle par leurs lumières. Le temple sacré était élevé sur la cime d'une montagne. Vers le milieu, sur un rocher, on voyait briller le flambeau de la Vérité. Tontes les autorités constituées s'étaient rendues dans ce sanctuaire. La seule force armée n'y était point, et le commandant général dans son ordre du jour fH^vint ceux qui Taraient remarqué que les armes ne\ conviennent que dans les combats , et non là où des frères se rassemblent pour se laver enfin de tous les gothiques préjugés, et goûter dans la joie d'une âme satisfaite les douceui*s de l'égalité.
» Cette cérémonie n'avait rien qui ressemblât à ces momeries grcc- . ques ou latines ; aussi allait-elle directement à l'âme. Les instruments ne rugissaient point comme les serpents des églises. Une musique républicaine, placée au pied de la montagne, exécutait en langue vulgaire l'hymne que le peuple entendait d'autant mieux qu'il exprimait des vérités naturelles et non des louanges mystiques et chimériques. Pendant cette musique majestueuse, on voyait deux rangées de jeunes filles, vêtues de blanc, et couronnées de chêne, descendre et traverser la montagne, un flambeau à la main, pois remonter dans la même direction sur la montagne. La Liberté , représentée par une belle femme, sortait alors du temple de la Philosophie et venait, sur un siège de verdure , recevoir les hommages des républicains et des républicaines, qui chantaient un hymne en son honneur, en lui tcnr dant les bras. La Liberté descendait ensuite pour rentrer dans le temple , s'arrêta nt avant d'y entrer, et se tournant pom* jeter encore un regard de bienfaisance sur ses amis. Aussitôt qu'elle fat rentrée,
NOVEMBRE i7M. d07
FenthoosiasiM édaU par, des cbanU d' allégresse et par des aenaenU de ne jamais cesser de lui être fidèles.
» La Conyention nationale n'ayant pu assister à cette cérémonie le matin, elle fat recommencée le soir en sa présence.
» On ne s'aperçut point, comme Ton Toit, du peu de temps qu'il y eut entre la beUe séance de la Convention, où le Ànatisme fut atterré , et le jour où l'on célébra cette grande et étemelle victoire ; tout fat ordonné à propos , et l'on doit remarquer surtout cette attention que l'on eût employé pour représenter la Liberté une femme vivante et non point une statue. On voulut dès le premier instant déshabituer les esprits de toute espèce d'idolâtrie ; on se garda bien de mettre à la place du saint-sacrement un simulacre inanimé de la Liberté , parce que des esprits grossiers auraient pu s'y méprendre , et à la place du dieu pain substituer un dieu de pierre; il ne faut plus de superstition aux hommes ; si nous renversons les cultes trompeurs, ce n'est pas pour les tromper par d'autres , pour leur présenter des objets qui puissent égarer leur imagination et leur cœur , et cette femme vivante , malgré tous les charmes qui l'eaibellissaient, ne pouvait pas être déifiée par les ignorants comme l'eût été une statue de pierre
n Mais une marche plus brillante encore , une fête plus imposante , est celle qui se continue depuis plus de quinze jours et qui ne sera terminée sans doute de sitôt, c'est cette ofifrande unanime de tout l'or, de toute l'argenterie, de tous les ornements des églises. Chaque section se fait un honneur d'aller déposer sur l'autel de la pairie les dépouilles opimcs de la superstition, et la Convention ne sait ce qu'elle a le plus à admirer, ou la magnificence des dons ou le zèle du patriotisme. Des communes voisines de Paris grossissent à l'envi ce beau cortège , et déjà tout le département de Paris est décatholisé. Qui pourrait compter les immenses richesses de Brunoî et de Franciade , ci-devant Saint-Denis, tout ce pompeux amas de hochets ridicules qu'avait enfouis dans les éghses la stupidité de nos pères , à laquelle néanmoins on pardonne en riant lorsqu'on voit tous les trésors qu'ils ont réservés à nos besoins. Jamais ils n'avaient songé, il est vrai, à leur donner une si glorieuse destination , mais il appartient aux en- £aints de réparer les torts de leurs pères, et les Français d'aujoui^ d'hui redressent bien ceux de leurs aïeux. Le seul reproche qu'on pourrait nous faire peut-être, c'est de ne point accompagner nos offrandes avec dignité y de cette majesté qui doit présider aux sacrifices de la Raison. Comment ces hommes qui vouent au mépris la superstition et les attributs osent-ils endosser le ridicule costume des préires en
(!érëmonie , nous rappeler les mascarades 'du carnaval, en s'aflublaut d'une chape, d'une dalmatique, d'une chasuble, et singer tout en faisant l'enterrement du cler(]^c? Il faut l'avouer, le peuple est déjà si avancé , ses idées sont si mûres , qu'un rire prolongé en éclats suit souvent pendant plusieurs lieues ces £airces grotesques , mais certes le peuple se montrerait bien plus grand encore s'il ne déshonorait pas ainsi ses épaules avec les livrées de la superstition, s'il dédaignait d'y toucher, et de se souiller d'un spectacle qui lui rappelle de vieilles erreurs. S'il réfléchissait plus profondément à cet aspect, il ne pourrait contenir son indignation en songeant que c'étaient avec ces misérables comédies que le despotisme tendait ses filets ; et que tous ces ornements confus d'or, d'argent et de soie cachaient un des meilleurs amis, un des plus adroits suppôts du despotisme. »• (Prudhomme, Révolutions de Paris, t. XVII, p. 214 et suiv.)
A côté du burlesque, rentbousîasrae; à côU^ du ndîcule le grandiose; à côté de la saturnale, l'inspiration poétique. — C'est l'éternel contraste que présente la Révolution française.
Nous reproduisons l'hymne de Joseph-Marie Ghénier qui fut chanté à l'inauguration du temple de la Raison, dans la ci-devant métropole de Paris.