A LA LIBERTÉ
Musique de Gossec.
Descends, 6 LibtM'Ié! fille de la Nature; Le peuple a reconquis son pouvoir immortel. Sur les pompeux débris de l'antique imposture, Ses mains relèvent ton autel.
Venez , vainqueurs des rois , l'Europe vous contemple ; Venez, sur les faux dieux étendez vos succès; Toi, sainte Liberté, viens habiter ce temple. Sois la déesse des Français.
Ton aspect réjouit le mont le plus sauvage. Au milieu des rochers enfante les moissons; Embelli par tes mains, le plus affreux rivage Rit, environné de glaçons.
Tu doubles les plaisirs , les vertus , le génie ; L'homme est toujours vainqueur sous tes saints étendards; Avant de te connaître, il ignore la vie; Il est créé par tes regards.
Au peuple .souverain tous les rois font la (guerre; Qu'à tes pieds, ô déesse! ils tombent désormais; Bientôt sur le cercueil des tyrans de la terre Les peuples vont jurer la paix.
GueiTiers libérateurs, race puissante et brave. Armés d'un glaive humain, sanctifiez rellFi^oi; Terrassé par vos coups, que le dernier esclave Suive au tombeau le dernier roi î
Mardi 12 novembre , 22 brumaire. — Ce fut le 11 novembre 1793 que fut exécuté l'illustre et malheureux Bailly, maire de Paris dans les premiers temps de la Révolution. Il mourut en philosophe, après avoir vécu en grand homme. Littérateur des plus distingués, savant du premier rang, il avait toutes les qualités douces et aimables qui font chérir les hommes ; sa plus grande faute est de s'être mêlé des affaires publiques. Il était né pour éclairer sa patrie du fond de son cabinet. Il fut assassiné pour l'avoir voulu servir. Il n'est pas d'humiliation, pas de vexation qu'on ne lui ait fait essuyer avant de lui arracher la vie. On le traîna au Champ de Mars, où l'on supposait qu'il avait fait égorger les patriotes ; il y fut poursuivi par une troupe de bandits payés pour l'injurier. Gomme il tombait une pluie extrêmement froide, à laquelle il fut exposé presque nu pendant plus de deux heures, cet infortuné tremblait de tous ses membres : Tu trembles, Bailly ! lui dit un des scélérats qui le suivaient. Mon ami, c'est de froid, répondit-il d'une voix tranquille. . '
Par un raffinement de cruauté , on avait fait conduire la guillotine devant lui au Champ de Mars; avec lui on la reconduisit sur le bord de la Seine, où il fut exécuté; de sorte* que pendant plus de deux heures il eut sous les yeux l'instrument de son supplice, avant d'en être frappé.
Il avait été décrété, dans la séance du 10, que désormais les membres de la Convention ne pourraient être mis en accusation sans avoir été entendus. Dans celle du 12, Barère fit rapporter ce décret, par la raison, disait-il, que des débats
de cette nature ne pouvaient avoir liea qu'en présence du tribunal.
Le même jour, les habitants de Saint-Denis vinrent faire hommage à la Convention des ornements de leurs opulentes églises ; ceux chargés de présenter cette offrande étaient couverts de chasubles, de surplis et d*autres ornements de cette nature ; on avait même affublé un âne d'habits sacerdotaux. Des pétitionnaires buvaient tour à tour dans des calices et des ciboires, en proférant des imprécations.
Mercredi 13 novembre, 23 brumaire. — Le 13 novembre, la Convention, qui, malgré les dons qu'on lui faisait, n'avait jamais assez d'argent, décréta, sur la proposition de Vadier, que tout l'or et l'argent monnoyé ou non monnoyé, les diamants, les bijoux, enfin tous les objets précieux qu'on aurait découverts dans l'intérieur des murs , sous les pavés ou ailleurs, seraient dévolus à la République. Il fut décrété en même temps que le dénonciateur qui aurait indiqué de semblables cachettes aurait le vingtième de leur valeur en assignats.
Le même jour, les Jacobins vinrent demander, par Torgane de Dufoumi : 1" Que la Convention maintint l'égalité qu'elle avait décrétée, en livrant au tribunal révolutionnaire les grands coupables et leurs complices ; — 2" la continuation des mesures révolutionnaires dans toutes leurs rigueurs, et en conséquence, d'attribuer au Comité de sûreté générale la plénitude des pouvoirs dont la Convention était elle-même investie; — 3"* de réprimer tout membre qui oserait, par la témérité de ses propositions, dégrader la liberté publique, en disant calomnieusement que le tribunal révolutionnaire était une boucherie ; de punir aussi quiconque voudrait former un nouveau côté droit * ; — 4^ de retirer Texception
^ Ceci était dirigé contre Bazire et Chabot, qui avaient dit qu*il aillait dans une assemblée un parti d'opposition, sans lequel il ne pouvait y avoir de liberté publique. (Note du Diumal.)
décrétée eo faveur des députés susceptibles d'être accusés ou arrêtés.
La motion des frères jacobins fiit accueillie par les plus vives acclamations, et tout ce qu'ils demandaient ne fut que trop rigoureusement exécuté.
Jeudi 14 novembre, 24 brumaire, — Le 14 novembre, le cadavre de Marat fut encore le sujet des délibérations de TAssemblée nationale : ce fut David qui réveilla son attention sur les restes de cet énergumène. Citoyens, disait-il, le peuple redemandait son ami , sa voix désolée se faisait entendre ; il provoquait mon art ; il voulait revoir les traits de son ami fidèle. David, saisis tes pinceaux, s'écriait-il, venge notre ami, venge Marat, que ses ennemis vaincus pâlissent encore en voyant ses traits défigurés. Accourez tous, la mère, la veuve, l'orpbelin, le soldat opprimés, vous tous qu'il a défendus au péril de sa vie, approchez et contemplez votre ami. £t toi, Marat, du fond de ton tombeau, tes cendres se réjouiront; tu ne regretteras plus ta dépouille mortelle*.
Le député David termina ce galimatias en demandant que les honneurs du Panthéon fussent décernés au divin Marat.
Romme appuya cette proposition, et demanda, en outre, que les tableaux de Marat et de Lepelletier fussent gravés et distribués au nombre de mille".
Toutes ces propositions furent décrétées par acclamation : et par une exception que Marat avait si bien méritée , il fiit dérogé, conformément à une proposition de Charlier, au décret portant que nul ne pourrait obtenir les honneurs du Panthéon que vingt ans après sa mort.
Vendredi 15 novembre^ 25 brumaire. — Le 15 novembre, M. de Gussy, député à l'Assemblée constituante, et qui,
^ Et David met sous les yeux de la Convention Timage de* Marat expirant dans sa baifrnoxre, le plus saisissant, le plus énergique de ses ouvrages.
^ La gravure de Lepelletier n^a pas été terminée. Les épreuves de la pUnche brisée sont d*one extrême rareté.
malheureusement pour lui, avait encore été nommé à la Convention nationale, fut mis à mort comme fédéraliste; il avait été mis hors la loi pour s'être soustrait à ses bourreaux. M. de Gussy avait beaucoup de connaissances dans la composition et la fabrication des monnaies; ce fut lui qui, dans l'Assemblée constituante , fit presque tous les rapports sur cette matière : mais comme pendant le règne de la Convention on ne fit que de la monnaie de papier, ses connaissances furent inutiles. — Gilbert-Devoisins, ancien président à mortier au parlement de Paris, fiit condamné à la même peine, le même jour et de la même manière, pour sa prétendue émigration. La vérité est que ce magistrat', aussi vertueux qu'estimable sous tous les rapports , n'était pas dans le cas de la loi sur Témigration ; mais il avait une fortune considérable, et il fallait un prétexte quelconque pour s'en emparer.
Dans la séance de la Convention de ce jour, toutes les loteries furent supprimées , sur la pétition du conseil de la Commune , ou plutôt de Chaumette , pour cause d'immoralité.
Ce fut dans cette séance qu'on reçut une lettre deLegendre, en mission à Rouen , annonçant qu'on avait trouvé , à trois lieues de celte ville, le cadavre de l' ex-ministre Roland, qui , disait-il , s'était rendu justice en se donnant lui-même la mort.
Samedi 16 novembre , 26 brumaire. — Le 10 novembre 1793, Fouché de Nantes et Collot-d'Herbois écrivaient de Lyon une lettre reçue le 15, dont voici l'extrait :
« L'ombre de Châlier est satisfaite ; ceux qui dictèrent Tairêt atroce de son supplice sont frappés de la foudre ; et ses précieux restes, rclif^ieusement recueillis par les républicains, viennent d'être portés en tiiomphe dans toutes les rues de Gommune-Afiranchie ; c'est au milieu même de la place où ce martyr intrépide fut immolé â la rage olFrénée de ses bourreaux que ses cendres ont été exposées à la vénération publique et à la religion du patriotisme.
» Aux sentiments profonds et énergiques qui remplissaient toutes
les âmes a succédé un sentiment plus doux, plus touchant ; des larmes ont coulé de tous les yeux à lu vue de la colombe qui Tavait accompagné et consolé dans son affreuse prison, et qui semblait (yémir auprès de son simulacre '. Tous les cœurs se sont dilatés; le silence de La douleur a été interrompu par des cris mille fois répétés : Venfjeance ! vengeance !
■ Nous le jurons, le peuple sera vengé ; notre courage sévère répondi-a à sa juste impatience : le sol qui fut rougi du sang des patriotes sera bouleversé; tout ce que le vice et le crime avaient élevé sera anéanti ; et sur les débris de cette ville superbe et rebelle , qui fut assez corrompue pour demander un maîti^e , le voyageur veiTa avec satisfaction quelques monuments simples élevés à la mémoire des amis de la liberté, et des chaumières éparses que- les amis de l'égalité .s'empresseront de venir habiter pour y vivre des heureux bien£iits de la nature. »
Quel horrible mélange de philosophisme et de barbarie! On a beau fouiller dans la poussière des tyrans, il est impossible de rien trouver qui ressemble à ce galimatias horrible : et tout cela était Teffet de la vengeance d'un comédien sifflé sur le théâtre de Lyon, et de l'irascibilité d'un moine !
Ce jour-là, six sections de Paris vinrent déclarer au conseil de la Commune que, déchirant le voile de l'erreur, elles avaient renoncé à tout autre culte que celui de la liberté.
Le 16, le général Houchard fut guillotiné sur la place de la Révolution : c'était un brave soldat qui aurait dû rester à sa place ; il fut sacriBé comme la plupart des chefs de l'armée, pour avoir répugné à l'exécution de toutes les barbaries qui se commettaient alors. — Le même jour, la Convention, approuvant un arrêté de Levasseur, pris contre de malheureux suspects détenus dans le château de Chantilly, décréta que la nourriture des personnes renfermées serait simple et frugale, et la même pour tous, le riche payant pour le pauvre.
17 et 18 novembre j 27 et 28 brumaire. — Le 17 novembre
1 Quelles ruses ces brigands employaient pour en imposer à la crédulité populaire ; le parti qu'ils en ont su tirer prouve qu'elles étaient encore plus atroces qu'extravagantes et ridicules. (Note du Diurnal.)
1793, Robespierre fit un rapport sur la situation de F Europe, relativement à la République française. 11 n'est guère possible de comprendre quelque chose à cet amphigouri , où l'on trouve presque toujours à côté d'une réflexion sensée la pensée la plus extravagante et la plus absurde. Dans ce rapport, les Etats-Unis de F Amérique, les Suisses et toutes les nations qui étaient supposées alliées de la France, étaient traitées avec beaucoup d'égards. La Convention décréta que le discours de Robespierre serait imprimé dans toutes les langues, et envoyé dans toutes les parties de l'Europe.
Le soir, une députation de femmes coiffées de bonnets rouges se présenta au conseil de la Commune : quelque révolutionnaire que fût cette assemblée, elle ne voulut pas recevoir une pareille mascarade. Chaumette, dans cette occasion , s'exprima avec beaucoup de décence sur les devoirs et les droits des femmes, et cette troupe dévergondée fut honteusement congédiée.
Le Prussien Ânacharsis Clootz, parlant toujours au nom de la république universelle, fit un long discours, dans lequel il s'efforça de prouver qu'il n'y avait pas de Dieu : « Je » dois, disait-il, à mes voyages continuels , à mon cosmopo- » litisme indépendant d'avoir échappé à la vengeance des » tyrans sacrés et profanes; j'étais à Rome quand on voulait » m'incarcérer à Paris ; j'étais à Londres quand on voulait M me brûler à Lisbonne. C'est en faisant la navette d'un bout » de l'Europe à l'autre que j'ai échappé aux sbires, aux al- » guazils, à tous les maîtres et à tous les valets... Et moi » aussi j'ai eu l'ingratitude d'abandonner mon pays natal, » pour ne songer qu'à la république universelle , si toutefois » c'est oublier son pays natal que de propager les lumières » dans le chef-lieu du globe. Quoi qu'il en soit, mes émigra- » tions cessèrent quand l'émigration des scélérats commença. » Paris régénéré était le poste de l' Orateur du genre humain, n et je ne l'ai pas quitté depuis 1789. C'est alors que je redou- » biais de zèle contre les prétendus souverains de la terre et » du ciel ; je préchais hautement qu'il n'y avait pas d'autre
» dieu que la nature, d* autre souverain que le genre humain, » 'le peuple dieu. Le peuple se sufRt à lui-même : il est tou- j » jours debout, la nature ne s'ag;enouille point, » etc. Après / avoir continué quelque temps sur ce ton, Clootz fit hommage à la Convention d'un ouvrage rédigé dans les principes qu'il venait d'établir ; il était intitulé : La Certitude des preuves du mahomélisme, et la Convention rendit le décret qu'on va lire :
« Anacharsis Clootz , député à la Convention , ayant fait » hommage d'un de ses ouvrages, intitulé : La Certitude des » preuves du mahométisme , ouvrage qui constate la nullité » de toutes les religions, l'Assemblée accepte cet hommage, . » en ordonne la mention honorable, l'insertion au bulletin, » et l'envoi dans tous les départements. La Convention ren- » voie au surplus à son Comité de salut public la proposition, » faite par le même membre, d'ériger une statue à Jean » Messier, curé d'Etrepigny, en Champagne, le premier qui » ait eu le courage et la bonne foi d'abjurer les erreurs » religieuses. »
Ce fut encore le 17 novembre 1793 que David fit décréter l'érection d'un monument consacré au peuple, et basé sur les ruines de la superstition et de la tyrannie. Ce monument devait être placé à la pointe occidentale de l'Ile de Paris.
Dans le lieu des séances des sections on affichait des placards où on lisait le décalogue républicain que nous reproduisons, d'après un placard conservé dans la collection Hennin :
Les six commandements de la Liberté,