‹ La démagogie en 1793 a ParisChapitre 44 sur 47 · LES AMOURS D UNE CI-DEVANT' MARQUISE ET D UN DEPUTK MONTAGNARD · texte numérisé non relu

LES AMOURS D UNE CI-DEVANT' MARQUISE ET D UN DEPUTK MONTAGNARD

Histoire de madame Char ry et cFOsselin. Nous nous sommes borné jusqu'ici à suivre dans sa marche le char de la démagogie, sans nous occuper beaucoup des victimes

* C*est le 4 décembre que la Conventioa vota le décret sur le gouvernement provisoire rendu sur le rapport de Billaud-Varennes. Au commencement de notre volume sur 1794, nous donnerons le décret, ainsi que le tableau complet de l'organisation des comités et du gouvernement conventionnel de plus en plus dirigé et absorbé par le Comité de salut public.

qu'il a écrasées. Qu'on nous permette, pour que ce tableau des œuvres de la dénja(jo{jie ne reste pas trop incomplet, de nous arrêter sur quelques-unes de ces misères et de ces souffrances individuelles. Nous laisserons de côté les victimes qui, à l'honneur de Tespèco Inimainc, soutenues par la pureté de leur vie ei l'énerçie de leur foi politique ou religieuse, ont subi le supplice avec un stoïque courage. Nous choisirons, parmi celles qui ont peut-être le pins souffert, deux pauvres créatures inoffensives, amollies par toutes les faiblesses du cœur et des sens, madame la marquise de Charry et madame la comtesse du Barry. L'histoire de leur procès est un spectacle lamentable, mais inslmctif : d'un côté, les désordres, la dépravation de mœurs qui avaient provoqué la tempête de la Révolution; de l'autre, la violence, riniquitr des uiovens employés par la justice démagogique et leurs effroyables conséquences. Si nous avions mis en scène des femmes parfaitement pures, on pourrait nous reprocher de les avoir choisies pour rendre les -bourreaux odieux. Cessent- ils de Têtre parce que les victiines sont une femme galante et la courtisane d'un roi? La mort qui les a frappées dans toute vson horreur paraîtrait-elle en rapport avec une vie maculée des fautes de leur libertinage? Peut-on ne pas détester la rigueur atroce de la pénalité et surtout la pratique judiciaire, la délation honorée, les trahisons les plus infèmes converties en actes de vertu civique? Et si celles dont, dans ce livre, nous racontons le procès paraissent dignes de toute pitié, que dire des autres?...

L'histoire de madame Charry nous a été transmise par Bailleul, un des compagnons de captivité de cette légère et charmante femme.

u Qui ne se souvient pas d'Osselia^ député de Paris, célèbre par ses rapports avec les émigrés *?

' OKselin avait eu une jeunesse assez orageuse, puisque le corps des notaires avait refuse de l'admettre dans son sein. Il en devint l'ennemi juré, se jeta dans le mouvement de la Révolution, fut nommé membre du tribunal chai-gé, après le 10 août, de poursuivre les royalistes auxquels on prétendait faire remonter la responsabilité de cette journée, et se montra moins cruel que plusieurs de ses collègues. Nommé député de Paris à la Convention , il avait été porté au Comité de sûreté générale et chargé du rapport de la loi oc Mitre les émigrés.

» Ce fut une sorte de joie, un peu malicieuse à la vérité, quand on sut qu'Osselin, le patriote et très- patriote Osselin, venait d'entrer à la Conciergerie. Les brocards ne lui furent pas épargnés, mais le tout sans humeur. Cependant dans une chambre où il s'était indiscrètement présenté, on le pria de n'y point remettre le- pied, sous peine d'éprouver des choses désagréables.

» Il était le premier de cette espèce qui eût été mis en prison. Il avait été amené pendant la jiiiit : ce fut la nouvelle des prisonniers à leur réveil. Osselin est ici! As-tu vu Osselin? Va donc voir Osselin, Ce n'était pas seulement sa personne qu'on allait voir; mais il avait apporté avec lui une belle couverture en coton, une belle couverture en laine fine, tricotée, un beau couvre-pied soie bleu-ciel , g[arni d'édredon ; le couvre-pied surtout faisait le plus (jrand effet, un effet surprenant au milieu des lits de sançle, g^amis de simples couvertures de grosse laine; et les curieux de se succéder pour voir Osselin et son couvrepied, et les plaisanteries d'aller leur train. On était donc tout occupé d'Osselin et de ses couvertures, lorsque l'on vit entrer une grande belle femme; tous les yeux se portèrent sur elle; les mauvaises plaisanteries cessèrent et se changèrent en une curiosité mêlée d'intérêt. On voulut savoir bien vite qui elle était, par quel malheur elle entrait à la Conciergerie.

n On connaissait bien un peu l'affaire d'Osselin par les papiers publics; on savait qu'il était question de liaisons avec une émigrécy mais on n'en savait pas davantage. Enfin, on apprit bientôt que cette dame était la ci-devant marquise de Charry'.

n L'histoire de cette- femme, aussi intéressante qu'elle fut malheureuse, est vraiment déplorable. Tout se réunit pour l'accabler; la perfidie, la lâcheté et une fatalité dont il est toujours impossible de rendre compte.

1 Chariotte-Félicité do Luppé , épouse du marquis de Cliarry , ci-devaut major du régiment de Lorraine, dont elle était séparée depuis quatre ans et demi. Madame Ckarry était née à Versailles et avait alors vingt-six ans. Elle recevait de son mari, dont elle n*avait pas d*enfant, une pension de quinze cents livres. Voici son signalement, donné par le bourgmestre d'Enghien (Hainaut) : taille, cinq pieds deux pouces; embonpoint, assez; cheveux, châtains; yeux, hntns; bouche, grande; nez, retroussé.

n On cherche à s'attendrir par des aventures chimériques, par les imitations du théâtre. Que l'on contemple donc une femme jeune, belle, remplie de (jrâccs, d'esprit, parée enfin de tons les attraits qui embellissent son sexe, condamnée à mourir sur un échafaud, à la fleur de son à(je, portant pendant quatre mois dans une affreuse prison le Irait qui Ta frappée, frémissant d'horreur au premier bruit qu'elle entend; croyant chaque fois qu'on touche à la porte, que c'est la mort qui vient la saisir, et que l'on dise si l'imagfination eût jamais pu rencontrer rien de plus déchirant.

n Madame Charry était à Bruxelles . lorsque le délai accordé aux émigrés par la loi de 1792 expira. Il y a ici quelques détails intéressants, mais je ne puis ihe les rappeler; seulement il me souvient qu'elle a assuré à un de ses amis qu'elle n'avait pas été à Bruxelles dans l'intention d'émig^rer, mais seulement pour revoir quelques personnes de sa connaissance^ et surtout pour tâcher de faire réussir un mariage projeté de son frère avec une veuve de ce pays. Bref, elle rentra quelques jours après le délai fatal, elle était bien éloignée d'en convenir tout haut, elle avait au contraire arrangé ses papiers de manière à sauver les apparences.

n Cependant elle avait des inquiétudes; pour les calmer, elle ne trouva rien plus à propos que de donner une entière confiance à celui qui paraissait tenir les destinées des émigrés dans sa main. Il est étonnant qu'avec autant de pénétration qu^elle en avait, elle n'eût pas mieux apprécié le personnage : il est vrai qu'il lui paraissait tout-puissant, de plus il en devint amoureux *. Cette romance très-connue, sur laquelle Plantadea £iit

* Voici, extraits de Tacte, d'accusation qui motiva le décret de la Convention contre Osselin, quelques rensei^ements sur TafFaire telle qu'elle fut présentée aux juges; telle, il faut le dire, que la présentent les dépositions des témoins : « Madame Charry, émigrée de France en 1701, y rentra dans les premiers jours de mai 1792, mais elle fut pour émigrer une seconde fois en janvier 1793. Deux mois après, elle i*evînt encore dans sa patrie, accompagnée d*un individu qu'elle disait être son domestique. Diverses circonstances tendent au contraire à établir que l'individu dont il s'agit était un émigré nommé Pontcarré. » Des commissaires se tran^por^ tèrent chez la femme Charry, dénoncée comme suspecte, dans la nuit du !*'■' mai ; ils rencontrèrent au premier étage Osselin et à l'entresol un individu se disant Renaud. Le lendemain, Renaud avait disparu. Le 4 mai, madame Charry fut interrogée au département do police. Malgré ses aveux.

un air si joli *, fut faite par Osselîn pour madame Gharry ; elle put donc, d'après l'empire qu'elle exerçait sur lui, ne prendre aucunes inquiétudes, ni de son caractère ni du rôle qu'il avait joué jusque-là '.

Te bien aimer, ô ma chère Zélie,

Est pour toujours le charme de mon cœur,

Et désormais tout m'attache à la vîc

Si mon amour suffit à ton bonheur.

Pour apaiser le feu qui me dévore, Ce feu divin qui va me consumer, O ma Zélie ! à I*amant qui t*adore Donne un regard, un soupir, un baiser.

Va, ne crains pas d'abandonner ton âme Au sentiment que je veux t'inspirer; Rien ne plait tant qu'une amoureuse flamme, Rien n'est plus doux que le plaisir d'aimer.

» Il l'aurait sûrement défendue tant qu'il n'aurait eu rien à craindre pour son compte; mais je ne sais à laquelle des puissances du jour il avait eu le malheur de déplaire '; on scrute sa conduite, on découvre ses liaisons avec une femme que l'on traite sur-le-champ d'émisée; il est effrayé, il la fait chang^er de nom^, et l'envoie chez un sien frère, prêtre, curé dans les

les administrateurs rendirent à l'accusée la liberté, sous le cautionnement de la Gardie, se disant maréchal de camp, et du député Osselin. Quelques jours après, elle allait se réfugier chez le curé de Saint-Aubin. Par suite de ces actes, les administrateurs de police Soulès et Froidure, le député Osselin, la femme Charry, étaient envoyés au Tribunal révolutionnaire, ainsi que Grivelet, concierge du prince d'Arembeig, Deliége, âgé de vingtcinq ans, sans état; Desplaces, Lagardie, Soulès, Froidure, le curé Osselin, accusés de complicité. Tous furent acquittés, k l'exception de madame Charry et d'Osselin.

' L'air de Plantade est admirable de tendresse passionnée et d'élan vrai. C'est de la bonne musique qui va vibrer au fond du cœur humain, parce qu'elle en est sortie.

3 Les contemporains parlent d'Osselin comme d'un homme de plaisir, qui ne manquait pas d'une certaine sensibilité. Dans sa liaison avec madame Charry, les sens eurent plus d'empire que le cœur, il est permis de le croire, et le jetèrent dans une situation dont mieux que personne il devait connaître les périls, — beau thème pour l'auteur d'un Àhnav&ch de* bizarreries humaines.

3 La Biographie universelle nomme Robespierre.

^ Elle s'appelait madame Petit. Elle eut, sous ce nom, quelques relations avec Danton, qui fut appelé à déposer comme témoin dans l'affaire; elle habita mémo, je crois, chez lui.

environs de Versailles. On découvre encore sa retraite, on se. dispose à la dénoncer au département de Seine-et^ise. Osselin en est prévenu, il court à l'administration du département, el là, brisant F idole qu'il avait adorée, il fait une déclaration entortillée, qui était plutôt une déclaration contre madame Gharry, et cela afin de se soustraire à la loi qui porte la peine de mort contre ceux qui donneraient asile aux émigrés *.

^ Osselin , la voyant perdue, la dénonça au comité de Versailles. Ce fait ressort des propres déclarations d'Osselin dans deux lettres écrites le 20 brumaire de la Conciergerie, l'une à la Convention nationale, Tautre à sa mère. • Je démontrerai, écrivait-il A la Convention, que je n*ai jamais eu connaissanco du fait d'émigration qu'on prétend que j'ai favorisé , que j'ai été le premier à dénoncer la retraite de celle qu'on accuse et que l'arrestation de l'accusée anéantit l'effet du cautionnement, qui n'a jamais eu une émigrée pour objet. » Il demande à être entendu, se posant en victime de la haine des malveillants : « La loi contre les accapareurs ne s'achève pas, la lui du maximum est entravée ; les malveillants ne veulent pas de ces lois nourricières du peuple; il est plus facile de séquestrer ceux qui y travaillent avec opiniâtreté que d'enchaîner leur zèle. Comment mes camarades de la Montagne ne voient-iJs pas le piège où on voudrait les entraîner? » Cette tentative n'eut aucun succès. Dans la lettre écrite à sa mère, il dit : • Ma mère , — j'ai remis avant-hier au Comité révolutionnaire de la section Mutins Scévola, ci-devant l<uxembourg ( elle se tenait dans l'ancienne maison du séminaire SaintrSulpicc), une expédition de la déclaration que m*a donnée le comité de surveillance de Versailles, laquelle constate la déclaration que j'ai faite le 25 du mois, de la retraite de la femme Chariy, au procureur général syndic du département de Seine-et-Oise, et la démarche que j'ai faite le 6 du présent mois, par suite de cette dénonciation. • Osselin, voyant le danger grandir et les dénonciations se multiplier^ et voulant dégager sa responsabilité, avait exprimé à madame Charry la surprise qu'il éprouvait de ne pas la voir recourir à la fuitr. De là cette réponse touchante et fière, que nous transcrivons d'après la minute qui fait aujourd'hui partie du dossier conservé aux Archives de l'Empire :

• Je ne fuis pas ; — où fuirais-je , et pourquoi ? Quel crime ai-je donc commis ?

» Vous me dites que la loi autorise ma détention sous le prétexte de ma naissance, et vous me rappelez votre cautionnement. La loi ne frappe p<srsonne comme noble , mais comme suspect d'incivisme ; elle autorise a se justifier. Ma justification peut se faire avant que d'être emprisonnée ; la peine ne doit pas précéder le jugement.

» Votre cautionnement, je le respecte. Eh bien, indiquez-mot un lieu quelconque où je puisse respirer un air libre, et où vous puissiez me foire prendre st vous êtes inquiété. Je ne m*en écarterai pas; avertissez-moi aussitôt que votre tranquillité personnelle sera troublée Je moins du monde, et je vous épargnerai la peine d'une dénonciation, dont je ne vous crois pas capable tant que les effets de votre cautionnement ne la rendront pas

n Des mandats d'arrêt sont lancés contre madame Gharry , une de ses amies, un vieillard aussi de ses amis, et une ou deux autres personnes, contre le frère d'Osselin; lui-même est décrété d'arrestation , bientôt d'accusation ; tous sont traduits devant le tribunal révolutionnaire.

n C'était une chose bizarre de voir à la Conciergerie le rédacteur des lois sur les émig^rés lire et relire les articles qui le concernaient, les commenter, afin d'en adoucir la ri(pieur; et en même temps tous les prisonniers, avec lesquels il en causait, cherchera lui prouver qu'il n'entendait pas du tout sonouvra^je; que, d'après les' dispositions de ces lois, il devait être conduit à l'échafiaud si madame Charry était convaincue d'émig^ration , et ils avaient raison.

n Osselin avait assez bien pris son parti. Cependant, il avait grandement envie de s'échapper; il y rêvait sans cesse; mais son imagination n'était pas extrêmement féconde eii ressources , et tous les moyens qu'il trouvait étaient tout à fait pauvres. La manière dont il raisonnait les moyens de s'évader pouvait donner lieu à une remarque assez singulière. Il avait été, comme on sait, partisan de toutes les mesures révolutionnaires; eh bien, il n'en avait pas du tout calculé les ef&ts ^ Quand on lui expliquait quels obstacles ces mesures lui feraient éprouver, c'était comme si on lui avait appris une nouvelle dont il ne se serait pas douté. On le croira difficilement, mais la vérité est qu'il n'avait pas une idée juste de la situation où il avait concouru à

nécessaire. Songez que, d'après la motion tant applaudie de CoUotd'Herbois, c'est aller à la mort, et à la mort lente préparée par un supplice éternel, que de se rendre en prison. Je le ferai pourtant, plutôt que de compromettre un homme honnête qui m'a promis de me représenter; mais j'attendrai qu'il juge lui-même le moment où je dois mourir. » Madame Charry attendit en effet à Versailles, chez le frère d'Osselin , qu'elle reçût Tordre d'aller mourir.

* Ce détail est caractéristique. Si les promoteurs des plus violentes mesures révolutionnaires n'en avaient pas eux-mêmc» expérimenté les effets rigoureux, la plupart n'auraient pas eu conscience du mal qu'elles pouvaient produire. L'expérience a été tardive, le remords stérile , mais il faut en consigner l'aveu. Accablé par le spectacle de tant d'iniquités, Danton s'écriera : « A tel jour et à telle heure, j'ai contribué à fonder le tribunal révolutionnaire. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes. » C'est le propre des mesures révolutionnaires de se retourner toujours contre ceux qui les ont inventées.

mettre la France. Il est vrai aussi de dire que c'était un pauvre homme, un brouillon, avec une activité de sin^e et toute Tinirig^ue d'un révolutionnaire.

n On disait à madame Charry , qui se plaig^nait de la déclaration qu'il avait faite contre elle à Versailles : u Comment avec tant d'esprit ifavez-vous pas vu qu'Osselin n'avait pas même assez de bon sens pour se donner les apparences de la probité? n Kt elle sentait qu'elle avait eu tort.

n Je reviens au projet d'évasion. Il s'était muni d'une certaine poudre dont j'ai oublié le nom, qui a la réputation de livrer sur-le-champ à un profond sommeil tous ceux qui en font usa(je. Il se croit déjà dehors, il met ses bons souliers, il prévient madame Charry, qui, autant que sa ^arde-robedu lieu le lui permet, se met aussi en habit de voyage (on pouvait parler aux femmes à travers une grille); une fois la soirée un peu avancée, et lorsqu'il ne restait plus dans le guichet que les guichetiers, voilà mon Osselin qui, après avoir mêlé sa poudre dans du tabac, s'en va jouer avec les guichetiers, les cajole, leur (*onte des gaudrioles, les fait rire; il avait un peu de cette faculté qu'on appelle de l'esprit à Paris , et qui consiste à donner à des riens une tournure plaisante; d'ailleurs, quand il avait attrapé un bon mot ou ce qu'il croyait en être un , il en riait le premier à gorge déployée et sans fin.

)) Il amusait donc ces messieurs, qui n'étaient pas toujours disposés à rire, et en même temps il les bourrait de tabac. Il rentrait avec les autres guichetiers afin de donner à la poudre le temps de faire son effet, puis il retournait au guichet, donnait toujours force tabac; mais ces gens-là sont de fer, ils ne sentent rien, ils restèrent parfaitement éveillés. Osselin fut obligé d'aller se coucher , et fut probablement le premier endormi. Qui était à plaindre dans tout cela? Cette pauvre madame Charry , qui avait eu la bonté de consener quelque espoir, et qui faisait déjà des romans sur les courses qu'elle allait entreprendre et par monts et par vaux.

n Cependant ils étaient à la veille de monter au tribunal, madame Charry était fort effrayée. Elle craignait, d'une part, qu'on ne lui arrachât le secret de ses quelques jours d'émigration, et de l'autre, elle ne se dissimulait pas que c'était devant des bourreaux, et non devant des juges, qu'elle allait paraître.

L'idée de Téchafaud la faisait frissonner d'iiorreur. Sa figure éprouvait une altération effrayante quand elle en parlait. Plutôt que d'y être conduite, elle avait résolu de se donner la mort; mais elle tenait beaucoup ^ la vie. Les projets qu'elle roulait dans sa têle l'effrayaient autant que ce qu'elle voulait éviter. Enfin , elle se résolut à en foire part à un de ses camarades de prison, qui Jui avait inspiré quelque confiance, et de qui je tiens tout ce que j'en ai dit. Il fut d'abord étourdi de son début : elle le somme, au nom de ses malheurs et de l'estime qu'elle avait conçue pour lui, de dire sans hésiter, sans détour, ce qu'il pensait sur les questions qu'elle allait lui faire. Elle était dans un état affreux; ce n'était pas qu'elle se livrât à de grandes démonstrations, mais on lisait sur sa figure et dans l'accent brisé de sa voix que son âme était tout entière au désespoir, a Pensez-vous, dit-elle, qu'on me condamne à mort? Répondez oui ou non. n Celui qu'elle questionnait ainsi, et dont les craintes pour ce qui la regardait étaient aussi fortes que les siennes , se trouva fort embarrassé. « Puisque vous exigez que je sois sincère, reprit-il, il n'est pas plus en mon pouvoir de vous répondre positivement d'une manière que de l'autre. Vous savez à quelle espèce de juges vous avez affaire; cependant on a trouvé grâce devant eux. Il ne fout pas plus désespérer qu'il ne fout affaiblir son courage par des espérances qui pourraient devenir chimériques, etc. Mais en quoi seriez-vous plus avancée quand vous seriez certaine de votre perte? — Ils ne me jugeraient pas. — Avez-vous des moyens de les en empêcher? — Oui. » A peine ce oui fut-il lâché qu'elle parut s'en repentir. Alors le prisonnier insista pour qu'elle s'expliquât. Elle convint enfin qu'elle avait de V opium; que vingt fois elle avait été sur le point de le prendre , lorsqu'il lui vint dans l'idée de le consulter. Il lui observa que dans tous les cas elle n'en était pas réduite à cette extrémité; que, sans être acquittée, elle pouvait cependant ne pas être condamnée à la peine capitale; qu'il était possible qu'elle fût condamnée ou à une détention, ou à la déportation; qu'il était sûrement douloureux d'être dans une prison, mais enfin qu'en révolution l'essentiel était de vivre , parce que les choses peuvent changer de foce du jour au lendemain ; que si elle était condamnée à la peine capitale, c'était bien le moins qu'elle en fût certaine, pour prendre un parti aussi violent, et

qu'il suffisait qu'elle fut nantie du poison en cas d'événements. 11 ajouta que, dans ce cas même, son avis n'était point ni qu'elle se donnât la mort , ni qu'elle la reçût , toujours fondé sur ce que l'avenir amène bien des choses, et qu'il fallait gagner du temps; mais qu'elle se déclarât grosse; que l'impossibilité où sont les médecins d'affirmer la s négative devait lui inspirer quelque confiance. Celte idée lui répugna d'abord. On lui observa qu'une telle délicatesse , au milieu de gens qui tuaient et de gens qui souffraient qu'on tuât, était assez déplacée. Elle le sentit et adhéra à tout'. Cette résolution la tranquillisa. Il ne fut plus question que de savoir où elle mettrait son opium , afin de l'avoir au besoin. Le lendemain matin elle avait imaginé de te mettre dans les boutons des manches de sa robe.

» Je rends d'une manière bien froide une conversation qui fut tout à la fois animée, attendrissante, déchirante. Tous les sentiments qui peuvent faire chérir ou dédaigner la vie fiirent développés par cette malheureuse femme avec une rapidité, une chaleur, une éloquence qu'une position aussi cruelle peut seule donner; mais enfin il s'agissait de la vie; elle se décida pour le parti qui pourrait la lui conserver.

n Elle parut au tribunal. On a assuré depuis que son arrêt était prononcé avant de la mettre en jugement. Sa figure, son air simple et modeste, quoique distingué, inspiraient beaucoup d'intérêt; elle parla avec tant de calme, de douceur et de grâce ,

* Il parait, d'a|>i'ès le dossier, que madame Charry avait pour amants uon-srulcmenr Osselin, mais Desplaces , espèce d'homme d'affaires , riche, intendant du ci-devant marquis de Boulange , âgé de vingt-neuf ans , domicilié rue Voltaire, u^' 17, dont les lettres, jointes au dossier, et d'une orthographe incorrecle, d'une forme très- respectueuse, étaient accompagnées de l'envoi de billets de loges de théâtre. On pourrait penser que cet individu masquait quelque personnage plus important, si madame CUiarr^^ n'avait déclaré le jour de son jugement à mort, le 15 frimaire, qu'elle était grosse par suite de ses relations avec Desplaces , relations qu'elle faisait remonter à six semaines. La déclaration de grossesse était mensongère , les relations avec Desplaces ne sont peut-être qu'une invention ; car, obligée de nommer quelqu'un, elle ne pouvait nommer Osselin sans aggraver sa situation si compromise. On avait trouvé chez, madame Charry , rne du Cherche- Midi , 114, un petit garçon de trois ans qu'elle dit s'appeler Félix Cavailhac, et avoir adopté par commisération. Il résulte des questions posées dans les interrogatoires qu'on supposait qu'elle était la j de cet enfant.

que tous les spectateurs, qui n'étaient pas cependant fort sensibles, en furent attendris. Osselin se défendit par la déclaration qu'il avait faite au département de Seine-et-Oise , c'est-à-dire à peu près aux dépens de madame Charry , ma%ré qu'il eût promis le matin de chang;er son plan de défense, fondé snr ce qu'il pouvait infiniment nuire à madame Gharry, sans qu'il en tirât un meilleur parti pour sa cause. Un troisième se défendit en tombant et sur Osselin et sur madame Gharry. Les autres coaccusés se conduisirent très-bien avec elle.

» De tout cela, cependant, il ne résultait pas nécessairement qu'elle fût rentrée trop tard sur le territoire de France, et le sens des explications qu'elle avait données n'était pas éclairci; mais une furie, une femme pleine de vin, qui avait été attachée à sa mère, et qui était auprès d'elle lors de son voyage, qu'elle avait comblée de bienfaits, avait été appelée là comme témoin; elle détruisit en un instant, avec une méchanceté atroce, les indications que madame Gharry avait tirées de ses passe- ports *, ce qui parut décider sa condamnation.

1) En descendant du tribunal, elle fut placée dans l'un des ' cabinets du pichet où l'on mettait ordinairement les femmes condamnées à mort. Elle resta trois jours dans ce sépulcre, éclairé par une chandelle, le jour et la nuit*. Enfin, le troisième jour, Içs médecins et les Inatrones déclarèrent qu'elle était g^rosse. Alors on la replaça dans la cour des femmes. Elle était accablée, une femme la soutenait quand elle y entra. Pendant

^ Ce témoin ne peut être qu*Ëniilie Cottray, âgée de yingt-huit ans, femme de chambre, que madame Charry avait emmenée à Bruxelles, et qui, dès le 3 mai, interrogée par les administrateurs de police, avait fait la déclaration « qu'au commencement de décembre madame Charry a demeuré à Iséy y chez l'ambassadeur d'Espagne, et le 24 du même mois elle est partie pour Bruxelles , accompagnée d'un maître d'hôtel du prince Louis d'Arenberg; qu'elles y sont restées toutes deux jusqu'au 10 mars dernier, époque où elles sont revenues à Paris, et ont descendu à l'hAtel des Asturies , rue du Sépulcre. »

^ Nous avons vu cette chambre de l'agonie, qu'on a détruite pour faire les bureaux du commissaire de police. Le lecteur trouvera dans notre volume sur 1794 des détails sur la Conciei^erie , car nous avons visité bien des fois ce calvaire des héros et des victimes de la Révolution, et nous avons recueilli le plus qu'il nous a été possible de renseignements sur des lieux qui doivent être complètement transformés, malheureusement pou l'historien.

quelques jours elle fui d'une tristesse afft-euse, mais tout doucement elle devint plus tranquille. Dans la conversation même, elle plaisantait sur son malheur. Mais dans ses épanchements avec ses amis, quand elle disait en frémissant : Condamnée à mort! elle brisait le cœur.

n Osselin avait été condamné à la déportation. Quelques jours après le jug^ement ils eurent une sorte d'explication. Madame Ckarry finit par lui reprocher, sans trop d'humeur pourtant, que tout le monde tétait défendu à ses dépens y et lui particulier rement, Osselin, confus, se retira brusquement, et ils ne se parlèrent plus.

n Osselin fut conduit à Bicétre. Quelque temps après, son infortunée victime fut transférée à la Salpétrière. Là on m'a assuré qu'elle avait été à même de se sauver, qu'un trou avait été fait , qu'un drap avait été attaché pour descendre le long d'un mur, qu'un asile lui était préparé à Paris. Elle craignit d'être prise sur le fait, ce qui aurait rendu sa mort certaine. Elle n'osa céder aux instances qui lui furent faites, et elle ne put échapper à sa funeste destinée. Deux choses, dit-on, concoururent à IiÂter sa perte. Une femme en qui elle s'était confiée sortit de la Salpétrière, et la première chose qu'elle fit, ce fut d'aller déclarer à la police que madame Gharry n'était point grosse', que c'était d'elle-même qu'elle le savait*. La seconde, qui est plus certaine, c'est que Froidure, qui était à la police, avait promis de la sauver; mais Froidure fut compris dans cette conspiration dont tous les complices furent conduits au supplice avec les chemises rouges *, .

1 II y a dans le dossier une dénonciation anonyme du 14 novembre 1793 « concernant la dame Jarry et Osselin. Le nommé Marquais , chirui|pen, qui , je crois , est à la Force et au secret , peut donner sur cette afbire des éclaircissements que personne ne sait que lui, lesquels porteront sur cette affaire une lumière aussi claire que le jour. »

2 Madame Cliarry avait été enfermée à la Salpétrière pour être isolée des hommes. Les médecins, à la suite des dénonciations, constatèrent quelle n*était pas grosse. Celte malheureuse femme, pour retarder le supplice, fit savoir que depuis son jugement elle avait cohabité avec un homme. Le fait était impossible ; on passa outre.

3 Madame Charry avait été condamnée à mort par le Tribunal révolutionnaire (Dobsent, président; Naulin, accusateur public) le 14 frimaire; le procès-verbal d'exécution k mort est du 13 germinal an II ^2 avril 1794), Froidure fut condamné à mort le 29 prairial (17 juin 1794). Il y a donc une erreur dans le récit de Bailleul. Froidure et Soulès avaient été corn-

Quelques jours après sa mort madame Charry fut exécutée. Elle fut sincèrement regrettée par ceux qui Tavaient connue.

» Je ne crois pas faire une indiscrétion en imprimant les deux pièces suivantes, que m'a communiquées l'amie à qui la première fut adressée. C'est rendre un hommag^e à la mémoire de cette femme charmante, dont les belles qualités méritaient un meilleur sort. »

Aîon portrait y adressé à mon amie.

« Eglé, voua l'avez exiçé, c'est le plaisir de vous obéir qui va conduire mon pinceau, et il sera fidèle. J'ai dix-huit ans, je suis femme, et j'oserai dire la vérité sans déguiser mes vertus ni faire grâce à mes débuts; si mon amour-propre est blessé de ma franchise, loin de m'en plaindre à moi-même , je regarderai cette humiliation comme un léger sacrifice au désir de vous satisfaire.

» L'usage est de commencer par l'extérieur; j'en vais suivre la loi avec quelques regrets. Sans être jolie , je ne suis point désagréable ; mes yeux sont noirs, d'une grandeur médiocre et assez expressifs, siuiout. quand la joie les anime ; mes sourcils sont noirs et épais , un peu trop rapprochés ; j'ai le nez court, point gros et un peu retroussé, la bouche grande , les lèvres trop grosses , les dents belles , les cheveux noirs , le teint brun et peu animé , la taille ni régulière ni agréable. Je suis d'une grandeur un peu plus qu'ordinaire. Le tout fait une figure qui n'est point choquante et dont on ne dit nen. Je crois en vérité mériter plus de louanges, si on passe plus avant; j'ai le cœur excellent, l'esprit vif, quelquefois plaisant, presque toujours juste, rarement méchant; je ne crois pas qu'il soit assez supérieur ' pour me permettre de l'égayer aux dépens des autres , qui auraient droit d'être plus attentifs à ses imperfections. Si c'est un raffinement d'amour-propre , je l'avoue coupable ; mais j'aimerais à croire que mon bon naturel est la seule cause de cette disposition. Je cherche à m'attirer les cœurs plutôt que les compliments, qui ne me sont cependant pas indifférents. J'ai toujours réussi à me faire aimer. Mon caractère liant m'a fait dissimuler mille défauts sans les corriger. J'ai des droits à l'indulgence, presque toujours je l'ai obtenue , et sans en avoir intérieurement pour les autres. Je suis facile à vivre, et j'ai l'air satisfaite des gens que je fréquente. Je parle au cœur plus qu'à l'es-

promis une première fois après le 4 mai 1793, pour avoir accepté le cautionnement d'Otfselin et laissé madame Charry en liberté : ils avaient été depuis acquittés pour ce fait.

prit; on me chérit plutôt qu'on ne m'admire; je suis légère, et souvent d'une légèreté impardonnable; j'ai fait, dans une très-courte vie, un million d'imprudences '; mais je dirai, pour mon honneur, <|ue le secret de mes amis n'y a jamais eu de part. Je pense sensément, sans agir toujours de même; en un mot, ce qui est l'ouvrage de ma tête est rarement bien fait ; si mon cœur s'y intéresse, tout rentre dans l'ordre. Ma volonté est la seule règle de mes actions , souvent de celles des autres, étant extrêmement insinuante; on quille son sentiment pour prendre le mien sans presque s'en apercevoir. Je suis fort tendre avec mes parents et mes amis, ma constance est à toute épreuve. Je ne me hais nullement, et je crois devoir mettre un excès d'amour-propre au rang de mes plus grandes imperfections. Je ne sais pas soufFrir ni même dissimuler les injures ; je suis vive , emportée , et souvent piquante , quand on me fâche , même avec les personnes que j'aime le plus ; lorsque ma colère est passée , les torts sont oubliés, et je rougis des excès où m'a portée cette passion qui me domine avec empire, et dont je n'ai pas eu la force de triompher. Je n'ai d'aversion pour qui que ce soit, et quoique d'un naturel fort railleur, les défauts des autres excitent peu mon attention. J'aime la société ; je me crois faite pour elle ^ et je trouve une extrême douceur à estimer ceux qui la composent. Je suis assez complaisante ; mais j'avoue que je me donne rarement beaucoup de peine pour obliger. Je ne suis nullement coquette ; l'extrémité opposée est peut-être la seule où je donne. Les aises et les commodités de la vie me plaisent infiniment ; j'ai un goût décidé pour le monde , les plaisirs et les richesses. Je suis d'une paresse et d'une indolence extrêmes; si j'eusse combattu une aussi mauvaise habitude , j'aurais actuellement mille ressources que je me suis refusées contre Tennui. J'ai négligé mon éducation, ce qui fait que je n'ai aucun talent; malgré cela, je ne suis' point ignorante, et grâce à une heureuse mémoire, j'ai l'esprit assez orne' ; je parle et j'écris avec plus de feu et d'imagination que d'ordre. La lecture m'amuse, quoique assez ordinairement on me voie

' Ce fut peut-être une de ces imprudences qui lui coûta la vie. Elle demanda, le 23 février 1793, par une lettre datée de Valenciennes, su maire du village d'Issy, près Paris, un passe-port qui la mit à l'abri dune arrestation comme émigrée. Elle disait revenir de Bruxelles. Faire connaître ses appréhensions, c'était se dénoncer soi-même. Les environs de Parw étaient infestés de jacobinisme. Le maire, loin d'obtempérer à la demande de la dame, la transmit au comité de la section de Mùtius Scévola , d'où partit l'ordre de la première perquisition domiciliaire des 3 et 4 mai 1793, par suite de laquelle Osselin fut trouvé chez madame Gharry à mioait et demi.

désœuvrée. La morale m'ennuie ; les sermons , les lectures de piété me aéplaisent ; j*aime Dieu de tout mon cœur, et je le sers mal ; enfin j'ai toute la vivacité et Finconséquence d'une g^rande jeunesse. Je désire qu'à ces mille qualités qui me rendent aimable l'âge vienne ajouter le charme de la raison.

• Voilà une peinture fidèle d'une personne fort ordinaire. J'aurais Houhaité parler de vertus. Je connais le vice , et sans m'y sentir beaucoup de dispositions, je dois le craindre. Ce serait être téméraire que <le se croire ipvulnérable aux dangers parmi lesquels on ne s'est jamais trouvé. L'amour du bien, que je prie Dieu d'exciter dans mon âme, pourra me le faire pratiquer. Je finis en assurant que sans efforts je serai aimée pa^out ou je serai connue, et que s'il le faut j'en ferai j>our me foire estimer. »

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