ROMANCE
Air : On compterait les diamants.
I L'amour est le roman du cœur, » Et le plaisir en est l'histoire ^ » y Ce fut un blasphème d'auteur Dont il faut perdre la mémoire.
Amour ! roman de nos beaux jours î
II n'était pas fait pour te croire; Moi , je veux te lire toujours , Dussé-je anéantir l'histoire.
Lorsque Platon permit d'aimer En ajournant la jouissance ; Lorsque le cœur put s'enflammer Sans qu'il en coûtât l'innocence, Il ajouta bien aux plaisirs.
Il ne toucha point à la gloire ; Et pour exalter nos désirs Mit le roman avant l'histoire.
On s'aima mieux et plus longtemps, On crut peut-^tre à la constance , Et l'âme gagna sur les sens La tendre estime et l'espérance ; L'amour cessa d'être une erreur, Chaque jour vit une victoire , On chanta le roman du cœur Sans qu'on eût à voiler l'histoire.
^ Deux vers d'une chanson du marquis de Bièvre.
Maia cet âge d*or si vanté n^eut qifun îristaDt de notre vie; On n*approclia plus la beauté Que pour la voir plutôt ilétrie ; On ne rêva plus le bonheur, On perdit tout, jusqu'à la gloire.
Le plaisir fut Taini du cœur, Et le regret fut notre histoire.
Amour! j*encênsai tes autels, Je connus bonheur et tristesse, Es{)oir charmant , regrets mortels , Dur esclavage, douce ivresse; Le plaisir fuit comme Terreur, L*amour vit seul dans la mémoire; J'ai ferme le roman du cœur; Mais son souvenir vaut l'histoire.
Ossel^n ne fut pas plus heureux que madame Charry. Condamné à la déportation, on l'enferma à Bicêtre en attendant l'occasion de Tembarquer. Là, rinimttié qu'il s'était attirée de la part du personnag[e puissant ne l'oublia pas : elle le Bt comprendre dans une de ces conspirations de prisons qui étaient de l'invention de la police de Fouquier. Dès qu'il apprit que son nom fîg;urait dans l'acte d'accusation , Osselin résolut de prévenir par une mort volontaire sa condamnation, qu'il savait certaine. Il se jeta sur un clou Bxé dans la muraille : il ne se tua pas; blessé grièvement, il fut transporté au' Tribunal révolutionnaire et de là à la g[uillotine, le 8 messidor an II (26 juin 1794).
Nous avons reproduit avec quelques détails ce procès, dont les pièces ont passé entre nos mains, parce qu'il donne la mesure du degré d'abaissement moral et d'oubli des sentiments les plus naturels auquel devait conduire l'affreux ré{jime de la Terreur. Une femiàe que la crainte de la mort jette dans les bras de l'homme qu'elle croit assez puissant pour la sauver; un amant qui dénonce sa maîtresse et la livre au bourreau : une domestique qui, de gaieté de cœur, guidée par un seul mobile, le plaisir de perdre celle qui l'a comblée de bienfaits, vient en aide à l'accusateur public ; la délation anonyme qui s'acharne après une pauvre créature incapable de nuire à qui que ce soit au monde; est-ce assez de turpitudes et de méchancetés? — Non, il
y a quelque chose de plus triste, de plus hideux que tout cela, sinon dans le fait, au moins dans Texpression, c'est la lettre ■•qu'on va lii^. Elle fut adressée par le curé frère d'Osselin au comité de la section de Mutins Scévola. Quand l'homme n'est soutenu ni par les principes ni par la dignité du caractère contre la perspective de la mort, voici à quel avilissement, à quelles monstruosités il peut descendre :
•> Ce 20 bramaire^
n Citoyens républicains,
n A l'exemple de Brutus et de Mutins Scévola, je foule aux pieds les sentiments dont j'idolâtrais mon frère, et ne vois plus dans le nom décrété d'accusation un frère , mais un lâche et perfide mandataire. Si le fait est prouvé constant , j'aurai le courage de lui dire : Tu m'as trompé en m'assurant que tu étais exempt de reproches. Je te voyais bien passionné pour une femme, mais j'ignorais que tu lui sacrifiais ta conscience et ton devoir, 2t par conséquent j'ignorais ce ver rongeur qui dormait dans ton sein! Ta mère, qui est la mienne, dira combien fut pur ce moment où, pensant que tu n'étais que trop faible et trop complaisant pour cette ennemie de ton bonheur et du nôtre, je t'ai promis de tout entreprendre pour te guérir, soit d'une manière, soit d'une autre. 0 divinité des républicains, tu connais l'incorruptibilité de mes intentions et de mes démarches dans cette occasion, l'historique que j'en ai tracé suffit pour s'en convaincre, et il serait trop long de le rapporter ici; il aura son temps : ô vérité, tu scais que je ne respirais que le salut de ce frère que je croyais incapable de mensonge et de désertion , tu scais que mes vœux étaient de faire incarcérer avec adresse cette coquette dangereuse par ses moyens de séduction, sinon par des projets contre-révolutionnaires, et si je n'eusse encore eu trop de confiance dans cette dénonciation que tu fis de cette créature à Versailles, j'aurais, il y a plus d'un mois, fait au comité de la section de Mutins Scévola la déclaration que je suis venu faire mardi dernier, ennuyé de toutes ces longueurs, et que tu permis, ô divinité protectrice des cœurs droits, que je fisse assez à
' L*incarcératioii de madame Gharry avait eu lieu le, 14 brumaire; la lettre du curé prouve que le décret de la Convention qui ordonnait la mise en accusation d'Osselin fut connu à la Conciergerie le 20 brumaire.
558 Là DEMAGOGIE A PARIS.
temps pour constater et expliquer mon innocende et, j'ose le dire, mon civisme, car scache bien que je craignais que Desplaces par son or et toi par tes moyens aiguisés de ta faiblesse •* pour cette femme, oui, je craignis qu'elle ne s'évadât, et cette crainte était dans mon âme quand, pour te préserver d'un pareil abus de ton crédit, je m'en emparai selon le désir que j'avais préparé en toi, et ne crois pas que, pensant, agissant de la sorte, tu n'aies pas en moi un bon frère, tu te tromperais toi-même et ne connaîtrais pas le prix d'un attachement aussi sublime. Les horreurs de la prison , la mort ne sont rien au préjudice de la vérité, la voilà tout entière. Mais vous, républicains, comment ave2>vous laissé subsister un acte justificatif d'une accusation qui était réel , acte qui remonte au quatre mars dernier, et dont je n'ai jamais ouï parler que depuis Tinstant où cette femme étant continuellement attachée aux pas de mon frère, c'est-à-dire vers septembre dernier, au moins à ma connaissance, comment s'est-il fait que des réclamations d'un abus aussi monstrueux de pouvoirs n'ait depuis le mois de mars reproché aux jtiges de cette affaire leur forfaiture criminelle? car dans une conjoncture semblable, il n'y a pas de milieu, c'est oui ou non, la vie on la mort. Voilà des principes sacrés pour tous les républicains, et que j'applique aux justifians comme, à la justifiée, sans m'inquiéter de moi-même. Je désire bien ardemment le terme de cette accusation dirigée contre un frère coupable ; s'il est innocent, il sera couvert de gloire, s'il est coupable, il sera misa mort et couvert d'opprobres. Voilà mes sentiments. Je suis fraternellement,
» OSSELIN, » ministre du cnlte à Saint-Aubin.
» P. S, C'est en allant satisfaire un besoin de la nature que j'aie scu cette affligeante nouvelle.
n (De la caserne de la section de Mutins Scévola.) n
Jeudis décembre, \h frimaire, — Tant que les délibérations anarchiques du conseil de la Commune n'attaquèrent que le système que le parti de la Gironde voulait établir avant le 31 mai, la Montagne regarda ces mesures, quelque
atroces qu'elles pussent être, comme le complément du patriotisme et de l'énergie républicaine ; de même qu'avant le 16 août, la Gironde elle-même, en affectant le dévouement le plus absolu à la Constitution de 1791, provoqua toutes les violences qui n'avaient d'autre objet que sa destruction. Tel estTesprit des factions et des ambitieux; tous les moyens sont bons, pourvu qu'ils les conduisent au faite du pouvoir. Quelle que soit la main qui présente une couronne, soyez sûr qu'un pareil présent ne sera jamais refusé. Dans une de ses précédentes séances , le conseil général , ne sachant plus comment s'y prendre au milieu des rassemblements dont il était sans cesse entouré , ou voulant opérer on ne sait quel mouvement, avait appelé près de lui les membres des comités révolutionnaires des quarante-huit sections, [)Our délibérer avec eux sur la chose publique. Billaud- Varennes, qui avait trouvé si patriotiques les rassemblements des mêmes comités quelque temps avant le 31 mai, trouva celui-ci anarchique, et fit casser la délibération qui l'avait provoqué. 11 avait raison sans doute; mais il avait eu tort avant le 31 mai, comme la Gironde avait eu tort avant le 10 août.
Vendredi 6 décembre, \6 frimaire, — Le 6 décembre, Amar annonça que ses collègues et quelques sbires de leur faction s'étaient transportés dans une maison, rue Poisson* nière , où , sur une dénonciation qui leur avait été faite, ils avaient trouvé cachés Rabaut-Saint-Etienue et Rabaut-Pommier, son frère. Le premier était hors la loi , et il y avait un mandat d'arrêt contre le second , tous deux comme fédéralistes. La personne qui les avait retirés chez elle avait fait disposer le local de manière qu'à moins d'être dans la confidence, il n'était pas possible d'en découvrir l'entrée. On prétend que le même menuisier qui avait fait la cloison de leur appartement alla les dénoncer au Comité de sûreté générale. Us furent sur-le-champ transférés à la Conciergerie. Rabaut-Saint-Etienne fut conduit à* réchafaud,'et son frère
oublié dans la prison, où il faillit périr de maladie, de misère et de vexations. Il est aujourd'hui député au Corps lég[islatif et membre du conseil des Anciens, où il se conduit de manière à mériter Festime publique.
Lorsque la femme de Rabaut-Saint-Étienne apprit la fin déplorable de son mari, elle se précipita dans un puits, où elle trouva la fin de sa vie.
Amar fit le rapport sur l'arrestation des deux frères Rabaut avec ce ton de férocité qui l'eût fait prendre pour un cannibale. Il semble que cet homme n'était venu à la Convenlion que pour être le bouiTeau de ses collègues.
Samedi 7 décembre, 17 frimaire. — Le T, Billaud-Varennes annonça que les rebelles de la Vendée , ayant voulu faire une lentative sur la ville d'Angers, avaient été battus et chassés par la garnison, à laquelle s'étaient réunis les habitants. La Convention décréta que les habitants et la garnison d'Angers avaient bien mérité de la patrie.
Le même jour, on ordonna une nouvelle fabrication de cinq cents millions d'assignats.
Ce fut le 7 décembre que madame du Barry fut condamnée à mort, par un même jugement, avec les riches banquiers Van-denyver, avec qui elle avait eu quelques rapporis ; madame Du Bari*y vit la mort avec plus d'efifroi que la plupart des personnes qui, dans ces temps déplorables, essuyèrent le même sort; elle avait perdu la tête; elle cria au secours en allant à l'échafaud. En général, quelque infortunée qu'elle fût, elle excita peu de commisération; on se rappela les dilapidations dont elle avait été la cause, et on se souvenait que c'étaient ces dilapidations qui avaient amené la Révolution.
Nous avons promis de donner à nos lecteurs le procès de madame du Barry. L'importance de ce procès et des documents qui sont ici publiés pour la première fois, nous oblige à en faire
Tobjet d'un Appendice à ce volume. — Nous nous bornerons à reproduire ici les réflexions que suçg^éra au Journal de Prudhomme le supplice de madame Du Barry.
Réflexions sur te supplice de la Du Barry,
u ... Tant que cette femme, que nous répug;nons à nommer, eut l'espoir de racheter sa vie en restituant ses biens à la nation, elle garda un maintien assez ferme. Mais tout son courage l'abandonna quand elle eut entendu sa sentence. Elle alla au supplice à moitié moi1e , tant l'idée de la mort la frappait. Sur la route, elle n'inspira aucun sentiment de pitié, d'ailleurs sa physionomie l'eût repoussé. Elle portait encore sur sa figure les empreintes du vice. Le rapprochement d'Antoinette et de la Du Barry, conduites toutes deux dans la même charrette, achevant leur vie infôme sur le même écliafaud , fut ^saisi par tout le monde , et prouva que le règne de l'égalité et de la justice avait enfin succédé aux monstruosités de la tyrannie
» Nous le répétons encore ici : point de miséricorde pour les méchants ; mais une fois condamnés , il ne faut pas qu'un peuple qui se dit républicain se dégrade jusqu'à faire dégénérer en petites vengeances les actes de justice nationale. Pourquoi, au contraire, ne pas donner les formes les plus imposantes aux détails du supplice? Nous voudrions que les condamnés fussent conduits à l'échafaud dans une voiture bien suspendue, afin que les cahots de la route ne fissent rien perdre des impressions que ce moment terrible fait ordinairement sur l'âme. Cette voiture devrait être chargée d'inscriptions analogues, qui rappelassent à la multitude ce qu'elle se doit à elle-même, et ce qu'elle doit aux individus que la loi frappe de son glaive. Pourquoi lier les mains aux suppliciés? C'est de leur tête seule qu'ils doivent payer leurs forfaits. Pourquoi aussi le peuple se permet-il une infinité de choses qui n'annoncent pas la hauteur de ses principes? Un silence profond et des hymnes graves et sentencieuses conviendraient beaucoup mieux, ce semble, et concourraient davantage au but moral que l'on doit se proposer dans les exécutions. Le spectacle du crime sur l'échafaud laisserait un souvenir plus profond et plus terrible dans les esprits. Et d'ailleurs,
le criminel qui entend chanter la Carmagnole autour de lui en prend occasion pour se donner plus de morg^ue; il affecte une sorte de dig^nité , et profite de sa situation pour se procurer la seule jouissance qui lui reste , l'idée qu'il sera plaint , et qu'on lui saura gré de sa rési(>;nation ; au lieu que si l'on ne paraissait pas s'acharner à lui, on le verrait livré tout entier à ses remords^ et son supplice commencerait beaucoup plus tôt. » {Révolutions de Paris y n° 363.)
Dimanche 8 décembre, 16 frimaire. — Robespierre avait fait décréter que toutes violences et même menaces contre la liberté des cultes étaient sévèrement défendues ; cependant plusieurs proconsuls dans les départements , et notamment Carrier à Nantes , avaient exercé sur les prêtres des vexations et des cruautés dont Néron leur avait laissé l'exemple.
Dans la séance du 8 décembre , Barère fit décréter que, par son décret du 6, la Convention n'avait pas prétendu improuver les mesures que pouvaient avoir prises ses commissaires dans les départements contre les prêtres perturbateurs : il semblait que les actes de justice même que rendait alors cette assemblée ne fussent que des pièges cruels, imaginés pour rendre plus douloureuses encore toutes les barbaries qui se commettaient en son nom.
Dans cette séance , il fut implicitement décrété que tous les Français porteraient des sabots ; car il fui ordonné par une loi, à tous les cordonniers , de s'occuper exclusivement à faire des souliers pour les défenseurs de la patrie , à peine de confiscation de ceux qu'ils auraient destinés pour toute autre personne, et d'une amende de dix livres au profit du dénonciateur.
Lundi 9 décembre, 19 frimaire. — On lut, le 9 décembre, une lettre singulière de Barras et Fréron au Comité de salut public; ils écrivaient qu'il ne fallait plus espérer recevoir d'approvisionnements de l'Italie, depuis que tous les spuve-
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rains de ces contrées étaient entrés dans la coalition ; ils pré- |
tendaient même qu'il ne fallait fonder aucun espoir sur la Barbarie, le dey d'Alger» séduit par l'or et maîtrisé par la force des Anglais, ayant retenu Timniense convoi qui élait destiné pour la France.
Suivant la même lettre, les esclaves s'amoncelaient tous les jours dans Toulon ; les espions en portaient le nombre à trente-trois mille, et annonçaient qu'on en attendait encore trente mille.
D'après ces considérations et quelques autres qui n'étaient pas plus consolantes, les deux commissaires terminaient ainsi : a Pourquoi n'abandonnerions- nous pas aux infâmes w Anglais tout le terrain stérile, jusqu'à la Durance, après 9 avoir enlevé les provisions en tout genre? Les égoïstes de 9 Marseille ont déjà payé de leur bourse : alors il se forme-
V rait un boulevard insurmontable sur les bords de cette
V rivière ; vous y accumulez deux cent mille hommes , et les » nourrissez avec aisance; vous laissez aux traîtres Anglais » le soin de nourrir tous les Français, etc. ' . »
On n'a jamais dit que les auteurs de cette lettre fussent payés par Pitt et Cobourg; on l'a même si peu pensé, qu'un de ses auteurs est devenu l'un des cinq chefs de la République française*.
Mardi 10 décembre, ^Q frimaire. — On apprit le 9 que l' ex-ministre Glavière s'était poignardé pour n'être pas assassiné par le Tribunal révolutionnaire. L'inspection seule de la liste des témoins qui devaient déposer contre lui ne lui laissa aucun espoir de salut. Dès qu'il y vit le nom de Cambon , il dit à ses camarades de prison qu'il était perdu. 11 attendit qu'ils fussent couchés, se coucha ensuite lui-même et s'en-
1 Cette lettre fat démentie quelque temps après; cependant elle était •ignée par les deux commissaires, elle avait été apportée par leur courrier : une simple dénégation suffisait-elle pour anéantir des preuves aussi fortes? {^ote du DiurnaL)
2 Barras.
fonça un large couteau dans le flanc. Ce ne fut que le lendemain matin qu'on s'aperçut, par le sang qu'il avait répandu, qu'il avait prévenu les intentions du Tribunal révolutionnaire.
Glavière était un Genevois qui avait été obligé de sortir de sa ville pour la conduite qu'il avait tenue. Ce fiit lui qui perfectionna Tagiotage en France, et ses talents financiers ne furent pas un des leviers les moins puissants de la Révolution. Il périt pour l'avoir servie. Est-ce justice ou non? On laisse au lecteur le soin de résoudre c^ problème * .
Le 10 décembre, Bourdon de TOise déclara que le pain manquait presque absolument à Paris. Il attribua cette disette à l'ineptie du ministre de la guerre, à la malveillance de la commune de Paris , et au rassemblement de plusieurs corps d'armée dans l'intérieur, qui auraient été beaucoup mieux aux frontières. 11 fit casser Tétat-major de l'armée révolutionnaire de Bordeaux.
Mercredi 11 décembre, 21 frimaire, — Le 11 décembre, Chaumette fit au conseil de la commune l'éloge du gouvernement révolutionnaire, qui devait bientôt l'engloutir lui-même, ainsi que ses audacieux créateurs. « On nous traitait d'anarchistes, disait cet insensé; maintenant que nous avons un gouvernement, nous verrons quels seront ceux qui s'y soumet- 'tront de bonne foi. Je demande que les décrets qui fondent le gouvernement révolutionnaire soient imprimés, pour qu'ils ne quittent pas la poche de chacun de nous et nous servent <le règlement pour la conduite que nous avons, à tenir. » Ce réquisitoire fut adopté , et les membres du conseil gaidèrent effectivement dans leurs poches ce code de la Révolution, jusqu'à ce que la hache leur en tombât sur la tête.
* Glavière éuit un honnête homme et un habile financier. Il s'éuît réfii^é en France pour se soustraire aux persécutions de »e» ennemis politiques. On doit le mettre au nombre des victimes de la démagogie les plus dignes d'estime et de pitié.
Ce jour-là, le député Gharlierse plaignit beaucoup que les biens de ceux qu'il appelait les conspirateurs, dont le couteau révolutionnaire faisait tous les jours tomber les têtes, ne fussent pas encore rentrés sous la main de la nation ; et en conséquence de sa motion, l'administration des domaines reçut ordre de rendre compte soas huitaine des poursuites qu'elle avait dû faire pour faire vendre au profit de la nation les biens desdits conspirateurs.
Dans la même séance , on reçut une lettre du commissaire conventionnel Roux-Fazillac, datée de Périg^ueux, du 14 frimaire (4 décembre) , annonçant qu'il avait appliqué à son ' collègue Yzarn Yaladi le décret de mise hors la loi rendu contre lui par la Convention nationale. On dit que ce Roux est maintenant d'une modération exemplaire.
Le même jour, des lettres de la société montagnarde de Foix apprirent que le peuple du département de l'Ariége, frontière d'Espagne , venait d'abjurer le culte catholique pour adresser ses vœux à la Raison. Glausel trouva cette métamorphose si remarquable, si digne d'éloge dans un pays qu'on devait supposer fanatique, qu'il demanda et obtint mention honorable au procès-verbal des sentiments philosophiques du peuple de l'Ariége.
Jeudi 12 décembre, ^2 frimaire, — Le 12 décembre, la Convention, après avoir entendu le rapport de Barère au nom du Comité de salut public, déclara qu'elle ne cesserait de poursuivre avec toute la sévérité des lois les fédéralistes , les intrigants, les agents déguisés des puissances étrangères, les fonctionnaires publics qui trahissaient la confiance du peuple, et tous ceux, quels qu'ils fussent, qui, sous des dehors empruntés, entravaient ou voulaient faire rétrograder la révolution républicaine. Cette déclaration n'était aiitre chose qu'une impulsion donnée aux tribunaux révolutionnaires, un ordre de hâter la dépopulation de la France et regorgement des Français. On voyait tous les jours avec quelle atroce énergie ces ordres étaient exécutés.
Le même jour T Assemblée confirma un arrêté des commissaires Barras , Fréron , Robespierre le jeune et Ricord , qui mettait Marseille en état de siège.
Deux lettres, des 8 et 9 décembre» anBoncèrent que les insurgés de la Vendée, après avoir perdu deux mille hommes de leur arrière-garde, étaient cependant entrés à la Flèche, mais que la division commandée par Charette, devenu si fameux dans la suite , avait été dispersée.
Vendredi 13 décembre, 23 frimaire. — Le 13 décembre, le duc du Gbàtelet fut condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire. Pour échapper à l'infamie qu^il voyait dans son supplice, il essaya de s'enfoncer du verre cassé dans le sein, n'ayant ni couteau ni poignard pour s'arracher la vie; mais il ne put y parvenir : il réussit seulement à s'inonder de son propre sang, et à rendre plus insupportables encore les derniers moments de sa douloureuse existence.
M. le duc du Ghâtelet fut une des causes innocentes de la Révolution. Le Roi lui avait donné le commandement des gardes françaises au préjudice de la maison de Biron, auquel ce corps était extrêmement attaché. Il arriva de là que le duc de Lauzun, que sa générosité, son esprit, sa beauté personnelle rendaient Tidole des soldats, se jeta dans le parti opposé à la cour, tandis qu en comblant de bienfaits le duc du Ghâtelet, le Roi augmenta le nombre de ses ennemis, dont la popularité du duc était bien loin de pouvoir balancer la dangereuse influence. Â peine fut-il à la tête du régiment des gardes, que l'on n'entendit plus parler que des actes de désobéissance de ce corps, et des malédictions qu'il proférait sans cesse contre son colonel. Toutes les têtes fermentaient alors à Pjaris de la plus terrible manière : ceux qui voulaient opérer un bouleversement dans l'Etat surent mettre à profit les dispositions des gardes; ils s'attachèrent à aigrir leur mécontentement; ils leur parlèrent de libellé, d'indépendance, de droits de l'homme ; enfin étant parvenus à les soulever contre leurs chefs, ils se joignirent à eux; et après
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aveir dicté des lois au monarque lui-même, il ne leur fut pas difficile de veuir à bout de leurs hardis projets.
Samedi 14 décetnbre, 2it frimaire. — La séance des Jacobins du 13 décembre est fameuse par les longs débats qu'excita dans son sein Fépuration à laquelle elle s'était ellemême soumise. Robespierre fit rejeter plusieurs députés, qui dès lors devinrent ses ennemis personnels; en sorte qu'il devait être ou écrasé par eux, ou bien les écraser lui-mémê. L'orateur du genre humain, Ânacbarsis Glootz, fut l'un des proscrits. Le même anathème fut lancé contre tous les nobles, les prêtres, les banquiers et les étrangers. Toutes cçs exclusions de la société des Jacobins étaient de véritables mandats d^arrêt pour l'ordinaire, suivis de la mort toutes les fois qu'un ennemi particulier s'attachait à poursuivre quelqu'un des exclus.
Fouquier-Tinville , ses substituts, les juges et les jurés du Tribunal révolutionnaire, sortirent purs et radieux de l'épuration, au milieu des applaudissements des tribunes et des frères jacobins ; ils furent déclarés les plus fermes appuis de la société.
Le 14, on se plaignit au conseil de la commune de ce que les abat-jour pratiqués à la prison du Temple pour empêcher toute communication de la famille royale avec le dehors ne subsistaient plus. On déclara au conseil de la commune que le jeune fils de Louis XYI chantait souvent et très-fort, que ses chants pouvaient être dangereux et réveiller ; le fanatisme royal. Le conseil, effrayé de cette nouvelle, ordonna que sur-le-champ les abat-jour seraient rétabUs. Quelle tyrannie que celle que les chansons d*un enfant captif pouvaient faire trembler!
Le même jour, le conseil, arrêta que toutes les personnes non domiciliées à Paris qui . arriveraient dans cette ville iraient se faire enregistrer dans les comités révolutionnaires , c'est-à-dire iraient se faire dévorer dans la caverne du lion.
t^8 LA DEMAGOGIE A PARIS.
Dimanche 15 décembre^ 2,^ frimaire. — Dans la séance du 15 décembre, l'Assemblée reçut une lettre de Carrier, datée de Nantes du 10 décembre, annonçant une victoire remportée par les troupes républicaines sur la rive g^auche de la Loire. Après avoir parlé de quelques faits dont cette victoire présentait le tableau , il ajoutait : « Ces événements ont été suivis d'un autre dont le genre a cessé d'être nouveau dans ce pays-ci. Cinquante -huit individus, désignés ^us le nom de prêtres réfractaires , sont arrivés d'Angers à Nantes ; aussitôt ils ont été enfermés dans un bateau sur la Loire. La nuit dernière, ils ont tous été engloutis dans cette rivière. Quel torrent révolutionnaire que la Loire! » L'Assemblée couvrit par des applaudissements immortels l'horrible rapport de Carrier.
Ce même jour, sur la proposition de Romme, il fut décrété que tous les suppléants appelés à la Convention par suite de la révolution du 31 mai, seraient tenus, avant d'être admis, de faire à la tribune leur profession de foi politique sur les événements des 5 et 6 octobre , sur ceux du 20 juin , sur la révolution du 10 août, sur le jugement du Roi et sur le patriotisme de Marat , c'est-à-dire qu'ils seraient tenus de donner leur approbation à tout cela , sous peine d'être exclus et d'être au moins déclarés suspects. Mais ce décret ne parut pas suffisant à Merlin pour rassurer la Convention sur le patriotisme des suppléants et la garantir de l'influence des fédéralistes : sur sa proposition, il fut décrété qu'on ferait une liste générale de tous les suppléants, sans avoir égard au département qui les aurait nommés, que leurs noms seraient mis dans des urnes, d'où ils seraient tirés au hasard, jusqu'à ce que le nombre déterminé fût rempli. Il est arrivé par ce moyen que des départements ont eu plus de députés qu'ils n'en devaient nommer, tandis que d'autres ne furent pas représentés.
Lundi 16 décembre, ^Q frimaire. — Barère avait annoncé, dans la séance du 15, que les troupes de la République
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avaient taillé en pièces les rebelles de la Vendée dans la ville du Mans et ses environs. Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce rapport, c'est Thistoire ou plutôt la fable que débita Barère sur l'héroïsme d'un enfant de treize ans, nommé Barra, qui avait chargé les insurgés à la tète de la cavalerie, et terrassé plusieurs rebelles assez audacieux pour l'attaquer. Ce prodige de valeur était enfin tombé sous le fer des ennemis. L'Assemblée, qui trouvait beau tout ce qui tenait du prodige, sans s'informer de la réalité de celui-ci, pensionna la famille de BaiTa d'une somme de mille livres, après lui avoir fait don de mille écus une fois payés.
Le 16 décembre, la Convention reçut une lettre de Lyon, de ses commissaires Albitte , Fouché , Laporte et Collotd'Herbois. « Citoyens collègues, disaient-ils, nous sommes » arrêtés sans cesse dans la rapidité de notre niarche révolu- » tionnaire par de nouveaux obstacles qu'il faut franchir, par » des complots toujours renaissants qu'il faut étouffer : notre » pensée, notre existence tout entière sont fixées sur des » ruines, sur des tombeaux, où tious sommes menacés d'être » ensevelis nous-mêmes; et cependant nous éprouvons de » secrètes satisfactions, de solides jouissances. La nature re- » prend ses droits; l'humanité nous semble vengée, la patrie I» consolée et la République sauvée , assise sur ses véritables » bases, sur les cendres de ses lâches assassins. Ah! si une » sensibilité aussi mal conçue que dénaturée n'égarait, la » raison publique, ne trompait la conscience générale; si une » sainte et courageuse proscription contre tous les oppres- » seurs était prononcée avec la même énergie dans toute » l'étendue de la République, demain Toulon serait évacué, » tous les ennemis de la France seraient anéantis... La ter- » reur, la salutaire terreur, est vraiment ici à l'ordre du jour; » elle comprime tous les efforts des méchants ; elle dépouille » le crime de ses vêtements et de son or : c'est sous les hail- » Ions honteux de la misère que se cache le riche royaliste , » fumant encore du sang des républicains. »
Toutes les lettres écrites par les commissaires à Lyon
sont conçues dans cet horrible style; toutes ont le même cachet de barbarie; elles appartiennent toutes à Colletd'Herbois.
Mardi 17 décembre, ^1 frimaire, — On dénonça, dans la séance du 17 décembre, le conseil exécutif et ses agents répandus sur toute la surface de la République, opposant leur volonté individuelle à la volonté de la Convention, à celle de ses commissaires, et révolutionnant de leur côté de la manière la plus effrayante. Gouthon fit décréter que , dans vingt-quatre heures, le conseil exécutif, sous peine d'être envoyé au Tribunal révolutionnaire, rendrait compte des ordres qu'il pouvait avoir donnés aux divers missionnaires qu*il avait envoyés dans toutes les parties de la France. Un instant après, Fabre d'Eglantiiie demanda que le nommé Vincent, Tun des premiers commis du ministre de la guerre , fût arrêté pour des placards atroces qu'il avait fait afficher dans toutes les rues de Paris. Sa motion fut décrétée.
Vincent était un jeune homme d'environ vingt à vingt-deux ans, d'un caractère atroce; et ses passions, mises en jeu par la Révolution, en avaient fait un véritable cannibale. J'ai vu pendant quelque temps Vincent dans la prison du Luxembourg; je l'ai vu dévorer de la chair crue exactement comme un tigre ' .
Quelques autres députés dénoncèrent ensuite Maillard et Ronsin comme complices du complot dont Vincent était accusé : l'un etTautre furent mis en arrestation. Ronsin était alors commandant de l'armée révolutionnaire, et Maillard avait été l'un des présidents des boucheries de septembre. Ce dernier marchait toujours accompagné d'une foule d'assassins armés de bâtons noueux, appelés la compagnie des Tape-dur, dont le point de réunion était dans un café près
1 Voyez le recueil publié en 1797 par Nougaret. (Histoire îles prisons, t. n, p. 47.)
du Thëàtre-Italien, tenu par le nommé Chrétien, juré au Tribunal révolutionnaire. Ils parcouraient sans cesse le Palais- Royal, insultant les passants et arrêtant ceux qui ne voulaient pas endurer leurs vexations. Maillard était un des plus actifs agents du Comité de sûreté générale; et lorsque ce comité avait besoin de quelques mouvements, de quelques troubles pour servir de prétexte à ses mesures révolutionnaires, c'était Maillard et ses tape-dur qui étaient chargés de les fiaire nattre.
Mercredi 18 décembre, ^i frimaire. — Le 18, la société des Jacobins continua de s^ épurer. Un arrêté , rendu sur la proposition de Robespierre, avait exclu les nobles et les financiers; d'autres jacobins y avaient fait ajouter les prêtres, quMl paraissait avoir intention de ménager.
Comme les membres les plus exagérés de cette société , tels qu'Antonelle, juré au Tribunal révolutionnaire; Rouhier, substitut de Fouquier-Tinville ; Dubois-Crancé, Montant, députés à la Convention, et une foule d'autres, étaient nobles ou prêtres, il était difficile qu'un pareil arrêté fût mis à exécution ; car alors la société se serait trouvée composée d'imbéciles incapables de rien entreprendre comme de rien exécuter : aussi cette séance fut-elle remplie par les réclamations d'une foule de nobles et de prêtres, qui, pour con* server )eurs privilèges de jacobins, apostasiaient , les uns leur religion, les autres les titres que leurs ancêtres avaient regardés comme si honorables. Tous étaient des sans-culottes qui, pour conserver leur influence et leur vie, n'avaient, disaient-ils » dans le ' cœur d'autre sentiment que celui de l'égalité, d'autre amour que celui de la. liberté.
Dans ces temps déplorables, on eût échangé contre un diplôme de jacobin un titre de duc et pair, que son possesseur n'eût pas autrefois cédé pour sa fortune entière.
Dans la séance de la Convention du même jour, le conseil exécutif, effrayé par les menaces de Couthon, abandonna tous ses agents, et déclara ne leur avoir donné aucun ordre,
aucune instruction qui ne fût conforme au décret de rÂssemblée. Cet abandon fut un coup de foudre pour ces misérables, qui furent partout arrêtés et jetés dans les prisons. Ce fut depuis cette époque que les maisons d'arrêt furent remplies de révolutionnaires et de suspects, ei que la confiance, qui paraissait s'être réfugiée dans ces tristes lieux , en fut bannie comme du reste de la France. -
Jeudi 19 décembre, 29 frimaire . — Le 19 décembre, de malheureux maçons qui travaillaient à Paris pendant tous tes étés, et allaient ensuite passer Tfaiver dans la Marche et le Limousin , leur pays , vinrent se présenter à la Commune pour obtenir des passe-ports nécessaires à ce voyage. Le conseil ne voulut pas accorder ces passe-ports, et motiva son refus sur ce que ces pauvres maçons devant passer près des pays occupés par les rebelles, il était à craindre qu'ils ne fussent arrêtés ou séduits par eux. Les maçons furent donc obligés de rester à Paris, d'y mourir de faim, ou d'y dépenser ce qu'ils avaient gagné, et de crier : Vive ta liberté! vive r égalité!
Une lettre de Carrier apprit , le même jour, qu'on avait pris aux rebelles de la Vendée leur dernier parc d'artillerie. « Une enceinte de huit lieues, disait-il, a été à l'instant couverte de nos braves républicains ; ils ont porté partout le fer et la flamme sur cette terre scélérate. De petits rassemblements s'étaient formés autour de Ponx j nous y avons envoyé quelques détachements de cent hommes, qui les ont répu-blicainement dissipés , » c'est-à-dire assassinés; car c'était là ce que voulait faire entendre ce misérable par ces expressions dérisoires.
Dans la séance de ce jour, l'Assemblée décréta que les pères et mères qui auraient négligé d'envoyer leurs enfants aux institutions républicaines seraient pour la première fois punis d'une amende égale à leur contribution, et pour la seconde, suspendus de leurs droits de citoyens pendant dix ans.
Vendredi 20 décembre, 30 frimaire. — Depuis l'arrivée de Collot-d'Herbois à Lyon, cette ville était devenue le théâtre des plus épouvantables barbaries; on ne se donnait même pas la peine de Faire paraître les malheureux Lyonnais devant les bourreaux qu'on leur avait donnés pour juges; on les fusillait, on les égorgeait dans les prisons : des hommes à qui on avait donné permission de faire des lois répétaient les jafFreux assassinats du 2 septembre.
Malgré l'effroi qu'inspiraient de pareils monstres, des habitants de Lyon eurent le courage de se présenter, le 20 décembre, à la barre de l'Assemblée qui autorisait ces attentats, et d'y faire entendre quelques plaintes.
« Quand nos remparts sont tombés , dirent-ils , nous avons respiré; les vaincus ont applaudi aux vainqueurs; nous avons dit : le règne du despotisme est passé , celui de .la liberté commence ; les mesures arbitraires vont faire place à celles de la justice ; les dénonciations dictées par la haine ne seront plus accueillies : telles étaient, sans doute, les pensées des représentants, devant qui les traîtres ont* disparu ; telles étaient les pensées des braves soldats qui ont détruit nos remparts.
» Les droits de l'homme étaient proclamas devant les légions victorieuses ; la sûreté des personnes et des propriétés était promise par le soldat lui-même au moment de son triomphe, et quand tout semblait excuser même un excès de vengeance : tout a été paisible et majestueux comme la loi ; Thumanité n'a pu mêler aucun reproche à la victoire.
» Pourquoi ce beau spectacle a-t-il si peu duré? Sans doute, la liberté doit venger avec éclat la majesté du peuple outragé; elle a ses jours de colère et de fureur ; mais ces jours sont passagers comme les orages. Vous le savez aussi bien que nous, l'effet des salutaires rigueurs se détruit quand on les prolonge ou quand on les exagère... Mais quoi ! la commission révolutionnaire établie pour juger les coupables ne suit aucune des formes que réclame la justice ! et par une inhumanité dont les peuples même les plus barbares ne nous ont point laissé d'exemple, elle n'emploie pas même pour l'exécution des condamnés l'instrument qu'a désigné la justice ; elle les fait fusiller dans les prisons ; et sur tous ces actes de barbarie , inusités jusqu'à ce jour, la commission des représentants du peuple garde le silence... »
On peut voir dans ces extraits qu'elle faisait plus que garder le silence, qu'elle ordonnait ces attentats.
Cette pétition, quelque décente quelle fût, excita des murmures, et Ton devait s'y attendre : elle fut renvoyée aux Comités de salut public et de $ûreté générale.
Samedi 21 décembre, 1 •' nivôse, — Dans la séance du 20 décembre, une foule considérable de malheureuses femmes» dont les fils, les époux et les pères étaient renfermés dans les Jbastilles de la liberté , sous la tyrannique dénomination de suspects, vinrent solliciter leur liberté.
Youland, qui présidait, fit une réponse sévère à ces infortunées. Robespien'e attribua leur pétition à Finduence de l'aristocratie; il craignit cependant de les renvoyer sans réponse, et fit décréter que les Comités de salut public et de. sûreté générale nommeraient des commissaires pour rechercher les moyens de remettre en liberté les patriotes qui auraiicnt pu être incarcérés, mais sans diminuer l'énergie des mesures révolutionnaires. Ces commissions furent un nouveau moyen de proscription et de prolonger les assassinats ^ comme d'en multiplier le nombre.
Le 21 , une députation de prétendus Lyonnais réunis au conseil de la Commune de Paris , vinrent faire hommage à la Convention de la tête et des cendres de Chàlier, qu'ils prétendirent avoir été soigneusement recueillies par une femme qu'ils recommandèrent à la bienveillance de la Convention nationale.
Ce jour-là CoUot-d'Herbois , de retour de Lyon , fit son entrée aux Jacobins; il leur dit qu'il avait été devancé par la calomnie, et parut implorer leur appui; il se plaignit du peu d'énergie de quelques individus de l'armée révolutionnaire qui avaient retardé l'effet des grandes mesures qu'il avait prises contre les traîtres; il fit l'éloge de Ronsin, arrêté par décret. L^appui de Collot inspira de Faudace aux amis du chef de Farmée révolutionnaire , de Vincent et de Maillard. Hébert dénonça Fabre d'Églantine , Bourdon de
l'Oise, Phélippeaux et autres, comme des conspirateurs.' A la suite de ces déDonciations qui annonçaient un nouvel orage, la société déclara que Ronsin et Vincent avaient conservé Famitié fraternelle des Jacobins, et que leurs dénonciateurs seraient appelés pour répondre aux interpellations que la société jugerait à propos de leur faire.
Ordre général,
• Il partira incessamment tix>is convois pour les armées.
» La fête d'hier s'est passt^e avec beaucoup de dcfcence , la force armée n'avoit pas besoin d*écarter le peuple de la cérémonie, il se rangeoit luy-méme à ses propres devoirs. Les représentants du peuple, les magistrats , et toutes les autorités constituées étoient chacuns au poste désigné , pas une seule fraction du peuple n'a cherché à intervertir l'ordre de la marche ; le peuple est si bon qu'il ne se sent pas d'aise lorsqu'il peut approcher les fonctionnaires publics qu'il aime , et qu'il a investi de son estime et de sa confiance : si quelque scélérat osoit publiquement insulter un magistrat , le corps du peuple lui serviroit de rempart et d'égide contre tous les coups des agens de Pitt et de Gobourg.
» Le service général à l'ordinaire.
» Signé à l'original : Hauriot, commandant général. »
Dimanche 22 décembre, 2 nivôse, — Le 22 décembre, la société des Jacobins se présenta à la barre de la Convention, où elle fit le plus pompeux éloge de Vincent et de Ronsin , commandant de l'armée révolutionnaire, dont GoUot-d'Herbois lui-même avait vanté le patriotisme et Ténergie contre les aristocrates de Lyon , en demandant la liberté de leurs protégés, que, disaient -ils, ils ne pouvaient avoir perdue que par une surprise faite par l'intrigue à la religion de la représentation nationale. Us dénoncèrent un nouveau complot, celui d'une amnistie en faveur de tous les détenus. C'est ainsi qu'en sollicitant la mise en liberté de leurs amis , ils rivaient les fers des autres ; mais ils savaient que plus ils
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montreraient d'injustice et de partialité, plus ils se concilieraient de suffrages; aussi furent-ils couverts d'applaudissements par TÂssemblée, dont ils censuraient les décrets, en même temps qu'ils obtenaient de Gouthon, alors président, la plus flatteuse mais aussi la plus lâche réponse.
Dans celte séance, la Convention apprit que les troupes républicaines avaient essuyé des revers et remporté des avantages sur les frontières. Les généraux qui n'avaient pas vaincu furent arrêtés par ordre du Comité de salut public.
Lundi ^3 décembre, 3 nivôse, — On avait vu à la barre de la Convention, dans sa séance du 22 décembre, la société des Jacobins réclamant la liberté de Vincent et de Ronsin , et dénonçant comme des conspirateurs ceux qui pouvaient avoir l'intention de solliciter celle des autres détenus.
Le 23 , la société des Cordeliers vint présenter la même pétition; elle fit surtout Téloge de Vincent, l'un de ses plus audacieux coryphées. De toutes les horreurs qui avaient été débitées dans cette monstrueuse société, il n'en est point qui puisse être comparée à la proposition que fit un jour ce jeune carnassier.
On en était sur le chapitre des grandes mesures, et c'était à qui proposerait les plus horribles, a II n'est personne dans cette société , dit Vincent, qui ne connaisse les principaux aristocrates de sa section. Voici le moyen que je propose pour nous en débarrasser. Je demande que nous arrêtions une fête civique, pour un jour déterminé; que tout le peuple , que tous les patriotes y soient appelés ; que le cortège parcoure les rues, précédé d'une bannière noire, suivie des citoyens les plus énergiques de la société , et que dès qu'il sera arrivé devant la maison d'un aristocrate, que le drapeau noir y soit planté, qu'on se saisisse des conspirateurs, et qu'on en délivre la République. »
Ce projet mérita les suffrages des sociétaires, qui n'eurent cependant pas l'audace de le mettre à exécution.
Mardi 24 décembre y 4 nivôse. — Ricord, Barras, Fréron et Robespierre jeune, firent passer à la Convention des lettres datées du 18 décembre, de l'armée devant Toulon; elles furent lues dans sa séance du 24 décembre : elles portaient en substance que toutes les redoutes qui défendaient l'approche de la place avaient été enlevées par les troupes républicaines ; que les Anglais embarquaient à la hâte leurs provisions, leurs soldats, et qu'une grande partie des Toulonnais se sauvaient sur leur flotte , qui déjà se trouvait hors de la rade.
Une autre lettre écrite le lendemain par les mêmes, et lue le même jour à l'Assemblée, contenait les détails suivants : tt La ville infâme, disait-il en parlant de Toulon, offre en ce moment le spectacle le plus affreux. Les féroces ennemis de la liberté ont mis le feu à l'escadre avant de s'enfuir, l'arsenal est embrasé; la ville est presque déserte; on n'y rencontre que des forçats qui ont brisé leurs fers , dans le bouleversement du royaume de Louis XVII . Nous différons de faire entrer l'armée jusqu'après la visite des magasins à poudre; nous nous occuperons dans le jour des mesures à prendre pour venger la liberté et les braves républicains morts pour la patrie. »
Salicetti ^ dans une lettre particulière , répétait les mêmes détails, et ajoutait : « Presque tous les habitants de Toulon se sont sauvés ; ceux qui sont restés serviront pour apaiser les mânes de nos braves frères qui ont combattu avec tant de vaillance pour la gloire de la patrie. »
Fouché écrivait de Lyon, le même jour, à son ami Gollotd'Herbois : « Et nous aussi, mon ami, nous avons contribué à la prise de Toulon, en portant l'épouvante parmi les lâches qui y sont entrés , en offrant à leurs regards des milliers de cadavres de leurs complices. La guerre est terminée, si nous savons mettre à profit cette mémorable victoire. Soyons terribles, pour ne pas craindre de devenir faibles ou cruels : anéantissons, dans notre colère, et d'un seul coup, tous les rebelles, tous les conspirateurs, tous les traîtres,
pour nous épargner la douleur et le long supplice de le$ punir en rois.
9 Exerçons la justice à l'exemple de la nature; vengeonsnous en peuple; frappons comme la foudre, et que la cendre même de nos ennemis disparaisse du sol de la liberté. «
Et par post-scriptum : « Nous n'avons qu'une manière de célébrer la victoire ; nous envoyons ce soir deux cent treize rebelles sous le feu de la foudlre. »
Le monstre qui écrivait ces horreurs est un petit homme grêle y d'une figure hideuse, pâle, livide, et qu'un souffle pourrait renverser : il avait été prêtre de l'Oratoire du collège de Nantes.
Mercredi 25 décembre, 5 nivôse. — Barère, qui, dans la séance du 24, fit le rapport sur la reprise de Toulon, prétendit que la conquête de cette ville était une victoire remportée sur le parti brissotin, qui, suivant lui, l'avait livrée aux Anglais. Il faut, disait-il, qne ce triomphe des Montagnards soit imprimé sur le lieu même où fut Toulon; il feut que la faudre nationale écrase toutes les maisons des marchands toulonnais; il faut qu'il n'y ait plus dans ce lieu qu'un port et des établissements pour le service des flottes de la République : si nous avions fiait de pareils exemples sur plusieurs villes rebelles, Valenciennes ne serait pas au pouvoir de l'ennemi. — . Le rapport de Barère fut terminé par un décret, portant qu'une fête nationale serait célébrée en mémoire de la reprise de Toulon, et que la Convention nationale y assisterait en corps. Après avoir ordonné la fiéte, l'Assemblée décréta que les maisons des particuliers formant l'intérieur de la ville de Toulon seraient rasées, et les senis établissements nécessaires à la marine ccmservés. Par la même loi , le nom de Port de la Montagne fut substitué à celui de Toulon.
Dans la même séance, Yadier annonça une victoire d'une autre espèce; c'était la capture de l'ex^ninistre Lebrun, qu'il annonça ne devoir pas échapper à la vengeance républicaine.
Le 25 décembre, l'Assemblée, sur la motion de Robespierre, donna une impulsion terrible au Tribunal révolutionnaire; elle décréta que l'accusateur public, Fouquier-Tinville, ferait incessamment juger Diétricht, maire de Strasbourg, Gustines fils, Biron, de BruUi, Bartb^lemi et fous les généraux prévenus de complicité avec Dumouriez, Gustines, Lamarlière, Houchard; qu'il ferait pareillement juger les étrangers, les banquiers et autres prévenus de trahison et de connivence avec les rois ligués contre la République française.
Par une seconde disposition du même décret, le Gomité de salut public fut chargé de faire incessamment un rapport sur les moyens de perfectionner l'organisation du Tribunal révolutionnaire ; et comme s'il fallait intéresser un grand ' nombre de personnes à l'exécution de tant de barbarie , on augmenta d'un tiers les récompenses destinées aux défenseurs de la patrie, ou du moins on leur en fit la promesse.
Jeudi 26 décembre, 6 nivôse, — On a pu voir dans un des précédents extraits de cet ouvrage, que pour ne pas renvoyer sans réponse une foule considérable de femmes qui étaient venues réclamer la liberté de leurs époux , de leurs fils et de leurs pères, arrêtés en vertu de la loi contre les suspects , Robespierre avait fait décréter la formation d'une commission chargée d'examiner si parmi ces malheureux les comités révolutionnaires n'auraient pas frappé quelques patriotes.
La pétition de ces femmes avait été merveilleusement \ secondée par un journal que Camille Desmoulins publia à cette époque, sous le titre de Vieux Cordelier. L'auteur, pour prouver la barbarie du système qui claquemurait pèle- • mêle tous les citoyens, pour une pensée, pour un mot, pour une grimace, traduisait Tacite , et prouvait par des passages tirés des Annales de cet écrivain, que Tibère et Néron avaient été moins absurdes et moins atroces que ceux qui s'intitulaient les fondateurs de la liberté française. \
Ce journal , extrêmement recherché , avait déjà fait dans
le public la plus grande sensation , et il n'y a pas de doute qu'il n'eût fait briser la hache des tyrans, s'ils n'eussent arrêté celui qui le publiait. On le verra dans peu de temps sacrifié comme un conspirateur.
Cependant le journal de Camille partagea les opinions dans le Comité de salut public, qui fut sur le point de céder à Timpression qu'il avait faite.
Le 26 décembre 1793, Barère, quoique persiflé parle Vieux Cordelier de la manière la plus cruelle, proposa, au nom des comités , et tout en blâmant ce qu'il appelait Tiodiscrétion de l'auteur, de donner aux cinq personnes qui devaient former la commission créée par Robespierre, la faculté de lancer des mandats de liberté en faveur des détenus auxquels on n'aurait à reprocher que des erreurs et de petites fautes contre la Révolution ; mais les tyrans furent épouvantés par ce léger appel aux premiers principes de la justice; et, craignant d'être écrasés, ils continuèrent d'être oppresseurs.
Billaud-Varennes et Robespierre détruisirent leurs propres ouvrages ; et la Convention , subjuguée par leui*s déclamations, décréta qu'il n'y 'aurait point de commission.
Ordre g esterai dHanriot du 6 nivôse.
« Les citoyens de service à tous les postes doivent arrêter les hommes ivres lorsqu'ils se permettent des propos indécent, tant envers la garde qu'envers les passans : t homme qui prend de trop ce que d autres n*ont pas assez * mérite une réprimande de la part de ses concitoyens. «
Vendredi 27 décembre, 7 nivôse. — Le 27 décembre, la Convention reçut des dépêches signées Barras, Fréron, Sali-
* Quand on se rappelle les circonstances du 9 thermidor, et TiTrcsse d'Hanriot et la fureur de Coflinlial, on est frappé de la justesse de robserration du général à qui il a coûté si cher ce jour-là de prendre de trop ce tpu d* autres n ont pat assez.
celti , Ricord et Robespierre jeune , datées de Toulon du 20 décembre, contenant sur la situation de cette ville et les dégâts qu'y avaient faits les Anglais, des détails plus circonstanciés que ceux qu'on avait reçus jusqu'alors. Suivant ces dépêches, les Anglais entrés en lâches dans le port, en étaient sortis en scélérats; ils avaient fait sauter le Thémistocle, qui servait de prison aux patriotes ; cependant ceux-ci, à l'exception de six , avaient trouvé le moyen de se sauver à travers les flammes. Les ennemis avaient fait brûler . neuf autres vaisseaux, et en avaient emmené trois. L'arsenal et la plus grande partie des magasins avaient été conservés.
« Mais la vengeance nationale se déploie, ajoutaient les » commissaires; l'on fusille à force; déjà tous les officiers de » la marine sont exterminés; la République sera vengée » d'une manière digne d'elle; les mânes des patriotes seront » apaisés. Nous avons fait proclamer dans toute la ville que V le butin des rebelles était la propriété de l'armée triom- » phante... »
Ce jour-là, une lettre du général Beaupuy annonça que les rebelles de la Vendée étaient totalement exterminés ; et près de deux ans après ils disposaient encore d'armées considérables.
Samedi 28 décembre, 8 nivôse. — Le 28 décembre, le Gomii;é de salut public annonça des revers avec les ennemis extérieurs et des victoires sur les Français. Les Espagnols, commandés par le général Ricardos, s'étaient emparés de Bagnols, de CoUioure et de Port-Vendres. D'un autre côté, les troupes républicaines avaient battu et presque entièrement détruit Farmée catholique à Savenay, après une résistance opiniâtre et tous les efforts du désespoir. « Les brigands que » nous avons chassés de la Vendée, » faisait-on dire aux soldats de l'armée de TOuest, a ne la reverront jamais; ils » n! existent plus. Hommes, femmes, marquis, comtesses, » tout est tombé sous le glaive que vous nous ayez remis. »
Les vieillards, les femmes, les enfants, que le fer et la flamme avaient chassés de leur domicile, erraient de contrée
en contrée, exposes à toutes les injures de l'air au milieu de la plus rigoureuse saison ; ceux qui n^avaient pas péri de froid ou de misère étaient attaqués d'une toux violente, et ils n'avaient aucun moyen pour la calmer. Lorsque les soldats républicains les rencontraient défaillants sous le poids de la maladie et du besoin , ils les égorgeaient impitoyablement'. Le député Laplanche, qui existe encore, dans une de ses lettres à la Convention, s'est fait un mérite d'une pareille expédition.
Pour réparer les désastres occasionnés par l'armée espagnole dans les environs de Perpignan, Barére, au nom du Comité de salut public, fit mettre hors la loi le général Dufour, accusé d'avoir livré le fort Saint*Elme à Ricardos. Il annonça en même temps que tous les officiers de cette armée allaient être renouvelés.
Dans la même séance, Robespierre fit décerner les honneurs du Panthéon au jeune Barra, personnage héroïque autant que fabuleux de la Vendée, dont il a été question dans Fun de ces extraits.
Dimanche 29 décembre , 9 nivôse, r— Le 29 décembre, Diétrich, maire de Strasbourg, fut exécuté sur la place de la Révolution. Cet homme s'était montré dans son pays un des plus déterminas patriotes; mais son attachement aux principes constitutionnels de 91 le perdit comme tous ceux qui voulaient s'opposer aux mouvements révolutionnaires qu'ils avaient eux-^mêmes provoqués sans en prévoir les conséquences.
Dans la séance de la veille, Chabot, détenu au Luxembourg , avait adressé ses plaintes à la Convention , sur la rigueur qu'on exerçait à son égard , et qu'on faisait rejaillir sur sa femme et sur sa sœur. Merlin de Thionville prit vivement le parti de Chabot , mais sans pouvoir rien obtenir. Le public, témoin de ces débats, commençait à s'apercevoir quel serait le sort de tous ces persécuteurs de l'espèce humaine, qui, se voyant accablés des mêmes injustices qu'ib
1 Le8 Vendéens n*agM8aient pas aiitreniciit àTcgard des rcpnblicains.
avaient exercées envers les autres, se repentaient, mais trop tard , des désordres et des atrocités dont ils étaient la cause. Chabot, malgré ses réclamations, fut guillotiné quelques mois après. Prévoyant le sort qui l'attendait , il avait trouvé le moyen de se procurer du poison , quoique retenu trésétroîtement au secret. Il ne l'eut pas plutôt pris que les dou> leurs aiguës qu'il ressentit le firent repentir de cette action : il se mit à sonner et à crier an secours de toutes ses Forces. Les guichetiers, les prisonniers, tout le monde accourut. Des chirurgiens détenus au Luxembourg lui administrèrent du contre-poison , et parvinrent à prolonger sa vie assez longtemps pour qu'il pût porter sa tète sur l'échafaud trois ou quatre jours après*. Ainsi finit cet homme, l'un de ceux qui ont eu le plus d'influence sur la révolution du iO août. Ce fat lui qui prêcha la révolte dans le faubourg Saint-Antoine, et qui détermina le peuple à marcher contre le château des Tuileries, démarche à laquelle il n'aurait pu se déterminer si les législateurs ne se fussent mis à sa tête et ne lui en eussent donné l'exemple. Ce fut encore Chabot qui, par son témoignage odieux au Tribunal révolutionnaire contre les vingt-deux députés, prépara le plus efficacement les horreurs dçnt il fut lui-même la victime. — De tout cela, l'on peut aisément conclure qu'un factieux de cette espèce ne devait pas emporter au tombeau les regrets de ses concitoyens.
Lundi 30 décembre, 10 nivôse. — Les Jacobins, dans leurs séances des 28 et 29 décembre, continuèrent à s'occuper de leur épuration politique. La manière dont on procédait à cette opération ne convint pas à plusieurs des sociétaires, et notamment à Dubois-Grancé. a De la manière dont se fait le » scrutin 9 dit-il, il n'y a véritablement d'épuré que les an- » ciens membres; les hommes inconnus passent sans diffi- » culte, et il suffit de n'être connu de personne pour n'é- » prouver aucune réclamation. Je voudrais que la société
1 II fut guillotiné le 5 avril 1794.
» aulorisât son président à faire cette question à l'homme qui » se présente pour être reçu Jacobin : Qu as-tu fait pour être » pendu, si la contre^révolution arrivait? » Cette proposition, qui paraîtra étrange au lecteur paisible, n'aYait rien qui dût sembler extraordinaire dans la société où elle fut énoncée. II n'y avait rien d'étonnant qu'une agrégation qui n'était autre chose qu'une direction d'assassinats, cherchât à se composer d'hommes solidaires les uns pour les autres par la réciprocité de leurs forfaits ' : aussi la motion de Dubois- Crancé fut-elle couveile d'applaudissements. Cependant la société, n'osant pas la prendre pour base de son épuration, passa à l'ordre du jour.
On dénonça, dans la même séance des Jacobins, une note remise aux cantons suisses par l'envoyé du roi d'Angleterre, dans laquelle le gouvernement français, à cette époque, était traité avec peu de ménagement, surtout relativement au système jacobin , qui dominait alors. Robespierre s'éleva comme un furieux contre cette note; il traita le roi George de stupide scélérat, prodiguant les mêmes épithétes au cabij net de Saint-James; et pour balancer l'influence que cette pièce aurait pu produire sur la nation helvétique , la société arrêta que le buste de Guillaume Tell serait placé dans le lieu de ses séances, à côté de celui de Brutus.
Ce fut dans la séance du 30 que l'Assemblée reçut l'agréable nouvelle de la reprise des lignes de Weissembourg sur les Autrichiens*.
Mardi 31 décembre, 11 nivôse, — Dans l'une des précédentes séances de la Convention, deux Lyonnais étaient venus
* Assassinats, forfaits, ces exagérations reviennent souvent sons la plume de fauteur du Diurnal, mais il parle la langue des hommes de son temps. Les faits rapportés sont vrais, et c'est sur eux que ie lecteur doit asseoir son jugement.
2 Le Diurnal relate les principaux faits de guerre, et nous avons rapporté, d'après lui, les dangers qu'ils créent à la patrie, palrce que ces dangers, s'ils ne justifient pas , font comprendre l'exaspération des masses et la vio- ^ lence des mesures démagogiques qui leur sont opposées.
DECEMBRE i703. 585
réclamer contre les égorgements en masse, contre les assassinats dans les prisons, enfin contre la destruction de leur infortunée patrie. Dans la séance du 31 décembre, des individus, se disant de la section de Guillaume Tell, Tinrent dénoncer cette pétition, ainsi qu'une autre faite par de malheureuses femmes eu faveur des suspects, c'est-à-dire pour leurs maris, leurs enfants ou leurs pères. Les sectionnaires représentèrent à TÂssemblée que ces pétitions n'étaient autre chose qu'une manœuvre des contre-révolutionnaires pour apitoyer la Convention sur le sort de ces hommes justement proscrits. D'autres brigands, se disant citoyens de Lyon, sollicitèrent la continuation des mesures révolutionnaires de GoUot-d'Herbois, demandèrent qu'il n'y eût point de grâce pour les rebelles , et un mode de partage de leurs biens au profit des sans-culottes.
Gouthon, alors président, répondit à toutes ces pétitions qu'une juste sévérité guiderait toujours les représentants du peuple, et que les traîtres ne seraient pas épargnés.
Ge fut le dernier jour de l'année 1793 que le général Biron, auparavant duc deLauzun, l'un des plus beaux et des plus courtois chevaliers de la cour, Fut décapité sur la place de Louis XV. Par amitié pour le duc d'Orléans, avec qui il avait été élevé, il s'était jeté dans la Révolution, et la Révolution le dévora ; mais il mourut digne de ses ancêtres, et ne déshonora pas le nom de Biron. Il fut condamné à mort le 30, à onze heures du matin. Le prononcé de son jugement ne parut pas faire sur lui la plus légère impression ; il conserva l'air serein, riant et plein de grâce qui l'accompagnait toujours. Arrivé dans le guichet destiné aux condamnés, il demanda un chapon et une bouteille de bordeaux , dtna avec appétit, et après avoir lu le reste de la journée , il se coucha aussi tranquillement que s*il eût été dans son hôtel. Les gendarmes qui passaient la nuit auprès de lui ont assuré à Fauteur de ces extraits que M. de Biron ronfla pendant toute la iTuit aussi paisiblement que s'il eût dû se réveiller pour une partie de plaisir. En se levant, il se fit apporter des
huîtres , qu'il mangeait encore lorsque le bourreau vint le chercher.
Âpres avoir parcouru cette année de délire et de furear, on croit sans doute être arrivé au dernier terme de l'extravagance et de la barbarie des hommes. Lorsqu'on aura vu le développement des machinations, des combinaisons infernales, des faits horribles dont l'année suivante va présenter le tableau, on sera obligé de convenir qu'en 1793 nos modernes tyrans n'avaient fait que préluder au système d'extermination générale auquel ils se liTrèrent tout entiers l'année suivante. Mais ce qui paraîtra plus incroyable à ceux qui y éloignés des événements, voudront un jour s'en retracer la mémoire, c'est qu'au moment actuel, où la raison et l'humanité semblent être rentrées dans leurs droits , on ose soutenir que les fabricateurs de tant de forfaits étaient des patriotes, des amis de la liberté et de la justice, les véritables fondateurs de la République et de la gloire des Français. Quelle République! bon Dieu, que celle qui, assise sur des cadavres, des tombeaux et des débris, ne devait avoir pour chefs et pour sujets que des athées , des voleurs et des assassins !
Heuî fuçc crudeles terras, fuge littus avarum.
L'année avait été bonne, si elle avait été laborieuse pour Foaquier-TinvilIe : que de procès lestement jugés! que d^accusés condamnés! quelle riche iiioisson de têtes! quelle moisson plus abondante encore promettait Tannée qui va s'ouvrir! Tout y passera! et Fouquier lui-même et ses acolytes du Tribunal, par la lunette de Téternité. En attendant, il faut se réjouir el s'écrier avec le poëte : Nunc est bibendum ! Cest le citoyen Lecointre qui donne le signal de la liesse : I.ecointre, un beau nom, qui à lui seul eût donné à celui qni le portait, indépendamment de toute parenté avec l'illustre dénonciateur, le droit d'être l'amphitryon de Fouquier et de Goffinhal.
Billet conservé dans les cartons des Archives de T Empire (W.I.a. — 171). Nous le reproduisons dans toute la saveur de son orthographe jacobine.
Ah citoyen Fouquet Stainville, accusateur pupltcque près le Tribunal révolutionnaire»
« Paris, ce 11 nivôse, Tan II de la Républicque françaisse une et indivisible.
» Citoyen,
» Je te rafraichy la mémoire que tu ma fait lamitie de me promettre de venire diner aujourd'huy chez moy, avec Coffinal, ton collecque; je suis dans Fattente de ce plaisir. Salue, fraternité.
» Lecointre l'aîné, » Republicquain français,
n quny des Célestint, n^ 6.»