GOUVERNÉ PAR LA COMMUNE
Les dénonciateurs.
Nous avons trouvé aux Archives, dans le dossier de madame Koland, les pièces suivantes, qui n'ont pas encore été publiées. Elles sont relatives à l'arrestation de madame Roland. Elles donnent une idée de la nature des dénonciations et de la facilité avec laquelle elles étaient admises , si absurdes qu'elles fussent.
Comité révolutionnaire y section du Panthéon français.
{ Eitrait du registre des dénonciations du comité révolutionnaire de la section dii Panthéon français , da 1* juin 1793, Tan II de la République une et indivisible.)
a Un citoyen a fait le rapport suivant :
» 1<* Il est certain que Roland a échappé à la surveillance de la force armée de la section de Beaurepaire en amusant hier six commissaires qui se sont trouvés chez lui, et auxquels il a donné par écrit une promesse d'honneur de se représenter dans deux heures , ce qu'il n'a pas fait. Il passe pour vraisemblable dans le public que tout a été concerté, on ne sait par qui, pour l'évasion de Roland.
" 2® Â regard de la femme Roland, nous savons qu'elle est rentrée chez elle , et qu'elle ig^noroit où étoit son mari pendant qu'elle s'étoit absentée pour aller à la Convention.
» 3* Nous invitons le Comité de salut public à faire des interroga-* lions au domestique de Roland , qui a entendu à la table de son maître des conversations et des propos tendant à établir une conspiration horrible contre le salut de la République, et en même temps sur l'état des villes de Thionville et Lille , et de l'interroger de même s'il n'est pas certain que pendant le siège fameux de ces deux villes , une douzaine de députés de la Convention, que le comité sommera le domestique de nommer, n'étoient point journellement à la table de Roland , et n'y tenoient pas les propos les plus révoltants sur le gouvernement populaire, sur l'impossibilité que la République puisse subsister seulement un an d«ans l'état de toutes les autorités en conflit,
tt'il n'est pas vrai aussi qu'ils s'y distribuoient la France en vin^-quatre g[ouvernements , et que chacun des convives s'en réservoit un , avec toutes les places accessoires pour les bons amis ménagées dans chaque département.
n Nous croyons et nous savons qu'entre autres députés conviés ont été particulièrement Brissot, Barbaroux, Verg^niaud, Gensonné, Buzot et Guadet ; qu'il s'y est trouvé fort souvent aussi à la même table le Gournand , de la section , sur lequel nous prendrons des renseig^nements à cet égard.
■ 4* Faire venir au Comité de salut public une excellente citoyenne de la section, rue de Bièvre, n* 18, appelée la citoyenne Mig[not, qui enseig^ne le clavecin à mademoiselle Roland , qui n'est plus chez Roland depuis quelques jours, et que nous présumons l'avoir quitté pour n'être pas plus longtemps dans une maison si dangereuse. Cette citoyenne, nous prions le comité de l'interroger avec beaucoup de douceur , et surtout de la citer à la conférence , et de fiaiire parler son civisme. Alors nous croyons que rassurée elle donnera les plus grands éclaircissements sur les faits et les circonstances des faits d'autre part , et qu'elle dira qu'elle a connoissance des plus horribles complots entre les convives ci-dessus énoncés et auti*es ; qu'elle dira de même que Roland a reçu avec la plus grande dureté les députés de Lille, qu'il a traités de lâches, parce qu'ils n'étoient pas sortis et ne s'étoient point fait tuer ; que les députés répondirent que s'ils eussent exécuté ce qui leur étoit imputé à crime, la ville étoit perdue ; sur quoi Roland ne pouvant expliquer sa pensée les a fait retirer durement.
■ 5* Que la même citoyenne dira qu'il est vrai qu'un jour Brissot en entrant, comme on alloit se mettre à table, ou comme on y étoit, dit : « Eh ! mes amis , vous ne savez pas ? Le siège de Lille est levé. > Que cette fatale nouvelle ^pétrifia les convives.
H 6* Faire interroger de même la bonne de la demoiselle Roland s'il n'est pas à sa connoissance que dans la distribution des gouvernements de la République Roland devoit avoir la qualité de roi , et si cette fille ne regardoit pas mademoiselle Roland comme la fille du roi futur.
» 7* La citoyenne Mignot ci-dessus donnera peut-être des éclaircissements encore sur la distribution des gouvernements , et que pour arranger tout, on devroit céder la Bretagne aux Anglois et l'Artois et la Lorraine à l'Empereur, après quoi tout iroit bien , et que le sans-culottisme finiroit par se taire.
I» Le citoyen Plaisant , rue de Bièvre , pourroit donner des renseignements.
" Certifie conforme aure^stre des dénonciations : MArDvisoK, Lasserre , NiQUET l'aîné , Laminb , de Goût. ■
Cette pièce porte en note : Accusé de réception du 18* dupre^ mier mois de fan II de la République * .
En lisant ces cinq noms , on se demande quel est Tauteur de cette dénonciation stupide et abominable. Est-ce Mauduisson ? Lasserre? Niquet? Lamine? de Goùy? — Ni les uns ni les autres. La preuve en est ici :
« L'an 1793, an II, 17* jour du mois brumaire, nous, Cl.-Emm. Dobsent, jug[e et ordonne assignation et aux témoins et à l'eflèt de faire leur déclaration sur les faits contenus contre la femme Roland , etc.
» Avons reçu les déclarations desdits témoins , ainsi qu'il suit :
H 1** Est comparu André -Martin Degouy, àg^é de quarante ans et demi, graveur, etc.
> Lequel , d'après lecture faite de la déclaration faite au comité révolutionnaire de la section du Panthéon-Français , le l*' juin dernier, vieux style, nous a déclaré n*avoir aucune connaissance personnelle des Êiits qui y sont contenus, que n'ayant été nommé membre de ce comité qu'à l'époque du 19 septembre dernier, vieux style, il n'a signé l'extrait de ladite dénonciation que pour lui donner la légalisation nécessaire. Et est tout ce qu'il a dit savoir.
" Lecture de la déclaration , a persisté et a signé avec nous et notre commis greffier : De Gour , Fleuriot, Dobsent , Ducrat.
» Niquet, trente-cinq ans, graveur, fait la même déclaration.
» Ajoutons que le nommé Plaisant, actuellement détenu à Sainte- Pélagie comme suspect, pourra nous donner des renseignements plus positifs comme étant l'auteur de ladite dénonciation. »
Voilà le dénonciateur : Plaisant.
Nul doute que-ce Plaisant et la demoiselle Mignot ne se connussent, ne se fussent concertés : ils habitaient l'un et l'autre la rue de Bièvre. Madame Roland avait comblé de bienfaits la demoiselle Mignot; elle lui avait témoigné une confiance sans bornes, et c'est auprès d'elle qu'elle avait ordonné que sa fille fût conduite après sa mort. J'imagine que la déposition de cette
^ Octobre 1793, au moment où allait commencer le procès des Girondins. On avait eu l'idée d'abord de comprendre madame Roland dans le procès : on y renonça. Mais plusieurs des faits relatés dans la dénonciation furent rappelés et admis comme preuves dans l'acte d'accusation qui envoya au supplice la femme de l'ancien ministre.
demoiselle, qui servit à tuer sa bienfaitrice, ftit moins son œuvre que celle de ce citoyen Plaisant, dont le nom nous est révélé par ces documents. L'institutrice Mignot fiit flattée de l'importance capitale que l'on attachait à sa déposition : fière de l'espèce de triomphe qu'elle lui valait auprès des sans -culottes, elle exa- (j^éra, elle inventa, elle mentit, plus admirée et plus applaudie à mesure qu'elle mentait davantage. La vanité peut tout chez la femme ; lorsqu'elle rencontre un caractère jaloux , une âme commune, un esprit faux, elle fait d'elle un monstre d'îng^ratitude. Par un abus étrange, la Révolution était arrivée à voir dans la dénonciation un acte de vertu civique , et dans le dénonciateur un héros !
Dimanche 2 juin. — La Commune s'était emparée de tous les établissements : dès le 31 mai, elle avait envoyé des commissaires à Ija poste , d'où il ne partait aucune lettre sans avoir été ouverte et examinée; de sorte que les départements à qui 1b Convention elle-même avait fait l'éloge de la journée du 31 mai, étaient dans l'ignorance la plus absolue sur ce qui se passait à Paris.
Dans la journée du 2 juin , la salle de la Convention fut de nouveau investie par une force armée considérable. Hanriot fit placer sur la première ligne des volontaires destinés pour la Vendée, qu'il avait fait revenir sur leurs pas tout exprès pour cette expédition. Les agents du parti parcouraient leurs rangs, distribuant à chaque individu un assignat de cent sous, qui alors équivalait à trois livres valeur métallique. Quant aux citoyens de Paris venus pour la défense de la Convention, on les plaça sur les derrières; de sorte qu'ils ignoraient absolument ce qui se passait dans l'intérieur de la salle ou dans ses alentours. Les arrangements ainsi pris, le parti montagnard vociféra dans l'Assemblée contre les vingt-deux , contre la commission des douze , demandant tantôt qu'ils fussent arrêtés , tantôt qu'ils^ fussent accusés. Pour faire croire aux imbéciles de la Convention qu'elle était encore libre, on la fit sortir du lieu de ses séances pour fraterniser avec la force armée ; peu s'en iBallut
JUIN 1793. Si5
que Hanriot ne fit tirer le canon sur elle; il est certain que les ordres en furent donnés. Rentrée dans l'intérieur de la salle, Goutbon lui fit décréter d'arrestation les députés dont voici les noms : Gensonné, Yergniaud, Brissot, Guadet, Gorsas, Pétion, Salles, Ghambon, Barbaroux, Buzot, Biroteau, Rabaut, Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Lesag^e (d'Eure-et-Loir), Louvet (du Loiret), Valazé, Doulcet, Lidon, Lebardi (du Morbiban), Ducos, Lanthenas, Dusaulx', tous les membres de la commission des douze, Fonfrède et Saint- Martin exceptés, et les ministres Glavière et Lebrun.
Parmi les députés qui dans la journée du 2 juin avaient résisté à la tyrannie qui les accablait, Lanjuinais montra un courage qui aurait dû faire trembler les assassins organisateurs de l'audacieuse conspiration qui se développait alors. Isnard combattit aussi longtemps avec intrépidité , mais à la fin son énergie l'abandonna; il ofh*it sa démission. Il n'y a pas de doute que si les véritables citoyens de Paris, qui étaient alors sous les armes , eussent été instruits de ce qui se passait dans l'intérieur de la Gonvention , cette journée ne se fût terminée d'une manière toute différente : il y eût eu du sang versé, sans doute; mais combien ce malbeur passager n'eût-il pas prévenu d'atrocités, n' eût-il pas épargné de honte au nom français , à l'espèce humaine elle-même !
La Révolution dite de 1793 ou le Deux juin.
Meillan nous a laissé un récit plein d'intérêt de Tattentat du 2 juin , qui a eu pour la liberté des conséquences terribles , dont elle n'est pas remise. 11 fut le premier coup de main dirigé contre la représentation nationale, et combien d'autres ont suivi , encouragés par son succès ! Le deux juin a reçu de Topinion une qualification sinistre; il est resté détesté et exécré sous le nom de Révolution de 1793. — La Révolution de 1793, odieuse, criminelle, funeste, si souvent confondue par les malveillants et les détracteurs, avec la glorieuse, salutaire et féconde Révolution
1 Ces trois derniers noms furent effacés de la liste faule par Marat.
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de 1 789 ; celle-ci faite contre les abus , celle-là contre la souveraineté nationale.
C^k-t^c <^ « On songea à investir la municipalité d*un pouvoir révolutionnaire,*
afin (le Télever au-dessus de la Convention elle-même.
" Naturellement les sections auraient dû s'assembler pour délibé-
^' r rer sur une question aussi importante. Mais, d'un côté, on craignait
la masse du peuple de Paris , qui n'était rien moins que satis^te de la municipalité. D'un autre côté, il fallait du secret pour empêcher
'.V i ^ ^ l'ennemi de déjouer le complot. On laissa à l'écart les sections et le
peuple. On se contenta de demander un député à chaque comité de section. En conséquence, environ cinquante fripons sans mission, se mettant audacieusement à la place du peuple, cassent nuitamment de leur chef la municipalité, et la recréent l'instant d'après, sous le titre de municipalité révolutionnaire. On vint gravement porter cette nouvelle à la Convention , qui , dans* l'étourdissement où elle fut plongée, ne put et ne sut prendre aucun parti. ^
X Voilà ce qu'on appela la Révolution du 31 mai. Si elle n'avait eu des suites aussi funestes, ce n'eût été qu'une pure comédie.
• Aussitôt que la municipalité se vit débarrassée des entraves qui jusqu'alors avaient retardé sa marche, elle se disposa à frapper le grand coup médité depuis si longtemps. Je vais rendre un compte fidèle de la mémorable et fatale journée du % juin. Mais je dois aupanivant rapporter une petite anecdote qui la précéda.
• Dans ces temps d'orage, un jour que la séance avait été levée de bonne heure, et que nous pensions avoir quelques instants de relâ- <!he, j'appris à quatre heures que le Comité de salut pubHc se disposait à convoquer une séance extraordinaire pour le soir. La nouvelle était sûre : Marat venait de la débiter à la Commune, où il était allé prononcer une diatribe contre nous. Nous en conçûmes du souci. En général les séances du soir déplaisaient aux bons citoyens. Indépendamment des écarts auxquels se livraient quelques hommes qui ne savaient pas dompter leur intempérance, les séances du soir offraient l'avantage des ténèbres aux mahntentionnés. Après en avoir conféré avec quelques amis, nous allâmes, Pénières et moi, au Comité de salut public , où nous ne trouvâmes que treilhard et Danton. Les autres étaient absents ou renfermés dans un arrière-cabinet avec Marat, que j'en vis sortir un instant après. Treilhard et Danton nous écoutèrent à peine. Ils voulaient, disaient-ils, profiter d'un quart d'heure qui leur restait pour aller prendre l'air. Treilhard cependant avoua que la convocation pouvait avoir seé dangers. Danton, répondant moins à ce que je lui disais , qu'enti*aîné par les idées qui roulaient
dans sa tête : « Il &ut , dit-il , que Tun des deux côtes donne sa dé- 9 mission. Les choses ne peuvent plus aller ainsi. Nous avons envoyé » chercher cette commune pour savoir ce qu'elle veut. »
» Ces dernières paroles me persuadèrent que Danton commençait à redouter la municipalité. Je conçus à Finstant le projet de nourrir cette crainte et de foire sei-vir les talen\s et le crédit de Danton à rétablir Tautorité de la représentation nationale. Je ne redoutais pas Danton autant que Marat et Robespierre. Marat était capable des plus violents excès, Robespierre ne respirait que sang et carnage. Je n'avais pas une idée aussi révoltante de Danton. Il savait d'ailleurs se posséder et se conduire; et je pensais qu'il lui serait indifiîérent de devenir Socrate ou Gromwell, ^ejon qu'il y trouverait sa sûreté. Je présumai donc qu'en flattant son amour-propre, en lui donnant à jouer un rôle important, mais momentané; en lui aidant à mériter, par les services qu'il pourrait rendre à la patrie, l'oubli des crimes qu'il avait commis, il était possible de mettre un terme aux malheurs de la France , et de prévenir les malheurs plus grands encore qui la menaçaient. Je le pris par le bras, et le menant à l'écart : « Danton, I» lui dis-je, ceci va mal et n'ira jamais bien tant qu'un homme vigou- » reux ne se mettra pas à la tête. Vous êtes cet homme. » H me regarde et me répond : « Ils n'ont pas, de confiance. — Je le sais; mais » si vous adoucissez vos maximes ; si vous ne proposez que des choses » raisonnables ; si on vous voit sérieusement occupé de rendre le » calme à la France , et de contenir les fripons et les frénétiques qui » la désolent, la confiance renaîtra. Il fout en outre éviter de vous » trop mettre en évidence , de crainte d'exciter la méfiance ou la ja- •• lousie. Mais vous pouvez diriger le comité et foire le bien. » Il me regarde encore et me répète : « Ils n'ont pas de confiance. > Alors il me quitte et va rejoindre Treilhs^*d. Je le suis, je les accoste, et reprenant le sujet qui m'avait conduit au comité : •> En tout cas , Icur » dis-je , si c'est contre les vingt-deux qu'est dirigée la séance de ce » soir, c'est une peine inutile, car ils ne s'y rendront pas. •
• L'assemblée eut lieu. Lanjuinais y dévoila les attentats médités contre la Convention. Il n'était plus temps. Il n'y avait plus de puissance assez forte pour en empêcher, pas même en retarder le succès.
» Me voilà parvenu à la journée du 2 juin. Elle a été si horriblement défigurée dans les écrits dont la circulation a seule été permise, qu'on aura peine à croire à la fidélité du tableau que je vais en tracer. Je proteste néanmoins que je ne dirai rien qui ne soit rigoureusement vrai. J'en appelle au temps où il sera permis de mettre au jour les relations, maintenant cachées, de mille témoins oculaires. Toutes attesteront la vérité de mon récit.
n Plusieurs des proscrits s'étaient réfugiés chez uioi. Je logeais dans un hôtel vaste et presque inhabité , à portée de la Convention , et dans un quartier où les bons citoyens conservaient encore de Tinâuence.
« Le 2 au matin on vint nous dire que tout Paris était en armes par ordre du commandant général Henriot, le même qui avait déchiré les entrailles de la princesse de L'amballe, et qui vient enfin de porter la peine de ses crimes avec Robespierre son protecteur ^ Peu de temps après nous apprîmes que, dans la Convention, la Montagne demandait avec arrogance un décret d'accusation contre trente «quatre députés, les vingt-deux antérieurement proscrits et les douze membres de la commission. A cette nouvelle , Ruzot s*élance : il voulait aller périr à la tribune. Nous le retînmes de force. Rarbaroux trouva le moyen de nous échapper. Pétiou, Rris^ot, Guadet, Salles, Gensonné et quelque» autres cédèrent enfin à nos instances et consentirent à attendi*e dans cet asile le résultat de la séance , de laquelle nous leur promîmes de leur porter des nouvelles d'heure en heure. Cette disposition prise, je me rendis à l'Assemblée. J'en sortis à midi pour aller leur apprendre qu'on faisait des préparatifs hostiles contre la Convention ; qu'il était à craindre qu'elle ne fut contrainte de céder; que dans cette incertitude il était prudent de poui*voir à leur sûreté. Gorsas, qui m'avait précédé, leur faisait à l'instant le même rapport. Nous nous embrassâmes : ils se dispersèrent , et je retournai à mon poste.
n La Convention était bloquée; quatre-vingt mille hommes armés entouraient les Tuileries. Cent soixante-trois bouches à feu, des grils et du charbon pour faire rougir les boulets , tel était l'appareil avec lequel on venait dicter des lois à la représentation nationale. On croirait à ce récit que tout Paris était armé contre nous. Il n'en était rien. De ces quatre- vingt mille hommes, soixante-quinze mille ignoraient pourquoi on leur avait fait prendre les firmes. Loin de nous attaquer, ils nous auraient défendus ; mais Henriot les avait placés dans l'éloignement, hors de portée de nous secourir. Il nous avait cernés immédiatement avec sa troupe d'élite , la seule qu'il eût introduite dans les dépendances du château. Il l'avait séparée de la masse des Parisiens , d'un c6té par l'enlèvement du pont tournant, de l'autre par une clôture en bois qui séparait le Carrousel de la cour du château. Il résultait de cette disposition deux effets immanquables : l'un , de donner à l'entreprise de quatre à cinq mille bandits l'apparence d'un mouvement général du peuple; Tautre , de neutraliser ce même peuple, pour l'empêcher de croiser l'entreprise.
* Cette phrase prouve que le récit de Meillan a été écrit peu de temps après le 9 thermidor.
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» Il est si vrai que le parti des conspirateurs ne s'élevait pas au delà de quatre à cinq mille hommes, que peu de temps après les sections ayant voulu élire un commandant général à la place de Henriot, qoi n'était que commandant provisoire, la municipalité, sa profectrice, ne put jamais lui faire obtenir au delà de quatre mille cinq cents à quatre mille six cents voix , et sûrement elle n'oublia pas de faire voter tout son monde. Elle fut réduite à casser deux fois l'élection sous des prétextes quelconques. Elle ordonna ensuite de voter à haute voix , a6n d'écarter les votants faibles ou craintifis. Enfin elle en vint à dispenser les citoyens de montrer leur carte de section en se présentant pour voter. Moyennant cette facilité , seê quatre à cinq mille satellites purent se présenter successivement à toutes les sections et multiplier à l'infini leivs suffrages.
• J'étais si persuadé des dispositions de la généralité des Parisiens, que je n'hésitai pas à rassurer plusieurs de mes collègues , qui , me voyant entrer dans l'Assemblée, vinrent me demander des nouvelles du dehors, « Tout Paris est armé, leur dis-je, pour vous, si vous avez « de la fermeté; contre vous, si vous mollissez. » Je sortis, je rentrai, et je leur tins toujours le même langage. Je fus imité par un de mes amis qui s'aperçut du bon effet que produisaient ces paroles. C'est peut-être à cette circonstance qu'est due l'énergie que la Convention déploya jusqu'au moment où l'appareil terrible dont on nous força d'être les témoins répandit la tendeur dans l'Assemblée.
• Maintenant on me demandera comment il est possible que tout l Paris ait été subjugué par quatre à cinq mille brigands ?
» Il faut remarquer que ^tous les pouvoirs actifis étaient dans les mains des conspirateurs, et que le peuple était sans action. Il ne pouvait fidre une démarche éclatante sansl^âutonsation ou du moins sans s'exposer à la censure de la municipalité. Il ne pouvait prendre les armes que par ordre du commandant ^fénéral. Et ce commandant et cette municipaUté étaient toujours les principaux acteurs des conspirations. Comment le peuple aurait-il donc pu agii*, ou seulement former une résolution , au su de ses supérieurs , qui avaient dans la loi , dans l'ordre public , dans tous les moyens dont peuvent abuser des administrateurs corrompus, des moyens infaillibles d'arrêter toute entreprise contraire à leurs desseins ou à leur intérêt? Le peuple d'ailleurs ne peut se mouvoir si quelqu'un ne le dirige ; et qui eût osé se mettre ainsi en évidence contre des magistrats , criminels à la vérité , mais autorisés par la loi? Quelqu'un dans une assemblée, ou seulement dans un cercle, laissait -il percer une opinion qui ne fût pas conforme aux vues de la municipalité , il était assuré d'être arrêté la nuit suivante. Chacun craignait; personne n'osait parler ; on cachait
ses sentiments et Ton agissait contre ses propres intentions , de crainte de se rendre suspect à des tyrans incapables de ménagement. Voilà comment nos pailisans eux-mêmes contribuèrent à notre perte.
• Entre deux et trois heures, plusieurs d^entre nous ayant voulu soi*tir, furent repoussés par la garde et forcés de rentrer. Ils en portèrent leurs plaintes, auxquelles on ne fit pas grande attention, jusqu'à ce que Lacroix eût éprouvé le même sort. Lacroix , un des plus fermes champions de la Montagne , éprouver un pareil afiront ! Nous pensâmes qu'il y avait méprise ; que les factionnaires pouvaient bien ne pas connaître Lacroix , ou que la municipalité qui dirigeait l'entreprise n'ayant point imaginé que les montagnards chercheraient à sortir, avait généralisé la consigne ; d'autres , plus méfiants , soupçonnèrent que la municipalité pouvait bien chercher à- duper ses propres complices ; que peu satisfiaiite de la destruction du côté droit , et voulant profiter de ses avantages , elle pouvait bien avoir l'intention d'anéantir la Convention entière, dont elle eût tenté de prendre la place. Ce n'était pas la première fois qu'elle avait laissé percer cette vue. Je ne sais si ce soupçon pnt de la consistance à la Montagne, mais à mon grand étonnemcnt, je la vis, d'accord avec nous, seconder la proposition que Lacroix nous fit, de fiaiire décapiter dans la journée l'auteur de la consigne. On interrogea le commandant du poste. Il répondit que, loin d'avoir donné cette consigne, il était lui-même consigné avec ses officiers par des gens^ à moustache qui s'étaient emfiarés 4les postes. Il était facile de suivre la trace de la consigne en faisant venir à la barre ces mêmes hommes à moustache. Mais tout à coup la Montagne s'apaisa et changea de conduite. On peut soupçonner qu'elle avait reçu dans cet intervalle des éclaircissements ou des assurances satisfaisantes, puisqu'elle écarta la proposition, et, par une conséquence nécessaire, perdit de vue celle de Lacroix. Nous eûmes beau insister, nous n'eûmes pas assez de pouvoir pour Êiire arriver à la barre un misérable factionnaire.
» Nous nous obstinions cependant, et le trouble croissait. Barère parait à la tribune, nous reproche de nous appesantir sur des formes, nous propose d'aller au radical , de nous présenter au peuple , et de lui demander ce qu'il veut. Aussitôt le président Hérault-Séchelles, qu'on portait momentanément au ^uteuil chaque fois qu'il y avait quelque scène difficile à jouer, se met en marche à la tête de la Convention. Je descendis de ma place , suivi d'environ cent députés du côté droit. Le reste avait déjà passé avec la Plaine à la suite du président. Arrivé au pied de la Montagne , je remarquai avec surprise qu'elle restait paisiblement à sa place. J'en conçus des soupçons. Je les communiquai à mes plus proches voisins en leur proposant de suspendre la
marche. Ils firent circuler l' avertissement, et nous restâmes immobiles jusqu'à ce que les monta^ards subalternes , qui n*a¥aient sûrement pas le secret de la journée , et qui peut-être rougissaient aussi de montrer moins de dévouement que nous , s'ébranlèrent enfin , et entraînèrent la plupart de leurs camarades, en dépit do Marat et de plusieurs autres qui cherchaient ouvertement à les retenir ; et malg^ré les cris de plusieurs femmes qui s'élan'çaient à mi-corps des tribunes pour les engag^er à ne pas sortir. Ils nous joig^nirent : nous nous mêlâmes , et nous eûmes bientôt atteint ceux qui avaient suivi le président.
» A peine fûmes-nous dans la cour, que Henriot parut à cheval , et s'avança à la tête d'un petit corps de satellites choisis. C'étaient pour la plupart des canonniers. Il y avait aussi des aventuriers qui s'étaient, enrôlés peu de jours auparavant, qui avaient défilé devant nous , qui même étaient partis pour l'armée, mais que la municipalité avait retenus à Courbevoie et dans quelques autres postes voisins, d'où elle les avait rappelés pour participer à la ^ande opération.
» Dans cet instant, je ne parle pas d'après moi, retardé par la scène qui s'était passée au pied de la Montagne , je ne pus arriver qu'après la fin du colloque entre le président et Henriot. Je vais le rapporter d'après le récit de ceux qui étaient présents.
« Que demande le peuple? s'écria le président. La Convention n'est » occupée que du peuple et de son bonheur. — Hérault, répondit » Henriot, le peuple n'est point levé pour écouter des phrases, mais » pour donner ses ordres souverains. Il lui faut des victimes : il veut • qu'on lui livre trente-quatre coupables. — Des victimes ! s'écrièrent » ceux qui accompagnaient le président : nous le serons tous. » A ces mots Henriot recule quelques pas et crie aux armes! Aussitôt ses satelhtes s'avancent, les uns le sabre à la main, les autres la baïonnette au bout du fusil , pointant les députés , mais sans firapper. En même temps les canonniers disposent six pièces de campagne pour les diriger contre nous. Dans ce pressant danger, quelqu'un prit fortement le président par le bras, lui fit Badre une volte à gauche, et l'entraîna vers une troupe d'hommes armés comme les autres, mais immobiles , et dont les regards et l'attitude ne paraissjdent annoncer aucun mauvais dessein. Nous défilâmes devant eux, et revenant sur nos^i^as, nous rentrâmes dans le vestibule pour passer au jardin, ^ans éprouver le moindre obstacle.
» Peut-êt^ Henriot avait-il ordre de se borner à nous faire peur ; peut-être fut-il aiTêté par la crainte de confondre la Montagne avec le côté droit ; peut-être enfin lui donna-t-on parole de livrer, ou , ce
qui était égal , de condamner les trente-quatre. Il est difficile de percer ce mystère : mais Henriot ne parut plus.
n Nous défilâmes dans le jardin , comme dans la cour, devant des hommes armés, qui ciiaient sans cesse , vive la Montagne ! plus rarement , vive la Convention ! quelquefois , vive Marat ! J'aperçus parmi nous un homme à écharpe municipale qui prit Bazire par le bras. Ceux qui étaient à portée de Tentendre m*ont rapporté qu'il lui avait tenu ce propos : « Voilà comme vous êtes. Pourquoi sor- • tiez-vous? Avec vos demi-mesures vous faites manquer tous les
n coups. »
n En avançant dans le jardin , j'eus , ainsi que plusieurs autres , la ciîriosité de voir ce qui se passait au dehors. Nous montâmes sur le parapet, d'où nous vîmes sur le quai des corps nombreux de citoyens armés dont Ja contenance nous parut exprimer de l'inquiétude. Ils nous firent signe de les aller joindre. « Nous allons vous voir aussi, » leur criai-je; et nous prîmes la route du pont tournant, ignorant que ce passage fut fermé. Cette découverte réveilla nos inquiétudes; mais il n'y avait pas de remède. Alors arrive Marat, suivi d'une vingtaine d'enfants déguenillés , qui crie : « Que les députés fidèles retournent » à leur poste. » Quoiqu'il n'entendît pas nous adresser l'invitation, nous ne laissâmes pas d'y répondre. Nous suivîmes la Montagne , et nous rentrâmes dans la salle. .
a La séance rouverte, Gouthon prend la parole, et avec une effronterie qui étonna jusqu'à ses complices: «La Convention, dit-il, » d'après ce qu'elle vient de voir, doit être bien convaincue de sa li- » berté. Elle peut donc délibérer sur la question déjà agitée. Mais au » lieu d'un décret d'accusation , je pense qu'il faut se borner à une « simple arrestation. » Les débats recommencèrent, et la question finit par être réduite à ces termes : Que les trente-quatre seraient détenus chez eux sous la sauvegarde du peuple de Paris,
» Avant de mettre la proposition aux voix , il en fut fait une autre dans la vue, disait-on, de lever toute difficulté. Elle consistait à demander la démission volontaire des proscrits. Isnard, Fauchet et Lanthenas la donnèrent. Barbaroux et Lanjuinais la refusèrent, appuyant leur refiis de l'obligation de remplir le mandat de leurs commettants. L'un et l'autre développèrent leurs principes sur cette question, et s'abandonnèrent ensuite à leur sort. Jamais il n'y eut un dévouement plus sublime que celui de Barbaroux, jamais un courage plus héroïque [ que celui de Lanjuinais.
• Je vous parle, nous dit-il, pour la dernière fois. Mais je vous » déclare que vous avez de gi*ands devoirs à remplir : cassez à l'in- » stant la municipalité; cassez les comités révolutionnaires; punissez
« les conspirateurs; reprenez rautoritë qui vous appartient, sans quoi » tout est perdu. »
• La Montage impatientée revint au projet de décret» On hit la liste des proscrits. C'est alors que nous connfimes toute la puissance de Marat. A mesure qu'on lisait, il indiquait des l'etrancliements ou des augmentations , et le lecteur eiiàçait ou ajoutait des noms sur la simple indication, sans que l'Assemblée fût aucunement consultée. La liste ainsi arrêtée, on demanda d'aller aux voix. Le côté droit réclama à grands cris l'appel nominal. Il se flattait que les députés le» plus timides, .obligés d'exprimer leur opinion à haute voix, surmonteraient leur feiblesse plutôt que de se déshonorer par une injustice aussi révoltante. Mais déjà l'Assemblée mollissait. J'entendais dire à mes côtés qu'après tout les proscrits ne seraient pas bien à plaindn; d'être obligés de rester paisiblement chez eux; qu'ils y seraient en sûreté ; que le peuple l'exigeait , et qu'il valait mieux faire un petit mal , que de s'exposer à de grands malheurs. « 11 vaut mieux, s'écria » quelqu'un , se dispenser de voter que de trahir son devoir. * Cette ouverture , qui mettait les consciences à leur aise , fut goûtée. Deux ou trois députés se levèrent pour déclai^er qu'ils n'étaient pas libres , | et qu'ils ne voulaient pas voter, entourés de canons et de baïonnettes. | Les deux tiers de l'Assemblée se rangèrent à ce parti , et devenant , simples spectateurs , laissèrent rendre le décret par les montagnards , soutenus d'un assez grand nombre d'étrangers qui s'étaient placés, comme au 27 mai , sur les bancs des législateurs, dont ils usurpèrent les fonctions.
• Ainsi finit .la séance du 2 juin. Les montagnards sortirent \c» premiers par la porte la plus voisine du côté où ils siégeaient ordinairement. Nous voulûmes , selon notre usage, sortir par la porte opposée. Celle-ci était consignée : nous fûmes repoussés. Je cours au président. C'était alors Mallarmé qui avait repris le fauteuil, uniquement pour prononcer la levée de la séance. Je me plains de cette entreprise, lime répond, en feignant de chercher des papiers, et sans me regarder, qu'il ne se mêlait pas de ça. Et qui donc devait s'en mêler ? Au même instant arrive un huissier de la salle , qui nous prie d'attendre quelques minutes , « parce que , dit-il ingénument , on est • allé chercher à la Commune l'ordre de lever la consigne. » Il arriva effectivement un quart d'heure après, et nous eûmes la liberté de nous retirer.
» En rentrant chez moi vers dix heures, j*y trouvai Gensonné. Je crus d'abord qu'il venait me demander un asile , que j'étais très-disposé à lui accorder. «Non, mon ami, me dit-il, je veux rentrer chez ».moi. J'y veux attendre mon sort. Je vous prie seulement de m'y
» accompag^ner, afin d'être moins exposé aux insultes des iapaçeurt • qui courent les rues. » Je le remis chez lui , je le réunis à sa famille : je ne croyais pas que ce fut pour aussi peu de temps. Je voulus les jours suivants YengSLQCr à s'évader. Rien n'était plu9 facile. Le gendarme qui le gardait était précisément un ancien soldat de la garde suisse auquel Rrissot et lui avaient sauvé la vie le 10 août. Ce brave homme ne l'avait pas oublié. Il le rappela même à son prisonnier. Mais Gensonné ne voulut jamais permettre qu'on essayât de le gagner. J'eus beau lui citer l'exemple de plusieurs autres qui s'étaient enfuis ou qui s'y disposaient, il s'opiniâtra, et il en fut la victime. Peut-être s'il eût suivi mon conseil aurait-il sauvé sa tête, comme plusieurs autres.
» J'ai rendu un compte fidèle de la journée du 2 juin. Rarère l'a entièrement défigurée clans la proclamation qui fut décrétée deux jours ensuite. Je n'ai point oublié qu'en lisant à la tribune cet ouvrage de menéonge , lui-même rougissait de son imposture. C'est toutefois par son récit que la France et l'Europe ont jugé de cette journée ; car on n'a laissé circuler aucune autre relation. La municipalité s'était emparée de l'administration des postes. Tous les journaux, toutes les lettres furent arrêtés , toutes les communications rompues. Les barrières restèrent fermées jusqu'au 5 ; rien ne put transpirer.
* Cependant nous étions à Paris dans le plus grand embarras. La représentation nationale avait été violée dans ses principaux attributs, sa liberté et son intégrité. La force avait pris la place de la loi ; la fureur, celle de la justice. Une action usurpait ouvertement le pouvoir souverain, et nous n'avions aucun moyen de réprimer ses attentats.
» Continuer à nous rendre aux séances, c'était consacrer l'usurpation par notre présence. Nous en abstenir, c'était abandonner le timon de l'État aux usurpateurs. Informer nos commettants de la violence faite à leurs mandataires , de l'impuissance à laquelle ils étaient réduits , de l'esclavage dans lequel ils étaient retenus, c'était sans doute le seul parti que nous eussions à prendre. Mais il n'y avait plus de communications. Nos dépêches étaient supprimées ; et fussent-elles parvenues à nos commettants, les relations des conspirateurs pouvaient balancer la foi que les nôtres seules méritaient. Cependant il &llait les éclairer. Il ne nous était pas permis de laisser ignorer à la nation le danger qui menaçait sa libellé. Nul obstacle ne devait nous arrêter, et les voies usitées étant fermées, il devenait indispensable de recourir à des moyens extraordinaires pour instruire le peuple et le mettre en mesure de prendre les résolutions que son intérêt bien connu lui suggérerait.
> Dans cette perplexité, nous étant réunis en un petit comité, composé d'hommes sûrs et décidés à tout tenter pour sauver la patrie, après avoir examiné la situation des afiPaires, nous nous accordâmes à conclure qu'il était indispensable que quelques-uns d'entre nous se transportassent dans les départements pour y montrer la venté. Plusieurs se dévouèrent a cette périlleuse mission : je fus de ce nombre. »
Lundi 3 juin. — Le 3 juin 1793, Lanjuinais écrivit à PAssemblée qu'il se félicitait que le décret rendu le 2 eût empêché de plus grands attentats; mais il demandait que la Convention examinât cette odieuse trame et rendit promptement justice. Le parti montagnard , à qui le mot justice donnait des crispations, fit entendre de longs murmure^. Barbaroux et Vergniaud écrivirent dans le même sens : le dernier déclara qu'il ne croyait pas pouvoir donner sa démission. D'un autre côté, Marat, dans une lettre, disait qu'il renonçait à ses fonctions de représentant du peuple jusqu'après le jugement des députés détenus. La Montagne applaudit beaucoup au dévouement de Marat, et ordonna Tinsertion de sa lettre au bulletin.
Le même jour, on annonça que l'armée des insurgés dé la Lozère (du Gév.audan), forte de plus de trente mille hojmmes, s'était emparée de Mende et de Marvejols.
Mardi 4 juin, — Paris était aussi calme qu'il avait été orageux les jours précédents : les habitants de cette grande ville étaient stupéfaits et ne pouvaient comprendre encore par quelles ruses machiavéliques on les avait fait servir à la destruction de la seule autorité qui pût les protéger, que la plupart d'entre eux voulaient décidément et croyaient effectivement défendre. Cependant le conseil de la Commune, l'âme de toutes ces machinations , ne perdait pas son temps : immédiatement après avoir été destitué et rétabli dans ses fonctions par les commissaires insurrectionnels, il ajouta à ses attributs et qualités une épithète infernale dont l'idée a servi au bouleversement de la France* : il s'intitula Conseil
^^TteVa/ BÉVOLUTIONNAIRE. Indépendamment de ce conseil, il s était formé dans son sein une autre autorité qui avait pris le nom de Comité bévolutionnaire . Ce comité était chargé de toutes les mesures clandestines et inquisitoriales, telles que les arrestations, les recherches, les poursuites, dont le conseil général révolutionnaire lui renvoyait Texécution. Par une délibération du 3 juin, il eut ordre de faire arrêter tous les députés qui sortiraient de Paris pendant tout le temps du danger de la patrie. Le même jour, le conseil révolutionnaire créa une commission qui devait s'occuper des moyens d'opérer une diminution sur le prix des denrées, et, pour remplir ce but, faire un recensement général de toutes les marchandises existantes dans les magasins. C'est aussi le 2 juin que toutes les autorités constituées de Paris prêtèrent le serment révolutionnaire du 31 mai; il était ainsi conçu : « Je jure d'être fidèle à la République » une et indivisible, de maintenir de tout mon pouvoir et de » toutes mes forces la sainte liberté, la sainte égalité, la » sûreté des personnes et le respect des propriétés, ou de u mourir à mon poste eu défendant ces droits sacrés de » rhomme. Je jure de plus de vivre avec tnes frères dans » l'union républicaine; enfin je jure de remplir avec fidélité » et courage les missions particulières dont je pourrais être » chargé, »
Mercredi 5 juin, — Le 4 juin , la Commune reçut des adresses de félicitations de plusieurs sociétés populaires, sur sa conduite pendant l'insurrection du 31 mai. Tous ces félicitants lui disaient qu'elle avait bien mérité de la patrie, et l'invitaient à continuer de la même manière. Le même jour, sur la réquisition d'Hébert, elle arrêta qu'il serait fait au nom du peuple une adresse à la Convention, dans laquelle on lui exposerait les véritables sentiments des habitauts de Paris, leur respect et leur dévouement pour l'inviolabilité de la représentation nationale. Après les scènes qui venaient
JUIN 1793. 22r
de se passer, il serait difficile de citer un trait d'impudence plus hardi.
Le 5', le conseil arrêta de créer une commission pour rédiger et exprimer les plaintes du peuple contre les députés mis en arrestation, c'est-à-dire pour demander qu'ils fussent égorgés.
Dans la séance de la Convention du A, Grégoire réclama avec force contre la rédaction du procès-verbal , qui paraissait voiler d'une manière trop officieuse la violence exercée contre la représentation nationale. Ce procès-verbal avait été rédigé par Durand-Maillane , dont cependant on ne pouvait suspecter les intentions.
Le 5, on décréta le partage des biens communaux : on peut regarder ce décret comme l'initiative du partage des propriétés particulières.
Quelques membres les plus modérés du parti montagnard, redoutant les suites des derniers événements, avaient imaginé de demander une amnistie pour les députés détenus. Valazé, l'un d'entre eux, ne fut pas plutôt instruit de ce projet, qu'il écrivit à la Convention une lettre pour lui témoigner l'horreur que lui inspirait une pareille idée. Dans la suite, pour éviter l'échafaud, il se poignarda lui-même ' .
Jeudi 6 juin. — Ce qui restait du parti de la Gironde, ou plutôt de la majorité de la Convention , n'était pas tellement accablé, qu'il n'essayât quelquefois de se tirer de l'oppression sous laquelle il gémissait.
Le 6, plusieurs députés, parmi lesquels on remarquait Fonfrède, demandèrent avec la plus grande force que le Comité de salut public fût tenu de faire, sur-le-champ, son rapport sur les motifs qui avaient déterminé l'acte d'autorité qu'on s'était permis contre une partie de la représentation nationale. Le comité promit ce rapport pour le lendemain, puis pour le jour suivant, jusqu'*à ce qu'on eût pris des
1 Le joar da jugement des Girondins par le tribunal révolutionnaire, le .31 octobre 1793.
mesures pour le rendre inutile. Dans une lettre de ce jour, Vergniaud ne se contenta pas de demander justice , il requit encore la poursuite immédiate des auteurs des événements des !•' et 2 juin. Des envoyés du district d'Angers formèrent la même demande au nom de toutes les communes de leur pays, tandis que d'un autre côté, un envoyé d'Arras applaudissait aux atrocités qui venaient de se commettre. Cependant Barère, au nom du Comité de salut public , proposa de supprimer tous les comités révolutionnaires et d'envoyer dans les départements dont les députés étaient détenus un é(;d} nombre d'otages, pris dans le sein de la Convention: rien de tout cela ne fut exécuté.
Vendredi 1 juin. — Le conseil général révolutionnaire ajoutait chaque jour de nouvelles vexations au code inquisitorial dont ses séances renfermaient l'horrible dépôt. Le 7 juin, il arrêta qu'il ne serait accordé de passe-port à aucun individu pour sortir de Paris et aller résider dans un autre département, à moins qu'il n'eût payé toutes les impositions auxquelles il pourrait être taxé. Dans la séance de la Convention du même jour, le député Camboulas osa encore dé* noncer ce conseil de séditieux et les autorités révolutionnaires qu'il venait d'enfanter; il ne craignit pas de dire que son despotisme était plus atroce que celui exercé jadis par Caligula et Néron : en effet , il ne respectait ni la liberté individuelle, ni les secrets des familles, ni les propriétés; il semait partout le désordre et le ravage ; toutes les lettres étaient ouvertes à la poste, l'envoi de toutes les feuilles publiques était suspendu; il poussait l'impudence jusqu'à imprimer son cachet sur les lettres dont il avait pris lecture.
A la dénonciation de ces faits par Camboulas, le parti montagnard se contenta de répondre par l'organe de Bazire, Thuriot et autres , que Roland en avait fait autant ; qu'à l'égard des feuilles publiques, c'étaient des poisons propres à exciter la guerre civile , dont il fallait préserver les provinces.
Barère avait proposé la veille d'envoyer dans les départements des députés en otage pour la garantie personnelle de ceux ^ui étaient détenus. Pétion écrivit qu'il croyait cette sûreté inutile, et que pour ce qui le concernait il refusait celui qui devait répondre pour sa personne.
Extraits des rapports de police du 6 au 7 juin, — Nota. On n*a pas présenté de feuilles depuis plusieurs jours , parce que les rapports de la surveillance ne présentaient que des faits connus, et que les inspecteurs n*étaient employés qu'à des observations de circonstance et momentanées.
« Depuis le 31 mai, chacun raisonne à sa manière sur les événements qui se sont succédé.
» Les uns se plaignent du peu de succès des mesures prises, d'autres attendent avec inquiétude le parti que prendront les départements sur les airestations de leurs d'éputés ; mais la majorité tourne ses regards vers la Convention, avec l'espérance qu'inspire une bonne cause.
» Les amis de la liberté voient avec beaucoup de peine les divisions intestines de la majeure partie des sections. Ils les regardent comme un germe assuré de la guerre civile, si elles ne se rallient pas trc;>-promptement, et si elles ne font pas le sacrifice des personnalités pour rétablir l'union que les circonstances rendent plus nécessaire que jamais. Les sans-culottes disent qu'il faut laisser agir les agitateurs des sections , et qu'ils sauront bien les rappeler à l'ordre quand on battra la générale.
» On dit tout haut que la Convention promet beaucoup, mais n'agit pas; que son insouciance apparente sur l'excessive cherté des denrées de première nécessité, sa lenteur à présenter une constitution, nous conduisent en poste à la destruction de la liberté.
• On voit tous les jours et dans tons les lieux se grossir le nombre des ennemis de notre Révolution ; on rencontre partout des hommes qu'on en croyait les plus chauds partisans et qui murmurent à voix haute contre ses effets. Cela paraît venir de ce que la partie saine de la Convention, disent-ils, ne connaît pas ses forces et ses ressources.
■ On dit qu'on s'attend à voir deux Conventions, et que l'on donnera la préfi^rence à celle qui agira le plus efficacement pour le bonhew du peuple.
n D'autres disent que l'on donne encore quinze jours à la Conven-
tion pour assurer le bien qu'elle doit opérer, mais que ce temps expiré on ne croira plus à ses promesses.
» Les {jroupcs sont moins fréquents, parce que les indivîAis qui les composaient vont hardiment dans leurs sections dire ce qu'ils n'osaient prononcer que dans la rue.
• On demande un arrêté du conseil général qui interdise aux boulan{jers de faire des bons; on en donne deux motifs; le premier, que cela empêchera cette classe de marchands d'accumuler les sous ; le second , c'est que le malheureux qui n'a que quinze sous achètera avec ses trois sous de reste de quoi mang^er avec son pain. »
Samedi 8 juin, — Malgré son audace, le conseil révolutionnaire n était pas exempt de craintes ; les extravagances journalières de Chaumelte , la docilité de ce conseil à adopter toutes les folies qu'il lui proposait en sont des preuves assez frappantes. Le 8 juin, le procureur de la Commune instruisit le conseil que des artistes lui avaient dit en confidence qu'on fabriquait une guillotine à trente colliers, pour faire périr trente patriotes d'un seul coup. Pour mettre un terme à toutes ces conspirations, disait-il, je requiers le conseil général révolutionnaire de se rendre à la barre de la Convention, aujourd'hui, demain, après-demain, tous les jours, pour lui demander une constitution. Ce réquisitoire fut adopté.
Dans la même séance , Ghaumette dénonça un grand acte de fédéralisme qui avait eu lieu dans quelques sections ; et ce fédéralisme, qui pourrait le croire? c'étaient des processions. Nous ferons aussi, nous, disait-il, des fêtes civiques ; nous célébrerons le 10 août, le 31 mai ; le peuple sera notre Dieu, il ne doit pas y en avoir d'autres.
On annonça à la Convention que Charrier, chef des rebelles de la Lozère , avait été pris avec Laporte, son aide de camp. Cette nouvelle fut donnée par les administrateurs du département du Cantal.
Ce fut dans cette séance que Robespierre jeta en avant les premières idées de son système tyrannique, auquel il donna dans la suite un développement si effrayant. Il fit la motion
d'expulser du territoire de la République tous les étrangers, et de charger le comité de présenter des mesures pour les suites de l'arrestation des députés proscrits. Après cette proposition, Bazire et Lejeune firent pressentir qu'il existait encore d'autres conspirateurs dans le sein de la Convention, et qu'ils concertaient le projet de faire assembler les suppléants à Bourges. Il faut qu'on connaisse tous ces coquins, disait Bazire, il faut qu'ils soient punis.
Dimanche 9 juin. — Le 9 juin, la Convention fut instruite que la nouvelle des événements du 31 mai avait excité les plus grands mouvements à Bordeaux ; les sections s'y étaient assemblées, et avaient arrêté d'envoyer" à Paris une force armée assez considérable pour délivrer la Convention des tyrans anarcbiques qui l'opprimaient. Cette nouvelle excita un grand mouvement dans l'assemblée. Les montagnards, doutant alors de leur force, cherchèrent à persuader aux Bordelais , qu'étant mal informés des faits , ils se trouvaient les dupes d'une malveillance perfide.
Thuriot, qui, à cette époque, était le porte-voix de toutes les déclamations jacohites , s'écriait, afin que tous les journaux le répétassent après lui : J'en appelle des Bordelais mal instruits, aux Bordelais détrompés, et j'espère qu'à la suite d'une expHcation franche, ils seront bientôt d'accord avec les patriotes. Tandis que Thuriot cherchait à abuser les départements par des phrases, Billaud-Varennes, l'un des personnages les plus machiavéliques de ce parti, cherchait à lui faire un appui de la portion la plus misérable du peuple. Il proposa dans cette séance d'exempter de toutes contributions directes et indirectes les personnes dont le revenu net n'excédait pas la somme de quatre cents livres.
Dans cette journée, il y eut à Paris une procession de nègres ; les individus de couleur qui se trouvaient alors dans la capitale se rendirent à la Commune, où ils prêtèrent le serment de maintenir la liberté et l'égalité aux dépens de leur vie. Le conseil révolutionnaire les envoya au Champ
de Mars pour réitérer ce serment ; après cette promenade, ils revinrent et reçurent du président F accolade fraternelle.
Lundi 10 juin. — Dans la séance du 10 juin 1793, le parti accablé de la Convention fit encore quelques efforts' pour se relever. On dénonça une seconde fois l'inquisition qui continuait à la poste, l'arrestation des journaux , et mille autres vexations , qui prenaient chaque jour une force nouvelle. Tout ce qu'on put dire fut inutile. Ce fut dans cette journée que le comité de constitution, entièrement recomposé depuis le 31 mai, fit faire par Hérault-Séchelles la lecture de l'extravagante constitution de 1793 : c'était lui qui l'avait rédigée, et d'après ce que lui-même avait dit à plusieurs personnes, elle était si ridicule, si destiTictive de toutes sortes d'ordres, qu'il était impossible de la mettre jamais en action : or c'était précisément dans ce dessein qu'elle avait été imaginée. 11 n'y a pas de doute que les auteurs de cette constitution n'aient voulu en faire un leurre , pour apaiser toute la France soulevée contre eux et contre leur horrible conduite. Cependant Barère , qui avait été membre de l'ancien comité de constitution, fit un éloge pompeux de ce code anarchique, de son style lapidaire, de la précision des idées de ses auteurs ; c'était, en un mot, une conception sublime : alors ce n'était plus Barère, c'était la peur qui parlait.
Robespierre fit décréter que le projet de Hérault-Séchelles serait imprimé, affiché dans toutes les rues de Paris, envoyé aux sociétés populaires, aux départements, aux armées, partout.
Dans la séance de ce jour, le conseil révolutionnaire envoya des commissaires au comité de salut public , qui les lui avait demandés, pour se concerter ensemble sur les moyens de sauver la patrie.
Mardi II juin. — Le conseil général révolutionnaire avait nommé Hanriot commandant général, précisément pour faire le 31 mai ; cet homme était un des plus audacieux scélérats
doDt l'histoire de nos désastres ait a faire mention. Avant la ) révolution, il avait été domestique d'un procureur au. Parle* j ment, qui le chassa de chez lui pour ses méfaits ; Hanriot fut 1 ensuite commis aux barrières de Paris, oii à force de malversations il vint à bout de ramasser quelque argent. Lors de la révolution, il fut s'établir dans le faubourg Saint-Marceau, où, après le 10 août, il devint chef de la force armée de sa section ; c'est sur cet homme, aussi audacieux que brigand, que le parti jacobin jeta les yeux pour faire réussir ses manœuvres. On a vu avec quelle adresse il s'y prit, et sans doute il eût eu un plus grand succès , si on ne l'eût arrêté. Gomme il était nécessaire de populariser cet homme, dont on avait encore besoin , on l'engagea à faire un sacrifice qui pouvait paraître généreux à ceux qui n'étaient pas dans le secret. Le 11 juin 1793 Hanriot, content de ses lauriers et de la victoire remportée par le peuple, se présenta à la Commune et donna sa démission. Le conseil applaudit avec enthousiasme au républicanisme du commandant, l'engagea à continuer ses fonctions jusqu'au moment où les sections, qu'on avait convoquées , auraient nommé un chef de la force armée.
Circulaù^e du ministre de L'intérieur aux administrateurs des départements.
(Pièce manuscrite tirée des Archives de TEmpire.)
ff II est utile à l'administration générale de connaître le prix actuel de toutes les marchandises et denrées qui se vendent dans notre département, le prix de ces mêmes marchandises et denrées en 1790. Il est utile également de connaître le prix des journées et main-d'œuvre aux mêmes époques. Pour faciliter ce travail, je vous fais passer des étals imprimés que vous n'aurez qu'à garnir. Vous en ferez trois, l'un pour rester dans vos archives et les deux autres pour m' être envoyés le plus rapidement qu'il vous sera possible. Il vous suffira des connaissances que votre administration a de
tous ces difFérents prix pour remplir la mission que je vous donne. S^il fallait consulter vos districts et les municipalités, l'opération serait interminable. J'attends de votre amour pour tout ce qui intéresse le bien public, et de votre exactitude les plus prompts et les plus sûrs résultats et envois.
Signé : Garat.
Mercredi 12 juin. — Le 12 juin, la Convention reçut la nouvelle d'une des plus funestes déroutes qui aient eu lieu pendant la guerre de la Vendée. Les insurgés avaient dissipé cette masse énorme de réquisitionnaires indisciplinés, ramassés de toute part à la bâte, et armés de la manière la plus bizarre ; tous avaient fui au premier coup de feu, en se culbutant les uns sur les autres, et avaient, dans leur déroute, causé plus de ravages que les Vendéens eux-mêmes. Ceux-ci s'étaient rendus maîtres de Saumur, position extrêmement importante, qu'ils ne gardèrent pas longtemps. Les vainqueurs n'étaient que des paysans accourus au bruit du tocsin, qui, croyant la guerre finie, parce que Saumur était au pouvoir de l'armée catholique , se débandèrent malgré leurs chefs et retournèrent dans leur village.
Ce furent Bourbotte et Tallien, commissaires conventionnels à Tours, qui donnèrent cette (Bcheuse nouvelle. Le conseil général de la Commune n'en fut pas plutôt instruit qu'il arrêta d'envoyer une députation à la Convention, pour lui demander de faire partir sur-le-champ en poste pour Saumur, mille canonniers et quarante-huit canons; de mettre en même temps en réquisition tout ce qui pouvait être nécessaire à cette expédition. La docile Convention décréta de suite la demande du conseil révolutionnaire.
Depuis longtemps les volontaires n'allaient plus à la Vendée qu'en poste et dans des carrosses d'émigrés.
Jeudi 13 juin. — On annonça le 13 juin qu'il s'était manifesté dans le département de TEnre un mouvement sera-
blable à celui qui avait eu lieu à Bordeaux. L'arrêté qu'avait pris ce département est remarquable ; le voici :
1^ L'Assemblée déclare qu'elle est convaincue que FÂssemblée nationale n'est pas libre.
2** Il sera organisé , concurremment avec les citoyens des autres départements, une force armée, pour marcher, en tout ou en partie, contre les factieux de Paris, qui ont enchaîné la liberté de la Convention et réduit au silence les bons citoyens.
S*" Cette force armée sera de quatre mille hommes pour le département de l'Eure.
A"" Il sera établi une correspondance avec tous les départements, pour les inviter à se joindre à celui de l'Eure.
5** 11 sera envoyé une adresse à toutes les communes de ce département , pour demander leur adhésion aux mesures contenues dans le présent arrêté.
6" Il sera envoyé des commissaires dans les départements du Calvados, d'Eure-et-Loir et de l'Orne, pour concerter ensemble les mesures d'exécution.
1^ Il est ordonné aux municipalités d'arrêter ceux qui prêcheraient la doctrine de l'anarchie , le pillage et le meurtre.
On apprit encore le même jour que le département du Calvados avait fait arrêter et transférer au château de Caen le député Romme, commissaire conventionnel dans ce pays.
L'Assemblée décréta d'abord d'accusation le député Buzot, qu'elle supposa le moteur de cette insurrection. Elle décréta d'accusation les administrateurs du Calvados, et cassa l'arrêté du département de l'Eure; ensuite, sur la proposition de Couthon , elle porta la déclaration suivante :
La Convention nationale déclare que dans les journées des 31 mai, !•', 2 et 3 juin, le conseil général révolutionnaire de la Commune et le peuple de Paris ont puissamment concouru à sauver la liberté, l'unité et l'indivisibilité de la Répubhque.
Dans cette séance, la Convention avait nommé, sur la proposition de Barère, Alexandre Beauharnais au ministère de
la guerre. Il était alors général en chef de l'armée du Rhin. Houchard lui succéda dans ce commandement; et Destournelles, alors président du conseil révolutionnaire, fut nommé ministre des contributions publiques.
Dans la même séance, la Convention reçut la nouvelle que Brissot, passant en Suisse sous un faux nom, avait été arrêté à Moulins, par oixlre des administrateurs de FÂllier, qui le faisaient conduire à Paris. Brissot écrivait de son côté* que les menaces d^ assassinat chaque jour réitérées contre lui avaient pu seules l'engager à cette démarche; qu'il demandait à être jugé par la France entière, s'il était possible.
Vendredi l A juin. — Le 14 juin 1793, Collot-d'Herbois fut nommé président de la Convention. Cette nomination fut un présage de ce que cette assemblée deviendrait bientôt.
Le même jour, la Convention décréta d'arrestation les membres du directoire du département de la Somme, pour avoir donné suite k la déclaration de quelques députés relativ.ement aux journées des 31 mai, 1*' et 2 juin.
Sur la proposition de Robespierre, elle décréta encore que les administrateurs du département de la Manche avaient bien mérité de la patrie pour ne pas avoir adhéré aux arrêtés des départements voisins. Pendant cette séance, la Convention s'occupa presque exclusivement de la Constitution de 1793, qu'elle ne discuta pas, mais qu'elle improvisa.
Samedi 15 juin, — Ce n'était pas seulement par les anarchistes de France que la nation était sans cesse tourmentée, sans, cesse déchirée; ceux de l'étranger y venaient encore exercer leurs fureurs. Le 15 juin 1793, une nombreuse députation des sans-culottes de Liège se présenta au conseil révolutionnaire de la Commune; elle y lut une adresse incendiaire, dans laquelle, s'élevant contre l'aristocratie des richesses, elle demandait qu'on l'anéantit comme les autres; et ce conseil, qui représentait l'une des plus opulentes villes du monde, applaudit avec enthousiasme à cette pétition, en
ordonna même la mention civique dans son procès-verbal. Un député de la Convention, nommé Brival, écrivit au conseil une lettre de félicitation sur les derniers événements. Toutes ces sottises étaient accueillies avec les plus vives démonstrations de joie; mais la section de la Croix-Rouge s^étant avisée de lui communiquer une adresse contre les factieux et les anarchistes, la Commune éàlata en murmures et passa h Tordre du jour.
La Convention reçut une lettre du général Custines , dans laquelle il dénonçait le général de division Ferrières , pour n'avoir pas exécuté ses ordres. Il se plaignait en même temps des calomnies qu'on renouvelait tous les jours contre lui ; il protestait de la pureté de ses intentions et de son dévouement inviolable à la République. Ce hit dans cette séance que Berlier demanda et obtint un décret d'accusation contre Duchâtel, Tun des députés proscrits. Duchàtel avait été dénoncé par Bourbotte et Choudieu comme ayant fait tous ses efforts pour soulever contre la Convention les départements des Deux-Sèvres, de la Mayenne et autres.
Dimanche 16 juin. — Le ministre Garât, tout en afifectant une extrême modération et un grand attachement aux principes de la véritable liberté, était cependant un des hommes dont la conduite fut le plus utile au parti de la Montagne : par son ministère , des sommes immenses furent répandues dans les départements dont les événements du 3] mai avaient provoqué l'insurrection. C'est ainsi qu'on séduisait des malheureux et qu'on achetait des gens avides. Dans la séance du 16 juin 1793, Garât se plaignit d'avoir été dénoncé par un journal intitulé Tableau politique et lu-téraire de Paris : on y lisait que lui. Garât, avait envoyé dans le Calvados un missionnaire maratiste pour préparer le peuple à recevoir un dictateur. Quoique l'annonce du journaliste, vraie ou fausse, ait été assez bien justifiée par l'événement, le ministre crut néanmoins devoir la dénoncer à la Convention comme une calomnie atroce déjà démentie par
son caractère connu. Robespierre prit le parti de Garât, et demanda qu'il fût fait : P une adresse au peuple, dans la* quelle la conspiration fût complètement dévoilée; 2^ une autre adresse sur la situation où la France se trouvait alors ; 3^ un décret qui comprimât les journaux calomniateurs et infidèles, qui, suivant lui, étaient les plus dangereux ennemis de la liberté.
Le même jour, la Convention fut instruite que les administrateurs du département de l'Isère avaient voulu faire arrêter ses commissaires près l'armée des Alpes, mais que les sans-culottes s'y étaient opposés, et qu'ils jouissaient encore de leur liberté.
La société des Gordeliers se présenta à la Commune pour lui demander la prompte organisation de Tannée révolutionnaire, que la Convention avait décrétée peu auparavant. Cette troupe odieuse devait être composée de six mille hommes.
Lundi 11 juin. — Dans la séance du 17 juin 1793, de prétendus Marseillais vinrent dénoncer Barbaroux, député de cette ville , comme un fédéraliste, un contre-révolutionnaire qui , suivant eux , était la cause de toutes les persécutions qu'essuyaient les patriotes du Midi. Thuriot, l'un des plus acharnés persécuteurs des députés arrêtés à la suite du 31 mai, fit un tableau si mensonger de la conduite de Barbaroux, et tellement effrayant de la situation de Marseille, qu'il obtint, sans la plus légère opposition, le funeste décret d'accusation qui fut rendu contre son collègue. Dans cette séance, la Convention décréta que le ministre de la justice lui ferait passer sur-le-champ la liste des députés mis en aiTCstation , tant de ceux qui se trouvaient chez eux que de ceux qui s'en étaient absentés.
On annonça un avantage important remporté par les troupes de la République sur les Autrichiens, aux environs de Luxembourg et d'Arlon.
La Commune, poursuivant toujours son système d'égalité.
arrêta qu'il serait distribue à tout individu lo{îeant en hôtel garni des cartes de sûreté qui ne différeraient en rien de celles des autres citoyens , pourvu que leur résidence à Paris datât d'unç année. £n conséquence, ils jouissaient de tous les droits de citoyen, privilège que le conseil n'avait pas le droit d'accorder : mais on avait besoin d'intrigants pour faire mouvoir la macfaiile révolutionnaire, et c'était un excellent moyen de s'en procurer.
Mardi IS juin. — Les départements de la Gironde, du Calvados et de l'Eure, avaient communiqué à leurs voisins, et de proche en proche à toute la France, les délibérations qu'ils avaient prises sur les événements du 31 mai. Soixante y adhérèrent; le reste demeura constamment attaché au parti montagnard. Dès qu'il arrivait une adresse de ces derniers départements, la Convention ne manquait pas de la répandre avec profusion , et de décréter que ses auteurs avaient bien mérité de la patrie. Aucune des ruses qui pouvaient en multiplier Feffet n'était oubliée. Le département du Cher fut le premier à manifester sa fidéUté à la prétendue Convention. Cette administration tenait ses séances à Bourges , qu'on avait désigné comme le lieu de rassemblement des suppléants , dans le cas où la représentation nationale aurait été dissoute à Paris.
Sur la motion de Thuriot, on décréta dans cette séance que tout administrateur de district ou de municipalité qui sortirait du cercle de ses fonctions et céderait à l'impulsion des administrations insurgées, serait sur-lechamp mis en arrestation. Sur la motion du même député, ce décret fut étendu contre tout suppléant qui se rendrait vers un point quelconque de la France pour y former une réunion.
A cette époque, les dépenses étaient si énormes, que trois cent quinze millions furent versés à la trésorerie nationale pour remplir ses avances du mois précédent.
La Commune de Paris reçut ce jour-là beaucoup de félicitations, tant de la municipalité d'Orléans que de diffé-
rentes sociétés populaires, sur l'énergie qu'elle avait déployée dans les fameuses journées. Elle reçut aussi une lettre de Santerre qui lui apprenait que les héros de cinq cents livres abandonnaient en foule leurs drapeaux à la vue de Tetinemi. Cette lettre fut communiquée à toutes les sections , pour qu'elles eussent à prendre un parti sur la conduite de leurs volontaires.
Ghaumette fit une sortie contre la superbe machine de Marly, qu'il appelait une. invention du plus insolent despotisme ; il demanda qu'elle fût brisée : heureusement son réquisitoire n'eut pas de suite. Il fit arrêter en même temps que le Siège de Thionville, pièce détestable, serait jouée par les artistes de l'Opéra, uniquement pour divertir les sansculottes*
Mercredi 19 juin. — Le mouvement qui s'était opéré dans les villes de Marseille et de Lyon donnait la plus grande inquiétude au parti vainqueur de la Convention nationale. Il résolut sur-le-champ d'en tirer vengeance. Pour réussir, il fallait attaquer ces deux villes l'une après l'autre. On fit d'abord semblant de vouloir ménager Lyon, qui se trouvait dans un état de défense plus formidable, et les premiers coups furent portés sur la superbe Marseille.
Le 19 juin 1793, Brival, au nom du comité de sûreté générale, fit mettre hors la loi tous les membres du tribunal extraordinaire créé par les sections de Marseille. Il fut en même temps décrété, sur la motion de Legendre, que tous les patriotes du Midi étaient invités à s'y rendre pour secourir leurs frères. Si ce n'est pas là organiser légalement la guerre dvile, on demande de quelle manière il faut s'y prendre pour y parvenir.
Dans sa séance de ce jour, le conseil révolutionnaire de la Commune arrêta que, d'après le vœu de la majorité des sections, il se rendrait à la Convention pour demander le rapport du décret portant l'organisation d'une armée révolutionnaire de six mille hommes pour la ville de Paris.
Le tribuDal révolutionnaire condamna à mort les prétendus contre-révolutionnaires deBretagne. Voici leurs noms : M. Laguiomarais et la dame Micault, son épouse ; le sieur Thébaut, instituteur de leurs enfants; Pierre Limoëlien ; la dame Desiles, femme Roland ; Declos de la Fauchais ; Delaunay-Loquet de Granville ; Groud de la Motte ; Thérèse Limoëlien ; George Fontevieux ; Pintavis ; Vincent , interprète de la langue française. Quelques autres furent condamnés à la déportation, et le reste acquitté.
Jeudi 20 juin. — Un officier de l'armée du général Custines vint le dénoncer à la barre, le 20 juin 1793. Il l'accusa d'avoir voulu sacrifier le général Ferrières à son amourpropre et à sa haine. Il prétendit que si les princes de Gondé et de Lambesc n'avaient pas été faits prisonniers, c'est que Custines avait refusé de se concerter avec les autres généraux. Gette dénonciation fut un des avant-coureurs de sa mort.
Le général Beauharnais , que Barère avait fait nommer ministre de la guerre, refusa cette place importante ; il écrivit à la Gonvention que son poste était à l'armée, qu'il n'en ambitionnait pas d'autre, et que c'était là seulement qu'il ^ voulait servir sa patrie.
La Gonvention reçut une adresse du département du Nord, qui lui exprimait et son dévouement pour elle et sa haine pour le fédéralisme. On décréta que ce département avait bien mérité de la patrie. Le même honneur fut décerné, sur la motion de Drouet, aux sans-culottes du département de la Marne, qui avaient résisté aux délibérations liberticides de leurs administrateurs.
Les pièces suivantes furent transmises à la Gonvention, et nous les avons trouvées manuscrites dans le carton F. I , G. 20 des Archives. Elles nous ont paru mériter d'être reproduites ici :
Extrait du registre des séances de la société des Amis de la Liberté et de tÉgaUté, séante à Cambrai.
« 0 législateurs ! qui , depuis Tépoque du 3i mai dernier, vous
rendez enfin au vœu et à Tënerg^e du peuple, continuez voft travaux publics ! Que rien ne puisse vous décourag^er ! Donnez-lui une constitution et des lois dignes de lui. Il a jure la République ou la mort , i) veut tenir son serment ; et comme vous êtes aussi libres que vos commettants, punissez les infâmes qui , pour fomenter la division, osent dire que vous n*étes pas libres, et la République est sauvée. Oui , représentants du peuple, il est une liberté qu*il ne vous permettra jamais, c'est celle dç conspirer contre lui.
» Et vous, Françaises qui méritez de porter ce beau nom, donnez de la force à mes accents par les vôtres , tendres et puissants ! Reg^ai^ dez avec honneur vos époux et vos enfants s'ils ne préfèrent pas la mort au joug^ destructeur et flétrissant de la royauté. Jurons toutes ensemble de marcher à la place de ces lâches , et pour les couvrir de honte, invoquons la patrie de nous armer au plus tôt.
» Je prie la société, si elle approuve cette adresse, de l'envoyer elle-même à la Convention nationale.
» Signé , la citoyenne épouse du citoyen Druon , juge de paix à Cambrai.
«I Après de vifs et nombreux applaudissements de toute la société , le président a répondu :
« Citoyenne ,
• Si votre patriotisme nous a beaucoup attendris, il ne nous a nullement étonnés. Membre de cette société , vous ne manquez à aucune de ses séances , et elle a eu bien le temps de connaître toute l'élévation de votre âme républicaine. Oui, les accents tendres * et puissants des Françaises animées comme vous du feu divin de la liberté , seront toi^ours les armes les plus sûres pour son triomphe. Estimable et courageuse citoyenne, je m'empresse de me rendre aux sentiments de tous les frères ici présents, qui , j'en juge par ce que nous venons tous d'éprouver, me pressent de vous offiir en leur nom l'accolade fraternelle et républicaine du président de cette société, et je vous prie de l'accepter.
^ Comme le mot tendre est heureux, adressé à cette virago, épouse du citoyen Druon, qui adjure les législateurs de punir les infâmes ^en d'autres temci, «le faire guillotiner les Girondins, et qui invoque la patrie d'armer les femmes au plus tôt ! Il faut tenir compte au président Lespomarède des intentions de sa galanterie jacobine. Il n'y a vraiment de tendre que la fin de cette mascarade qui se termine par l'accolade fraternelle. On voit que les jacohins et les jacobines des départements n'étaient pas indignes de leurs frères et sœurs de Paris. Mais il ne faut pas oublier que la citoyenne est l'épouse du citoyen juge de paix , et qu'il y a peut-être une préoccupation d'avancement dans cette adresse.
» Après de nouveaux applaudissements , qui se sont prolongés , » La société a arrêté qu^elle adresserait , dans le plus bref délai ,
tout ce qui précède à la Convention nationale, et que le tout serait
ioiprimé.
» Signé ; Lbspomarèdb, président; Cotte, Lagrub et Lbguay ,
secrétaires. »
Vendredi 21 juin. — Après avoir prononcé sur Marseille, la Convention s'occupa de Lyon : dans cette dernière ville comme dans la première, les citoyens qui voulaient Tordre et le respect des personnes et des propriétés , avaient destitué leurs autorités anarchiques, et s^étaient emparés de Tadministration , après avoir incarcéré ceux qui voulaient absolument le désordre. Dans la séance du 21 juin 1793, la Convention, qui craignait qu'on ne fit un mauvais parti à ses bons amis de Lyon, rendit le décret suivant : « La Convention nationale met les citoyens incarcérés à la suite des mouvements du 29 mai ^ sous la sauvegarde et la loyauté des bons citoyens de Lyon, et sous la responsabilité des autorités constituées de cette ville ; il est sursis à toutes instructions et jugements contre eux, jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné par la Convention nationale. » Ce décret ne fut point exécuté ; les Lyonnais passèrent outre.
Le département de la Côte-d'Or déclara qu'il était resté fidèle à la Convention ; il recueillit les applaudissements accoutumés.
Les femmes révolutionnaires formant auparavant la société fraternelle et désignées depuis sous le nom de furies de guillotine, vinrent lire au conseil de la Commune une adresse qu'elles devaient présenter à la Convention, et faisaient part de leur projet de se rendre au Champ de Mars pour y prononcer le serment de vivre libres ou de mourir : elles offraient de monter la garde, même de faire le service du canon, pen-
^ Ce fut la conduite de certains commissaires conventionnels qui provoqua cette terrible insurrection, suivie d*un torrent' de calamités qui a failli détruire de fond en comble cette superbe cité. (Note du DiurnaL)
dant que leurs maris iraient combattre les ennemis de la République. Cette extravagance fut applaudie avec un enthousiasme dont il est difficile de se faire une idée.
Samedi 22 juin, — Deforges, accusé d'être i'un des auteurs du 2 septembre, fut nommé ministre des affaires étrangères dans la séance du 21 juin 1793. On reçut aussi une lettre du duc d'Orléans, qui signait toujours Philippe -Égalité ; elle était datée de la prison du fort Jean , à Marseille. 11 se plaignait que toute communication extérieure lui filt interdite, tandis que le tribunal auquel il avait été renvoyé n'avait rien trouvé de répréhensible dans sa conduite : il protestait encore une fois de son innocence et demandait sa liberté. Quelques mois après, on lui donna la mort.
Dans la séance du 22, on prit les mesures les plus sévères contre ceux qui recevraient des passe-ports de l'armée catholique : on décréta que quiconque en serait porteur, ainsi que de tout autre acte énonciatif de serment à Louis XVII, sentit arrêté et envoyé au tribunal révolutionnaire ;
Que tout soldat de la République qui, après avoir été momentanément arrêté parles rebelles aurait reçu un passe-port et s'en prévaudrait pour se dispenser de rejoindre ses drapeaux, serait*déclaré lâche déserteur de la cause de la liberté, comme tel privé de l'état de citoyen pendant dix ans, et mis en état d'arrestation.
Les citoyens de Nantes sollicitèrent vivement des secours contre quarante mille hommes qui les assiégeaient ; Barère prétendit qu'il y avait plus de six cent mille républicains armés pour combattre les Vendéens.
Par un décret du même jour, le commandement de l'aimée du Rhin fut continué au général Beauharnais, et celui de Tarmée de la Moselle confié au général Houchard.
Dimanche 23 juin. — La journée du 23 juin 1793 fut remarquable par les persécutions dirigées contre les députés détenus ; c'était sur leurs têtes qu'on faisait retomber la res-
JUIN i79Z. 245
ponsabilîtë de tous les malheurs dont à chaque instant on apportait les nouvelles à la Convention.
Legendre demanda qu'ils fussent très-étroitement resserres sous la garde de deux gendarmes , et que toute communication leur fût interdite. Immédiatement après cetle motion, Brissot, accusé d'avoir, pendant sa fuite, intéressé à son sort quelques administrateurs du district de Gannat ' et du département de l'Allier, fut mis en accusation. Bientôt après Chabot vint dire, au nom du Comité de sûreté générale, qu'iPse tenait des assemblées de députés chez Gensonné ; qu'on y rédigeait des dépêches séditieuses pour soulever les départements , et que ce n'était pas sans raison que les fédéralistes avaient si fort crié contre la violation du secret des lettres. L'odieux capucin, après avoir pris de là son texte pour faire l'éloge de cet acte tyrannique, fit décréter que désormais chaque député détenu serait sous la surveillance de deux gendarmes et ne pourrait communiquer avec personne.
Sur la demande de la Commune , la loi martiale fut abrogée, pour faire place à un système d'assassinats qui devait moissonner, sans aucune distinction, le pauvre, le riche, tous ceux qui désiraient vivre d'après des principes de justice et de vertus.
Dans cette journée , une multitude de sections et de communes des environs de Paris vinrent défiler dans le seirï de la Convention, tambour battant et criant Vive la République! vive le 31 mai!
Cette tourbe fut ensuite célébrer une fête aux Champs- Elysées; et, sur la motion de Hérault-Séchelles, l'Assemblée leva sa séance pour se confondre avec ces braves sans-culottes et partager leurs plaisirs.
Lundi 2iijuin, — Dans la journée du 24 juin, la Convention fut continuellement agitée par les nouvelles alarmantes qu'elle recevait à chaque instant des départements du Calvados et de l'Eure, dont le dernier est peu distant de Paris :
^ Ville du département de l'Allier.
les plus violents Toulaient que tous les individus qui composaient Tadministration fussent mis hors la loi ; c'est-à-dire que ceux qui les rencontreraient eussent le droit de les tuer. Thuriot fit décréter que le ministre de la guerre prendrait toutes les mesures convenables pour que les rebelles fussent soumis.
Une autre nouvelle, reçue des départements méridionaux, redoubla l'agitation du public : on disait que la ville de Toulouse avait proclamé la république du Midi ; qu'on avait porté Lacuée * en triomphe, et qu'on voulait qu'il eh fût le chef : c'était un mensonge aussi absurde qu'atroce.
Dans cette séance, on lut une lettre de Vergniaud, qui réclamait contre le décj-et qui l'avait mis au secret.
Pour réponse à ces plaintes, la Convention décréta que tous les députés arrêtés seraient transférés dans une maison nationale. Ils n'en sortirent que pour aller k la mort.
Des jongleries de toute espèce continuaient an conseil révolutionnaire et dans les sections. Le 24, celle du faubourg Montmartre vint déclarer qu'elle s'était imposé un carême civique, en demandant que le conseil cherchât des moyens pour faire baisser le prix des légumes. Quelques jours auparavant, celle dite de l'Homme-A.rmé avait fait une déclaration semblable.
La note suivante manuscrite fait partie du dossier F. 12, 1546 (aux Archives de l'Empire). C'est un. document capital pour l'étude de l'influence de la question des subsistances sur la situation de Paris en 1793.
Résultat de la conférence qui a eu Heu entre le ministre de f intérieur, les commissaires du département de Paris, de celui de Seine-et-Oise y le maire de Paris et le citoyen Garin , le tkjuin 1793, sur la loi du 4 mai précédent, (Inédit.)
« Le résultat de cette confèrence a été de proposer à la Convention nationale un maximum unique du prix des grains dans toute la République, en réglant ce maiimum sur la culture la plus chère.
1 Ex-député à la Législative et aujourd'hui membre du conseil des Anciens. (Note du DiwnaL)
n Un maximum unique pour les fisirines en les portant au double de celui des crains, moins un dixième. Bien entendu qu'il s*a^t ici des farines de première qualité, c'est-à-dire y?eur.
• Donner à la loi du 4 mai une exécution bien attentive pour la paiiie du recensement; à cet efïet d*adopter les mesures prises par le département de Seine-et-Oise qui a fait nommer pour commissaires de cette opération des citoyens non cultivateurs ni marchands, mais d'une probité reconnue et ayant l'intelligence nécessaire pour constater avec précision la quantité existante de blés et farines.
• Peut-être conviendra-t-il que le ministre en rendant compte de cette conférence parle à la Convention des difiBcultës qu' entraîne la loi du 4 mai. Sa correspondance sur les subsistances a plus que doublé depuis rémission de cette loi, a raison d'arrestations de blés et de £irine» par fcs municipalités, sous prétexte que les conducteurs ne sont pas en règle , que ces denrées n'ont pas été achetées sur des ports ou marchés, ou à cause de leurs grands besoins. G*est dans le département de Seine-et-Oise que ces arrestations et saisies se sont' le plus multipliées , et comme elles étaient faites au détriment de Paris, de cette ville immense qui ne recueillant aucuns grains a besoin d'un secours abondant et non interrompu de la part de tous ses voisins ; le ministre a toujours donné l'attention la plus grave aux plaintes que ,ces arrestations ont occasionnées et a fortement provoqué l'intervention des corps administratifs pour réprimer tout ce qui portait atteinte à la libre circulation des grains. C'est ce qui a motivé particulièrement la lettre écrite aux neuf administrations des districts du département de Seine-et-Oise du 17 de ce mois, où le ministre leur dit entre autres choses que les blés achetés par de grandes communes , mais non livrés avant la loi, que ceux destinés depuis longtemps par le gouvernement à des départements et à l'approvisionnement des armées sont arrêtés ou interceptés dans leur ressort, que ces arrestations se font avec violence, que les procès-verbaux se dressent légèrement, que le vœu des autorités constituées n'est pas toujours rempli avant de proifoncer et d'exécuter les confiscations , enfin que la loi est suivie plutôt avec l'esprit qui cherche des coupables qu'avec celui qui veut empêcher l'abus, et qu'il résulte de cette exagération dans les mesures des délais considérables dans l'approvisionnement toujours pressant des villes d'une grande population , et des obstacles véritablement contraires à la liberté entière de circulation , qui est le but de cette loi.
n Mais ce qu'il est important d'observer, c'est qu'en même temps que cette lettre est parvenue aux distiicts, ceux-ci ont adressé au ministre des réponses où ils lui reprochent en quelque sorte une
prédilection pour Paris , et le procureur syndic du district de Gorbeil ose soupçonner le ministre et ses bureaux ' d'avoir trop de condescendance pour Garin , Tun des administrateurs des subsistances de Paris, à Teifet de protëg^er ses achats. Ce même Garin a fait consigner dans une pétition que le ministre et ses bureaux ne mettaient en usage aucune mesure répressive pour favoriser l'arrivée des grains et farines à Paris.
n Voilà constamment Tétat fatigant où se trouve Tadministration générale : chaque poiiion de la République tiraille souvent avec indécence Tombre d'autorité qui lui reste, et jette des cris de douleur ou de colère toutes les fois qu'elle ne la fait pas mouvoir suivant ses besoins ou ses passions.
» Le ministre ne peut rien dire à la Convention relativement à la fixation du maximum dans les départements de la République : vingt-cinq au plus ayant envoyé les arrêtés qu'ils ont pris à cet égard. La plupart ne fixent ce maximum que relativement aux mesures locales, sans parler du poids, de manière que rien n'est plus difficile que ce rapprochement. La difiRérence la plus considérable que le ministre ait observée entre les maximum qui lui ont été adressés est celle-ci : les cent livres pesant de froment sont fixées à treize livres dix-sept sous dans le département du Loiret; elles le sont à vingt-huit livres dans le département du Cantal.
n Quant au maximum unique dans toute la République, le ministre peut observer que si ce maximum était atteint dans les départements les- plus abondants en grains , et qui en fournissent aux autres , il s'ensuivrait la nécessité d'augmenter ce maximum des frais de transport.
» Il y aurait encore bien d'autres arguments à faire contre la fixar tion des grains à un maximum. Cette fixation est-elle juste quand toutes les autres denrées et marchandises se vendent à prix débattu et libre? Est-il juste que le cultivateur donne son gi*ain au prix qu'il plaira aux administrations de fixer, et qu'il paye tout ce qu'il achète au prix qu'il plaît au vendeur d'imposer? La taxe des grains ne serat-elle sujette à aucune variation , quand tout varie dans les autres transactions sociales?
» Pour avoir des données précises à présenter à la Convention nationale , le ministre a envoyé une série de questions à toutes les administrations de départements sm* le prix des marchandises , denrées , comestibles , journées et salaires. Une vingtaine de départements ont répondu , et il en résulte que dans la plupart le prix de la journée des ouvriers en tout genre a au moins doublé , et que dans quelques-uns elle a triplé et quadruplé. Dans le département de l'Isère, la journée d'un homme de peine qui dans les villes était au mois de juin 1790 à
une livre dix 80U8, 8e paye aujourd'hui quatre livres. Le journalier dans les campao^nes qui était payé à la même époque une livre^ci|iq sous, reçoit dans ce moment trois livres dix sous.
» Cette augmentation met certainement ces ouvriers à même de suppoi-ter le prix surhaussé des denrées. Les départements qui devaient envoyer au ministre le recensement des g^rains, conformément à la loi du 4 mai , ne l'ont pas encore fisiit , à l'exception cependant de deux, les départements de l'Yonne et de la Haute-Garonne. Tous deux n'ont pas à beaucoup près les grains nécessaires pour arriver à la récolte prochaine , il en manque beaucoup au département de la Haute-Garonne. Le second porte son déficit à près de quatre cent mille quintaux. H est fort à craindre que les autres départements ne présentent le même résultat. Tous demanderont au ministre de combler ce déficit et de venir à leur secours, aux termes delà loi du 4 mai. Mais quand il aurait la disposition d'une quantité décuple de celle qu'il a , il ne suffirait pas à la moitié des demandes ; et cependant le ministre a mis tout en usage pour employer en grains tous les fonds qui ont été mis à sa disposition pour cet objet. Il est bon que la Convention connaisse dès ce moment son insuffisance; il est bon qu'elle sache jusqu'à quel point les demandes sont pressantes et touchantes. On ne citera qu'un exemple : à la date du 21 de ce mois, la commune de Vermanton écrivait que tous les habitants de ce district étaient sans pain, que la plupart se nourrissaient de son et d'avoine, et étaient au moment effrayant de disputer l'herbe aux animaux. »
Vëvasion cTun député.
Les documents suivants n'appartiennent pas à l'histoire générale de la Révolution en 1793. Ils nous ont paru cependant pouvoir figurer ici , parce qu'ils font connaître, par l'interrogatoire de Goqueau que nous rapportons, les relations des Girondins. Le malheureux Goqueau était dans la dernière charrette que le peuple laissa stupidement conduire à la guillotine par les gendarmes et les bourreaux , le 9 thermidor an II. Quant à Masuyer, il était monté sur l'échafoud le 21 mars 1794. La participation qu'ils -paraissaient avoir prise à l'évasion de Pétion n'avait pas été sans influence sur leur sort à l'un et à l'autre.
Comké de sûreté générale et de surveillance de la Convention nationale. (24 juin 1793.)
D. Comment vous nommez-vous ?
R. Claude-Philibert Coqueau.
t50 LA DÉMAGOGIE A PARIS.
D. Où demeurez- V01I8 ?
R. Rue Saint-Honorë , n» 1410, section de la Butte-des-Moulins.
D. Depuis quand habitez- vous Paris?
R. Depuis seize à dix-sept ans.
D. Quel est votre état à Paris ?
R. Je suis chef de bureau de la troisième division au ministère de l'intérieur.
D. Quel étoit votre état avant la Révolution de 1789 ?
R. Architecte, état que j*ai exercé jusqu'à mon entrée dans les bureaux du département de l'intérieur.
D. A quelle époque étes-vous entre dans les bureaux de l'intérieur, et quel étoit le ministre de ce département ?
R. Je suis entré le 13 août 1792, sous le ministère Roland.
D. Gonnoissiez-vous Roland avant votre entrée dans ses bureaux?
R. Aucunement, et je ne l'ai même connu de figure que dans le commencement d'octobre.
D. Qu'est-ce qui vous a procuré l'entrée dans les bureaux de l'intérieur ?
R. Le citoyen Rose, membre de l'administration des postes, qui me l'a proposée, je crois, delà part de Lanthenas, que je ne connoissois pas.
D. Depuis votre entrée dans ses bureaux avez-vous eu des liaisons intimes avec Roland et Lanthenas?
R. Je répète que je n'ai connu Roland de fi(pjre que vers le commencement d'octobre ; à cette époque la vacance que laissoit Lanthenas fut cause que je portois le travail à signer à Roland; quelques difficultés de caractère firent que nous nous convînmes peu l'un à l'autre, et sur ma demande il me remit en second; quant à Lanthenas, nous nous convînmes un peu davantage, et nous sommes restés amis.
D. Gonnoissez-vous particulièrement le citoyen Pétion?
R. J'ai parlé hier à Pétion pour la première ibis de ma vie.
D. Pétion n'a-t-il pas dîné hier chez vous?
R. Il a dîné chez moi.
D. Gomment ne le connoissant pas a-t-il dîné hier chez vous, et qui est-ce qui l'y a invité?
R. Masuyer, que je connois depuis cinq ans, et qui est en pension chez moi depuis qu'il est venu à Paris pour la législature, est celui pour qui vint Pétion. Je rentrai vers les trois heures de mon bureau , je trouvai un gendarme dans l'antichambre qui causoit avec ma femme ; ma femme me dit avec un air un peu inquiet de passer dans la chambre à coucher. J'y ti'ouvai Pétion seul ; je loi demandai
JUIN 1793. S5i
qui Tamenoit chez moi ; il me répondit qu*il venoit demander à dîner à Masuyer ; il me pamt surpris que Masuyer ne fût point encore arrivé ; je lui dis que Masuyer n'arrivoit guère d'ordinaire qu*à l'heure de la fin des séances de la Convention. Pétion parut f^ché d'avoir attendu si longtemps ; je lui proposai d'envoyer avertir Masuyer, il refusa ; je lui demandai si Masuyer l'attendoit, il me répondit qu'il avoit promis de venir voir un jour Masuyer; je me mis alors à lui tenir compagnie ; je le quittai cependant à diverses reprises, et nous restâmes en cet état jusqu'à cinq heures que Masuyer arriva. D. Avez-vous eu connoissance du projet qn' avoit Pétion de s'évader, et qu'il a efïectué chez vous î
R. Je ne l'ai su qu'à minuit, heure à laquelle je suis rentré de mon bureau , étant resté avec le ministre Garât à travailler jusqu'à cinq heures trois quarts.
D. Quelles étoient les personnes qui ont dîné chez vous avec Pétion?
R. Masuyer, Real , ma femme et moi.
Vé Pendant le dtner n'a-t-il pas été question du décret rendu dans la séance d'hier, qui porte l'augmentation des gendarmes chargés de la garde des députés mis en état d'arrestation , et^Pétion ne témoignat-il pas du mécontentement et même de l'indignation contre une mesure qu'il traita de vexatoire, de tyrannique, et qu'en son particulier il dit ne pas mériter ?
R. Il en fut fait mention par Pétion avec mécontentement, mais sans emportement, en observant qu'il ne le méritoit pas , et qu'au surplus le décret n'étoit pas notifié.
D. Ne dit-il rien autre chose sur ce décret?
R. Je ne me rappelle pas que la conversation se prolongeât plus longtemps sur ce décret.
D. Quelles sont les personnes qui vinrent chez vous après le dîner, et lorsque Pétion y étoit encore?
R. L'Évecque , un de mes anciens amis , et qui est assez dans Tha bitude devenir nous voir à l'issue de son dîner; Bosc arriva quelques moments après , et lorsque je me disposois à partir pour mon bureau. Je retrouvai Besc , déjà sorti de chez moi , dans la rue Neuve-des- Petits-Ghamps , où je m'étois arrêté à causer avec un de mes amis , et il dit que Pétion étoit encore chez moi.
D. Âvez^vous vu le citoyen Masuyer depuis que vous êtes instruit ^ de l'évasion de Pétion ?
R. Je ne l'ai vu qu'hier soir en rentrant de mon bureau à minuit. D Lorsque vous l'avez vu , vous a-t-il manifesté son opinion sur l'évasion de Pétion?
K. Comme je blâmpis l'évasion, et que je dis même à Masayer qu'à la place de Pétion je n'aurois pas pris ce parti, Masuyer me dit qn'U pensoit comme moi, et qu'il auroit fait de même que moi; la conversation fut très-courte, parce qu'il étoit près d'une heure du matin , et que ma femme , M&suyer et moi avions ëg^alement envie de dormir.
D. Avez- vous été instruit , soit par Masuyer, soit par toute autre personne présente, delà manière dont Pétion s'étoit évadé, de chez vous ?
R. Je n'ai rien su à cet égard que par ma domestique , qui, lorsque je rentrai à minuit , me dit que le g^endarme avoit témoigné assez tard de l'inquiétude de ce que Pétion ne s'en alloit pas, qu'il étoit alors sorti de la cuisine où il étoit resté, et que Masuyer et deux ou trois personnes qui étoient avec lui avoient paru fort surprises que le gendarme ne fut point parti avec Pétion.
D. Savez^vous quelles étoient les personnes qui se trou voient chez vous lorsque Pétion en sortit?
R. Je l'ignore absolument; je crois que ce pouvoit être en partie des députés.
D. Savez-vous le nom de quelques-uns de ces députés ?
R. Non.
D. Savez-vous où est actuellement Masuyer?
R. Je l'ignore.
D. Avez-vous connoissance que Masuyer ait fait quelques préparatifs de départ et emporté quelques-uns de ses effets?
R. Je l'ignore absolument.
D. N'avez-vous aucune connoissance de l'endroit où est actuellement caché Pétion ?
R. Aucune absolument.
D. Étes-vous bien certain qu'il n'est pas actuellement caché chez vous ou dans quelque autre appartement dépendant de la maison que vous habitez ?
R. Pour chez moi je suis très-certain, à moins que ce ne soit dans ma cave , où je ne suis pas encore descendu depuis que j'habite la maison , et ce seroit à mon insu ; quant aux autres appartements de la maison, ni Masuyer ni moi n'y sommes Ués avec personne.
D. N'avez-vous pas connoissance que le citoyen Masuyer ait distribué dans la maison que vous habitez un écrit intitulé Compte rendu à nos commettants, et ne vous l'a-t-il pas donné?
R. J'en ai vu quelques exemplaires en petit nombre chez lui , et j'ignore absolument qu'il en ait distribué.
Fait et clos au Comité de sûreté générale, et a signé : Coqueau.
JUIN 1793. 25:j
La pièce suivante touche presque au burlesque. On pourrait l'intituler Un bon gendarme , et rire de la naïveté de Jean Meiçnier expliquant au ju^je que Pétion s'était évadé pendant que lui, Meig^ier, était descendu pour une cause pressante, et qu'il avait, en profitant ainsi des exig^ences d'un besoin naturel , abusé de la confiance dudit Mei(]^nier; on serait tenté de rire, si on ne se rappelait que l'affaire pouvait être bien grave pour le bon gendarme. Pétion a d'ailleurs raconté avec beaucoup de détails son évasion dans ses Mémoires ^ que nous avons publiés pour la première fois. Nous y renverrons le lecteur qui voudrait trouver l'éclaircissement des faits auxquels se rapportent les interrogatoires de Goqueau et de Jean Mcignier.
Comité de sûreté générale et de surveillance de la Convention nationale.
Du 24 juin 1793, l'an II de la République une et indivisible.
S'est présenté Jean Meignier, gendarme de la 33* division, 8* compagnie, demeurant rue des Gordeliers, hôtel de Limoges, chai'gë de la garde du citoyen Pétion, député à la Convention nationale, depui» le 7 de ce mois , lequel a déclaré que depuis qu'il est chargé de cette garde , chaque jour il se présentoit environ douze députés , et notamment Guadct, Gensonné, Lanjuinais ; que Pétion n'étoit pas encore sorti de son domicile, mais qu'hier vers les une ou deux heures plusieurs députés étoient venus chez lui , et qu'après un moment d'entretien on est venu lui annoncer que Pétion sortoit et alloit- dîner près de sa demeure; qu'il n'avoit pas cm devoir s'y opposer, puisqu'il étoit à sa connoissance que les autres détenus en faisoient autant, mais qu'il étoit bien décidé à ne le pas quitter; que vers les troi» heures la voiture arrivant il y entra , et accompagna Pétion rue §aint- Honoré , n^ 238 , et monta avec lui au quatrième étage de cette maison, dont le troisième est occupé par le citoyen Masuyer, député, avec lequel il dîna, vers les six heures du soir, chez une citoyenne dont il ne sait pas le nom. Pendant le temps qui s'écouloit depuis trois heures jusqu'à six , le déposant déclare qu'apercevant qu'il existoit deux sorties à l'appartement, il avoit témoigné ses inquiétudes à la citoyenne , en lui disant qu'il craignoit que Pétion ne s'évadât ; qu'à cela on lui répondit que Pétion étoit un honnête homme , que s'il vouloit ïaàre une sottise, il ne la feroit pas chez elle , et que lui, gendarme , fût tranquille ; le déposant ajoute qu'il n'a pas perdu de vue Pétion avant et pendant le dîner, qu'après cela il s'étoit présenté plusieurs personnes , pai*mi lesquelles il a cru reconnoître des dépu-
tes , qui se réunirent à Pëtion et à Masuyer, qui SToit dfné avec lui et ne l'avoit pas quitté ; que tandis qu'ils causoient , lui ^ déposant y étant descendu pour un besoin pressant , il a voit rencontré sur F escalier, en remontant, une personne qui lui avoit dit : Bonsoir, mon camarade , et auquel il avoit demandé si Pétion étoit prêt à partir ; à quoi il lui avoit répondu : Il ne va pas tarder. Rentré dans la cuisine , il demanda quelle heure il étoit ; on lui répondit : Dix heures. Alors voulant entrer dans la pièce où étoit Pétion , Masuyer se présente à lui , et Tarrêta en lui disant : Vous êtes encore là , et Pétion est parti ! Le g^endarme observant à Masuyer qu*il étoit étonnant que Pétion fût sorti sans qu'il en ait été instruit, et qu'il ait ainsi abusé de sa confiance en profitant d'un instant où pour un besoin naturel il étoit descendu, à quoi Masuyer répondit que sûrement Pétion étoit retourné chez lui, où il le trouveroit, et que sans doute c'étoit par oubli qu'il ne l'avoit pas appelé ; que lui , gendarme, troublé et ne sachant pas où donner de la tête, étoit revenu chez Pétion, où il ne le trouvoit pas ; que demandant au domestique , nommé le Comte , s'il ne sa voit où étoit Pétion , il a répondu que non ; que ni lui ni sa femme n'étoient rentrés , mais que sans doute ils ne tarderoient pas. Le déposant annonce qu'ayant attendu inutilement toute la nuit, le matin il a été dénoncer cela à son capitaine, qui en a été porter la nouvelle à la mairie , etc. — Signé : Jean Mbigkibr.
24 et 25 juin. — Le 24 juin 1793 il fut décrété que tous les députés absents par congé ou autrement se rendraient, sous huitaine, dans le sein de la Convention, et que, passé ce délai, ils seraient remplacés par leurs suppléants.
Dans la séance du 25, Billaud-Varennes fit la motion que désormais aucun congé ne fût accordé aux membres du côté droit; il aurait préféré qu'on les chassât tous. Cette expulsion leur eût fiait beaucoup d'honneur, car la suite de leur session a été fort inutile pour leur gloire.
On parla dans cette séance de Gustines et de la Vendée; le premier dénonça par lettre le général Ferrières, en demandait qu'un conseil de guerre prononçât sur leurs griefs respectifs : quant à la Vendée, le député Richard prétendit que c'était avec les mots toujours répétés de maratîste et d! anarchiste qu'on avait découragé les patriotes dans les dé-
partements de l'Ouest, et feit tomber le peuple dans un état d'apathie dont il n'était plus possible de le tirer. Une pareille déclaration était peu favorable aux députés détenus, et devait nécessairement accélérer leur perte. On doute cependant que ce fût là l'intention du député Richard. Un instant après, on annonça que les rebelles s'étaient emparés de ]a Flèche.
C'est dans cette séance qu'on créa le département de Yaucluse, qui comprit Avignon et le comtat Yenaissin.
Mercredi 26 juin. — Le conseil général révolutionnaire comptait parmi ses membres un nommé Jacques Roux, prêtre apostat, qui avait été envoyé à la Commune par la section des GraviUiers; c'est cet homme qui s'était chargé de conduire Louis XYI au supplice, à la place du bourreau, tandis que celui-ci s'était contenté d'attendre sa victime dans le même endroit où fut placée autrefois la statue de son aïeul. Jacques Roux était encore plus féroce et plus incendiaire que Marat; au point qu'il effrayait ses collègues eux-mêmes à qui il eût été difficile de supposer des principes de modération. Le 26 juin*, Jacques Roux, accompagné de quelques autres envoyés de sa section, fiit à la barre de la Gonveation; là, il lui reprocha, on ne s'en serait pas douté, son peu d'énergie, son incertitude lorsqu'il était question de prendre de grandes et vastes mesures : à la suite de plusieurs observations plus séditieuses les unes que les autres, il demanda que la peine de mort fût constitutionneUement prononcée contre les agioteurs et les accapareurs.
Quelque révolutionnaire que fût alors la Convention , elle senti qu'il eût été impolitique d'accueillir de pareilles propositions, et Jacques Roux fut honni et chassé *.
La pétition de Jacques Roux ne fut pas le seul objet remarquable de la séance du 26 juin. Les mouvements du Calvados et du département de l'Eure répandirent de nou-
^ Expulsé de la Commune le 9 septembre 1798, ce forcené allait être traduit devant le tribunal révolutionnaire, lorsqu'il se frappa de cinq coups de couteau dont il mourut en 1794.
veau Talarme dans le sein de la Montagne conventionnelle ; Talien demanda que tous les députés qui s'étaient soustraits au mandat d'arrêt lancé contre eux fussent mis hors la loi.
Cette motion ne tarda pas à être adoptée : en attendant, Barère fit décréter d'accusation le général Wimpfen, que les insurgés contre la Montagne avaient nommé pour leur chef ; BentaboUe voulait qu'on le mit sur-le-champ hors la* loi ; la Convention jugea que le temps n'était pas encore arrivé de prendre d'aussi grandes mesures.
On apprit par une lettre de Lorient que dans le département de l'IUe-et-Vilaine , à l'instigation des députés girondins, il se formait des bataillons dont le but était de se porter sur Paris; pour les intimider, le Comité de salut public demanda que les députés évadés fussent mis hors la loi.
Cette pétition fut immédiatenvent décrétée et honorablement mentionnée au procès-verbal. Par un autre décret, il fut accordé trois jours aux départements insurgés pour rentrer dans le devoir.
Jeudi 27 juin, — La journée du -27 fut célèbre par un nouveau pillage, particulièrement dirigé contre les marchands de savon : on pilla deux ou trois bateaux qui se trouvaient chargés de cette marchandise, aux quais de la Grenouillère et du Louvre. Dans cette circonstance, comme dans celle du 25 février, le conseil général de la Commune cria beaucoup contre les chefs de la force armée, et la requit de dissiper les pillards lorsque le mal était fait.
La Convention, s' imaginant que la cherté des marchandises venait de l'agiotage de la Bourse, décréta qu'elle serait fermée. Passant des mesures financières aux dispositions militaires , elle décréta la formation d'un corps de cavalerie de trente mille hommes , et mit cent cinquante millions à la disposition du ministre de la guerre , pour l'approvisionnement des armées.
Le prince de Conti, acquitté par jugement du tribunal de Marseille, demanda sa liberté et ne put l'obtenir.
Vendredi 2S juin, — On appril, le 28, que la ville de Saumur avait été reprise sans coup férir par les répubKcains, et qu'après avoir complètement battu les insurgés de la Vendée, Westermann leur avait enlevé cent cinquante bœufs et un parc d'artillerie. Cependant une autre armée de rebelles assiégeait Nantes, et sommait les habitants de se rendre.
Samedi 29 juin, — Legendre avait dit, dans la société des Jacobins, qu'aussitôt que la Constitution serait acceptée, on ferait danser les royalistes et les fédéralistes , enfin qu'on mettrait la Révolution au pas. Ce seul mot, lâché sans doute ' dans un moment d'oubli , faisait assez voir que cette constitution n'était, comme on dit, qu'un chat jeté aux jambes des malheureux Français pour pouvoir les assommer plus facilement. Le même Legendre fit décréter, le 29 juin 1793, que tout individu qui ferait circuler dans les départements une constitution autre que celle adoptée par la Convention, serait puni de mort. Cette loi n'a pas été rapportée, de sorte que les députés conventionnels sont tous sous le coup d'un décret de mort qu'ils ont eux-mêmes rendu et sanctionné.
La Convention avait alors deux espèces d'insurgé$ à combattre, ceux de la Vendée et ceux du Calvados. Le Comité de salut public imposa encore à la Commune de Paris l'obligation de lever des bataillons pour repousser les prétendus fédéralistes.
Dimanche 30 juin, — On répétait tous les jours que des bataillons levés dans la Bretagne s'avançaient sur Paris, pour délivrer la Convention de ses oppresseurs. Lequinio fit décréter que ces bataillons marcheraient sur-le-champ contre les rebelles de la Vendée. On ne s'attendait pas à un pareil expédient.
Dans cette séance, Malarmé trouva l'occasion de rendre les certificats de civisme utiles au trésor public; il fit décréter que les pensionnaires de l'État ne pourraient recevoir leur
paye qu'en exhibant un de ces. certificats en bonne forme.
Le même jour, Legendre dénonça Gondorcet comme un factieux qui, par une lettre insidieuse, availt cherché à soulever le département de l'Aisne.
Un député de la ville de Moissac demanda le retrait di| décret rendu contre les trente-deux ; la Convention murmura et passa à Tordre du jour.
Des citoyens de Bordeaux et de Rennes refusèrent la pLice de juges au Tribunal révolutionnaire , à laquelle ils avaient été nommés.
Les deux grands pouvoirs en 1793 sont la Commune de Paris et la Convention. La Commune a fait le 2 juin contre la Convention ; elle domine jusqu'à Pépoque de la chute d'Hébert. Nous allons donner un aperçu de son organisation. — Nous présenterons, plus loin, un tableau de l'organisation intérieure de la Convention et des comités lorsque nous retracerons l'histoire du mois de novembre , à la veille du jour où Robespierre s'emparera de la direction de la Commune. — Quant à la latte des Cordeliers et des Jacobins ^ elle appartient à l'année 1794, on nons la suivrons au sein même des deux clobs et dans la me.