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I. Annales médico-psychologiques, 6« série, t. VI, p

PSYCHOPHYSIOLOGIE GÉTIÉRALE DES DÉMENTS 4 7

téiise ces états et les rapproche de la normale à la différence des altérations de personnalité non démentielle où le malade, plus ou moins conscient, assiste en quelque sorte à la scission dont sa synthèse mentale antérieure et complète est le théâtre.

M. RiBOT cite un cas que nous rappellerons : « Un ancien soldat, D..., ensuite sergent de police, ayant reçu plusieurs fois des coups à la tête, fut atteint d'un affaiblissement graduel de la mémoire qui le fit mettre à la retraite, son esprit se troublant de plus en plus, il en vint à se croire double. « Il parle toujours en employant le pronom Nous : nous irons, nous avons beaucoup marché. » Il dit qu'il parle ainsi parce qu'il y a un autre avec lui. A table, il dit : je suis rassasié, mais l'autre ne l'est pas. Il se met à courir ; si on lui demande pourquoi, il répond qu'il aimerait mieux rester, mais que c'est « l'autre » qui l'y force quoiqu'il le retienne par son habit. Un jour, il se précipite sur un enfant pour l'étrangler, disant que ce n'est pas lui, mais « l'autre ». Enfin, il tente de se suicider pour tuer ce l'autre » qu'il croit être caché dans la partie gauche de son corps ; aussi l'appelle-t-il le D... -gauche et se nomme le D... droit. Ce malade tomba peu à peu en démence. »

Un dément paralytique du D"" Descourtis, dans un état voisin de la démence, ne cessait de se donner des conseils, de se faire des reproches. « Vous savez. Monsieur G..., que l'on vous a placé dans cet établissement. Du reste, vous êtes bien ici... Nous vous avertissons que nous désespérons complètement de vous, etc., etc. » A mesure que la paralysie générale

a progressé, les paroles sont devenues moins intelligibles. Cependant, au milieu du délire, on retrouvait cette conversation que le malade entretenait avec luimême. Parfois il faisait les demandes et les réponses. Arrivé à la démence presque absolue, il présentait le même phénomène. Il poussait des cris, s'agitait, mais aussitôt il se calmait et disait à voix basse, avec un geste significatif : « Veux-tu te taire, parie donc plus doucement. » Et il se répondait : « Oui, je vais parier plus doucement. . . » — Un autre jour, nous le retrouvons très occupé à faire des mouvements continuels de dégustation et de sputation. Nous lui demandons : Vous amusez- vous. Monsieur G...? Il répond : « Lequel ? » puis retombe dans son incohérence. — Cette réponse, reproduite ici textuellement comme la demande, peut paraître l'eflFet du hasard, mais elle s'accorde si bien avec cette dualité longtemps observée chez le malade que nous n'avons pas cru devoir la passer sous silence *.

Il est possible, observe M. Ribot en rappelant ces cas, que la seconde personnalité, qui conseille et admoneste l'autre, ne soit que la reproduction purement passive des phrases adressées au malade par son médecin ou ses gardiens. Remarquons aussi qu'il n'est pas rare que les déments parlent d'eux-mêmes à la troisième personne. Ce fait se rencontre chez les petits enfants et on a soutenu que cela vient de ce

I. Descourtis. Du fractionnement des opérations cérébrales, et en particulier de leur dédoublement dans les psychopathies, in-8o. Paris, 1882, p. 33-34. — Voir d'autres faits, p. 33 et 35.

que leur personnalité n'est pas encore née. Il pourrait n'y avoir là tout simplement qu'un phénomène d'imitation. L'enfant est habitué à entendre dire : Paul a été méchant, il sera fouetté, etc. Il se désigne de la même manière. L'emploi de la troisième personne chez certains déments paraît néanmoins être un fait de régression dans un grand nombre de cas.

Mais la double personnalité n'est pas toujours en accord parfait, et à côté des cas où le dialogue se passe en conseils réconfortants, ou tout au moins en discussions amènes, il en est où la personnalité nouvelle parente de l'ancienne entre en conflit avec eUe.

Gomment expliquer, dit Ribot, cette situation singulière, sans admettre un changement profond dans la cénesthésie, sans supposer que certaines parties du corps ne sont plus représentées, senties, dans ce cerveau en ruine. La perception visuelle subsiste (l'expérience le prouve), mais le malade voit ses propres mouvements comme un phénomène extérieur, antagoniste, qu'il n'attribue ni à lui-même, ni à d'autres, qu'il constate passivement sans chercher plus loin, parce que ses sensations internes étant abolies et sa faculté de raisonner impuissante, il n'y a aucun remède contre cette incoordination .

Descourtîs cite un autre dément paralytique dont la parole était presque inintelligible et pour qui la notion du monde extérieur était très affaiblie. « Un jour, il était occupé à éplucher des petits pois. Quoique assez mal habile et naturellement droitier, il n'employait que la main gauche. A un moment la main droite s'avança comme pour prendre sa part du tra-

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vail, mais à peine était-elle arrivée à son but que l'autre se précipitait à sa rencontre, la saisissait et l'étreignait violemment. Pendant ce temps, la figure du malade exprimait la colère et il répétait avec autorité : « Non ! non ! » Son corps était agité de tressaillements brusques, et tout indiquait la lutte violente qui se passait en lui. Une autre fois on avait été obligé de le fixer sur un fauteuil. Sa figure s'assombrit, et de sa main gauche il saisit sa main droite en criant : « Tiens ! c'est de ta faute, c'est à cause de toi qu'on m'a attaché », et il se mit à la frapper à coups redoublés.

« Ces deux faits ne sont pas restés isolés. A plusieurs reprises, on put remarquer que, lorsque la main droite sortait de son inertie habituelle, le malade l'arrêtait de sa main gauche. Il se fâchait, s'agitait et la frappait aussi violemment que ses forces le lui permettaient. La sensibilité, bien qu'obtuse, était conservée dans le membre supérieur droit comme ailleurs. »

Certains déments attribuent aux autres malades le bruit qu'ils font eux-mêmes et se plaignent d'être troublés par leurs cris.

D'autres attribuent aux objets inertes leurs propres mouvements ; un de nos déments paralytiques est agité de tremblements musculaires rythmiques à grandes oscillations qui, même au repos, ébranlent son lit; aussi se plaint-il d'être couché dans une balançoire : « mon lit tremble », dit-il, prenant l'eflFet pour la cause.

HuNTER cite le cas d'un dément qui rapportait sans cesse au présent les incidents de son premier

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âge. « Quoiqu'il fût en état d'agir correctement, d'après certaines impressions, et de les attribuer aux parties de son corps qu'elles affectaient, il avait l'habitude de rapporter constamment ses propres sensations à ceux qui l'entouraient. A.insi, il disait à sa garde-malade et aux assistants qu'il était sûr qu'ils avaient faim ou soif. Mais si on lui apportait à boire ou à manger, on voyait à son avidité que cette idée absurde lui était suggérée par le sentiment de la faim et de la soif, et que le mot « ils » se rapportait à luimême et non aux autres. Il était sujet à de violents accès de toux. Après chaque paroxysme il reprenait le fil de sa conversation, mais après avoir exprimé en termes appropriés et sympathiques combien il était touché de voir le mauvais état de son ami : « Je suis peiné, disait-il, de vous voir une toux si incommode et si fatigante*. »

Peu à peu ces cas aboutissent à une incoordination toujours croissante, à l'incohérence complète finale.

Certains vieux déments par vésanie chronique, capables de s'exprimer encore nettement malgré les désordres profonds de leur mentalité afifirment qu'ils sont morts et nient leur existence avec la plus grande énergie ; si on leur fait observer que puisqu'ils nient, donc ils sont, ils répondent que c'est une machine, un automate, un pantin mû par des ficelles, une loque, une ombre, un cadavre, mais pas leur personne : « Je suis mort », disent-ils, ou bien : « M. X... (leur nom) est mort. »

I. HuNTER, cp. WiNSLOw. On obscure Diseases of the Brain, p. 2-78,

De ce nombre sont ces déments mélancoliques qui croient ne plus être qu'un sac rempli de crapauds, ou une outre pleine de diables, ou bien encore une pourriture où grouillent les vers et les microbes ; ce sont là des degrés variés de zoanthropie, le dément croyant contenir une ou des bêtes dans son organisme (lycanthropie, cynanthropie) ; généralement les bêtes, après avoir coexisté en parasites avec leur individualité première, en prennent le lieu et place. J'ai appelé microzoanthropes les déments dont l'individualité est émiettée au maximum et qui se croient changés en un pullulement microbien. Ils semblent ainsi exprimer le sentiment de dissociation de leur moi en particules infinitésimales. Ce sont là des déments négateurs de leur propre individualité qui en arrivent généralement à la négation systématique de tout ce qui les entoure comme d'eux-mêmes.

On peut observer en dehors de ces cas de délires systématisés secondaires avec démence négatrice d'autres cas de démence où la personnalité se dissocie également par d'autres mécanismes.

C'est ainsi que nous avons observé une malade antérieurement dégénérée avec coprolalie et phobies diverses épisodiques. La coprolalie ou impulsion obsédante à dire des mots grossiers était tout intérieure et n'avait jamais abouti à l'expression des grossièretés redoutées. A la ménopause survint un ictus à l'issue d'un voyage fatigant. La malade, frappée d'amnésie se perdit à l'arrivée en gare et demeura dans l'hôtel d'arrivée refusant de se lever et dans l'incapacité de se nommer comme de donner son adresse.

Elle commença à divaguer, s'imaginant que chaque nuit on l'attendait pour l'enlever en automobile pour la marier au roi de Grèce.

Craintes d'empoisonnement et d'attaque nocturne (elle cachait le couteau de table sous l'oreiller pour se défendre).

Quand sa famille parvint à la retrouver, elle ne voulait plus les suivre et se mettait en violente colère contre eux.

La coprolalie reparut transformée. Elle se plaignit dès lors qu'une bande d'apaches occupât son intérieur, proférant par sa bouche des grossièretés abominables, qu'elle articulait effectivement parfois en les attribuant aux apaches.

Plus tard, elle a senti grouiller dans son intérieur des vers plats qui contournaient, disait-elle, ses boyaux et la chatouillaient ; elle faisait écouter les borborygmes de son abdomen à l'appui de son dire et croyait entendre parler les vers qui, d'ailleurs, l'insultaient (associations probables d'articulations verbales et d'images auditives avec des sensations musculaires des tuniques intestinales).

D'autres malades dédoublés se croient en puissance d'un ou plusieurs êtres parasites qui les bafouent et les insultent en parole ou même par écrit.

Tel est le dément dont nous citons les écrits curieux à ce point de vue, où il exprime qu'on parle par sa bouche, puis laisse la parole à l'intrus qui le menace de mort, de vol, l'insulte (copographie inconsciente) et lui tient la main.

Enfin, l'intrus le reconnaît brave homme, dit

avoir voyagé beaucoup avec lui, et disparaît avec les progrès de la démence.

Chez les déments négateurs la constitution du moi étant profondément altérée, la faculté de sentir s'en

trouve atteinte par contre-coup : « ce sont alors les personnes qui les entourent ou les choses du monde extérieur qui sont l'objet des négations de ces malades ; ils n'ont plus de famille, leurs amis ne sont plus leurs amis, ils nient la nature ou l'existence des choses qui les environnent... Enfin, ces négations n'intéressent pas seulement les objets ou les êtres, mais s'étendent même aux abstractions*. »

Au début, le malade commence à ^douter de sa propre personnalité, puis il la nie ; avant d'être anéantie totalement, l'individualité est atteinte dans son intégrité, les négations partielles précèdent la négation complète.

Une fois celle-ci réalisée, du moins pour ce qui touche l'existence actuelle du malade, peuvent persister les anciennes acquisitions, c'est-à-dire les éléments de la personnalité perdue, mais ayant encore son existence localisée dans le passé; à son tour, cette personnalité primitive peut être rétrospectivement niée ; non seulement le malade n'est plus, mais il n'a jamais été.

La même évolution s'observe en ce qui concerne les personnalités étrangères ; les gens qu'on lui montre ont bien quelque chose qui lui rappelle ceux qu'il a connus, mais ce ne sont plus intégralement les mêmes, jusqu'à ce qu'il en vienne à affirmer leur nonexistence.

Tout lui semble alors un vrai mirage, une apparence sans corps ; il ne peut tout d'abord nier les phénomènes tels que la vue de la personne, le son

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