‹ La démenceChapitre 23 sur 92 · I. J.-J. Vàn" BiERVLiKT. La mémoire. Pari», Doin · texte numérisé non relu

I. J.-J. Vàn" BiERVLiKT. La mémoire. Pari», Doin

images4à Taflaiblisseinent graduel de la mémoire naturelle. Chez le vieillard, il arrive un moment où l'attention est impuissante à contre-balancer cet affaiblissement ; dès lors il y a amnésie pour les faits récents, mais c'est là une amnésie de fixation, et une amnésie foncièrement incurable. (Van Biervlet).

Idées. — Bientôt, dit Ribot, le fonds ancien sur lequel le malade peut encore vivre s'entame à son tour. Les acquisitions intellectuelles se perdent peu à peu : Connaissances scientifiques, artistiques, prof essionnelteSy langues étrangères^ etc. Les souvenirs personnels s'effacent en descendant vers le passé.

Ceux de l'enfance disparaissent les derniers. Même à une époque avancée, des aventures, des chants du premier âge reviennent. Souvent les déments ont oublié une grande partie de leur propre langue. Quelques expressions reviennent par accident ; mais d'ordinaire ils répètent d'une manière automatique les mots qui leur sont restés (Griesinger, Baillarger). Cette dissolution intellectuelle a pour cause anatomique une atrophie qui envahit peu à peu l'écorce du cerveau, puis la substance blanche, produisant une dégénérescence graisseuse et athéromateuse des cellules, des tubes et des capillaires de la substance nerveuse ; suivant la remarque de Ribot, les acquisitions d'une culture compliquée sont les premières compromises. Nous avons cité un ancien ingénieur réduit par l'affaiblissement psychique à l'état de cocher, les connaissances professionnelles se dégradent dans l'ordre inverse de leur acquisition dans le temps et dans l'ordre de complexité. — Aussi les vieux ouvriers

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finissent-ils souvent par les travaux frustes des débutants confondus avec les apprentis par l'atrophie de leurs aptitudes ; ils finissent par ne plus pouvoir même les égaler en savoir faire, l'oubli de toutes expériences et l'incoordination de leurs associations les font peu à peu rejeter des ateliers. A l'Asile les ateliers où travaillent des déments de ce genre consomment des matières premières hors de proportions avec la production d'ailleurs insuffisante en qualité et quantité.

Aussi a-t-on coutume de considérer que la maind'œuvre des vieux chroniques travailleurs des asiles ne représente que le quart de la main-d'œuvre normale à temps égal et à nombre égal de travailleurs.

Si la surveillance n'est pas étroite, les matières premières prennent l'emploi le plus invraisemblable et les ouvrages incohérents de tous genres confectionnés par des déments constituent un musée original ou s'observent au service d'un but incompréhensible des vestiges d'habileté professionnelle pour certains points de détail ; j'ai une pièce ajustée en pas de vis variés, constituée à l'aide d'os de bœuf tournés par un ancien monteur en acier qui a consacré à ce travail de longs mois d'automatisme incohérent. Mieux vaut d'ailleurs laisser ces forces perdues se développer en un tel sens qui a du moins l'avantage de calmer le dément par le mécanisme de la détente motrice.

Mais l'automatisme pour certaine profession peu difficile est miraculeusement conservé, d'autres fois, au point de faire du dément travailleur un pilier d^atelier précieux, qu'on doit arracher à son établi à l'heure du repos.

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Si le travail des déments est typique, la façon dont ils se distraient ne l'est pas moins et des inconscients incapables de causer prennent longtemps part à d'interminables parties de jeux.

Il ne faudrait pas croire que ces jeux soient incohérents et j'ai vu des déments mûrir des coups d'échecs très délicats, comme si une mémoire partielle survivait notable dans ce champ tout spécial de l'automatisme psycho-moteur. .

Il n'est pas rare de voir deux déments alités et gâteux voisins de lits entamer des parties interminables de cartes en vis-à-vis.

Pour les moyens d'expression on voit souvent des déments employer aux dernières périodes de leur affaiblissement intellectuel des modes d'expression qui furent ceux de leur jeunesse.

Cela est net lorsque le malade est d'origine étrangère et revient à la langue nationale première après avoir oublié ou tout au moins perdu l'usage facile de la langue du pays d'adoption finale.

Ce qu'on voit plus souvent c'est un dément d'origine rurale échouant à l'asile parisien et retournant à l'usage courant du patois de sa province dont il avait émigré autrefois tout jeune. Plus souvent encore on voit le dément s'exprimer en zézayant comme l'enfant et appelant a papa, maman » avec des mots enfantins et simples ( « dodo » etc); répondant aux besoins essentiels et primordiaux. Le vieillard peut alors réellement être littéralement en enfance et se croire tout petit, montrant ses menottes, ses petits petons et demandant des joujoux ; c'est alors la micromanie, le dément se croyant réduit à des dimensions enfantines

et le puérilisme mental, qui lui font reprendre goût aux poupées.

Avant de descendre ces derniers échelons le vieillard revit parfois les phases intermédiaires de sa vie ; les vieilles démentes de la colonisation familiale s'attachent très fréquemment aux enfants de leurs nourriciers qu'elles affectionnent en grand'mères véritables par une sorte de renaissance de l'instinct maternel qui rend certaines véritables grand'mères si tyranniques à leurs brus ou à leurs filles auxquelles elles disputent énergiquement leurs petits-enfants.

Un dément homme que j'ai dans mon service de Villejuif a rétrogradé à l'époque de son service militaire ; il se croit, à l'Asile, soldat dans sa caserne et accueille avec étonnement sa femme et ses filles qpi'il remercie de venir le voir sans bien comprendre pourquoi ces personnes qu'il se rappelle avoir rencontré ailleurs s'intéressent tant à lui.

Il se croit soldat depuis plusieurs années (il avait rengagé) et quand on lui demande depuis quand il est ici il croit toiijours qu'il vient d'arriver.

Dans ces conditions on conçoit que les questions de temps (jours, mois, quantièmes, années, etc.), comme les questions de lieux deviennent, fort vagues pour tout ce qui concerne les faits consécutifs à l'échéance de la démence,

Aussi, nombreux sont les déments réclameurs auxquels on peut promettre chaque jour qu'ils sortiront demain, on leur donne ainsi une satisfaction toujours renouvelée et suffisante. Les déments se plaignent souvent à leurs familles de n'avoir pas mangé alors qu'ils sortent de table car ils l'ont oublié et il faut les

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surveiller pour qu'ils ne prennent pas deux repas de suite ayant oublié le premier. On peut leur demander vainement le menu au sortir de table, et on peut leur suggérer après coup un menu erroné ; les déments paralytiques qui sont généralement satisfaits de tout se félicitent après manger (voire même avant) d'avoir dégusté d'excellents mets imaginaires. J'ai été remercié par une famille persuadée que son malade était favorisé d'une cuisine exceptionnellement succulente, à la suite d'affirmations de ce genre.

Sentiments. — « Les meilleurs observateurs ont remarqué que les facultés affectives s'éteignent bien plus lentement que les facultés intellectuelles (Ribot). » Il peut sembler surprenant d'abord que des états aussi vagues que les sentiments soient plus stables que les idées et les états intellectuels en général. La réflexion montre que les sentiments sont ce qu'il y a en nous de plus profond, de plus intime, de plus tenace. Tandis que notre intelligence est acquise et comme extérieure à nous, nos sentiments sont innés. Considérés dans leur source, indépendamment des formes raffinées et complexes qu'ils peuvent prendre, ils sont l'expression immédiate et permanente de notre organisation. Nos viscères, nos muscles, nos os, tout, jusqu'aux éléments les plus intimes de notre corps, contribuent pour leur part à les former. L'amnésie de nos sentiments, c'est l'oubli de nous-mêmes. Il est donc logique qu'elle se produise à une époque où la désorganisation est déjà si grande que la personnalité commence à tomber par morceaux.

Des déments qui ne reconnaissent plus les leurs

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OU les ont pris en aversion sans savoir pourquoi, croient en revanche reconnaître des étrangers qu'ils n'ont jamais vus et se lient d'amitié avec les premiers venus. Ils vouent alors de l'affection à des personnes qui n'en sont pas dignes.

Un dément paralytique, qui ne voulait plus recevoir la visite de sa femme et de ses enfants, ou bien les agonisait de sottises, entourait un jeune idiot de son quartier d'une affection toute paternelle, le prenant pour son fils.

Les mariages entre déments en liberté ne sont pas rares, j'en ai observé quatre à la colonie familiale des vieillards de la Seine.

Deux vieillards aliénés de l'asile de Villejuif ont demandé à sortir pour se marier ; il est vrai qu'ils s'étaient retrouvés dans l'Asile, après s'être autrefois connus étant jeunes.

Beaucoup de déments et démentes incurables à la suite de vésanies anciennes se figurent être les époux mystiques d'êtres imaginaires ou romanesques auxquels ils vouent des sentiments tels qu'il faut se garder de médire de leurs conjoints imaginaires avec lesquels ils conversent couramment et cohabitent en fiction. Des déments de même âge se prennent d'affections persistantes à l'asile, et ne se quittent plus. Nous en avons observé qui firent un délire associé (fi g. lo) ; l'un dément vésanique avait contagionné l'autre, dément paralytique, qui lui servait désormais de secrétaire pour ses plaintes et suppliques qu'il certifiait exactes. Un gâteux dément, abandonné des siens, écrit des lettres fréquentes avec adresses insuffisantes ou erronées, il les fait jeter, en cachette, à la

poste par des déments des ateliers. Quand les lettres

Fio. lo. — Dément paralytique conta gionné par un vésanique (délire communiqué).

reviennent à l'expéditeur il les lit avec satisfaction

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malgré Tincohérence et nous les montre triomphalement persuadé qu'on lui répond.

Des déments incapables de comprendre ce qu'on leur dit ou de reconnaître les leurs, comme d'évoquer les souvenirs relatifs à leur propre individualité, sont encore susceptibles de sentiments simples, comme la peur, la colère, la joie, la tristesse.

Dans une section d'alités inconscients, si l'un s'agite les autres en subissent l'influence, soit qu'ils s'effraient de ses cris ou de ses menaces, soit qu'ils s'irritent de ses gestes ou de ses paroles monotones et inoffensives.

Une démente de la Salpêtrière se traînait la nuit de lit en lit pour étouffer les autres malades qui ronflaient.

Un dément de Villejuif enfonça un linge dans la gorge d'un voisin dont les ronflements le gênaient. Un autre lia le cou d'un gâteux, qui râlait et l'eût étranglé sans le veilleur.

C'est un dément alité qui a tué un infirmier à Villejuif, en l'étreignant au cou. Il affirmait ensuite avoir sauvé la vie à sa victime et croyait sincèrement avoir porté secours à celui même qu'il avait tué. Cela doit éclairer sur la valeur du témoignage de tels malades qui ne se font cependant pas faute d'articuler plaintes et accusations les plus inattendues sur leur entourage. De tels malades, malgré leur démence, peuvent on le voit constituer un danger réel quand même.

Avec la suggestibilité propre aux mentalités affaiblies, on peut voir des déments subir l'influence d'autres délirants actifs. J'ai cité plus haut l'observation

d'un dément paralytique qu'un persécuté graphomane avait convaincu de la réalité de ses souffrances et qui était devenu son secrétaire dévoué à ses revendications ; il attestait par des apostilles toutes les plaintes écrites du délirant qui l'avait contagionné.

Un autre dément gâteux a adressé au Parquet des lettres réclamant son mariage in extremis avec une jeune fille alléchée par ses idées délirantes de richesse ; ici la lettre avait été évidemment dictée par la cupidité d'une volonté étrangère, mais les déments, dans l'asile comme au dehors, rédigent de nombreux testaments qui témoignent par leur incohérence de la démence sous-jacente comme de la persistance de leurs sentiments affectifs ; cependant ces sentiments, tout en persistant, peuvent être pervertis par la démence et, comme l'a observé Bail, beaucoup de testaments déshéritant des familles respectables au profit d'institutions inattendues, hôpitaux d'animaux, ou œuvres plus bizarres encore, sont dictés par des aberrations affectives et par une sentimentalité plus négative que réelle.

Des déments rétrogradent à une phase antérieure de leur existence et reconnaissant toujours leurs enfants, les croient encore à un âge bien plus tendre. Aussi veulent-ils exercer sur eux une autorité tyrannique comme sur des enfants en bas âge, et s'emportent de ce qu'ils agissent sans les consulter constamment ou autrement qu'ils n'ont conseillé.

Une démente de ce genre, oubliant qu'elle est grand'mère, et qu'elle parle à son gendre, projeté un mariage pour sa fille, alors que celle-ci n'est pas veuve, mais elle la croit encore jeune fille.

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Des déments croient avoir perdu leurs enfants quand ils entendent parler de décès, ou bien voient raviver l'émotion d'une perte ancienne à l'occasion d'un enterrement étranger.

A la colonisation familiale, les démentes suivent les enterrements de gens du pays qu'elles ne connaissaient pas et pleurent parfois sincèrement.

Au cimetière, elles croient reconnaître les tombes des leurs, alors qu'ils vécurent et moururent dans une toute autre région. Sur ces tombes étrangères, elles vont prier et pleurer comme elles l'eussent fait sur les restes des leurs.

L'émotivité reste d'ailleurs la caractéristique de toutes les démences, surtout des démences par lésion circonscrite ; le rire et le pleurer, en quelque sorte automatique et spasmodique éclatent alors périodiquement comme de façon explosive à l'occasion d'excitations quelconques, comme réaction anormale par syndrome pseudo-bulbaire ; frapper des mains, éternuer ou tousser auprès de tels déments suffit à susciter chez eux d'interminables secousses de rire ou des ruisseaux de larmes. Selon les cas, les excitations les plus diverses peuvent provoquer de préférence cette émotivité morbide gaie ou triste (respiration d'ammoniaque ou de parfums variés, piqûres d'épingles, application de compresses froides à la peau, vision d'étincelle, audition d'un diapason, pincée de sel sur la langue, etc., etc.).

En général, dit Sergi*, tous les psychiatres admettent qu'à la base des maladies mentales se trouvent

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