CHAPITRE VI
De même qu'il ne faut pas confondre sénilité et démence on peut dire que ne devient pas dément qui vieillit. Il faut plus que l'âge : il faut une altération pathologique particulière et des lésions déterminées qui sont le substratum sans lequel il n'y a pas de démence possible.
Ce substratum, nous allons l'étudier, dans sa nature et dans ses causes ; il peut s'établir de façons diverses dans ses manifestations cliniques et leurs conséquences et survenir avec ou sans cortège préalable de syndromes cliniques accessoires, tels que troubles mentaux pathologiques atténués autres que démence proprement dite. C'est à ce point de vue que certains auteurs, Magnan entre autres, ont considéré certaines psychoses séniles accompagnées ou suivies de démence comme d'origine héréditaire dégénérative. Le cerveau peut demeurer en équilibre relatif jusqu'à l'échéance de la sénilité, alors seulement, sous l'influence du réactif de la régression il peut déceler ses tendances pathologiques ancestrales sous forme de lésions cérébrales avec démence consécutive. Dans ce cas particulier, la démence pourra
33o LA DÉMENCE
être précédée ou accompagnée de syndromes plus ou moins nets rappelant le tableau des syndromes épisodiques plus ou moins voilés et comme atténués ou effacés par l'affaiblissement préalable dû normalement à l'âge. Les mêmes observations s'appliquent à toutes les autres démences, selon leurs causes particulières, occasionnelles ou efficientes, et selon leur mode de genèse ; en d'autres termes l'altération organique est variable, avons-nous dit, mais constante, je le répète, et se retrouve, en dernière analyse, comme nous nous attacherons à le démontrer dans tous les cas de démence vraie.
Pas de démence vraie sans lésion organique du cerveau. Ces lésions étant toujours acquises ou secondaires à des lésions congénitales qui avaient permis un certain degré de développemeat intellectuel. Dementia, en effet, étymologiquement se compose du préfixe privatif de et de mens, mentia, esprit.
Le dément est celui qui a été privé d'intellect en tout ou partie ; il a donc eu un Certain degré de développement mental dont il est déchu. Ce développement intellectuel n'est que l'agrégation de nos acquisitions cérébrales, l'organisation de notre mentalité; c'est l'enregistrement des sentiments, des sensations, d'une façon générale, des excitations multiples et variées, associées avec, les réactions organiques de tous ordres (motrices, vaso-motrices, etc.). Ces associations capitalisées et ces excitations sensorielles accumulées réalisent des réserves dynamiques, des sortes de clichés d'impressions et de réactions, dont les neurones centraux conservent le précieux dépôt.
Survienne un désordre fonctionnel, une altération organique dans ces neurones ou dans le lacis de leurs prolongements, le cerveau sera privé de l'usage de ces acquisitions et réduit à l'état d'indigence.
Selon le mot d'EsquiROL, lesénile dément est privé des biens dont il jouissait autrefois; c'est un riche devenu pauvre, à la différence de l'idiot qui a été toujours dans l'infortune et la misèrô, et n'a pas été privé d'un bien qu'il n'avait jamais possédé.
C'est encore ce que dit Littré : « Le vieillard en démence perd ses facultés intellectuelles, l'idiot n'en a jamais joui. »
« La démence sénile, dit encore Esquirol, est une affection cérébrale ordinairement sans fièvre et chronique, caractérisée par l'affaiblissement de la sensibilité de l'intelligence et de la volonté. » (219, XIIL — Tome 2).
Esquirol dit avec raison ordinairement sans fièvre et chronique^ car s'il y a des démences aiguës, elles sont rares, et ce qu'il désignait sous ce nom est aujourd'hui classé comme stupeur ou démence précoce.
Il place ensuite les facultés atteintes d'affaiblissement dans un ordre voulu mettant en première ligne la sensibilité, source d'acquisitions nouvelles. L'intellect vient ensuite comme subissant le contrecoup direct de cet affaiblissement des acquisitions. Cette première source tarie, il faiblit à son tour. Enfin sa puissance de réaction ou volonté dépend de ses éléments d'action, c'est-à-dire de l'intensité de ses excitations et de son énergie propre. AffaibF et moins excité, il devient mauvais excitateur, c'est
donc bien là Tordre dans lequel apparaissent et se succèdent les trois sortes d'affaiblissement qui caractérisent la démence sénile.
La théorie moderne des neurones s'adapte merveilleusement à cette théorie :
Altération première du système des neurones périphériques récepteurs, extension par leurs prolongements cellulipètes aux neurones centraux, d'où propagation aux neurones moteurs par les prolongements cellulifuges.
« Nous savons, dit Brissaud, grâce à des expériences maintes fois répétées que les éléments nerveux fixés par de certains réactifs, tantôt dans leur état d'activité, tantôt dans leur état d'inertie, présentent* des formes différentes selon ces deux états. Leurs variations tiennent sans doute — au moins en partie — à leur amiboïsme, et il y a tout lieu de croire que les prolongements protoplasmatiques surtout subissent des changements de diamètre et de longueur proportionnels à la distance à parcourir. Très certainement, l'intervalle qui les sépare des extrémités des axones est très court, lorsque l'influence a été précoce, fréquente et forte, un rien suffit pour que les pôles cellulaires de nom contraire se rejoignent. Tel est le cas de tous les actes d'habitude. Pour les actes nouveaux, l'effort est indispensable, et la répétition de l'effort facilite les connexions, rapproche les distances ; le terrain gagné est acquis et ainsi s'établissent les rapports de continuité immédiate qui se traduisent par les actions automatiques. »
Il est facile d'imaginer les conséquences des lésions qui diminuent l'aptitude à l'amiboïsme. Les lésions
DÉMENCES SÉlflLES 333
séniles, par exemple, en privant les neurones de leur pouvoir d'expansion, et en réduisant l'étendue de leurs prolongements, rendent impossible la transmission des ondes nerveuses d'un axone à une dendrite. L'intervalle à franchir est trop grand ; l'habitude des contacts se perd, et aussi la mémoire s'émousse, mémoire spinale ou mémoire cérébrale, car la mémoire consiste dans la permanence des contacts...? Il est trop facile d'appliquer à la pathokgie le défaut d'amiboïsme des éléments nerveux. Tous les cas trouvent ainsi leur explication, qu'il s'agisse d'une innervation insuffisante, ou d'une innervation excessive, l'amiboïsme donne la clé du tout.
Il donne aussi celle des affaiblissements perceptifs dus à la démence et à l'âge, avec cette différence, ajouterons-nous, quedanalà démence confirmée il n'y a plus seulement ralentissement des contacts, mais abrasion des panaches et massues à l'aide desquels ils étaient possibles.
On a remarqué dès longtemps, dit Cabanis (Rapport du physique et du moral. E. Peiné, page 212, Paris, i844), que dans la vieillesse, les impressions les plus récentes s'effacent aisément ; que celles de l'âge mur s'affaiblissent, mais que celles du premier âge redeviennent au contraire plus vives et plus nettes...
On voit les souvenirs s'effacer dans l'ordre inverse, où les impressions ont été reçues en commençant par les plus récentes qui ont été les plus faibles et en remontant jusqu'aux plus anciennes qui sont les plus durables.
C'est l'énoncé parfaitement net de ce que M. Ribot
à appelé la grande loi de la régression de la mémoire,
Legrand du Saulle * a dit de même :
« Les vieillards ont un cercle d'idées moins étendues, repoussent toutes les innovations, oubliant les choses présentes et s'expriment d'une façon longue, diffuse, obscure, parfois même contradictoire ; ils racontent très fréquemment les mêmes histoires insistant sur les mêmes détails ; et en un mot : ils rabâchent.
« Leur caractère est modifié; leur volonté est moins ferme ; leur parole est lente, monotone, mais non embarrassée, et leur écriture est normale quoique légèrement troublée. Devenus plus faciles à gouverner, à dominer, à effrayer, à capter, quoique plus irritables, ils n'ont plus d'entrain, travaillent difficilement et se fatiguent vite.. Conservant leur ancien genre de vie, continuant leurs mêmes occupations, ils vont et viennent comme par le passé ; mais si l'on compare ces individus à ce qu'ils étaient autrefois, on note un afiFaiblissement sensible et l'on doit dire d'eux qu'ils ont vieilli, qu'ils c«it baissé. »
LoNGET a décrit ainsi cette phase qui précède la décrépitude et confine aux frontières de la démence :
« Le vieillard vit surtout de ses souvenirs, il saisit mal ce qui se passe autour de lui ; souvent il n'admet qu'avec répugnance les faits récents, les inventions nouvelles ; il n'apprend qu'avec difficulté et retient rarement les connaissances antérieurement acquises; celles qu'il possède depuis sa jeunesse, il les conserve davantage, il les concentre en quelque sorte. De là