ARTE
avions déjà signalés plus haut et dans les détails desquels nous allons revenir. Voici une première observation à ce sujet.
B... S..., 77 ans, charretier, examiné le 16 juin 1889 à la clinique par M. Parisot, à l’hospice Saint- Julien, est déclaré atteint de démence sénile. Il a toujours été brutal et de médiocre intelligence ; à l’infirmerie B... estirritable, répond souvent de très mauvaise grâce, commet de temps en temps des actes extravagant(s, retourne toute sa literie, et, s'enveloppant de son drap, se promène dans la salle. Il met constamment son vase de nuit sur la table et y jette souvent ses aliments. Il se gâte parfois, et quand ou lui reproche sa maipropreté, il répond que c’est faux.
En mars 1890, pendant la visite, voyant du monde autour du lit de son voisin que M. P. Parisot examinait, il se lève, s'approche et dit: « Ca va démarrer », puis se recouche. M. Parisot, frappé de ce fait, Le fait relever et, sans lui adresser la parole, le met contre le lit dans la position du charretier qui veut soulever une voiture embourbée. Aussitôt le dément s’excite, et enlève ses chevaux en criant : « hue, dia... ça va démarrer... ça y est », pendant qu'il pousse le lit au milieu de la salle.
Cette scène fut répétée depuis maintes et maintes fois devant les élèves C’est elle qui avec la suivante altira l'attention de M. Parisot sur l'influence de la suggestion spontanée et provoquée dans la démence sénile, comme cause d’actes qui paraissent anormaux.
2e Obs. — K... A..., né le 14 décembre 1814, a été successivement lancier, puis suisse de cathédrale,
AS
il est entré le 6 février 1890 à Saint-Julien. Au dire de ses contemporains, il a tonjours été raisonnable et paisible, bien que d’une intellisence modeste. Le bedeau malicieux disait de lui: il est grand de corps et petit d'esprit. À son entrée, en mars 1890, à l'infirmerie, M. Parisot le déclare atteint de démence sénile. Sa mémoire est telle, à ce moment, qu'un quart d'heure après la visite, il ne se souvient plus d’avoir vu le médecin. Quand on le fatigue intellectuellement en le faisant causer ou compter, sa diminution de mémoire s’accentue, il se plaint alors qu’il a le cerveau vide. K... est suggestible spontanément: certains jours, quand il à un balai à la main, pour approprier la chambre, il se promène d’une façon solennelle dans la salle, et quand on lui demande ce qu'il fait: Je conduis la mariée, répond-il. Au cours d’une de ces cérémonies, en accompagnant la mariée jusqu'au seuil de l’église et croyant passer par la porte, il enjambe une croisée qui se trouve au niveau du plancher et se précipite dans le vide.
Un autre jour, on le voit jouer le rôle du suisse précédant le quêteur, le fait est raconté plus haut. C'est pendant la marche et subitement qu'il prend cette position.
Un soir, nous racontent les sœurs de Saint-Julien, il se perd dans l'hospice, entre par mégarde dans la boulangerie, y voit le pétrin et le transforme en autel.
M. Parisot le voyant un matin, pendant la visite, debout au milieu de la salle sans causer à personne, s'approche vivement de lui et lui dit à brûle-pourpoint: Vous êtes suisse de la Cathédrale, pourriez-vous me
Te
dire par où je pourrais sortir? Suivez les bas-côtés, répond K. à voix basse, en montrant la porte de l’infirmerie.
Un autre jour, alors que Le dément se trouve debout au pied de son lit, vers la fin de la visite, peu de temps avant le déjeûner, dans l'attitude du soldat lors d'une inspection de chambrée, M. Parisot lui demande subitement ce qu'il attend: On va sonner la soupe,
répond-1l. — Aurez-vous bientôt fini votre service militaire ? — Ça se tire, je suis de la classe, réplique le dément. — Mais quel âge avez-vous donc? — Je
suis de 1814, répond-il, soit par oubli de son âge, soit pour éviter de se mettre en contradiction avec les
conditions du service militaire. — Quels sont ces hommes couchés dans ces lits? — Ce sont les camarades. — Comment se fait-il qu'ils soient couchés ? —
Nous sommes à l'infirmerie du régiment.
Les déments K... et B... étaient facilement suggestibles, surtout à jeûn. Les suggestions, autres que celles qui concernaient leurs métiers ou des actes habituellement accomplis antérieurement, étaient im-
possibles.
L'exemple suivant montre jusqu'à quel point le dément sénile est suggestible. — M"° C..., âgée de
82 ans, dont nous aurons souvent l'occasion de parler, s'endort à quatre heures de l'après-midi, —àsix heures, le même jour, alors que la nuit est venue et au moment où, avec notre ami Chavet, externe des hopitaux, nous la réveillons pour prendre sa température, on lui apporte son diner: «Il est déjà si matin, ditelle, je ne veux pas de café, laissez-moi dormir. » Chaque matin la malade prenait du café au lait. Voyant