‹ La Démence SénileChapitre 20 sur 37 · SES · texte numérisé non relu

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formes, comme le font remarquer MM. Ball et Chambard, se montrent rarement à l’état de pureté ; « elles coexistent et se succèdent presque toujours, et jamais le délire des vieux déments ne possède cette pureté de forme, cette liaison et cette cohérence que l’on observe chez les vésaniques ; pas plus que les paralytiques généraux, les déments aliénés ne sont logiciens » (1).

Nous avons pu parfois prévoir le délire quelques jours à l'avance ; nous connaissions le caractère, le degré d'intelligence, l'habitus ordinaire du dément, en un mot, nous l’avions observé pendant quelque temps ; alors le moindre changement nous mettait sur la trace de la crise qui allait éclater. En voici un exemple :

Le 11 novembre 1895, la démente C... sort de son mutisme ordinaire pour nous demander quels sont les résultats d'une discussion dégénérée en bataille qui, d'après des racontages, serait arrivé sur la route de Villers (village qu’elle a longtemps habité) ; on aurait trouvé des taches de sang en cet endroit. Le 12, elle nous confirme l'accident, malgré nos négations. De même le 13, ce jour-là elle parait agacée. Le 14, le ton de ses réponses marque une impatience malhonnête, alors qu'elle a toujours été d’une politesse extrême, car elle a de l'éducation. Son visage exprime la colère. Je suis énervée, réplique-t-elle elle-même. Dans la nuit du 14 au 15 paraît enfin l'accès.

Dans d’autres cas, nous avons vu la période prodromique du délire constituée au contraire par un calme

(1) Ball et Chambard. Dictionnaire des Sciences médicales, Art, Démence, (2) Rouillard, Loc. cit,

plus prononcé. Le dément cesse de se promener, évite toute conversation pour se concentrer en luimême ; l'orage se prépare.

Nous ne pouvons mieux peindre le délire maniaque, indescriptible en lui-même, qu'en continuant l'observation de la démente C...

Cette dernière ne dort pas de toute la nuit, son visage est rouge, ses yeux sont brillants, animés ; elle bredouille continuellement et se lève deux fois pour aller, dit-elle, conduire la voiture (sur laquelle, dans sa jeunesse, elle venait, en qualité de laitière, distribuer du lait à Nancy). Tout à coup, elle crie que le corps du fourneau va tomber, qu’un bol vient de rouler par terre. On la recouche : elle est alors au marché pour acheter des provisions.

Le 16 au matin, sa température est de 36°4, mais son pouls est monté à 96°. Elle se lève et, pendant qu’elle s'habille, on entend crier au feu, en même temps que les malades de la salle, toutes en émoi, la voient se diriger vers l'escalier qu'elle croit embrasé. La nuit même, un violent incendie avait éclaté en ville; ses clartés, qui illuminaient les fenêtres de Saint-Julien, avaient sans doute vivement impressionné la démente. Le soir, sa température est de 36°5 et son pouls à 118, elle croit encore au feu et ne sait si on l’a éteint. Elle a des illusions, les ombres au plafond lui paraissent être de grands hommes ; ses ballucinations continuent: elle voit un chien à côté de son lit et l'entend aboyer. Elle regarde des chapeaux de dame près du fourneau. « On va, dit-elle, faire des jardins tout le long de la Pépinière. Pourquoi ne me donne-t-on pas ma soupe ? Je ne vous connais pas, parce que je ne connais per-

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sonne en ville; je ne me mêle pas des affaires de guerre. »

« Voilà le cheval, donnez-lui de l’avoine » et la démente selève pour aller à la charrue: « Oh! Le poulain innocent. Je suis malheureuse. Mettez mon bol sur la charrette. Changez de charrette. Quelqu'un est couché dans mon lit. Vous grelottez, je crois. J’ai peur: attendez, des hommes vont entrer ».

Cette agitation continuelle, pendant laquelle la malade se gâte, débute toujours la nuit, dure deux, trois ou plusieurs jours, et laisse après elle la démente affaiblie avec parfois unebronchite subaiguëé amenée par ses promenades nocturnes dans une salle froide la nuit. GC... avait du délire tous les mois, mais depuis quelque temps l'intervalle entre chaque accès diminue ; elle en a tous les quinze jours. Nous craignons que ces crises, en devenant subintrantes, n'entrainent la mort; cependant nous avons vu des malades, très affaiblis par des crises répétées à de courts intervalles, revenir à eux en même temps que les périodes d'agitation s’éloignaient les unes des autres.

L'observation suivante prise le 20 novembre 1895 est celle d’une démente sénile dont le délire prend toujours une forme hypochondriaque avec idées de persécution.

Veuve M..., 69 ans, brodeuse, née à Vergaville, est à Saint- Julien depuis six ans, où elle s’occupait de travaux manuels. Nous ne pouvons tenir compte des antécédents plus ou moins fantaisistes qu’elle nous a donnés : Son père et sa mère seraient morts très vieux. De ses cinq enfants, dont elle ne se rappelle plus les noms, quatre sont morts en bas-âge, le cinquième, ajoute-elle. est décédé à 12 ou 14 ans; ces renseignements sont inexacts, l’un de

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ses enfants vit encore. Elle aurait eu trois fausses couches et une fièvre typhoide, mais elle ne sait à quel âge. Elle n’a jamais eu d'attaque. Nous n'avons trouvé ni symptôme de syphilis, ni signe d’éthylisme.

ErAï ACTUEL.— a) Fonctions psychiques.— Sa mémoire est bien diminuée depuis deux ans, c’est-à-dire depuis qu’elle a éprouvé des chagrins, causés par la conduite de son fils; ce fils avait été condamné et emprisonné pour vols. Depuis un an, nous dit l’infirmière, M... rabâche beaucoup, ne retrouve plus son lit, s’égare dans l’hospice, perd tous ses objets et oublie ce qu’on vient de lui dire, si bien qu'on a été obligé de lui refuser tout travail.

A ses premiers chagrins est venue s'ajouter la douleur causée par la mort de son mari, infirmier à Saint-Julien, en août 1895.

Elle sait encore compter et lire, mais écrit difficilement.

Son jugement est affaibli. De même l'attention et la réflexion. Le caractère a toujours été triste, le visage empreint de mélancolie. M... pleurniche facilement.

L'ouie est bonne, mais ja vue diminuée.

b) Etat somatique. — Pas de déviation dela face, ni d’inégalité des pupilles qui réagissent bien à la lumière et à l’accommodation. La langue et les lèvres tremblent légèrement, la parole est cependant nette et facile. La sensibilité de la face est normale.

Aux membres supérieurs le dynamomètre marque 16 à droite et 18 à gauche, la démente était gauchère. La sensibilité générale est conservée. Les mouvements sont normaux.

Aux membres inférieurs la force musculaire et la sensibilité sont conservées. Le réflexe rotulien est exagéré à droite. Pas de phénomène du pied. Œdème bimalléolaire des deux côtés.

Appareil circulatoire: Au cœur, rien d’anormal. Les artères sont dures et sinueuses. Le pouls est à 90, régulier, égal.

Appareil respiratoire : Respiration emphysémateuse.

Appareil digestif : Appétit légèrement diminué. Digestion normale.

Appareil génito-urinaire : Ni sucre, ni albumine dans les urines.

Depuis la condamnation de son fils, M... présente du délire. Le premier accès, datant de deux ans, pré-

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cède donc la démence et lui sert de prodrome. Durant cette crise, la démente refusait tout aliment, ne parlait pas, restait inerte dans son lit et tout à coup se levait pour courir toute nue dans le dortoir. La deuxième crise eut lieu un an après et présenta les mêmes symptômes. La troisième, un mois après la mort du mari, dura trois semaiues, pendant lesquelles la malade mangea peu, dormit à peine, parlant sans cesser, et se levant pour aller voir son mari.

Vers le 18 décembre 1895 éclate la quatrième crise, qui exige le transport de M... dans la chambre d'isolement. Cet accès eut une durée de cinq jours et reprit deux Jours après avec une violence extrême. Debout nuitet jour, la malade mettait son lit sens dessus dessous, déchirait les vêtements de sa voisine, renversait vases, chaises et tables de nuit. On veut la livrer à la police, gémissait-elle, et elle nous suppliait d'arrêter les dénonciateurs, car on allait l'emprisonner. Cet accès dura Jusqu'à ce que la malade épuisée par l'insomnie, qu'aucun médicament ne parvenait à vaincre, restât inerte dans son lit avec une température de 37°, et un pouls à 120° sans qu'on püût découvrir aucun symptôme de maladie aiguë.

Le délire mélancolique est très commun, soit isolé, soit allié aux idées de persécution. Sa prédominance vient de ce que les vieillards sont habituellement tristes ; ils se rendent compte de leur déchéance intellectuelle et physique qui les rend incapables el savent qu'ils approckent à grands pas du terme de leur existence. Le dément sénile atteint d'idées de persécution ne choisit jamais telle ou telle personne comme persécuteur. On le vole, on veut l'empoisonner, on

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veut le livrer à la police ; il peut sous l'influence de ces idées préparer un suicide, que sa faiblesse em pêche d'accomplir.

Les idées de persécution se distinguent étiologiquement de celles que peuvent présenter les déments simples ; les premières exigent une prédisposition acquise ou héréditaire, les secondes sont la conséquence de l’amnésie : quand le dément se plaint qu'on lui a volé un objet, c'est qu'il a oublié le plus souvent l'endroit où il l’a placé; la méfiance qui est naturelle au vieillard lui fait croire alors qu'il- est victime d'un larcin, mais il revient sur ses idées quant il retrouve l'objet.

Outre les idées de persécution, on peut trouver du délire religieux et des idées de grandeur, mais ils subissent, comme les idées de persécution, l'influence du fond démentiel sur lequel ils s’implantent, et sont en rapport direct avec l’affaiblissement progressif des facultés mentales. Ce fait s’observe d’ailleurs pour tous les délires (1).

Le délire religieux est incohérent, dissocié et puéril; «il est la conséquence d'une manière d’être antérieure dont la démence est la suite obligée (2) ». Son pronostic est très grave (Rouillard). Nous trouvons dans la thèse de M. Dupain (3) sur le délire religieux l'exemple d’une démente sénile à qui Dieu parle et donne des conseils. Quand elle oublie de dire sa prière, quelqu'un la frappe sur le côté droit «et la prière », lui dit-on? Le délire des grandeurs

(1) Legrain, Loc. cit.

(2) Rouillard, Loc. cit.

(3) Dupain, Etude clinique sur le délire religieux, 1888.

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se rencontre rarement ; il est parfois associé aux idées religieuses ; le dément qui en est atteint ne règle nullement sa conduite sur ses idées et « tel qui se prétend maître de l'univers s'amuse avec une poupée ou éclate en sanglots sans motifs (Rouillard.) ».

Quant au délire érotique, il s’observe le plus souvent au début de la maladie. On voit alors des vieillards jusqu'alors sérieux, intelligents et rangés, quitter leur famille, dépenser leur fortune, pour la première fille venue ; d’autres poursuivent de leurs assiduités femmes et enfants ou se livrent à des attentats à la pudeur. Comme exemple de délire prodromique de la démence, nous citerons le cas de ce vieillard de bonne famille, dont nous parlait M. Parisot et qu’on voit depuis quelque temps sur les promenades publiques, vêtu d'une façon ridicule suivant les dernières modes, fraîchement rasé et coiffé, lorgnant toutes les personnes enjuponnées qu'il rencontre. Il aurait, diton, quitté sa femme légitime, pour fréquenter assidument uue personne de mœurs légères. Quelle ironie dans cette jeunesse apparente et tardive d'un vieillard qui va tomber dans la décrépitude!

Cette surexcitation génésique s'observe encore dans le cours de la démence. Legrand du Saulle (1) rapporte le fait suivant : Un monsieur de 78 ans s’approche, au Jardin aäes Plantes de Paris, d'un garçon de 13 ans, et le touche aux parties sexuelles. Le garçon s'éloigne, mais le vieillard le suit et renouvelle ses manœuvres à diverses reprises. Surveillé par la police, il est arrêté en flagrant délit ; on l’enferme, mais

(1) Legraud du Saulle. De la Folie.

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à l'examen médical on s'aperçoit que ses facultés mentales ont notablement diminué. L'expertise conclut à la démence sénile qui le rend irresponsable, et à son internement dans une maison d’aliénés.

Les exemples de ce genre sont nombreux ; le délire peut pousser le dément à commettre des homicides ; on en à vu un tuer sa fille par jalousie.

Nombre de vieillards qui vont exposer platoniquement leurs organes sexuels en certains endroits et qui entrent par conséquent dans la catégorie des exhibitionnistes de Lasègue, sont des déments séniles ; on voit encore fréquemment des viols, presque toujours incomplètement consommés à cause de la diminution des forces physiques du malade. D'autres vieillards s'en tiennent quelquefois heureusement à l’érotomanie, «ils voient l’objet de leur amour ceint d’une auréole de perfection, aussi lui vouent-ils un culte ; ils en parlent toujours et y rêvent la nuit. (Rouillard).

La surexcitation génésique peut encore se montrer à la période de gâtisme, où le malade, privé de ses faculté morales et livré à ses instincts, s’adonne à la masturbation (Ball) ; nous avons un cas de ce genre, mais Les antécédents suffisent à l'expliquer, car J..., ancien commis-voyageur, qui se livre à la masturbation, aeu une vie très irrégulière ; sa fille est morte dans une maison de prostitution.

Enfin, on voit fréquemment des déments atteints de kleptomanie ; ils n’ont plus notion de ce quine leur appartient pas et prennent tout ce qui leur tombe sous la main ; mais ils volent en déments : cailloux, potions, débris d'aliments, tout leur est bon. Le cas

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de kleptomanie que nous avons vu à Saint-Julien s'explique suffisamment par l’amnésie : Le dément R..., ancien patron cordonnier, est « ramasseur » au plus haut degré, mais il avait l'habitude, sa vie durant, de mettre de côté pour les revendre les os et les chiffons. Actuellement R... ne connait ni son âge, ni l'endroit qui l'abrite.

Telles sont les diverses variétés de délire qu'on rencontre dans la démence sénile. Faisons remarquer que ce délire, quelle que soit sa forme, témoigne du peu de production du cerveau en fait d'idées nouvelles, et roule presqu'entièrement sur celles qu’il avait emmagasinées dans l’âge adulte ou dans la jeunesse. L’amnésie des faits récents et la persistance des anciens impriment leur cachet à l'expression délirante du dément.

Pour compléter l'étude du délire nous tenterons dans le chapitre « Pathogénie » de découvrir les causes de ces périodes d’agitation qui apparaissent à des époques plus ou moins régulières chez nombre de déments.

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