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CHAPITRE VI Pathogénie

Nous étudierons d’abord la pathogénie de la démence, puis celle du délire.

L'écorce grise des lobes frontaux est l'organe des facultés intellectuelles.

Ses cellules sont le siège des idées qu'elles conservent et reproduisent. Ses fibres en reliant entre elles les cellules du même hémisphère (fibres commissurales intra-corticales et extrémités des fibres commissurales intra-hémisphériques) ou des deux hémisphères (extrémités des fibres commissurales interhémisphériques) associent toutes Les idées entre elles de sorte que toute idée présentée à notre esprit en suscite d’autres, grâce aux liens qui les unissent. Tel est le mécanisme de la mémoire.

Chez le vieillard dont le cerveau est normal, ces éléments (cellules) bien qu’atteints par la sénilité (granulations pigmentaires et graisseuses) au même titre que toutes les cellules de l'organisme, fonctionnent encore. La diminution de l’élasticité et de la contracübilité des artères qui se vident lentement (1), la perméabilité moins grande des capillaires, et par suite l'apport insuffisant d'un sang qui est lui-même moins nufritif et moins oxygéné, entrainent des troubles de nutrition cellulaire. Le protoplasma atteint par la séni-

(1) Colrat. Pression artérielle chez les vieillards et les enfants. Lyon médical, 3 décembre 1893.

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lité et mal nourri ne se laisse plus modifier par les impressions nouvelles, maissuffit encore à la conservation des anciennes, c'est-à-dire de celles qui, lui ayant fait subir souvent les mêmes modifications, ont donné à ses molécules une disposition qui ne disparaitra qu'avec lui. La mémoire des faits récents diminue ; de même l'imaginalion qui demande un fonctionnement actif des cellules et des liens qui les unissent. Seul le jugement, basé sur les idées acquises ou mieux sur les modifications imprimées dans le cours de la vie au protoplasma, gagne une süreté d'autant plus grande que la diminution de l'activité des cellules rend le vieillard étranger aux impressions nouvelles et l’isole du milieu dans lequel il vit.

Mais qué la constitution de ces éléments-cellules présente une faiblesse ou congénitale ou acquise dans l’âge adulte par le surmenage, les privations de nourriture et de travail {un organe habitué à l’inaction dégénère beaucoup plus vite), ces éléments résisterontils au milieu déprimé et déprimant du vieillard, quand tout chez l'individu sain est obligé de fléchir ? Ils dégénèrent et s'atrophient avec une précocité, avec une rapidité d'autant plus grandes que l'échange de matériaux de nutrition et d'excrétion se fait difficilement entre eux et le sang lésé lui-même, à travers les cellules dégénérées des capillaires. L’altération profonde des cellules nerveuses, centre trophique des fibres, amène la disparition de ces dernières.

C’est à l’athéromatose généralisée des vaisseaux qu'on attribue celle des cellules. Tous les éléments nobles, ainsi que la névroglie elle-mème, dégénèrent par anémie, noyées dans leurs déchets. Cette dégéné-

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ration ne se fait pas brusquement: elle atteint d'une manière lente et successive chacune des cellules, et secondairement chacune des fibres, à l'inverse de ce qui se produit dans le ramollissement cérébral consécutif à l’embolie, où tout un groupe d'éléments est frappé en même temps.

C’est au début de la démence un affaiblissement des opérations intellectuelles qui va s’accentuant jusqu'à leur complète disparition. A ce moment, les éléments qui subsistent encore ne permettent plus que l'incohérence. Les idées sont incohérentes parce que les cellules sont sans cohésion, les fibres qui les unissaient ayant disparu ; et s'il reste quelque vestige d'association, les idées qu’elle amène nous choquent parce que les idées intermédiaires ou complémentaires n’existent plus, ou parce qu’elles ne répondent pas à notre interpellation qui n’a pu mettre en jeu que des cellules désagrégées ou des associations intactes en partie, mais étrangères à notre excitation.

A côté de l’altération prépondérante des lobes frontaux, nous avons vu la lésion moins accentuée de l'écorce grise des autres parties de l’encéphale. La moelle et les nerfs périphériques eux-mêmes sont insidieusement atteints. De là la déchéance plus lente des forces physiques du dément. L’athérome des vaisseaux, l’atrophie sénile des muscles dont les éléments sont pâles et de petite dimension, du squelette qui se raréfie, du poumon, du foie, des organes sanguinificateurs (rate et ganglions) (1), de l'intestin (2), la sclé-

) Charcot. Loc, cit.

} Stroup. Recherches sur la constipation chez le vieillard. Thèse de Nancy,

rose du rein et du cœur, la dégénérescence de leurs éléments, en un mot l'involution sénile (Demange (1), Brousse (2) et Boy-Teissier (3)) sont l'expression de la dégradation de la vie de nutrition et rendent compte, eux aussi, mais en partie seulement, de l’affaiblissement des forces physiques.

Ainsi nous trouvons la raison de l’affaiblissement progressif et incurable des facultés psychiques et de la déchéance des forces physiques et de la vie de nutrition que nous avons décrits dans la symptomalogie de la démence sénile.

Il nous reste, pour compléter la pathogénie, à tenter de découvrir les causes des périodes d’agitation pendant lesquelles toutes les autres variétés de délire apparaissent ou s’accentuent ; nous voulons parler de cette excitation générale que nous avons décrite sous le nom de délire maniaque.

Pathogénie de l'aÿitation dans la démence sénile. — Prus attribuait le délire maniaque à une subménimgite ; d'autres auteurs, surtout les modernes, à une congestion du cerveau. Depuis quelques années, c'està-dire depuis les recherches de M. Bouchard sur l’auto-intoxication, on a fait de nombreuses expériences sur la toxicité urinaire dans les diverses psychoses, expériences dont les résultats tendent à prouver que la rétention de substances toxiques dans l'organisme jouent un grand rôle dans l’étiologie de la manie, de la lypémanie et dans l’épilepsie. L'urine

(4) Demange, Loc. cit.

(2) Brousse. De l’Involution sénile, Thèse d'agrégation, 1886.

(3) Boy-Teissier. Leçons sur les Maladies des vieillards, 1895, chez Doin, Paris. (4) Prus, cité par Marcé (loc. cit.).

des maniaques et celle des mélancoliques, injectée chez les animaux, ont des effets différents. La première, bien moins toxique, produit de l'excitation, de la convulsibilité, c'est-à-dire de la manie. La seconde, toujours très toxique, de la tristesse, de l'inquiétude et de la stupeur, symptômes de la lypémanie (Régis et Lavaure, Ballet) (1). D'où la conclusion que la présence en grande quantité de telles ou telles substances toxiques dans l'organisme amènent l’une ou l’autre des maladies précitées.

Dans les accès d’épilepsie et dans les crises en série, il y a prodromiquement hypotoxicité, qui pendant la série tend à se relever vers la normale. Cette dernière est dépassée, quand la série est terminée (Voisin et Péron) (2)

Nous avouerons que, jusqu'à un certain temps, nous étions restés sceptiques à l'égard du rôle joué par l’'auto-intoxication dans les maladies mentales, non pas que nous refusions aux expériences précédentes les résultats qu'elles comportent en elles-mêmes, mais parce que la généralisation prématurée de l’auto-intoxication rejetait au second plan la lésion encore inconnne des centres nerveux. Aujourd'hui, nos expériences sur la toxicité urinaire, que M. Parisot nous avait engagé à entreprendre dans la démence sénile, nous obligent à reconnaitre qu’il y a corrélation entre la toxicité des urines et le délire, et que la première permet souvent de prévoir le second.

(1) Communications de MM, Régis et Lavaure et de M. Ballet au congrès des médecins aliénistes. Session de la Rochelle, 1893.

(2) Voisin et Peron. Recherches sur la toxicité urinaire chez les épileptiques. Archives de neurologie, 1893, p. 68.

RECHERCHES EXPÉRIMENTALES. — Dans toutes nos expériences, nous avons suivi la méthode de M. Bouchard ; injection intra-veineuse de l'urine, l'animal choisi a toujours été le Japin.

MANUEL OPÉRATOIRE. — Comme manuel opératoire, nous avons pris celui de notre ami, le D' Stroup (1): Le lapin est ficelé et fixé sur une table, les membres allongés et attachés à des clous plantés dans la table. On choisit l'oreille et on la fixe au moyen d’un ou de deux clous très minces. Comme injecteur, nous nous servions d’une seringue en gomme noire contenant 70° de liquide. On remplit la seringue d'urine filtrée et chauffée à 15 ou 20°, en ayant soin de chasser tout l'air qu'elle renferme, puis avec un doigt posé à la base de l'oreille, on comprime le tronc de la veine, de façon à la faire saillir au point où l’on veut introduire l'aiguille. On pique et on attend. Si l'aiguille est bien posée, on voit bientôt apparaitre une gouttelette de sang à son orifice ; à ce moment, tout l'air étant chassé de l'aiguille, on y adapte la canule de la seringue et on pousse l'injection. Celle-ci, faite lentement, très lentement, sans beaucoup de pression, est poursuivie jusqu'à la mort du lapin ; si l'opérateur éprouve au début de l'injection la moindre résistance, qu'il se dise bien qu’il y a un obstacle. Et alors, inutile d’insister, il faut retirer l'aiguille.

Quand, après avoir piqué la veine, on attend qu'une gouttelette de sang se montre à l'orifice, l'injection ne peut parfois se faire, parce que l'aiguille est bouchée

(1) Stroup. Recherches sur la constipalion chez le vieillard. Thèse Nancy,

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